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L'évasion
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L'évasion.
CHAPITRE I

La navette plongeait et se cabrait. B'Elanna Torres, l'ingénieur en chef du Voyageur, parvenait sans trop de mal à garder son équilibre car elle avait l'habitude de ce genre de turbulences. Elle s'arc-boutait du haut de ses paumes contre les panneaux de sa console et ses doigts qui ajustaient, augmentaient, changeaient sans cesse le régime des propulseurs, virevoltaient sur ses commandes comme ceux d'un pianiste de concert. Elle n'avait pratiquement pas volé à bord d'une navette de Starfleet depuis l'Académie, mais les automatismes lui revenaient vite.
Cette mission s'annonçait facile, en principe. Le plus gros astéroïde du secteur contenait des gisements d'armalcolite, minerai indispensable à la remise en état des circuits d'Oltion du bloc de distorsion. Torres avait convaincu le capitaine Janeway de l'autoriser à prendre une navette pour se rendre à cet astéroïde et embarquer l'approvisionnement requis. Les senseurs avaient indiqué que le trajet ne poserait aucune difficulté. Mais, en fait, l'espace, dans cette ceinture d'astéroïdes, était aussi instable que dans les Badlands. Si Torres l'avait su, elle aurait demandé que Je lieutenant Paris, Je meilleur pilote du Voyageur, J'accompagne.
Mais c'était Tuvok, l'officier de la sécurité vulcain, qui occupait Je siège de pilote. Il avait Je front plissé et ses sourcils semblaient presque droits. Malgré son air impassible, des gouttes de sueur lui perlaient aux tempes et trahissaient sa tension. Il n'était peut-être pas le meilleur pilote du Voyageur, mais il était excellent quand même.
Ils étaient tellement près du but. Les senseurs du Voyageur avaient indiqué de fortes concentrations de minerai dans la région et Torres en avait besoin. Désespérément besoin.
- Je ne crois pas que la navette soit capable d'en prendre plus, dit Tuvok avec sa rigueur habituelle.
- Et moi non plus, je ne sais pas si je suis capable d'en prendre plus, répondit Torres.
Elle déplaça ses mains sur sa console et faillit perdre l'équilibre. Elle voulait de toutes ses forces qu'au moins quelque chose aboutisse. N'importe quoi. Elle en avait par-dessus la tête des équipements défectueux, par-dessus la tête de ne jamais avoir le temps de terminer les tâches qui lui étaient assignées. Elle avait le sentiment que tout le Quadrant Delta complotait contre elle.
- Rapport ! demanda Je capitaine Janeway.
Malgré les violents soubresauts de la navette, ils entendaient clairement la voix du capitaine dans les systèmes de communication. Torres faillit bondir au garde-à-vous, une habitude qu'elle avait cru perdue à jamais jusqu'au jour où sa route avait croisé celle de Janeway.
Torres jeta un coup d'œil à l'écran. Les astéroïdes encerclaient leur petit appareil, comme des Cardassiens autour d'un Bajoran sans défense. Ce qui, quelques heures plus tôt, avait rempli son cœur d'espoir n'était plus que synonyme de frustration.
- Les forces subspatiales qui ont fracassé cette planète et l'ont transformée en ceinture d'astéroïdes sont toujours actives, dit-elle en s'efforçant de ne pas laisser transparaître son dépit.
Torres ne réussissait pas à dissimuler ses sentiments aussi bien que Tuvok et pensait parfois n'être qu'une boule d'émotions alors que le Vulcain lui semblait pur intellect.
- Je ne sais pas combien de temps la navette continuera de tenir le coup et je n'ai trouvé aucun moyen d'empêcher les perturbations, dit-elle.
-Trente secondes avant l'objectif, dit Tuvok.
- Je vous conseille fortement de revenir, B'Elanna.
Nous étudierons comment nous procurer ce minerai à partir du Voyageur, dit Janeway.
- Capitaine, c'est sans doute notre dernière chance. Tuvok la regarda, les sourcils levés pour la mettre en garde. Torres n'était toujours pas habituée à la rigidité de la structure de commandement à bord des vaisseaux de Starfleet.
- Vingt secondes, dit-il.
- Vous pensez que le devoir vous commande de continuer, B'Elanna. Mais je ne veux pas perdre deux officiers dans une mission aussi mineure.
B'Elanna ouvrit la bouche pour répliquer, mais Tuvok lui saisit le bras et secoua la tête.
Personne ne semblait comprendre à quel point cette mission était importante pour elle. Ils avaient absolument besoin de ce minerai pour réparer le Voyageur. Elle avait besoin du minerai. C'était elle qui travaillait, souvent deux, trois quarts d'affilée sans arrêt, pour tenter de remettre la machinerie en état. Si le capitaine avait eu à faire son travail, elle n'aurait jamais qualifié cette mission de mineure.
Les turbulences subspatiales continuaient de secouer la navette. Les mains sûres de Tuvok évitaient les astéroïdes les plus gros, mais les plus petits criblaient leurs boucliers.
- Juste quelques secondes de plus, capitaine ... L'éclairage intérieur de la navette faiblit pendant un moment et les doigts de B'Elanna voltigèrent sur son tableau de bord. Un gros astéroïde apparut à l'écran, juste en face d'eux.
- Rapport ! dit le capitaine.
B'Elanna n'avait pas le temps de déterminer l'ampleur des dégâts. lis perdaient de la puissance et leurs systèmes de survie étaient endommagés.
- La navette répond de moins en moins à mes commandes, dit Tuvok.
B'Elanna poussa un juron silencieux. S'ils ne retournaient pas tout de suite, ils n'en auraient peut-être plus jamais la chance. Le minerai était important, mais pas au point de perdre la navette. Ou leurs vies.
- Foutons le camp, dit-elle.
Tuvok hocha la tête une fois, comme si tout mouvement supplémentaire lui aurait fait perdre son précieux contrôle de soi vulcain. Il était penché sur sa console, les épaules voûtées, comme pour propulser la navette par la seule force de sa volonté. En une fraction de seconde, il la vira de bord.
Mais l'appareil tanguait et roulait. Les turbulences semblaient pires maintenant qu'ils tentaient de sortir du champ d'astéroïdes. Quelque chose dans le système de communication au-dessus de Torres émettait un sifflement lent, régulier, irritant.
Les lumières faiblirent encore, puis s'éteignirent. Elle serra le poing dans l'obscurité. Le poing gauche. Avec la main droite, elle continua d'actionner ses commandes.
- Moteurs auxiliaires branchés, dit-elle.
Les lumières de la cabine clignotèrent, puis se rallumèrent, mais l'éclairage était beaucoup plus faible.
- Efficacité des boucliers réduite de quatre-vingts pour cent. Ne frappez rien de trop gros, monsieur Tuvok.
- Avec des boucliers à vingt pour cent, même un petit impact serait désastreux, dit-il.
Tuvok énonçait l'évidence avec la conviction d'un orateur devant une assemblée de la Fédération. La prochaine fois, elle demanderait Paris. Lui, au moins, n'éprouvait pas le besoin d'émettre des commentaires chaque fois qu'elle ouvrait la bouche.
Elle se pencha, elle aussi. L'intensité des turbulences subspatiales augmentait. Comme s'ils remontaient des rapides à contre-courant, alors qu'ils s'étaient jusque-là laissés porter par les flots. La coque crépitait comme une crécelle et la navette semblait sur le point de se pulvériser.
- Capitaine, dit Torres, nos systèmes de survie risquent de nous lâcher. La navette se disloque. Envoyez-nous un rayon tracteur.
- D'accord, dit Janeway.
Même Tuvok était en sueur maintenant.
Ses doigts voltigeaient sur sa console aussi vite que ceux de B'Elanna.
Une nouvelle vague de turbulence subspatiale ballotta l'appareil. Puis, le fracas d'un choc violent se répercuta dans la cabine.
- Qu'est-ce que ? ...
Les lumières s'éteignirent de nouveau, puis se rallumèrent. Des étincelles jaillirent au-dessus des deux officiers et l'air se remplit d'une épaisse fumée qui sentait l'isolant thermique carbonisé.
- Astéroïde de 8.4 centimètres de diamètre, dit Tuvok d'une voix neutre.
- Efficacité des boucliers réduite de quatre-vingt quinze pour cent, dit B'Elanna qui tentait l'impossible pour continuer de pousser la navette. Je fais tout ce que je peux, mais je suis incapable de transférer plus d'énergie. Il n'en reste tout simplement plus.
Ils ne se battaient plus pour pénétrer dans la ceinture d'astéroïdes, mais étaient engagés dans une course effrénée pour en sortir.
La navette fit une autre brusque embardée et un coup fulgurant se réverbéra dans l'air de la passerelle. B'Elanna fit la grimace quand elle vit clignoter la lumière rouge sur sa console.
- Défaillance de la coque cabine arrière. Perte d'intégrité atmosphérique. Nous sommes enfermés.
La porte du sas d'étanchéité se referma derrière eux avec fracas.
- C'était un astéroïde de 1.6 centimètre, dit Tuvok. B'Elanna prit une profonde inspiration. L'impassibilité du Vulcain semblait par moments contagieuse. Elle se força à parler d'une voix plus posée.
- Je parviens à maintenir cinq pour cent de l'efficacité des boucliers, mais plus aucun système de survie n'est fonctionnel.
La voix du capitaine emplit la cabine enfumée.
- B'Elanna. Monsieur Tuvok. Dès que nous sommes capables de verrouiller un rayon tracteur sur la navette, nous vous tirons de là, dit-elle.
Les crépitements le long de la coque et de toutes les pièces qui la composaient étaient assourdissants. Les talents de pilote de Tuvok leur permettaient d'éviter les astéroïdes les plus volumineux et les cinq pour cent d'efficacité des boucliers bloquaient au moins les grains de poussière plus petits. Mais quelque chose se fracassa de nouveau sur la navette et l'envoya vaciller.
- Vingt secondes, dit le capitaine.
J'espère qu'il nous reste vingt secondes, pensa B'Elanna.
Elle essuya avec le revers de sa manche la sueur qui lui coulait dans les yeux.
- J'éteins les moteurs et transfère toute l'énergie aux boucliers avant, dit-elle.
- Logique, dit Tuvok, mais attendez mon signal. Je place la navette sur la trajectoire la plus dégagée possible.
Il effectua la manœuvre d'évitement et quelque chose d'autre se fracassa près de l'arrière de l'appareil.
- Maintenant ! cria Tuvok.
Les doigts de Torres voltigèrent au-dessus de ses contrôles et elle envoya toute l'énergie aux boucliers. Les mains de Tuvok, à côté d'elle, s'étaient immobilisées et restaient en suspens au-dessus de son tableau de bord éteint.
- Boucliers avant, seize pour cent d'efficacité, dit-elle.
- Insuffisant, dit le Vulcain.
Il pointa du doigt l'écran et l'énorme astéroïde, aussi gros que la navette, qui fonçait droit sur eux.
- Voyageur ! hurla Torres. Verrouillez vos phaseurs sur l'astéroïde droit devant nous. Pulvérisez-le. Vite !
- Nous le voyons, répondit Janeway.
La voix du capitaine était aussi calme que celle de Tuvok. Ne ressentaient-ils donc pas le stress ?
B'Elanna transféra aux boucliers avant tout ce qui restait d'énergie dans la malheureuse et défaillante navette, mais elle savait que cela ne suffirait pas. Ce bolide de pierre était beaucoup, beaucoup trop gros.
Alors, une ultime fraction de seconde avant la collision, Torres sentit le picotement d'un faisceau de téléporteur. Avant de se dématérialiser, elle jeta un dernier coup d'œil à l'écran et aperçut un rayon de phaseur qui frappait de plein fouet la surface rocailleuse de l'astéroïde.
Le capitaine Kathryn Janeway était debout au centre de la passerelle, les jambes légèrement écartées, les mains jointes derrière le dos. Elle regardait l'astéroïde exploser sur l'écran. Le rayon tracteur était parvenu à dégager la petite navette in extremis.
- Les deux officiers sont à bord, capitaine.
L'intercom de la salle de téléportation donnait à la voix mélodieuse de l'enseigne Hoffman des accents métalliques.
Janeway poussa un soupir de soulagement. Ils avaient frôlé la catastrophe juste d'un peu trop près. Si loin de l'espace fédéral, chaque mission de routine devenait risquée. Elle avait hésité avant d'envoyer des officiers expérimentés, mais elle ne le regrettait pas. Elle aurait, à coup sûr, perdu deux des membres de son équipage plus novices.
- Astéroïde détruit. Navette hors danger, dit l'enseigne Harry Kim.
Malgré son peu d'expérience, Kim était déjà un bon officier.
- Beau travail, enseigne, dit Janeway.
Puis, elle se tourna légèrement vers le lieutenant Tom Paris.
- Et beau travail aussi de nous avoir amenés si près.
Une belle prouesse. La rapidité de votre action et vos talents de pilote leur ont sans doute sauvé la vie, lui dit-elle.
Un sourire s'esquissa sur le visage de Paris.
- Merci, capitaine, dit-il sans quitter ses commandes des yeux.
Janeway garda sa posture rigide pendant un moment.
Elle l'aidait à contrôler l'émoi qu'elle éprouvait chaque fois qu'elle se rappelait que le Voyageur était le seul vaisseau stellaire de la Fédération perdu dans le Quadrant Delta. Elle avait déjà effectué de nombreuses missions spatiales sans soutien logistique, mais chaque fois il lui suffisait de quelques jours en vitesse de distorsion pour regagner une base fédérale ou les parages d'une planète amie. Maintenant, le Voyageur était non seulement seul, mais i I l'était dans un secteur de l'espace jamais cartographié.
Elle savait que les autres s'en inquiétaient aussi, même s'ils ne lui en parlaient jamais. Chakotay, son premier officier, n'était tout simplement pas du genre loquace. Il se tenait debout derrière Paris, comme s'il n'avait pas confiance en ses habiletés de pilote, pourtant extraordinaires. Les relations entre ces deux hommes étaient étranges. Ils se chamaillaient sans cesse, mais malgré ces querelles chacun respectait les capacités de l'autre. Elle avait de la chance de les avoir tous les deux. Leurs talents leur étaient aussi naturels que respirer et la plupart des officiers de Starfleet auraient beaucoup à apprendre de Paris et de Chakotay.
Elle avait de la chance aussi que le jeune Kim fasse partie de son équipage. Il avait si peu d'expérience des vols spatiaux qu' il calquait son attitude sur celle des officiers plus expérimentés qui l'entouraient. Il était vif et décidé, des traits de caractère qu'elle appréciait plus que tout.
Le personnel de la passerelle était revenu aux tâches de routine de la matinée. Deux enseignes, penchés sur la station scientifique, déchiffraient les informations en provenance de la ceinture d'astéroïdes. Un lieutenant avait pris la place de Tuvok près de la console de la sécurité, en attendant le retour du Vulcain.
L'expédition à la ceinture d'astéroïdes avait été le moment fort du matin. Rien de plus.
Du moins en apparence.
Car cette mission avait aussi attiré l'attention de Janeway sur plusieurs problèmes dont il était impératif qu'elle s'occupe immédiatement.
- Réunion de tous les officiers supérieurs à 0930, salle de briefing, dit Janeway en se dirigeant vers son bureau pour préparer la séance de travail. Commander Chakotay, la passerelle est à vous jusque-là.
La couleur des murs de la salle de briefing était, comme le reste du vaisseau, gris acier foncé. Comme tout à bord du Voyageur, la pièce avait été conçue pour la vitesse et le confort. Chaque fois qu'elle y pénétrait, Janeway avait le sentiment que les décisions qui s'y prenaient étaient définitives, intelligentes et importantes.
Les conversations et les murmures cessèrent dès qu'elle entra. Kes et Neelix étaient assis à l'extrémité de la table. Leurs vêtements bariolés, non-réglementaires attiraient toujours le regard de Janeway. Ils s'étaient avérés de bons guides et d'excellents compagnons et elle ne regrettait pas de les avoir autorisés à embarquer.
Chakotay était assis à sa place habituelle à la gauche du fauteuil du capitaine. C'était un homme solide et énergique, comme le Voyageur lui-même. Paris était assis de l'autre côté de la table, en face de Chakotay. Il n'était ni solide ni énergique, mais d'humeur inégale. Parfois brillant, il cachait sous des extérieurs doux et moqueurs sa profonde perspicacité.
Le regard de Janeway se posa finalement sur les deux occupants de la navette. Tuvok était assis, l'air imperturbable, comme si l'aventure du matin n'avait pas réussi à troubler sa sérénité. Janeway était soulagée de le voir. Elle se fiait à ses conseils plus qu'elle n'était disposée à l'admettre.
Torres avait sa confiance aussi. L'ingénieur en chef souriait, une réaction à laquelle Janeway ne s'attendait pas. Comme si d'avoir frôlé la mort de si près éclairait un peu le regard que B'Elanna posait sur la vie ce matin.
Janeway s'assit à côté de Chakotay.
- Nous ne récupérerons donc aucun minerai de cette ceinture d'astéroïdes, dit-elle sans préambule. J'attends le plus rapidement possible un rapport complet des événements et du statut de la navette.
- Vous l'aurez dans moins d'une heure, dit Tuvok.
- Capitaine, dit B'Elanna, j'ai déjà demandé au lieutenant Carey d'examiner les dégâts et de procéder aux réparations qu'il est capable d'effectuer.
- Bien, dit Janeway avant de prendre une profonde inspiration et de se pencher un peu. Nos déboires du matin dans cette ceinture d'astéroïdes illustrent la gravité de nos problèmes. La plupart des pièces de rechange nous manquent. Les synthétiseurs ne fonctionnent plus que sur une base d'urgence. Les propulseurs de distorsion ont perdu plus de cinquante pour cent de leur efficacité. Cette évaluation est-elle assez précise ?
Janeway regarda B'Elanna droit dans les yeux et crut voir dans son regard une sorte de soulagement. Elle pensait sans doute que le capitaine oubliait ses problèmes d'ingénierie.
- Je ne suis honnêtement pas capable de vous garantir plus d'une journée d'énergie aux vitesses de distorsion, dit B'Elanna, à moins que nous ne trouvions ou fabriquions certaines pièces de rechange. Et encore, à condition d'y aller doucement avec les générateurs de puissance. Si nous les poussons, ils risquent de nous lâcher au bout de dix minutes.
Janeway hocha la tête.
- J'ai bien peur d'être obligée d'être d'accord, dit-elle. Je voulais juste ...
- Vous avez besoin de pièces pour les moteurs de ce vaisseau ? demanda Neelix, comme s'il n'avait pas compris ce dont il était question jusque-là. Capitaine, vous auriez dû le dire, poursuivit-il. Je vous avais promis de prendre soin de vous, n'est-ce pas ?
- Oui, Neelix, dit Janeway en essayant de réprimer son envie de rire. Mais vous n'étiez pas certain de trouver le type de minerai dont nous avons besoin ...
- Du minerai, répondit-il, avec un geste du revers de sa main délicate et mouchetée. Je ne parle pas de minerai. Vous avez besoin de pièces de rechange pour votre vaisseau et je connais un endroit pas très loin d'ici où vous en trouverez des quantités.
Toutes les têtes, comme sur un signal, se tournèrent vers le petit extraterrestre. Il sourit et l'attention soudaine que tous lui portaient sembla le faire gonfler d'importance. Kes lui tapota fièrement la jambe.
- Poursuivez, dit Janeway. Neelix rit et serra la main de Kes.
- Je vous amènerai à Alcawell. Si vous m'autorisez à vous donner les coordonnées, capitaine.
- Alcawell ? demanda Paris.
Cette seule question en sous-entendait toute une série d'autres. Et il était évident, pour Paris, que le capitaine ne devait pas prendre les coordonnées avant d'e~r obte,; nu toutes les réponses.
Janeway se recala dans son fauteuil. Les interactions entre ses officiers étaient devenues prévisibles. Et utiles. Neelix adorait tenir le crachoir.
- Alcawell se traduit littéralement par la« Station ».
Mais ce n'est pas une station. C'est une planète. De nombreuses races dans cette région de l'Univers pensent qu'il s'agit d'un lieu sacré, une sorte de demeure des dieux. Mais j'y suis allé. Ce n'est la demeure de personne.
Neelix passa un bras autour de Kes, presque comme s'il avait accompli cet exploit pour elle, et pour elle seule. -Qu'est-ce qu'il y a d'utile pour nous là-bas ? demanda Janeway.
- Une grande quantité de vieux vaisseaux. Une énooooorme quantité de vaisseaux, dit Neelix en souriant. Plus de vaisseaux que vous n'en avez jamais vu dans toute votre existence.
- J'en doute, dit Paris doucement.
Neelix se tourna vers lui, comme s'il devait convaincre tout le monde.
- Alcawell est abandonnée depuis des millénaires, depuis plus longtemps que les races de ce secteur n'ont commencé à voyager dans l'espace. Il y a là-bas tellement de vaisseaux qu'au moins un vous sera utile. Allons-y et prélevons sur ces archaïques épaves les pièces dont nous avons besoin. Ou, sinon, prenons les métaux qu'il nous faut pour fabriquer nos propres pièces.
Intéressant mais dangereux. Janeway appuya sa tête sur l'appui-nuque de son fauteuil.
- Vous nous dites que vous connaissez un vieux spatioport où sont arrimés quelques vaisseaux abandonnés ? demanda-t-elle. Et personne n'a touché à ces vaisseaux ?
- Qui peut dire que personne ne s'en est approché ? soupira Neelix. Il y a, sur Alcawell, plus de vaisseaux que vous n'êtes capable d'en compter. Croyez-moi, personne ne remarquera que quelques pièces ont été subtilisées.
- Nous ne volons pas, dit Chakotay d'une voix ferme. Neelix se ratatina un peu, puis il plissa le front, comme s'il réfléchissait, et sourit.
- Quand vous aurez vu l'endroit, je doute que vous appeliez cela voler. Il s'agirait plutôt de recyclage.
- Selon votre définition du recyclage ? Ou la nôtre ? demanda Paris.
Mais Neelix l'ignora et fixa son regard de chat sur Janeway. Elle, au moins, avait envie de voir la station.
- À quelle race appartient cette base ? demanda Tuvok.
- Je ne sais pas, répondit Neelix, mais elle est partie depuis des siècles.
Tuvok, dont les mains jointes en triangle se touchaient par le bout des doigts, se tapota les lèvres.
- Si l'endroit est tellement bon pour la récupération de vieilles pièces, demanda-t-il lentement, pourquoi n'y êtes-vous pas retourné ?
Neelix serra Kes plus fort contre lui. Elle le regardait, comme d'habitude, avec son air calme et attentif. Et quand il sembla ne plus vouloir répondre, elle lui fit signe de continuer. Neelix secoua la tête, leva ses sourcils broussailleux et haussa de nouveau les épaules.
- Honnêtement, je ...
Il soupira et baissa la tête pour que personne ne voie son expression.
- Je pense que la station est hantée, dit-il.
Paris s'étrangla de rire et se recala dans son siège comme s'il s'était attendu, dès le départ, à une entourloupette du genre. Tuvok ne bougea pas, mais Janeway sentit qu'il rejetait soudain le plan. Seule Torres continuait d'être intéressée.
-Il y a beaucoup de vieux vaisseaux là-bas ? demanda-t-elle.
- Oui, dit Neelix en relevant la tête.
- Des vaisseaux abandonnés ?
- Oui.
- Capitaine, dit B'Elanna. Si nous ...
Neelix l'interrompit.
- Capitaine, s'il n'y a pas sur Alcawell plus de vaisseaux abandonnés que vous n'êtes capable d'en compter, débarquez-moi sur cette planète avec les fantômes et continuez votre route sans moi.
- Et sans moi aussi, dit doucement Kes.
- Merci, mon amour, dit Neelix en lui serrant la main.
N'est-elle pas merveilleuse ? demanda-t-il en se tournant vers les autres.
Janeway prit sa décision. Ils ne pouvaient se permettre de négliger la plus petite occasion.
- Je pense que nous devons vérifier par nous-mêmes.
- Qu'en dites-vous, monsieur Tuvok ?
- Je pense aussi, capitaine.
Janeway regarda son premier officier. Chakotay hocha la tête pour marquer son accord. Satisfaite, Janeway se leva.
- Neelix, donnez au lieutenant Paris les coordonnées d' Alcawell. B'Elanna, j'aimerais que nous nous y rendions rapidement, mais sans hypothéquer les moteurs de distorsion. Que recommandez-vous ?
- Distorsion un, dit B'Elanna.
Janeway hocha la tête.
- Placez-nous sur la bonne trajectoire, monsieur, dit-
Elle au lieutenant Paris.
Paris repoussa son siège et fit signe à Neelix de le suivre sur la passerelle. Au moment où ils quittaient la salle de briefing, Janeway se tourna vers les autres officiers.
- Matériel récupéré ou non, nous avons besoin de pièces de rechange. Nous ne sommes pas en position, à ce stade, de faire les difficiles.
Puis elle sourit et se leva.
- À part ça, qui a peur de quelques fantômes ? demanda-t-elle.

CHAPITRE II

Le capitaine Janeway était assise à sa table dans sor bureau et passait en revue les rapports sur son aide mémoire. Il lui arrivait d'avoir envie d'expédier les multiples et fastidieuses corvées quotidiennes qu'implique sa fonction de commandant de vaisseau. Mais avec chaque détail de routine qu'elle négligeait, s'en allai: aussi un peu de leur espoir de rentrer bientôt chez eux Elle avait déjà pris des décisions qu'elle n'aurait jamais prises dans le Quadrant Alpha.
Son regard s'attardait à l'occasion sur le spectacle dei étoiles derrière les longues baies vitrées. Elle souhaitai: parfois que leurs positions soient plus familières. Et, parfois, elle était contente qu'elles ne le soient pas. La voix de l'enseigne Kim la tira de sa concentration.
- Capitaine. Nous sommes en orbite au-dessus de 1, station.
- Excellent, enseigne, dit-elle. Je ...
Mais Kim ne lui laissa pas le temps de terminer ss phrase.
- Il serait indispensable que vous veniez jeter un cour d'œil.
Janeway sourit de la fascination et du respect qu'elle percevait dans la voix d'Harry Kim. Peut-être les folles affirmations de Neelix avaient-elles un fond de réalité. Elle l'espérait. Le Voyageur avait réussi à rejoindre Alcawell tant bien que mal et Janeway, inquiète, s'était souvent demandé si elle ne gaspillait pas le peu d'énergie qu'il leur restait à poursuivre un vain mirage.
Elle posa l'aide-mémoire sur sa table, se leva et se lissa les cheveux avec le haut de sa paume pour s'assurer qu'aucune mèche ne soit déplacée. Puis elle quitta le bureau et pénétra dans la passerelle.
Paris était figé à la station de navigation, Chakotay était assis, les cuisses en équilibre sur le bord du fauteuil de commandement et Tuvok était debout à la station tactique. Tous regardaient, hypnotisés, l'écran principal.
Son regard suivit les leurs et elle ouvrit sans le vouloir la bouche. Elle la referma tout de suite, contente que personne ne l'ait remarquée. Mais ce qui l'avait frappée de stupeur subsistait.
Des rangées et des rangées de vaisseaux, kilomètre après kilomètre, emplissaient l'écran. Et continuaient, par-delà ses quatre côtés, dans toutes les directions.
Janeway s'obligea à concentrer son regard. Chaque appareil était identique aux autres, arrondi avec trois minces branches de trépied tubulaires qui ressemblaient à une sorte de train d'atterrissage. Les vaisseaux étaient disposés à égale distance les uns des autres.
Janeway regarda de nouveau l'ensemble de l'écran.
Les rangées s'étendaient à l'infini. Comment était-ce possible ? Elle avait beaucoup de difficulté à déterminer l'échelle de ce qu'elle voyait. Ces vaisseaux avaient presque l'air de jouets bien alignés. Pourtant, ils étaient réels. Très réels.
- Capitaine, dit Kim, debout aux opérations, les doigts en suspens au-dessus des commandes de l'écran. Vous avez sous les yeux la plus grande de quatre ...
- Ah, je suppose qu'on pourrait les qualifier de bases. Ou peut-être de ports ? Il semble y avoir une base, ou un port, au centre de chaque continent de cette planète.
- Des signes de vie ? demanda Chakotay.
Kim leva les yeux de l'écran, tapa sur les commandes de la console des opérations qui se trouvait devant lui et lut les résultats. Puis il secoua la tête.
- Rien qui dépasse la taille de petits rongeurs, dit-il.
- Capitaine, dit Tuvok. D'importants vestiges de civilisation humanoïde sont disséminés sur toute la planète, mais aucun n'est aussi bien conservé que les vaisseaux. Il y a aussi, entre les vaisseaux, à intervalles réguliers, des ruines de grands édifices. Aucun appareil n'est très loin de ce qui fut jadis un bâtiment. Une utilisation de l'espace et un design très efficaces.
- Quelle est la taille de tout ceci ? demanda Janeway sans détourner les yeux de l'écran. Je n'ai aucune idée de l'échelle.
- Cette seule installation, répondit Tuvok en hochant la tête, est deux fois plus grande que la Station fédérale Luna. Si les vaisseaux des quatre bases, comme monsieur Kim les a appelées, étaient réunis, ils couvriraient un huitième de la surface de Vulcain.
- Cette base, ou cette station, est quadrangulaire, dit Janeway, qui essayait de replacer ce qu'elle voyait dans une perspective qu'elle comprenait. Vous me dites, monsieur Tuvok, que si le coin nord-ouest de cette base se trouvait à hauteur des Quartiers généraux de la Fédération, à San Francisco, ses limites méridionales s'étendraient jusqu'au centre de Los Angeles et ses limites orientales jusqu'à Reno ?
Paris siffla.
- Oui, capitaine, dit Tuvok, même si je doute que ces vaisseaux s'alignent aussi parfaitement sur Terre.
Le Vulcain prit une profonde inspiration. Janeway reconnut le temps d'arrêt qu'il ménageait chaque fois qu'il émettait une information comportant une part de oéculation.
- Et autre chose encore. Ces vaisseaux n'ont jamais té conçus pour voler; ou, en tout cas, s'ils volent, ils utisent des moyens qui ne nous sont pas connus.
- Quoi ? demanda Janeway.
Elle se tourna brusquement vers Tuvok et leurs regards ! croisèrent. Il comprit l'excitation soudaine du capitaine. Neelix les avait conduits à une technologie qu'ils n'avaient jamais rencontrée. Janeway tapa son commbadge.
- B'Elanna, observez-vous les vaisseaux à l'écran ? demanda-t-elle.
B'Elanna avait passé le trajet dans la salle· des machines, à cajoler l'unité de distorsion pour en tirer toute l’énergie qu'elle pouvait en tirer.
- Oui, capitaine, répondit-elle.
- Avez-vous une idée de leur utilité ?
- Pas d'ici, capitaine. Sans inspection sur place, je suis incapable de déterminer même leur source d'énergie, pour ne pas dire leur fonction. Mais je confirme que les métaux de ces carcasses et de leurs engins pourraient pous être utiles pour nos réparations.
- Capitaine, dit Kim qui s'était déplacé à la station scientifique, les ruines qui bordent les quais de ce spatioport se superposent en strates qui remontent dans le ernps aussi loin que je suis capable d'obtenir des lectures. Et cette planète est très, très vieille.
Janeway se tourna pour contempler l'incroyable spectacle de ces milliers de kilomètres carrés de vaisseaux stationnés côte à côte.
- Il s'agit donc d'une planète où aurait vécu une race très ancienne qui a déménagé ou s'est peut-être éteinte il a très longtemps, dit-elle.
- Il semble bien, dit Chakotay.
- Les choses ne sont pas toujours ce qu'elles sem1lent,.dit Tuvok.
- Poursuivez, dit Janeway.
- La situation manque de logique, dit Tuvok. Les vaisseaux sont, de toute évidence, archaïques. Ils sont cependant en meilleur état que les ruines qui les entourent, y compris les bâtiments disséminés à intervalles réguliers le long des quais.
- Votre conclusion ? demanda Janeway.
- Je n'ai pas de conclusion, dit Tuvok. Mais il est possible que les propriétaires de ces vaisseaux et les habitants de ces ruines appartiennent à deux races différentes.
Janeway hocha la tête. Elle réfléchit un moment, puis prit sa décision et tapa son commbadge.
- B'Elanna. J'aimerais que vous examiniez l'un de ces vaisseaux.
- À vos ordres, capitaine.
B'Elanna avait l'air impatiente. Janeway sourit. Elle enviait la mobilité de l'ingénieur. Elle aurait aimé être elle-même la première à visiter Alcawell.
- Trouvez Neelix, dit-elle en se tournant vers l'enseigne Kim. Je veux que vous l'accompagniez, tous les deux.
Chakotay, debout à côté du capitaine, hocha la tête pour montrer qu'il approuvait le choix des membres de l'équipe d'exploration. Kim pourrait contenir Torres, s'il le fallait. Et Neelix, s'il parvenait à identifier quelque chose qu'il connaissait dans les vieux vaisseaux, pourrait trouver sur place plus d'informations.
Kim traversa la passerelle et se dirigea vers la porte de l'ascenseur. Il avait l'air, lui aussi, très excité. Si cette station était aussi prometteuse qu'elle n'y paraissait, ils y découvriraient peut-être quelque technologie inédite qui les aiderait à rentrer plus vite chez eux. Ou y trouveraient; à tout le moins, les matériaux bruts nécessaires aux réparations.
- Et, monsieur Kim ...
- Oui, capitaine, dit l'enseigne qui s'arrêta et se retourna pour faire face à Janeway.
- Votre tâche consiste à protéger les arrières de B'Elanna pendant qu'elle travaille et à empêcher Neelix de causer des problèmes. Compris ?
- Compris, répondit-il avec un léger sourire.
- Vous avez cinq minutes pour repérer dans cette meule de foin de vaisseaux, l'épingle d'un seul qui soit fonctionnel, dit-elle à Tuvok. Je veux que vous soyez prêt à les y diriger dès qu'ils seront en salle de téléportation.
Puis Janeway se retourna vers l'écran. Des vaisseaux, alignés en rangées bien droites, plus loin que le regard. Des milliers et des milliers de vaisseaux.
- Personne ne me croira jamais quand je raconterai cela, une fois rentrés chez nous, dit-elle.

CHAPITRE III

Le téléporteur les matérialisa sur une surface dure, pareille à du béton, près de la limite méridionale de la station. Un vent polaire cinglait l'uniforme de B'Elanna et des grains de sable lui mordaient le visage. L'air sentait le rance et le manque d'humidité lui assécha presque totalement la bouche. Il se dégageait de cet endroit une sensation de mort et de dépérissement qui la glaçait beaucoup plus que le vent.
Elle jeta un rapide coup d'œil aux alentours, puis s'arrêta et, complètement fascinée, regarda longuement les vaisseaux immobilisés. Ils s'étendaient l'un après l'autre, côte à côte, jusque dans le lointain comme des images réverbérées par deux miroirs posés l'un en face de l'autre. À première vue, ils étaient tous très, très anciens. Certains, dans le vent de sable permanent, avaient mieux résisté aux attaques du temps.
Sur sa gauche, un des vaisseaux s'était légèrement affaissé. Son train d'atterrissage court et tubulaire avait cédé. Les vaisseaux intacts se dressaient à environ quatre mètres du sol sur leurs branches de trépied. Une rampe, dont la pente était relativement douce, descendait comme une langue géante sous le centre de chaque appareil. Ils n'auraient aucun problème à y entrer, car ils étaient tous ouverts.
B'Elanna inspecta lentement les environs, puis étudia les épaves. L'une d'elle avait une brèche dans sa paroi latérale comme si quelque chose à l'intérieur avait explosé et fissuré la coque grise. Mais les vaisseaux étaient beaucoup, beaucoup mieux conservés que le bâtiment dont elle apercevait les ruines une centaine de mètres plus loin. Elle n'en était pas certaine, mais pensait discerner des marquages presque effacés sur la surface bétonnée, décapée par des millénaires de vent de sable. Ces éléments de signalisation horizontale menaient du pied de la rampe à l'édifice en ruines.
À l'écran du Voyageur, elle avait eu une idée de l'échelle de la station elle-même, mais pas des vaisseaux. Ils étaient tous environ deux fois plus gros qu'une navette de la Fédération et ressemblaient à des ballons légèrement aplatis. Même sur leurs courtes jambes de train, ils se dressaient plus haut qu'elle. Ces jambes de train d'atterrissage étaient, à elles seules, deux fois plus larges que B'Elanna, mais sous la masse des appareils elles avaient l'air frêles et minces.
Torres effectua, à pas lents, un cercle complet pour embrasser du regard les vaisseaux qui semblaient en équilibre précaire au-dessus d'elle et autour d'elle et s'étendaient plus loin qu'elle n'était capable de voir. De grosses machines extraterrestres, basculées par les assauts du vent et le poids des ans, dans un environnement qui n'avait rien d'humain.
De petites dunes de sable s'étaient formées autour des bases de quelques-uns des vaisseaux les plus proches et des rampes qui y donnaient accès. L'étrange sifflement du vent donnait à B'Elanna des frissons jusqu'au bas du dos.
Elle ouvrit d'une chiquenaude son tricordeur.
L'enseigne Kim l'imita. La meilleure manière de combattre la singularité des lieux était de se concentrer sur leur travail, et c'est exactement ce qu'elle avait l'intention de faire.
- Des fantômes. Des esprits. Des morts-vivants. Le passé hante ces lieux. Le sentez-vous ? demanda Neelix en criant presque pour couvrir les hurlements du vent. Je ne sais même pas pourquoi je suis ici. Il fait froid. Très froid. Je devrais peut-être demander qu'on me téléporte à bord du Voyageur pour nous ramener, à tous, des manteaux.
Neelix serrait son corps entre ses bras. B'Elanna ne supportait aucune distraction.
- Vous restez avec nous, dit-elle d'un ton cassant. Neelix s'en offusqua, mais ne dit rien.
Le balayage de Torres ne détecta aucun signe de vie et aucun piège apparent. Rien, sinon ce champ de vieux vaisseaux abandonnés qui n'avaient jamais été destinés à naviguer dans le ciel ou l'espace. Étrange. Tout dans cet endroit était étrange.
Elle se tourna vers la droite et procéda à un examen plus minutieux du vaisseau que Tuvok avait choisi pour eux. Le choix semblait bon. La coque avait la même couleur grise, battue par les vents, que les autres, mais elle était intacte. Les relevés de B'Elanna indiquaient que ce vaisseau n'était en rien différent des autres, mais il avait l'air plus récent.
- Allons voir à quoi ressemble l'intérieur, dit-elle.
- Bien, dit Kim. Ce vent de sable fait mal.
Elle les regarda, Neelix et lui. Ils tournaient, tous les deux, le dos au vent et se protégeaient les yeux. S'abriter était une bonne idée.
Elle tint son tricordeur devant elle et explora l'espace environnant pour détecter les pièges éventuels ou de possibles formes de vie et s'approcha de la rampe sous le centre du vaisseau. La pente était douce et le planchéiage bouveté pour empêcher ceux qui l'empruntaient de glisser. La porte, en haut de la rampe, était grande ouverte et B'Elanna voyait, sur la cloison du fond, une flèche rouge délavée qui pointait vers la droite. Un petit amoncellement de sable s'était formé autour de la base de la rampe.
- Il y a déjà eu beaucoup d'affluence ici, dit Kim en balayant Ia rampe à l'aide de son tricordeur.
- D'affluence ? demanda Neelix en regardant tout autour comme pour voir le trafic.
- Des passagers, je parierais, dit Kim. Le design de cette rampe d'embarquement et son usure indiquent qu'elle a été abondamment utilisée jadis.
- Utilisée pour quoi faire, voilà la question, dit B'Elanna.
Kim haussa les épaules et continua de garder les yeux rivés sur son tricordeur.
- Cet endroit me rappelle un terminal de navettes sur Terre. Quelque chose du genre, dit-il.
- Moi, ça me rappelle à quel point je déteste le froid, dit Neelix. Et à quel point mes quartiers sont chauds, secs et douillets.
B'Elanna, tricordeur devant elle, gravit la large rampe jusqu'à la porte. Elle avait envie de dégainer son fuseur, mais savait que c'était stupide dans les circonstances. Rien ne les menaçait. Rien sur cette planète ne semblait dangereux. Mais elle sentait quand même ses tripes se nouer et aurait préféré brandir un fuseur plutôt qu'un tricordeur. Elle se serait simplement sentie plus en sécurité.
- Ce vaisseau est vide, dit Kim.
- Bien sûr qu'il est vide, dit Neelix. Tous ces appareils sont abandonnés.
Il contourna Kim et B'Elanna et, avant qu'ils ne l'arrêtent, pénétra calmement dans le vaisseau et s'engagea dans le grand couloir qu'indiquait la flèche décolorée. Un éclairage indirect s'alluma et marqua le chemin à mesure qu'il avançait.
- Neelix ! cria Torres.
- Il fait chaud à l'intérieur ! dit Neelix.
- Étrange, dit Kim en étudiant son tricordeur.
L'éclairage et la source d'énergie sont toujours fonctionnels après tout ce temps.
- Ouais, dit B'Elanna, en balayant l'espace devant elle avec son tricordeur pour détecter tout signe de danger.
Puis elle suivit Neelix. Le couloir, qui avait environ dix mètres de long, tournait à angle droit vers la gauche et débouchait sur une vaste salle, équipée de bancs disposés autour de la paroi et d'autres sièges attachés à des fauteuils et regroupés en divers endroits de la pièce. Elle était plus vaste que certains vaisseaux maquis et aurait confortablement accommodé plus d'une centaine de passagers. Neelix était debout au centre, les bras ouverts.
- Vous voyez ? dit-il. Vide. Je vous l'avais dit.
- Il n'y a pas d'autre salle, dit Kim. Comment pilotaient-ils cet engin ?
- Des boîtes à conserve vides, dit Neelix. Bonnes pour le recyclage, pas vrai ?
- Il n'y a même pas de salle de machines, dit Kim. Et, tant qu'à faire, pas de machinerie non plus.
- Ne touchez à rien, dit B'Elanna en regardant Neelix droit dans les yeux. Au moins jusqu'à ce que nous déterminions la nature de ces vaisseaux et trouvions ce qui les contrôle.
Neelix soupira et se cala dans Je siège le plus proche, en levant les jambes.
- Au moins ici nous sommes à l'abri du vent, dit-il.
- Regardez, dit Kim. Ces lumières ont commencé à clignoter quand Neelix s'est assis.
Il montrait du doigt un panneau indicateur au-dessus du couloir par lequel ils étaient entrés. L'écriture était indéchiffrable et une séquence qui ressemblait à une suite de chiffres ne cessait de changer.
- Tâchez de comprendre ce qu'ils signifient, dit B'Elanna avant de taper son commbadge. Équipe d'exploration à Voyageur ! appela-t-elle.
- lei Voyageur, répondit la voix de Janeway.
- Nous sommes à l'intérieur du vaisseau. Aucun signe de vie. Mais il subsiste une source automatique d'énergie que nous avons déclenchée en entrant.
- Savez-vous à quoi servait ce vaisseau ? demanda Janeway.
- Une sorte de transport de passagers. L'intérieur n'est rien de plus qu'une grande pièce équipée de sièges et de bancs. Mais je suis incapable d'imaginer où il pouvait aller. Ni comment. Il me faudra du temps pour le déterminer.
- Un transport de passagers ? dit Janeway, plus à elle-même qu'à B'Elanna. Bien ! Soyez prudents et faites-moi rapport dès que vous aurez du neuf.
- Compris, dit B'Elanna.
- Avez-vous eu la chance de décrypter quelque chose, monsieur Kim ? demanda B'Elanna.
- Cela ressemble à une séquence temporelle, mais je me contente de deviner.
- Neelix, demanda B'Elanna au petit extraterrestre paresseusement affalé dans son siège, les yeux mi-clos, connaissez-vous cette langue ?
Elle montra du doigt le panneau qui clignotait audessus de l'entrée. Neelix ouvrit un œil et étudia le message, puis se leva.
- J'ai le vague souvenir d'une écriture à peu près pareille. Il s'agit d'une langue morte, très morte. C'est tout ce que je peux vous dire.
- Mais êtes-vous capable de la lire ? demanda B'Elanna qui n'avait pas le temps de plaisanter.
- Je pense que cela signifie : Veuillez vous asseoir, dit Neelix en haussant les épaules.
- Et les chiffres ? demanda Kim.
- Juste des chiffres, dit Neelix qui se recala dans son siège et referma les yeux. Avisez-moi quand vous aurez encore besoin de mon aide. Je vais m'offrir une petite sieste.
B'Elanna secoua la tête et se tourna vers Kim.
- Connectez-vous sur l'ordinateur central du Voyageur, transmettez lui l'information et voyez ce que ça donne. Je vais chercher le ...
La séquence chiffrée sur le panneau au-dessus de Kim s'arrêta. Les lumières de la pièce s'éteignirent, puis se rallumèrent une fois. Un raclement se réverbéra dans le vaisseau qui vibra légèrement.
- La rampe se relève ! cria Kim en se précipitant vers la porte.
- Attendez !
L'ordre de B'Elanna l'immobilisa.
- Restons groupés, dit-elle avant de taper son commbadge. Voyageur ! Le vaisseau reprend vie. La porte se referme. Soyez prêts à nous téléporter à mon signal.
- Compris, répondit la voix calme de Tuvok.
Téléporteur verrouillé sur vous.
- Monsieur Kim, dit B'Elanna. Tâchez de découvrir ce qui a déclenché tout ceci. Nous resterons le plus longtemps possible. Neelix, aidez-le.
Elle scanna l'intérieur du vaisseau avec son tricordeur, sans parvenir à détecter la source d'énergie. Il devait pourtant y avoir une. Quelque part.
Ils entendirent ensuite un bruit métallique assourdissant, suivi d'un grincement douloureux, comme si deux pièces de métal frottaient l'une contre l'autre sans lubrification.
- La porte s'est refermée. Le vaisseau s'élève, dit Kim, paniqué.
Puis il y eut un léger miroitement de l'air et le vaisseau redescendit vers le sol de la planète où il se posa dans un bruit sourd et mat.
- La porte s'ouvre, dit Kim.
Au-dessus de lui, le panneau indicateur clignotait de nouveau.
- Le voyage a été rapide, dit Neelix qui, malgré son air calme, s'était quand même levé de son siège et se tenait collé juste à côté de B'Elanna.
Elle étudiait les relevés de son tricordeur, mais ils n'indiquaient aucune modification. La porte s'était simplement refermée. Le vaisseau s'était élevé à moins d'un mètre du sol, puis avait atterri au même endroit. Mais pourquoi ? Le voyage avait-il avorté ? Et comment cet appareil avait-il décollé ? Elle ne détectait aucune unité anti-gravitationnelle ni même de moteur. Rien d'autre qu'une grande salle d'attente.
B'Elanna se rendit soudain compte d'un changement radical. Un courant d'air presque chaud soufflait dans le couloir et l'éclat de la lumière, de l'autre côté de la porte, était plus intense. Kim, qui l'avait aussi remarqué, pointa son tricordeur vers l'entrée.
- Quelque chose ne marche pas, dit-il dans un murmure.
B'Elanna brandit son tricordeur dans la même direction et obtint la réponse. L'air qui leur parvenait par la porte ouverte était complètement différent. Il contenait plus de micro-organismes. Plus d'humidité. Et il était plus chaud. Beaucoup plus chaud.
Flanquée de Kim et de Neelix, elle s'avança prudemment. Quand ils atteignirent, en haut de la rampe, un endroit d'où ils voyaient l'extérieur, ils s'arrêtèrent.
Et regardèrent.
- Mon dieu, dit Neelix.
- Où sommes-nous ? demanda Kim.
Il y avait, devant eux, le même vaste espace dégagé, mais presque tous les vaisseaux étaient partis. Le revêtement du sol était couvert de lignes de couleur fraîchement peintes. Les bâtiments paraissaient neufs. Une foule d'humanoïdes grands et minces circulait entre les vaisseaux et les bâtiments. Certains flânaient, d'autres pressaient le pas.
Ils étaient tous vêtus d'habits de couleur vive. Verts, rouges, violets. La plupart portaient des chapeaux bleus ou jaunes mal assortis avec la cou leur de leurs vêtements. Certains marchaient seuls. D'autres se déplaçaient en groupe. Certains transportaient des semblants de bagage, d'autres ne portaient rien.
Dix vaisseaux plus loin, une porte se referma sans bruit et une rampe se releva. Le vaisseau quitta le sol et disparut.
Aucun des humanoïdes qui en étaient proches n'y prêta la moindre attention.
B'Elanna s'imprégna de la scène pendant un moment, puis tapa son commbadge.
- Équipe d'exploration à Voyageur. À vous, Voyageur !
Pas de réponse.
Kim régla rapidement son tricordeur. Puis, d'une voix brisée, il dit à Torres ce qu'elle craignait déjà.
- Le Voyageur n'est plus en orbite.

CHAPITRE IV

Janeway n'aimait pas que Neelix et deux de ses officiers soient coincés dans un vaisseau dont l'énergie s'était rallumée. Elle était debout au centre de la passerelle, avec Chakotay à côté d'elle et Paris à la navigation, et gardait les yeux rivés sur l'écran comme s'il lui donnerait des réponses. L'écran ne lui en donnait pas. L'image n'avait pas changé : des rangées et des rangées de vaisseaux s'étendaient au loin. Si elle n'avait pas su que les membres de son équipe d'exploration se trouvaient à bord de l'un d'eux, juste au centre de l'écran, rien n'aurait permis de discerner leur présence. Mais Tuvok suivait leurs faits et gestes de près.
- Le vaisseau décolle, dit-il.
Janeway tapa son commbadge. L'enseigne Hoffman était leur meilleur opérateur de téléportation. Si quelqu'un pouvait les tirer de là rapidement, c'était bien elle.
- Salle de téléportation, dit Janeway. Ramenez-les.
- À vos ordres, monsieur, dit l'enseigne Hoffman.
L'enseigne Hoffman appliquait toujours rigoureusement le protocole de Starfleet quand elle perdait son sang-froid.
Janeway perdait le sien aussi. Elle ne voulait pas qu'il arrive malheur aux membres de son équipage. Qui aurait pensé que ces archaïques vaisseaux décollaient si vite ? Et de manière aussi mystérieuse ?
- Le vaisseau a disparu, dit Paris.
La surprise remplaçait sa gouaille habituelle.
- Confirmé, capitaine, ajouta Tuvok d'un ton étrange, comme pris au dépourvu.
Janeway voyait bien que le vaisseau avait disparu. Il y avait maintenant au centre de l'alignement ininterrompu de petits vaisseaux circulaires un espace vide de la même taille qu'un de ces appareils.
- Salle de téléportation ? dit Janeway. Enseigne Hoffman, les avez-vous ?
Le silence lui répondit. Janeway tapa de nouveau son commbadge.
- Enseigne Hoffman ! Rapport !
Chakotay, l'air grave, tourna vers Janeway son visage anguleux. Son expression n'avait rien de réconfortant.
- Je suis navré, capitaine. Le lien s'est rompu. Je ne les repère plus. Impossible de les verrouiller, dit avec une pointe de regret la voix douce d'Hoffman.
Janeway se tourna vers Tuvok.
- Retracez-les. Trouvez la destination de ce vaisseau, dit-elle.
Les mains du Vulcain jouaient déjà sur les commandes de sa console. Chakotay bondit à la station scientifique pendant que Paris, à la navigation, manipulait frénétiquement les informations.
- Je suis incapable de les repérer, dit Chakotay.
- C'est impossible, dit Paris.
- Cela s'est produit, dit Tuvok. Donc c'est possible.
- Gardez ce débat pour un autre moment, messieurs, dit Janeway. Dites-moi plutôt ce qui est arrivé à mon équipe d'exploration.
- J'ai bien peur d'en être incapable, capitaine, dit Chakotay en secouant la tête.
- Capitaine, dit Paris, ce vaisseau et ses trois passagers n'existent plus. Ils n'existent plus ni dans ce lieu ni dans ce temps.
- Ils n'existent plus ? demanda Janeway. Sont-ils morts ?
- Je ne sais pas, capitaine, répondit Tuvok, mais j'en doute. Le vaisseau a disparu. Ils ont disparu avec lui.
- Ça, je le crois, dit Janeway. Je veux savoir ce qui leur est arrivé.
- Nous aimerions tous le savoir, capitaine, dit Paris, les yeux fixés sur ses commandes comme si son tableau de bord pouvait lui livrer la clé de l'énigme
- il n'a pas été détruit et n'a été téléporté par aucun moyen connu, dit Chakotay. Il n'est pas caché derrière quelque chose et n'a pas non plus quitté la planète d'une manière normale.
- Alors, que lui est-il arrivé ? demanda Janeway. Tuvok regarda le capitaine droit dans les yeux pendant un moment avant de répondre : « il a simplement cessé d'exister. »
- Messieurs, cette explication n'est pas satisfaisante.
Mon équipe d'exploration a disparu. Nous la retrouverons.
Janeway gravit les marches pour s'approcher elle-même de la station scientifique. Alors qu'elle arrivait près de Chakotay, son premier officier poussa un cri de surprise.
- Capitaine ! s'exclamèrent ensemble les trois hommes.
- Le vaisseau est revenu, dit Paris, exprimant ce qu'ils voulaient dire tous les trois.
Janeway regarda l'écran. Le trou dans l'alignement des vaisseaux était comblé. Elle poussa un long soupir et tapa son commbadge.
- Enseigne Hoffman, ramenez l'équipe d'exploration, dit-elle.
- Attendez, capitaine, dit Chakotay. Mieux vaudrait ne pas donner cet ordre tout de suite.
- Ordre annulé, enseigne, dit Janeway avant de se tourner vers Chakotay. J'espère que vous avez d'excellentes raisons, lui dit-elle.
- Il n'y a qu'une seule personne à bord, répondit
Chakotay.
- Un humanoïde, précisa Tuvok.
- Inconnu, ajouta Paris.
- Un inconnu ? demanda Janeway.
Elle se glissa à côté de son premier officier. Les preuves à la station scientifique étaient irréfutables. Ce vaisseau avait décollé quelques secondes plus tôt avec, à bord, les trois membres de l'équipe d'exploration. Et voilà qu'il était réapparu avec un seul passager. Un passager qui n'était pas un être humain et qui n'appartenait à aucune race connue de la Fédération. L'équipe d'exploration s'était évanouie. Il n'en restait plus la moindre trace.
La chaleur du jour et l'air torride qui s'élevait du revêtement de béton sous la rampe de la navette étaient totalement différents de ce qu'avait été ce même endroit quelques minutes plus tôt. Torres avait gardé le souvenir de vents de sable glacés qui, dans l'air raréfié, balayaient les milliers de vaisseaux abandonnés de ce cimetière que surplombait un ciel morne et gris où le soleil n'était rien de plus qu'une faible lueur à l'horizon.
Maintenant le jour était chaud, la lumière jaune, le ciel clair, et le soleil luisait juste au-dessus de leurs têtes. Tous les vaisseaux paraissaient neufs, du moins ceux qui les entouraient.
Et cet endroit complètement désert où personne n'évoluait, pas la moindre créature vivante, fourmillait à présent des milliers d'humanoïdes vêtus de vêtements de couleur vive, qui vaquaient paisiblement à leurs occupations entre les navettes et les bâtiments. Ils semblaient tous appartenir à la même race. Aussi grands que la plupart des Klingons, mais avec des mentons plus longs et des fronts plus étroits. Et aussi différents entre eux que les Klingons. Ces gens avaient, comme les humains, différentes couleurs de cheveux et leur structure osseuse était plus fine que celle des Klingons. Leurs vêtements étaient aussi variés que leurs traits et leurs physionomies. Aucun indice ne permettait de deviner l'utilité de leurs vaisseaux.
B'Elanna s'efforça de surmonter le choc de cette mutation radicale de l'environnement - s'y attarder ne lui apporterait rien de positif. Elle examina d'un œil attentif la carène de la navette d'où ils venaient de descendre. C'était bien évidemment le même vieil appareil dont les intempéries avaient rongé la coque. Tous les autres étaient beaucoup plus neufs. Elle se tourna vers Kim qui avait les yeux écarquillés et la peau plus pâle que d'habitude. Il avait le même air que la première fois qu'elle l'avait rencontré dans cette infirmerie ocampa. Calme en surface, mais terrorisé à mourir. '
Elle savait qu'il était capable de rester fonctionnel dans les circonstances les plus étranges. Malgré sa jeunesse, sa force d'âme était remarquable. Le secret consistait à l'exploiter.
- Découvrez où nous sommes, dit-elle presque dans un murmure, comme effrayée que quelqu'un les entende.
Kim fixa son tricordeur.
- Par où commencer ? demanda-t-il, tout bas lui aussi.
- Commencez par les vaisseaux qui nous entourent, puis étudiez la foule, répondit B'Elanna.
La manière de procéder de Kim lui était assez égale.
Aussi, elle lui avait suggéré la séquence la plus simple. Même si rien ici ne semblait simple. Et ils devaient tous avoir les idées claires et se préparer à agir vite.
Derrière eux, Neelix n'avait pas encore bougé. Ses petis mains mouchetées, dont les articulations étaient blêmes, agrippaient le bord de la porte.
- Vous vous sentez mal ? demanda Torres.
- Des fantômes, dit Neelix. Regardez tous ces fantômes, Je vous avais dit que l'endroit était hanté.
- Je doute que ce soient des fantômes, répondit erres. Monsieur Kim ?
- Ils sont tout ce qu'il y a de plus réel. Tout est réel ici, dit-il en hochant la tête.
Il aurait préféré rêver, mais il y avait peu de chance. Deux hommes et une femme, qui portaient des blouses vert vif au-dessus de pantalons violets, s'étaient arrêtés en lice d'un vaisseau, trois appareils plus loin que l'équipe l'exploration. Ils bavardaient et riaient. La femme avait ne houppe de cheveux argentés qui s'élevait à plus d'un piètre au-dessus de sa tête. Un des hommes fit un geste u menton en direction de la coiffure. La femme hocha la :te et enleva ses cheveux. En dessous, elle avait d'autres cheveux noirs coupés à ras du crâne. Puis elle cala sa perruque argentée sous son bras et gravit la rampe d’embarquement. Les hommes la suivirent.
- Il est évident que ce vaisseau nous a conduits ailleurs, dit B'Elanna. Par une méthode plus rapide que toutes celles que nous connaissons. Kim, déterminez où nous sommes et à quelle distance du Voyageur.
L'enseigne obéit sans dire un mot. Son beau visage devint l'image même de la concentration. B'Elanna essuya une goutte de sueur qui lui coulait dans le cou. )ix minutes plus tôt, elle aurait souhaité porter un manteau; maintenant elle souhaitait avoir sur le dos son uniforme d'été.
- La position des étoiles est la même, dit Kim avec me certaine incertitude dans la voix. À peu près la même.
- À peu près ? demanda Torres. Soyez un peu plus précis que « à peu près ».
Il leva les yeux vers elle. Elle connaissait ce regard.
Elle l'avait vu sur son visage quand ils cherchaient à fuir ensemble les tunnels de la colonie souterraine des Ocampas, juste après avoir été amenés de force dans le Quadrant Delta. Kim était encore assez néophyte en matière de voyage spatial. Il trouvait incroyables la plupart des choses qu'il découvrait. Un handicap certains jours. Un avantage, certains autres. Torres attendit, sans être certaine de ce que ce serait cette fois-ci.
- Ces étoiles sont les mêmes qu'avant d'embarquer dans le vaisseau. Nous sommes toujours dans le Quadrant Delta, mais ...
- Monsieur Kim, dit Torres, je n'ai pas besoin d'une leçon d'astronomie. Je vous ai demandé de définir votre « à peu près », Définissez-le. Ce n'est pas une épreuve d'examen. Ce n'est pas un examen. C'est une simple question.
- Mais la réponse n'est pas simple, répondit Kim. Les étoiles se trouvent exactement où elles devraient être si elles étaient plus jeunes. C'est comme si ...
Il se tut, apparemment incapable de terminer sa phrase.
B'Elanna comprit. Elle ne voulait pas comprendre, mais elle comprenait. Elle activa rapidement le bloc à calcul de son tricordeur et chiffra la configuration du ciel pendant que Kim effectuait la même opération sur le sien. En moins de quelques secondes, elle obtint la réponse.
- Trois cent dix mille ans, dit-elle tout bas.
- Quoi ? demanda Neelix. Trois cent mille ans de quoi ?
Il avait enlevé ses mains de la porte et les tordait maintenant l'une dans l'autre. La pointe de panique perceptible dans sa voix correspondait à ce que B'Elanna ressentait dans son ventre. Elle décida d'ignorer la peur - qui l'empêcherait d'agir - et s'obligea à parler avec le même calme que Tuvok. Elle commençait à comprendre comment s'y prenaient le capitaine et le Vulcain pour paraître détendus même sous le stress.
- Nous avons fait un bond de trois cent dix mille ans dans le passé de cette planète, dit-elle.
- C'est impossible, dit Neelix.
Il s'éloigna d'elle à reculons jusqu'à ce que son dos heurte le bâti du vaisseau. Puis il tira sur sa flamboyante chemise.
- Franchement, si vous n'y voyez pas objection je préfère croire en mes fantômes. Oui. Considérons que toutes ces créatures sont des fantômes. C'est une bien meilleure idée qu'un voyage dans le temps. N'est-ce pas votre avis ? demanda Neelix.
Torres n'en était pas certaine. Maintenant que le premier choc était passé, elle trouvait la situation fascinante. Et à mesure qu'elle comprenait mieux ce qu'étaient ces installations, elle se sentait de plus en plus impressionnée.
Ces navettes étaient des machines à voyager dans le temps.
Les êtres qui les entouraient voyageaient dans le temps comme s'il s'agissait d'une destination banale. Et d'après l'allure de cette station, ce l'était. Ils étaient montés à bord d'une sorte de navette de travail dans un futur lointain, mort et avaient été ramenés ici, dans cet autre présent.
- Je crains qu'il ne faille éliminer l'idée de fantômes, Neelix, et accepter plutôt que nous avons voyagé dans le temps, dit Torres. C'est notre seule chance de retrouver le Voyageur. Nous avons sans doute fait quelque chose qui a déclenché le bond temporel. Il s'agit de trouver quoi, ajouta-t-elle à l'intention de Kim.
- Et si je retournais à l'intérieur et attendais que vous trouviez la réponse, les amis ? dit Neelix. J'ai déjà raté une bonne sieste pour être ici. Cela ne me dérange pas le moins du monde de dormir tout le temps que vous cherchez la solution. En fait, l'idée me semble parfaite. Je retourne.
Neelix, le regard rivé sur les créatures qui passaient devant ses yeux, franchit à reculons la porte.
- Ne touchez à rien, dit B'Elanna. Contentez-vous d'entrer et de vous asseoir.
Elle se tut soudain et revit clairement Neelix qui, à leur arrivée, s'était affalé dans un des sièges du vaisseau.
- Vérifiez le siège dans lequel Neelix était assis. Des senseurs y sont peut-être incorporés.
- Il faudra le vérifier très vite, dit Neelix en agitant le menton vers le pied de la rampe.
Un des humanoïdes, un homme très grand, vêtu d'une combinaison orange vif, debout les mains sur les hanches, les regardait d'un air désapprobateur et secouait lentement la tête.
B'Elanna nota ses grands yeux d'un bleu profond, très écartés dans le visage, son nez presque complètement écrasé, et remarqua qu'il avait au moins huit doigts. La salopette de bord orange qu'il portait ne dissimulait en rien la puissante musculature de son torse. B'Elanna se dit que sa stature se comparait à celle d'un guerrier klingon.
- Vous n'êtes pas autorisés à vous trouver où vous êtes, dit l'homme.
Torres rangea son tricordeur et tendit les mains, avec l'espoir de faire un geste universel de conciliation.
- Nous le savons, dit-elle. Nous ...
- Vous devez m'accompagner au Contrôle.
- À vrai dire, répondit-elle, nous préférerions retourner. Nous ne nous attendions pas ...
- Votre intrusion contrevient au règlement 852.61 du Contrôle.
- Nous sommes navrés, dit Kim en jetant un regard à Torres. Ce n'était pas notre intention. Nous avons accidentellement déclenché ...
- Toute infraction aux dispositions réglementaires de la série huit cents requiert la comparution immédiate des contrevenants devant les instances du Contrôle. Si vous ne me suivez pas de votre plein gré, je vous y contraindrai.
Neelix sortit de la navette, les mains en l'air.
- Nous vous suivons de notre plein gré ! dit-il. Nous le suivons de notre plein gré, n'est-ce pas, les amis ?
Torres soupira. Ce n'était jamais de son plein gré qu'elle se retrouvait dans toutes sortes de situations problématiques, et pourtant les problèmes lui tombaient toujours dessus.
- Allons-y, dit l'humanoïde. Nous devons traiter cette infraction au plus vite. Cet appareil quitte la plate-forme dans trois heures. Juste avant le retour du vaisseau du Temps réel.
Torres regarda ses compagnons. Elle espérait qu'ils comprenaient mieux qu'elle. Kim 'haussa les épaules. Neelix s'avança, mains levées, vers le curieux personnage. Quand il s'arrêta à côté de lui au pied de la rampe, son visage arrivait à peine à hauteur de la poitrine de l'humanoïde.
Torres le vit enregistrer l'étrangeté de Neelix; puis il parut ne plus y attacher d'importance.
- Dépêchez-vous, dit l'humanoïde.
Il fit demi-tour et se mit en route comme s'il allait de soi qu'ils le suivent.
- On dirait bien que nous n'avons pas le choix, dit Torres.
Elle fit signe à Kim d'emboîter le pas à l'homme en uniforme orange. Neelix suivit Kim et elle ferma la marche, en prenant soin de noter scrupuleusement dans sa tête l'emplacement exact de la navette par laquelle ils étaient arrivés.
Elle espérait juste qu'ils auraient la chance d'y revenir.

CHAPITRE V

L'avertisseur carillonna dans l'intérieur douillet de la maison de Drickel, au sommet de la colline, et le tira de sa sieste de début d'après-midi, confortablement allongé dans son divan préféré. Cette sonnerie d'alarme n'avait plus retenti depuis des années et Drickel avait presque oublié à quel point il en détestait les notes douces et cristallines.
- Ça va, ça va, ronchonna-t-il. Avertisseur coupé.
Le carillon se tut et la musique légère et romantique des flûtes de la Période Trois, avec ses apaisants accords exécutés par les meilleurs musiciens de la maison de retraite de Rollingburg, emplit de nouveau seule la demeure de Drickel.
Il bâilla, se frotta les yeux et s'assit. Le vert du salon, avec l'harmonieuse disposition de ses divans et fauteuils, se confondait avec le vert de la jungle luxuriante à l'extérieur. Les murs étaient de grandes baies vitrées télescopiques avec lesquelles il observait des dizaines d'animaux différents. Par-delà la jungle, une chaîne de montagnes hautes, jeunes et très escarpées se profilait dans le lointain. Certains jours, il braquait les fenêtres sur les montagnes. D'autres fois, il focalisait l'image sur le cœur de la forêt.
Avant de s'endormir, il l'avait réglée sur un sous-bois ombreux dans lequel ne pénétrait que très peu de lumière. La pénombre fraîche et humide semblait l'inviter, mais il devait répondre à une alerte.
Drickel poussa quelques jurons silencieux et sélectionna sur son cadran une vue plus panoramique. Le jour était chaud et ensoleillé et les montagnes, au loin, lui faisaient signe. Souvent, au réveil, il en explorait les cimes, réglait la mi,se au point de ses fenêtres sur les torrents et laissait les miroitements de l'eau l'éblouir. Il avait aménagé dans la période où il vivait entre autres à cause de la diversité de ses paysages. Il en aimait le calme. Ces satanées alertes le mettaient de mauvaise humeur.
Après six-point-sept ans de Temps réel, elles le fâchaient toujours autant. La dernière alerte lui avait mangé deux jours de Temps réel et l'avait obligé à se rendre dans une période froide en plein hiver. Après son retour, il lui avait fallu presque une semaine de Temps réel pour se remettre du traumatisme de l'aventure.
Cette petite action d'éclat lui avait valu une citation.
Mais cette citation n'était qu'une piètre récompense pour la dure épreuve du froid. Il avait pris des saunas, des bains de vapeur, bûché du bois sous le chaud soleil de la jungle. Rien ne l'avait réchauffé. Il avait fini par demander à la Commission médicale un baume pour chasser l'hiver de son corps. Il ne servait à rien de se lamenter. L'avertisseur avait carillonné et il devait répondre. Il se dit qu'il n'avait aucune raison d'être d'aussi mauvaise humeur. Il fallait bien qu'il mérite son salaire de temps en temps. Sans ce travail de vigile, il n'aurait jamais pu se payer sa belle maison.
Drickel se leva et se désengourdit les muscles. Il venait juste, avant sa sieste, de terminer sa première séance d'entraînement physique quotidienne. L'ample survêtement de réchauffement sentait un peu la sueur et il avait gardé son bandeau coincé sur le front.
Il jeta un dernier regard d'envie à la jungle luxuriante et aux escarpements rocheux dans le lointain, puis tapa un code à sept chiffres sur le clavier d'une petite console accrochée au mur près de l'entrée de sa cuisine. Il l'utilisait tous les jours pour se présenter au rapport. Et c'était aussi grâce à cette console que lui parvenaient la nourriture et les approvisionnements et, à l'occasion, certains appels d'amis. Ses doigts trouvaient étrange de composer de nouveau sur son terminal son code de sécurité personnel.
Il chercha d'abord une date sur la fenêtre d'affichage, puis soupira. Ils l'enverraient bien sûr encore une fois dans un endroit noir et froid. Sept millions et demi d'années plus loin dans le temps. Pourquoi personne ne semait-il jamais la pagaïe dans les stations temporelles pendant les mois d'été ?
Ces stations avaient été abandonnées après la Seconde période d'expansion et les navettes semblaient avoir été laissées là juste pour le pillage. Au moins, Drickel n 'aurait-il pas affaire aux êtres de sa propre race. Seuls quelques aventuriers complètement craqués vivaient si loin dans le continuum du temps et la plupart étaient installés à environ un million d'années de là, encore plus loin dans le futur. De vrais fous qui se complaisaient dans les périodes désertiques.
Drickel détestait se rendre où il devait aller, mais il était content d'y aller seul. Parfois ses congénères, confrontés à un intrus, interféraient dans son travail. Il valait mieux régler seul la question. Beaucoup mieux.
Peut-être se mériterait-il une autre citation.
Une autre citation entraînerait une importante hausse de salaire. Drickel serait capable d'installer des baies télescopiques à l'aile ouest de sa maison.
Assez rêvé. Il fallait d'abord répondre à l'alerte. La fenêtre d'affichage indiquait que personne, depuis des millénaires de Temps réel, ne vivait dans les environs de l'endroit où l'alerte s'était produite.
Drickel avait une certaine expérience de cette période.
Les seules créatures qui déclenchaient des alertes étaient des Sauteplanètes. Il était toujours difficile de s'en débarrasser. Leur culture était tout à la fois assez évoluée pour leur permettre de voyager dans l'espace, mais primitive encore au point de limiter ces voyages aux seuls déplacements physiques.
Les Sauteplanètes pensaient que les vieilles stations temporelles étaient réellement abandonnées et les considéraient souvent comme des endroits à piller. La dernière fois que Drickel s'était rendu dans cette période, il avait passé cinq jours de Temps réel à miauler comme un chat sauvage avant de réaliser que les Sauteplanètes prenaient ses cris pour les hurlements du vent.
Heureusement, Drickel avait d'autres trucs pour renvoyer ces petits fureteurs dans leurs vaisseaux-vacuum.
Il enregistra son signal de réponse et informa le Contrôle du temps moyen qu'il se dirigeait vers le lieu de l'alerte. Puis, d'un pas rapide, Drickel s'engagea dans l'agréable corridor vert qui menait à sa chambre à coucher et y contre-vérifia les données sur son écran de visualisation secondaire.
Comme de raison. Une région de la planète et un temps de l'année presque aussi froids que lors de son alerte précédente. Il aurait besoin de tous ses vêtements chauds.
- Pourquoi ces intrus ne choisissent-ils jamais la partie de la planète où c'est l'été. Ou du moins le printemps ? marmonna Drickel. Est-ce trop demander ?
Comme il vivait seul depuis les seize dernières années de son Temps réel, personne ne lui répondit.
Drickel jeta son sac sur le plancher de la cabine de téléportation de sa chambre et effectua la saisie des coordonnées de la station temporelle la plus proche. Il espérait juste que cette mission ne durerait pas trop longtemps.
Il faisait, à l'intérieur du bâtiment, plus chaud qu'à l'extérieur. Torres enleva les mèches de cheveux qui lui couvraient les arêtes frontales et s'étonna d'avoir eu froid, moins d'une demi-heure plus tôt. Kim, à côté d'elle, avait le souffle coupé. Neelix, dieu merci, n'émettait aucun commentaire.
L'humanoïde en uniforme orange qui les avait amenés les contenait pour qu'ils restent ensemble, comme s'ils étaient des moutons romulans. Ce n'était pas nécessaire. Ils s'étaient arrêtés tous les trois, dès qu'ils avaient franchi la porte.
Le bâtiment était différent de ce à quoi s'attendait Torres, même si elle ne savait pas trop à quoi s'attendre. En tout cas, elle ne s'était certainement pas attendue à une telle foule grouillante. Tellement de gens qu'ils cessaient d'être des individus pour se fondre dans une mer de couleurs et de sons qui déferlait vers l'avant et refluait vers l'arrière, comme des vagues. Concentrer son attention sur les gens était trop fastidieux. Elle se concentra plutôt sur le bâtiment.
L'humanoïde les avait conduits dans un hall immense équipé d'escaliers sur ses côtés nord et sud. Le plafond était deux fois plus haut que ceux du Voyageur. Il était d'un blanc aveuglant et crépitait d'étincelles. Après un moment, Torres réalisa que ce qu'elle avait pris pour des étincelles étaient en réalité de minuscules ampoules électriques encastrées dans les tuiles du plafond. Ce motif architectural blanc couvrait tout le haut du bâtiment et son effet esthétique était plutôt médiocre. À certains endroits où le blanc arrivait à hauteur d'épaule de ces créatures étranges, des taches et des salissures le déparaient. De minuscules dessins couvraient le sol. Torres les prit d'abord pour des graffiti. Puis elle se rendit compte qu'il s'agissait de diagrammes qui guidaient les nouveaux voyageurs vers les cabines regroupées en divers endroits du vaste hall.
- Des cabines de téléportation, dit Kim d'une voix consternée en regardant dans la même direction que Torres.
Elle hocha la tête. Ces installations étaient entourées de murs transparents et n'accommodaient qu'une personne à la fois. Mais il était évident qu'elles fonctionnaient sur le même principe que le téléporteur du Voyageur. Toutes les cabines étaient peintes de couleurs vives et surmontées d'écriteaux. Une personne entrait d'un côté pendant qu'une autre sortait par un côté différent. Elles n'hésitaient qu'au moment d'entrer et s'arrêtaient quelques secondes pour enregistrer un code rapide sur un panneau situé à l'extérieur. Puis elles entraient et disparaissaient. Torres était très impressionnée, surtout quand elle pensait aux milliers et milliers de bâtiments en ruine du genre que le Voyageur avait repéré quand ils avaient scanné la région depuis l'espace.
Devant certaines cabines, il y avait de courtes files d'attente. D'autres étaient vides. Torres devina que chaque cabine donnait accès à une autre cabine de téléportation située dans une zone bien précise de la planète.
Les voyageurs avaient l'air résolu, mais le regard absent. Torres connaissait cette expression. C'était la sienne quand elle était obligée d'effectuer pendant de longues périodes le même trajet quotidien. Presque tous ceux qui se dirigeaient vers les cabines transportaient un petit porte-documents. Certains étaient accompagnés de leur famille. D'autres étaient seuls. Torres avait vu des scènes identiques des centaines de fois sur d' innombrables planètes de la Fédération. Ce bâtiment participait de l'infrastructure du système de téléportation local. Certaines personnes se rendaient au travail ou en revenaient, d'autres étaient en voyage d'affaires et d'autre s'en allaient en vacances.
La seule différence était que les navettes, à l'extérieure de ce terminal, ne plaçaient pas ces voyageurs en orbit ou ne les amenait pas vers une autre partie de la planète À l'extérieur de ces portes, il y avait une impressionnante armada de vaisseaux qui semblaient voyager dans I temps. Toutes ces personnes effectuaient des migration quotidiennes dans le passé ou l'avenir. Torres n'avait pa la moindre idée du mode de fonctionnement de cett société ni comment elle parvenait à résoudre tous le paradoxes temporels ni même pourquoi ces humanoïde risquaient de telles complications.
Elle voulait le découvrir.
Neelix en avait apparemment assez vu.
- Nous ramenez-vous d'où nous venons ? demanda-t il en sautillant pour attirer l'attention du garde en uniforme orange.
Le garde regarda Neelix comme s'il était une mouché
- Je vous amène au Contrôle du temps moyen de cette période, dit-il.
- Période ? demanda Torres.
- Moyen ? dit Neelix. Je n'aime pas ce mot, ajouta-t-il en se tournant vers Kim.
L'humanoïde émit un petit raclement de gorge désapprobateur, tourna le dos à Neelix et s'avança dans I foule. Il ne prêtait attention à personne et aucun des autres voyageurs n'avait l'air de le remarquer - pas plu qu'ils ne remarquaient l'équipe d'exploration.
Torres et Kim durent presser le pas pour suivre Neelix et l'humanoïde. Neelix tira leur guide par la manche.
- Je pense sincèrement que vous devriez nous laisse aller, dit-il. Le lieutenant Torres est réputée pour soi redoutable crochet du droit et. ..
- Neelix ! s'exclama Torres.
- J'essaie simplement de lui faire comprendre que nous avons des moyens, nous aussi. Nous ne contrôlons pas le temps, mais nous contrôlons d'autres choses importantes. Nous sommes capables de sortir de la moyenne et d'être tout à fait formidables.
Neelix était toujours agrippé à la manche de l'humanoïde qui le regardait de haut comme s'il avait affaire à un enfant.
- Je ne pense pas qu'il ait voulu dire « temps moyen » dans un sens péjoratif, dit Kim dans un murmure. Il veut dire moyen-moyen.
- C'est bien ce que je veux dire aussi, dit Neelix. Il y a toujours moyen de moyenner. Nous avons ici B'Elanna. - Il veut dire - je veux dire - il - ah ! et puis zut ! 1dit Torres. Le terme « temps moyen » réfère probablement au concept mathématique de moyenne.
- Moyenne ? dit Neelix. Comment un Contrôle du temps peut-il être moyen ?
L'humanoïde s'arrêta et secoua la main de Neelix qui lui tenait toujours la manche.
- Le Contrôle du temps moyen traite des problèmes extérieurs au Temps réel.
- Ah ! dit Neelix. Voilà qui clarifie les choses !
Il secoua la tête mais Torres commençait à avoir une vision plus claire de ce que voulait dire l'humanoïde.
- Vous avez donc divisé le temps en périodes très précises. C'est ça ? demanda-t-elle. Et c'est à cela que vous faisiez référence quand vous mentionniez le Contrôle du temps de cette période.
L'humanoïde hocha la tête, avant de se faufiler entre les membres d'une même famille. Torres se dépêcha de le rattraper. Kim était juste derrière elle. Neelix s'attarda à regarder les enfants qui étaient plus grands que lui. Puis quand il s'aperçut que les autres étaient partis, il rejoignit le groupe au pas de course.
- Alors combien de temps dure une période ? demanda Torres.
- Cinq cent mille ans, dit l'humanoïde sur un ton qui lui signifiait que même les enfants qui venaient de passer savaient ces choses élémentaires.
Torres voulait arrêter de marcher. Elle avait l'impression d'avoir saisi le concept. Si ces gens fonctionnaient à l'intérieur de périodes et faisaient la distinction entre Temps réel et temps moyen, alors ...
- Le Temps réel s'écoule pour vous, exactement comme il s'écoule pour nous, dit-elle.
- Le temps s'écoule toujours, madame. Il nous arrive seulement de le remonter parfois.
Elle détestait ce ton. Un de ses professeurs à l'Académie avait le même quand il s'adressait à elle. Et, chaque fois, elle se sentait une élève très ... moyenne. Et avait une furieuse envie de boxer le professeur. Mais elle ne voulait prouver à personne, moins d'une heure après avoir débarqué dans cet endroit singulier, que Neelix avait raison concernant son crochet du doigt.
- Je ne comprends toujours pas pourquoi il est nécessaire de nous amener au Contrôle du temps, dit-elle.
- Sans doute parce que nous sommes des étrangers, dit Kim en la regardant de façon à ce qu'elle comprenne son inquiétude.
Elle y était sensible. Elle était aussi inquiète que lui.
Mais elle réagissait en tenant tête, tandis que Kim courbait l'échine.
Tenir tête était la seule manière d'obtenir des réponses.
- Le Contrôle du temps moyen réglemente les voyages, dit l'humanoïde, comme si cette réponse suffisait.
- Ça, je l'avais compris, dit Torres. Nous n'avions pas l'intention de voler ce vaisseau. Nous vous le rendrons. Il s'agit juste de nous laisser retourner.
- Vous ne pouvez pas retourner.
- En réalité, ce serait facile, dit Neelix. Il suffirait de monter à bord du vaisseau, de m'asseoir et de faire une sieste comme la dernière fois. Les lumières s'allumeraient et. ..
- Non, dit l'humanoïde. C'est contraire à la loi.
- Quoi ? dit Torres. Quelle loi ?
- Je vous l'ai dit, répondit l'homme. Le règlement 852.61 du Contrôle.
- Qui réglemente quoi ?
- Les voyages intrapériodiques.
- Si vous ne voyagez pas entre les périodes, alors comment voyagez-vous dans le temps ? demanda Kim.
- Intrapériodique, dit Torres. Il leur est interdit de voyager dans une même période. N'est-ce pas ? demanda-t-elle au garde. Parce que sinon vous saboteriez le Temps réel. C'est pourquoi vous laissez Je temps couler. Vous vivez votre vie dans une période, puis ...
- Non, madame. Nous avons le loisir de visiter toutes les périodes que nous voulons. Les Périodes noires, bien sûr, parce que les rouges sont interdites.
- Bien sûr, dit Neelix sotto voce.
- Neelix ! dit Torres avant de se tourner de nouveau vers le garde. Mais il vous est interdit de voyager à l'intérieur d'une même période. C'est ainsi que vous évitez les paradoxes. C'est fascinant.
- Je souhaiterais étudier la question dans ma chambre. Dans mon bain, dit Neelix. Dans un bain d'eau chaude et savonneuse. Dans un nuage de vapeur d'eau chaude et savonneuse ...
Kim lui donna un coup de coude et Neelix se tut.
Torres prit le bras de l'humanoïde. Elle avait l'impression que son uniforme orange se chiffonnait comme du papier sous ses doigts.
- Écoutez ! Si nous avons contrevenu à vos lois, c'était involontaire. Votre vaisseau nous a amenés ici. Nous sommes disposés à retourner d'où nous venons. En fait, nous voulons retourner. Plus vous nous obligez à rester dans cette période, plus nous risquons d'en affecter le Temps réel.
- C'est bien possible, dit l'humanoïde. Le Contrôle le déterminera.
Il s'arrêta devant une cabine de téléportation et enregistra un code. Puis, d'un geste de la main, fit signe à Torres de s'avancer. Elle secoua la tête.
- Je ne pense pas y aller, dit-elle. Je pense qu'il vaut mieux rester près du vaisseau qui nous a amenés. Nous devons retourner dans le futur et. ..
- Pas sans autorisation, dit l'humanoïde en uniforme orange, avec un accent de panique. Vous êtes déjà coupables d'un bond temporel intrapériodique non autorisé et c'est un délit très grave.
Torres regarda le petit attroupement qui se formait. Les badauds, quand ils entendirent l'accusation de bond temporel non autorisé, eurent des frissons de malaise.
- C'était un accident, dit Torres. Votre navette nous a kidnappés. Et non l'inverse.
- Il appartiendra au Contrôle du temps moyen d'en décider. Maintenant, je vous prie ...
Il avança de nouveau la main, dans ce même geste curieux, courtois, comme s'il invitait Torres à le précéder sur une piste de danse.
Elle jeta un regard à Kim, puis à Neelix. Que faire ?
Quitter cet endroit et s'éloigner du vaisseau qui les avait débarqués du futur ? Confier leur sort à quelque « Contrôle » inconnu ? Un Contrôle médiocre et moyen, comme le pensait Neelix. Cela ne lui présageait rien de bon.
Elle fit un signe de tête à Kim puis se tourna vers l'humanoïde en uniforme orange.
- Je pense que nous allons tout simplement regagner la navette qui nous a amenés. Si vous souhaitez nous parler, nous y serons. Nous avons un vaisseau spatial en orbite autour de cette planète trois cent mille ans plus loin dans le futur et notre seul but est d'y retourner. Nous n'avons aucune envie de vous causer des problèmes. Compris ?
L'humanoïde en uniforme orange les dévisagea, complètement paniqué.
- Allons-y, dit Torres.
Elle se retourna et, d'un air plus assuré qu'elle ne l'était en réalité, se mit en route vers la sortie de l'immense terminal, flanquée à sa gauche de Kim et à sa droite de Neelix, qui remuait ses courtes jambes à toute vitesse pour garder la cadence.
- Arrêtez tout de suite avant que je ne déclenche une alerte de Fracture du Temps, cria le garde d'une voix forte.
L'énorme foule qui s'était maintenant formée pour observer la scène en eut le souffle coupé.
- Réglez votre fuseur en position paralysie, murmura Torres à Kim sans ralentir le pas. Regagnez la navette et défendez-la. Compris ?
- Compris, dit-il.
- Maintenant ! dit Torres.
Elle s'élança au pas de course vers la porte, avec son fuseur à la main. Les gens s'écartaient pour les laisser passer pendant qu'un doux carillon résonnait dans tout le terminal.
Elle franchit la porte d'un bond et se retrouva sur le champ entourée par une centaine d'individus en uniforme orange qui apparemment l'attendaient. Ils braquaient des armes à canon long directement sur elle. D'autres groupes imposants de gardes entouraient Kim et Neelix.
- Je pensais que vous aviez dit que les bonds intrapériodiques étaient interdits, dit-elle.
- Vous êtes coupables d'une Fracture du Temps, dit, dans son dos, le garde qui les avait amenés.
Torres s'arrêta, laissa tomber son fuseur sur le sol et leva lentement les mains. Kim, à côté d'elle, fit pareil.
- C'était plus que rapide, dit Neelix.
- Je doute que nous ayons jamais eu la moindre chance, dit Torres.
Dès que ces gardes avaient connu son plan, ils avaient bondi dans l'avenir juste assez loin pour empêcher l'équipe d'exploration d'atteindre la navette.
- À présent voulez-vous m'accompagner, s'il vous plaît ? dit derrière eux le premier garde. Vous vous êtes fourrés dans un sale pétrin.
- De toute évidence, dit Neelix.
Torres baissa lentement les bras et suivit le garde dans le terminal jusqu'aux cabines de téléportation. Ses chances de revoir le Voyageur venaient de diminuer de manière radicale.

CHAPITRE VI

Kjanders était appuyé contre le mur du terminal de téléportation. La poussière de décennies de voyages salissait sa tunique bleu vif. Cela lui était égal. C'était un déguisement de toute façon. Mieux valait ressembler à un bureaucrate de la Période 18 que porter le costume décontracté de la Période 899. Il détestait la Période 899, sans doute parce qu'il y était né. Il n'y avait en 899 aucune chance de croissance personnelle ni de changement. Et il avait besoin des deux.
Kjanders avait besoin d'aventure. Les Garde-secondes du Contrôle n'avaient aucune idée de ce qu'était l'aventure. Pour eux, l'aventure, c'était chaque nouveau décollage de navette.
Mais Kjanders, avant que le Contrôle ne lui retire son permis de voyage, avait visité des centaines de périodes et épuisé tout ce qu'elles avaient d'intéressant à offrir. Maintenant il voulait voir autre chose que sa planète. Il avait entendu parler des Sauteplanètes et pensait souvent à eux, surtout quand il voyageait dans les temps de nuit perpétuelle et regardait les étoiles du ciel. Tous ces mondes étaient-ils différents du sien ? Connaissaient-ils des périodes chaudes et des périodes froides, des ères glaciaires et des ères de forestation ? Les créatures qui y vivaient évoluaient-elles dans un temps linéaire ? Disparaissaient-elles aux changements de millénium ? Ou bien, ces mondes étaient-ils pareils au sien, toujours les mêmes et pourtant toujours différents, selon le point de la ligne du temps où atterrissait le voyageur ?
Il aurait aimé le demander aux Sauteplanètes que le Contrôle avait attrapés, mais ces trois bizarres créatures étaient condamnées.
Elles étaient condamnées dès l'instant où elles avaient tenté de fuir. Elles n'avaient pas compris que courir droit devant soi n'était pas la bonne méthode pour échapper aux uniformes orange. Provoquer une Alerte temporelle était le moyen le plus sûr d'être exécuté très vite. Kjanders soupira. Au moins, ils avaient eu une aventure.
Il observait.
Puis il eut une idée et se redressa.
La malchance des Sauteplanètes était peut-être sa chance à lui. Il avait eu le projet d'embarquer dans une navette, même s'il avait perdu son permis. Il lui suffisait de trouver une destination que les gardes ne surveillaient pas. Il traînait dans cette station de téléportation depuis deux jours pour découvrir un endroit dans lequel disparaître, un point du temps qu'aucun jumpeur temporel n'avait essayé avant lui.
C'est alors qu'étaient arrivés ces trois Sauteplanètes. « Trois cent mille ans », avait dit la jolie femme qui avait des arêtes frontales. lis avaient un vaisseau, un vaisseau de Sauteplanètes en orbite.
Quand tous les uniformes orange eurent quitté le terminal, Kjanders se dirigea lentement vers la porte par où les étrangers étaient arrivés. Son évasion serait parfaite. Il s'était arrangé jusqu'ici pour déjouer le Contrôle. Ils avaient juste réussi à révoquer son permis. Ils avaient identifié ses empreintes, mais ne l'avaient pas trouvé. Ses contacts habituels ne pouvaient plus l'aider. il avait volé trop de marchandises et les avait revendues dans d'autres périodes. il était recherché non seulement pour ses vols, mais aussi pour avoir détourné un vaisseau du Contrôle et fait un bond temporel intrapériodique. Cela s'était avéré désagréable, mais au moins la manœuvre lui avait permis de s'échapper très vite. Il avait remonté le temps de quelques années et avait laissé le vaisseau retourner à son point d'origine. Le Contrôle avait pensé qu'il était resté dans le passé, sans se douter qu'il reviendrait dans le présent de son propre Temps réel.
L'idée sur le coup lui avait semblé bonne.
Deux semaines de Temps réel plus tard, elle lui semblait plutôt stupide. Sans aide, il n'avait nulle part où aller.
Jusqu'à cet instant précis.
Kjanders traversa d'un pas tranquille la porte d'entrée, s'aventura sur le chaud revêtement de béton et jeta un coup d'œil aux alentours. Il lui fallut un moment avant de repérer la navette des Sauteplanètes. Beaucoup plus vieille que les autres, elle avait l'air en tellement mauvais état qu'il était surpris qu'elle ait été capable d'effectuer le voyage.
La navette était posée sur la plate-forme d'une autre.
Quand cette autre reviendrait, le radiocompas automatique de la plus vieille la ramènerait dans le futur, au temps du vaisseau-vacuum des Sauteplanètes. Et si le plan de Kjanders marchait, ce vaisseau-là serait bientôt son vaisseau-vacuum.

* * * * *

Quand Torres embarqua dans la cabine de téléportation, elle serra les poings et tint ses bras le long de son corps, prête à se battre. La dématérialisation - à laquelle elle ne s'habituerait jamais complètement - se produisit en une fraction de seconde. Elle était dans le vaste terminal et, l'instant d'après, se retrouva dans une pièce creusée dans le roc.
Neelix apparut à côté d'elle, les yeux fermés et le corps penché vers l'arrière comme si quelqu'un l'avait poussé. Quand il se matérialisa, il bascula contre la paroi transparente du téléporteur.
Kim apparut un moment plus tard, debout, presque au garde-à-vous, les yeux noirs grands ouverts. L'image même de l'officier de Starfleet. Une attitude que Torres ne lui avait encore jamais vue. Puis elle se rappela qu'il avait réagi de la même manière quand ils étaient emprisonnés chez les Ocampas; elle n'avait pas réalisé, à ce moment-là, que ce quant-à-soi avait quelque chose de militaire. Bien sûr, à l'époque, elle ne réfléchissait pas, elle réagissait.
Ici, elle réfléchissait.
Et se demandait pourquoi leur trio suscitait tant de curiosité.
Les occupants de la pièce s'étaient rassemblés, sur cinq rangées, autour du téléporteur et fixaient Torres, Kim et Neelix. il faisait plus chaud dans cet espace aménagé dans le roc que dans les déserts communautaires d'Hafir Mineur. Pourtant, tous ces gens portaient trois couches de vêtements - tous noirs avec des parements blancs - des cols qui leur montaient jusqu'au cou, des manches qui se boutonnaient autour des poignets et des jambières qui se fermaient sous les chevilles. Torres avait remarqué quelques personnes vêtues de cet accoutrement dans le grand terminal, mais n'avait pas porté attention à leurs chaussures franchement saugrenues.
C'étaient des sandales faites du même matériau transparent que les parois des téléporteurs, mais traité avec une teinture noire. Leurs extrémités se recourbaient jusqu'au sol en pointes fines sous les orteils et le talon et exigeaient de ceux qui les portaient un extraordinaire sens de l'équilibre. Ces sandales ajoutaient à la taille de ces étranges créatures au moins six centimètres et constituaient un avantage énorme pour celui qui tentait de leur échapper, dans la mesure évidemment où le fuyard portait des chaussures moins biscornues.
Torres avait remarqué les vêtements dès qu'elle s'était matérialisée. Elle prit ensuite le temps d'examiner la pièce elle-même. Elle était dépourvue de portes mais, dans le fond, un pan de mur entier manquait. Des postes de travail informatiques étaient disséminés autour de jeunes pins qui poussaient à même le sol de terre battue. Les chaises étaient rares. Torres éprouva une soudaine compassion pour ces travailleurs qui portaient ces sandales ridicules et étaient obligés de passer toutes leurs journées debout.
Vers le fond, là où le mur manquait, les pins cédaient la place à une variété d'arbre que Torres ne connaissait pas. Leurs larges feuilles et leur écorce cannelée leur donnaient une allure tropicale. Ils disparaissaient dans cet espace libre qui menait quelque part. Mais comme Torres ne savait pas où elle était et comme ces gens avaient le don de prédire chacun de ses mouvements, il lui était inutile d'espérer prendre la fuite par là.
Leur garde-chiourme se matérialisa à côté d'elle.
- Bonté divine, dit Neelix - une expression typiquement humaine qui, dans la bouche du petit extraterrestre, avait l'air tout à fait naturelle. J'ai pensé un moment que nous serions abandonnés à notre triste sort.
Torres et Kim le regardèrent, tous les deux, pour lui conseiller la prudence, mais Neelix les ignora.
- Après tout, dit-il aux créatures vêtues de noir debout devant lui, vous autres, braves gens, ne traiteriez pas vos hôtes avec le sans-gêne de votre collègue en uniforme orange. Il ne dit même pas bonjour. Je vous le concède, ce n'est pas la coutume dans toutes les cultures mais, dans la plupart, c'est quand même un signe de politesse. Ce monsieur arrête les visiteurs et invente des règlements à mesure qu'il avance. Je vous le demande : est-ce la bonne manière d'amener les étrangers à se sentir les bienvenus ?
- Neelix ! siffla Torres.
Personne d'autre ne répondit à Neelix. Le garde sortit du téléporteur comme s'il n'avait pas entendu et se fraya un chemin à travers l'attroupement. Torres était sidérée que tout le monde parvienne à garder l'équilibre malgré les sandales. Puis le garde s'arrêta près du mur manquant.
- Je vous conseille de me suivre, dit-il.
- Où allons-nous ? demanda Torres.
- Au Contrôle, répondit-il.
- Je pensais que nous y étions, dit Torres.
- Ils n'ont pas l'air assez moyen, murmura Neelix.
- En tout cas, ils portent de moyens souliers ! dit Kim.
- Enseigne ! dit Torres, qui ne voulait pas que les facéties de Neelix déteignent sur Kim.
- Nous ne sommes pas au Contrôle. Ceci n'est qu'une étape, dit le garde. Venez.
Torres regarda ses compagnons et leur donna silencieusement l'ordre de la suivre, puis s'avança la première. Quelques personnes se frottèrent contre elle, et ce n'était pas par accident, suspecta-t-elle. D'autres lui lancèrent des œillades.
- Très peu de monde se rend au Contrôle, dit une femme d'une voix étouffée.
- Nous avons de la chance, dit Torres.
- Les Fractures du Temps sont des délits graves, dit un homme.
- C'est votre faute, répondit Neelix. Si votre navette ne nous avait pas kidnappés hors de notre temps, nous ne serions pas ici. Nous vaquerions paisiblement à nos affaires sur cette planète aband ...
Le garde virevolta. il attrapa Neelix avant qu'il n'ait la chance de terminer sa phrase et le maintint en l'air à bout de bras, à hauteur de ses yeux.
- Votre bavardage comporte certains risques, dit le garde.
- Je pense, Neelix, dit Kim, que vous alliez dire quelque chose que vous n'auriez pas dû.
- Je ne dis jamais de choses que je ne devrais pas, dit Neelix.
Le garde serra plus fort le col de Neelix.
- Toutefois, dit Neelix, il m'arrive d'en dire que je regrette.
Le garde le redéposa sur le sol et le lâcha.
- Fermez-la et suivez-moi, dit-il.
Neelix courba la tête et le suivit, comme un prisonnier contrit. Torres émergea de l'attroupement, rejointe par Kim, et il s'engagèrent côte à côte dans le grand couloir au fond de la pièce.
Les arbres étranges sentaient le genévrier et le goudron brûlé. L'odeur était plus agréable que n'aurait pensé Torres. Ces arbres étaient alignés le long du mur et, parfois, bloquaient presque les portes d'où sortaient et où entraient des uniformes orange, qui marchaient vite et l'air déterminé. Quelques personnes vêtues de noir avançaient lentement d'un pas chancelant.
- Ces chaussures, demanda Neelix en rattrapant le garde, est-ce une punition ? Ces gens ont-ils fait quelque chose de répréhensible ?
- Je vous ai dit de la fermer, dit le garde en louchant vers le visage de Neelix, qui lui arrivait à peine plus haut que la taille.
- Ce n'était qu'une simple question, répondit Neelix.
- En réalité, l'informa un autre uniforme orange, les chaussures sont un symbole de statut social. Moins vous avez à marcher, plus vos chaussures sont chamarrées.
Torres n'était pas certaine d'avoir envie de porter ses ornements autour de ses pieds. De toute manière, elle n'aimait pas beaucoup les breloques. Seuls, les objets pratiques l'intéressaient.
L'uniforme orange qui marchait à côté de Kim était une femme, svelte au point d'être squelettique, et dont les cheveux longs étaient retenus par une barrette orange en arrière du cou. D'autres uniformes orange, sortis des portes, s'étaient joints à leur petite troupe si bien que Torres avait maintenant l'impression de participer à une force d'invasion progressant dans les tunnels de Cardassie.
Le grand couloir finit par bifurquer et s'ouvrit sur une autre salle de pierre. Il n'y avait plus aucun arbre et il fallut que Torres s'avance de quelques pas de plus avant que leur odeur forte ne disparaisse de ses narines.
Cette salle ressemblait à un hangar à navettes. Elle était vaste et haute et ses parois de pierre lisses dénotaient son caractère utilitaire. Le plancher était long et plat. Le même genre de revêtement bétonné qu'à l'extérieur du terminal remplaçait la terre battue. Le hangar était vide, à l'exception d'un vaisseau installé en plein centre.
L'appareil était une version miniature de la navette par laquelle l'équipe d'exploration était arrivée. Il lui manquait les longues jambes de train et la rampe n'était pas installée en dessous, mais sur le côté de l'appareil. Le diamètre du vaisseau était beaucoup plus petit. Torres doutait qu'il soit assez grand pour accommoder cent passagers. Elle s'arrêta quand elle arriva sur la surface bétonnée.
- J'espère, dit-elle de sa voix la plus calme, que ce vaisseau nous ramènera dans notre temps.
- Ce serait merveilleux, ajouta Neelix. Je dois vous dire que je préfère, moi aussi, les vaisseaux plus neufs. Ils sont plus fiables. Escortez-nous. Je vous présenterai ma Kes chérie et ensuite vous reviendrez tranquillement. Je vous garantis que nous resterons chez nous. Cela ne dérangera personne et. ..
- C'est Je chemin du Contrôle, dit le garde.
- Je ne crois pas qu'un trajet de navette pour ailleurs que trois cent mille ans dans le futur nous aide beaucoup, dit Torres qui aurait voulu que Tuvok soit présent car elle commençait à perdre patience.
- Nous n'essayons pas de vous aider, dit le garde.
Vous avez commis une Fracture du Temps.
- Nous n'avions pas la moindre idée que votre vaisseau nous amènerait ici, répondit Torres. Son radiocompas était réglé sur ce temps-ci. C'est le problème du vaisseau, pas le nôtre. Ramenez-nous dans notre temps. Nous vous promettons de ne plus jamais revenir.
La femme à côté de Kim agrippa soudain le bras de l'enseigne.
- Hé ! s'exclama-t-il. Je n'ai même pas encore levé le petit doigt.
- Cela n'aurait servi à rien, enseigne, dit Torres.
Même si nous nous emparions de la navette, nous ne pourrions probablement pas la manœuvrer. Son modèle est différent de celle qui nous a amenés.
- Le Contrôle vous attend, dit le garde.
- Ouais, eh bien il attendra encore un peu, dit Torres.
Quand nous déciderons d'y aller, il vous sera toujours possible de reculer le temps de quelques minutes.
La surprise coupa le souffle de tous les uniformes orange autour d'elle. Ils avaient ce regard outré des officiers de Starfleet quand quelqu'un calomniait devant eux l'Académie.
- Je suppose que j'ai dit quelque chose de mal, dit Torres.
- Vous avez violé le règlement 661.33, dit le garde.
- Heureusement que les infractions aux dispositions réglementaires de la série six cents ne sont que des écarts de conduite mineurs, dit la femme à côté de Kim.
- Nous pourrions, dit le garde à la femme, l'attribuer au stress et fermer les yeux.
- Voyons d'abord comment se déroulera la comparution devant le Contrôle, répondit la femme en hochant la tête. Vous savez à quel point le Contrôle déteste les délits verbaux. Fermer les yeux risquerait lui-même d'être passible d'amende. Les dispositions réglementaires de la nouvelle série douze cents ...
- Tout est donc chiffré chez ces gens-là ? demanda Neelix à Kim. Les mathématiques m'étourdissent.
- ... exigent une vigilance constante des ...
- Il n'y a pas encore eu de mathématiques véritables, dit Kim.
- ... les documents à fournir sont considérables ...
- Sauf le voyage dans le temps lui-même, répondit
Neelix. Comprenez-vous vraiment le concept « trois cent mille » ? Un jour, j'ai récupéré trois cent mille graines de liserne dans un cargo uteke. Ces graines ont rempli mes cales à ras bords. Il m'a fallu une semaine pour les compter.
- ... c'est la raison pour laquelle nous devrions verbaliser l'infraction, conclut la femme en uniforme orange.
Torres roula les yeux. Ses deux compagnons étaient-ils conscients de la gravité de la situation ?
- Je pense que nous devrions nous la fermer, comme ils nous l'ont conseillé, dit-elle à Kim et à Neelix.
- Ça, c'est bien, dit un troisième garde - celui gui était resté tout le temps près de Torres - parce qu'en réalité mes collègues se trompent. Le règlement 661.33 régit les plaisanteries sur le temps. Pousser au crime plus que trois autres individus, particulièrement des officiers de la Patrouille du temps, tombe sous les dispositions réglementaires de la série quatre cents, et plus spécifiquement du règlement 412.11. Auquel on pourrait ajouter, bien sûr, le règlement 486.90 gui régit l'incitation à l'émeute.
- Assez ! cria Ton-es. Contentez-vous de nous amener à votre satanée navette.
Les uniformes orange se regardèrent, mais aucun ne bougea.
- Devons-nous les traiter comme des contrevenants aux dispositions de la série quatre cents ? Comme des contrevenants à la série huit cents ? Ou à la série six cents ? demanda la femme à côté de Kim.
- Il appartiendra au Contrôle d'en décider, dit le premier garde.
- Excusez-moi, dit Kim.
Tout le monde le regarda, y compris Neelix qui eut l'air de retenir son souffle.
- Aucun de vous n'est en mesure de nous aider, même s'il le voulait, n'est-ce pas ? demanda-t-il.
- Nous avons juridiction pour les crimes de niveau six cents, dit la femme avec un sourire espiègle.
- Nous avons Je pouvoir de décider qui envoyer au Contrôle, dit le garde.
Kim regarda Torres, les yeux complètement paniqués.
- Je veux savoir ceci, dit-il. L'un d'entre vous a-t-il l'autorité de nous renvoyer dans notre temps ?
- Non ! Absolument pas ! s'écrièrent en chœur la plupart des uniformes orange.
Seule la femme répondit : « À part ça, qui voudrait vous renvoyer dans votre temps ? »
- Je pensais que vous deviez être promue au Contrôle, lui dit doucement le garde.
- J'ai retiré ma candidature, répondit-elle en secouant la tête.
- Mais l'augmentation de salaire aurait été considérable, dit un autre uniforme orange.
- Cela ne suffit pas, dit la femme. Savez-vous qu'il faut séjourner hors période pendant la majeure partie de sa carrière et qu'on exige même de certains membres du Contrôle qu'ils renoncent à leur famille et. ..
- Pouvons-nous y aller maintenant ? demanda Torres.
- ... si je vous l'expliquais, je commettrais moi-même une infraction de niveau six cents, mais qu'il me suffise de dire ...
- Hé ! dit Torres plus haut que la première fois.
Pouvons-nous y aller maintenant ?
- ... même s'ils doublaient le salaire, je ne pense pas que cela vaudrait tous les embêtements ...
- Faut-il que je commette une autre infraction de niveau quatre cents ? demanda Torres, juste un registre sonore plus bas que le cri.
Les uniformes orange se turent et la regardèrent, pendant que la bavarde restait bouche bée.
- J'aimerais rencontrer le Contrôle, dit Torres. C'est là que nous allions avant que la conversation ne bifurque.
- Certainement, dit le garde, un peu embarrassé.
Il les mena jusqu'en haut de la rampe.
- Où voulez-vous en venir ? murmura Kim en frôlant Torres.
- Vous aviez raison, dit-elle. Ce ne sont que des subalternes. Adressons-nous aux responsables. Eux seront capables de régler les choses.
- Bravo ! dit Neelix.
La rampe se rétracta dans le vaisseau. Torres avait vu juste. L'intérieur était très petit. Il n'y avait que dix sièges en cercle autour de la paroi et six gardes orange les accompagnèrent, dont celui qui les avait arrêtés, mais pas (Dieu soit loué !) la bavarde. Le garde assigna à Torres, Kim et Neelix les places au centre. Les six gardes s' installèrent en face d'eux et la porte se referma dans un bruit sec.
Les sièges étaient moelleux, mais pas trop. Torres se tortilla pour trouver la position la plus confortable. Le petit vaisseau vibra légèrement et parut décoller, puis se posa presque aussi vite sur la plate-forme.
Torres sentait son cœur battre la chamade. Elle avala sa salive avec difficulté. Du calme, ne cessait-elle de se répéter. Du calme. Elle essaya d'imaginer Tuvok dans leur situation et s'efforça de l'imiter.
- Dites-moi donc, demanda Torres comme si la réponse à sa question la laissait complètement indifférente, combien d'années avons-nous voyagé dans le temps ?
Le chef des gardes orange se leva.
- Exactement quatre cent quarante-quatre millions cinq cent mille ans, dit-il.
- Quoi ? s'exclama Torres qui sentait sa tête tourner et prenait de profondes inspirations.
La porte s'ouvrit en sifflant.
- Il y a combien de zéros dans ce chiffre ? demanda Neelix à Kim, qui secoua la tête.
Neelix tendit sa main droite et compta plusieurs fois ses doigts avec le pouce et l'index de la main gauche, puis il leva les yeux vers Torres. Pour la première fois depuis qu'elle le connaissait, son air enchanté habituel avait disparu de son visage, les poils sur ses pommettes étaient dressés et les taches sur sa peau avaient blêmi.
- Je pense comprendre enfin ce que vous ressentez, vous et les autres membres du Voyageur, d'être aussi loin de chez vous, dit-il.

CHAPITRE VII

Le couple qui gravissait la rampe avait trois enfants et quatre fois plus de bagages que le maximum autorisé pour une destination dans une période de climat chaud. Drickel attendait au bas de la rampe pendant que la famille faisait le tri de ses paquets, des sacs de toile bon marché qui se déchireraient avant même la fin de leur voyage. La mère redescendit la rampe au pas de course pour ramener six sacs au téléporteur, en s'excusant auprès des autres passagers qu'elle bousculait au passage. Elle composa son code personnel, se trompa, poussa un juron et le composa de nouveau. Quand les sacs disparurent, elle gravit de nouveau le plus vite possible la rampe, s'excusa encore et rejoignit sa famille. La sécurité, qui surveillait précisément ce genre d'infraction, fit signe aux autres voyageurs d'embarquer.
La navette était pleine, mais tous les passagers avaient un siège. Drickel se cala dans le sien, jambes et bras croisés. Seules quelques personnes regardaient son uniforme fonctionnel. Elles présumaient qu'il était un bureaucrate de bas niveau parce que ses chaussures étaient pratiques et ses vêtements ternes. Si elles y avaient réfléchi, elles se seraient rendu compte que Drickel exerçait une des professions les plus passionnantes de tout le système.
Mais les gens y pensaient rarement. Les chances de croiser deux fois la même personne étaient à peu près nulles. Alors, le plus souvent, tout le monde ignorait tout le monde.
La navette décolla et se posa deux fois avant que Drickel n'atteigne sa destination, mais seule une poignée de gens - des uniformes orange pour la plupart - descendirent. Il était en route vers la station centrale de la Période 889. La plupart des voyageurs se dirigeaient vers des époques beaucoup plus favorables aux excursions familiales.
Drickel voyagea les millions d'années avec les yeux clos. Même s'il n'était pas monté à bord de la navette depuis six-point-sept ans de Temps réel, chaque mouvement de l'appareil lui était familier. Il était pratiquement capable d'en déterminer le cap dans son sommeil.
Quand la navette atterrit en 889, Drickel fut le seul à débarquer. Il n'en était pas surpris. Pendant toutes les années de Temps réel où il avait été vigile, personne n'était jamais descendu de la navette dans cette période en même temps que lui.
Quand il s'engagea sur la rampe, il se rappela pourquoi il n'aimait pas cette station. Il en détestait l'air, beaucoup trop sec. Et ce serait peut-être pire là où il allait. Chaque fois, son nez s'asséchait et, pour empêcher ses lèvres de saigner, il était constamment obligé de les enduire de baume.
Son travail consistait à répondre aux alertes et à surveiller les stations de navettes abandonnées dans cinquante périodes différentes. Les périodes agréables requéraient rarement ses services, bien sûr. Il était toujours obligé de se rendre dans des périodes difficiles, où personne ne voulait aller, même pour des expéditions scientifiques.
Le Temps réel en 889 était tolérable, mais trois cent mille ans plus loin dans le futur, il ne l'était plus.
Quand Drickel arriva au pied de la rampe, l'air instantanément lui assécha le nez et les yeux. L'après-midi était chaude, torride même sur le revêtement bétonné, et il se languit de sa jungle. Chez lui, l'air était humide. C'était une présence amicale qui l'étreignait comme de la vapeur. Ici, au contraire, l'air était hostile et lui pompait ses forces vitales, sans rien donner en retour.
La foule coulait autour de Drickel. Il s'arrêta pour s'ajuster aux gens. La plupart portaient des vêtements de fonctionnaire bleus et violets, mais quelques-uns avançaient d'un pas chancelant sur les plates-formes de leurs sandales à double pointe, exprimant ainsi leur dégoût des déplacements.
La très grande majorité étaient des bureaucrates de niveau moyen qui gagnaient juste assez d'argent pour avoir l'air d'en gagner plus. La plupart des citoyens ne voyaient jamais les vrais décideurs. Ceux-là n'éprouvaient pas le besoin de porter des vêtements extravagants pour épater la galerie et ne dépensaient jamais leur argent de manière ostentatoire. Drickel aimait penser qu'il était l'un d'eux - il investissait tous ses gains dans sa maison - mais en réalité, il n'était qu'un échelon au-dessus de la chancelante classe des cadres intermédiaires. La seule différence entre eux et lui en était une d'information. Il savait ce que réservait l'avenir.
Drickel y était allé.
Il y était allé à maintes reprises.
Les foules lui donnaient toujours un peu le vertige. Il s'obligea à respirer l'air sec et regarda passer le monde. Il avait de la chance qu'on lui ait demandé de venir en 889. Le trafic, dans les stations des périodes vraiment populaires, était trois fois plus animé qu'ici où beaucoup de navettes décollaient pratiquement vides. Il n'en était pas surpris. Il avait de la difficulté à imaginer les raisons qui poussaient quelqu'un à vouloir visiter cette période temporelle, pour ne pas dire y vivre. Mais, de toute évidence, des millions de citoyens y vivaient.
Drickel s'avança d'un pas lent, dans la chaleur et l'air sec, vers le terminal de téléportation le plus proche, indifférent à la petite foule qui s'agitait autour de lui. Il avait appris depuis des années qu'il ne servait à rien de se dépêcher, surtout pas dans son métier.
Il pénétra dans le bâtiment et fit la grimace quand il réalisa que l'air y était encore plus chaud et sentait plus mauvais. Les gens embarquaient et débarquaient des téléporteurs. Les visages changeaient, mais les gestes étaient toujours identiques. La rumeur des conversations l'entourait comme une musique d'ambiance, ponctuée de moments très bruyants et de pauses de silence. Drickel contourna une file de voyageurs et se rendit à une cabine qui semblait hors d'usage. Elle était réservée, en fait, au personnel de service. Il enregistra son code personnel sur le clavier des destinations, puis entra.
Un carillon monocorde couvrit le brouhaha de la foule.
Il y eut un bref moment de silence, puis Drickel entendit des bourdonnements de machine et des cliquetis de clés. Le téléporteur l'avait transporté près d'un kilomètre sous la surface du terminal.
Drickel cligna les yeux de surprise. Tous les bureaucrates avaient quitté leurs ordinateurs. Ils tenaient presque tous à la main une coupe de verre à deux pointes, assortie à leurs sandales, et dégustaient du jus sucré de haricots noirs. Ils parlaient à voix basse et les conversations étaient animées. Les hauts cols des fonctionnaires et leurs manches serrées lui rappelaient les règlements qu'ils étaient chargés de faire appliquer : restrictifs et nécessaires juste parce que d'autres pourraient profiter de la situation.
Drickel descendit de la plate-forme et s'avança dans la salle au plafond haut qui sentait le pin. il avait toujours associé l'odeur du pin et la fraîcheur de l'air, mais ici les jeunes arbres avaient été plantés dans l'air lourd et chaud d'un bureau mal ventilé. Plus loin, il y avait des arbres aleisen, et plus loin encore des fougères poussaient dans la pierre. Des ordinateurs clignotaient, éparpillés çà et là près des arbres, et les quelques rares chaises de la pièce étaient occupées.
Cet endroit était le contrôle de la circulation des navettes de la Période 889 et le point de liaison avec le Contrôle du temps moyen de la Période Un. Les deux cents employés, si loin sous terre, veillaient à ce que les navettes se rendent aux points précis du temps qui leur avaient été programmés. Cette salle de contrôle, et les autres installations similaires dans chaque période, étaient l'âme même et le cœur de cette société disséminée sur près d'un milliard d'années.
Drickel la préférait aux salles de contrôle des autres périodes dans lesquelles il lui arrivait de travailler. Il en aimait les plantes et l'atmosphère cordiale. Les fonctionnaires locaux avaient rendu l'endroit confortable et chaleureux. Au contraire d'autres contrôles où les membres du personnel s'étaient contentés d'installer leurs bureaux sans se donner la peine de décorer l'espace creusé dans le roc. Ces lieux de travail-là lui paraissaient sombres, accablants et froids et il se demandait toujours comment les bureaucrates supportaient d'y passer toutes leurs journées.
- Hé, Drickel ! Ça fait un sacré bout de Temps réel' s'écria un homme assez costaud qui portait une perruque rouge d'un mètre de haut.
Il déposa son verre de jus de haricots noirs sur le sol à côté d'un pin et tendit la main.
- Environ treize ans, Rouquin.
Drickel, qui avait oublié l'effet d'entendre quelqu'un d'autre l'appeler par son nom, changea son fourre-tout de main et s'avança, le bras droit tendu pour serrer la poigne ferme du fonctionnaire. Drickel aimait bien le rouquin. Son surnom lui venait de ses perruques rouges qu'il portait depuis l'adolescence.
- Tu as toujours l'air aussi jeune, dit Drickel. Tu vis toujours en Période Un, avec la populace ?
- Wouaouh ! répondit le rouquin en riant. Quelle mémoire ! À vrai dire, après ma promotion, j'ai déménagé en Quatre-vingt-sept. Je me suis acheté quelque chose dans la Cité méridionale. Toujours surpeuplé, mais moins qu'en Un.
- Tu devrais essayer la vie à la campagne, dit Drickel.
J'ai déjà la nostalgie de ma jungle.
- C'est aussi ce que me dit ma femme. Qui sait ? dit le rouquin en haussant les épaules.
Puis il regarda ses collègues autour de lui. « Il y a eu de l'agitation ici ce matin, ajouta-t-il. Tu as manqué ça. On a eu une Alerte temporelle à la surface juste au-dessus de nous. »
- Tu plaisantes, dit Drickel.
C'était la première fois, depuis qu'il était vigile, qu'il entendait parler d'une Alerte temporelle. Pas étonnant qu'aucun fonctionnaire ne soit au travail. Ce serait une journée mémorable.
- Qu'est-il arrivé ?
- De déconcertantes infractions, dit le rouquin.
Quatre aux dernières nouvelles.
- Quatre individus ?
- Tu n'y es pas, dit le rouquin. Quatre infractions avant qu'on n'expédie les coupables au Contrôle. Dont une de niveau huit cents.
Drickel sentit un frisson lui descendre le long de l'échine. Les infractions de niveau huit cents étaient les plus graves.
- De véritables infractions physiques ? demanda-t-il.
- Plus d'une, si tu veux entrer dans les technicités, répondit le rouquin.
Il y eut, dans ses yeux habituellement placides, une brève étincelle. Il ne se passait jamais grand-chose d'excitant au contrôle de la circulation des navettes.
- Trois Sauteplanètes ont essayé de voler une des navettes de la période. il a fallu une force rétrogressive de soixante personnes pour les arrêter. Le Contrôle a fait transiter les prisonniers par ici et a demandé qu'on les lui expédie sans tarder en Un.
- Ils ont quand même eu le temps de commettre deux autres infractions de niveau quatre cents, intervint quelqu'un en arrière.
Il était clair que tous les bureaucrates discutaient de l'incident depuis qu'il s'était produit. Drickel, stupéfié, secoua la tête. On avait rarement recours à la rétrogression temporelle. C'était très dangereux. Le Contrôle avait. dû juger que la situation était extrêmement critique. Il n'en connaîtrait sans doute jamais tous les détails. Il se fraya un chemin entre les groupes occupés à discuter, refusa quand quelqu'un lui offrit un verre et se dirigea vers le tunnel.
Le rouquin l'accompagna. Ils n'étaient pas vraiment des amis, mais auraient pu le devenir si Drickel avait été du genre à se lier plus facilement.
- Qu'est-ce qui te ramène dans cette bonne vieille Période 889 ? demanda le rouquin.
- Un problème en aval temporel qu'on m'a demandé de régler.
Le rouquin jeta un regard autour de lui pour s'assurer que personne ne l'entendait.
- J'ai obtenu ton autorisation de décoller. Je te conduis.
Ils se dirigèrent vers l'arrière de la salle et suivirent un chemin qui serpentait entre les postes de travail et les arbres.
- Ta promotion te donne accès au Bunker, pas vrai ?
Ils appelaient « Bunker » la section à haute sécurité du Contrôle, le Département pour lequel Drickel travaillait. Très peu de personnes, au sein de chaque période, connaissaient la vérité du futur du Temps réel. C'était l'une des nombreuses raisons pour lesquelles les voyages intrapériodiques, à l'intérieur de chacune des périodes de 500 000 ans, étaient formellement interdits. Si le proche futur était connu, la société serait détruite.
- Ouais, dit le rouquin en secouant la tête. Je souhaite parfois ne rien savoir du proche futur. Je dormirais mieux. Le sais-tu ?
Drickel savait. Mais il avait travaillé assez souvent en aval temporel pour cesser d'en avoir peur. Maintenant, il se contentait de s'en plaindre - pour lui-même, puisqu'en dehors du Bunker, il n'était autorisé à discuter avec personne de son travail.
Le rouquin s'arrêta devant une porte épaisse, marquée ENTRÉE INTERDITE, et tapa un code sur le clavier. Puis il posa sa main sur une plaque et une petite lumière orange clignota. Drickel s'avança et répéta la procédure. Quand la lumière clignota de nouveau, la porte s'ouvrit et les deux hommes entrèrent.
Devant eux s'étendait un long couloir de pierre nu.
L'air conditionné était frais ici. Drickel frissonna comme chaque fois qu'il pénétrait dans le Bunker.
- Tu n'es jamais allé en aval temporel ? demanda-t-il au rouquin pendant qu'ils marchaient dans le couloir.
- Une fois, répondit-il en hochant la tête, juste après le Second exode. Le vide me donne encore des cauchemars.
- Moi, j'ai déjà été cinquante mille ans plus loin, dit Drickel. Plusieurs fois même. Presque tout a disparu, à part les vieilles navettes. Les Sauteplanètes causent des problèmes avec ces navettes. Cela commence vraiment à me taper sur les nerfs.
- Plus personne ne vit là-bas ? demanda le rouquin.
- Non, dit Drickel alors qu'ils atteignaient le bout du tunnel et qu'une autre porte épaisse s'ouvrait devant eux. Il fait beaucoup trop froid et trop sec. La planète n'est qu'un désert.
- Déconcertant, dit le rouquin.
- Pas vraiment. Tout le monde est parti au moment du
Second exode et toutes les navettes périodiques ont été désaffectées.
Drickel jeta un coup d'œil au rouquin. C'était la première fois qu'il voyait sa réaction. Il avait lui-même réagi de la même manière, sauf que Drickel avait eu beaucoup de Temps réel libre pour réfléchir à tout cela.
- Penses-y comme il faut, dit Drickel. À l'heure actuelle, nous avons le choix de vivre n'importe où dans le temps et certaines périodes sont vraiment surpeuplées. Mais si, dans ces mêmes périodes, il n'y avait personne, la plupart d'entre nous y déménageraient. Les mutations dimensionnelles ont dû sembler de vrais miracles quand elles ont été découvertes. Un choix de plus de deux millions et demi de planètes inhabitées par période. Si tu avais ce genre de choix, hésiterais-tu à vivre dans une dimension peu peuplée ? Ou même peut-être totalement vide ? Imagine ce que ce serait de posséder une planète entière pour toi tout seul ?
- Mon esprit a du mal à imaginer l'existence d'une autre dimension, pour ne pas dire de deux millions et demi d'autres dimensions, dit Reed. Je n'arrête pas de penser à ce qui arriverait si un de mes enfants décidait d'aller s'installer dans une autre dimension sans m'en parler ? Comment pourrais-je jamais le retrouver ?
- Le Contrôle le retrouverait, dit Drickel, même s'il n'en était pas si certain. C'est la raison pour laquelle nous sommes ici.
- Excellent argument ! dit le rouquin.
Mais Drickel savait que le rouquin en doutait, exactement comme il en doutait lui-même.
La préposée de service avait judicieusement renoncé aux manches serrées et au col boutonné haut. Toutefois, elle portait encore de longues jambières ajustées et, sous ses petits pieds, les plates-formes à double pointe avaient l'air étonnantes. Elle sourit à Drickel quand il se présenta. Elle s'appelait Noughi, et s'il n'était pas occupé à répondre à une alerte, il aurait passé quelques précieuses minutes de son Temps réel à faire plus ample connaissance.
Elle travaillait seule dans une petite pièce aux parois de pierre imprégnée d'une forte odeur d'eau sucrée. Une fougère qui commençait à faner couvrait la moitié de son bureau. Derrière elle, une grande station du Contrôle couvrait tout un mur et, devant l'autre mur, il y avait un petit engin, pourvu d'une banquette, qui ressemblait à un traîneau. Une navette individuelle de voyage dans le temps.
- Une autre lecture m'est arrivée juste avant votre venue, dit Noughi. Concernant cette même station. Mais l'incident s'est produit un peu loin de votre point d'arrivée temporel.
Drickel hocha la tête. Ces Sauteplanètes étaient vraiment insatiables. Il arrivait qu'ils déclenchent plusieurs fois le dispositif d'alarme, après une première alerte.
- Combien de Temps réel de retard aurai-je ?
- Votre point d'arrivée temporel est prévu une heure après la première alerte. J'ai tenté d'obtenir une dérogation pour vous y envoyer plus tôt mais, pour des raisons que j'ignore, le Contrôle a refusé.
Toujours des règlements pour mettre des bâtons dans les roues. Sans compter le reste.
- La navette souterraine existe-t-elle toujours dans ce temps ? demanda Drickel.
Noughi secoua la tête.
- Hélas, non ! Mais la plupart des galeries sont encore ouvertes. Avez-vous un téléporteur individuel en cas d'effondrement ?
Drickel tapa sa ceinture et leva son sac.
- J'ai tous mes trucs habituels.
- On dirait bien que tu vas te payer toute une randonnée ! dit le rouquin.
- Il faut bien que je justifie mon salaire, rétorqua Drickel avant de se retourner vers Noughi. Quelle est la source de l'interférence ?
- Nous n'en sommes pas certains, dit-elle, mais nous pensons qu'il y a, à votre point d'arrivée temporel, un vaisseau-vacuum en orbite stationnaire au-dessus de la station. Il est peut-être équipé de senseurs, alors restez hors phase.
- Bien, dit Drickel en hochant la tête. Il est temps d'aller les effrayer et de les chasser.
Il lança son fourre-tout sur le fauteuil orange et s'assit à côté. Il sourit à Noughi.
- Y a-t-il autre chose que je devrais savoir ?
- Juste mon adresse dans le Temps réel, dit-elle. Je l'encoderai dans vos fichiers.
- Si vous habitez un endroit surpeuplé, c'est vous qui serez obligée d'aller lui rendre visite, dit le rouquin.
- Il suffit qu'il le demande, dit Noughi avec un sourire aguicheur.
Drickel lui sourit de nouveau. Il comptait le lui demander - après avoir vérifié les fichiers de la jeune femme. Son col ouvert était intrigant, mais ses sandales laissaient présager qu'ils ne partageaient pas entièrement les mêmes valeurs. Il agita la main. Elle hocha la tête et pressa un bouton de commande sur son tableau de bord.
Drickel se retrouva dans le noir.
Il poussa tout bas quelques jurons tout en fouillant dans sa ceinture. Après tant d'années de métier, il était stupéfiant qu'il oublie toujours d'allumer une lampe avant de faire le saut.
Kjanders se colla aux basques de trois familles qui se trouvaient près de la vieille navette, comme s'il appartenait à l'une ou à l'autre. Si l'un des parents venait à le regarder, il continuerait son chemin. Il s'agissait d'avoir l'air impliqué, mais pas trop. Kjanders s'arrangea pour rester près de l'appareil. Aucun uniforme orange ne l'avait remarqué.
Pas encore.
Il n'était qu'à une dizaine de mètres de la navette quand il l'entendit bruisser. Un énervement soudain s'empara de lui. Il sprinta sur le revêtement bétonné et parvint à gravir la rampe en même temps qu'elle se levait.
La porte se referma d'un coup sec et Kjanders se glissa dans un des sièges.
Les lumières s'allumèrent et le bruissement se poursuivit. L'archaïque engin semblait sur le point de se disloquer.
Kjanders serra le rebord de son siège. L'antique et épais rembourrage s'effritait sous la pression de ses doigts. Il avait réussi la partie la plus difficile. Il faisait un bond de trois cent mille ans dans le temps jusqu'où attendait un vaisseau de Sauteplanètes. Là-bas, il comptait se perdre dans la foule et ensuite il imaginerait un moyen d'embarquer à bord de ce vaisseau.
La vieille navette s'éleva, puis se posa dans un bruit sourd et mat. Kjanders se leva de son siège et enleva les morceaux de rembourrage qui s'étaient glissés sous ses ongles. S'il parvenait à quitter cette navette, le Contrôle ne le retrouverait plus jamais. Il serait totalement libre. Il était debout à côté de la porte, prêt à descendre la rampe d'un pas tranquille comme s'il appartenait à ce temps-ci. La porte s'ouvrit et un courant d'air sec et froid lui frappa le visage.
Il ferma son col et continua d'avancer.
Les hurlements du vent, qui lui soufflait de la poussière et du sable dans les yeux, l'accueillirent. Il se frotta le visage et sentit son ventre se nouer. D'habitude, il entendait les bruissements des vaisseaux et le monocorde brouhaha des conversations avant même de franchir la porte.
Ici, seul le vent le salua.
Lis ont sans doute trouvé un moyen d'étouffer les bruits, se dit-il. il descendit la rampe et, à mi-chemin, s'arrêta.
Il n'y avait personne.
Les terminaux de téléportation n'étaient plus que des amas de décombres.
Toutes les navettes étaient stationnées, immobiles.
Et la plupart étaient manifestement en trop mauvais état pour être fonctionnelles.
Kjanders était piégé dans un futur qu'il ne connaissait pas.
Il regarda en l'air à la recherche du vaisseau des Sauteplanètes, mais ne vit rien au-dessus de lui, sauf un ciel morne et gris.

CHAPITRE VIII

Le capitaine Janeway fit un tour complet de la passerelle. Elle aurait aimé avoir plus d'espace pour marcher et réfléchir. Elle arriva près du fauteuil de commandement et s'assit, puis tourna vers elle la console encastrée dans le bras du siège.
- Monsieur Tuvok, dit-elle. Je veux que vous gardiez un faisceau de téléporteur verrouillé en permanence sur cet humanoïde. Je veux être informée de ses moindres respirations. Monsieur Paris, je veux que vous scanniez la région et détectiez la plus petite anomalie. Chakotay, voyez si vous êtes capable de repérer notre équipe d'exploration, que ce soit sous terre, à la surface de la planète ou même dans son atmosphère. Je veux des réponses, les gars.
Elle actionna les commandes de sa console 'pour tâcher d'en obtenir par elle-même. La brièveté du vol de la navette l'intriguait. Elle soupçonnait que cet appareil masquait un autre type de transport. Le léger déplacement déclenchait peut-être un téléporteur, ouvrait peut-être un passage souterrain.
- Capitaine, dit Tuvok, l'humanoïde a quitté le vaisseau. Il est debout sur la rampe. J'ignore ses intentions et j'ignore aussi le genre de créature dont il s'agit. L'individu semble de sexe masculin. Il mesure un mètre quatre-vingt-treize. Peu de détails le distinguent des autres humanoïdes. Il possède huit doigts à chaque main. J'imagine qu'il doit avoir huit orteils aussi.
- Tenez-moi au courant, monsieur Tuvok, dit Janeway.
Il lui était assez égal, pour l'instant, que ce personnage sur Alcawell ait huit doigts ou qu'il en ait quatre-vingthuit. Tout ce qu'elle espérait, c'est qu'il la mette sur la piste des membres de son équipage.
- Le sous-sol de la planète est truffé de cavernes,
- Capitaine, dit Chakotay, mais plusieurs sont effondrées.
Aucune n'offre un accès facile à la surface. Je les ai scannées et n'ai trouvé aucune forme de vie. Je pense que ces cavités souterraines étaient jadis une composante des aménagements de cette société et qu'elles se sont comblées au fil des siècles.
Déjà, Janeway en était arrivée à la même conclusion.
Les navettes à la surface d' Alcawell étaient vides également. Ses senseurs lui indiquaient que l'humanoïde de sexe masculin, récemment débarqué du vaisseau, était le seul être vivant sur la planète.
- Capitaine, dit Paris d'une voix surexcitée, il y a des éléments-traces de particules chronitoniques autour de ce vaisseau.
- En êtes-vous certain, monsieur Paris ?
- Certain, dit-il. Elles sont discrètement revenues dans le futur.
- Comment le savez-vous ? demanda Janeway.
- C'est à leur tour de revenir.
Janeway ignora sa boutade. Elle examina les abords immédiats du vaisseau avec les senseurs de sa console et repéra les éléments, mais en quantités infimes.
- Des voyages dans le temps ? Est-ce logique, monsieur Tuvok ? Si cette culture est capable de voyager dans le temps, pourquoi ces installations sont-elles en ruines ?
- Problématique, capitaine. Nous n'avons pas assez de données.
- Est-ce possible ? demanda Janeway.
- Tout à fait, capitaine, dit Tuvok. Quoiqu'il faille envisager plusieurs autres hypothèses. Par exemple, l'émission de ce rayonnement chroniton par une autre source que le vaisseau lui-même.
- Le voyage dans le temps expliquerait la rapidité de l'arrivée de cet humanoïde par le même vaisseau que celui de notre équipe d'exploration, dit Paris.
- Chakotay, demanda Janeway, aucune trace des nôtres ?
- Aucune, dit Chakotay. Pas même d'empreintes fantômes. Ils n'ont été téléportés nulle part et tout est normal là-bas.
- Monsieur Tuvok, notre ami bouge-t-il ?
- Non, capitaine. Il est arrivé au pied de la rampe et reste figé sur place. -Bien.
Janeway replaça sa console dans sa position habituelle.
Elle se leva, toucha ses cheveux pour vérifier que toutes ses mèches étaient bien en place et poussa un long soupir de résignation.
- Monsieur Tuvok, verrouillez le téléporteur sur notre ami et téléportez-le à la sécurité. Puis venez m'y rejoindre. Je veux que vous nous accompagniez aussi, Chakotay. Monsieur Paris, la passerelle est à vous.
Elle se dirigea vers le turbolift. Ce passager avait des réponses. Il devrait en avoir.
Kjanders était debout dans la station déserte et, une fraction de seconde plus tard, il se retrouva dans une pièce où les teintes de gris prédominaient. Trois murs l'entouraient et une couchette était fixée à l'un d'eux. La pièce s'ouvrait sur un espace plus vaste, entouré d'autres chambres plus petites.
Kjanders était content qu'il fasse chaud. Il n'avait pas les vêtements qu'il fallait pour affronter le froid glacial qui régnait sur Alcawell.
Il s'assit sur la couchette et poussa un soupir. Les Sauteplanètes l'avaient téléporté. Ou quelqu'un d'autre l'avait téléporté. Même sans cabine de téléportation, la sensation était la même, juste un peu plus lente.
Il espérait du fond du cœur ne pas avoir été attrapé par le Contrôle.
La couchette était un peu courte pour sa taille. Il était assis au bord et ses genoux lui arrivaient presque à hauteur de la poitrine. Le matelas était doux. Il y avait une couverture faite d'une étoffe qu'il ne connaissait pas. Les couleurs, autour de lui, étaient surtout des gris et des argentés, des teintes ternes. Des couleurs institutionnelles.
Les étrangers le laissaient seul. Il devait découvrir par lui-même où aller. Il se leva et se dirigea vers le centre de la pièce. Il allait dépasser les deux murs latéraux quand un champ de force brûlant frappa son corps. Le champ n'apparaissait que quand il y touchait.
Il était prisonnier.
Le Contrôle l'avait trouvé.
Une porte, qu'il n'avait même pas remarquée, s'ouvrit en glissant. Une femme svelte, vêtue d'un uniforme rouge et noir, entra d'un pas pressé. Elle était flanquée de deux hommes plutôt petits. L'un avait la peau noire et les oreilles pointues, l'autre portait un tatouage sur le front. Leurs mentons étaient courts et leurs cheveux à ras du crâne (à peine dix centimètres de haut !) n'avaient rien de très séduisant. Le rouge de leur uniforme était terne et ce n'était même pas la couleur principale.
Kjanders poussa un soupir de soulagement. Ces genslà n'appartenaient pas au Contrôle. il n'avait pas été obligé de chercher le vaisseau des Sauteplanètes. Les Sauteplanètes l'avaient trouvé.
La femme, flanquée de ses deux acolytes, s'approcha du champ de force.
Kjanders s'avança aussi près qu'il le pouvait et se surprit à les dévisager tous.
- Je suis Kathryn Janeway, capitaine du Voyageur, vaisseau stellaire de la Fédération. Qui êtes-vous et qu'avez-vous fait des membres de mon équipage ?
Kjanders resta bouche bée, puis contrôla l'expression de son visage. Il avait pensé que les Sauteplanètes seraient aussi contents de le voir que lui de les rencontrer. Mais il se trompait. Bien sûr, il se trompait. il devrait les convaincre de le laisser rester avec eux.
- Je suis Kjanders. Je suis ... ingénieur sur Alcawell, Période 889. Je n'ai rien fait à votre équipage.
Le premier mensonge lui était venu sans difficulté. Il espérait n'avoir pas à mentir trop souvent.
- Période ? demanda l'homme aux oreilles pointues.
- Je suppose que c'est un peu déroutant, puisque nous sommes toujours en Période 889, dit Kjanders en secouant la tête. Même si cela n'en a pas l'air.
- Pour le moment, c'est le sort des trois membres de mon équipage qui m'importe, dit la femme. Quelques minutes avant que vous n'arriviez, ils étaient dans la même navette que vous.
Kjanders ne pouvait pas continuer à mentir. Sinon, il ne s'y retrouverait plus. C'était la cause originelle de tous ses problèmes.
- Une femme assez grande avec un front dégagé, un homme de la taille d'un enfant avec beaucoup de petits poils et un autre qui ressemble à celui-là ? demanda Kjanders avec un signe de tête en direction du tatoué.
- À peu près, dit la femme d'un ton autoritaire et cassant.
- Je les ai vus avant que cette navette ne me piège, dit Kjanders. Ils en sont descendus avant que je ne monte à bord pour l'inspecter. Elle est tellement vieille ...
- Descendus ? jappa la femme. Descendus où ?
- Trois cent mille ans plus loin dans le passé. Mais toujours en Période 889. C'est d'ailleurs le problème. Le Contrôle les a attrapés. Je suis navré.
- Le Contrôle ? demanda la femme. Qu'est-ce que le Contrôle ?
- Le Contrôle du temps, répondit Kjanders. Les membres de votre équipage ont commis une infraction de niveau. huit cents. Dans ces cas-là, le Contrôle intervient toujours.
- Trois cent mille ans ? murmura le tatoué.
- Expliquez cette infraction, dit la femme sans prêter attention à son collègue.
- Ils ont effectué un voyage intrapériodique. Strictement interdit. Un acte de haute trahison, en fait.
- Si leur voyage était intrapériodique et que vous les avez vus, dit l'homme aux oreilles bizarres, et que c'était en Période 889, comme vous le dites, et que nous sommes toujours en Période 889, alors vous avez commis la même infraction. Ces gens étaient brillants pour des Sauteplanètes.
- Moi, c'était accidentel, dit Kjanders en hochant la tête. Il fallait que j'inspecte le vaisseau. Je n'en avais jamais vu d'aussi vieux.
- Pour eux aussi c'était accidentel, dit la femme. Le Contrôle le saura.
- Le Contrôle ne croit pas aux accidents, dit Kjanders. Les choses ne se passaient pas aussi bien que prévu. Il fallait parvenir à détourner leur attention et il y parviendrait mieux s'il sortait de cette prison.
- Vous n'auriez pas un peu de nourriture par hasard ou de quoi boire ? Je n'ai pas mangé depuis plusieurs heures de Temps réel.
- Monsieur Tuvok, des armes ? demanda la femme.
- Rien de repérable, capitaine, répondit l'homme aux oreilles pointues.
- Très bien, dit la femme en joignant les mains derrière le dos. Monsieur Kjanders, si nous vous relâchons et vous donnons accès aux lieux publics de ce vaisseau, je veux votre parole de ne rien tenter contre nous ni contre le Voyageur.
- Je n'ai nulle intention de vous attaquer, dit Kjanders, honnêtement indigné. Je n'ai pas envie de retourner sur cette planète. Elle est déserte.
- Parfait, dit la femme. Je vous laisse avec monsieur Tuvok. Ses agents de sécurité et lui vous conduiront au mess des officiers. En cours de route, je veux que vous réfléchissiez à la manière de m'expliquer clairement la situation des membres de mon équipage et comment je peux les aider.
- il vous est impossible de les aider, dit Kjanders. Ils sont au Contrôle.
- Oh, je les aiderai, dit la femme. Que vous coopériez ou non. Chakotay, venez avec moi, dit-elle en se tournant vers le tatoué.
Elle fit demi-tour et quitta les lieux, accompagnée de celui qu'elle appelait Chakotay. Le dénommé Tuvok resta.
- Il vaut mieux coopérer avec elle, dit le dénommé Tuvok.
- Je l'avais deviné, répondit Kjanders.
Il prit une profonde inspiration. Il voulait de l'aventure. Eh bien, l'aventure avait commencé.

* * * * *

- Votre opinion, commander ? demanda Janeway à son premier officier alors qu'ils s'éloignaient des cellules de la sécurité.
- Il ne ment pas quand il parle du pétrin dans lequel se trouve notre équipe d'exploration. Trois cent mille ans. Capitaine, aucun vaisseau stellaire n'a jamais voyagé si loin dans le temps. L'humanité peut se compter bien chanceuse d'avoir pu le remonter de quelques centaines d'années.
Janeway ne voulait pas s'attarder pour le moment à cette énorme distance temporelle. C'était un problème dont elle s'occuperait plus tard.
- Je sais, Chakotay. Mais leurs vaisseaux sont capables de se déplacer dans le temps. Je veux juste savoir comment.
- Si nous parvenons à rejoindre les nôtres et si ce qu'il a dit de leurs lois est exact, nous aurons les mêmes ennuis qu'eux.
Janeway entra dans le turbolift et lui ordonna de s'arrêter à J'étage où elle voulait descendre.
- J'en suis consciente, dit-elle. Je réserve mon jugement jusqu'au moment où j'en saurai plus sur son peuple. Je veux que vous me disiez ce que vous pensez de cet homme.
Chakotay s'arrêta à côté d'elle dans l'ascenseur. Il la gratifia d'un de ses regards expressifs et lourds de sens. Elle s'arma de tout son courage pour entendre ce qu'il avait à dire. Ses opinions étaient toujours justes et très utiles.
- Il ment. Non pas concernant les choses importantes, mais quand il parle de lui-même. Je n'ai pas aimé sa réponse quand Tuvok lui a demandé s'il n'avait pas lui-même enfreint leurs lois.
- Moi non plus, dit Janeway. Est-il dangereux ?
- D'après moi, non, répondit Chakotay en plissant le front. J'ai du mal à concevoir que quelqu'un entreprenne de propos délibéré un voyage dans le temps vers une station abandonnée sans arme et sans protection. Ce qui rendrait plausible la thèse de l'accident. Mais qu'il soit ingénieur et qu'il ait embarqué à bord d'un vaisseau qui a décollé à l'improviste me paraît peu vraisemblable.
L'ascenseur s'arrêta et ils en descendirent.
- Exactement. Chakotay, je veux que vous assistiez à son repas. Quand vous cernerez mieux le personnage, informez-moi. Je ne suis pas disposée à lâcher la bride à un individu dangereux sur mon vaisseau, mais je ne suis pas prête non plus à l'emprisonner sans raison.
Chakotay hocha la tête.
- Je vous rejoindrai dans quelques minutes, après avoir demandé à Carey d'étudier ces vaisseaux depuis !'Ingénierie, dit Janeway. Maintenant que nous savons qu'ils voyagent dans le temps, découvrir leur mode de fonctionnement devrait être plus facile. Nous trouverons peut-être une solution par nous-mêmes, sans l'aide de ce Kjanders.
- Je l'espère, dit Chakotay, parce que son « Contrôle » ne m'inspire rien de bon.
Kjanders mangeait déjà quand Janeway arriva au mess des officiers. Il avait, devant lui, un verre de synthale et une des spécialités de Neelix, préparée par quelqu'un à qui l'extraterrestre avait appris la recette ... Chakotay était assis d'un côté de Kjanders et Tuvok de l'autre. Il y avait un gardien devant la porte. Si Kjanders avait de mauvais plans en tête, il aurait du mal à les mettre à exécution.
- Capitaine, dit Kjanders en agitant vers elle une fourchetée d'un brouet rouge et vert peu ragoûtant, vos amis Chakotay et Tuvok m'expliquaient la structure hiérarchique de ce vaisseau. Sur Alcawell, la plupart des périodes n'ont pas d'organisation militaire, mais nous avons une bureaucratie. Vos officiers m'affirment que votre système est plus efficace.
Janeway s'assit.
- Tuvok, dit-elle en lui souriant, je pensais que les Vulcains ne mentaient jamais.
- Capitaine, dit Tuvok, j'ai la ferme conviction que le système de Startleet est conçu ...
- Je plaisantais, Tuvok.
Tuvok la regarda, l'air ébahi. Depuis qu'il était en compagnie d'humains, il s'était habitué à leur humour pince-sans-rire - il lui arrivait même de le pratiquer à l'occasion - mais quand la situation devenait critique, il recommençait à prendre tout au pied de la lettre.
Le plat de Kjanders sentait le brocoli et le drige, une épice talaxienne. Janeway croisa les mains sur la table. Elle avait les intestins qui gargouillaient. Elle n'avait plus mangé depuis longtemps. Et elle n'en aurait sans doute pas la possibilité avant belle lurette. Mais elle ne voulait pas partager de repas avec un éventuel prisonnier.
- Vous ne mangez pas, capitaine ? demanda Kjanders en avalant son brouet.
- Je vous en prie, continuez, dit-elle en secouant la tête. Je ne voulais pas vous interrompre.
- Bien, dit Kjanders la bouche pleine, ils me parlaient du système hiérarchique en vigueur ici et je leur parlais de notre bureaucratie. Mais je n'ai pas expliqué comment notre système s'est mis en place. J'ai pensé que le meilleur moyen de vous répondre, capitaine, était de brosser un bref historique d' Alcawell. Si, par la suite, vous ne comprenez toujours pas, dites-le moi et je clarifierai les choses du mieux que je peux.
- Parfait, dit Janeway.
Il avait intérêt à raconter une histoire succincte. Elle ne voulait pas gaspiller de précieuses minutes à apprendre des faits anodins.
Kjanders but une gorgée de synthale, l'avala et lui sourit. Puis il se cala dans son siège.
- Il y a environ deux mille ans de Temps réel, une équipe dirigée par un dénommé Caxton a découvert le voyage dans le temps. Caxton et ses chercheurs ont appris qu'il suffisait d'une légère altération pour modifier les flux temporels. Au début, cela causa de sérieux problèmes. Aussi, dans les premières années, seul un petit cercle très puissant savait que nous étions désormais capables de voyager dans le temps.
- Votre culture voyageait-elle dans l'espace ? demanda Tuvok.
- Un peu, répondit Kjanders. Nous avions des problèmes de surpopulation. Mais les Alcawelliens, même à l'époque, avaient des tendances sédentaires. Ils choisissaient un site et y vivaient aussi longtemps que possible. lis étaient prêts à le défendre jusqu'à la mort, s'il le fallait, et ne voyaient aucune raison de le quitter. La majorité pensait que les expéditions spatiales demandaient trop d'effort et d'investissements pour atteindre des endroits où personne ne voulait s'installer. Puis, les premiers vaisseaux explosèrent à cause d'erreurs de conception et les voyages spatiaux, dès lors, perdirent tout appui.
- Tuvok, dit Janeway, j'ai besoin d'informations qui nous permettraient de ramener les nôtres. Je comprends votre fascination pour cette culture, mais à ce stade précis je ne veux pas de digressions. Continuez, monsieur
Kjanders.
Kjanders regarda Tuvok d'un air nerveux.
- Bien, dit l'Alcawellien. Devant l'impopularité des voyages spatiaux, Caxton et les amis qu'il avait au gouvernement décrétèrent que l'espace était trop dangereux, mais l'histoire de la planète était un I ieu vacant qui ne demandait qu'à être exploité. Alcawell est vieille de plus de neuf milliards d'années et, pendant plus de cinq milliards de ces années, elle a été capable de subvenir aux besoins de la population. Même si notre civilisation n'évolue sur la planète que depuis un demi-million d'années environ.
- Alors, les Alcawelliens ont commencé à remonter le temps ? demanda Chakotay.
- À vrai dire, ils ont commencé à vivre dans le temps.
Caxton et son équipe ont divisé toute l'histoire de la planète, le passé et le futur, en tranches de cinq cent mille ans. Chacune de ces tranches est appelée « Période ».
Janeway hocha la tête. C'était donc cela la période à laquelle Kjanders avait fait allusion au moment de son arrivée. Et puisque l'équipe d'exploration avait reculé de trois cent mille ans dans le passé, elle se trouvait toujours dans la même période.
- Notre système de mesure du temps est un peu déroutant, dit Kjanders. Nous n'avons pas modifié notre calendrier de Temps réel quand les voyages temporels ont été découverts. Chaque période suit une chronologie de Temps réel basée sur l'ancien calendrier.
- Quand vous référez au Temps réel, dit Chakotay, vous voulez dire le temps linéaire. En ce moment, par exemple, vous existez en Temps réel.
- Exact, dit Kjanders. Nous voyageons des centaines de milliers d'années, même des millions d'années, mais vivons une durée de vie normale, mesurée en Temps réel. C'est-à-dire, pour nous, une centaine d'années en général.
- Je veux être certaine de bien comprendre, dit Janeway. Chacune de vos périodes dure cinq cent mille ans. Les années de ces cinq cent mille ans s'écoulent de façon chronologique. Donc, l'an un de la première période est distant dans le temps de cinq cent mille ans par rapport à l'an un de la deuxième période.
- Exact, dit Kjanders. Le système est d'autant plus déroutant que les premières périodes ont été établies avant que Caxton et son équipe ne découvrent qu'il fallait interdire certaines périodes qu'ils ont appelées « Périodes rouges ». Personne n'est autorisé à y voyager. Même déplacer un caillou dans une Période rouge risque de changer le cours de l'histoire. Mais nous avons accès aux Périodes noires, les périodes permises, où nous pouvons toucher tout ce que nous voulons.
Tuvok joignit le bout de ses doigts et les porta à ses lèvres.
- Ce système élimine effectivement tout risque de paradoxe temporel, dit-il. Je présume que les Périodes rouges sont des périodes de changement biologique important. Les Périodes noires durent assez longtemps que si quelqu'un changeait quelque chose en l'an un de la Période noire un, cela n'aurait aucune influence sur l'an un de la Période noire deux.
- Exact, dit Kjanders.
Janeway avait entendu assez de théorie. Elle voulait du concret pour aider Torres, Kim et Neelix.
- Quelle est, pour votre peuple, la date d'aujourd'hui en Temps réel ? demanda-t-elle.
- Je ne le sais pas exactement, dit Kjanders. Comme je l'ai déjà mentionné, mon voyage ici n'était pas prévu. Je dirais qu'on est environ en trois cent mille cent, à quelques années près, Période 889.
- Et où sont les membres de mon équipe dans vos années de Temps réel ? demanda Janeway en hochant la tête.
- En trois cent mille soixante et onze, Période 889. Et c'est ça le problème, dit Kjanders. Ils n'ont pas sauté assez loin. Le voyage temporel intrapériodique est interdit. C'est la première fois de ma vie que je voyage jusqu'ici.
- Les Alcawelliens ne sont donc pas autorisés à voir le proche avenir, dit Tuvok.
- Ni le proche passé, ajouta Kjanders.
- Est-ce important ? demanda Chakotay.
- Le système empêche les spéculations fiscales temporelles, dit Tuvok. Il empêche aussi quelqu'un de tuer son propre grand-père et tous les autres paradoxes temporels connus. En d'autres termes, quand les Alcawelliens embarquent dans leurs vaisseaux, leurs bonds dans le temps ne durent pas moins de cinq cent mille ans.
- Cela semble extrêmement important, dit Janeway.
Pas étonnant que votre peuple protège si férocement ce système. Qu'arrive-t-il à quelqu'un qui fait un saut intrapériodique ?
- À l'école, les professeurs utilisaient une métaphore pour décrire les vaisseaux. Cette métaphore est de Caxton et elle est assez désuète aujourd'hui, mais vous la comprendrez peut-être plus facilement puisque Caxton appartenait à une société qui cherchait à faire du Sauteplanètes ...
- Du Sauteplanètes ? demanda Chakotay.
- C'est ainsi que nous appelons votre forme de voyage, dit Kjanders en haussant les épaules. Un mode de déplacement qui n'est plus très connu de nos jours.
Janeway réprima un soupir. Elle comprenait la fascination de ses officiers - elle la partageait - mais au plus Kjanders expliquait les modes de fonctionnement de sa société, au plus elle était consciente des graves ennuis auxquels était confrontée son équipe d'exploration.
- Continuez, monsieur Kjanders, dit-elle.
- Oh, oui. Comme je le disais, puisque la culture de Caxton était similaire à la vôtre, il se pourrait que vous compreniez bien son analogie. Il disait que chaque vaisseau était réglé comme un train sur des rails pour se rendre d'une période temporelle à l'autre. Il n'y avait pas de rails, bien sûr, mais il essayait d'expliquer une nouvelle forme de voyage à une société qui empruntait le rail quotidiennement pour se rendre d'un endroit à un autre. Pas de rails physiques. Mais une sorte de système de destinations prédéterminées. Janeway emmagasina cette information pour Carey.
- Comme chaque vaisseau est réglé pour parcourir un trajet bien précis entre les différentes périodes temporelles, le voyage intrapériodique est très, très rare et n'est permis que pour les membres du Contrôle.
Kjanders regarda ses trois interlocuteurs, puis se concentra de nouveau sur Janeway.
- Je n'ai jamais, de toute ma vie, entendu parler de quelqu'un qui avait fait un voyage intrapériodique. Mais je suis absolument sûr de la punition, par contre. Le voyage intrapériodique est passible de mort. Je suis navré.
- De mort ! s'exclama Janeway. Elle en avait eu le pressentiment.
- Logique, dit Tuvok en regardant droit dans les yeux Janeway qui contenait mal son émotion. Celui qui se déplacerait à l'intérieur d'une même période aurait la possibilité de provoquer des paradoxes temporels et d'altérer le continuum du temps au point de détruire la société toute entière.
- C'est ce qu'on nous enseigne dès que nous commençons à fréquenter l'école, opina Kjanders. Pour nous, le voyage intrapériodique est pratiquement inconcevable. Juste l'évoquer est une infraction à nos lois. Quand les membres de votre équipage sont apparus en 889, ils ont provoqué tout un émoi. Et quand ils ont essayé de s'échapper, ils ont encore aggravé leurs problèmes.
- Comment ? demanda Janeway, qui avait peur d'entendre la réponse.
- Ils ont refusé d'accompagner de leur plein gré un officier de la Patrouille du temps. Quand ils ont voulu s'enfuir et revenir à la navette qui les avait amenés, ils ont déclenché une Alerte temporelle.
- Une Alerte temporelle ?
- Les gardes du Contrôle du temps ont été obligés de faire un bond dans le futur pour les arrêter juste avant qu'ils n'atteignent le vaisseau. Causer une Alerte temporelle est également passible de mort.
- Mais quand vous les avez vus, ils étaient vivants ? demanda Janeway.
- Quand je suis parti, dit Kjanders en hochant la tête, les officiers de la Patrouille du temps les escortaient au Contrôle du temps moyen de la Période 889. J'ai le sentiment qu'ils ont été amenés ensuite au quartier général du Contrôle du temps moyen.
- Qui se trouve où dans le temps ? demanda Tuvok.
- Temps réel, Période Un, répondit Kjanders.
L'équation s'imposa dans la tête de Janeway. Les membres de son équipage se trouvaient à (889 x 500 000) + 300 000 ans dans le passé.
- Ce qui donne quatre cent quarante-quatre millions d'années, dit-elle, presque pour elle-même.
Elle était incapable d'imaginer la réalité de ce chiffre qui était, pour elle, à peine plus qu'une suite de zéros.
Tuvok laissa ses doigts joints tomber sur la table. Il se pencha vers Kjanders.
- Vous me paraissez extrêmement calme pour quelqu'un qui, par accident, se retrouve passible de mort, dit le Vulcain.
Kjanders, troublé, leva les yeux vers Tuvok.
- Je présume que les lois qui s'appliquent à nos collègues sont valables aussi pour vous, poursuivit ce dernier.
- Oui, répondit Kjanders, mais je ne suis plus sur Alcawell. Le Contrôle est incapable de monter m'attraper ICI.
- Est-ce la raison pour laquelle vous êtes ici, monsieur Kjanders ? Pour échapper au Contrôle ? demanda Chakotay en jetant un regard lourd de sous-entendus à Tuvok.
- C'est vous qui m'avez amené dans ce vaisseau, dit Kjanders en déposant sa fourchette. Je me suis peut-être montré un peu négligent. J'aurais vraiment dû vous témoigner plus de reconnaissance de m'avoir sauvé la vie.

CHAPITRE IX

Si Torres n'avait pas su qu'elle venait de reculer de plus de quatre cent millions d'années dans le passé, elle aurait été incapable de Je dire. Les portes de la navette s'étaient ouvertes sur un hangar absolument identique à celui qu'ils venaient de quitter si loin dans le futur.
- Vous autres, les gars, dit Neelix au garde qui les avait arrêtés, la décoration intérieure n'est pas votre principal souci, n'est-ce pas ?
Le garde, comme d'habitude, ignora Neelix.
Kim quitta la navette le dernier. Il regarda Torres. La panique brillait dans ses yeux noirs. Mais il se tenait raide et droit, comme s'il débarquait d'un appareil de Starfleet, près d'une base terrestre.
Le garde les escorta au bas de la rampe. Les autres les suivaient. Torres s'attendait à ce que l'air ou la température soient différents, mais cette caverne ressemblait en tous points à celle d'où ils étaient partis. Elle sentait l'air conditionné et quelqu'un avait réglé le chauffage un peu trop fort.
Une femme les attendait au pied de la rampe. Ses cheveux violets empilés sur sa tête formaient un cône de plus d'un mètre et demi de haut. Il restait heureusement assez d'espace entre le sommet de sa coiffure et le plafond. Elle portait un uniforme moulant, taillé dans une étoffe blanche et brillante, et ses sandales violettes avaient des doubles pointes hautes de plus de dix centimètres. Des bijoux étincelaient dans ses cheveux.
- Je les prends en charge à partir d'ici, dit-elle au garde. Vous vous êtes mérité une citation. Je l'ai déjà consignée dans vos dossiers.
- Merci, Cwaner, dit le garde.
Il fit signe aux autres uniformes orange et ils regagnèrent tous la navette.
- Vous feriez mieux de dégager la rampe, dit Cwaner à Torres et à ses compagnons. À moins que vous ne vouliez que la navette se referme sur vous quand elle retournera en 889.
Torres dirigea Kim et Neelix vers le revêtement bétonné. Cwaner ne semblait avoir aucune difficulté à garder son équilibre sur ses absurdes sandales.
- Bienvenue au quartier général du Contrôle du temps moyen. Je suis Cwaner, assistante de Rawlik. C'est lui qui examinera votre cas.
- Sera-t-il capable de nous aider ? demanda Kim.
- Vous aider ? ! ... répondit Cwaner avec un sourire.
Vous n'êtes pas en position de demander que l'on vous aide. Qu'il vous suffise d'être reconnaissante quand on se montrera gentil avec vous.
- Il n'est pas dans ma nature d'être reconnaissante quand je suis sur le point d'être punie, jappa Torres.
Kim lui toucha le bras. Neelix se mit à sautiller autour de Cwaner, comme pour essayer de la calmer.
- Votre coiffe, dit-il, parlant plus vite que d'habitude, me rappelle un formidable casque que j'ai vu lors d'une excursion, il y a dix-sept ans. il était orné de pierres précieuses et entrelacé de fils d'or, mais il était blanc et beaucoup moins haut. La teignez-vous ou cette couleur est-elle naturelle ?
Cwaner porta les huit doigts de sa main étroite à sa coiffure.
- C'est un essai, dit-elle. Cela vous plaît ? Rawlik dit qu'il préférait la bleue.
- Le violet met vos yeux en valeur, dit Neelix.
- Gardez votre charme pour Rawlik, répondit-elle en souriant.
- Cela pourrait-il nous aider ? demanda Torres.
- Au point où vous en êtes, il n'y a plus grand-chose qui puisse vous nuire, dit Cwaner en haussant les épaules.
Elle les amena dans un long couloir qui correspondait à celui qu'ils avaient emprunté en Période 889. Mais ici il était rempli de plantes en fleur. Certaines avaient des boutons d'un bleu éclatant, d'autres des boutons noirs. Leur parfum était riche et âcre et rappelait à Torres l'onguent qu'utilisait sa mère klingonne pour polir le plastron de sa cuirasse.
Le couloir débouchait sur un grand ensemble de bureaux, décorés d'une plus grande quantité de plantes en fleur, de tables de travail et de gens dont l'accoutrement ressemblait à celui de Cwaner et dont les chaussures et les coiffures étaient les éléments les plus extravagants. Tout ce qui entravait ou empêchait la marche semblait populaire ici.
Cwaner tapa trois petits coups de revers de sa main droite contre un mur de pierre. Le mur s'ouvrit et un bureau apparut presque aussi grand que la moitié de la salle principale. Un homme était assis derrière une longue table de travail noire. Il avait un peu moins d'une trentaine d'années. Ses cheveux bruns lui touchaient le col. Il portait une moustache et d'étonnantes lunettes de protection.
Des ordinateurs, des tas de documents et des piles de photos 2-D couvraient les autres tables autour de lui. Les fauteuils étaient bleu vif. La couleur de la chevelure de Cwaner jurait avec les autres couleurs de la pièce. Il n'y avait pas de plantes ici, mais beaucoup de livres, des volumes anciens qui emplissaient l'endroit d'une odeur de vieux parchemin.
- Merci, C-C, dit Rawlik d'une voix douce. Elle hocha la tête et se retira.
Torres attendit que la porte se referme avant de bondir au bureau. Elle y planta ses deux mains et se pencha vers Rawlik.
- J'en ai ras le bol des gens qui ne peuvent pas m'aider, qui invoquent des règlements dont je n'ai jamais entendu parler et qui m'accusent de crime quand je parle selon mes propres coutumes.
Rawlik enleva ses lunettes protectrices, se frotta les yeux et se cala dans son fauteuil, avec un léger sourire au coin des lèvres.
- Bienvenue en Période Un, dit-il.
- Je ne suis pas bienvenue. Je ne me sens pas bienvenue. Et je n'ai rien à foutre de vos salutations, dit Torres.
- Du calme, dit Kim en lui touchant le bras.
Elle repoussa sa main. Il était temps d'en finir avec ces niaiseries.
- Vous m'avez l'air d'un personnage important, dit-elle. Je veux savoir si vous avez le pouvoir de nous renvoyer à notre vaisseau.
- Le vaisseau Sauteplanètes en orbite stationnaire au-dessus de la station centrale de la Période 889 ?
Rawlik parlait d'une voix traînante et choisissait ses mots avec précaution.
- Notre vaisseau ne saute pas, dit Torres.
La colère accumulée en elle commençait à déborder. Et le fait d'avoir pensé à sa mère klingonne l'avait peut-être exacerbée.
- Notre vaisseau vole. Il vole dans l'espace. D'après ce que j'en sais, depuis que nous sommes sur cette planète nous avons à peine bougé d'un mètre. Je n'aime pas les voyages dans le temps. Renvoyez-nous à notre vaisseau et nous ne vous dérangerons plus.
- J'aimerais bien, dit Rawlik. Mais je ne peux pas.
Asseyez-vous, je vous prie.
Il déposa ses lunettes sur sa table, dangereusement près des poings de Torres. Elles avaient de fines montures et des lentilles claires.
- Lieutenant, dit Kim. B'Elanna. Je vous en prie.
Faisons ce qu'il dit.
Torres résista à l'envie de pousser un rugissement de fureur. Elle s'assit sur le bord de la chaise la plus proche, prête à bondir à la moindre provocation.
- D'accord, dit-elle. Expliquez-moi pourquoi il vous est impossible de nous renvoyer.
- Franchement. .. Lieutenant ? ... Vous avez beaucoup de chance d'être ici. Le Conseil central du Contrôle révisera votre cas parce que vous êtes des Sauteplanètes. Permettez-moi de vous signaler que c'est positif. D'habitude, les contrevenants sont capturés et punis sans recours.
- Nous ignorions totalement que nous violions vos lois quand nous avons débarqué ici et nous ne savons toujours pas quelles lois nous avons violées, dit Torres. Je suis certaine qu'il est possible d'arriver à un arrangement si vous nous laissez regagner notre vaisseau.
- Plaider l'ignorance de la loi n'est pas une excuse, je le crains, dit Rawlik. Et je n'y peux rien. Pas plus que je n'ai le pouvoir de vous renvoyer à votre vaisseau. Par contre, je peux répondre à toutes vos questions.
Des questions ? Torres en avait des milliers. Elle allait lui en poser une quand Neelix sourit et ouvrit ses mains dans un petit geste de conciliation.
- Les gardes n'ont cessé de parler de châtiment, dit Neelix. J'ignore ce que vous en pensez, mais en ce qui me concerne je trouve le mot un peu déplaisant. Si nous savions ce que nous encourons comme châtiment, nous serions capables de nous calmer et d'adopter une conduite plus conforme aux normes de votre culture.
Rawlik toucha son ordinateur.
- Mon ordinateur m'informe que vous avez commis au moins une infraction de niveau huit cents, deux infractions de niveau quatre cents ...
- Les gardes ont dit qu'ils fermaient les yeux sur celles-là ! dit Neelix.
- ... et peut-être une infraction de niveau six cents, soupira Rawlik. L'infraction de niveau six cents n'est qu'une incartade. Mais les autres sont des crimes graves, j'en ai peur.
- Qui impliquent quoi ? demanda Kim.
- Le châtiment est sévère, dit Rawlik. Les infractions de niveau huit cents sont de dangereuses atteintes au temps.
- On nous a déjà rabâché les oreilles avec ce truc de niveau huit cents, dit Neelix. Dites-nous juste ce que nous avons fait de mal, je vous prie.
- Vous êtes coupables d'un voyage intrapériodique, dit Rawlik. Voilà votre infraction de niveau huit cents. Ce crime est sanctionné par une classe particulière de dispositions réglementaires, subdivisée en deux sous-catégories. Les actes criminels commis avec préméditation et ceux commis sans préméditation.
- Nous n'avions pas l'intention de venir ici, dit Torres.
- Je sais, dit Rawlik en plissant le front. Vous ne cessez de le répéter. Mais il n'y a pas grande différence, en réalité, sauf pour ce qui sera consigné dans vos dossiers. Le châtiment est le même.
- Et quel est-il ? demanda Neelix.
- La mort.
Le mot resta comme en suspens dans l'air climatisé. Puis Torres dit : « La mort ? »
- Il n'y a pas d'exception, dit Rawlik en hochant la tête. Les infractions de niveau huit cents sont les crimes les plus graves.
- La plupart des cultures considèrent le meurtre comme le crime le plus grave, jappa Torres.
- Ce que vous avez fait est pire, dit Rawlik. Le crime capital en Temps réel est une infraction de niveau cent. Les peines sont différentes.
- Qu'y a-t-il de pire que le meurtre ? demanda Neelix.
- Les perturbations temporelles, répondit Rawlik.
Commises par des bandits, elles peuvent avoir pour conséquence le génocide, la complète destruction de notre culture ou même l'anéantissement total de notre monde.
Pour la troisième fois de la journée, Torres eut le souffle coupé.
- Nous n'avons rien fait de tout cela, pas vrai ?
- Pas d'après mes dossiers, dit Rawlik. Mais vous avez commis une infraction de niveau huit cents. Nous n'y pouvons rien changer.
Des cercles à l'intérieur d'autres cercles à l'intérieur d'autres cercles. Torres avait déjà du mal à accepter les règlements de Starfleet. La langue de bois bureaucratique d' Alcawell l'étourdissait.
- Très bien, dit-elle. Nous avons commis ce que votre culture de voyage dans le temps considère comme une sorte d'horrible crime. Vous feriez mieux de nous expliquer votre culture et le crime et notre degré d'implication dans un langage que nous, « Sauteplanètes », sommes capables de comprendre.
Elle croisa les bras et dévisagea Rawlik avec une attitude de défi insolent qu'au fond d'elle-même elle ne ressentait pas du tout.
- J'essayerai, dit Rawlik en hochant la tête et en lui souriant.
- Je vous en prie, dit-elle. Et si, pendant que vous y êtes, vous projetez de me tuer, il vaudrait mieux que votre explication soit mauditement bonne.

CHAPITRE X

Drickel n'utilisa pas sa petite lampe de poche. Il préférait la lanterne qu'il avait apportée. Il la sortit avec précaution de son sac et en actionna le commutateur. Un flot de lumière envahit l'obscurité de la caverne et il se sentit tout à coup horriblement seul. D'habitude, il ne souffrait jamais de solitude. Mais voilà qu'il était ici, dans un temps qu'il détestait, juste lui, avec son sac, et des pilleurs d'épaves inconnus sur qui compter en cas de besoin.
Il lui fallut un moment pour se ressaisir. Chaque déplacement dans le temps impliquait une petite réadaptation. À mesure que Drickel vieillissait, son corps s'ajustait moins vite aux changements de température et d'humidité. Pour ne pas mentionner les autres problèmes liés aux bonds temporels. Ces anciennes cavernes du Contrôle étaient si arides et sèches que tout mouvement brusque soulevait de suffocants nuages de poussière.
Il se retourna lentement et examina les décombres de la vieille salle. Il restait encore quelques anneaux d'argile où les plantes et les arbres jadis poussaient. Les débris d'un bureau gisaient sur le sol et des fils sortaient de la poussière comme des serpents gris.
Drickel savait que les Alcawelliens avaient abandonné cet endroit parce qu'ils trouvaient les mutations dimensionnelles plus intéressantes que les simples voyages dans le temps. Malgré tout, il éprouvait la vague sensation que ces cavernes vides étaient hantées. Et c'était peut-être ici qu'il avait trouvé son inspiration pour certains de ses trucs de vigile.
Drickel dirigea le faisceau de sa lanterne vers le couloir. Une paroi sur la droite s'était effondrée. Un énorme rocher avait glissé et obstruait en partie le passage jusqu'au plafond.
- Merveilleux, dit-il.
Sa voix se réverbéra dans le noir jusqu'à ce que l'écho devienne si ténu qu'il ne l'entende plus. Drickel se demanda jusqu'où se répercutaient les vibrations. Il était, en fait, très surpris que la plupart de ces salles soient toujours ouvertes, après tant de siècles. Les aménagements étaient solides. Il espérait juste qu'ils le seraient assez pour ne pas s'écrouler avant qu'il n'en sorte.
Il jeta son sac sur son épaule et accrocha sa lanterne sur le côté de sa ceinture pour éviter d'être ébloui. Il s'avança dans la salle principale et des volutes de poussière tourbillonnèrent à chacun de ses pas. Il continua d'avancer, toujours suivi par la poussière. Il trouva le tunnel du vieux train magnétique à l'endroit précis où les cartes indiquaient sa position.
Cela faisait plus de vingt ans de Temps réel qu'il n'était plus venu dans ce Contrôle. La dernière fois, il s'était téléporté directement de la petite pièce du Bunker à la surface. Il avait surpris des pilleurs d'épaves qui s'étaient pointés peu après le Second exode. Ils étaient six et il n'avait pas eu de difficulté à leur faire assez peur pour qu'ils retournent dans leur Temps réel sans causer trop de problèmes. Ils étaient des membres d'une secte religieuse et
Drickel avait joué sur leurs superstitions avec le même talent qu'aurait déployé un musicien virtuose pour jouer de l'alcaharpe.
Dix ans plus tôt, un petit vaisseau de Sauteplanètes avait déclenché une autre alerte dans la même période. Ceux-là voulaient récupérer de vieux matériaux. Pendant une journée complète, Drickel avait fait apparaître et disparaître autour d'eux de l'équipement et des pièces de métal pendant qu'ils essayaient de travailler. Ils avaient quitté les parages d' Alcawell sans demander leur reste. Les Sauteplanètes, dans une immense station fantôme comme celle-ci, étaient faciles à influencer. Tout au long de la carrière de Drickel, ses trucs éculés de revenants avaient toujours réussi.
Il examina l'antique autorail magnétique, stationné près de l'entrée du tunnel. La voiture était petite. Elle avait la forme d'une balle oblongue recouverte d'un alliage métallique jadis brillant, mais aujourd'hui enseveli sous la poussière.
Drickel essuya, avec beaucoup de précaution, la poussière des côtés de la voiture. Puis il tira sur la poignée et grimaça quand il l'entendit se casser avec un bruit sec. La poignée lui resta dans la main. Il soupira et son souffle souleva des particules de poussière dans l'air tout autour de lui. Il aurait été enchanté de s'épargner une marche de dix kilomètres et un demi-kilomètre d'escalade dans l'obscurité. Bien sûr, c'était rêver en couleur et une part de lui le savait. Même dans un environnement sec comme celui-ci, trop d'années s'étaient écoulées et le Contrôle n'avait maintenu que quelques navettes en état et les avait entretenues contre les ravages du temps.
Drickel n'était pas du genre à se laisser rebuter par un bon exercice physique. Il aurait une meilleure idée de l'état réel des tunnels. Il jeta la poignée de l'autorail dans la poussière et s'éloigna.
Pendant les cinq cents premiers mètres, le tunnel grimpait pratiquement à quarante-cinq degrés. Drickel se retrouva très vite en sueur et couvert de poussière. Il ralentit le pas et finit par s'arrêter. La poussière se déposa lentement autour de lui et derrière lui.
- C'est stupide, dit-il en essuyant la saleté qui lui maculait le front.
Il était tout à fait disposé à se conformer aux règlements - « Le vigile utilise toujours les moyens de transport naturels quand ces derniers lui sont accessibles » (Code de la Vigile, section 4,221, article 96) - mais pas quand ces règlements exigeaient tout à la fois de lui qu'il s'épuise inutilement et se couvre de crasse.
Il ouvrit son sac et sortit la commande de son téléporteur personnel. Des volutes de poussière tourbillonnaient autour de lui et il finit par en avaler. Ses quintes de toux délogèrent d'autres nuages des parois et du plafond. Il était conscient qu'il empirait sa situation.
Il retint son souffle et s'efforça de réprimer sa toux jusqu'à ce que la poussière retombe suffisamment pour n'être plus qu'une légère brume de particules dansant dans la lumière de sa lanterne. Puis il s'obligea à respirer lentement et se promit une profonde et réconfortante crise de toux dès qu'il atteindrait la surface.
Il ouvrit d'une chiquenaude la commande de son téléporteur, incorporé à sa ceinture. Puis il dégagea le dispositif de contrôle de son bouclier d'invisibilité individuel, placé de l'autre côté de sa ceinture. Seuls les vigiles et la police secrète de la sécurité d'État étaient autorisés à porter ces boucliers d'invisibilité (Code de la Vigile, section 66,719, article 2) et Drickel en était heureux. Si I' Alcawellien ordinaire connaissait les propriétés d'invisibilité, son travail de vigile deviendrait extrêmement difficile.
Pourtant, l'invisibilité n'était pas parfaite. Pendant une fraction de seconde au moment d'atteindre la surface, il ne serait pas camouflé. Il lui était impossible d'utiliser le téléporteur et d'activer en même temps son bouclier d'invisibilité. Les autorités du Contrôle n'avaient pas encore résolu ce problème. Ou, à tout le moins, ne lui en avaient pas communiqué la solution. Il devait espérer que les Sauteplanètes ne le repèrent pas. Leurs senseurs étaient rarement assez efficaces. Et même s'ils le repéraient, il disparaîtrait presque instantanément. Et alors ils ne le retraceraient jamais.
Drickel pressa le bouton de son téléporteur et sentit tout de suite le vent glacé et les grains de sable qui lui frappaient le visage comme de cuisants grêlons.
- Merveilleux climat, dit-il avant de se placer dos au vent et d'activer son bouclier. Je crois que je préfère encore la poussière.
Il récupéra son manteau dans son sac et l'enfila, puis s'enfonça un bonnet sur la tête et s'abrita les yeux contre les rafales de sable avec des lunettes protectrices.
Il regarda rapidement les vieilles carcasses de navettes temporelles désaffectées qui l'entouraient et se dirigea d'un pas pressé vers l'endroit où les Sauteplanètes avaient débarqué.
Janeway était assise derrière sa table. L'écran de son ordinateur affichait le vaisseau qui lui avait enlevé son équipe d'exploration. Elle s'était retirée dans son bureau pour étudier les choix qui s'offraient à elle, examiner la situation et réfléchir à ce que Kjanders leur avait expliqué.
Comme Chakotay, elle n'avait pas confiance en Kjanders. Mais il semblait dire la vérité quand il décrivait la société d' Alcawell. Tuvok et Chakotay avaient mis le doigt sur le principal problème. Kjanders n'avait pas l'air préoccupé le moins du monde par sa propre éventuelle condamnation à mort.
Janeway l'avait confiné dans ses quartiers jusqu'à ce qu'elle soit capable d'en apprendre plus.
Elle se cala dans son fauteuil. Même dans son bureau, elle ne parvenait pas à apaiser son esprit. De l'autre côté des longues fenêtres, elle apercevait Alcawell. Elle ne voyait pas les centaines de milliers de carcasses de navettes, mais les imaginait, alignées en rangées parfaites. Elle se sentait, par moments, complètement perdue dans cette partie de la Galaxie. Se fier à Neelix ne s'était avéré qu'à moitié utile. Il les aidait parfois, et les plongeait dans les problèmes tout le reste du temps.
Elle se prenait à espérer qu'il les plonge de nouveau , dans les problèmes, parce que cela signifierait qu'il était de retour à bord.
Elle n'avait pas eu le temps de vérifier comment allait Kes. La jolie et frêle Ocampa leur avait été d'une aide précieuse. Janeway savait qu'elle s'inquiétait de savoir Neelix si loin dans le passé. Puis Tuvok l'appela de la passerelle.
- Capitaine, dit-il. J'ai une ...
Sa communication s'arrêta, mais le canal restait ouvert.
Curieux.
- Qu'y a-t-il, monsieur Tuvok ? demanda Janeway en se redressant à demi dans son fauteuil, prête à bondir sur la passerelle.
- Pardonnez-moi, capitaine, dit-il. Pendant une seconde, mes senseurs ont enregistré une forme de vie à la surface de la planète. Humanoïde, à environ dix kilomètres de l'endroit où l'équipe d'exploration a disparu. Puis il s'est évanoui sans laisser de trace.
- Les senseurs sont-ils défectueux, monsieur Tuvok ?
- Je ne le pense pas, capitaine. C'était comme si l'humanoïde s'était dissimulé derrière un écran.
Janeway soupira.
- Établissez un diagnostic et continuez de balayer la région avec vos senseurs. Si cet humanoïde s'est caché et est réapparu, son dispositif est défaillant. Il se montrera de nouveau.
- Je continue, capitaine.
- Bien, dit Janeway.
Elle coupa la communication. Puis elle appela Chakotay et lui demanda de venir la rejoindre dans son bureau. Peu de choix s'offraient à elle et elle était confrontée à de nombreux problèmes. Il lui fallait retrouver son équipe d'exploration, mais se concentrer aussi sur le bon fonctionnement du vaisseau. Elle ne voulait pas réfléchir pour l'instant aux conséquences techniques pour le Voyageur si Torres ne revenait jamais. Carey était un bon ingénieur, mais Torres était brillante.
La porte du bureau glissa et s'ouvrit. Chakotay entra.
- Vous vouliez me voir, capitaine ?
- J'ai réfléchi aux informations communiquées par notre hôte, dit-elle en hochant la tête. L'idée d'envoyer une seconde équipe à la surface de la planète ne me sourit pas, mais je ne vois pas d'autre possibilité. Qu'en pensez-vous ?
- Un examen minutieux de la navette serait, comme le dirait Tuvok, logique, dit Chakotay.
- Qui me suggérez-vous d'envoyer ? demanda Janeway.
Elle avait passé en revue les candidats éventuels. Elle était consciente qu'aucun d'entre eux ne reviendrait peut-être jamais et avait dû évaluer les mérites de chaque membre de son équipage. Ils étaient tous indispensables. En un sens, elle avait de la chance. Même si elle était coincée à soixante-quinze ans de l'espace fédéral, son équipe était excellente.
Elle avait pensé descendre elle-même. Cependant, si ses connaissances scientifiques étaient précieuses, ses habiletés de capitaine l'étaient encore plus.
- Le choix est difficile, dit Chakotay. J'y ai réfléchi, moi aussi. Seska est un excellent ingénieur et elle a de l'initiative. L'expertise de Tuvok pourrait être profitable. Je crois que je serais également un bon choix. Mais je pense de mon devoir de vous informer que le lieutenant Paris se porte volontaire. Il est impatient de retrouver Kim et veut absolument se rendre utile.
Janeway se permit un petit sourire. Chakotay éprouvait le même ardent désir qu'elle de participer à la nouvelle équipe d'exploration.
- J'ai besoin de vous ici, Chakotay. J'aimerais que vous continuiez de surveiller Kjanders. Essayez de lui soutirer d'autres informations. Pour le reste, vos suggestions sont excellentes. Rassemblons l'équipe, dit-elle en se levant.
Chakotay hocha la tête et ils quittèrent ensemble le bureau.
La passerelle était calme. Paris était assis à la navigation, Tuvok était penché sur son tableau de bord à la sécurité et Jarvin était debout aux opérations. Janeway se dirigeait vers le fauteuil de commandement quand le turbolift s'ouvrit. Kes en sortit. Son petit visage semblait calme, mais elle se tordait les mains, l'une dans l'autre.
Janeway lui fit un signe de la tête, puis elle se tourna vers Tuvok.
- Monsieur Tuvok, je vous envoie, avec le lieutenant Paris et l'enseigne Seska, à la surface d' Alcawell. Je veux que vous découvriez le maximum concernant ces vaisseaux sans nous quitter pour le passé lointain. Est-ce bien compris ?
- Oui, capitaine.
- Merci, capitaine, dit Paris en se levant. Le sort de
Kim me préoccupe beaucoup.
- Comme nous tous, lieutenant. Nous faisons notre possible. Rassemblez votre équipement et retrouvez-vous en salle de téléportation. Plus vite vous procéderez, mieux cela vaudra, dit Janeway.
- Excusez-moi, capitaine, j'aimerais y aller aussi.
La voix douce de Kes était ferme et déterminée. il était difficile de lui dire non.
- Je comprends votre désir de vous impliquer, dit Janeway en se tournant vers la jeune fille, mais nous avons surtout besoin d'habiletés techniques là-bas. Quand il se présentera quelque chose où vous pourrez vous rendre utile, je vous en aviserai immédiatement.
Kes regarda ses mains comme si elles l'avaient trahie; puis elle les joignit derrière son dos. Sans les gestes compulsifs de ses mains, elle aurait donné Je change et paru tout à fait calme.
- M'autorisez-vous à rester sur la passerelle ? demanda-t-elle.
- Bien sûr, répondit Janeway avant de regarder Chakotay. Je veux que le téléporteur reste verrouillé en permanence sur l'équipe d'exploration. S'il se passe Je moindre mouvement, ramenez-les tous les trois tout de suite à bord.
- Immédiatement, capitaine, dit Chakotay.
Tuvok contacta Seska et lui demanda de se rendre en salle de téléportation. Puis il fit signe à Paris de le suivre et, flanqué du pilote juste à sa droite, se dirigea vers Je turbolift.
Janeway les regarda partir, espérant contre tout espoir qu'elle ne les voyait pas pour la dernière fois. Mais elle avait un mauvais pressentiment. Un très mauvais pressentiment.

CHAPITRE XI

Les senseurs de Drickel bipèrent doucement. Il s'accroupit derrière l'épave d'une navette pour se protéger des rafales incessantes du vent. Il avait parcouru un bon bout de chemin sur le revêtement bétonné et se sentait glacé jusqu'aux os. Ses jambes étaient douloureuses d'avoir escaladé des amoncellements de sable et il avait l'impression que le vent lui avait décapé les trois premières couches de peau. Il se demandait s'il serait capable de sentir un jour de nouveau son nez. Il souhaitait du fond du cœur que, juste une fois, les Sauteplanètes atterrissent dans un climat chaud. Juste une fois.
Il vérifia les lectures de ses senseurs. Trois Sauteplanètes travaillaient autour d'un vieux vaisseau un kilomètre plus loin. lis n'y étaient pas encore entrés et, pour quelque raison qu'il ignorait, restaient debout à l'extérieur dans le vent. Ses senseurs indiquaient qu'ils procédaient à différents balayages de l'appareil. Il fallut à Drickel un moment avant de remarquer le point de lumière orange qui clignotait quand il braquait ses senseurs sur ce vaisseau.
Sa gorge se noua. Cette navette était l'une de celles que le Contrôle gardait fonctionnelle dans ce temps. Comment l'avaient-ils trouvée ? Il ne fallait absolument pas qu'ils montent à bord. Elle était beaucoup trop dangereuse et, s'ils déclenchaient par accident un bond temporel, ils auraient de très graves problèmes quand ils débarqueraient dans le Temps réel.
Drickel vérifia rapidement son dispositif d'invisibilité pour s'assurer qu'il fonctionnait toujours ; puis il s'élança au pas de course entre les carcasses dressées comme des pierres tombales de leur vieille culture.
Les vaisseaux étaient imposants. Leurs flancs et leurs étraves étaient labourés par le sable et le vent. Parfois l'irréalité de son travail frappait Drickel. À peine quelques heures plus tôt, il avait voyagé à bord d'une de ces navettes qui était alors en parfait état et remplie de passagers.
Il courait en silence et prenait bien garde de ne trébucher sur rien. Il laissait des empreintes dans le sable, mais le vent était si violent qu'il les effaçait tout de suite. Le cœur de Drickel battait à tout rompre, non pas à cause de l'effort, mais d'un sentiment proche de l'effroi. S'il n'intervenait pas à temps, ces Sauteplanètes feraient une randonnée qui les conduirait à une mort presque assurée.
Drickel s'abrita derrière une navette dont le train d'atterrissage avait cédé. il essaya de trouver une position où les tourbillons du vent ne lui souffleraient pas de sable dans les narines. Les trois Sauteplanètes discutaient non loin du pied de la rampe du vaisseau fonctionnel. Drickel entendait leurs voix, de petits sons à peine audibles. Les hurlements du vent couvraient les mots qu'il était incapable de déchiffrer.
Les Sauteplanètes continuaient de regarder la porte de la navette. Drickel était arrivé juste à temps.
Ces Sauteplanètes étaient différents de tous ceux qu'il avait vus avant. Deux paraissaient de sexe masculin. L'un avait le teint pâle et l'autre noir. Le mâle à la peau noire avait des oreilles pointues. La femme semblait un mélange des deux. Elle avait des cheveux noirs empilés au sommet de sa tête et sa peau était claire. Elle avait le nez ridé et, dans une de ses oreilles, portait un gros bijou qui cliquetait et battait dans le vent.
Leurs vêtements étaient légers et pas adaptés du tout à la température. La femme se frottait les bras avec ses mains pour tenter de se réchauffer. Drickel sourit. Cela leur apprendrait de l'obliger à venir dans un endroit aussi désolé !
Ils ne semblaient pas vouloir embarquer tout de suite dans le vaisseau. Drickel avait un moment. il scanna la région pour trouver, entre les débris de navette et les dunes de sable, quelque chose qui pourrait les effrayer. À vingt mètres de lui, à moitié enfoncée dans le sable, il y avait une plaque de métal carrée, tombée d'une vieille carcasse. Elle suffirait pour commencer.
Drickel détacha de sa ceinture un petit disque antigravité et courut jusqu'à la plaque, puis plaça le disque au centre du métal. Il souleva la plaque d'une main avec précaution pour ne rien cacher du métal avec son bouclier d'invisibilité et l'envoya flotter dans le vent vers les trois Sauteplanètes. La plaque dansait dans l'air et zigzaguait, comme une jeune bureaucrate sur ses nouvelles et malcommodes sandales. L'effet, dans les rafales du vent de sable, était des plus inquiétants - exactement comme Drickel l'avait espéré.
L'homme au teint pâle aperçut le premier la plaque qui flottait droit vers eux. Il virevolta, avec à la main ce qui ressemblait à une arme, brandie soudain et prête à tirer.
- Rapide, murmura Drickel, avec de l'admiration dans la voix.
La femme recula d'un pas et sortit également son arme.
L'homme aux oreilles pointues resta sans bouger, le regard fixé sur la plaque. Elle s'approchait d'eux en oscillant. Sa trajectoire était incertaine et son équilibre précaire. Drickel la fit flotter jusqu'à moins de dix mètres des Sauteplanètes, puis la laissa tomber. Elle atterrit sur le revêtement bétonné avec un bruit métallique, emporté aussitôt par les sifflements du vent et les bruissements du sable.
L'homme aux oreilles pointues continua de regarder fixement la plaque, pendant que les deux autres, après avoir baissé leurs armes, scannaient les environs. Drickel eut un petit rire, puis partit s'abriter derrière le vaisseau le plus proche, en prenant bien soin de ne marcher dans aucun tas de sable.
Les Sauteplanètes discutaient, mais pas assez haut pour qu'il soit capable de les entendre. L'étranger aux oreilles pointues finit par s'approcher lentement de la lourde plaque et en poussa doucement le bord avec son pied. Comme elle ne bougeait pas, il s'accroupit et essaya de la soulever. Il parvint à la lever de quelques centimètres. Puis il la laissa retomber. Il sortit un instrument qui ressemblait à un scanneur. Il le promena d'abord sur la plaque, puis sur toute la zone.
Drickel était content d'avoir vérifié son dispositif d'invisibilité.
Oreilles-pointues secoua la tête et tourna le cou pour dire quelque chose aux autres qui se trouvaient derrière lui. Ils avaient l'air, tous les trois, aussi incrédules les uns que les autres.
- Ce ne sera pas facile, dit Drickel à voix basse.
Il faudrait essayer quelque chose de plus impressionnant. Les « bouh-bouh » de fantôme et les plaques errantes n'effrayeraient pas ces Sauteplanètes. Drickel devait imaginer un tour qui mettrait à mal leur compréhension de la réalité.
Il regarda la navette qui se dressait au-dessus de lui.
Les trois jambes de train avaient cédé et le temps avait rongé la base de la carcasse. La rampe s'était écrasée sous le poids du vaisseau quand il avait basculé. On apercevait en partie la porte ouverte et le sable qui remplissait l'intérieur. Une grosse dune s'était formée sur un des côtés.
La prochaine violente bourrasque risquait de disloquer complètement la navette. Seule l'extrême sécheresse du climat l'avait gardée entière aussi longtemps. Elle serait parfaite pour un effet plus spectaculaire.
Drickel ouvrit son sac et en sortit les coussins anti-gravité. Il en faudrait trois pour lever la vieille carcasse mais l'effet serait hallucinant.
Drickel fit tant bien que mal le tour de l'épave et installa les coussins anti-gravité à égale distance les uns des autres, en prenant bien soin encore une fois de ne pas laisser de traces dans le sable. Puis il s'abrita du vent derrière une autre carcasse et sortit la télécommande de son sac.
Les trois Sauteplanètes discutaient toujours près de la plaque métallique et, parfois, scannaient les environs. Leur conversation était animée. L'homme au teint pâle gesticulait pendant qu'il parlait. La femme gardait ses mains serrées autour de ses bras. Ses dents claquaient. Elle regardait constamment les alentours. Drickel était prêt à parier qu'elle était le maillon faible du groupe.
Oreilles-pointues restait concentré sur la plaque métallique. Il la scanna une nouvelle fois, puis montra quelque chose du doigt sur sa fenêtre d'affichage et plissa le front. Il ne semblait prêter aucune attention ni au vent ni au froid. Le visage de l'homme à la peau pâle était devenu rouge dans l'air glacé. La femme parlait avec une telle véhémence qu'à chaque mot sa tête s'agitait.
Drickel pointa la télécommande vers La vieille épave.
- Voyons s'ils aiment ce que je leur ai préparé.
Le métal frotta contre le métal. Drickel en grinça des dents et sentit un frisson lui descendre dans le dos. Puis la vieille navette fit une embardée au-dessus du sable et du revêtement sur lequel elle était écroulée depuis un millier d'années et s'éleva de cinq mètres. « Joli », se dit Drickel en voyant l'effet spectaculaire.
La jambe de train écrasée et la rampe pendillaient sous l'épave comme des membres brisés. Elle semblait bouger légèrement dans les rafales de sable pendant que les coussins anti-gravité la maintenaient en l'air.
Les jambes de train s'entrechoquaient et volaient dans le vent. L'une des trois finit par se détacher et se fracassa sur le sol.
Les Sauteplanètes s'étaient retournés au premier bruit et avaient reculé de quelques pas quand l'épave s'était élevée. L'homme au teint pâle regardait, fasciné, puis se pressa de bouger de quelques pas, comme pour avoir un angle de vue différent. La femme restait immobile, la bouche ouverte, les mains serrées sur ses coudes. On aurait dit qu'elle avait soudain plus peur que froid. S'il n'y avait pas eu cet Oreilles-pointues, Drickel aurait été certain que son stratagème avait réussi. L'homme à la peau noire avait sorti son senseur et le pointait vers l'épave qui flottait dans l'air.
- Les fantômes ne te font pas peur, pas vrai ? dit Drickel. Et que penses-tu de ceci ?
Il déplaça lentement le vaisseau vers les trois intrus. La jambe de train qui restait accrochée traînait sur le sol avec des raclements et d'épouvantables grincements. Le vent hurlait, et ses hurlements étaient plus effrayants encore que le tintamarre de la navette.
Les trois Sauteplanètes reculèrent ensemble. La femme plaça ses mains sur ses oreilles et le vacarme fit grimacer l'homme à la peau pâle. Le bon vieil Oreillespointues se frappa la poitrine et dit quelque chose que Drickel ne parvint pas à entendre. Une seconde plus tard, des étincelles entourèrent les pilleurs d'épaves et ils disparurent.
- Des faisceaux de téléporteur, constata Drickel. Impressionnant.
Il leva la navette un peu plus haut pour que cessent les épouvantables grincements contre le sol. Puis, à l'abri du vent, il continua pendant une dizaine de minutes à faire tourner l'épave en l'air et la cogna même une fois contre la carcasse d'un autre vaisseau. Drickel se disait que les Sauteplanètes balayaient probablement la région depuis leur vaisseau en orbite au-dessus d' Alcawell. Il ne voulait pas qu'ils établissent un lien entre leur présence et les incidents étranges auxquels ils venaient d'assister.
Il finit par ramener l'épave à sa place dans la rangée de vieilles carcasses. Le vaisseau se désintégra quand il atteignit le sol - les jambes de train se disloquèrent, la rampe se fracassa et le sable se déversa par la porte battante.
Fascinant comme le temps venait à bout de tout ! Drickel dut consacrer plus d'énergie qu'il n'aurait voulu pour récupérer ses coussins anti-gravité, mais il s'astreignit à les enlever. Il ne voulait absolument rien laisser sur place que les Sauteplanètes puissent trouver s'ils étaient assez courageux pour revenir.
Puis il s'éloigna de la navette encore fonctionnelle et descendit la rangée jusqu'à ce qu'il repère une carcasse encore debout sur ses jambes de train, avec sa rampe à peu près intacte et complètement déployée. Elle n'était pas en parfait état, mais ferait l'affaire.
Il s'y glissa rapidement. À l'abri du vent, l'air semblait beaucoup plus chaud. Drickel essuya le sable qui lui couvrait le visage et espéra que sa mission était terminée. Il attendrait, comme le stipulait le règlement, un jour après le départ du vaisseau des Sauteplanètes, puis retrouverait sa chaude maison dans la jungle.
Janeway s'arrêta, surprise, sur le seuil de la salle de briefing. Paris, Tuvok et Seska étaient assis à la table. Ils tenaient tous les trois des tasses fumantes entre les mains. Ils portaient toujours leurs vestes et le vent avait gercé leurs joues. Le nez de Paris était rouge. La boucle d'oreille bajoranne de Seska était accrochée de travers.
Carey entra juste derrière Janeway, suivi de Chakotay et de Kes. lis s'assirent à leurs places habituelles autour de la table et Janeway s'installa à l'une des extrémités.
- D'accord, tout le monde, dit-elle. Je veux vos impressions etje veux de l'information. Tuvok ?
Tuvok avala rapidement une gorgée de son thé poivré vulcain - seule manifestation de son malaise physique - et dit : « Nous avons observé deux déplacements d'équipement inexpliqués. Des objets inertes qui, en autant que je puisse l'établir, n'auraient pas dû bouger. J'ignore la cause de ces mouvements, même si je ne les crois pas directement liés à la navette qui a emporté la première équipe d'exploration. »
- Équipement ? dit Paris qui serrait toujours sa tasse dans une de ses mains, tandis que le coude de son autre bras reposait sur le dossier de son siège. Belle litote ! Une de ces pièces d'équipement était une épave deux fois plus grosse qu'une navette et plus vieille que Mathusalem. Elle bougeait dans les airs et les hurlements du vent, avec le sable qui coulait par sa porte ouverte et les trous de sa carcasse. Pardonnez-moi de m'exprimer avec émotion, mais le spectacle m'a vraiment donné la chair de poule.
- Moi aussi, dit Seska.
- Considérant le poids et l'âge de l'engin, et le fait qu'il ne possédait manifestement aucun moyen de propulsion, dit Tuvok, le spectacle était effectivement impressionnant.
- Impressionnant n'est pas le mot qui m'est venu à l'esprit, dit Paris.
Seska qui, les yeux écarquillés, jouait avec sa boucle d'oreille, hocha la tête.
Janeway regarda Paris. Il sautait vite sur ses grands chevaux - cela faisait partie de son charme - mais exagérait rarement. Il était même plutôt porté à minimiser les choses. Le spectacle de cette épave qui s'agitait toute seule dans le vent avait dû être assez impressionnant, en effet.
- Capitaine, dit Tuvok en ignorant Paris, cette carcasse est restée suspendue dans les airs six point trois minutes après notre retour à bord du Voyageur.
- Neelix avait peut-être raison, dit Kes. Il se pourrait que cette planète soit hantée.
Tous les officiers présents regardèrent Kes. Tuvok leva un sourcil et, à la grande surprise de Janeway, Paris ne sourit pas. Un silence embarrassé envahit la pièce.
- Notre éducation bajoranne nous enseigne que beaucoup de choses sont invisibles, dit finalement Seska. Il faut toujours, dans tout voyage, tenir compte des aspects spirituels.
- Essayez-vous de me dire qu'il y a des fantômes sur cette planète ? demanda Janeway.
Seska prit une profonde inspiration.
- Il suffisait d'un simple coup d'œil au vaisseau pour se rendre compte qu'il n'était plus en état de voler, dit-elle. Il s'est pourtant dirigé droit vers nous. Je ne suis pas capable de vous dire si je pense que c'est l'œuvre d'un fantôme, mais je sais que toute cette expérience m'a effrayée.
- C'était peut-être l'objectif, dit Tuvok. La plaque de métal a volé vers nous et est tombée à nos pieds, presque comme une mise en garde.
- C'est la raison pour laquelle ces événements donnaient la chair de poule, surenchérit Paris. On aurait dit que quelque chose à la surface de la planète savait que nous étions là et ne voulait pas nous voir traîner dans les parages.
- Il y avait ces objets, mais il y avait aussi le vent, dit Seska. Le bruit du vent aurait suffi, à lui seul, à effrayer n'importe qui.
- Si cette épave a bougé pour nous effrayer ou nous faire croire que l'endroit était « hanté », il était logique que les déplacements continuent après notre départ. Ainsi, ces mouvements sembleraient n'avoir aucun lien avec notre présence, dit Tuvok.
Il but une autre gorgée de son thé poivré. Ses joues étaient toujours vert-brun, mais il avait l'air d'avoir plus chaud aux mains.
- Si ces navettes temporelles sont fonctionnelles, dit Janeway, je comprends le besoin d'éloigner les intrus. Il serait désastreux de voir apparaître des étrangers trois cent mille ans dans le passé. Mais cela ne règle pas notre problème. Nous ne savons toujours pas comment ramener notre équipe d'exploration.
- Ce Kjanders pourrait-il nous aider à comprendre ce qui s'est passé ? demanda Paris en levant les yeux.
- Je ne pense pas, dit Chakotay. J'ai passé la dernière demi-heure avec lui et notre vaisseau semble l'intéresser beaucoup plus que sa planète. Il est vrai qu'il a paru ébranlé par l'état de la station et la décrépitude des navettes. Mais je lui demanderai.
- S'il vous plaît, dit Janeway. D'autres suggestions ? demanda-t-elle en regardant ceux qui l'entouraient.
- Capitaine, dit Chakotay, autre chose à propos de Kjanders. Je ne crois pas qu'il soit positif de le confiner dans ses quartiers. À mon avis, il a quelque chose derrière la tête. Si nous parvenions à déterminer quoi, nous pourrions lui soutirer plus de réponses.
- Très bien, Chakotay, dit Janeway. Briefez l'équipage et laissez-le sortir de ses quartiers. Je veux que tout le monde le garde à l'œil.
Chakotay, apparemment satisfait, se recala dans son siège.
- Je pensais, capitaine, dit Tuvok, que si nous retournions à la surface de la planète, nous devrions être capables de découvrir qui, ou quoi, déplace ces équipements. Et aussi d'obtenir del' information concernant notre équipe d'exploration.
- Excellente suggestion, Tuvok, dit Janeway.
- Aussi, ajouta Tuvok, s'il s'avère que le « fantôme » est un de ces voyageurs temporels, il a peut-être un autre moyen de retourner dans le passé que la vieille navette qui a kidnappé notre équipage.
- Nous repartons donc chasser le fantôme, dit Paris qui secoua la tête et vida d'un trait sa tasse de boisson chaude. Merveilleux, ajouta-t-il.
- Je présume que vous vous portez de nouveau volontaire, dit Janeway.
- Je n'ai pas envie de laisser un Vulcain s'amuser tout seul. Il n'en tirerait même pas plaisir, dit Paris en hochant la tête.
Tuvok le dévisagea sans le moindre sourire.
- Vous voyez ce que je veux dire ? dit Paris.

CHAPITRE XII

Kjanders sortit des quartiers que le capitaine Janeway avait si aimablement mis à sa disposition et la porte se referma derrière lui avec un sifflement. Jamais, il ne s'était trouvé dans un endroit aussi policé. Même les couleurs à bord du Voyageur étaient ternes. Pas d'orange éclatant ni de violet profond. Beaucoup de gris, des bleu pâle et, à l'occasion, une ligne noire pour délimiter une surface.
La requête que venait de loi faire Chakotay ressemblait plus à un ordre qu'à une invitation. Ce vaisseau, où tout le monde semblait plus amical, était beaucoup plus structuré qu'Alcawell. Kjanders pensait qu'il ne serait pas capable ici de rester à l'écart et de s'attendre à ce qu'on l'oublie.
Ses quartiers en étaient la parfaite illustration. Pendant la courte période où les humains l'y avaient confiné, il avait reçu de la visite, eu plusieurs communications, et le garde à l'extérieur s'était enquis de sa santé. La question du garde l'avait vraiment médusé - Kjanders examinait un appareil en panne sur l'un des murs qui servait, l'avait informé l'ordinateur, à fabriquer de la nourriture. il avait cogné le métal à l'intérieur de la machine et c'est alors que le garde l'avait appelé de l'extérieur.
Ce garde était parti. Et, même si les gens le saluaient quand ils passaient dans le couloir, ils semblaient maintenant moins intéressés à lui. Parfait. Il espérait que cette tendance continuerait. Il ne voulait pas attirer l'attention. Il pensait parfois que Chakotay lisait trop bien dans son jeu.
Kjandersjeta un coup d'œil au diagramme du vaisseau, accroché au mur en face de ses quartiers. L'ordinateur omniprésent, les diagrammes, les uniformes des membres de l'équipage lui donnaient l'impression de se trouver dans un Département du Contrôle. Un Département où le personnel mangeait bien et portait des vêtements confortables, mais un Département quand même.
Après avoir repéré le turbolift, Kjanders traversa le hall à grandes enjambées, du même pas assuré que les autres membres de l'équipage du Voyageur. S'ils lui donnaient un uniforme. Oui. Peut-être, cela pourrait marcher. Il devrait changer de style de coiffure, mais cela ne le dérangeait pas. Plus il leur ressemblerait, plus il y avait de chances qu'ils l'acceptent.
Kjanders entra dans l'ascenseur et lui demanda de s'arrêter à l'étage du mess des officiers. Le turbolift s'éleva avec un léger bourdonnement. Il était étrange que ces gens de Starfleet n'utilisent pas la téléportation pour se déplacer dans leur vaisseau, assez grand pourtant. Si le Voyageur était sur Alcawell, il serait équipé d'un ensemble de téléporteurs internes à chaque étage. Starfleet semblait accorder plus d'importance à la marche à pied.
Quand Kjanders arriva au mess des officiers, il s'arrêta, comme la première fois, et regarda par les fenêtres le noir de l'espace. Sa planète était visible en partie, avec sa surface vide et froide. Il frissonna en repensant à son arrivée.
Chakotay était debout près d'une table sur laquelle deux tasses fumaient. Il tenait à la main une assiette remplie de pain jaune.
- Bon. Vous voilà ! dit-il.
- Oui, dit Kjanders. C'était moins compliqué que je ne le croyais.
Chakotay déposa son assiette de pain et s'assit.
- Bien, dit-il. J'ai commandé du pain de maïs hier. Ils me l'ont préparé aujourd'hui, après s'être assurés de posséder tous les ingrédients. En voulez-vous ?
Kjanders s'assit à côté de l'officier et prit une bouchée de ce pain, qui était étonnamment sucré.
- Cela me rappelle un peu la maison, dit Chakotay avec un sourire. Comme le café. Fort et noir.
Kjanders prit sa tasse.
- Prenez garde, dit Chakotay. Il est amer.
Rien de ce qui sentait aussi bon ne pouvait être amer.
Kjanders but une gorgée de café et faillit la recracher, mais il s'obligea à l'avaler.
- Vous êtes capable de boire ça ? demanda-t-il.
- La plupart des gens y ajoutent du sucre et de la crème, dit Chakotay en rapprochant deux autres plats. J'aime le mien fort et violent.
Il y avait, comme un air de menace, derrière ses paroles. Kjanders l'ignora. Il mit du sucre dans sa tasse, en but une gorgée et décida d'ajouter de la crème aussi. Quand la teinte du liquide fut à peine légèrement plus foncée que le lait, il décida qu'il en aimait le goût.
- Je présume que vous ne m'avez pas invité à prendre un repas entre amis, dit Kjanders.
Chakotay avala une bouchée de pain de maïs et but une gorgée de café.
- Non, dit-il. Je veux que vous sachiez que c'est moi qui ai fait enlever le gardien devant votre porte et qui ai obtenu la permission de vous promener librement dans le vaisseau.
- Cette fois, je n'oublierai pas de vous remercier, dit Kjanders avec un sourire.
- Bien, dit Chakotay, comme si ses mercis n'avaient aucune importance ... Je veux que vous sachiez cependant que je vous devine. Je suis bien conscient que vous fuyez quelque chose. Et je ne veux pas que ce quelque chose interfère avec la bonne marche de ce vaisseau.
Kjanders commençait à avoir chaud. Il s'obligea à boire une autre gorgée de son café. Qu'est-ce que Chakotay était arrivé à comprendre ? Rien dans le comportement de Kjanders n'avait trahi son intention de s'emparer du Voyageur.
- Je vous suggère donc de coopérer avec moi pour ramener notre équipe d'exploration.
- Cette conversation a l'air d'une redite de celle que nous avons eue il y a à peine une heure de Temps réel, commander, dit Kjanders.
Chakotay se pencha vers lui et Kjanders réalisa soudain que son interlocuteur était un homme costaud, bien conscient de sa force physique.
- Ce ne l'est pas, dit le commander. Nous venons de découvrir du mouvement sur la planète. Des navettes qui ne sont pas en état de fonctionner décollent toutes seules. De l'équipement vole tout seul. Peut-être pour effrayer l'équipe que nous avions envoyée faire enquête. Je veux savoir si quelqu'un est venu avec vous ou si quelqu'un vous a poursuivi jusque dans ce temps ?
Malgré tous les édulcorants, l'amertume du café persistait et leva le cœur de Kjanders.
- J'espère que non, dit-il sans tenter de dissimuler sa nausée. S'ils ont envoyé quelqu'un à mes trousses, il me ramènera et alors je suis un homme mort.
- Est-ce habituel d'envoyer quelqu'un à la poursuite d'un contrevenant temporel ? demanda Chakotay.
- J'ai commis une infraction de niveau huit cents, et la plupart des infractions commises sont classées secrètes, dit Kjanders en haussant les épaules. Nous connaissons tous les règlements et les châtiments prévus par la loi, mais pas la manière dont les peines sont imposées. Si nous en savions plus, ce serait une menace au temps.
Chakotay tourna la tête, prit une autre bouchée de pain de maïs, mâcha et l'avala.
- Vous ne m'avez toujours pas dit si vous étiez venu seul.
- Vos scanneurs m'ont repéré. Vous savez que j'étais seul, répondit Kjanders d'un ton plus assuré et en se disant que son analogie entre le Contrôle et le Voyageur n'était pas si fausse que ça.
- Et vous n'avez aucune idée de ce qui a causé les problèmes à la surface d' Alcawell ?
Kjanders secoua la tête. Il n'avait vraiment pas envie de penser à ce désert glacé.
- En autant que je sache, dit-il, c'est peut-être le vent.
Torres faisait les cent pas dans leur cellule. Ils se trouvaient dans un endroit qui ressemblait aux quartiers des membres de l'équipage, à bord du Voyageur, mais n'en étaient pas moins prisonniers. Kim était installé dans un confortable fauteuil et Neelix était allongé dans une chaise longue, les mains jointes derrière la tête. Torres passa devant les plantes (dont elle avait déjà arraché les fleurs et les avaient fourrées dans un broyeur d'ordures - leur parfum lui évoquait trop de souvenirs d'enfance), puis elle pénétra dans la cuisine aux murs nus.
Aucune arme en vue.
Elle ne s'attendait pas à en voir non plus. Les armes n'avaient aucune importance ici. Rawlik leur avait même laissé leurs fuseurs. Le truc du « bond temporel » qu'utilisaient les gardes réglait tous les problèmes. Torres pouvait bien assommer quelqu'un, son fuseur lui serait confisqué quelques instants plus tôt.
Toutes ces pensées simultanées et contradictoires que requérait cette culture de voyage dans le temps lui donnaient mal à la tête. Rawlik leur avait tout expliqué en détail. Il avait même répondu aux questions de Neelix ...
"Mais qu'est-ce que cela vous donne d'avoir la possibilité de vous déplacer de 500 000 ans dans le temps, si vous êtes obligé de rester coincé à votre bureau, tous les jours de votre vie ? L'aventure ne vous intéresse pas ?"
... sans jamais quitter Torres des yeux. Elle ne parvenait pas à décider s'il la trouvait séduisante ou ennuyeuse. Sans doute ni l'un ni l'autre. De toute façon, cela n'avait pas d'importance. Rawlik appartenait au Contrôle et le Contrôle avait l'intention de la tuer.
Elle avait déjà eu des démêlés avec des bureaucraties. il fallait quelqu'un de bien spécial pour court-circuiter toutes les chinoiseries administratives.
Neelix croyait que Rawlik en était capable. Torres n'en était pas certaine.
Elle s'approcha de la porte, l'ouvrit et jeta un coup d'œil dans le hall. Le même garde orange, en faction à l'extérieur, lui sourit. Ces gens étaient atrocement gentils pour des geôliers. Elle aurait préféré un peu de brutalité de la part de ceux qui, en la tuant, allaient intervenir dans l'intimité de sa vie.
Elle claqua la porte.
- Cette porte finira par se briser, dit Neelix sans ouvrir les yeux, et ils nous colleront une autre infraction. Quel est le châtiment, pensez-vous, pour le bris de porte ?
- La mort, répondit Kim du tac au tac. Après tout, les bris de porte affectent les voyages.
Torres plissa le front. Elle se souvenait de l'humour noir de Kim à l'époque où ils étaient retenus, tous les deux, dans l'hôpital ocampa. Pas étonnant qu'il parvienne à garder l'air calme malgré la précarité de leur situation. Il se distrayait l'esprit en ne cessant d'émettre des remarques caustiques et pince-sans-rire.
- Je ne trouve pas cela drôle, dit Torres. Nous devrions réfléchir à un moyen de nous évader.
- Ils nous ont simplifié les choses, dit Kim. Nous avons nos fuseurs et la porte n'est pas verrouillée. Le gardien n'est pas assez fort pour gagner contre nous trois. - Il y a juste cette caverne et ces quatre cent quarante-quatre millions d'années. Léger détail, dit Neelix.
Il ouvrit les yeux. Quand il était sérieux, il ressemblait à un chiot mouillé.
- J'espère que Kes va bien.
- Je suis certaine qu'elle est très bien, dit Torres. Elle est à bord du Voyageur. À part ça, comment faites-vous pour être si détendu ? C'est à cause de vos siestes que nous sommes dans le pétrin.
- Les Talaxiens ont besoin de plus de sommeil que les humains, répondit Neelix, avant de s'arrêter, l'air un peu hésitant. Ou les Klingons, poursuivit-il. J'ignore comment vous vous définissez aujourd'hui.
- Je sens que mon côté klingon prend le dessus, dit Torres en articulant lentement et en insistant sur chaque syllabe. Et, pour une fois, je ne pense pas vouloir le combattre.
Kim comprit la menace et se leva pour bloquer la route à Torres.
- Lieutenant, vous avez raison. Nous devrions trouver un moyen de nous évader.
- Je veux d'abord tuer Neelix, dit-elle, mais en laissant Kim la retenir.
- Ne vous faites pas de souci, dit Neelix. Les médiocres personnages du Contrôle moyen s'en chargeront bientôt à votre place.
Il se leva, bâilla et s'étira, puis se dirigea vers la cuisine et fouilla dans les placards pendant un moment.
- Ils portent bien leur nom, marmonna-t-il. Il faut être mesquin plus que la moyenne pour mettre à notre disposition une si merveilleuse cuisine et oublier la nourriture, J'espérais nous préparer à déjeuner parce que mon ventre me dit que c'est l'heure de manger.
Torres s'affala dans le siège le plus proche avec tant de violence que la chaise gémit sous son poids. Son côté klingon prenait peut-être le dessus parce qu'elle avait faim. Son ventre gargouillait. Dans le feu de l'action, elle l'avait tout simplement oublié.
Kim restait debout au milieu de la pièce, comme s'il s'attendait à ce que Torres, à tout moment, bondisse et attaque Neelix. Elle ne l'attaquerait pas. Elle s'en garderait bien. Le petit extraterrestre lui tombait juste sur les nerfs parfois.
Lui tombait sérieusement sur les nerfs.
Un léger rire retentit de l'autre côté de la porte. Kim se tourna vers le bruit. Ton-es se leva. Neelix sortit de la cuisine, avec un petit poêlon brillant à la main. Quelques secondes plus tard, Rawlik entra en souriant.
- Ah, dit Neelix à Kim, un sourire ! Un sourire amical même ! J'espère qu'il signifie que nous sommes sauvés.
- Bien, dit Rawlik, nous avons avancé un peu. J'ai obtenu du Conseil qu'il diffère sa décision jusqu'à demain.
- Diffère ? demanda Kim. Qu'est-ce que cela veut dire ?
- Cela veut dire que nous ne mourrons pas ce soir, dit Torres.
Rawlik la regarda d'un air doux et compatissant.
- Chaque report est positif, dit-il.
- J'ai entendu cela quand je posais ma candidature pour être admise à l'Académie de Starfleet, dit Torres.
- Et vous y avez été admise, dit Kim.
Rawlik s'assit à côté de Torres. L'homme était sensible. Il ne s'assit pas trop près d'elle, mais pas trop loin non plus.
- Je vous ai promis que je passerais la nuit à chercher un moyen de vous sauver, dit-il comme s'il s'adressait à elle seule. Nous ne sommes pas une société barbare. Nous avons seulement quelques lois très strictes qui régissent les dispositions des voyages dans le temps.
- Très strictes, dit Neelix. Très, très, très strictes.
Tellement strictes, en fait, que je détesterais prendre connaissance de votre définition du mot« implacable ».
Rawlik jeta un regard décontenancé à Neelix. Kim s'assit en face de Rawlik.
- Je suis navré, dit Kim. Nous apprécions ce que vous faites pour nous. La journée a été un peu stressante et le fait d'avoir faim n'aide pas à nous calmer.
Rawlik eut l'air surpris.
- Je n'y avais pas pensé, dit-il. Je demanderai qu'on vous apporte à manger.
Torres, derrière le dos de Rawlik, répéta en articulant sans bruit la phrase de Kim : « Un peu stressante ? » Kim l'ignora.
- Merci, dit-il, nous vous en serions reconnaissants. Oui. Ils seraient tous reconnaissants de manger un dernier repas.
- Dites-moi ? demanda Torres. Que projetez-vous invoquer pour notre défense demain ?
Rawlik se tourna vers elle. Il l'aimait. Elle le voyait dans ses yeux. Même si elle ne l'avait nullement encouragé. Et si leur amitié n'avait aucun avenir.
- Je crains, dit-il, qu'aucune défense n'excuse ce que vous avez fait. Ce n'est plus qu'une question de savoir ce qui sera inscrit dans vos dossiers. Le seul espoir est de plaider votre ignorance de notre culture et d'implorer le pardon.
- Est-ce que cela a déjà marché ? demanda Neelix à l'autre bout de la pièce.
- Non, répondit doucement Rawlik. Cela n'a jamais marché.

CHAPITRE XIII

Quand le faisceau du téléporteur le libéra, Paris regarda tout autour de lui la surface de la planète, balayée par le vent. La navette fantôme était revenue à sa place et le vent avait effacé presque toutes les traces de la rampe qui avait traîné dans le sable. La plaque de métal qui, la première, avait volé vers eux était déjà recouverte et, chaque seconde, le vent amoncelait plus de sable autour d'elle.
Paris sortit son tricordeur et Tuvok, à côté de lui, sortit le sien. Le capitaine avait décidé de les téléporter, eux seuls, cette fois. Leur mission consistait moins à étudier la navette qu'à détecter ce qui - ou celui qui - déplaçait les objets inertes.
Paris balayait les environs sur sa droite, tandis que Tuvok scannait la région sur la gauche. Du sable, du sable et encore du sable. Et, sous le sable, des morceaux de métal et le revêtement bétonné.
- Rien, dit Paris.
Tuvok hocha la tête et s'avança, d'un pas décidé, dans l'espace entre les vaisseaux vers la navette fantôme. Paris releva le col de son manteau le plus haut possible pour protéger son visage des morsures cuisantes du vent de sable, puis suivit Tuvok. Cette planète était la plus sèche sur laquelle Paris ait jamais mis les pieds. Il sentait son nez se boucher et ses yeux luttaient pour garder un peu de leur humidité. L'hiver régnait sur cette partie d' Alcawell. Il n'avait pas envie de penser à ce que serait l'été - des milliers d'énormes carcasses métalliques éparpillées sur le sable et le béton. La chaleur devait y être aussi insupportable que le froid.
Tuvok se dirigea droit vers la navette fantôme, sans avoir l'air de remarquer le vent.
Tuvok ne semblait jamais rien remarquer. Paris pensait parfois que les Vulcains éteignaient certaines parties de leurs corps, sauf leur cerveau. Si Paris agissait de la sorte, il ne lui resterait plus beaucoup de raisons de vivre. Il ne demandait à la vie qu'un peu de sensations fortes, une belle femme et un vaisseau à piloter. il lui était égal de ne jamais changer de femme ou de piloter toujours le même vaisseau, à condition de ne jamais manquer de sensations grisantes.
Il se prenait à espérer, juste espérer, que le fantôme réapparaisse et essaie de nouveau de les effrayer. La dernière fois, il avait eu un peu peur. Cette fois, ce serait passionnant.
Et si le fantôme les conduisait à Kim et aux autres, Paris en serait tout à fait ravi.
Tout à fait ravi.
Tuvok s'arrêta près de la navette fantôme et se servit de son tricordeur pour la balayer de près. Le tricordeur de Tuvok semblait parfois une extension de son cerveau. Tuvok et son tricordeur apprenaient ensemble des choses que Paris devinait à peine. Pourtant, Tuvok aurait besoin de lui quand viendrait le temps de pourchasser le fantôme. Dans certaines circonstances, les réactions logiques, réfléchies n'étaient pas les meilleures.
Le tricordeur de Tuvok ne détecta rien, car le Vulcain s'avança de quelques pas de plus. Paris tourna le dos au vent, sans perdre Tuvok de vue. Si quelque chose les séparait, le Voyageur les téléporterait à bord, bien sûr, mais dans ce vent et ce froid, quelques minutes risquaient d'être fatales.
Paris scanna les navettes les plus proches pour détecter tout mouvement autre que les bourrasques du vent. Rien. Cet endroit était le plus désert qu'il ait jamais vu. Qu'avait dit Kjanders ? Que cette station fourmillait jadis de monde ? Paris avait du mal à le croire.
Tuvok hocha la tête pour lui-même et fit le tour de la navette. Tous les quelques mètres, il s'arrêtait pour prendre une autre lecture. Paris le suivait de près et protégeait les arrières du Vulcain.
De l'autre côté de l'épave, les jambes de train gisaient effondrées sous le poids, et des parties de la rampe calées sous la navette lui donnaient une étrange inclinaison, juste suffisante pour les protéger du vent. Tuvok fit signe qu'ils devraient s'y réfugier.
À l'abri des assauts répétés du sable, cette poche de calme était presque confortable. Paris s'essuya le visage et regarda Tuvok. Le sable avait formé des croûtes dans ses sourcils relevés qui lui donnaient un air de vieillard.
Ils étaient enfin capables de parler sans crier.
- Quelque chose ? demanda Paris.
Tuvok hocha la tête et pointa vers le haut.
- Vous voyez cette minuscule bosse dans la coque ? Paris examina la carène et aperçut ce que Tuvok montrait du doigt. Une éraflure dans une très vieille pièce de métal qu'à peu près personne n'aurait remarquée.
- Ouais.
Tuvok vérifia de nouveau son tricordeur.
- Un dispositif anti-gravité a été attaché ici, il n'y a pas très longtemps. Deux autres engins similaires ont été placés à intervalles réguliers autour de la coque de ce vaisseau.
Paris scanna les alentours sans détecter les anomalies qui avaient mené Tuvok à cette conclusion. Il n'en était pas surpris. Ses connaissances scientifiques - quand elles ne s'appliquaient pas au pilotage - manquaient de rigueur. il était bien prêt à faire confiance à Tuvok.
- Savez-vous qui a fait ça ?
- Inconnu, répondit Tuvok. Mais il semble bien que le
« fantôme », comme vous l'avez tous appelé, utilise des moyens technologiques pour réussir ses effets.
- Vous étiez inquiet ? demanda Paris.
Tuvok lui lança un regard circonspect.
- Bien sûr que non, dit-il.
- Maintenant que nous savons qu'un être vivant est responsable de ces tours de revenant, pourquoi ne s'est-il ' plus manifesté ? demanda Paris.
- Parce que nous ne nous sommes pas approchés de l'appareil qu'il protège, dit Tuvok.
Paris regarda le Vulcain pendant un moment, puis il dit : « La navette temporelle en état de marche. »
- Exact, répondit Tuvok en hochant la tête.
- Logique, dit Paris.
- Bien sûr, répondit Tuvok sans même esquisser un sourire.
Il passa devant Paris et rebroussa chemin vers le passage entre les navettes. Une première bourrasque de vent de sable lui frappa la peau, comme de minuscules éclats de verre. Paris releva son col encore plus haut et regretta de n'avoir pas pensé se vêtir d'une combinaison thermique contre les froids extrêmes.
Ils s'arrêtèrent au pied de la rampe de la navette qui avait emporté Torres et ses compagnons et ramené Kjanders. À l'aide de leurs tricordeurs, ils la scannèrent afin de repérer tout éventuel mouvement, tout indice qui pourrait leur apprendre quelque chose. Paris n'obtint rien. Pas un mouvement, pas un signe de vie. Rien.
Tuvok grimpa jusqu'à mi-hauteur de la rampe et s'arrêta, le tricordeur brandi, pour obtenir des lectures de toute la zone aux alentours.
Paris s'arrêta un mètre plus bas et fit pareil. Rien ne bougeait. Rien ne flottait vers eux.
- Je vais augmenter la portée de mon scanneur, cria Paris pour couvrir les hurlements du vent. Il se pourrait que notre fantôme arrive de plus loin.
- J'étudierai le vaisseau pendant que vous montez la garde, dit Tuvok en hochant la tête.
Le Vulcain se retourna et gravit la rampe de quelques autres pas, le regard braqué sur le tricordeur qu'il tenait à la main.
Paris redescendit la rampe et la violence du vent le fit grimacer. Les Alcawelliens ne voulaient pas quitter cette planète ? Ils préféraient voyager dans le temps plutôt que dans l'espace ? Ils ne savaient manifestement pas que le vaste Univers avait beaucoup d'autres choses à offrir que le froid et les déchaînements du vent.
Paris évalua la distance jusqu'aux épaves les plus proches et élargit méthodiquement la portée de son scanneur en conséquence. Prenant le vaisseau comme centre d'un cercle imaginaire, il en examina minutieusement le pourtour, avec une attention particulière à la région située de l'autre côté de la navette, hors de son champ de vision. Il savait qu'à bord du Voyageur, le lieutenant Carey ne cessait, lui aussi, de balayer le secteur. Paris aurait préféré que ce soit Kim. Il avait confiance en Carey, mais se serait quand même senti plus en sécurité si c'était Kim.
Il élargit une seconde fois son champ d'observation et le porta jusqu'à cinq vieilles épaves environ. Et c'est alors qu'il repéra du mouvement vers le nord. Il tapa son commbadge et établit la communication avec Carey, à I' Ingénierie.
- Lieutenant, concentrez vos recherches sur une région à environ cinq cent mètres au nord de nous.
Il y eut un moment de silence, puis Carey revint en ligne.
- Je détecte un léger mouvement à l'intérieur d'une épave un peu plus loin que vous. Rien de vivant. Juste un imperceptible balancement de ce qui semble un panneau de plafond. Peut-être suite à un affaissement ou à un fléchissement normal. Avec le vent violent qui souffle en ce moment de la journée, j'obtiens beaucoup de lectures du genre dans tout le champ de navettes.
- Merci. Paris, terminé.
Cette lecture de Carey confirmait celle de Paris.
Pourtant, il y avait quelque chose d'étrange et, sans trop savoir pourquoi, il ne parvenait pas à se résoudre à l'écarter. De si faibles arguments ne convaincraient sans doute pas le Vulcain. Paris soupira, se protégea les yeux, se retourna vers la rampe et fit signe à Tuvok de venir le rejoindre.
Paris lui dit ce qu'il avait vu et que Carey avait confirmé. Puis il ajouta : « Je sais qu'il souffle ici un vent à écorner les bœufs et que tout, dans ces carcasses, risque de s'effondrer. Mais j'ai du mal à croire qu'une épave se disloque si près de nous. »
Tuvok le regarda, puis il examina son tricordeur. Paris constata qu'il procédait à un autre balayage rapide de la région. Il ne détecta rien de positif et regarda de nouveau Paris.
- Appelez cela une intuition, si vous voulez, dit Paris en haussant les épaules. Je n'abandonne jamais une intuition.
- Nous n'aboutissons à rien ici, dit Tuvok en hochant la tête. Il serait logique d'examiner un autre site.
- Je pensais qu'il serait plus difficile de vous convaincre, dit Paris en souriant.
- Je fréquente les humains depuis longtemps, dit Tuvok. Au fil des années, j'ai appris que leurs intuitions se fondent souvent sur des choses qu'ils ont effectivement vues mais qu'ils ont été incapables d'interpréter correctement. Vous avez sans doute obtenu une lecture que vous ne parvenez pas à comprendre, tout en ayant assez de bon sens pour savoir qu'elle était importante.
- Aïe ! s'exclama Paris. Je pense qu'on vient de m'insulter.
- La logique n'est jamais désobligeante, dit Tuvok avant de se mettre en route vers le nord.
- Oui, dit Paris, mais sa propagation comme vérité l'Évangile l'est souvent.
Il releva son col pour empêcher le sable de pénétrer dans sa chemise et suivit Tuvok vers le mystérieux vaisseau.
Drickel dormait depuis une heure. Il savait que les Sauteplanètes reviendraient. La porte de l'épave qu'il avait choisie était ouverte et le vaisseau, même extrêmement détérioré, était toujours debout sur ses jambes de train. À l'intérieur, le rembourrage qu'il avait arraché de deux vieux sièges lui avait servi de confortable matelas pour sa sieste. En plus, il était à l'abri du vent. Drickel avait pensé activer un dispositif de chauffage, mais s'était ravisé. Les Sauteplanètes en orbite auraient pu le repérer. Les fantômes n'avaient pas besoin de chaleur. Du moins, pas le genre de fantôme qu'il faisait semblant d'être.
La sonnerie de l'avertisseur, installé dans son écouteur, le tira de son sommeil quand le téléporteur des Sauteplanètes les déposa à côté de la navette fonctionnelle. Drickel s'étira et bougea ses membres engourdis par le froid.
L'acharnement des Sauteplanètes l'ennuyait. S'il était parvenu à les terroriser la première fois, il aurait pu rentrer très vite chez lui à la chaleur. Mais il avait eu un mauvais pressentiment quand il avait vu Oreillespointues. Le truc du fantôme avait été efficace avec les autres pilleurs d'épaves, mais lui semblait plus intrigué qu'effrayé. Et la curiosité était exactement le contraire de ce que Drickel cherchait à susciter.
Il s'assura que son bouclier d'invisibilité était toujours activé de façon à ce que les Sauteplanètes n'aient aucune chance de le voir ou de le repérer. Puis il se leva, alluma sa petite lampe de poche et s'étira.
« C'est le moment de retourner jouer au fantôme », dit-il d'une voix qui sembla sépulcrale dans l'obscurité presque complète du vaisseau. il fit quelques exercices d'étirement pour se dégourdir les muscles, tout en réfléchissant au problème que lui posait Oreilles-pointues. Ce Sauteplanètes était peut-être à ce point intrigué par les fantômes parce qu'ils étaient inoffensifs. Drickel ne voulait infliger de blessures à personne, mais les menaces lui semblaient acceptables. Il devrait avoir un contrôle parfait de son stratagème - et ne pourrait certainement plus se servir d'un vaisseau - mais il était capable d'y arriver. Si ce vieil Oreilles-pointues pensait que sa vie était en danger, il ne poserait peut-être plus jamais les pieds sur Alcawell.
Drickel termina ses exercices, puis s'approcha de la porte pour ramasser son sac et se mettre en route.
À ce moment, les vibrations de ses mouvements dans le vieux vaisseau, sans doute combinées aux effets du vent, descellèrent une plaque de métal du plafond qui se détacha et tomba.
Drickel l'aperçut et le bruit l'avertit juste à temps pour qu'il ait le réflexe de protéger sa tête avec une de ses mains.
Le lourd panneau frappa son bras et projeta Drickel à terre, puis s'écrasa sur son épaule et sur le bas de son corps.
Son crâne heurta violemment le plancher et ses oreilles tintèrent.
Il essaya de couvrir sa tête avec son bras valide, en se disant que d'autres panneaux tomberaient du plafond.
Mais rien d'autre ne céda.
Il attendit sans bouger et retint sa respiration. Rien d'autre.
Après un moment, il fut évident qu'aucun autre panneau ne céderait dans l'immédiat.
Puis Drickel ressentit la douleur. Un élancement lui descendit le long du bras jusqu'à sa main et remonta dans sa poitrine. Il ferma les yeux et réfléchit, sans se permettre de céder à la panique.
Ses mouvements dans la navette avaient dû disjoindre certains panneaux du plafond .déjà branlant. Une erreur de sa part. Il aurait dû vérifier plus attentivement la navette avant de la choisir comme base arrière. À son retour, il demanderait au Contrôle de ne plus l'envoyer en mission dans des époques glacées. Son désir de chaleur l'avait rendu imprudent.
Et aurait pu avoir eu pour conséquence de lui infliger de sérieuses blessures
Drickel respira lentement et vérifia s'il avait des côtes brisées. Il ne semblait pas, mais la poussière lui asséchait complètement la bouche et la gorge.
Il ouvrit lentement les yeux pour s'orienter.
Sa lampe était toujours allumée près de son sac et éclairait faiblement les tourbillonnantes volutes de poussière. Il était couché sur le côté. Ses jambes, ses hanches et ses épaules étaient clouées sous le poids de la lourde plaque. Son bras faisait mal et Drickel était certain de souffrir bientôt d'une terrible migraine.
Il espérait seulement que le panneau n'ait pas endommagé son bouclier. Sinon, les Sauteplanètes n'auraient aucun mal à le repérer.
Il prit deux profondes inspirations, avalant du même coup une quantité considérable de poussière, et essaya de soulever la plaque de ses épaules. Une intense douleur lui transperça le bras droit et il arrêta de pousser. La plaque avait bougé, mais si peu. Se dégager serait un processus lent et très douloureux. Et, s'il s'y prenait mal, il aurait plus que juste un bras blessé. La plaque était si lourde qu'elle lui écraserait facilement la main ou le pied, et alors que ferait-il ?
S'il parvenait à glisser sa main jusqu'à sa ceinture, il atteindrait son téléporteur. Mais s'il voulait se tirer de sa fâcheuse posture en se téléportant, il devait aussi désactiver son bouclier, donc se montrer aux Sauteplanètes. Ce serait le dernier de ses choix. Il voulait essayer de faire glisser cette plaque d'abord.
Il prit une autre profonde respiration et tenta de soulever le bord du panneau métallique avec son épaule. Le panneau bougeait, mais pas assez pour que cela change quoi que ce soit. Il était vraiment dommage que son sac, qui contenait ses disques anti-gravité, soit si loin de lui. En un clin d'œil, il aurait pu soulever la plaque. Mais le sac était posé deux mètres plus loin, totalement hors de sa portée. Drickel chercha des yeux quelque chose qui lui permettrait de le tirer vers lui, mais ne vit rien.
Il n'avait qu'un seul choix s'il voulait se dégager par ses propres moyens : ramper très lentement et avec d' infinies précautions. Il espérait juste que les Sauteplanètes n'embarquent pas tout de suite dans la navette fonctionnelle. Parce qu'il lui faudrait pas mal de temps pour se libérer.

CHAPITRE XIV

D'habitude, Janeway débordait d'idées dans son bureau. Mais les idées qui lui venaient à propos d'Alcawell ne lui plaisaient pas. Elle était debout devant les longues fenêtres et regardait la planète, pendant que la traditionnelle tasse de café refroidissait sur sa table de travail. Chakotay la lui avait apportée. Il était assis dans un fauteuil derrière elle et attendait, avec une patience dont elle ne serait jamais capable, qu'elle lui explique pourquoi elle l'avait amené ici.
Janeway finit par soupirer. Que l'idée lui plaise ou non n'avait pas d'importance. Seuls les résultats comptaient.
- Chakotay, dit-elle en se retournant. Je pense que nous devons envoyer une autre équipe d'exploration dans le passé.
Chakotay croisa les bras sans avoir l'air surpris.
- Je suis sûr que vous avez soupesé les risques, dit-il. Elle hocha la tête. Elle était soulagée qu'il n'essaie pas de dresser la liste de tous les arguments qui militaient contre cette mission, comme le faisait son commander lors de sa précédente affectation.
- J'ai décidé que nous avons trop investi sur Kjanders. Aucun de nous ne lui fait confiance. S'il dit la vérité, nous perdrons les deux équipes. Mais s'il ment, nous parviendrons à les ramener, toutes les deux.
- Vous n'avez jamais eu peur des risques, dit Chakotay. Après tout, vous avez bien essayé de me capturer, moi.
Janeway sourit à la plaisanterie de Chakotay et parce qu'il acceptait avec calme son idée. Elle descendit les marches jusqu'à son fauteuil.
- Il me semble qu'au lieu d'étudier la navette qui a emporté Torres et l'équipe, nous devrions nous concentrer sur les vaisseaux désaffectés qui l'entourent pour tenter de découvrir comment ils fonctionnaient, dit Janeway. Nous savons qu'il existe un lien entre leurs voyages dans le temps et la présence de particules chronitoniques. Si nous découvrions la trajectographie de ces autres navettes, il se pourrait que nous puissions utiliser leur technologie pour faire voyager une équipe d'exploration dans le temps.
Chakotay hocha la tête et réfléchit.
- Cela pourrait marcher, mais que ...
La voix de Carey retentit. Chakotay et Janeway se turent
- Je crois avoir trouvé quelque chose qui vous intéressera, dit Carey.
Janeway et Chakotay se levèrent, se dirigèrent tous les deux vers la porte, qui glissa et s'ouvrit rapidement, et se dépêchèrent de regagner la passerelle. Carey était debout à la console de la sécurité.
- Je procédais à des balayages de routine du secteur où travaillent Tuvok et Paris, dit-il. Puis j'ai pensé qu'il y avait peut-être du mouvement dans les vieux tunnels sous la surface de la planète.
Janeway et Chakotay s'approchèrent de Carey. Il afficha, sur son écran, l'image d'un tunnel long et assez large.
- Ce tunnel est situé deux cent cinquante mètres sous la surface, dit Carey, et relativement près de la zone où se trouvent Tuvok et Paris. Je l'ai suivi et j'ai élargi mes recherches pour couvrir toute la base. Voici ce que j'ai trouvé.
Il tapa sur les commandes de sa console et l'image à l'écran changea. Il montra d'abord l'immense station; puis la recouvrit d'un schéma très précis de lignes noires et de taches. Il plaça une large tache au milieu de l'écran. L'image ressemblait à une araignée avec un nombre impressionnant de pattes. Le corps de l'araignée était une vaste caverne. Janeway observa l'affichage de sortie. Cette caverne se trouvait un kilomètre sous la surface.
- J'avais déjà découvert presque tout cela lors de mes premières recherches, dit Chakotay.
- Je sais, monsieur, dit Carey. Ces cavernes, comme le reste, sont toutes depuis longtemps abandonnées. C'est-à-dire, presque toutes.
Janeway regarda Carey. Il trépignait sur la pointe de ses pieds, juste un tout petit peu, mais assez pour avoir l'air de sautiller. Cette découverte était, pour lui, la première chose excitante depuis la disparition de la première équipe d'exploration. il était tombé sur une trouvaille importante.
- J'ai eu l'intuition de scanner la salle souterraine pour détecter un éventuel rayonnement de chronitons similaire à celui qu'émet la navette, dit-il.
Il se tut un moment, puis fit apparaître à l'écran un nouveau calque de superposition.
- Voici ce que j'ai trouvé.
Janeway se pencha pour mieux voir. Sur un côté de la caverne principale, dans une pièce beaucoup plus petite, se trouvait une source puissante, régulière et continue, de rayonnement chronitonique.
- Après vous avoir appelés, poursuivit Carey, j'ai balayé l'ensemble de la station pour repérer d'autres sources d'émission de particules.
Cinq autres points verts apparurent sur la carte. Le cœur de Janeway se mit à battre à tout rompre. Enfin, quelque chose d'utile ! Elle n'était pas certaine encore de la manière dont ils pourraient tirer profit de l'information, mais elle savait qu'ils avaient progressé.
- Capitaine, dit Carey, la navette qui a emporté la première équipe d'exploration émet toujours un faible rayonnement de particules chronitoniques. Comme si son propulseur était en position d'attente.
Janeway étudia l'écran. La plus puissante source de rayonnement de chronitons se trouvait sous la surface d' Alcawell. Mais il y avait, éparpillés près des tunnels et disséminés dans toute la station, cinq vaisseaux fonctionnels, dont celui par lequel l'équipe d'exploration avait disparu.
- Beau travail. Cette station ressemble à une base morte, mais elle n'est pas aussi morte que nous le pensions, dit Janeway en donnant une tape d'amitié sur l'épaule de Carey.
- C'est peut-être une partie de la solution que vous cherchiez, capitaine, dit Chakotay.
- Exactement, répondit Janeway avant de se tourner vers Carey. Lieutenant, formez deux équipes de quatre ingénieurs maximum. Je veux que vous choisissiez deux des navettes désaffectées et découvriez comment elles fonctionnaient. Je veux aussi savoir - et c'est le plus important - comment en propulser une à travers le temps.
- J'espérais que vous me le demandiez, capitaine, dit Carey avec un sourire. Mes équipes, et leur équipement, seront prêtes dans un quart d'heure.
Janeway se prit à sourire aussi. Il était agréable d'avoir quelque chose à chercher, de voir s'ouvrir de nouvelles possibilités, poindre un réel espoir. Maintenant, elle avait vraiment l'impression qu'ils progressaient.
Paris était convaincu que son visage serait en sang au moment de remonter à bord du Voyageur. Le vent s'était levé, plus violent, et soufflait de minuscules grains de sable coupants comme de petites lames de rasoir qui écorchaient la peau. Même Tuvok marchait tête baissée et se protégeait les yeux au-dessus de son tricordeur. Les deux hommes vérifieraient l'intuition de Paris et ensuite rentreraient au plus vite.
Il leur fallut plus de temps qu'ils n'avaient prévu pour atteindre le cinquième vaisseau. Le vent était glacé et transperçait l'épaisse veste de régulation thermique de Paris. Il s'arrêta sous l'épave et la scanna pour détecter du mouvement. La lecture le déçut. Rien ne bougeait, sauf une plaque de métal à l'intérieur, qui balançait quand le vaisseau oscillait sous les assauts du vent. Paris éprouvait d'étranges pressentiments concernant ce vaisseau, mais il était incapable de décider si ses voix intérieures le mettaient en garde ou le poussaient à aller de l'avant.
- Il a l'air vide, dit Tuvok, en continuant d'étudier son tricordeur.
- Ouais, dit Paris. Aussi vide que la surface d' Alcawell quand le vaisseau fantôme a commencé à voler vers nous.
Le vaisseau était légèrement penché, mais ses jambes de train semblaient assez solides et la rampe menait à une ouverture noire au centre de la carène. Paris s'approcha du pied de la rampe.
- Laissez-moi faire une rapide vérification, dit Paris sans avoir vraiment envie de gravir cette sinistre rampe. Après, nous retournerons.
Tuvok hocha la tête.
Paris s'avança d'un pas. Sa respiration s'accéléra. Les événements bizarres qui s'étaient produits lors de leur première expédition lui avaient fait plus peur qu'il ne voulait l'admettre.
- Tuvok ! Paris !
C'était la voix du capitaine. Elle ébranla sa détermination.
- Avez-vous pu retracer les mystérieux fantômes ? demanda Janeway.
Ce sursis inattendu soulagea Paris.
- Non, capitaine, répondit Tuvok.
- Je compte téléporter deux équipes d'ingénieurs à la surface de la planète pour examiner à fond les vaisseaux désaffectés qui entourent la navette en état de marche. , Quel effectif suggérez-vous pour la force de sécurité qui les accompagnera ?
- Cinq hommes par équipe, répondit Tuvok sans hésiter. Quatre postés autour de chaque vaisseau et un autre à l'intérieur, avec les ingénieurs.
- Parfait, dit Janeway. Je veux que vous vous téléportiez tous les deux à bord. J'ai besoin de vous immédiatement. Je veux vous confier une autre mission. Je vous rencontrerai en salle de téléportation.
- Bien, capitaine, dit Tuvok.
Tuvok avait apparemment aussi hâte que Paris de quitter la surface d' Alcawell. Le pilote lança un regard de défi au vaisseau. La prochaine fois. La prochaine fois, il y entrerait, même s'il était inquiet.
- Deux à remonter, dit Tuvok en tapant son commbadge.
Paris lança un dernier regard au vaisseau. Il ne vérifierait pas son intuition. Du moins pas cette fois-ci.

CHAPITRE XV

Drickel retint sa respiration et écouta les Sauteplanètes à l'extérieur du vaisseau. Il essaya de comprendre leurs mots, mais discernait à peine les voix. Le vent les couvrait et les emportait. L'épaisse carcasse de la navette l'empêchait aussi de bien les entendre. Il gardait le doigt sur son téléporteur individuel au cas où ils franchiraient la porte.
Avant qu'ils n'arrivent, il avait réussi à dégager ses épaules du lourd panneau de plafond, mais le poids du métal clouait toujours ses hanches et ses jambes au plancher. Après avoir libéré ses mains, il avait procédé à une vérification rapide de ses blessures. À part quelques contusions, il avait une grave entorse à l'épaule droite et souffrait peut-être d'une commotion.
À tout prendre, il avait eu beaucoup de chance. Quand il retournerait, il demanderait un règlement pour exiger que les vigiles soient deux pour répondre aux alertes.
Mais il savait bien, s'il retournait, qu'il se convaincrait encore une fois qu'il n'avait pas besoin d'assistant dans le fond.
Le vent se calma pendant un moment et les voix devinrent soudain plus audibles. Une autre crise de solitude, comme celle qu'il avait éprouvée dans les cavernes, l'assaillit, en même temps qu'un sentiment d'impuissance. Il vieillissait. C'était la seule explication. Plus tôt dans sa carrière, un défi du genre l'aurait enthousiasmé.
Si les Sauteplanètes montaient jusqu'au sommet de la rampe, ils verraient la lumière de sa lampe de poche. Ils ne verraient pas la lampe elle-même ni son sac parce qu'ils étaient protégés par son bouclier d'invisibilité, mais juste la lumière. Et dès lors, il ne leur faudrait pas de temps pour le repérer sous sa plaque de métal.
Drickel enleva son scanneur de sa ceinture et vérifia s'il marchait encore. Heureusement, il n'était pas brisé. Mais devait-il l'utiliser et courir le risque qu'ils détectent ses balayages ? Ou bien valait-il mieux attendre ?
Il attendit et garda le doigt sur la commande de son téléporteur.
S'ils montaient la rampe, il se téléporterait. Les Sauteplanètes trouveraient la lampe et peut-être le sac, mais pas grand-chose d'autre.
Drickel tendit l'oreille pour entendre les voix, mais seuls le vent et les battements de son cœur emplissaient le silence.
Les pilleurs d'épaves étaient peut-être partis. La chance tournait-elle en sa faveur ?
Il en doutait. Ces Sauteplanètes ne semblaient pas renoncer facilement. Et ils étaient très intelligents. Un beau duel en perspective ! Drickel, à vrai dire, en était enchanté. Il y avait longtemps qu'il n'avait plus eu de véritable défi.
Il attendit donc. La lourde plaque de métal l'immobilisait. Il sentait ses jambes, mais ne pouvait les remuer. il espérait juste, quand il parviendrait à se dégager du panneau, qu'elles soient encore capables de bouger.
Le silence était plus énervant que le bruit des voix.
Quand le vent secouait la navette, Drickel grimaçait de douleur. Il attendait les Sauteplanètes.
Mais ils ne revenaient pas. Après dix minutes de Temps réel, il décida de risquer un balayage rapide.
Un balayage d'une seconde lui apprit que les deux Sauteplanètes, à l'extérieur de l'appareil, étaient partis. Un autre balayage de trois secondes lui apprit que plus aucun Sauteplanètes ne se trouvait à la surface d' Alcawell. Pour une raison qu'il ignorait, ils étaient tous retournés à leur vaisseau.
Drickel prit quelques profondes respirations et l'air sec, poussiéreux lui emplit les poumons. Il avait eu de la chance cette fois-ci.
Il accrocha son scanneur à sa ceinture, puis concentra toute son attention sur la lourde plaque. Elle bougea d'une fraction de millimètre et une douleur aiguë lui transperça la hanche.
- Saleté ! dit-il en s'efforçant de relaxer sur le plancher.
Tenter de se dégager de cette plaque par ses propres moyens risquait de le blesser encore plus. Il devait courir le risque de désactiver son bouclier d'invisibilité et se téléporter.
Il étudia l'emplacement exact où il voulait se matérialiser. Vingt mètres plus loin et dix mètres plus bas. Il serait à la surface de la planète, à l'extérieur du vaisseau. Ce serait une bonne distance.
Mais il ferait froid.
Et il serait de nouveau dans le vent.
Drickel se promit, si ses blessures étaient plus graves qu'il le pensait, de se téléporter dans les cavernes où il serait à l'abri et aurait plus chaud. Il n'aurait probablement pas à le faire, mais la seule perspective d'un refuge était une puissante motivation.
Une motivation dont il avait atrocement besoin.
Drickel préférait quasiment rester immobilisé sous cette plaque qu'affronter le terrible froid du dehors. il vieillissait.
Il vérifia son équipement du mieux qu'il put, désactiva le bouclier d'invisibilité et presque dans le même mouvement tapa le code de téléportation. Le poids du lourd panneau de métal disparut soudain de ses jambes et Drickel se retrouva couché dans une position identique sur le revêtement bétonné.
Le vent était encore plus froid que ce qu'il avait prévu.
De violentes bourrasques lui frappèrent le visage el le sable pénétra dans sa bouche avant même qu'il n'ait le temps de la fermer, un sable qui goûtait le gravier et qui l'assoiffa sur le champ.
Il réactiva rapidement son bouclier d'invisibilité et s'assura qu'il fonctionnait.
Maintenant, la partie la plus difficile. Drickel essaya de se relever.
Se servant de ses coudes, il parvint à s'asseoir. Des élancements lui traversaient l'épaule et les hanches et il attendit que la douleur s'estompe avant de se hisser sur ses pieds.
Il vacilla plus qu'il n'aurait dû dans les terribles rafales de vent, mais ses deux jambes semblaient intactes. Sa hanche était raide et il savait qu'elle serait très douloureuse. Il avança de quelques pas chancelants et constata avec soulagement qu'il était capable de marcher.
- Bien, dit-il.
Le vent glacé emporta le mot qu'il venait de prononcer avant même qu'il ne parvienne à ses oreilles. À part son épaule, la douleur dans sa hanche et la bosse qu'il avait sur le crâne, Drickel se sentait en forme. Pas assez handicapé encore pour abandonner sa mission. Quinze ans de Temps réel plus tôt, il était tombé dans un trou et avait terminé une mission de trois jours avec un poignet brisé et deux côtes démises. Il était capable de continuer cette fois-ci.
Il revint à l'épave dont il venait de sortir, gravit la rampe et s'avança dans le nuage de poussière qui tourbillonnait à l'intérieur. Quand il s'était téléporté, la plaque était tombée et avait soulevé une incroyable quantité de poussière. Même avec la clarté de sa lampe, il avait du mal à trouver sa lanterne et son sac. Après un moment, il fut pris d'une quinte de toux et chaque fois qu'il toussait, la douleur lui transperçait l'épaule.
Drickel ne pouvait rester ici. Le plafond était dangereux et il faudrait une éternité avant que toute la poussière ne retombe. Il avait besoin d'un autre refuge pour se réchauffer, se nettoyer et se reposer jusqu'au retour des Sauteplanètes.
Un seul choix véritable s'offrait à lui.
Avec sa main valide, il remit sa lanterne dans son sac et ramassa le sac.
Puis, luttant contre le vent, il se dirigea sans se presser vers la navette fonctionnelle qui intriguait tant les Sauteplanètes. S'il devait la protéger, elle pouvait tout aussi bien lui servir à quelque chose.
L'intérieur de ce vaisseau était presque propre et chaud comparé à l'intérieur de l'épave qu'il venait de quitter. Il connaissait les dix sièges qui déclenchaient le saut temporel automatique et se garda bien d'y toucher.
Il regarda tout autour de lui et soupira. Cette navette serait son chez soi pour un bout de temps, du moins jusqu'au retour des Sauteplanètes.
Il posa son sac sur le siège le plus proche. Ici, au moins, il savait que le plafond ne s'effondrerait pas. Il pouvait garder la navette et, en même temps, repousser les Sauteplanètes dans les profondeurs de l'espace. Un bon choix. Dommage qu'il n'y ait pas pensé plus tôt.
Drickel sortit une serviette de son sac et l'humidifia avec un peu de liquide de sa provision d'eau, puis s'épongea le visage. La serviette devint noire de crasse. Il répéta l'opération trois fois avant de se sentir plus ou moins propre.
- Maintenant voyons si je suis capable de redonner un peu de vigueur à cette épaule.
Il s'attela à la tâche, heureux d'avoir eu les idées assez claires pour prendre la décision qui s'imposait.
Quand, cinq minutes plus tard, dix-huit Sauteplanètes apparurent à l'extérieur du vaisseau, Drickel se demanda si son choix était vraiment avisé.

CHAPITRE XVI

Les mains de Paris commençaient juste à se réchauffer.
Il sentait dans ses doigts une douleur pénétrante jusqu'à l'os. Elle deviendrait plus aiguë et plus cuisante encore avant que tout le froid n'ait quitté ses mains. Ils avaient, Tuvok et lui, été exposés au vent trop longtemps. La veste de régulation thermique protégeait, mais à part un bon abri rien ne protégeait vraiment. Il n'avait pas eu la possibilité d'examiner cette épave, mais était content quand même d'être revenu à bord du Voyageur.
Les deux hommes étaient debout dans la salle de téléportation et attendaient Janeway. Elle avait dit qu'elle viendrait rapidement leur porter leurs ordres. Paris aurait adoré avoir assez de temps pour prendre une douche en vitesse et enlever le sable accumulé dans ses oreilles. il en avait aussi dans les narines et la bouche. Chaque fois qu'il serrait les mâchoires, des grains de sable grinçaient entre ses dents.
Janeway, au moins, avait fait le nécessaire pour qu'on les nourrisse. Quand Paris et Tuvok étaient arrivés, l'enseigne Hoffman leur avait donné à chacun un bol de soupe. Pour Paris, de la soupe de tomates nature - après son esclandre le jour de son arrivée à bord du Voyageur, l'équipage ne lui avait pas laissé oublier qu'il aimait sa soupe de tomates nature et chaude, merci, pas de champignons, pas de riz et pas de croûtons gratinés à la mode bolianne.
- Je crois que j'ai la vôtre. Soupe de tomates ? dit Tuvok, en lui tendant son bol de soupe.
- Très drôle, dit Paris.
- Je n'essaie pas de faire de l'humour, répondit Tuvok.
- D'accord, dit Paris. Vous essayez d'être courtois. Je sais.
Mais il ne croyait pas Tuvok. En partie, il le savait, à cause de ses commentaires récents sur l'intuition qui avaient piqué Paris au vif-et aussi parce qu'il était probable que les commentaires de Tuvok soient justes.
Les portes pneumatiques s'ouvrirent en sifflant et le capitaine entra. Une mèche de cheveux s'était défaite de son chignon, habituellement impeccable, et son uniforme était fripé. Elle n'avait sans doute pas mangé ni dormi depuis que l'équipe d'exploration avait disparu.
À vrai dire, Paris n'avait pas dormi non plus. Il se faisait du souci pour toute l'équipe, oui, mais surtout pour Kim. Ce jeune gars était devenu comme un petit frère pour lui et Paris n'avait aucune envie de le perdre.
- Messieurs, dit Janeway, le point focal de nos recherches a légèrement changé.
Elle leur expliqua rapidement la découverte de particules chronitoniques émises par certains vaisseaux et la détection d'un puissant rayonnement de chronitons dans la caverne sous la surface d'Alcawell.
- Je voudrais que vous trouviez la source de ce rayonnement et vérifiiez si elle peut nous être utile, au cas où je déciderais d'envoyer une équipe de secours dans le passé.
- Si Kjanders dit la vérité, dit Tuvok, nous risquons de perdre d'autres membres d'équipage.
- Je sais, dit Janeway. Mais je ne peux négliger une opportunité qui se présente à moi de cette façon. Et je ne peux pas non plus me fier à un homme en qui aucun de mes officiers n'a confiance.
Paris fit la grimace. Naguère aucun des officiers n'avait confiance en lui non plus. Et il n'était pas sûr qu'ils lui fassent tous confiance aujourd'hui. Mais Janeway lui faisait confiance, et Kim et, à sa manière, Chakotay aussi. C'était tout ce qui importait. Même si Paris avait l'impression qu'il était encore obligé de faire ses preuves.
Janeway perçut sans doute l'expression de son visage, parce qu'elle dit, en le regardant : « Je ne veux pas d'exploit spectaculaire. Compris ? »
Paris sourit. Le mouvement de ses lèvres fit craquer sa peau gercée.
- Au moins, dit-il, nous serons à l'abri du vent.
La voix de Chakotay, à l'intercom, les interrompit. Elle avait l'air puissante même diffusée par un système de communication qui donnait à la plupart des autres voix un timbre grêle et métallique.
- Capitaine ?
- J'écoute, dit Janeway.
- L'humanoïde est réapparu à la surface de la planète.
Brièvement, exactement comme la dernière fois.
- Pendant combien de temps ? demanda Janeway.
- Il s'est manifesté deux fois, répondit Chakotay. La première, pendant juste une fraction de seconde à l'intérieur d'un vaisseau, et la seconde, pendant près d'une seconde à l'extérieur de ce même vaisseau.
- Quel vaisseau ? demanda Paris.
- Celui qui se trouve à deux cent cinquante mètres au nord de votre point d'atterrissage initial.
Paris ferma les yeux. Son intuition était donc fondée.
S'il en avait parlé au capitaine, ils auraient déjà des réponses.
- Commander, demanda Janeway, avez-vous vérifié s'il y avait des traces fantômes de téléporteur ?
- Capitaine, dit doucement Tuvok, à cet endroit, Chakotay trouvera nos traces.
- Filtrez les traces fantômes du faisceau qui provenait du Voyageur, dit Janeway en regardant Tuvok.
- Un instant, répondit Chakotay.
- Capitaine, dit Paris, nous allions entrer dans ce vaisseau juste avant d'être téléportés à bord.
- Si leur fantôme possède des moyens techniques de téléportation et d'invisibilité, monsieur Paris, je doute que vous l'ayez surpris. il essayait vraisemblablement d'installer un piège à votre intention, dit Janeway.
Chakotay intervint.
- J'ai repéré des traces d'un téléporteur différent de celui qu'utilise le Voyageur. C'était le même humanoïde dans les deux apparitions.
- Il semble donc que nous ayons affaire jusqu'à présent à un seul individu, dit Tuvok. Je suspecte que notre fantôme travaille pour le Contrôle de Kjanders.
- Et il essaie de nous effrayer pour nous chasser ? demanda Paris. Cela n'a aucun sens.
- Nous savons que son stratagème a réussi au moins une fois, dit Tuvok. Neelix nous a dit que la planète était hantée.
- Oui, il nous l'a dit, dit Janeway avec un sourire triste.
- Capitaine, dit Tuvok, le dispositif d'invisibilité dont se sert notre fantôme pourrait fonctionner de façon similaire au dispositif romulan. Si c'est le cas, il devrait être relativement simple à repérer.
Une légère ride se forma entre les yeux de Janeway.
Une simple ligne, en fait. Et Paris avait déjà remarqué qu'elle apparaissait quand Janeway se concentrait profondément sur quelque chose, avec son esprit à des années-lumière de l'endroit où elle se trouvait.
- Vous avez raison, monsieur Tuvok, finit-elle par dire. Je m'en occupe immédiatement.
Elle virevolta et quitta, à la hâte, la salle de téléportation.
- Wouaouh, dit Paris. Vous savez vraiment vous y prendre pour la mettre dans tous ses états.
- J'ai remarqué, dit Tuvok, qu'elle appréciait beaucoup la logique.
Kjanders s'affala dans un des fauteuils du mess des officiers. Le café que lui avait offert Chakotay l'avait rendu nerveux et avait décuplé son énergie. Il s'était servi de cette énergie pour explorer plusieurs sections du vaisseau. Le Voyageur était immense, et ce n'était pas un vaisseau de passagers, comme de nombreux membres d'équipage s'étaient empressés de le lui préciser. Une femme avec un nez ridé, un petit menton et une oreille couverte de bijoux lui avait dit que le capitaine l'amènerait sans doute où il voudrait, mais que son voyage serait un aller simple.
Il ne savait même pas quel argent utilisaient ces Sauteplanètes - ou s'ils pratiquaient le troc, comme sur Alcawell avant que les voyages temporels ne mettent, par nécessité, terme au système.
Son idée brillante d'entrer dans une navette et de venir dans le futur était un fiasco. Alcawell était déserte et la perspective de faire du Sauteplanètes était effrayante. Kjanders ne s'était pas attendu à ce que l'aventure soit si difficile. Tout le reste avait été facile pour lui et il avait pensé que ceci le serait aussi.
Un des enseignes qui travaillait au mess s'était souvenu de lui et lui avait offert un autre café. La tasse refroidissait à côté de Kjanders. Il regardait par les fenêtres et y voyait se déployer son avenir - de longues ténèbres qui s'étendaient à l'infini et sa planète natale qui se ratatinait et devenait de plus en plus petite à mesure qu'il s'en éloignait.
Son patriotisme le surprit. Il avait pensé qu'il aurait été heureux de fuir Alcawell. Il était heureux d'avoir échappé au Contrôle, c'est vrai, mais ce vaisseau stellaire ne valait guère mieux. Leurs règlements étaient presque aussi implacables. La femme au contrôle d'une des petites stations, près de l'ingénierie, ne l'avait même pas laissé toucher son ordinateur. Comme s'il aurait fait quelque chose de mal.
Pourtant.
À l'origine, il pensait s'emparer du vaisseau. Il s'était dit que ce serait facile. On enseignait à tous les Alcawelliens que les Sauteplanètes étaient lents et stupides. Mais ils ne l'étaient pas. Ils étaient incapables de bondir dans le futur immédiat pour empêcher un crime, mais ils avaient d'autres méthodes. L'une d'elles consistait à construire les vaisseaux si grands qu'un seul homme était incapable de s'en emparer.
Mais si Kjanders avait accès à l'équipement de téléportation, il pourrait le modifier et, à partir des théories de Caxton, construire une primitive machine à voyager dans Je temps.
Puis il grogna. S'il avait eu de réels talents d'ingénieur, il ne serait pas tombé dans le crime. Les ingénieurs étaient les seuls êtres vraiment libres d' Alcawell. Il avait toujours raté ses tests. Ses tests avaient toujours indiqué qu'il n'était bon qu'à être bureaucrate et rien d'autre.
Sa seule chance de rester sur ce vaisseau - et d'avoir le temps d'apprendre comment s'en servir - était d'imiter ce qu'il avait entendu de Kes. Il devait se rendre tellement indispensable qu'ils ne voudraient plus jamais se débarrasser de lui. Mais quels talents avait-il ? Il était un bon voleur. Il était capable de se tirer de situations critiques et il savait s'adapter à tout.
Pour le reste, il était de l'étoffe des bureaucrates, et où, dans l'Univers, avait-on besoin d'un autre bureaucrate ?
Kjanders finit par boire de petites gorgées de café tiède et plissa le nez. Encore trop amer. Mais il ne détestait pas le coup de fouet que lui donnait le café. S'il avait plus d'énergie, il serait capable d'explorer plus. La voix de Chakotay retentit dans la salle.
- Je savais que je vous trouverais ici.
Kjanders ferma les yeux. Encore des questions. S'il avait voulu des questions, il aurait laissé le Contrôle l'attraper avant de quitter le Temps réel de la Période 889.
Une chaise racla le plancher, puis grinça quand
Chakotay s'assit.
- Vous avez découvert que le café vous plaisait, hein ? Kjanders réprima un soupir et ouvrit les yeux.
- J'aime ses effets. Vous ne m'avez pas dit que c'était une drogue.
- Un stimulant mineur, répondit Chakotay, avant de regarder attentivement la tasse de Kjanders. Bien ! peut-être pas si mineur que ça avec tout le sucre que vous y ajoutez.
Kjanders prit sa tasse, un peu sur la défensive après les commentaires de Chakotay. Le sucre était la seule chose qui rendait cette potion buvable.
- Je présume que votre visite n'est pas une visite de courtoisie.
Chakotay secoua la tête.
- Nous envoyons une équipe dans le passé. Nous avons besoin que vous nous expliquiez à quoi nous attendre et ce que nous devons éviter.
Kjanders sursauta si fort qu'il renversa du café sur le devant de son costume. La tache brune sur le bleu vif était peu ragoûtante.
- C'est insensé, dit-il.
- Nous savons pertinemment que le voyage intrapériodique est un crime grave, dit Chakotay. Nous voulons juste introduire nos gens dans le passé et les ramener sans qu'ils se fassent attraper.
- Ils vous attraperont, dit Kjanders. Ils attrapent toujours tout le monde.
- Le Contrôle paraît tout puissant, dit Chakotay. Mais s'il est si puissant, comment se fait-il qu'il ne vous a pas attrapé ?
- Parce que cet endroit est désert, dit Kjanders. Voilà pourquoi j'ai pu y venir. J'ai pensé qu'ils ne savaient pas où j'étais, que j'avais réussi à passer inaperçu dans le système, mais non. Le Contrôle savait que je venais ici et savait que je n'y survivrais pas. Alors, pourquoi gaspiller de l'énergie et bondir dans le futur, juste pour rattraper le pauvre bougre que je suis.
Son amertume, dont il n'avait pas été conscient jusque-là, devint de plus en plus évidente à mesure qu'il parlait. Il frotta la tache de café avec ses mains, mais ne put la faire disparaître. Chakotay prit une serviette sur une table voisine et la lui tendit. La serviette sentait le vinaigre.
- Comment nous assurer que nos gens passeront inaperçus dans le système ?
Kjanders essuya la tache. L'odeur du vinaigre, mêlée à celle du café, lui signala qu'il n'aimerait pas non plus le nouveau liquide.
- Écoutez, commander. Laissez-moi vous l'expliquer de cette manière. Disons que vous êtes le Contrôle et que je veux vous échapper. Je bondis de ma chaise et cours vers la porte, ou bien je me téléporte à la surface de la planète, ou même saute en arrière dans le temps. N'importe quoi. Et je réussis.
Chakotay hocha la tête.
- Alors, vous, qui êtes le Contrôle, vous déclenchez une Alerte temporelle et faites simplement bondir une force de police dans le temps jusqu'au moment précis où je commence à courir vers la porte. C'est là que vos policiers m'arrêtent et mon évasion n'a jamais lieu.
Chakotay se recala dans sa chaise, les mains croisées sur le ventre. Il réfléchissait et Kjanders le laissa réfléchir. Après un moment, Chakotay se redressa.
- Donc la seule chance de succès serait de ne pas attirer l'attention du Contrôle. Exact ?
- C'est ça, dit Kjanders. Mais le problème, c'est que les membres de votre équipage sont prisonniers du Contrôle. Donc, même si vous allez à leur secours, vos tentatives de les secourir seront toujours contrecarrées. Toujours. Une fois que le Contrôle a mis le grappin sur vous, vous ne pouvez plus jamais, jamais vous évader.
Chakotay se leva.
- Quelque chose a dû nous échapper, dit-il. Un moyen de leur porter secours.
Kjanders arrêta d'essuyer la tache. Elle s'était incrustée dans les fibres du tissu de son costume. Si ce liquide avait un tel effet sur les vêtements, il imaginait avec horreur celui qu'il pouvait avoir à l'intérieur de son organisme.
- Kjanders, dit doucement Chakotay, s'il existe un moyen et qu'il vous arrive d'y penser, je suis certain que le capitaine sera ravi de le connaître.
Kjanders grimaça, en regardant la tache, mais en réalité sa grimace était destinée à Chakotay. L'idée qu'il avait caressée se présentait d'elle-même finalement - un moyen de se rendre indispensable. Seulement, le moyen de se rendre indispensable était aussi le meilleur moyen de se faire tuer.
Il soupira. Il ne les aiderait pas. Il ne le pouvait pas. Il déposa la serviette.
- Renoncez, Chakotay. Vous ne pouvez rien pour les vôtres. Vous allez juste perdre plus de monde, c'est tout.
- Pas étonnant que votre Contrôle soit devenu si puissant, jappa Chakotay. Les Alcawelliens renoncent avant même d'avoir essayé.
- Non, dit Kjanders. Les Alcawelliens tiennent à la vie.

CHAPITRE XVII

Ce n'était pas une belle journée pour mourir.
Torres détestait cette phrase que sa mère, en klingonne pure et dure qu'elle était, avait l'habitude de répéter quand elle était confrontée à des situations dangereuses : « Quelle belle journée pour mourir ». Et la petite B'Elanna se rebellait chaque fois. Il n'y avait pas de belle journée pour mourir.
Et s'il en existait, ce n'était certes pas aujourd'hui. Torres avait continué de faire les cents pas. Et Kim aussi. Ils arpentaient la pièce comme des fauves en cage. Elle en connaissait chaque millimètre, depuis le tapis vert néon à l'ameublement brun-rouge foncé. Pas de fenêtres, juste des murs roses dans la salle principale, et beaucoup de rouge et de chrome dans la cuisine et la salle de bains.
Neelix était assis sur le plancher. il était allé chercher dans les poubelles les fleurs que Torres avait arrachées des arbustes et en tirait les pétales, un à un. Leur odeur nauséeuse emplissait la pièce, et c'est sans doute pourquoi Torres pensait à sa mère de nouveau, mais elle n'avait pas le cœur de dire à Neelix d'arrêter.
Neelix arrachait un autre pétale.
- Elle m'aime, dit Kim.
Torres s'arrêta et regarda l'enseigne. Kim avait-il perdu la raison ?
Neelix arracha un autre pétale.
- Elle ne m'aime pas, dit Kim.
- Que racontez-vous là ? demanda Torres.
- Nous jouions à ce jeu sur Terre quand nous étions enfants, répondit Kim avec un sourire penaud. Au dernier pétale, on sait si l'autre vous aime ou ne vous aime pas. Dans la situation où on se trouve, il faudrait remplacer par « M'exécuteront-ils ? », « Ne m'exécuteront-ils pas ? »
- M'exécuteront-ils ? récita Neelix en arrachant un pétale. Ne m'exécuteront-ils pas ?
- Arrêtez ça ! s'écria Torres.
Elle se baissa, attrapa les fleurs nauséabondes et les emporta dans la cuisine. Elle les jeta dans un compacteur et, cette fois, l'alluma. Les fleurs déchiquetées emplirent la cuisine de leur méchant parfum.
- Je suppose que le jeu n'était pas vraiment drôle, soupira Neelix.
- Rien de ce qui nous arrive n'est vraiment drôle, dit Kim.
Torres était debout dans le porche entre la cuisine et la salle de séjour.
- C'est bien mon avis, dit-elle. Et j'accepte mal d'attendre qu'un bureaucrate lutte à notre place contre un système qui se fiche complètement de nous.
- Mais que faire ? dit Kim. Nous avons vu qu'ils étaient capables de sauter dans le temps pour nous attraper, souvent juste au point où nous commencions à penser entreprendre quelque chose.
- Je fais tout à fait confiance à votre formidable capitaine Janeway, ajouta Neelix, mais je ne crois pas qu'elle puisse nous sortir de cet horrible endroit.
- Même si elle essayait, dit Kim, elle se retrouverait sans doute dans le même pétrin que nous.
- Bon sang ! s'exclama Torres. Nous sommes gais ! Les deux autres détournèrent les yeux. Neelix s'essuya les mains et se leva. Kim s'écroula dans un canapé.
- Je réfléchissais, dit Torres. Rawlik a raison. Ils nous attraperont peu importe ce que nous tentons. À moins que nous réussissions.
- Quoi ? demanda Neelix.
- C'est juste, dit Kim en se relevant. Si nous réussissons et regagnons notre propre siècle, ils ne bondiront pas dans le temps pour nous rattraper.
- Il y a des jours où je comprends clairement ce qu'on m'explique et d'autres où je crois que mon cerveau est resté dans le bocal à côté de mon lit, marmonna Neelix.
Torres et Kim, surpris, se tournèrent vers lui.
- Façon de parler, dit Neelix.
- Nous allons essayer, dit Torres. Même s1 nous échouons, nous saurons que nous avons essayé.
- Excellent argument, dit Neelix. J'ai bon espoir.
- Êtes-vous capable d'attirer le gardien du hall plus près de la porte ? lui demanda-t-elle.
- Si je suis capable d'attirer le gardien plus près de la porte ? répondit Neelix d'une voix indignée. Regardez-moi faire.
- Attendez ! dit Torres. Laissez-moi vous expliquer mon idée. J'aurai besoin de votre aide aussi, enseigne. Notre seul espoir est d'atteindre la petite navette qui nous a amenés ici et de nous offrir un billet retour. Si nous y parvenons, je présume que nous aurons réussi.
- Cela me semble plein de bon sens, dit Kim. S'ils doivent nous arrêter, ils le feront avant que nous arrivions à la navette.
- Et si nous prenons le gardien en otage, dit Neelix, alors ils doivent nous arrêter avant que nous l'attrapions. Exact ?
- Exact, dit Torres.
Pour la première fois, une petite lueur d'espoir perçait les idées noires qui lui emplissaient la tête. S'ils s'emparaient du gardien, ils auraient un otage et le tour serait joué.
- Passons à l'action. Neelix, à vous de jouer. Attirez-le tout près et je le neutraliserai.
La perspective de la bagarre lui accélérait le pouls.
Cela faisait du bien. Ils allaient agir.
- Avec plaisir, dit-il.
Neelix se dirigea vers la porte d'un petit pas résolu.
Mais quand il saisit la poignée, la porte s'ouvrit d'un coup. Il recula en chancelant devant l'entrée fracassante de Rawlik, accompagné de deux uniformes orange.
- Bon sang ! murmura Torres.
- Minutage parfait, dit Neelix tout bas, avant de regarder Torres. Leur arrivée n'est pas fortuite, n'est-ce pas ?
Torres secoua la tête. Toute l'adrénaline que pompait son corps n'avait soudain plus aucun exutoire. Elle s'avança, mais les uniformes orange braquaient leurs armes sur elle.
- Cela suffit, B'Elanna, dit Rawlik. La dernière fois, vous avez failli réussir.
- Pourquoi n'avez-vous pas bondi dans le temps pour m'en empêcher ? demanda-t-elle d'un ton brusque.
- Nous l'avons fait. Vous avez cassé les deux mâchoires du gardien avant que nous soyons capables de vous maîtriser. Nous avons pensé que vous faire entendre raison éviterait peut-être d'autres effusions de sang.
- Très drôle, dit-elle. Nous espérions justement vous faire entendre raison, à vous et à vos gens.
- Nous n'avons jamais eu de prisonniers aussi déterminés et imaginatifs que vous trois, je dois 1 'admettre, dit Rawlik.
- Merci, dit Neelix. Je pense que nous devons vous remercier.
Kim serra ses mains derrière son dos.
- Jusqu'où sommes-nous allés lors de notre première tentative, demanda-t-il.
- Presque jusqu'à la navette. Vous teniez le gardien en otage, dit Rawlik avant de marquer un temps d'arrêt et de regarder directement Torres. Vous savez que cette nouvelle infraction n'augmentera pas beaucoup vos chances, demain matin.
- Avons-nous quelque chance, de toute façon ? demanda Torres.
- Non, dit Rawlik. Mais tous vos efforts n'inspirent rien de bon au Conseil. Je continuerai de voir ce que je peux faire.
- Merci. Nous vous attendrons ici, dit Torres en s'efforçant de ne pas laisser le sarcasme transparaître dans sa voix.
Elle se sentait toujours déborder d'énergie. Il lui faudrait plusieurs autres heures à faire les cent pas pour se calmer.
Elle se laissa tomber dans un épais divan et releva les pieds, comme si la suite des événements ne la concernait plus. Son idée était faite. Quand ils viendraient la chercher pour l'exécuter demain, elle mourrait en se battant. Elle quitterait ce monde de manière à ce que sa mère klingonne soit fière de sa fille.
Neelix s'assit dans le divan à côté de Torres. Rawlik dit aux gardes de prendre position de part et d'autre de la porte, puis il fit un signe de tête à Torres et quitta la pièce sans ajouter un mot.
- Bien, dit Kim, j'imagine que nous avons vraiment essayé.
- J'ai dû être brillant, dit Neelix. Dommage que je ne m'en souvienne pas !
Quand le faisceau du téléporteur le libéra, Paris poussa un soupir. Pas de vent et une température relativement supportable - au pire zéro centigrade, ce qui était clément par rapport à la surface. Quel soulagement !
Il était arrivé avant Tuvok, comme le leur avait dit l'enseigne Hoffman, à cause des strates de roc et de l'équipement que le signal devait pénétrer.
Le Vulcain se matérialisa à côté de lui, une demiseconde plus tard, avec sa lanterne déjà allumée. De petites particules de poussière voltigeaient dans l'air autour d'eux, apparemment soulevées par les premiers mouvements de Paris.
- Wouaouh ! s'exclama-t-il.
Ils se trouvaient dans ce qui avait manifestement été un immense centre de contrôle, avec des stations de travail et des voies de passage les reliant les unes aux autres. Des centaines de personnes avaient dû travailler ici jadis. Mais maintenant tout avait l'air morne et gris, comme couvert de neige sale. L'air était atrocement sec, mais au moins le vent ne coupait pas la peau.
- Bougez lentement, dit Tuvok en montrant le sol du doigt.
Paris regarda ses pieds. Une épaisse couche de poussière fine et légère lui couvrait le haut des chaussures. La poussière de ses premiers mouvements involontaires ne s'était toujours pas déposée.
- Il faudra faire bien attention, dit Tuvok. Chaque geste risque de déclencher une tempête de poussière. Marchez du pas le plus léger possible. Et déployons-nous pour ne pas nous trouver l'un derrière l'autre. Par ici, ajouta-t-il après avoir consulté son tricordeur.
Ils avancèrent vers leur droite. Paris progressait à pas lents, mesurés. Après dix pas, il se prit à regretter le vent.
Chaque fois qu'il levait le pied, même s'il procédait très doucement, des nuages tourbillonnants de poussière montaient dans l'air. Il lui était impossible de ne pas l'aspirer. Il finit par sortir son masque de son sac et Tuvok fit pareil. Puis Paris prit sa lanterne. Dans l'opacité ambiante, ils allaient avoir besoin de deux sources d'éclairage.
Ils attendirent que la poussière retombe, mais le plus gros restait en suspens et tourbillonnait autour d'eux, dans les faibles déplacements d'air que créaient leurs mouvements.
- Restez devant la poussière, dit Tuvok.
Ils recommencèrent à marcher. Paris n'osait pas respirer à fond. La poussière l'enveloppait et se collait aux parties humides de son corps. Il était content que la caverne ne soit pas chaude. S'il avait été en sueur, la poussière l'aurait englué comme de la colle.
- Wouaouh ! Ça, c'est de la vraie poussière, pas vrai ? Il essayait de parler d'un ton désinvolte, mais doutait que Tuvok soit dupe.
- C'est ce qu'indique le tricordeur, répondit Tuvok.
Ces particules n'ont rien de dangereux. Elle sont juste fâcheuses.
Ce qui était apparemment la façon vulcaine de dire : « Franchement emmerdantes ».
Ils finirent par trouver une cadence qui leur permettait de continuer d'avancer en gardant derrière eux les nuages de poussière que leurs pas soulevaient.
- Ne vous arrêtez pas brusquement, dit Paris.
Il se rendit compte, avec déplaisir, qu'il se concentrait plus sur les moyens d'éviter la poussière que sur les façons d'aider Kim et les autres.
- Des traces de pas fraîches qui s'éloignent de la machine à remonter le temps et se dirigent vers cette galerie, dit Tuvok en pointant le doigt vers l'avant.
Paris ralentit avec précaution quand il arriva près des empreintes. Il ne voulait pas les brouiller.
- Elles sont peut-être récentes ou peut-être vieilles de vingt ans. Impossible à préciser puisque l'air est immobile dans ces cavernes.
- Il est très possible de le préciser au contraire, dit Tuvok. Regardez-en les bords. Ils sont bien dessinés. La gravité n'a pas eu le temps de les arrondir et de les écraser. Ces traces de pas sont récentes. Elles mènent à une galerie située sous la navette qui a emporté Torres et l'équipe d'exploration. La première fois que nos équipements de détection l'ont repéré, notre fantôme se téléportait à la surface à partir de cette galerie.
- Donc, opina Paris, il porte des bottes, comme nous l'avions pensé.
Les deux hommes se retournèrent et se dirigèrent lentement vers la navette temporelle qui se trouvait de l'autre côté d'un hall très poussiéreux. Ils le traversèrent en marchant côte à côte, les épaules presque collées pour empêcher la poussière de les assaillir. Ils eurent moins de chance avec les portes. Paris se retrouva derrière Tuvok et même sa lanterne avait du mal à pénétrer l'opacité des nuages gris.
Quand ils atteignirent la petite pièce, ils étaient couverts de poudre grise. Tuvok avait, lui aussi, l'air d'un fantôme. Son uniforme avait la même couleur grise que sa peau et ses cheveux. Son masque, blanc à l'origine, était également gris et sans doute devenu aussi inutile que celui de Paris. Le pilote avait le nez complètement bouché et un goût de sable entre les dents. Dieu seul connaissait le tort que tout cela causait à ses yeux.
- Une navette temporelle individuelle, dit Tuvok qui s'était arrêté et regardait le petit engin installé près d'une des parois de la pièce.
Des empreintes de pas dans la poussière s'éloignaient de la machine. Tuvok pointa son tricordeur vers l'endroit où se trouvait jadis une station de travail.
- Cette zone, dit-il, devait contrôler cette machine et la contrôle sans doute encore, depuis trois cent mille ans dans le passé.
Paris se rapprocha lentement de la navette.
- Elle doit donc être réglée pour retourner automatiquement. Quand notre fantôme aura terminé sa mission, il y embarquera et rentrera chez lui.
- Cela semblerait logique.
Ils étudièrent tous les deux l'appareil. Paris ne repéra aucun moyen de propulsion apparent, même si l'engin émettait un rayonnement faible et continu de particules chronitoniques.
Tuvok finit par taper son commbadge : « Voyageur ? »
- J'écoute, monsieur Tuvok, répondit la voix du capitaine Janeway.
Sa voix, même à travers le commbadge, emplit la petite pièce d'autorité. Paris leva les yeux, s'attendant plus ou moins à ce que la force de la voix du capitaine soulève un nuage de poussière.
- Nous avons trouvé la navette temporelle, dit Tuvok.
Elle semble construite pour une ou deux personnes. Et quelqu'un s'en est manifestement servi il y a très peu longtemps.
- Cette personne a-t-elle laissé des traces ?
- Des traces de pas, répondit Paris. Nous ne nous attendions pas à trouver notre fantôme ici. Il est sans doute à la surface de la planète. Nos équipes, là-bas, ont-elles reçu la visite de revenants ?
- Pas encore, dit Janeway. Mais elles n'y sont que depuis moins de dix minutes.
- Capitaine, dit Tuvok, après avoir examiné ce secteur, j'ai une meilleure idée de la manière de capturer notre fantôme. Veuillez verrouiller les coordonnées de cette pièce dans notre système de téléportation. Ainsi, nous pourrons nous y téléporter directement au besoin.
- Merci, dit tout bas Paris.
L'idée d'une autre expédition dans la poussière de cette immense caverne et de ces galeries ne l'enchantait pas du tout.
- Puis téléportez-nous directement près des équipes de surface, ajouta Tuvok.
Paris grogna. Une douche et un autre bol de soupe de tomates auraient été fameux. Tant pis ! Autant se couvrir de crasse dans un seul voyage. Ainsi, s'ils devaient utiliser les décapeuses de la salle des machines pour se nettoyer, ils n'auraient à le faire qu'une fois.
- Parez à la téléportation, dit Janeway.
Une seconde plus tard, le téléporteur les amena de l'obscurité de la caverne en plein dans le grand vent et le sable qui soufflaient à la surface d' Alcawell. La poussière du masque de Paris vola dans ses yeux. D'un geste rapide et impatient, il arracha le masque et laissa le vent l'emporter. Puis il grimaça de douleur quand le sable lui meurtrit les petites coupures toujours à vif sur ses joues.
- Je commence à détester vraiment cet endroit, dit Paris.

CHAPITRE XVIII

Drickel finit de bander son bras de façon à immobiliser son épaule blessée. Il s'assura de garder assez de souplesse pour être capable de se servir de sa main droite. Il avait amené une poudre spéciale contre la migraine et la douleur - un médicament qui calmait le mal, mais lui gardait les idées claires. Il espérait vaguement que la poudre atténue aussi les effets du vent.
Les voix, à l'extérieur, étaient froides et fonctionnelles.
Drickel avait observé les agissements des nouveaux venus pendant quelques minutes avant de soigner son bras. Pour le moment, les Sauteplanètes ne s' intéressaient pas à son vaisseau, mais aux autres qui l'entouraient. Au début, Drickel avait pensé que c'était un heureux hasard. Puis il s'était rendu compte qu'ils démontaient les vaisseaux pour en découvrir le fonctionnement.
À en juger d'après la sophistication de leurs systèmes de téléportation et le calme de ce vieil Oreilles-pointues devant ses précédents stratagèmes, ces Sauteplanètes risquaient de tout comprendre. Ce qui ne laissait à Drickel que très peu de temps pour se soigner, bander son bras et préparer son prochain spectacle.
Il décida de ne pas les menacer physiquement, du moins pas pour le moment. il comptait déployer dans les airs un grand nombre de navettes fantômes. Et si cela ne marchait pas, il s'attaquerait au maillon le plus faible et l'effrayerait avec quelque chose d'affilé et de brillant. Le Code de la Vigile, article 3,765.41, section O 1, stipulait qu'il était interdit de blesser un intrus sans raison valable. L'article 3,765.41, section 01.IA du Code avait récemment modifié la clause de la raison valable, mais sa formulation était ambiguë. Drickel ne savait toujours pas s'il était autorisé à infliger des blessures physiques aux contrevenants ou si, le cas échéant, il ne serait pas autorisé plutôt à rétrogresser dans le temps pour les empêcher de nuire.
Les règlements étaient si nombreux qu'il fallait parfois agir d'instinct. Considérant l'intelligence des intrus auxquels il avait affaire cette fois-ci, il ne voulait pas gâcher ses chances en tentant des procédures nouvelles. Sans compter que pour rétrogresser dans le temps, il devait obtenir une dispense spéciale (Code de la Vigile, article 00001.18, section 99.328) et que, pour l'obtenir, il fallait parfois un mois de Temps réel d'audiences devant le Conseil.
Drickel s'amusait trop à jouer au chat et à la souris avec ces Sauteplanètes pour interrompre maintenant le jeu, le temps d'une série d'audiences spéciales.
Il empoigna son sac avec sa main valide, s'assura qu'il contenait tout l'équipement dont il avait besoin et vérifia de nouveau son dispositif d'invisibilité. Puis il traversa la salle et sortit de la navette.
Le vent lui sembla plus froid. Le sable soufflait avec une telle violence que des lignes traversaient son champ de vision. il devait plisser les yeux pour voir clair.
Drickel atteignit le bas de la rampe et étudia la scène.
Un homme, vêtu d'un morne uniforme jaune et noir, était debout, le dos tourné au vent, avec son arme prête à faire feu. Il semblait garder le côté nord d'une des épaves. Drickel présuma que les Sauteplanètes y travaillaient. Un autre garde était debout à l'abri du côté ouest et un autre à l'est. Drickel se dit qu'il devait y en avoir un quatrième du côté sud. Quatre autres gardes, occupant des positions similaires, entouraient une seconde épave et d'autres Sauteplanètes arrachaient des parties de la carène et entassaient les plaques de métal sur le côté.
Ceci n'était manifestement pas un travail de pillards, mais un examen en règle.
Drickel se tint à côté de la rampe, aussi protégé du vent que possible et, à l'aide de ses senseurs, détermina l'effectif du contingent qu'il allait devoir affronter.
Il y avait cinq Sauteplanètes de plus à l'intérieur de chaque vaisseau, mais un seul était armé.
- Formidable puissance de feu, se dit-il. Je parie que tout cela est pour moi.
Il éclata de rire et le vent emporta le bruit de sa voix.
Ils ne l'attraperaient jamais. Il était le meilleur vigile du Bunker. Personne n'avait jamais réussi à le déjouer.
Personne.
Et il avait à son actif plus de deux cent cinquante missions réussies.
Ces gens-là ne le déjoueraient pas non plus. La quantité d'armes qu'ils avaient apportées attestait de leur nervosité. Autant de gardes et autant d'armes signifiaient que les Sauteplanètes avaient peur de lui. Ou, à tout le moins, qu'ils étaient inquiets. Et c'était exactement ce que voulait Drickel.
Qu'ils soient inquiets.
Avec son bras valide, il changea son sac d'épaule. Les Sauteplanètes allaient assister à un vrai spectacle. Drickel disposait de vingt coussins anti-gravité et d'un nombre incalculable de disques plus petits. Il avait hâte de voir comment ces Sauteplanètes réagiraient quand cinq vieilles épaves flotteraient dans les airs en même temps.
Il abrita du mieux qu'il put son visage et traversa l'espace dégagé. Il protégeait aussi sa hanche contusionnée - la poudre avait atténué la douleur, mais ne l'avait pas complètement enlevée - et il devait lutter contre les bourrasques plus violentes du vent. À mesure qu'il marchait, Drickel sortit quelques-uns des coussins de son sac. Quand il atteignit l'épave qui lui avait servi pour sa première prestation, il posa les coussins précisément aux mêmes endroits sur la carène. La vieille carcasse se trouvait juste à côté de l'un des vaisseaux que démontaient les Sauteplanètes. Un garde s'en servait pour s'abriter du vent.
Après avoir placé les coussins, Drickel se glissa derrière le garde et lui pinça l'oreille droite. L'homme virevolta, l'arme prête à faire feu. Drickel leva les mains, comme si le Sauteplanètes l'avait capturé. L'autre regarda les alentours, l'air effaré, puis secoua la tête et se gratta l'oreille avant de se concentrer de nouveau sur sa faction.
Drickel lui tira une seconde fois l'oreille et, pris de fou rire, continua vers le vaisseau suivant pendant que la sentinelle cherchait frénétiquement quelque chose qu'elle était incapable de voir.
Drickel plaçait quatre coussins de plus sous la coque d'une autre épave quand un miroitement attira son regard. Deux hommes apparaissaient dans les dernières étincelles d'un faisceau de téléporteur. Ils se matérialisaient dans l'espace dégagé devant la navette temporelle encore en état de fonctionner.
Ces hommes étaient couverts de poussière - leurs uniformes étaient gris - et ils portaient un masque. Le vent les débarrassa instantanément de toute la poussière. Le premier homme arracha son masque et laissa le vent l'emporter. L'autre enleva le masque, le plia calmement et le glissa dans sa poche.
C'étaient ce vieil Oreilles-pointues et son compagnon à la peau pâle.
La gorge de Drickel se noua. Ils arrivaient manifestement des anciennes cavernes du Contrôle. S'ils avaient vu les empreintes de ses pas, ils savaient qu'il n'était pas un fantôme. Puis une idée encore plus funeste lui traversa l'esprit. Et s'ils avaient trouvé la navette ?
Pour la seconde fois, un sentiment d'urgence le saisit.
S'il ne réagissait pas très vite, cette mission risquait d'échouer. Et il ne voulait pas penser aux conséquences.
Drickel claudiqua vers la troisième épave et se hâta d'y placer les coussins. Trois épaves flottant dans les airs devraient suffire. Il n'avait pas le temps de monter jusqu'à cinq.
Quand il eut terminé, il se redressa sous la dernière navette. Le sable était piquant comme de petits éclats de glace. Il tira la télécommande de son sac et enregistra les données relatives au premier vaisseau qui s'éleva lentement à trois mètres du sol.
La sentinelle, sous le vaisseau, hurla et courut se réfugier dans l'espace dégagé, l'arme prête à tirer. Ses yeux étaient écarquillés. Il continua de crier jusqu'à ce que les autres se retournent.
- Jusqu'à présent ça marche, se dit Drickel.
Il activa rapidement les commandes du second vaisseau et le fit flotter à une dizaine de mètres du revêtement. À cette hauteur, les vents étaient plus violents et le vaisseau plongea. Drickel ajusta le dispositif anti-gravité et rétablit l'équilibre du vaisseau.
La rampe brisée cognait sous la carène avec de terribles grincements que le vent amplifiait. Deux gardes montrèrent du doigt la nouvelle épave et s'en éloignèrent au pas de course.
Oreilles-pointues sortit son senseur et étudia calmement le phénomène. Son compagnon à la peau claire observa pendant un moment, les mains sur les hanches et l'air stupéfait. Puis il sortit lui aussi ses senseurs et prit position en face d'Oreilles-pointues, juste de l'autre côté de la navette. Les deux hommes pointaient leurs instruments sur les vaisseaux fantômes, puis les promenaient sur toute la zone, de toute évidence gour tenter de repérer Drickel.
- Allez-y, dit Drickel tout haut. Trouvez-moi, si vous en êtes capables.
Il activa le troisième ensemble de coussins anti-gravité installés sur la navette au pied de laquelle il se trouvait et la laissa s'élever de deux mètres. Elle aussi tangua légèrement dans le vent mais resta stable, avec sa rampe qui touchait toujours le béton à moins de trois mètres de Drickel.
Les gardes avaient l'air vraiment désarçonnés maintenant.
Trois épaves flottaient autour d'eux sans raison. Les Sauteplanètes étaient désorientés, mais après un moment leur discipline et leur sang-froid impressionnèrent Drickel. Ils tenaient tous leurs armes prêtes à faire feu sur les vaisseaux fantômes. Mais se contentaient d'observer et d'être vigilants.
- Un public difficile, se dit le vigile.
Il se retourna pour voir ce que faisaient les deux hommes équipés de senseurs. Oreilles-pointues s'était rapproché de l'endroit où se trouvait Drickel et examinait la navette qui flottait au-dessus de lui. Après un moment, il agita la main vers son compagnon à la peau pâle pour lui indiquer de venir le rejoindre. L'autre hocha la tête.
Sans diriger son senseur vers rien, Oreilles-pointues y programma quelques données puis leva les yeux, comme s'il s'attendait à ce que quelque chose se passe.
Et quelque chose se passa.
À l'instant précis où Oreilles-pointues leva les yeux, un petit indicateur sur la télécommande de Drickel clignota.
Il vérifia. Le contact entre les coussins anti-gravité venait d'être coupé et ils s'éteignaient.
Drickel poussa un juron et se précipita, oubliant la douleur à sa hanche.
Une bourrasque de vent frappa la navette en même temps que les dispositifs anti-gravité se désactivaient. Drickel entendit un mugissement de tempête au-dessus de lui.
Quand la première jambe de train heurta le sol, Drickel avait réussi à faire un pas complet. Mais ces vieilles jambes de train n'avaient pas été construites pour tomber si vite de si haut. Même neuves, elles n'auraient pas résisté au poids de la navette après une chute de deux mètres.
Le seul espoir de Drickel était de se dégager de sous la carène.
Il y parvint, mais pas comme il aurait voulu.
Il avait réussi à faire un pas de plus quand la jambe de train la plus éloignée se fracassa dans un vacarme de mille coups de canon simultanés. Des éclats de métal du dispositif d'atterrissage le bombardèrent comme du shrapnel.
Drickel avait l'impression de courir sous l'eau.
Il avait l'impression que le temps ralentissait, même si ce n'était qu'une impression.
Un pas de plus.
Un pas de plus et il ne serait plus sous l'épave. Il réussit à faire la moitié de ce pas quand la jambe de train la plus proche vola en éclats.
Il ressentit la secousse comme l'explosion d'une bombe juste à côté de lui.
Puis l'impact le terrassa, projeta son souffle hors de ses poumons et l'envoya voler dans les airs.
Voler.
Voler.
Voler loin de la navette qui se fracassait sur le béton. Par bonheur, le noir envahit Drickel avant qu'il ne retombe sur le sol.

CHAPITRE XIX

Le capitaine Janeway était debout à côté de l'enseigne Hoffman dans la salle de téléportation. Les doigts habiles d'Hoffman ramenaient les derniers membres de l'équipe : Carey, Tuvok et Paris. Les autres avaient déjà été téléportés à bord - dont un à l'infirmerie. Le médecin holographique s'était plaint du manque de préavis.
Quand les trois derniers hommes se matérialisèrent, Janeway comprit pourquoi Tuvok avait suggéré qu'ils se rencontrent en salle de téléportation plutôt que sur la passerelle. Carey avait les joues rougies par le vent et était un peu sale d'avoir travaillé sur la vieille navette, mais il semblait relativement en forme.
Du moins comparé à Paris et à Tuvok.
On aurait dit qu'ils venaient de ramper hors des décombres d'un bâtiment effondré après un tremblement de terre. Ils étaient couverts d'une poussière si épaisse que l'on ne devinait plus la couleur de leurs uniformes et que leurs visages en étaient enduits. Seuls leurs yeux restaient visibles. Et le blanc des yeux de Paris était si rouge qu'ils avaient l'air en sang, tandis que la troisième paupière de Tuvok était plus qu'à moitié fermée.
- J'espère que tout s'est bien passé dans les cavernes, dit Janeway.
- Oui, dit Paris, à part l'agression de millions d'années de poussière accumulée.
- Une poussière d'une centaine de milliers d'années à peine, précisa Tuvok. Je doute que nous ayons été capables de marcher si ...
- De toute manière, capitaine, dit Paris, nous allons bien. On ne peut pas en dire autant de l'enseigne Berggren.
- L'infirmerie nous a informés qu'il avait été coupé par du shrapnel, dit Janeway. Il s'en tirera. Mais je voudrais savoir exactement ce qui s'est passé.
- Notre fantôme a vraisemblablement décidé que
- nous avions besoin de voir voler plus d'une épave en même temps, dit Tuvok. Il utilisait des coussins antigravité activés par une télécommande. J'ai bloqué le signal et les vaisseaux sont retombés sur le sol.
- Les écrasements étaient spectaculaires, ajouta Paris.
Le vacarme était tel que vous auriez pu l'entendre d'ici.
Tuvok ignora les commentaires du pilote. Janeway réprima un sourire. Il était évident que Paris interrompait le Vulcain juste pour l'agacer. Cela ne marcherait pas. Tuvok ne s'énervait jamais.
- Si nous fouillons les débris, nous retrouverons ces dispositifs, dit Tuvok. Mais j'ai peur que nous ne retrouvions pas notre fantôme. Logiquement, il aurait dû essayer un autre stratagème après les écrasements. Mais nous sommes restés à la surface une bonne dizaine de minutes de plus et il ne s'est rien passé.
- Avez-vous une hypothèse, monsieur Tuvok ?
- Il est peut-être blessé. Ou mort.
L'enseigne Hoffman poussa un petit cri à côté de Janeway. Janeway la regarda. Torres et Hoffman avaient travaillé ensemble sur certains projets spéciaux à !'Ingénierie. Elles étaient devenues de grandes amies.
Hoffman savait, comme tous les autres, que le fantôme était leur meilleure chance de découvrir comment ramener l'équipe d'exploration.
- Poursuivez, Tuvok, dit Janeway.
- J'ai repéré le signal émis par la télécommande dans un endroit situé sous l'une des navettes écrasées.
- Aucune trace du corps ?
- Non, répondit Tuvok. Mais même blessé et proche de nous, nous pourrions ne pas l'avoir vu.
- Si ce fantôme se trouvait sous le vaisseau quand il est tombé, dit Paris, il faudrait que ce soit une personne tout à fait extraordinaire pour s'en être dégagé. L'épave n'était qu'à quelques mètres dans les airs.
- Alors comment proposez-vous de le retrouver ? demanda Janeway.
- La chaleur, capitaine, dit Tuvok. Un blessé ne bouge pas beaucoup. Le corps émettra une aura de chaleur que je devrais repérer.
- Si le fantôme est mort, cela ne marchera pas, dit Carey qui intervenait pour la première fois.
- Je sais, dit Tuvok. Mais s'il est mort, nous n'avons pas besoin de le retrouver.
- Nous allons essayer, dit Janeway. Paris, êtes-vous capable de l'aider ?
- Oui, répondit Paris.
Janeway faillit rire de son air. Il était évident que retourner à la surface de la planète était la dernière chose dont il avait envie. Mais tant que Kim manquait à l'appel, il y retournerait aussi souvent qu'il le faudrait. C'était l'un des nombreux traits de caractère que Janeway admirait chez Paris.
- Bien, dit-elle.
Tuvok s'écarta un peu et tapa son commbadge pour obtenir l'équipement dont il avait besoin.
- Comment progresse l'étude des épaves ? demanda Janeway en se tournant vers Carey
- Cela marchait bien jusqu'à tout ce brouhaha. Nous n'avons rien trouvé de certain encore concernant le mode de fonctionnement de ces machines à voyager dans le temps, mais nous stockons les plaques métalliques de l'intérieur des vaisseaux dans le Hangar du Pont deux. Elles nous serons très utiles comme matériaux bruts pour fabriquer des pièces de rechange.
- Bien, dit Janeway. Continuez. Regroupez vos équipes et téléportez-vous à la surface. Je veux que vous poursuiviez votre travail. Mais aidez Tuvok et Paris chaque fois qu'ils en ont besoin. Retrouver le fantôme est une priorité. Compris ?
- Compris, capitaine.
- Nous sommes prêts, dit Tuvok.
Paris et le Vulcain embarquèrent sur la plate-forme de téléportation, alors que Carey s'en allait rassembler ses équipes d'ingénieurs. Paris leva les mains pour protéger ses yeux du vent de sable.
Tuvok se tenait debout, l'air stoïque.
- Bonne chance, dit Janeway quand le faisceau les dématérialisa.
Elle espérait qu'ils retrouvent ce fantôme. Elle ne voulait pas avoir à se fier sur Kjanders pour tout.
Ils n'avaient pas dormi du tout. Torres, Kim et Neelix n'avaient pas fermé l'œil depuis la dernière visite de Rawlik. Ils avaient grignoté le snack qu'il leur avait apporté et discuté des choix qui s'offraient à eux. Il devait exister un moyen de déjouer cette culture de voyageurs temporels. Mais Torres ne l'avait pas encore trouvé.
Elle avait dit un jour à un ami qu'elle était capable de trouver les failles de toutes les bureaucraties. Et cela avait toujours marché, sauf dans deux cas. Starfleet et, aujourd'hui, Alcawell. Starfleet lui avait permis de s'en aller - elle était partie en cassant la baraque, puisque c'était son style - mais elle avait quand même pu continuer sa vie.
Alcawell était déterminée à lui prendre même sa vie. Rawlik était maintenant leur seul espoir.
Et si leur seul espoir était le chef des bureaucrates d'une bureaucratie qui s'enorgueillissait de ne jamais déroger à ses règlements, leur situation était vraiment désespérée.
- J'aimerais qu'il y ait des fenêtres, dit Kim. Rawlik nous a dit qu'il parlerait au Conseil dans la matinée, mais comment savoir si c'est le matin ? Nous ignorons même si les journées sur cette planète ont vingt-quatre heures.
- Ou s'ils ajoutent continuellement des heures à la fin de chaque journée pour avoir le temps d'inventer de nouveaux règlements, dit Neelix en se recouchant dans le divan. Je n'ai même pas salué Kes comme il faut. Je pensais que j'allais revenir vite. Cela prouve qu'il faut toujours s'attendre à l'inattendu.
- Là d'où je viens, c'est un lieu commun, dit Kim.
- Les lieux communs sont des lieux communs parce qu'ils contiennent une part de sagesse, dit Neelix.
- Les lieux communs sont des lieux communs, dit Torres, parce que les gens les utilisent à tort et à travers.
- Je parie que, sur Alcawell, mon lieu commun n'en est pas un, dit Neelix.
- Non, dit Kim. lei, ils prévoient l'inattendu et le contrecarrent.
Torres regarda Kim. La peur semblait l'avoir quitté. De longues heures d'inaction forcée ont souvent cet effet sur certaines personnes. Et Torres ne devait pas oublier non plus à quel point il était fort. Ils avaient déjà fait face à la mort ensemble. Et, à l'époque, toutes les chances étaient contre eux aussi.
Pourtant ils avaient trouvé une solution.
Sur Alcawell, les solutions créaient toujours d'autres problèmes.
La porte s'ouvrit et Rawlik entra avec le plateau de leur déjeuner. Torres plissa le nez quand il le déposa sur un tabouret. Un assortiment de pâtisseries qui ressemblaient à de la purée de betterave mélangée à du colorant alimentaire rouge vif et trois verres d'une boisson violette de la même couleur que les cheveux de l'assistante de Rawlik.
Torres fit semblant d'ignorer la nourriture, même si son ventre gargouillait.
- Les audiences sont terminées ? demanda-t-elle. Rawlik prit une des pâtisseries et en avala une bouchée.
Il la mastiqua et l'avala avant de lui répondre.
- Le Conseil siège toujours. Je me suis présenté devant lui il y a une heure de Temps réel et j'ai plaidé votre cause. Déjeuner ? demanda-t-il en présentant le plateau à Neelix.
- Bien, dit Neelix en prenant une pâtisserie et un verre. Si le Conseil siège toute la journée, ce ne sera pas notre dernier repas.
Kim prit son verre aussi.
- Vous savez, dit-il à Rawlik, il vaudrait mieux approvisionner la cuisine, comme vous l'a suggéré Neelix. Ainsi, vous n'aurez pas à interrompre vos plaidoiries pour venir nous porter à manger.
- Mes plaidoiries sont terminées, dit Rawlik. Neelix but une gorgée de son verre pour y goûter.
- C'est sucré, dit-il surpris.
Torres prit un verre pendant que Kim buvait le sien à petites gorgées.
- Ce n'est pas un goût que je connais, dit Kim. Torres but. Elle, au contraire, le goût lui était bien connu.
- Ma mère préparait une potion semblable, dit-elle.
Une spécialité klingonne appelée Yleq. Je l'appelais toujours Beurk. Mais cette boisson se buvait chaude.
- Voulez-vous que nous vous la réchauffions ? demanda Rawlik.
- Pas besoin, dit Torres en secouant la tête. Parlez-moi plutôt du procès. Dans combien de temps serons-nous fixés ?
- Bientôt, dit Rawlik.
Il fit les cents pas dans la pièce, exactement comme Torres les avait faits.
Neelix et Kim n'avaient pas touché aux pâtisseries, mais ils avaient tous les deux vidé Jeurs verres. Torres vida le sien aussi. Cela goûtait exactement comme du Vleq. Même si c'était sucré, cela n'étanchait pas la soif, mais donnait juste l'illusion de le faire. L'idée de pâtisseries après une boisson si sucrée lui donnait vaguement la nausée.
- Si le Conseil nous condamne, où logeons-nous l'appel ? demanda-t-elle.
- il n'y a pas d'appel, dit Rawlik d'une voix douce.
Le Conseil est l'autorité suprême. Je crains qu'il ne reste plus maintenant qu'à attendre.
- Bien, dit Neelix, en s'étirant sur Je sofa, j'ai appris que la sieste était le meilleur moyen d'attendre. J'ai toujours aimé les siestes. Parfois Kes me dit que je dors trop ...
Sa voix faiblit.
- Ouais, dit Kim en hochant la tête. Une sieste me semble une bonne idée.
- Ne faites pas la sieste, dit Torres à Neelix. Quand vous faites la sieste, nous avons toujours des ennuis.
Puis l'épuisement la frappa, elle aussi. Mais la sensation était un peu différente de celle d'un épuisement véritable. Cela semblait. .. plus agréable.
Ne faites pas la sieste. Quand vous faites la sieste ... Puis, loin dans son esprit, elle comprit ce qui se passait. Elle se lança sur Rawlik, mais les deux gardes s'étaient déjà mis en position.
- Vous nous avez empoisonnés !
- Il n'y avait pas d'autre moyen, répondit Rawlik en hochant la tête.
- Le Conseil ?
- Je suis navré.
Rawlik avait vraiment l'air triste.
Torres s'arracha de la prise du garde. Le mouvement l'étourdit.
- Je voulais mourir en me battant, dit-elle sans parvenir à articuler ses mots. Amener avec moi quelques-uns de vos salauds d'hurluberlus temporels.
Rawlik hocha la tête. Torres, à ce stade, discernait à peine son visage.
- Vous vous êtes battue, dit-il. Vous êtes les seuls dans , tout l'histoire de notre culture qui avez provoqué quatre Alertes temporelles.
Torres s'en moquait bien. Elle tomba à genoux à côté du sofa et saisit Neelix par les épaules. « Réveillez-vous ! » cria-t-elle. Elle avait entendu quelque part que les drogues étaient parfois inopérantes quand les victimes restaient éveillées. Mais son corps était lourd. Il refusait de bouger. « Réveillez-vous ! »
Elle se tourna vers Kim.
- Réveillez-vous !
Les yeux de Kim étaient entrouverts. Elle ne savait pas s'il respirait encore. Elle parvint à se relever.
- Je vais quand même mourir en me battant, dit-elle. Elle frappa l'air en direction de Rawlik. Il lui attrapa les poignets. Il n'en aurait pas été capable si elle avait été en pleine possession de ses moyens.
- Vous vous êtes déjà battue. Vos amis et vous avez tué cinq de mes hommes et en avez blessé cinq autres, dont un membre du Conseil, avant que nous n'options pour cette solution-ci et ne rétrogressions dans le temps.
Torres secoua les poignets pour se déprendre de sa prise. Sa torpeur augmentait.
- Est-ce que je dois en être heureuse ?
- Je suis vraiment navré, dit Rawlik.
- Vous savez, dit-elle, nous voulions juste rentrer chez nous.
Sa voix lui semblait distante, distante. Rawlik la glissa dans le sofa. Elle essaya de bouger, mais n'y parvint pas.
Elle voulait lui dire qu'il regretterait sa mort jusqu'à la fin de ses jours.
Elle voulait bondir de ce sofa et s'échapper de cet enfer.
Ses yeux se fermaient contre sa volonté, et elle lutta, et son combat devint intérieur, comme il l'avait toujours été.
Elle avait combattu la dualité de sa nature et avait survécu. Elle combattrait ceci.
Et elle le combattit. ..
Jusqu'à ce qu'elle n'en soit plus capable.

CHAPITRE XX

Paris ne penserait plus jamais que le sable était une matière inoffensive. Le vent était encore plus violent que lors de leur précédente expédition et le froid si rigoureux que ses gants thermiques ne protégeaient pas ses mains. Les grains de sable lacéraient sa veste et attaqueraient bientôt son uniforme. Quelqu'un lui avait dit un jour que le sable servait à fabriquer le verre. Maintenant il était tout disposé à le croire.
Tuvok et Paris transportaient de l'équipement. Carey les avait aidés, puis était parti superviser les équipes d'ingénieurs qui les avaient suivis à la surface d' Alcawell.
Tuvok était convaincu que la technologie du fantôme était sophistiquée au point qu'un simple tricordeur ne parviendrait pas à détecter la chaleur de son corps. Sinon ses instruments l'auraient déjà enregistrée, disait-il. Il avait donc amené un senseur élaboré, conçu pour le travail spatial délicat.
Il ferait l'affaire ici. C'est du moins ce qu'alléguait Tuvok.
Paris était fatigué des allégations. Il voulait de l'action.
Il voulait retrouver ce fantôme avant qu'il ne meure, avant de perdre la chance qu'il le conduise à Kim.
Tuvok fit un signe à Paris et, ensemble, ils transportèrent le senseur qui ressemblait à une antenne parabolique. En réalité, cet appareil n'était pas un senseur en soi. C'était le tricordeur de Tuvok qui remplissait la fonction senseur. Le réflecteur parabolique agissait comme calorimètre et amplifiait les signaux qu'il transmettait au tricordeur. Le problème, c'est que l'antenne mesurait un mètre et demi de diamètre et qu'il lui fallait une certaine stabilité pour en obtenir quelque lecture que ce soit. Paris se demandait bien comment quelque chose, et particulièrement une antenne parabolique, pouvait rester stable dans un vent pareil.
Tuvok finit de connecter son tricordeur à l'antenne, puis regarda Paris d'un air que le pilote n'aimait pas du tout.
- Stabilisez l'antenne, dit Tuvok. Nous commencerons par balayer la zone autour de laquelle nous avons trouvé la télécommande.
Le Vulcain avait ouvert le canal de communication de leurs commbadge pour qu'ils n'aient pas à crier dans les hurlements du vent.
Paris s'assit sur le sol et arc-bouta son torse contre le métal du réflecteur parabolique métallique. Il écarta les jambes pour les ancrer solidement à terre et laissa son dos agir comme stabilisateur. Puis il hocha la tête pour indiquer qu'il était prêt.
- Vous savez, dit Paris, je suis certain que l'ingénierie vous aurait donné un très bon trépied, si vous l'aviez demandé. Un trépied ne se plaindrait ni du vent ni du sable ni même de cet insupportable froid.
- Cette opération ne prendra qu'un instant, lieutenant.
- Un trépied ne se soucierait pas du temps que prend cette opération. Un trépied ...
- Se renverserait dans ces bourrasques, dit Tuvok en étudiant ses lectures pendant un moment. Déplacez l'antenne légèrement vers la gauche.
Paris bougea rapidement son derrière et ses jambes et s'arc-bouta de nouveau. Le revêtement était glacé et des grains de sable s'étaient infiltrés jusqu'à sa ceinture. La sensation de ces petits cristaux de roc contre sa peau était très désagréable.
- Un trépied, dit-il, aurait. ..
- Un trépied aurait le bon sens de se taire, dit Tuvok d'une voix neutre qui se voulait dépourvue de toute émotion.
Mais Paris sentait monter l'émotion du Vulcain. Ou peut-être l'imaginait-il seulement. Peut-être, dans les circonstances, l'assertion de Tuvok était-elle entièrement motivée par la logique.
Peut-être pas.
Paris avait peut-être finalement réussi à franchir la muraille épaisse des moyens de défense vulcains.
Il prit une profonde respiration et lutta pour se détendre un peu, malgré le vent, et sans le combattre pour autant. S'ils devaient scanner de la sorte tout le secteur, le travail serait très long. Il étira son dos douloureux, puis ajusta le réflecteur parabolique d'un autre degré et s'arc-bouta de nouveau.
Tuvok étudia ses lectures pendant un moment, leva les yeux vers où l'antenne était pointée, puis se replongea dans ses lectures.
- Je ne vous avais pas demandé de bouger l'antenne, dit-il, mais je suis content que vous l'ayez fait. Notre fantôme existe.
Il partit au pas de course vers la carcasse écrasée, les yeux toujours rivés sur son tricordeur. Paris prit le temps de placer l'antenne parabolique avec le réflecteur à plat contre le sable, de manière à ce que le vent ne l'emporte pas, puis se releva et se pressa de rejoindre le Vulcain.
Trente mètres plus loin, Tuvok ralentit et continua très lentement. À peu près au moment où Paris arriva à sa hauteur, le pied de Tuvok venait de heurter quelque chose. Le Vulcain était penché et ses mains se déplaçaient sur un objet invisible.
Paris se rapprocha et s'agenouilla sur le revêtement, en face de Tuvok. En y regardant de plus près, il aperçut de petits amoncellements de sable autour de quelque chose · sur le sol. Il n'y avait pas la moindre distorsion. Le dispositif d'invisibilité de leur fantôme était l'un des plus efficaces qu'il ait jamais vu.
Paris tendit la main et toucha du tissu. Sa main tâtonna dans le vide, mais après un examen plus minutieux, il se rendit compte que le vent de sable contournait un espace d'à peu près la taille d'un être humain. Paris déplaça sa main et trouva ce qui semblait un bras.
- Il est toujours vivant, cria Tuvok pour couvrir le vent.
Le soulagement envahit Paris, mais il s'efforça de rester le plus calme possible. Le fait que le fantôme soit vivant ne signifiait pas qu'ils retrouveraient Kim et les autres. Il tapa son commbadge.
- Voyageur. Trois à remonter directement à l'infirmerie.
- Monsieur, mes instruments n'en indiquent que deux.
La voix d'Hoffman était à peine perceptible dans le vent.
Paris enleva son communicateur et l'épingla sur le fantôme. Le commbadge était en suspens au-dessus du sol.
- J'ai accroché mon commbadge au troisième corps.
Allez-y !
Le téléporteur éteignit le vent comme s'il coupait une mauvaise musique dont quelqu'un aurait poussé le volume à fond. Quand ils se matérialisèrent sur le plancher de l'infirmerie, Paris se rendit soudain compte que le vent de sable avait meurtri et engourdi certaines parties de son corps.
L'infirmerie était vide. Il n'y avait que l'enseigne Berggren endormi, les mains bandées, dans une des couchettes. Il avait la bouche ouverte et ronflait légèrement. Leur arrivée ne l'avait apparemment pas dérangé.
- Initiez le programme médical d'urgence, dit Tuvok. Le docteur Zimmerman apparut sur le champ.
- Quel est le problème ? demanda-t-il d'une voix monocorde, presque ennuyée.
- Nous avons un blessé grave, dit Paris.
- Vraiment ? demanda le docteur Zimmerman en regardant tout autour de lui.
Tuvok ignora le médecin et tapa son commbadge.
- Capitaine, nous avons ramené notre fantôme à bord. Il est à l'infirmerie.
- J'arrive.
La réponse laconique de Janeway emplit le local.
- Fantôme ? dit le docteur Zimmerman. Je ne suis programmé que pour soigner des êtres qui possèdent un corps.
- Hissons-le sur un lit diagnostiqueur, dit Paris. Tuvok hocha la tête. Paris glissa ses mains sous le fantôme et parvint à l'agripper. Tuvok, de l'autre côté, fit pareil.
- Il n'y a personne entre vous deux, dit le docteur Zimmerman.
- Prêt ? demanda Tuvok en regardant Paris.
Paris était aussi prêt qu'on pouvait l'être quand on soulevait un fantôme pour la première fois de sa vie.
- Prêt, répondit-il.
- Allons-y, dit Tuvok.
Ils levèrent ensemble la masse pesante du corps invisible et le transportèrent vers un des lits.
- Il faut que je me rafraîchisse la mémoire concernant le traitement des hallucinations collectives, dit le docteur Zimmerman.
L'effort faisait grogner Paris. Le fantôme était lourd.
Tuvok et lui vacillaient sous son poids.
- Ma programmation en matière de soins psychologiques est limitée. Cependant, si vous n'aviez pas objection à vous étendre sur un de mes lits diagnostiqueurs, je pourrais vérifier si vos hallucinations ont un fondement physique.
Quand Paris retira ses mains du dos du corps invisible, il sentit autour de la poitrine du fantôme une grosse et large ceinture.
- Ses commandes y sont peut-être logées, dit-il. Tuvok tâta l'air au-dessus du milieu du corps avec d'infinies précautions, puis retira ses mains au moment où Janeway franchit la porte. Elle se dirigea directement vers le lit qui se trouvait entre Tuvok et Paris et en contempla la surface vide.
- Fascinant, dit-elle.
- Pas une autre hallucinée, dit le docteur Zimmerman en roulant des yeux.
- Effectivement, capitaine, dit Tuvok. Son bouclier bloque même la plus grande partie de la chaleur de son corps. Un système d'invisibilité très sophistiqué.
- Ou de changement de phase, dit Janeway.
Le docteur Zimmerman s'avança soudain. il venait apparemment de comprendre après avoir entendu les mots « invisibilité » et « changement de phase ».
- Essayez-vous de me dire que mon patient est invisible pour le moment ? demanda-t-il.
- Oui, rétorqua Paris d'un ton brusque. Soignez-le, voulez-vous ? Nous n'avons aucune idée de l'état physique de cette personne.
- Dégagez, dit le docteur Zimmerman. Laissez-moi faire. C'est moi le médecin ici.
Tuvok ne bougea pas.
- Le lieutenant croit que les commandes pourraient se trouver dans la ceinture du fantôme, dit-il. C'est aussi mon avis. Mais il est peut-être dangereux d'y toucher. Nous ne savons pas ce que nous faisons.
- Pour parler clair, jappa le docteur Zimmerman, vous êtes sales comme des cochons. Vous traînez un patient invisible dans mon infirmerie et vous le couvrez de poussière. Vous aggravez les problèmes de ce blessé. Je ne veux plus vous avoir dans mes jambes.
- Donnez-leur une minute, docteur, dit Janeway.
- Si cette créature est gravement blessée, dit le docteur Zimmerman, nous n'avons pas une minute à perdre.
- Pourquoi ne pas lui retirer la ceinture ? demanda Paris.
- Le risque me semble acceptable à ce stade, dit Janeway, après avoir réfléchi quelques instants.
Paris fit courir ses doigts sur la surface dure et irrégulière de la ceinture jusqu'à ce que sa main atteigne ce qui semblait une boucle. Il la tâta un moment et se rendit compte qu'il s'agissait d'une boucle de ceinture tout à fait ordinaire. Rien de spécial. Une boucle conçue pour parvenir à enlever très vite la ceinture, en cas d'urgence.
- J'espère que vous ne touchez aucune plaie vive, dit le docteur Zimmerman. Les risques d'infection seraient élevés.
- Prêt ? demanda Paris en regardant Janeway.
- Allez-y, monsieur Paris.
Le pilote tira sur le fermoir de plastique rigide et un petit bruit sec se répercuta dans l'infirmerie. L'enseigne Berggren ronfla dans son sommeil, toussa et se tourna. Un corps apparut soudain sur le lit diagnostiqueur et Paris vit le bout de la ceinture qu'il tenait à la main.
Le corps était celui d'un homme costaud comme un guerrier klingon. Il avait des cheveux orange et des muscles très développés. Son menton était proéminent, comme celui de Kjanders, et son front étroit. La peau de son visage, comme celle de Paris, portait les marques et les brûlures du sable et du vent.
L'homme avait un bras en écharpe et un bandage de fortune autour d'une de ses épaules. Il était vêtu d'un survêtement noir. Ses yeux étaient très écartés dans son visage et son nez était pointu. il portait des gants noirs à huit doigts. La large ceinture de plastique noir ressemblait à un tableau de bord muni de poches. De petites lumières orange y clignotaient et, juste à y jeter un coup d'œil, Paris était persuadé que cette ceinture avait beaucoup d'autres fonctions que la simple commande du bouclier d'invisibilité.
- Nous avons affaire à un professionnel, dit Tuvok après avoir regardé le fantôme pendant un bout de temps.
- Il semble bien, dit Janeway.
Elle se redressa et fit signe au docteur Zimmerman de s'approcher.
- Qu'est-ce qu'il a ? demanda-t-elle.
- À part son intense désir de ne pas être vu, dit le docteur Zimmerman, je n'en ai pas la moindre idée. Faites-moi un peu de place et je vous le dirai.
Paris et Tuvok reculèrent, tous les deux, et le docteur Zimmerman scanna l'extraterrestre.
- Il souffre d'une commotion et d'une grave entorse à l'épaule. Il a trois côtes brisées et une omoplate écrasée. Le vêtement qu'il porte l'a apparemment empêché de saigner à mort. il vivra.
- Dans combien de temps sera-t-il possible de lui parler ? demanda Janeway.
- Dans une heure.
Le docteur Zimmerman montra du doigt la ceinture qui pendait de part et d'autre du corps.
- Enlevez-lui cela, s'il vous plaît. Cet objet me semble beaucoup trop dangereux pour rester dans cette pièce.
Paris releva le corps de l'humanoïde et Tuvok enleva la ceinture et la drapa sur son bras.
Maintenant allez-vous-en, dit le docteur Zimmerman. Je vous appellerai dès qu'il se réveille. Et vous deux, ajouta-t-il en regardant Paris et Tuvok, vous n'êtes pas autorisés à revenir dans cet état.
- M'ordonnez-vous de prendre une douche ? demanda Paris.
Rarement dans sa vie, Paris avait été aussi heureux d'entendre un ordre.
- Jamais, dans toute ma carrière et dans toutes les carrières des médecins qui m'ont été incorporés, je n'ai vu personne d'aussi sale que vous, dit le docteur Zimmerman.
- Il nous ordonne de prendre une douche, dit Paris à Tuvok. En croyez-vous vos oreilles ?
- Le capitaine vous donne le même ordre, dit Janeway en souriant.
- Merci, capitaine, dit Tuvok.
Paris lui jeta un coup d'œil, puis le regarda de nouveau.
Le Vulcain avait vraiment l'air soulagé.

CHAPITRE XXI
Drickel ouvrit lentement les paupières et essaya de focaliser son attention sur l'ampoule lumineuse qui brillait au-dessus de lui. Il ressentait des élancements dans la tête et cette lumière piquait ses yeux comme de douloureuses petites aiguilles.
- Éveillé ? Parfait.
La voix était celle d'un homme et le ton était brusque.
Le mot « parfait » avait presque l'air d'un ordre.
Un visage flou apparut au-dessus de Drickel. Il lutta pour Je voir plus clairement mais n'y parvint pas. Le visage s'éloigna et Drickel essaya de le suivre. La douleur le fit gémir et il referma les yeux.
- Capitaine, dit la voix. Votre ex-invisible est réveillé.
Il devrait avoir de moins en moins mal dans les prochaines minutes et vous pouvez venir lui parler.
- Merci, docteur. J'arrive.
Drickel se rendit compte que cet homme que le capitaine avait appelé docteur avait raison concernant sa douleur. Elle diminuait. Il remua la tête vers l'avant et vers l'arrière. Les élancements s'étaient résorbés. Il ne subsistait plus qu'un mal sourd, beaucoup plus supportable que quelques instants plus tôt.
- Si vous restez tranquille pendant deux autres minutes, vous trouverez la vie beaucoup plus agréable.
- D'accord.
Drickel avait la voix rauque. Sa bouche était sèche et il avait du sable dans la gorge. Il ferma les yeux et resta couché sans bouger comme le médecin le lui ordonnait.
Il semblait bien qu'il se trouvait à bord du vaisseau des Sauteplanètes. Une perspective qui lui faisait un peu peur. Il avait du mal à imaginer qu'il était si loin de la surface de sa planète, et encore plus de difficulté à penser qu'il était dans l'espace. D'après tout ce qu'il en avait entendu, l'espace était un endroit extrêmement dangereux. Les Sauteplanètes étaient insensés d'y voyager.
Au moins, ils avaient des installations médicales. Ses dispositifs anti-gravité étaient tombés en panne et la vieille épave en s'écrasant presque sur lui avait dû détacher sa ceinture ou briser son bouclier d'invisibilité et c'est ainsi qu'ils avaient été capables de le repérer. Il était évident qu'il avait eu de la chance qu'ils l'aient trouvé. Même si ses blessures n'étaient pas été trop graves, il n'aurait jamais pu survivre dans ce froid et ce vent. L'équipement thermorégulateur ne protégeait pas indéfiniment.
Quelque chose siffla - un sifflement qui semblait provenir d'un objet manufacturé. Après le sifflement, Drickel entendit des bruits de pas. Les pas de trois personnes. Il ouvrit les yeux. La lumière l'éblouissait toujours, mais ne lui faisait plus mal. La douleur avait disparu. Il était même capable de voir clairement le plafond.
- Comment va-t-il ? demanda une voix de femme.
- Il vivra, dit le médecin.
Drickel se souleva sur un coude. Il portait toujours son survêtement mais n'avait plus sa ceinture. Et le vêtement avait été nettoyé. Il était propre comme il ne l'avait jamais été depuis que le vigile avait débarqué dans ce temps.
Les installations médicales avaient l'air aseptisées. Les couleurs dominantes étaient des bleu terne et des gris, sans doute des teintes qui soulageaient les Sauteplanètes. Des moniteurs et des commandes clignotaient sur les murs. Un homme dormait dans une autre couchette. Ses ronflements étaient discrets, mais présents.
Drickel leva les yeux vers les quatre Sauteplanètes.
Oreilles-pointues et son compagnon à la peau pâle le regardaient. De près, leurs traits avaient l'air délicats. Le regard d'Oreilles-pointues était attentif et son compagnon pâle arborait un léger sourire. Leurs vêtements n'étaient pas poussiéreux et dégageaient une faible odeur de savon.
Un homme chauve se tenait à côté d'eux. Il examinait Drickel à l'aide d'un petit scanneur. Pendant un moment, le regard du vigile s'attarda sur cet homme - pas de cheveux ! Déconcertant. Une chose impossible sur Alcawell. Impossible dans toutes les périodes qu'il avait visitées - puis Drickel réalisa qu'il dévisageait l'homme au scanneur et porta son attention sur la quatrième personne.
Elle était apparemment le capitaine dont il avait entendu la voix quelques instants plus tôt. Elle était plus mince et plus petite que les hommes qui l'entouraient, mais ses yeux bleu clair étaient intelligents et un air d'autorité se dégageait de son visage. Ses cheveux étaient d'un brun très morne. La couleur, cependant, lui allait bien. Même le rouge de son uniforme semblait plus vibrant que les autres couleurs qu'il avait vues dans cet endroit.
- Comment vous sentez-vous ? demanda-t-elle.
- Je suis vivant. Je présume que je le dois à vos hommes.
- Les lieutenants Tuvok et Paris vous ont trouvé, dit-elle en faisant un geste de la tête en direction d'Oreilles pointues et de son compagnon au teint clair. Lui, c'est notre docteur, ajouta-t-elle en montrant le troisième homme. Et je suis le capitaine Janeway. Vous êtes à bord du Voyageur, vaisseau stellaire de la Fédération.
Vaisseau stellaire ? Ils appelaient ces engins des vaisseaux stellaires. Le mot évoquait des ciels nocturnes remplis d'étoiles, l'air chaud de la jungle et les oiseaux qui gazouillaient dans les arbres. Ces êtres avaient donc un certain sens de la poésie.
- Heureux de vous rencontrer, capitaine, dit Drickel avant de s'adresser directement aux deux hommes. Merci de m'avoir sauvé la vie.
- Je vous en prie, dit Paris. Tuvok s'inclina légèrement.
- Nous avons besoin de vous poser certaines questions, dit le capitaine en se rapprochant de lui.
La voix du capitaine était cassante, directe et autoritaire. Elle était debout, les mains serrées derrière le dos, dans une position droite mais souple. Ses mouvements laissaient deviner une grande force physique.
- Allez-y, dit Drickel.
Si cet interrogatoire ressemblait à ceux du Contrôle, il valait mieux dire tout ce qu'il savait. Il ignorait si les Sauteplanètes avaient des règlements comme Alcawell, mais pensait que ce devait être le cas.
- Avez-vous objection à ce que je m'asseye d'abord ? Janeway regarda le médecin.
- Pourquoi mes patients sont-ils toujours si pressés de se faire du tort ? marmonna ce dernier.
- Docteur ? demanda Janeway.
- Je suis sûr que ce sera parfait, bougonna le docteur
Zimmerman. Je suis sûr qu'il vaudrait mieux que vous vous diagnostiquiez tous vous-mêmes. Au moins, vous avez fini par vous laver, tous les deux, dit-il en regardant Paris et Tuvok.
Drickel réprima un sourire et enleva ses pieds du lit pour pouvoir regarder les Sauteplanètes en face. Il tâtonna la taille de son survêtement. Elle lui semblait bizarre sans sa ceinture.
- Quelqu'un sait-il où se trouve ma ceinture ?
- Nous avons dû vous l'enlever pour vous rendre visible, dit Tuvok en hochant la tête. Comme cette ceinture commandait d'autres fonctions, dont certaines auraient pu être dangereuses, nous l'avons placée dans une des enceintes de confinement du Hangar cargo un.
- Elle fonctionnait toujours quand vous m'avez trouvé ? demanda Drickel, réellement surpris.
Si le dispositif d'invisibilité fonctionnait, comment avaient-ils réussi à le voir, malgré le bouclier ? Ces gens étaient encore plus déconcertants qu'il ne l'avait imaginé.
- Comment avez-vous ? ...
- Nous aurons tout le temps de vous l'expliquer plus tard, dit le capitaine, mais d'abord j'attends de vous des informations concernant les membres de mon équipe d'exploration. Je veux savoir où ils sont détenus et comment les ramener à bord du Voyageur.
Drickel entendit les mots, mais ne les comprit pas.
- Équipe d'exploration ?
- Peu de temps après notre arrivée, une navette à la surface d' Alcawell a accidentellement emporté trois membres de mon équipage, dit-elle. Cette navette est revenue quelques secondes plus tard avec, à bord, un certain monsieur Kjanders. il dit que mon équipage est prisonnier du Contrôle, quelque part dans le passé, et qu'il risque d'être exécuté. Je présume que vous travaillez pour ce Contrôle puisque vous avez essayé de nous effrayer et de nous chasser.
Drickel rejeta la tête vers l'arrière. Ainsi donc c'était cela I' Alerte temporelle dont avait parlé le rouquin. Drickel n'avait pas fait le lien. Tout son travail pour protéger cette navette n'avait servi à rien. Il était arrivé trop tard. Les Sauteplanètes l'avaient déjà déclenchée. Sa mission était un désastre du début à la fin.
Janeway l'observait attentivement. Derrière son regard insistant, il voyait clairement que le sort des membres de son équipage la préoccupait. L'inquiétude da capitaine le convainquit qu'il valait mieux tout expliquer.
- Je ne sais rien de votre équipe d'exploration, dit-il.
Et c'est vrai.
- Alors pourquoi essayiez-vous de nous effrayer et de nous chasser ? demanda Paris.
- Parce que c'est mon travail, tel que défini par les dispositions réglementaires du Code de la Vigile, numéros 00000 à 49 000, toutes sections et sous-sections confondues. Les vigiles s'assurent qu'aucun Sauteplanètes, ni d'ailleurs aucun autre être vivant, ne viole aucune période.
- Je déteste ce terme de « Sauteplanètes », marmonna Paris.
- Je travaille effectivement pour le Contrôle, poursuivit Drickel en ignorant Paris, mais au sein d'une unité très spéciale que nous appelons Je Bunker. Notre travail consiste à protéger des intrus les vieilles stations de navettes temporelles abandonnées. Je suis chargé de le faire dans cinquante périodes différentes.
- Votre race n'a pas juste abandonné cette période, dit
Tuvok. Elle s'est éteinte un moment donné ?
Drickel éclata de rire.
- Oh, non. En réalité, nous avons déménagé ...
- Messieurs, dit le capitaine. Tout cela est bien beau, mais les explications peuvent attendre jusqu'à ce que nous ayons récupéré notre équipe d'exploration.
- Votre équipe d'exploration est dans un très sale pétrin, dit Drickel. Permettez-moi de vous expliquer un certain nombre de choses.
Il se passa la main dans Je visage.
- Il est évident que mon malade se fatigue, dit le médecin. Laissez-le se reposer maintenant. ..
- Non, dit Drickel. Je vais bien. J'essaie juste d'imaginer comment résumer en quelques phrases des millénaires et des millénaires de réglementation.
Il plissa le front et regarda Tuvok.
- Vous êtes des êtres très évolués. Je présume que vous pratiquez le voyage dans le temps, dit-il.
- Certains des nôtres l'ont fait, mais de manière très rudimentaire. Nous préférons le voyage dans l'espace. Personne dans notre culture ne voyage dans le temps de façon régulière, dit Tuvok.
- Plus vous expliquerez, mieux ce sera. Voilà ce que veut dire Tuvok, précisa Paris.
- Dans la mesure où vos explications nous aident à retrouver mon équipe d'exploration, dit le capitaine.
- Et dans la mesure où elles ne vous épuisent pas trop, ajouta le médecin. Votre corps est peut-être très vigoureux, mais il a failli vous jouer un vilain tour aujourd'hui. Ne l'oubliez pas.
Drickel ne l'oubliait pas. Le temps était sans doute venu de recommander au Contrôle que les vigiles ne travaillent plus seuls. Il soupira. Cela voulait dire encore plus de règlements.
- Je vais commencer par vous expliquer pourquoi vous avez trouvé une planète vide, dit Drickel. Vous comprenez les paradoxes, mais il existe, dans le voyage temporel, un niveau par-delà le paradoxe. Un niveau qu'il nous a fallu des années à découvrir. .,
Il se recula sur le lit et croisa les jambes. Sa hanche semblait lui faire moins mal aussi. Le médecin fronça le front et lui jeta un coup d'œil presque menaçant. il avait l'air sinistre avec ce crâne nu.
- Il y a environ cent cinquante mille ans de Temps réel, dit Drickel, nos savants ont découvert une chose importante. À partir de chaque point de décision situé dans le Temps réel, deux, ou même plusieurs univers alternatifs se ramifient en fonction du nombre de solutions possibles. Le plus souvent, ces branches - ou ces univers parallèles - finissent par fusionner de nouveau comme l'eau d'un torrent autour d'un rocher. Mais d'autres fois, les branches forment des lignes ou des flux temporels distincts. Nous avons découvert comment franchir facilement les frontières entre ces lignes temporelles et en les franchissant nous avons découvert, sur cette planète, des millions et des millions de lignes temporelles inhabitées où notre race ne s'est jamais développée.
- Donc votre race a déménagé, dit Tuvok. Fascinant. Drickel sourit à Tuvok. il aimait ce vieil Oreilles-pointues. Cet homme comprenait vite.
- Ainsi, en ce moment de Temps réel, plus de deux cent milliards de membres de ma race occuperaient plus de huit millions de lignes temporelles parallèles.
- Je ne vois pas en quoi tout cela affecte mon équipe d'exploration, dit Janeway.
- Je vais vous l'expliquer, dit Drickel. Quand le Contrôle a découvert qu'il était possible de passer d'une dimension à une autre, le besoin de réglementer notre société est devenu impérieux. Nous avions déjà des réglementations très strictes concernant les voyages temporels, mais elles devaient maintenant protéger aussi les mutations dimensionnelles. Le voyage vers le futur est devenu plus dangereux et le Contrôle de plus en plus rigide.
- Vous êtes ici dans une autre dimension ? demanda le capitaine.
- Non, répondit Drickel. Ces navettes, à la surface d' Alcawell, ont été conçues avant que nous ne connaissions les univers parallèles. Les vaisseaux retournent dans le Temps réel du passé de leur univers propre. C'était une protection logique jadis. Mais les réglementations ont changé. Les membres de votre équipe d'exploration sont entrés dans une de nos navettes, sont partis dans le passé et ont involontairement enfreint la loi.
- Il est logique qu'une société comme la vôtre établisse des règles inflexibles concernant le temps, dit Tuvok.
- Mais nous ne faisons pas partie de cette société, dit Janeway.
- C'est vrai, dit Drickel. Mais les membres de votre équipage auraient pu avoir discuté de l'avenir d' Alcawell avec des Alcawelliens du passé. Le moindre remous dans un flux temporel est extrêmement dangereux. C'est pourquoi je m'efforce avec tant d'acharnement à éloigner les Sauteplanètes de nos vaisseaux.
- C'est très louable, dit Janeway, mais j'ai besoin de savoir si vous pouvez les libérer.
Ces gens étaient très intelligents. Les rumeurs qu'avait entendues Drickel à propos des Sauteplanètes étaient manifestement fausses. Il se sentit un peu embarrassé par les explications naïves qu'il venait de donner, comme s'il avait, sans le vouloir, fait insulte à leur intelligence.
- Il pourrait être possible de les libérer, dit-il. Il faut que je retourne à ma navette temporelle et me présente au rapport.
- La navette qui se trouve dans la caverne ? demanda Tuvok.
- Vous l'avez trouvée aussi ? demanda Drickel en regardant tout le monde. Vous êtes les seuls Sauteplanètes qui ont été plus forts que moi. Et, en plus, vous m'avez sauvé la vie, ajouta-t-il en secouant la tête. Je ne suis pas seulement impressionné. Je vous suis reconnaissant aussi. Il me paraît donc simplement logique d'essayer de sauver les membres de votre équipage.
Drickel remua légèrement ses clavicules et ses bras, déconcerté par l'apparente et totale guérison de son épaule.
- Docteur, quand me donnez-vous mon congé ?
- Il vous faut au moins deux jours de repos de plus pour être tout à fait en forme. Votre corps a besoin de temps pour récupérer. Votre physique est assez différent de celui des races consignées dans mes fichiers. Il est possible que je ne sois pas capable de détecter chez vous un début d'infection. Par mesure de sécurité, je vous ordonnerais de garder le lit pendant au moins une semaine, dit le médecin avant de soupirer et de jeter un coup d'œil à Janeway. Mais j'ai conscience que vous aussi, monsieur Drickel - comme tous mes autres patients, à l'exception de ce pauvre enseigne Berggren qui semble bien content à l'idée de continuer de ronfler pendant tout le reste de sa vie à l'infirmerie - vous êtes un homme très occupé et que vous n'avez pas le temps de faire attention à vous. Puisque c'est le cas ...
Le médecin se frotta les mains l'une contre l'autre, comme s'il se lavait les mains du sort de son malade.
- ... plus vite vous partirez, mieux ça vaudra.
- Tout ira bien, doc, dit Paris.
Janeway se rapprocha de Drickel.
- Nous sommes capables de vous téléporter directement à votre navette, dit-elle. Si vous n'y voyez pas objection, nous vous accompagnerons.
Drickel éclata de rire et descendit du lit.
- Je n'en attendais pas moins, dit-il avant de marquer une petite hésitation. Oh ! Et, capitaine ? Vous avez mentionné un dénommé Kjanders ?
- Il est arrivé par la navette qui a emporté les nôtres, répondit le capitaine en hochant la tête. il avait l'air vraiment éberlué de voir l'état de la planète quand il a débarqué.
- Il devait l'être, en effet, dit Drickel en riant. S'il s'agit du même Kjanders que celui dont j'ai entendu parler, c'est un criminel connu, recherché par le Contrôle. Je serais prudent.
Un sourire adoucit le visage du capitaine, son premier vrai sourire depuis que Drickel l'avait rencontrée.
- Nous l'avions deviné, dit-elle. Pour le moment, il s'imbibe de café dans notre mess des officiers. Nous le gardons sous surveillance constante.
Drickel secoua la tête, désarçonné de nouveau. Il valait mieux avoir ces Sauteplanètes comme amis. Il ne voulait certainement pas avoir à les affronter une autre fois.
- Quelqu'un veut-il éteindre mon programme, s'il vous plaît ? demanda le médecin.
- Programme médical d'urgence désactivé, dit Tuvok. Le médecin disparut.
Drickel, ébahi - complètement ébahi - pointa le doigt là où se tenait, un instant plus tôt, la silhouette du médecin.
- J'ai été soigné par un ...
- Un hologramme, dit le capitaine.
- Une créature invisible soignée par un médecin holographique, dit Paris. Cela me semble logique. Qu'en pensez-vous, Tuvok ?
- Je n'y vois rien d'étrange, dit Tuvok. Nous avons un médecin holographique et monsieur Drickel était invisible. Ce sont des choses qui arrivent.
Paris éclata de rire. Et le capitaine aussi. Drickel ne voyait pas ce qu'ils trouvaient, tous les deux, de si drôle. Apparemment, Tuvok non plus. Ces Sauteplanètes étaient des êtres pleins de talent, mais vraiment très étranges.

CHAPITRE XXII

Janeway resta sans bouger quand le faisceau du téléporteur la libéra. Paris et Tuvok l'avaient mise en garde contre la poussière qui était une vraie calamité dans les cavernes. Les deux hommes étaient arrivés avant Drickel et elle et tenaient déjà les lanternes à bout de bras pour illuminer la salle souterraine.
La poussière était épaisse et l'air, d'une sécheresse extrême, lui assécha sur le champ la bouche et le nez. Paris avait dit qu'il faisait plus chaud dans les cavernes qu'à la surface de la planète, mais il y faisait malgré tout très froid. Pas loin du point de congélation, estima Janeway.
Tout dans cette salle était enseveli sous la poussière.
Les lanternes ménageaient des halos de clarté dans le noir, sans parvenir à dissiper l'obscurité qui, par-delà, persistait toujours. De la poussière recouvrait les débris d'une vieille station de travail. Le seul équipement récent, installé contre une des parois de la salle, était un appareil vers lequel Tuvok et Paris dirigeaient déjà la lumière de leurs lanternes.
L'appareil, un engin individuel équipé d'un banc et d'un tableau de bord, n'était pas, comme le reste, enfoncé profondément dans la poussière.
- N'avancez pas trop vite, leur rappela Tuvok. Cette poussière est très fine et se soulève très facilement.
- Moi, je reste immobile ici et je fais le réverbère, dit Paris en levant très haut sa lampe.
Drickel et Janeway se regardèrent, puis s'approchèrent tous les deux de la navette temporelle. Les particules de poussière flottaient autour d'eux comme de microscopiques insectes.
- Bon sang, Tuvok, dit Paris en toussant. Le docteur devra nous prescrire une autre douche.
Janeway sourit.
Drickel se rapprocha de l'appareil. Sans s'asseoir, il toucha quelques boutons. Le nuage de poussière les rattrapa, Janeway et lui, et les enveloppa dans son tourbillon familier. Il en pénétra dans la bouche du capitaine. Ces particules avaient un goût alcalin. Janeway était contente que Tuvok les ait testées.
Drickel voûta le dos pour se protéger la bouche.
- Appel d'urgence. Mode prioritaire. Communication intrapériodique. Drickel à Noughi, conformément aux dispositions réglementaires 500 à 537 du Code de la Vigile, toutes sections confondues. Noughi, m'entendez-vous ?
Après un bref moment de silence, une voix de femme se fit entendre.
- Ici le Bunker de la Vigile. Réponse à l'appel d'urgence prioritaire au Contrôle, conformément aux articles 999 à 1500. Ici, Noughi. J'espère que vous avez de bonnes raisons de m'appeler, Drickel. J'en ai au moins pour un mois à citer toutes les dispositions réglementaires qui m'autorisent à vous répondre.
Janeway sentit ses cheveux se dresser dans le bas de son cou. Cette femme parlait depuis le passé avec la même facilité qu'elle communiquait, elle-même, avec le Voyageur. Elle entendait une voix vieille de trois cent mille ans.
- Sans doute bien plus qu'un mois, dit Drickel.
Il y avait quelque chose de taquin dans le ton du vigile. Flirtait-il ?
- Celui qui m'a envoyé ici s'y est pris trop tard, poursuivit Drickel. Plusieurs heures de Temps réel avant que j'apparaisse, les Sauteplanètes que je devais chasser avaient déjà perdu trois des membres de leur équipage qui se sont, semble-t-il, dirigés vers votre section.
- M'a tout l'air que c'est vous qui allez devoir remplir les rapports et porter plainte, Drickel, dit la femme avec un petit rire. Je vous enverrai à votre domicile les formulaires 7564.555 à 32,889.321. Ainsi, vous aurez de quoi vous occuper à votre retour, dit-elle avant de se taire un moment. Si c'est la raison pour laquelle vous avez placé un appel prioritaire d'urgence, je m'assurerai que vous ayez d'autres formulaires à remplir.
- Non, dit Drickel. J'ai quelques problèmes ici.
Qu'est-il arrivé à ces Sauteplanètes ?
- Ils ont transité par chez nous. Ensuite, Rawlik les a pris en charge. Il a passé trop de Temps réel sur leur cas. Le Contrôle lui a collé une réprimande. Dispositions réglementaires sur la dérogation série-S, articles 2A à 378, sous-section « Implication personnelle », parties I et 2. Vous connaissez ?
- Je connais, dit Drickel. On m'a déjà adressé la même réprimande.
Janeway avait perdu depuis longtemps le fil des numéros de tous ces textes réglementaires, mais elle se rendait compte que Drickel avait l'air déçu.
- Vous auriez dû voir ça, Drickel. Je comprends que Rawlik ait oublié les règlements, vous savez. Ces Sauteplanètes ont causé plus d' Alertes temporelles qu'aucun prisonnier avant eux, dans toute l'histoire d' Alcawell.
- En ont-ils provoqué une pendant que je passais en 889.
- Oui, et trois autres par la suite.
Drickel tourna légèrement la tête et sourit à Janeway.
- Alors, avec tout ce remue-ménage, ils sont toujours vivants, n'est-ce pas ?
Pas de réponse. Janeway retint son souffle.
- Navrée, Drickel. L'exécution a eu lieu il y a trois heures de Temps réel. Le rouquin me dit que les bureaucrates de la salle principale, là-bas, ne sont pas encore de retour au travail.
Janeway eut l'impression que quelqu'un lui assénait un coup de poing dans le ventre. Paris, à côté d'elle, avait le souffle court.
Torres. Kim. Neelix. Elle ne parvenait pas à croire qu'ils étaient morts. Elle n'y parvenait tout simplement pas.
Paris poussa un grognement et sa lampe oscilla. Tuvok resta impassible. Drickel leva un doigt comme pour leur indiquer à tous d'attendre.
- En êtes-vous certaine, Noughi ? Parfois l'ordre est donné, mais il faut plusieurs jours avant qu'on l'exécute.
- Plusieurs jours ! s'exclama Noughi. Trois semaines.
Le contrôle a dû recommencer plus d'une dizaine de fois et il a fallu tout un comité pour venir à bout de ces gens. Finalement, Rawlik a été obligé de rétrogresser dans le passé pour les empoisonner.
- Oh, misère ! dit Drickel. Et ils pensent quand même lui coller une réprimande pour implication personnelle ?
- Je crains que oui, dit la femme. Écoutez, si nous continuons de parler de tout ça plus longtemps, nous aurons trente formulaires de plus à remplir.
- D'accord, dit Drickel. Gardez les formulaires sous la main. Il se pourrait que j'aie à vous rappeler bientôt.
- Merveilleux, dit la femme.
Il y eut un flash de lumière et sa voix s'éteignit.
Drickel appuya sa main contre la navette et posa son front contre son bras. Puis il se redressa.
- Je suis navré, dit-il. Vraiment navré.
Janeway relâcha l'air qu'elle gardait dans ses poumons. Elle avait espéré de meilleures nouvelles. Elle se détourna du vigile et se dirigea lentement vers la porte. La lumière des lanternes jetait des ombres dans le tunnel envahi par la poussière. Trois séries d'empreintes de pas disparaissaient dans le noir. Elle se dit que cette image était l'illustration parfaite de ce qu'elle vivait.
Elle était incapable d'accepter que les membres de son équipage soient morts. Pas ainsi. Toute cette affaire était trop bête.
Si elle les avait ramenés de la navette plus rapidement ou si elle avait envoyé plus vite une autre équipe dans le passé, ils seraient peut-être toujours vivants. Il y avait tellement de « si », tellement de conditionnels sur lesquels elle voulait revenir et qu'elle voulait changer. Tellement de choses qu'elle ferait différemment, si seulement elle en avait encore la chance.
Alerte temporelle. Rétrogression dans le temps, comme Kjanders l'avait appelé. Elle était debout quelque part trois cent mille ans après l'exécution de son équipe d'exploration. Quelle différence pouvaient faire quelques trois brèves heures de plus ou de moins ?
Janeway virevolta sur elle-même avec une telle brusquerie qu'un nuage de poussière s'éleva et tourbillonna autour d'elle. Elle la chassa de son visage et s'avança vers l'espace dégagé.
- Expliquez-moi ce qu'elle voulait dire par Alerte temporelle, demanda-t-elle.
Drickel eut l'air sur ses gardes pendant un moment.
- Ah, grands dieux ! s'écria Paris. Nous venons de perdre trois des meilleurs membres de notre équipage. Répondez donc aux questions du capitaine.
- Nous appelons Alerte temporelle, dit Drickel en haussant les épaules, l'envoi par le Contrôle d'une force ou d'une personne dans un passé assez proche pour empêcher un événement de se produire. Cette procédure est rarement utilisée. Provoquer une Alerte temporelle est un délit passible de mort. Votre équipe en a provoqué quatre, en plus de la première infraction de niveau huit cents. C'est absolument sidérant ! Vous avez des collaborateurs très talentueux, capitaine.
- Elle avait des collaborateurs très talentueux, dit Paris.
La lumière de sa lanterne tremblait.
- Tom, dit Janeway d'une voix douce qui, tout en trahissant la compassion qu'elle éprouvait, donnait aussi à Paris l'ordre de se taire.
- Monsieur Drickel, dites-moi pourquoi les Alertes temporelles sont si rares.
- En plus du risque évident de créer un paradoxe temporel, dit Drickel en jetant un coup d' œil à Tuvok, chaque rétrogression fait naître une nouvelle ramification temporelle et une autre dimension se crée à partir du point dans le temps où l'action a été changée. Idéalement, cette nouvelle dimension est si peu différente de la première que cela ne change rien pour la société.
- Et si cela change quelque chose ?
- Alors il se crée un autre flux temporel, dit Drickel, et plus de gens pourraient, à terme, gagner les nouvelles dimensions du futur.
Janeway hocha la tête. Son idée se concrétisait petit à petit.
- Mais il ne se produira rien de pire ? demanda-t-elle. Drickel eut l'air perplexe.
- Non, à moins de créer un paradoxe temporel. Ou dans les cas les plus graves, une boucle temporelle permanente où les personnes impliquées sont condamnées à répéter le même événement à l'infini. Mais la rétrogression s'opère d'habitude dans des espaces temporels tellement brefs que de tels accidents arrivent rarement.
- D'accord, dit Janeway.
Elle retraversa lentement la salle. Son uniforme et son corps étaient couverts de poussière grise, collante et désagréable. Elle s'arrêta à côté de Drickel, plaça ses mains sur ses hanches et leva les yeux vers lui.
- Vous disiez vouloir nous aider. En voici l'occasion.
Êtes-vous capable de remonter le temps avec votre navette juste le nombre d'heures qu'il faut pour que j'avertisse Torres et les autres de ne pas embarquer dans le vaisseau qui les a emportés ? demanda-t-elle en montrant l'appareil du doigt.
Drickel devint livide au point de mériter le qualificatif de fantôme. Ses traits dans la lumière de la lanterne et la poussière en suspens semblaient presque ceux d'un revenant.
- Cela créerait deux univers, dit-il. Le premier dans lequel les membres de votre équipage sont morts et vous poursuivez votre voyage, et le second dans lequel ils sont vivants.
- Du simple fait de poser cette question, capitaine, vous avez créé d'autres univers, dit Tuvok. Dans l'un de ces univers, Drickel dit non et dans l'autre il dit oui.
Janeway hocha la tête. Tuvok avait raison, bien sûr. Sa question avait créé un univers parallèle. Il fallait qu'elle essaie de s'y prendre autrement.
- L'exécution de Torres et de nos amis aura-t-elle des impacts à long terme sur votre société ? demanda-t-elle.
Drickel réfléchit un moment, puis secoua la tête.
- L'autre univers existera et poursuivra son cours sans les membres de votre équipage.
La manière dont Drickel venait de formuler sa réponse frappa Janeway. Elle jeta un coup d'œil à Tuvok qui avait remarqué la même chose. Drickel avait dit « l'autre univers », ce qui voulait dire qu'il les aiderait à rétablir la situation dans cet univers-ci.
- Alors vous nous aiderez ? demanda Janeway.
- J'essaierai, répondit Drickel avec un sourire. Mais je ne suis pas certain que nous réussirons.
- Et par conséquent, dit Tuvok, un plus grand nombre de dimensions parallèles sera créé.
- Tout cela me donne des maux de tête, dit Paris.
Allons simplement chercher Kim et les autres et continuons nos vies. Peu importe nos autres vies qu'apparemment nous ne vivons pas de toute façon.
- C'est ça, dit Janeway en riant et en se tournant vers Drickel.
- Capitaine, dit Tuvok. Cela ne marchera pas.
Elle se retourna et regarda son officier de la sécurité.
- Pourquoi pas ? demanda-t-elle.
L'écho de sa voix se réverbéra dans cette salle morte depuis des millénaires et elle se rendit compte alors qu'elle avait posé la question beaucoup trop fort.
- Cela créerait un paradoxe, dit Tuvok. Et peut-être une boucle temporelle dans laquelle nous serions piégés à jamais.
- Expliquez.
La réponse de Tuvok n'était pas ce qui l'intéressait.
Elle voulait juste entendre ce qui sauverait son équipe d'exploration et ramènerait Torres, Kim et Neelix de la mort.
- Par exemple, dit Tuvok avec le même calme que d'habitude, si monsieur Drickel et vous reculiez dans le temps juste avant que l'équipe d'exploration n'embarque à bord de la navette et que vous les empêchiez d'y monter, vous seriez, chacun de vous, deux personnes qui existeraient à des points temporels différents du même univers. Vous, capitaine, à bord du Voyageur et à bord de la navette, et vous, monsieur Drickel, vous seriez où vous étiez juste avant d'être envoyé ici et vous seriez aussi dans la navette.
- Tuvok, soupira Drickel, vous ne cessez pas de m'étonner. il m'a fallu huit mois de cours pour maîtriser ce concept etje l'ai quand même oublié, semble-t-il.
Il toussa et essuya la poussière sur son visage.
- Et cela créerait, bien sûr, un problème additionnel, dit le vigile. Après que nous ayons averti les membres de votre équipage, cet univers-ci n'existera plus. Où retournerons-nous ? Si nous les avertissons, alors nous ne nous sommes jamais rencontrés, et donc nous ne pouvons pas les avertir. On m'a enseigné ce principe fondamental dans mes exercices pratiques. On l'appelait l'axiome de « l'assassinat de son propre grand-père ». Un paradoxe temporel est formé quand deux lignes temporelles, ou deux dimensions, se séparent et qu'une personne est piégée dans la mauvaise ligne.
- C'est la logique de la chose, je le crains, dit Tuvok en hochant la tête.
La colère que Janeway sentait de plus en plus monter en elle se logea dans sa gorge. Elle avait une furieuse envie d'avoir Torres à ses côtés. B'Elanna exprimait souvent la colère qu'ils ressentaient tous.
- Ainsi, dit Janeway aussi calmement qu'elle le pouvait, si cela n'est pas possible, comment allons-nous sauver l'équipe d'exploration ?
- Je crains, dit Tuvok, que si l'acte de les sauver n'est pas encore posé dans cette ligne temporelle-ci, on ne les sauvera jamais.
Drickel hocha la tête.
- Je refuse de l'accepter, dit Janeway. Nous avons tout le temps à notre disposition.
- Mais, capitaine, dit Tuvok, nous devons penser aussi à la société d' Alcawell.
Elle savait cela. Elle le savait avec la même conscience aiguë que lorsque la Prime Directive s'était imposée à elle et qu'elle avait décidé de rester en rade avec son équipage dans le Quadrant Delta plutôt que de choisir la voie facile pour rentrer à la maison. Elle ne ferait pas de tort à Alcawell, ne pouvait pas en faire, mais il fallait qu'elle trouve une solution.
Il le fallait.
- Nous avons devant nous des millions et des millions d'années, dit Paris, et il ne s'agit que de semer un peu de désordre dans une infime fraction du temps. Certainement. ..
- Votre seule suggestion, dit Drickel sans le laisser terminer, est un crime dans ma culture.
- Logique, dit Tuvok.
Janeway se dirigea vers l'ouverture par-delà laquelle s'ouvrait le long tunnel noir. Il lui était égal de soulever de la poussière. Il y aurait toujours ce tunnel noir devant elle. Il lui était déjà arrivé de perdre des membres d'équipage et, à coup sûr, elle en perdrait d'autres dans l'avenir. C'était la malédiction du commandement. Et après chaque perte humaine, il y avait un long tunnel noir qui débouchait tout droit dans ses cauchemars.
Des particules de poussière flottaient autour d'elle.
Elle appuya sa tête contre la pierre froide de la paroi et essaya de respirer.
Il devait y avoir un moyen. Il devait y en avoir un.
Il y eut un long silence, puis la voix de Drickel se réverbéra dans la petite salle.
- Capitaine, dit-il, il pourrait y avoir un moyen sans créer de paradoxe.
Elle se retourna. Drickel était appuyé contre sa navette et Tuvok et Paris, debout tous les deux, tenaient leurs lanternes. La poussière en suspens dans l'air· donnait à la salle une allure surréaliste.
Janeway se rapprocha du vigile et souleva d'autres nuages de poussière.
- Comment ? demanda-t-elle.
- Tuvok a raison. Si l'action n'a pas déjà été entreprise dans cette ligne temporelle-ci, elle ne le sera pas. Et le seul moyen de le découvrir est de demander au Contrôle de procéder à une rétrogression.
- Le Contrôle est l'autorité qui a tué mon équipe d'exploration. Et maintenant vous voulez lui demande, quelque chose ?
- En réalité, dit Drickel, je veux demander quelque chose à un seul membre du Contrôle. Rawlik.
Elle regarda Tuvok qui haussa les épaules pour signifier qu'il ne devinait pas l'idée de Drickel. Elle se tourna vers le vigile et prit une profonde inspiration.
- Expliquez.
Drickel hocha la tête.
- Je suggère que nous fassions confiance au système.
Il semble que, malgré l'état d'abandon de ces cavernes, le système, et donc le Contrôle, fonctionne. Et continuera de fonctionner pendant des centaines de milliers d'années encore.
- Logique, dit Tuvok en hochant la tête.
- Je commence à détester ce mot, dit Paris.
- Rawlik est un de mes amis. C'est lui qui m'a convaincu de m'enrôler dans le Bunker quand j'ai eu des problèmes au début de ma vie d'adulte. Je sais de source sûre que c'est la première fois qu'il a dû faire le bourreau etje crois que l'exécution de vos amis l'a bouleversé. En fait, il a déjà été réprimandé pour avoir passé trop de temps sur cette affaire à essayer de sauver les membres de votre équipage. Il devrait être reconnaissant si je lui offrais la chance de le faire.
- Il aurait suffi qu'il les laisse partir alors, dit Paris.
- Tom, dit Janeway avec, cette fois, plus qu'une simple mise en garde dans le ton de sa voix. Je suis navré, monsieur Drickel. Nous avons tous des amis très proches qui faisaient partie de l'équipe. Je vous en prie, continuez.
- Noughi a dit qu'ils avaient été empoisonnés. Je devrais être capable de convaincre Rawlik de réduire la quantité de poison et. ..
- Et je réclame les corps, dit Janeway qui reprenait espoir. Ainsi, tous les intervenants croiront que Torres et les autres sont morts, alors qu'en réalité ils seront vivants.
- Et cette façon de procéder ne créera pas de paradoxe temporel, dit Tuvok.
- Mais encore faut-il convaincre Rawlik, dit Drickel.
Je pense pouvoir le faire en un clin d'œil. Au pire, le Contrôle lui adressera une autre réprimande pour implication personnelle. La plupart des fonctionnaires, à son niveau de commandement, en reçoivent une dizaine avant que les mesures punitives ne soient appliquées. Mais je ne peux quand même pas parler en son nom. Et il y a un autre problème.
Janeway hocha la tête.
- Si je retourne dans le passé, je risque ma vie aussi, dit-elle.
Ses mots flottèrent dans la pièce comme les particules de poussière. Elle regarda Tuvok. Il n'ouvrit pas la bouche, ce qui signifiait qu'il l'approuvait.
Paris se pencha vers Janeway.
- J'irai, capitaine. Il m'est égal de risquer ma vie.
- Moi aussi, monsieur Paris, répondit-elle en souriant.
Et je suis mieux formée à la diplomatie que vous.
Elle tapa son commbadge.
- Commander Chakotay ?
- Oui, capitaine.
La voix réconfortante de son second emplit la salle.
Elle ne s'était pas rendu compte jusque-là à quel point cette voix la rassurait et à quel point elle se fiait sur lui.
- Je vais accompagner monsieur Drickel dans le passé. Tuvok et Paris vous expliqueront.
- Êtes-vous convaincue que ce soit le seul moyen, capitaine ? Je serais heureux de ...
- C'est le seul moyen, commander, dit-elle d'une voix ferme mais douce. Merci. Si je ne reviens pas, je vous donne l'ordre de quitter l'orbite d' Alcawell et de continuer vers l'espace fédéral. Je ne veux pas que vous envoyiez une autre équipe de secours. Si ce que je tente ne marche pas, rien ne marchera. Compris ?
- Combien de temps faut-il que nous attendions, capitaine ?
Elle se tourna vers Drickel.
- Si nous revenons, nous serons de retour dans cet espace temporel dans dix minutes, dit Drickel. Il se pourrait qu'il nous faille des mois pour passer au travers de toutes les réglementations et de la paperasse, mais dans ce temps-ci nous serons de retour dans dix minutes. C'est le maximum que Noughi osera nous chronométrer.
- S'il vous faut des mois, vous ne vous en souviendrez pas, dit Tuvok.
Janeway lui jeta un regard perplexe. Cette logique lui était incompréhensible.
- Chakotay, quittez l'orbite dans deux heures, dit-elle.
Prélevez autant de matériaux bruts des vieilles navettes que vous êtes capable d'en embarquer à bord.
- Compris, capitaine, répondit le commander avant de marquer un bref temps d'arrêt. Et. .. bonne chance !
- Merci. Allons-y, dit-elle en se tournant vers Drickel.
- Nous vous attendrons ici, capitaine, dit Paris. Pour vous donner un coup de main quand vous reviendrez.
- Merci, monsieur Paris.
Elle tourna la tête et regarda Tuvok. Il hocha la sienne.
C'était le geste d'encouragement dont elle avait besoin.
Drickel attendait, traînant au-dessus de son siège sans s'asseoir. Il lui indiqua une place à côté de lui et elle embarqua. Il n'y avait pas de véritables commandes devant elle. Rien sauf une sorte de clavier.
Drickel se pencha et enfonça un bouton.
- Communication standard, codes 15 à 36. Salut, Noughi. Deux qui vous reviennent.
- Je suis prête et j'attends, dit Noughi. Oh, bon sang ! Encore plus de paperasse.
Drickel s'assit.
Janeway s'arc-bouta. La salle poussiéreuse et les lumières des lanternes disparurent.

CHAPITRE XXIII

Janeway plissa les yeux pour ajuster son regard à l'éclat de la lumière. Elle était heureuse de n'avoir pas à travailler toute sa vie dans l'obscurité des cavernes. La poussière qui lui emplissait les poumons continuait de la faire tousser.
La pièce où la navette les avait amenés, Drickel et elle, semblait plus petite que celle qu'ils venaient de quitter. Il y régnait une étrange odeur sucrée. Un simple bureau, couvert d'une fougère en train de faner, était installé près d'un des murs. Devant celui qui se trouvait à la droite de Janeway, il y avait une grande station de travail remplie d'ordinateurs, de lumières clignotantes et d'un panneau sur lequel défilait une liste de règlements.
Drickel retint Janeway pour qu'elle reste assise dans la cabine jusqu'à ce que la navette se pose. Un homme costaud âgé d'une quarantaine d'années et qui portait une perruque flamboyante - presque rouge néon - sourit à Drickel.
- Tu dois adorer faire des rapports, c'est sûr, dit l'homme à la perruque.
Drickel eut un sourire aussi.
- Eh bien, pas moi ! s'exclama une femme en s'approchant de la cabine.
Janeway reconnut la voix. Noughi. Son physique était tout le contraire de celui de son collègue. Elle était aussi délicate que l'autre était costaud. Le menton pointu et le front minuscule, caractéristiques des êtres de cette race, étaient chez elle étonnamment séduisants. Noughi portait une chemise noire par-dessus une chemise blanche. Elles étaient ouvertes au col et aux poignets et des boutons brillants indiquaient qu'elles étaient réversibles. Ses jambières étroites étaient serrées aux chevilles et ses petits pieds engoncés dans les chaussures les plus grandes et les plus inutiles que Janeway ait jamais vues.
- Capitaine Janeway, dit Drickel. Voici Noughi et mon excellent ami, le rouquin.
Le rouquin portait bien son surnom. Janeway leur hocha la tête, puis regarda Drickel. Il flirtait avec Noughi. Une autre facette de lui. Une facette qui plaisait à Janeway.
Noughi n'avait aucun mal à garder son équilibre sur ses déconcertantes chaussures.
- Bienvenue, dit Noughi. Vos amis ont été fabuleux.
À l'extérieur du Bunker, les bureaucrates de grade inférieur pariaient sur le nombre d' Alertes temporelles que le Contrôle devrait déclencher avant de réussir à en venir à bout.
Janeway réprima un frisson. Les Alcawelliens avaient inventé tant de lois et de règlements qu'ils oubliaient trop souvent que des êtres vivants étaient impliqués.
- Noughi, dit le rouquin avec un peu de reproche dans la voix. Cette dame est venu récupérer les corps.
Noughi rougit. Sa peau prit un teint jaune terne, qui détonnait avec le blanc de sa première chemise.
- Je ne voulais pas vous insulter. ..
- Vous ne m'avez pas insultée, dit Janeway. Il est réconfortant de savoir que certaines personnes ici prenaient le parti des membres de mon équipe.
- Vous êtes en route vers la Période Un, je présume ? demanda le rouquin à Drickel.
Drickel hocha la tête.
- Voulez-vous avertir Rawlik de notre arrivée ?
- Avec plaisir, dit Noughi. Bonne chance.
- Je vous accompagne à la navette, dit le rouquin.
Ils quittèrent la pièce par une porte latérale que Janeway n'avait même pas remarquée. Elle souhaitait quasiment avoir demandé à Tuvok de l'accompagner. Il aurait été fasciné de voir à quoi ressemblaient ces cavernes trois cent mille ans dans le passé.
Les couloirs étaient encore en pierre, mais il n'y avait pas de poussière. Elle tapota son uniforme et de la poussière en sortit. Elle devait avoir l'air d'un épouvantail. Peu importe. Elle récupérerait bientôt son équipage et pourrait alors regagner le Voyageur.
Le couloir dans lequel ils marchaient sentait vaguement le goudron brûlé. Ils arrivèrent à une fourche. Janeway tourna la tête pour jeter un coup d'œil à l'autre embranchement. C'étaient sans doute les arbres alignés le long des murs qui dégageaient cette odeur de goudron.
Ils entrèrent dans une salle vaste et haute, qui sembla étrangement familière à Janeway. Ses parois de pierre lisses dénotaient son caractère utilitaire. Le plancher était couvert d'un revêtement bétonné qui, des siècles plus tard, serait envahi de poussière.
Un vaisseau, version miniature des navettes qui se trouvaient à la surface, était installé au centre de la salle. Il lui manquait les longues jambes de train et la grande rampe, et son diamètre était plus petit, mais son modèle identique.
Drickel ouvrit la rampe. Le rouquin s'approcha de lui.
- Tu prends tout un risque, mon ami, en présumant que Rawlik voudra collaborer avec toi, dit-il.
Drickel sourit.
- Je me spécialise dans le risque, Rouquin. Tu le sais.
- Bien, dit le rouquin, si ça en vaut la peine, je t'applaudis.
Drickel saisit cérémonieusement la main du rouquin.
- Cela en vaut vraiment la peine, dit-il avant de grimper dans la navette, suivi de Janeway.
Le petit appareil avait dix sièges et aucun contrôle apparent. Il n'y avait personne d'autre à bord.
Drickel prit une profonde inspiration et sourit à Janeway. Puis il s'assit et Janeway fit de même.
Le siège était plus moelleux qu'elle n'aurait pensé, , mais pas trop. Un moment après qu'elle se soit assise, les portes se refermèrent. Le vaisseau s'éleva de la plate forme et revint se poser doucement au même endroit.
- Y a-t-il eu un problème ? demanda Janeway.
- Non, dit Drickel. Vous venez juste de remonter le temps et de reculer de quatre cent millions d'années dans le passé.
Janeway avait encore la poussière du futur sur son uniforme. Ces distances temporelles semblaient si fantastiques qu'elle avait du mal à les imaginer. Mais elle se sentait quand même très loin de Paris, de Tuvok et du Voyageur.
Il fallut plus longtemps à la porte pour s'ouvrir qu'il ne leur en avait fallu pour remonter les millions d'années. Quand elle s'ouvrit, Drickel se leva et, accompagné de Janeway, se dirigea vers la rampe.
Si elle n'avait pas su qu'elle avait voyagé dans le temps, elle n'aurait pas été capable de le dire. La salle semblait la même : une seule navette, un plancher de béton, un couloir de pierre qui s'éloignait. Seuls les personnages à l'extérieur du vaisseau avaient changé.
Plusieurs humanoïdes vêtus d'uniformes orange étaient debout près de la porte du couloir. Devant eux un homme qui avait à peu près la taille de Paris attendait, les mains derrière le dos. Il avait les traits caractéristiques des Alcawelliens, mais son grand menton était orné d'un bouc. Il avait les cheveux bruns et avait apparemment renoncé à la perruque, si prisée par les gens de sa race.
À côté de lui, il y avait trois longues boîtes noires. Les cercueils se ressemblaient sur toutes les planètes de l'Univers.
Janeway porta une main à son front, momentanément prise d'un vertige. Drickel avait dit qu'ils passeraient peut-être trois mois ici à combattre la bureaucratie. Elle était prête à rester des années s'il le fallait.
Drickel hésita quand il vit les cercueils. Puis son hésitation changea. Un sourire s'esquissa sur ses lèvres.
- Nous avons réussi, murmura-t-il à Janeway.
Laissez-moi parler.
Drickel s'avança, la main tendue, vers Rawlik et ils répétèrent tous les deux le même geste cérémonieux que Drickel et le rouquin venaient juste de faire.
- Merci de nous rencontrer, dit le vigile.
- Vous savez, dit Rawlik, à cause de vous, on m'a collé deux autres blâmes pour implication personnelle.
- Vous devriez peut-être en référer au Bureau de la réglementation, dit Drickel. Les règlements de la remise des corps aux familles devraient être les mêmes pour les Sauteplanètes que pour les Alcawelliens.
Rawlik secoua la tête. Un sourire traînait sur ses lèvres aussi.
- J'ai eu assez de chinoiseries administratives pour cette année de Temps réel, dit-il.
Janeway avait la gorge sèche. Drickel avait dit qu'ils avaient réussi, mais elle ne voyait pas comment il pouvait le lui affirmer. L'uniforme de Janeway était toujours couvert de la poussière du futur et ces cercueils avaient l'air très, très réels.
Janeway s'avança à côté de Drickel.
- Capitaine, dit Rawlik.
Janeway sursauta presque. Elle n'avait pas été présentée. Cet homme agissait comme s'il la connaissait. peut-être la connaissait-il. Rawlik lui serra la main entre les siennes qui étaient chaudes.
- Permettez-moi de vous exprimer mes condoléances pour votre équipage, dit-il en parlant plus fort qu'il n'aurait fallu. Nos lois sont strictes, mais elles sont justes. Nous protégeons notre société du mieux que nous pouvons.
Il valait sans doute mieux ne rien répondre. Elle était contente de n'avoir pas laissé Paris venir à sa place. Il aurait sans doute fait part à Rawlik et à ses collègues de son exacte opinion de leur bureaucratie. Et déjà Paris tolérait à peine les bureaucraties compréhensives. il n'aurait pas supporté celle-ci de tout.
Rawlik tenait toujours la main de Janeway et elle sentit un objet glisser dans sa paume. Il lui donnait quelque chose. Il fallut à Janeway toute sa maîtrise de soi pour ne pas céder à la surprise et regarder dans sa main.
L'Alcawellien lui lâcha la main. Elle replia les doigts.
Il lui avait donné un morceau de papier.
Rawlik se tourna vers les uniformes orange.
- Chargez les cercueils, dit-il. Le capitaine est venu réclamer les dépouilles des siens.
Les uniformes orange ramassèrent les cercueils et, comme des croque-morts vêtus de couleurs criardes, les transportèrent dans la navette. Janeway sentit un frisson lui descendre dans le dos. Elle avait espéré ne jamais devoir être témoin d'une telle scène, mais savait depuis toujours qu'elle le serait.
Un capitaine perdait des membres de son équipage. Cela faisait partie des risques.
Après avoir placé les cercueils à l'intérieur de la navette, les uniformes orange quittèrent le hangar. Rawlik se rapprocha de Janeway et lui parla tout bas.
- Capitaine, vous tenez dans votre main l'antidote.
Nous avons dû utiliser une drogue qui simulait la mort et n'avons pu réduire le dosage. Sinon, la supercherie aurait été trop évidente. Je crains que vous ne disposiez que d'une heure de Temps réel. Après, ils seront vraiment morts.
- Une heure, est-ce que ce sera suffisant ? demanda Janeway à Drickel.
- Si nous partons tout de suite, répondit-il en hochant la tête.
- Je ne pourrai jamais vous remercier assez, dit Janeway à Rawlik.
- En réalité, répondit-il avec un sourire, j'ai trouvé l'aventure très agréable. Travailler avec Drickel et vous ces quelques derniers mois m'a remémoré le bon vieux temps. Et il fallait que nous fassions le bien.
- Je vous avais dit de ne pas accepter ce travail de bureau, dit Drickel en pouffant de rire.
- Ma fonction a ses avantages, dit Rawlik en haussant les épaules.
- Par exemple celui d'être capable de faire ce que vous venez de faire, dit Drickel à Rawlik. Dites-moi, combien de temps nous a-t-il fallu pour obtenir l'accord du Conseil ?
- Trois mois de Temps réel.
- Trois mois ? demanda Janeway. J'ai été ici trois mois ?
- Oui, dit Rawlik, et nous n'avons même pas trouvé le temps de vous aider à nettoyer la poussière de votre uniforme.
Elle sourit également.
- Allez-y maintenant, dit Rawlik. Vous perdez du Temps réel.
- Merci, dit Janeway en hochant la tête. Et remerciez le Contrôle.
- Vous l'avez déjà fait, dit-il avec un sourire. De façon très éloquente, ajouterais-je.
Drickel prit le bras de Janeway et ils gravirent ensemble la rampe. Les cercueils se trouvaient juste derrière le seuil, lugubres et noirs.
Rawlik se rapprocha de la rampe. Janeway s'accroupit pour l'entendre.
- Oh, autre chose encore. S'il vous plaît, dites à Torres que je ne faisais que mon travail.
- Comme nous tous, dit Janeway en hochant la tête et en lui serrant la main.
Elle entra dans la navette et laissa glisser ses doigts sur la surface polie des trois cercueils.
- Allons-y, monsieur Drickel.
- Asseyez-vous, dit-il. Sinon cette navette ne décollera pas.
Elle s'assit à côté de lui, sans parvenir à quitter les cercueils des yeux. Il lui semblait presque entendre le tic-tac de l'heure qui filait.
La porte se referma, la navette s'éleva, puis se posa en douceur. Quel moyen commode de voyager ! Et tellement rapide. La porte s'ouvrit et le rouquin se trouvait au même endroit que lorsqu'ils l'avaient quitté.
Il y avait juste un plus grand nombre de gardes debout autour de lui. Ses cheveux détonnaient avec leurs uniformes orange.
- Allons-y, dit Drickel. Cette Sauteplanètes n'a la permission de rester ici qu'à peine dix minutes de Temps réel de plus. Ces cercueils partent avec elle.
Les uniformes orange saisirent les cercueils comme des billes de bois et se pressèrent de les transporter jusqu'à la porte qui menait au Bunker. Puis ils les posèrent sur le sol.
- Règlement de sécurité 111.42, dit Drickel, comme si cette explication suffisait.
Devant l'air étonné de Janeway, il ajouta : « Il leur est interdit d'entrer. »
En fait, le rouquin attendit que les uniformes orange aient quitté le couloir avant d'ouvrir la porte. Noughi était debout à l'intérieur. Ses souliers, qu'elle avait posés sur son bureau, ressemblaient à d'étranges vases. Elle vint les aider et, à quatre, ils traînèrent les cercueils dans le Bunker.
Ils embarquèrent le premier dans la navette, à côté de Drickel. Disposé en travers du siège du passager, il y entrait à peine.
- Vous me contacterez dix minutes après le dernier départ, dit Drickel. Je décharge et reviens tout de suite chercher les autres.
- J'aimerais vous accompagner, dit Janeway.
- Navré, dit Noughi. Cet appareil n'est capable de transporter, en plus du pilote, qu'un seul gros objet à la· fois.
- Très bien, dit Janeway.
Il fallait que Drickel pilote car elle ne savait pas comment manœuvrer la machine.
- Donnez ceci à Tuvok, dit-elle à Drickel en lui tendant le papier qui contenait l'antidote.
- D'accord, répondit-il. Je m'occupe de tout. Elle hocha la tête et se recula.
- Qu'y a-t-il de si pressé ? demanda le rouquin. Bon sang ! ajouta-t-il en regardant le capitaine, je suis parfois aussi insensible que Noughi. Et c'est pourtant moi qui lui ai tiré les oreilles pour sa remarque de tout à l'heure.
Janeway lui sourit, s'efforçant d'avoir l'air triste.
- Nous voulons juste récupérer les dépouilles des membres de notre équipage et poursuivre notre mission.
Le rouquin hocha la tête et Drickel donna à Noughi le signal du départ. Il disparut avec le cercueil. Trente secondes de Temps réel plus tard, qui semblèrent une éternité à Janeway, la voix de Drickel dit : « Noughi, ramenez-moi. »
Une seconde plus tard la navette réapparut.
Drickel répéta deux fois la manœuvre. Puis il revint de nouveau et sourit à Janeway.
- Êtes-vous prête à retourner à votre vaisseau ? demanda-t-il en tapotant le siège à côté de lui.
- Certainement, dit-elle.
Elle fit un geste d'adieu à Noughi et serra rapidement la main du rouquin avant de grimper à côté de Drickel.
- Vous allez devoir m'aider à remplir toute la paperasse, dit Noughi en regardant Drickel.
- Avec plaisir, répondit-il en souriant.
Une seconde plus tard, Janeway se retrouva dans une salle envahie par la poussière. Paris, immobile comme un réverbère, tenait sa lanterne à bout de bras, exactement comme il l'avait dit. Sauf qu'il toussait dans les tourbillons de poussière.
C'était le spectacle le plus agréable qu'elle ait vu depuis des temps immémoriaux.
Littéralement.

CHAPITRE XXIV

Janeway se fit téléporter, avec Paris et Drickel, tout droit à l'infirmerie. Elle était impatiente de vérifier si son équipe avait réussi à s'en sortir. Quand elle se matérialisa près de la porte, le médecin leva la tête. Il était debout à côté de Kim qui clignait des yeux, l'air assommé. Torres était assise dans son lit. Neelix tenait la main de Kes et parlait tout bas.
Janeway sourit. Ils avaient réussi. Ils avaient survécu.
- Non, non, non, dit le docteur Zimmerman. Il n'en est pas question. Sortez d'ici tout de suite. Je vous l'ai déjà dit, et particulièrement à vous, monsieur Paris. Vous ne devriez pas être autorisés à mettre les pieds ici dans cet état.
- Je ferai du temps supplémentaire pour nettoyer l'infirmerie, dit Paris en s'approchant de Kim.
Il frappa sa paume contre celle de l'enseigne.
- Eh, mon petit gars, tu ne devrais plus voyager sans moi. Je t'aurais tiré de ce pétrin en un clin d'œil.
- Ouais, c'est ça, monsieur le Tout-Puissant, dit Torres. On voit que vous n'avez pas été confronté à la Bureaucratie de l'enfer.
- Et vous, vous n'avez jamais séjourné dans une colonie pénitentiaire de la Fédération, dit Paris.
- Excusez-nous, docteur, dit Janeway. Laissez-nous voir l'équipe d'exploration. Après, nous vous laisserons seul.
- Aucun sens de la médecine, aucun sens du protocole et aucun sens de l'hygiène, dit le docteur Zimmerman en secouant la tête. Il est miraculeux que cet endroit ne soit pas déjà le bouillon de culture de toutes sortes de maladies exotiques.
Il ramassa son tricordeur et se pencha de nouveau sur Kim.
- Ma chérie, tu aurais dû nous voir, dit Neelix de sa voix la plus douce. Nous avons été brillants. lis nous ont dit qu'ils n'avaient jamais, jamais vu de gens aussi audacieux, aussi tenaces que nous.
- Tu m'as manqué, Neelix, dit Kes. Je suis contente que tu sois revenu.
- Franchement, ma chérie, moi aussi. Je n'ai pas arrêté de penser à toi ...
- Et il n'a pas arrêté non plus de parler de vous, dit Kim.
- Je ne vous ai autorisé ni à bouger ni à bavarder, jappa le docteur Zimmerman. Maintenant, je dois recommencer tous les examens.
- Navré, doc, dit Kim
- Je vous avais averti ...
Le sourire de Janeway s'élargit. Torres, Kim et Neelix lui avaient manqué. Elle était soulagée qu'ils soient revenus. Elle tapa le bras de Drickel et d'un geste de la tête le remercia. Il souriait aussi. Puis elle s'approcha du chevet de Torres.
- Comment vous sentez-vous ? demanda Janeway.
Torres jeta un regard interrogateur vers Drickel, puis regarda le capitaine.
- Très heureuse d'être en vie, capitaine. Comment avez-vous réussi à battre le système ? Nous avons tout essayé.
Janeway regarda Drickel.
- C'est une longue histoire dont je ne connais même pas toutes les péripéties, dit-elle. Qu'il me suffise de dire que monsieur Drickel que voici a réussi à vous tirer de là grâce à une rétrogression temporelle.
- Rétrogression temporelle ! rugit Torres. J'espère que je n'entendrai plus jamais cette expression.
Puis elle leva les yeux vers Drickel et son visage s'adoucit.
- Merci, dit-elle.
- Je vous en prie, dit-il en s'inclinant légèrement.
- C'est bon de vous savoir de retour, dit Janeway en pressant la main de Torres.
- C'est magnifique d'être ici, capitaine. Janeway sourit à Torres.
- Croyez-moi, capitaine, après ce que je viens de vivre, Starfleet me semble presque une excellente organisation, dit Torres, avouant du même coup qu'elle avait radicalement changé d'avis.
- Prudence, Maquis ! dit Kim, couché dans l'autre lit.
Vous risquez d'aggraver votre cas.
- Oh ! Je suis certaine de ne pas le penser longtemps, dit Torres en riant.
Janeway lui tapota la main et laissa sur sa peau une petite tache de poussière.
- Il faut que je me lave, dit-elle. Je reviendrai plus tard. C'est merveilleux de vous savoir tous en forme.
- Capitaine, dit Neelix, je pense que nous devrions rajouter une mise en garde aux consignes des équipes d'exploration. Ne faites pas la sieste. Jamais.
Torres et Kim éclatèrent tous les deux de rire et le docteur Zimmerman fit la grimace.
- Cela me semble judicieux, en effet, monsieur Neelix.
Janeway retourna près de Drickel qui observait la scène avec un grand sourire.
- Je présume que vous allez vouloir rentrer bientôt, dit-elle, mais j'aimerais mettre à votre disposition l'un de nos quartiers d'invité pour que vous puissiez vous rafraîchir et ensuite j'aimerais vous faire visiter le vaisseau et vous inviter à prendre un repas chaud.
- Avec grand plaisir, capitaine, mais je n'ai pas encore tout à fait terminé mon travail. Il y a la question de Kjanders que nous devrions régler.
Kjanders. Janeway n'y pensait plus. Un autre dilemme.
Une question qu'il valait mieux aborder franchement.
- Monsieur Drickel, j'ai des scrupules à le renvoyer sur Alcawell, sachant qu'il y sera condamné à une mort certaine.
- Pas tout à fait si certaine, capitaine, dit Drickel. En réalité, il a le choix.
- Le choix ? intervint Torres, à l'autre bout de la pièce.
Comment se fait-il que nous n'ayons pas eu le choix.
- Si vous agitez mes patients, vous devrez vous en aller, dit le docteur Zimmerman. J'ai bien du mal à tolérer cette atmosphère de cirque.
- Ne vous en faites pas, doc, dit Paris. Si tout ceci vous énerve trop, nous éteindrons simplement votre programme.
- Ces gens ne sont plus en danger, mais ils ont toujours besoin d'un suivi médical, dit le docteur Zimmerman. Éteindre mon programme à ce stade serait une mauvaise idée.
Devant l'air perplexe du docteur Zimmerman, Kim et Paris éclatèrent de rire. Janeway ne se laissa pas distraire.
- Quel genre de choix ? demanda-t-elle à Drickel.
- Je vais lui offrir du travail.
- Du travail ?
Janeway ne s'était pas attendu à une réponse du genre.
- Vous m'avez dit qu'il était recherché et considéré comme criminel.
- Il est recherché pour des infractions qui s'échelonnent des niveaux cinq cents à huit cents, et probablement pour quelques autres aussi. C'est un être très imaginatif, dit Drickel, avant d'ajouter avec un sourire : Mais pas autant que je l'ai été moi-même.
- Vous ? demanda Janeway.
Sincèrement surprise, elle leva les yeux vers l'humanoïde.
- Oui, moi, répondit Drickel en riant. Dans notre société, ceux qui prennent des risques ont souvent très vite des ennuis parce qu'ils combattent le système. Mais ce sont les audacieux de ce genre qui sont les plus compétents dans ma profession.
- Vous voulez donc lui offrir un poste de vigile ?
- Il devra survivre à l'entraînement. Mais comme il a réussi, pendant si longtemps, à déjouer le Contrôle je doute que ce soit difficile pour lui, dit Drickel.
Torres souriait. Janeway la regarda, satisfaite qu'elle ait la décence de ne pas éclater de rire.
- Nous apprenons nous aussi, dans notre culture.-que ce sont parfois les rebelles qui sont les meilleurs coéquipiers, dit Janeway à Drickel.
Puis elle regarda de nouveau Torres.
- Mais nous l'apprenons, ajouta-t-elle.
Torres fit merci de la tête et ne dit rien. Janeway tapa son commbadge.
- Monsieur Kjanders, vous êtes requis à l'infirmerie immédiatement.
- Mmm, répondit la voix de Kjanders, l'air inquiet. Mmm, certain. J'imagine. J'arrive tout de suite. Kjanders, terminé.
- Il a passé le plus clair de son temps au mess des officiers, dit Kes à Janeway avec un sourire. Il a découvert qu'il existait plusieurs sortes de café.
- Il ne t'a pas importunée, n'est-ce pas ? demanda Neelix en se relevant, manifestement prêt à se battre.
Le docteur Zimmerman, d'une main, le repoussa dans son lit.
- Je ne lui ai parlé qu'une fois, Neelix, dit Kes. Il a été très poli.
La vie sur le vaisseau était revenue à la normale.
Janeway passa la main dans son visage maculé de poussière. Ils avaient l'air, Paris, Drickel et elle, d'avoir travaillé tous les trois dans les mines de Druvarius IV. Puis elle se rappela le message qu'elle n'avait toujours pas transmis.
- J'allais presque oublier, dit-elle. B'Elanna, monsieur Rawlik m'a demandé de vous dire qu'il ne faisait que son travail.
Elle vit comme un adieu passer dans le regard de Torres.
- Je lui ai dit que nous faisions tous notre travail, ajouta Janeway.
- Merci, capitaine, dit Torres avec un sourire. Janeway hocha la tête.
Kjanders apparut alors dans la porte. Il aperçut Drickel et resta bouche bée.
- Le Contrôle, dit-il. Comment le Contrôle est-il arrivé ici ?
- Ça, dit Drickel, vous allez devoir l'apprendre au cours des prochaines semaines de Temps réel. Voulez-vous m'excuser, capitaine ?
- Uniquement si vous acceptez mon invitation à partager mon repas. Je souhaiterais discuter avec vous des épaves à la surface de votre planète.
- Nous en avons déjà parlé, dit Drickel.
- Brièvement, dit Janeway. Mais j'aimerais que vous nous donniez la permission de prélever quelques panneaux intérieurs de quelques-uns de ces vaisseaux. Ils pourraient nous être utiles pour notre voyage de retour et, considérant le destin de ces vieilles carcasses, je ne pense pas que nous enlevons rien à personne.
Drickel éclata de rire.
- En échange d'un bon repas et d'une agréable conversation, bien sûr, dit-il.
Il s'inclina de nouveau, puis passa un bras autour des épaules de Kjanders et l'entraîna dans un coin de l'infirmerie.
Alors qu'ils s'éloignaient, Janeway entendit Drickel égrener une série de chiffres. Kjanders s'immobilisa.
- Vous voulez que je fasse quoi ? ! ? s'exclama-t-il. Janeway éclata de rire. Ils devraient peut-être rester en orbite un jour de Temps réel de plus avant que tout ne soit réglé entre les deux Alcawelliens. Mais cela lui était égal. Après tout, au cours d'un voyage aussi long que le leur, un jour de plus ou de moins n'avait pas d'importance.

F I N

Cette ligne de programmation ne sert qu'a formaté proprement les lignes de textes lors d'un utilisation sous Mozilla Firefox. J'aimerais pouvoir m'en passer mais je ne sait pas comment, alors pour l'instant. Longue vie et prospèrité