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L’émissaire
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L’émissaire.
CHAPITRE 1

La vie de Ben Sisko fut à jamais bouleversée après sa première rencontre avec Jean-Lue Picard.
En 44002.3, date stellaire, une floue de quarante vaisseaux de la Fédération reçut l’ordre de gagner Wolf 359, afin d’intercepter un navire borg se dirigeant vers la Terre. Le Sararoga arriva le premier sur les lieux.
Le lieutenant-commander Benjamin Sisko occupait le rang de premier officier à bord du Sararoga mais, comme le reste de l’équipage, il n’avait jamais vu un cyborg et connaissait peu de choses de leur race, sinon que le commandement de Starfleet estimait qu’elle représentait une grave menace. Il était pleinement conscient que le Borg était considéré comme encore plus dangereux et fourbe que les Romulans eux-mêmes. Il savait aussi que la plupart de ceux qui s'étaient mesurés à lui avaient péri. Sisko n’avait pas peur. Il avait une confiance totale en lui-même, en son capitaine, son vaisseau et la Flotte.
Mais rien ne l’avait préparé à la taille de cette chose.
Sur le grand écran du pont principal du Sararoga, le navire borg flottait, immobile, au milieu des étoiles, écrasant de son immensité les vaisseaux de la Fédération. Ce n’était pas vraiment un navire, aux yeux de Sisko, mais plutôt un monstrueux cube de métal recouvert de milliers et de milliers de tuyaux, de conduites et d’étroits compartiments superposés un peu n’importe comment. Aucune recherche, pas la moindre élégance; rien ne pouvait laisser penser que ses constructeurs avaient apporté un soin quelconque à sa conception ni qu’ils en avaient tiré plaisir ou fierté. On aurait dit qu’une force brutale, proche de l’instinct, les avait amenés à simplement coller les pièces de métal et les alvéoles les unes aux autres. Comme un oiseau construit son nid, pensa Sisko.
Ou bien une ruche. Des insectes bâtissant une gigantesque ruche d’acier.
À cette vue, le capitaine Storil se pencha en avant et fronça ses gros sourcils noirs, laissant apparaître un pli au centre, Sisko remarqua son geste. Venant du capitaine, c’était là l’expression d’un vif étonnement, l’équivalent d’un cri de surprise ou d’un juron étouffé. Storil était un Vulcain, et il s’efforçait de réprimer, dans sa quête de la raison pure, toute trace de sentiment. Comme la plupart des siens, il possédait une intelligence prodigieuse et un degré de maîtrise de ses émotions qui le faisait paraître froid et calculateur, selon les critères humains. Au début, Sisko s’était inquiété des décisions prises par le Vulcain, croyant qu’il se préoccuperait peu de la morale toute humaine inhérente à son commandement. C’était avant d’apprendre que le dévouement de Storil pour son équipage dépassait Largement son attachement à la logique.
- Officier Delaney, dit Storil en se tournant vers elle. Essayez d’établir...
L’écran principal clignota puis l’image disparut. Un visage prit bientôt forme à la place du vaisseau borg. Un visage humain, pensa Sisko, pendant une fraction de seconde. Mais, avant même que ses traits n’apparaissent en entier, il savait que quelque chose « clochait » terriblement.
- Picard, murmura Storil.
Sisko reporta son regard sur l’écran. L’homme qui se tenait sur le pont du navire borg était bien Jean-Lue Picard. Sisko avait déjà visionné une missive adressée à la flotte par Picard alors que celui-ci assurait le commandement de l’Entreprise, quelques années auparavant. Picard était alors l’un des capitaines les plus renommés de la Flotte, tout comme son vaisseau, l’Entreprise. Il avait laissé à Sisko l’impression d’un homme d’une grande noblesse et très sûr de lui, mais cachant de la cordialité sous sa dignité. Il s’agissait bien du célèbre capitaine de l’Entreprise.
Et pourtant... ce n’était pas lui. Ni humain ni machine, il ressemblait à un monstrueux alliage de chair et d’acier. Une prothèse mécanique complexe prolongeait un des bras de Picard et un senseur-scope, accroché à une de ses tempes, était fixé à ses yeux. Son visage blême demeurait étrangement, horriblement, dénué d’expression. Toute trace de noblesse ou de cordialité s’en était retirée. Derrière lui, les cyborgs restaient immobiles, indifférents à la scène, chacun dans son compartiment alvéolé. L’image d’insectes sans intelligence, excrétant un écheveau métallique pour envelopper Picard dans un cocon de machines, traversa l’esprit de Sisko.
S’il subsistait une seule parcelle de Jean-Luc Picard, l’hybride homme-automate n’en montrait aucun signe. Le senseur-scope émit un clignotement rouge, un léger ronronnement se fit entendre et l’angle de visée changea. Il scruta les humains avec une intelligence aussi vide, aussi infinie et glacée que l’espace.
Si c’était là le sort que le Borg destinaient à l’équipage du Sararoga, l’intention de Sisko était de combattre jusqu’au dernier souffle.
- Mon nom est Locutus.
C’était la voix de Picard, mais devenue semblable à un grincement; froide et sans vie.
- Vous allez être assimilés. Toute résistance est inutile.
Sisko entrouvit les lèvres, moitié surpris, moitié indigné par l’arrogance déterminée de cette proclamation. Son regard croisa celui du capitaine. Le visage de Storil demeurait impassible, mais Sisko faisait route avec lui depuis assez longtemps pour reconnaître dans ses yeux noirs la petite lueur de défi qui s’y trouvait.
Assimilés ? Sembla dire l’attitude de Sisko. Eh bien, c’est ce que nous allons voir.
Le regard du Vulcain le conforta dans son sentiment.
- Vous devez neutraliser toutes vos armes et nous accompagner jusqu’au secteur zéro-zéro-un, continua Locutus. Si vous tentez d’intervenir, nous vous détruirons.
Zéro-zéro-un: la Terre. Hranok, l’officier tactique bolien, déplaça ses mains bleu pâle sur sa console, puis releva le menton avec un léger grognement d’indignation. Baissant les yeux vers son écran, Sisko put observer la représentation schématique de trois vaisseaux glissant sans bruit en formation autour du Sararoga. Quatre David défiaient maintenant Goliath.
- Lieutenant-commander, l’amiral Hanson a déployé le Gage, le Kvushu et le Melbourne.
- Placez-nous en position alpha, ordonna Storil sans détourner son attention de l’écran.
- Tout de suite, capitaine, répliqua l’officier Tamamota en s’efforçant de détacher son regard de l’écran principal, où Picard apparaissait toujours.
Tamamota était jeune et manquait d’expérience, mais elle manœuvrait néanmoins les commandes de main de maître. Le flegme et le sang-froid du Vulcain avaient un effet apaisant.
- Chargez les tubes lance-torpilles, commanda Storil sur le même ton qu’il aurait pris pour demander une vérification tactique de routine.
Mais Sisko crut y déceler une nuance d’amertume : le capitaine réprouvait l’utilisation des armes et ne s'y résignait qu’en dernier ressort.
- Préparez les phaseurs.
L’image du mutant Picard disparut brusquement, ce qui indiquait qu’il avait entendu les paroles du capitaine Storil. Elle fut de nouveau remplacée par celle du navire borg.
Le vaisseau du Borg tente de capter le Melbourne à l’aide de son faisceau tracteur, annonça Hranok, son torse musclé penché sur sa console.
- Visez la source de ce faisceau, lieutenant, dit calmement Storil Faites feu dès que vous serez prêt.
Sisko put voir sur son écran les torpilles et les rayons des phaseurs fendre le vide et s’enflammer à la surface du vaisseau borg, puis s’éteindre.
Au même moment, l’ennemi riposta par un rayon d’une fulgurante intensité qui frappa le Melbourne.
Ça y est, ne put s’empêcher de penser Sisko. C’est bientôt notre tour.
Le Melbourne vacilla, puis un halo de lumière mortel l’illumina au milieu des ténèbres. Malgré la douloureuse clarté qui envahit l’écran quand la coque du Melbourne explosa, Sisko s’obligea à y garder les yeux rivés. À la vue des fragments incandescents projetés à une vitesse vertigineuse, il s’efforça de ne pas penser à ceux qui étaient déjà morts et aux autres en train d’agoniser, sur un pont semblable à celui de son vaisseau. Sisko s’enorgueillissait de ne rien perdre de son sang-froid ni de son efficacité dans les situations cruciales. Une crise de nerfs lui avait lamentablement fait échouer un exercice d’urgence impromptu au cours de sa première année à l’Académie. Depuis, il s’était entraîné avec une telle discipline qu’en ce moment même, face à une très probable offensive, il sentit s’installer en lui un grand calme. Son cerveau bloqua tout passage aux émotions, jusqu’à devenir aussi imperturbable et détaché que son capitaine. Une partie de son esprit hurlait qu’ils allaient certainement tous mourir, qu’il vaudrait mieux quitter son poste pour aller retrouver sa femme et son fils afin d’être auprès d’eux durant les derniers moments de leur existence. Mais sa raison savait que les chances de survie de Jennifer et de Jake dépendaient de son aptitude à accomplir dès maintenant son devoir avec efficacité.
On aurait dit que le temps avait ralenti. La conscience aiguë de sa respiration et de ses battements cardiaques envahit Sisko. En face de son capitaine, il attendait sans fébrilité, l’esprit vide de toute pensée pendant que le vaisseau borg, implacable et menaçant, se mettait en position devant le Sararoga.
Le pont tangua brusquement et Sisko chancela.
- Le Borg essaie de nous capter, annonça Hranok tandis que le lieutenant-commander reprenait son équilibre.
- Manœuvres pour gagner du temps, dit Storil d’un ton neutre en s’agrippant aux bras de son fauteuil. Plan Delta.
A la console de navigation, les doigts de Tamamota maniérent prestement les commandes.
- Plan Delta activé, confirma-t-elle.
Elle baissa les yeux vers l’afficheur et ce qu’elle y vit lui fit redresser légèrement le dos. Elle se tourna vers le capitaine:
- Nous sommes immobilisés.
Depuis la salle des opérations, Delaney confirma ce que Sisko savait déjà:
- Nous avons été capturés, commandant.
Sisko vit sur l’écran le Gage et le Kyushu ouvrir le feu en direction du vaisseau ennemi, dans une vaine tentative de sauver le Sararoga, comme ce dernier l’avait fait pour le Melbourne.
L’issue serait la même. Cette épouvantable certitude s’empara de Sisko. Il ne s’autorisa aucune émotion et se concentra sur sa tâche.
- Les boucliers sont affaiblis, lança Delaney avec force. Soixante-quatre pour cent.., quarante-deux...
- Recalibragc de nutation des écrans, ordonna patiemment Storil, comme s'ils n’allaient pas mourir dans quelques secondes.
Hranok s’affairait fiévreusement à sa console.
- Modulation sans effet, dit-il.
Les boucliers tombent, cria Delaney d’une voix stridente, clairement marquée par la panique, cette fois. Nous allons...
Soudain, les ténèbres. Dans un grondement terrible, un tourbillon de flammes envahit le pont. Sisko fut projeté au sol. Quand le Sararoga se redressa, il avala une pleine bouffée de fumée et toussa en se traînant à genoux. Les nuages de fumée lui brûlaient la gorge elles yeux. Il essuya la sueur qui lui coulait sur le front, refusant de céder à la panique, même lorsqu'il vit la manche de son uniforme maculée de sang.
Pas le temps d’avoir peur, pas le temps de penser. Il fallait agir.
Le pont sombre et enfumé n’était plus éclairé que par les étincelles qui jaillissaient des consoles endommagées. Sisko aurait voulu de toutes ses forces entendre la voix calme et posée de son capitaine. En tant que Vulcain et plus robuste que la plupart des membres de l’équipage, Storil aurait dû être le premier à retrouver ses esprits - s’il était encore vivant.
Silence.
- Rapport des dommages, cria Sisko d’une voix rauque, avant de se remettre à tousser.
Pas de réponse. Après quelques clignotements, les lampes de secours s’allumèrent.
- Je veux un rapport des dommages, insista-t-il, comme si sa seule volonté avait pu réveiller les survivants. Péniblement, il parvint à se relever.
Tout à coup, un mouvement, tout près, dans la faible clarté. Hranok, blessé, perdant son sang, se hissa avec peine jusqu’à sa console. Sisko se déplaça rapidement d’un corps à l'autre, tâtant les pouls, cherchant en vain les battements de cœur. Garcia d’abord, puis Delaney. Mort. Morte. Tamamo, morte.
Ne rien ressentir agir Ne pas penser seulement agir
Le capitaine Storil, le plus robuste d’entre tous, ouvrait de grands yeux vides qui le fixaient avec indifférence et sérénité à travers le voile de fumée.
Ne rien ressentir Simplement agir
Sisko écarta sa main du Vulcain et se releva lentement. Devant lui, le lieutenant Hranok restait voûté sur sa console, en proie à une douleur évidente, bien que Sisko ne put voir ses blessures.
- Dans le mille, constata Hranok d’une voix sourde. Pont un à pont quatre, tous touchés.
Pont un à quatre. Jennifer et Jake. Ne rien ressentir Ne pas penser Seulement agir
Sisko appuya sur son commbadge:
- Ingénierie, analyse de la situation.
Sisko et Hranok échangèrent un regard sombre.
- Attention, annonça l’ordinateur d’une voix retentissante qui déchira le silence sur le pont enfumé. Noyau de distorsion atteint. Mesures d’endiguement invalides dans quatre minutes.
Ne pas penser
Sisko toucha de nouveau son insigne de communication.
- Avis à tout l’équipage : préparez-vous à abandonner le vaisseau.
Il se dirigea vers l’ascenseur mais se retourna quand il réalisa que Hranok était toujours recroquevillé sur sa console, tentant de manœuvrer les commandes.
- Allons aider les civils...
(Jennifer et Jake)
Ne rien ressentir
- ... à gagner les nacelles de sauvetage, lieutenant, dit-il avec fermeté, sans vouloir entendre son imitation parfaite du ton tranquille et rassurant de Storil.
Ne pas penser
Seulement agir
Hranok opina et le suivit.

* * * * *

Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent sur une vision surréaliste de l’enfer. L’air était saturé de fumée et de partout montait une clameur désespérée : des hurlements d’enfants, les gémissements des blessés, des sanglots étouffés.
Ne pas penser Ne rien ressentir..
Dans la pâle clarté des lampes de secours, des ombres émergeaient des nuages de fumée, sombres silhouettes contre le rideau rouge des flammes. L’odeur de la chair brûlée monta aux narines de Sisko, il sentit la chaleur sur son visage. Hranok et lui mirent pied sur le pont et se dirigèrent, en chancelant, vers la gauche. L’inclinaison du pont indiquait que les stabilisateurs étaient hors d’usage. Ce serait bientôt le tour des équipements vitaux - s’il leur restait du temps. L’esprit de Sisko égrenait les secondes, calculant froidement qu’il lui était encore possible de se rendre à ses quartiers, voir si Jennifer...
Ne pas penser Ne rien ressentir..
Le feu jaillit vers eux d’un couloir latéral, brûlant légèrement l’uniforme de Sisko à l’épaule. Il saisit le bras de Hranok et ensemble ils se frayèrent un passage à travers les flammes. Ils rejoignirent un groupe de civils courant dans tous les sens, pris de panique, les bras chargés de leurs effets personnels. Une femme, les cheveux roussis et le visage gravement brûlé, stoppa sa course pour ramasser un hologramme. D’autres objets s’échappèrent de ses bras tremblants et, dans son désarroi, elle fondit en larmes.
- Abandonnez tout, lui cria Sisko au-dessus du grondement de l’incendie, avec tant d’assurance et d’autorité que la femme se redressa aussitôt, oubliant l’hologramme.
- Rendez-vous à votre aire d’évacuation immédiatement, lui ordonna Sisko.
La femme laissa ses précieuses possessions se répandre sur le sol. Ceux qui la suivaient l’imitèrent et se hâtèrent à sa suite d’un pas plus résolu.
Sisko continuait d’avancer et dépassait les civils. Il recherchait malgré lui deux visages familiers dans la cohue, luttant contre l’affolement qui le gagnait de ne pas les trouver.
La voix sans émotion de l’ordinateur s’éleva au-dessus du tumulte:
- Attention. Noyau de distorsion atteint. Mesures d’endiguement valides pour trois minutes.
Trois minutes. Le temps suffisant. Oui, enfin peut-être. Ils approchaient de ses quartiers...
Une forme voûtée, que Sisko crût reconnaître, émergea d’un nuage de fumée, chancelante. Mais le visage familier qui lui apparut n’était pas celui qu’il espérait, et Sisko dût surmonter une vive déception.
Doran ! S’écria-t-il.
La meilleure amie de Jennifer. La famille de Doran habitait les appartements voisins des leurs.
La jeune femme s’écroula dans ses bras, épuisée. Hranok avait déjà oublié ses blessures et c’est avec aisance qu’il la souleva de ses bras vigoureux.
- Je m’occupe d’elle, dit-il. Continuez.
Sisko lui marqua sa reconnaissance d’un regard, puis demanda doucement à Doran:
- Sais-tu où est Jennifer ?
Doran leva vers lui son visage barbouillé de suie et le regarda d’un air affligé. En tentant de lui répondre, elle éclata aussitôt en sanglots.
Sisko sentit une douleur aiguë lui poignarder la poitrine. Il bondit et fonça vers ses quartiers. Il ne vit plus rien, ni ceux qui l’entouraient ni les flammes, avant d’y arriver.
La porte était coincée dans son embrasure. Une épaisse fumée noire s’échappait de la pièce. Sisko s’y enfonça sans hésiter un seul instant, sans non plus prendre garde aux effets sur sa gorge. ses poumons, ses yeux.
Une explosion avait ouvert une large brèche dans le pont, permettant aux flammes de monter depuis l’étage inférieur.
Les quartiers de Sisko, et la totalité des biens amassés au cours de sa vie, avaient été détruits.
Sans y porter la moindre attention, il se fraya un chemin à travers les décombres calcinés.
- Jennifer ! Cria-t-il.
Silence.
- Ordinateur, commanda-t-il, localisez Jennifer Sisko.
Silence. Il repoussa les cloisons métalliques tordues et les fragments encore fumants du mobilier, cherchant avec fièvre.
Il aperçut sa main, flasque et noircie par la suie, qui dépassait du plus large amas de débris et de parois écroulées.
Avec une énergie et une intensité qui frisaient l’hystérie, il se mit à la tâche. Les bords déchiquetés des cloisons étaient tranchants. Au contact du métal brûlant, les mains de Sisko se couvrirent de blessures et de sang. Il n’en avait pas conscience,
Ne pas penser Ne rien ressentir Simplement agir
En quelques instants, il arriva à dégager le haut du torse replié de Jennifer et découvrit à ses côtés le petit corps foncé de Jake. Elle avait protégé l’enfant de son corps et encaissé le choc de l’explosion. Il ne vit aucune trace de sang mais, avec toute cette fumée et si peu de lumière, il était difficile d’être certain. Elle ne semblait pas respirer non plus, mais cela, son esprit s’y refusait totalement.
Il n’y a pas de sang. Elle s ‘en sortira. Elle a simplement été assommée par la chute, c’est tout...
« Tout ira bien. » Sisko s’adressait à sa famille sur le ton d’une tranquille assurance, emprunté au capitaine Storil - comme il l’avait fait dans le couloir pour apaiser les civils. Sans se permettre, un seul instant, de penser que ses paroles n’étaient pas entendues. « Je vais vous sortir de là. Tout ira très bien. »
Il tira de toutes ses forces. Le métal chaud et coupant s’enfonça dans la paume de ses mains et brûla sa chair, mais en vain : il lui était impossible de soulever les décombres qui emprisonnaient la partie inférieure du corps de sa femme. Il essaya de nouveau, puis encore, et encore.
Ne pas s ‘affoler Ne rien ressentir
Avec la fureur du désespoir, il dégagea les décombres autour de Jennifer et trouva le moyen d’atteindre Jake et de le libérer. L’enfant était inconscient et couvert de contusions, mais il respirait. Sans scanner, Sisko ne pouvait que présumer de ses blessures internes. Quand son fils remua faiblement dans ses bras, Sisko éprouva un tel soulagement qu’il faillit fondre en larmes.
Ne rien ressentir...
- Ça va, maintenant, Jake, le réconforta son père, comme après un cauchemar. Maintenant, nous allons nous occuper de ta maman et nous en aller d’ici.
Mais le corps de Jennifer était trop solidement emprisonné. Sisko tentait une fois de plus de soulever les débris quand la silhouette de Hranok apparut dans la porte.
- Lieutenant-commander...
C’était un appel pressant, une demande impérative. Sisko regarda dans sa direction.
- Venez m’aider, le pressa-t-il.
Hranok pénétra à l’intérieur des quartiers enfumés, perplexe. Il prit son tricordeur et scanna Jennifer. Sisko ne le regardait pas et redoublait plutôt ses efforts contre la paroi. Hranok rangea son tricordeur sans un mot.
- Lieutenant-commander, dit-il avec une douceur étrange, il faut nous rendre aux...
Le silence abrupt qui suivit stoppa Sisko dans son geste. Il rencontra le regard alarmé du Bolien et le suivit jusqu’au point qu’il fixait : ses mains carbonisées et sanglantes.
Sisko baissa les yeux vers elles avec hébétude, ignorant ce que cela pouvait signifier. Quelle importance avaient ses mains, en ce moment ? C’est Jennifer, elle seule, qui importait. Tout à coup, l’hésitation de Hranok l’irrita.
- Aidez-moi donc à la dégager, lui dit-il.
Hranok se pencha pour prendre Jake dans ses bras puissants, puis resta ensuite auprès de son supérieur, l’air embarrassé.
- Lieutenant-commander...
Sisko empoigna furieusement le rebord dentelé d’un pan métallique et ne broncha même pas quand le métal chauffé pénétra profondément dans sa chair. Puis, il poussa de toutes ses forces.
- C’est un ordre, hurla-t-il à Hranok, avant de se tourner vers le Bolien qui tenait Jake dans ses bras, pétrifié d’horreur.
Pendant quelques instants, Hranok et lui se fixèrent en silence, puis le Bolien déclara calmement:
- C’est fini. Nous ne pouvons plus rien pour elle.
Sisko fixa Hranok sans comprendre le sens de ses paroles, sans se résoudre à comprendre, incapable de se séparer de sa femme aussi facilement.
- Signes vitaux ? Demanda-t-il.
- Nuls, commandant, répondit-il en se tournant vers la sortie, l’enfant aux creux de ses bras. Nous devons partir.
- Attention, annonça la voix de l’ordinateur. Noyau de distorsion atteint. Mesure d’endiguement invalides dans deux minutes.
Sisko secoua la tête. Il s’agenouilla auprès de Jennifer et prit sa main inerte et froide dans la sienne, ensanglantée. Elle ne pouvait mourir seule ainsi. Il n’entrevoyait dans son esprit aucun autre choix possible : mourir avec sa femme lui paraissait un sort largement plus enviable que de vivre sans elle.
- Partez le premier, lieutenant, et emmenez mon fils, dit-il.
Sa voix, en apparence, n’avait rien d’alarmant et semblait mesurée. Peut-être un autre l’eût-il laissé à son sort. Mais lorsqu’un officier de sécurité apparut à la porte, Hranok lui tendit l’enfant, puis il empoigna Sisko par le bras et le remit sur ses pieds sans ménagement.
- Vous venez avec moi tout de suite, lieutenant-commander.
Avec un ton calme mais teinté de colère,
(Ne rien ressentir Ne rien ressentir..)
Sisko répondit:
- Non. Je ne peux pas partir sans elle.
Hranok le tira de toute sa vigueur, Impuissant contre la force supérieure du Bolien, Sisko fut entraîné vers la sortie. Il essaya de tourner la tête vers Jennifer, afin de la regarder le plus longtemps possible, incapable de se résoudre à la réalité.
- Mais, bon sang, articula-t-il, avec la même torpeur étrange, nous ne pouvons pas la laisser ici.
Pour seule réponse, Hranok poussa Sisko dans le couloir. Celui-ci leva ses mains meurtries - ses mains qui l’avaient abandonné, lui et Jennifer - et arrêta sur elles un regard accablé.
Il ne devait pas se souvenir d’avoir couru le long des corridors en flammes ni de s’être entassé avec des dizaines d’autres passagers dans les nacelles de sauvetage. Seuls deux souvenirs surnagèrent dans sa mémoire : Jake inconscient dans les bras de l’officier de sécurité, et les derniers moments du Sararoga, au milieu des minuscules nacelles en fuite.
Sisko avait réussi à s’approcher du hublot pour observer le vaisseau naufragé s’éloigner, avec sa coque roussie et tordue reflétant le rougeoiement de la bataille qui faisait rage, dans cette zone de l’espace illuminé comme un ciel d’été par des éclairs de chaleur. Le Kvushu avait été détruit, le Gage subirait bientôt le même sort, et il en serait ainsi jusqu’à ce que la flotte entière fût anéantie.
Tout cela n’avait aucun sens pour Sisko. Picard l’avait bien dit, le Borg avait raison : toute résistance était bel et bien inutile. Il ne restait plus rien.
Tout sentiment était tout aussi inutile, et Sisko avait dépassé le stade des émotions. Dans sa tête, il était étendu aux côtés de Jennifer, mort, et leurs deux corps étaient consumés par les flammes.
Il regarda le Sararoga voler en éclats, tel un petit soleil, et se laissa aveugler par la clarté de l’explosion.

CHAPITRE 2

Trois ans après les événements survenus à Wolf 359, le commandant Benjamin Sisko se tenait dans l’herbe verte, observant affectueusement son fils maintenant âgé de douze ans. Jake péchait à la ligne, assis sur une grosse pierre, à l’ombre d’un chêne immense. Ses culottes étaient retroussées jusqu’aux genoux et il laissait pendre ses pieds dans l’eau. Ce spectacle bucolique fit sourire Sisko. Jake se passionnait depuis peu pour les histoires de Mark Twain, qui racontaient la vie simple et facile d’un jeune garçon sur les bords du Mississipi.
- Salut, Hucklberry, le salua-t-il.
Jake se retourna au son de la voix de son père, les lèvres retroussées par un sourire contraint. Un rayon de soleil, à travers le feuillage, fit luire ses cheveux noirs et crépus. Ce sourire lui rappelait tellement Jennifer... comme il lui ressemblait ! Sisko prit une grande respiration, qui lui fit mal, pour enjamber l’étang et venir se percher à côté de son fils, sur le rocher. Jake ressemblait chaque jour un peu plus à sa mère et un peu moins à lui; c’est en tout cas ce qu’il pensait. Le temps n’avait rien effacé du souvenir de sa femme. Chaque nuit, dans ses rêves, Sisko retrouvait les horreurs du Sararoga; et, chaque jour, son esprit errait, hanté par les mêmes visions, sans relâche. Heureusement, Jake était là, jour après jour, pour lui rappeler les petits bonheurs qu’il aurait sans doute oubliés sans lui : le pauvre et timide sourire de Jennifer, les mêmes gestes qu’elle, son bon caractère et sa totale incapacité de rester fâché plus d’une minute.
Jake était en colère. Et, tout comme sa mère, incapable de le cacher, malgré tous ses efforts.
- Ça mord ? Demanda Sisko.
Jake haussa les épaules et reporta son attention vers l’eau bleue et calme, sa surface lisse à peine ridée par la danse du flotteur rouge et blanc.
- Rien que du fretin. J’ai tout remis à l’eau. Tu veux te baigner ?
- Nous n’avons pas le temps, répondit Sisko d’une voix douce. Il faut nous préparer.
Le visage du garçon se referma. Sisko ressentit un vif sentiment de culpabilité.
- Ce ne sera pas si terrible, Jake. J’ai entendu dire que Bajor est un monde magnifique.
Il aurait plutôt fallu dire que Bajor avait été un monde magnifique, avant le départ des conquérants cardassiens, qui avaient laissé derrière eux une dévastation sans nom.
Jake baissa les yeux vers le lac et rencontra le reflet d’un jeune garçon pieds nus qui le fixait avec un froncement de sourcil.
- Mais alors, pourquoi devons-nous habiter une vieille station spatiale au lieu d’aller vivre sur la planète ?
Quels reproches Sisko aurait-il pu lui faire ? Depuis la mort de Jennifer, Jake associait la vie dans l’espace au danger, et rêvait d’une vie tranquille et en sécurité sur la Terre, la planète où sa mère était née. Au cours des trois dernières années, Sisko avait tenté sans succès de décrocher une mission de ce côté. Le mieux qu’il avait pu trouver avait été un emploi en surface, sur Mars, dans les ateliers de Utopia Planitia, afin d’aider à la reconstruction de la flotte spatiale. Jake s’était habitué à la vie là-bas et avait fini par s’y sentir bien. Mais les familles de Starfleet envoyées à Planitia y demeuraient rarement longtemps. Le travail y était considéré ennuyeux et représentait un simple passage vers des perspectives d’avenir plus intéressantes. Jake se liait avec un garçon de son âge et ils devenaient bons amis. Puis les parents de l’enfant étaient mutés au bout de quelques mois, et il avait peine à se remettre de son chagrin. Après la troisième fois, Jake renonça à se faire de vrais amis, par peur de se blesser. La solitude de l’enfant brisait le cœur de son père.
Sisko protesta quand il apprit son affectation à la station spatiale - sans résultats. Starfleet estimait manifestement que sa carrière piétinait à Utopia Planitia et avait décidé de lui proposer un défi : Deep Space Neuf.
Sisko ne voulait pas d’un défi. Il se fichait pas mal désormais que sa carrière stagne ou non. Sa promotion au grade de commandant en chef le laissa indifférent. Il avait été terriblement ambitieux avant la mort de Jennifer, plaçant sa carrière au second rang de ses priorités, après sa famille. Mais désormais, seul Jake comptait Sisko envisageait sérieusement de quitter la Flotte, non qu’il le désirât, mais pour le bien de son fils. Il s’était même renseigné à propos de certaines offres d’emplois civils sur Terre. Jusque-là, aucune n’avait eu de suite et, à sa grande surprise, Sisko en avait confusément ressenti un secret soulagement.
- Parce que, répondit-il à Jake, c’est ce que Starfleet a décidé.
- Mais tu avais promis que nous continuerions d’habiter la surface des planètes, répliqua l’enfant, sur un ton qui se rapprochait de plus en plus du gémissement.
Malgré une légère crispation, Sisko s’efforça de chasser toute attitude défensive, dans ses paroles et dans ses gestes.
- Est-ce qu’il y a des enfants là-bas ? Demanda Jake.
- Mais bien sûr, affirma son père, espérant de tout son cœur qu’il disait la vérité. Il y a des tas d’enfants.
Le commbadge situé près de l’épaule de son uniforme laissa filtrer une voix féminine:
Passerelle à Sisko.
Il se redressa et effleura l’insigne.
- J’écoute, capitaine.
- Nous approchons de Deep Space Neuf, commandant. Nous accosterons dans sept minutes.
- Message reçu.
Sisko pressa à nouveau son commbadge et passa son bras autour des épaules raidies de son garçon.
- Viens, Huckleberry, dit-il. Nous allons emporter l’étang avec nous.
Sans sourire ni réagir, Jake se leva et ramena lentement sa ligne.
- Ordinateur, fin du programme, commanda Sisko en se remettant debout.
L’herbe, l’eau et les arbres firent place au grillage jaune de l’holodeck. Jake posa la canne sur son épaule au moment de sortir. Toujours aussi maussade, il évita le regard de son père, dans le couloir qu’ils traversaient à grands pas. Arrivé à une fenêtre d’observation, il s’arrêta cependant et demeura les yeux grands ouverts par la curiosité, oubliant sur-le-champ toute colère.
- Est-ce que c’est ça ? Interrogea-t-il.
Sisko suivit son regard. À travers la fenêtre, la station spatiale était suspendue au milieu des étoiles, et la planète Bajor flottait tout près d’elle. Plusieurs vaisseaux y étaient accostés, parmi lesquels Sisko reconnut l'Enterprise. Il fit oui de la tête, sans cesser de contempler la beauté gothique toute extraterrestre de Deep Space Neuf. Les Cardassiens étaient des architectes de premier ordre, mais leur style compliqué et anguleux était sombre et menaçant.
Quelque chose dans la conception de la station troublait vaguement Sisko. C’était l’apparence presque organique du métal, la forme de la piste du quai d’amarrage extérieur, avec ses saillies en forme d’arcs, ressemblant à des côtes attachées à une colonne vertébrale circulaire. Pour une raison qu’il n’arrivait pas à comprendre, cette observation lui fit penser au Borg et à Locutus. De là, il se retrouva une fois de plus dans ses quartiers à bord du Sararoga, luttant en vain pour tenter de libérer le corps sans vie, emprisonné, de Jennifer...
La scène du Sararoga fut brusquement effacée par l’irruption d’une figure: une étrange femme, d’un âge incertain, tendant vers son visage ses longs doigts fins.
Et par une lumière. Non pas la clarté aveuglante et douloureuse de l’explosion du vaisseau, mais une lumière radieuse, belle, si brillante que Sisko pouvait la voir distinctement, dans son rêve, même les paupières closes.
Bienvenue...
Et voir aussi les yeux de la femme, si mystérieux, d’une beauté et d’une profondeur insondables, des yeux exprimant la paix, la sagesse et la douleur - une douleur que Sisko connaissait trop bien. Le visage de la femme se métamorphosa, rajeunit, pour devenir celui de son épouse.
Respire, dit Jennifer.
Un rêve de la nuit précédente, qu’il avait oublié. Sisko tenta de se le remémorer, mais ne retrouva que la vision de la femme et de la lumière, ainsi que le sentiment étrangement réel d’un profond mystère, d’un retour chez soi.
Bienvenue...
L’image du rêve se dissipa et glissa dans un indicible oubli. Les horreurs du Sararoga s’évanouirent et son sentiment de culpabilité paternelle s’effaça. Tout fut remplacé, durant un bref instant, par un inexplicable élan d’espoir.
Jake interrogeait son père du regard, avec ce léger froncement de sourcil un peu bizarre propre à Jennifer.
Sisko s’extirpa de sa rêverie étrange et tapota tendrement l’épaule de son fils:
- Viens, Jake. Allons-y.

* * * * *

La porte glissa lentement avec un son plaintif qui n’avait rien de rassurant. En pénétrant dans le sas avec Jake, Sisko respira un air renfermé, d’une tiédeur désagréable. Tout près de la porte. un officier de Starfleet, en uniforme, était allongé sur le dos à côté du panneau d’accès ouvert d’une console. Les bras levés à l’intérieur, il essayait de manœuvrer les commandes manuellement. Il tourna son visage rougeaud et couvert de sueur vers Sisko et Jake afin de s’assurer qu’ils avaient bien franchi le seuil du sas.
- Désolé pour cet inconvénient, commandant, s’excusa-til avec un léger accent irlandais.
Il avait un large visage, une bonne physionomie; des boucles mouillées de ses cheveux châtain clair collaient à son front. Sisko le trouva immédiatement sympathique, bien qu’il ne put en dire autant des lieux. Un coup d’œil à l’intérieur du panneau d’accès lui confirma que les dispositifs et les manettes appartenaient à une technologie très en retard sur celle de Starfleet.
- Tous les servomécanismes intermédiaires de ce sas ont été arrachés par les Cardassiens, expliqua l’officier.
- Nous nous serions téléportés à bord si nous avions été informés de ces problèmes, répliqua Sisko.
L’enseigne grimaça, toujours aux prises avec les manettes de contrôle. La porte commença à se fermer.
- Cela n’aurait pas été davantage possible, commandant, finit-il par dire. Nous devons localiser certaines émissions nucléoniques errantes avant de rétablir les opérations de téléportation en toute sécurité. Si vous voulez mon avis, c’est la cour d’un ferrailleur que ces satanés Cardass nous ont laissée.
Sisko laissa échapper un grognement pour signifier son accord tout en constatant les dégâts. Bien qu’il ne fût pas enclin aux préjugés et que la Fédération et les Cardassiens aient mis fin aux hostilités, Sisko était pour le moins dans des dispositions peu amènes à l’égard de ces derniers. La traîtrise, la vengeance et le racisme faisaient partie de leur culture, et ils considéraient les Bajorans, plus portés vers la spiritualité, comme un bien sans valeur. Sisko se rendit bien compte qu’il se montrait aussi dénué d’indulgence que ceux qui faisaient l’objet de son intolérance, mais il ne désirait pas prendre la peine de transcender ce parti pris.
La porte se referma dans un bruit métallique. L’enseigne se dégagea de sous la console et se leva.
- Miles O’Brien, votre officier en chef des opérations, se présenta-t-il.
Il tendit la main à Sisko avec un franc sourire, mais la retira aussitôt, l’air consterné, quand il s’aperçut qu’elle était couverte d’une graisse noirâtre.
- Ben Sisko, répondit le commandant en souriant. Son regard croisa celui de Jake, amusé lui aussi. Il était impossible de ne pas aimer Miles O’Brien.
- Mon fils, Jake, dit Sisko.
- Salut, fit timidement le garçon.
O’Brien lui adressa un sourire, puis se tourna vers Sisko.
- Puis-je vous conduire à vos quartiers ?
Sisko acquiesça, espérant que les quartiers seraient en meilleur état que le sas. Jake et lui suivirent O’Brien dans un couloir surchauffé.
Est-ce que je rêve ou bien la chaleur est accablante dans cette station ? Demanda-t-il en s’essuyant le front du revers de la main.
O’Brien le regarda avec l’air de s’excuser.
- Les commandes des systèmes environnementaux sont bloquées à degrés Celsius. Nous tentons de régler le problème,
Sisko n’était pas rassuré, non plus que Jake, semblait-il. Le garçon considérait le couloir sombre et désert d’un regard éteint.
- Est-ce qu’il y a des enfants ici ? Questionna-t-il.
- Des enfants ? Dit O’Brien avec un vif étonnement,
Mais scrutant le visage de Sisko, il sembla aussitôt comprendre toute la culpabilité paternelle provoquée par l’innocente question du garçon.
- Euh... oui, bien sûr, il y en a quelques-uns. J’ai une petite fille de deux...
En lisant la déception sur le visage de Jake, il s’empressa d’ajouter:
- ... mais elle est un peu trop petite pour toi. Je crois que j’ai aperçu un jeune Férengi d’à peu près ton âge. Peut-être qu’il n’est pas parti avec les autres.
- Un Férengi ? Répéta Jake, visiblement intrigué par cette idée.
Une paire de portes s’ouvrit et O’Brien invita ses hôtes à ‘entrer. Sisko avança d’un pas, puis s’arrêta net.
- La Promenade, dit O’Brien, ou du moins ce qu’il en reste. Durant leur occupation, les Cardassiens ont vendu des concessions commerciales, au plus offrant, pour le divertissement des équipes d’exploration minière.
Sisko regarda tout autour pour mieux embrasser l’extraordinaire spectacle qui s’offrait à sa vue. L’endroit avait de toute évidence servi à la fois de port franc et de marché aux puces. Il s’y entassait une multitude de kiosques et de restaurants, de bars, assortis de sections protégées à l’étage - que Sisko suspectait de loger des holosuites érotiques - , et de casinos, sans compter les commerces habituels qu’on retrouve sur tous les vaisseaux. il y avait même un temple bajoran. L’amalgame de l’esthétique pure et mystique des Bajorans et du style éthéré et chargé des Cardassiens produisait un effet saisissant, d’un exotisme absolu. Sans aucun doute, les lieux avaient dû grouiller d’animation durant l’occupation cardassienne, mais ils donnaient maintenant l’impression d’être désertés, après avoir été mis à sac par des vandales. Les façades des commerces avaient été réduites en pièces et les murs portaient la trace des tirs des phaseurs. Enjambant les débris qui obstruaient la voie, Sisko sentit sa mâchoire se crisper. Jake, à ses côtés, demeurait parfaitement silencieux.
Sisko avait entendu parler des ravages à la surface de Bajor. Après un siècle d’occupation, les opérations minières intensives des Cardassiens avaient épuisé les ressources de la planète et. lassés par leur lutte contre les terroristes bajorans, ils étaient finalement partis - non sans avoir d’abord empoisonné les puits et incendié la terre, laissant derrière eux un véritable désert. Les habitants avaient dû demander de l’aide à la Fédération.
Il n’était jamais venu à l’idée de Sisko que les Cardassiens puissent démolir leur propre station spatiale, par pure malveillance, afin d’en priver l’usage à la communauté.
O’Brien avait triste mine. Sisko pouvait facilement imaginer que cet homme n’entretenait pas de grande sympathie pour l’envahisseur.
- On m’a dit que les Cardassiens ont décidé de faire la fête le jour de leur départ, les renseigna l’officier d’un ton égal tandis qu’ils avançaient dans les lieux dévastés.
Une Bajoranne, occupée à inspecter les débris de la façade fracassée d’un commerce, leva les yeux à leur passage.
- Quatre Bajorans sont morts en tentant de protéger leurs magasins.
Ils passèrent devant un bar-casino où trois Férengis emballaient du matériel.
- Comment se fait-il que personne n’aie encore nettoyé cet endroit ? Demanda Sisko avec dureté.
Il imagina Jake, seul et loin de tout, jouant parmi les détritus, et fut pris d’un accès de fureur contre Starfleet. Si le Commandement l’avait informé des dommages subis par Deep Space Neuf, jamais il n’aurait accepté cette mission, jamais il n’aurait emmené son fils ici...
- Tout le personnel disponible a été affecté à la réparation des systèmes vitaux, commandant, expliqua O’Brien, enjambant avec précaution un tronçon d’une statue bajoranne renversée. Les Cardassiens ont emporté toutes les pièces de valeur, continua l’enseigne. Nous n’avons pratiquement plus aucun moyen de défense. L’attaché bajoran, le major Kira, et moi-même avons décidé...
- Compris, coupa Sisko. Qu’est-il advenu des civils à qui apparaient ces commerces ?
- Plusieurs ont tout perdu. Certains essaient de rebâtir, mais la plupart d’entre eux se préparent à partir.
Ils marchèrent en silence. A chaque pas, la culpabilité et l’inquiétude de Sisko grandissaient, d’avoir exposé ainsi son fils à une telle situation. Les yeux noirs et fixes du garçon lançaient du feu et ses lèvres ne formaient plus qu’une mince ligne.
Le temple bajoran, devant eux, simple et élégant par comparaison aux constructions cardassiennes qui l’entouraient, attira l’attention de Sisko. Quelqu’un bougea sous les voûtes du portail, à leur approche : c’était un moine bajoran, assez âgé, vêtu du costume de cérémonie traditionnel. Ses grands yeux, sous d’épais sourcils blancs, dégageaient un attrait irrésistible. Son regard hypnotique rencontra celui de Sisko.
- Bienvenue, commandant, salua le moine. Sisko hésita,
(Bienvenue)
Le rêve de la nuit précédente lui revint en mémoire, celui de la vieille femme, au regard plein de sagesse. Il réalisa soudain que c’était une étrangère, une Bajoranne.
(Respire, dit Jennifer.)
Sisko était mal à l’aise, Il aurait voulu demander à O’Brien comment la communauté avait été informée de son arrivée, si la population avaient vu son holo. Mais il était incapable de se détacher du regard omniscient du Bajoran, pas plus que sa bouche n’arrivait à émettre un son.
Le moine esquissait sourire angélique.
- Entrez, je vous prie, l’invita-t-il. Les Prophètes attendent votre venue.
(Respire, répéta Jennifer.)
Un souvenir submergea l’esprit de Sisko : le pont obscur du Sarawga, l’odeur de fumée, la chaleur plus qu’humaine de la chair inerte du capitaine Storil contre sa main. Il se revit ensuite luttant inutilement pour soulever la cloison en flammes, puis le torse sans vie de Jennifer immobilisé.., la frustration confinant à la folie.., la souffrance, indicible...
Battant des paupières, il écarta les souvenirs et parvint à retrouver la parole:
- Une autre fois, peut-être.
Le Bajoran ne répondit pas et regarda simplement le trio s’éloigner. Ils avaient fait quelques pas et se trouvaient presque hors de portée d’oreille, quand Sisko entendit le moine murmurer, distinctement: « Une autre fois. »

* * * * *

Sisko n’était pas le seul qu’une première visite sur la promenade dévastée avait laissé atterré. Miles O’Brien s’y était retrouvé plusieurs fois ces derniers jours et il était persuadé de ne jamais arriver à s’y faire. Naïvement, il croyait avoir surmonté sa haine contre les Cardassiens mais, chaque fois qu’il voyait la Promenade, le souvenir de Setlik lui revenait avec violence.
Tandis qu’il les conduisait à leurs quartiers, O’Brien savait exactement à quoi pensait le commandant Sisko: qu’il avait fait une terrible erreur en acceptant cette mission, en amenant son fils ici. Il le savait parce que ces pensées avaient été précisément les siennes. Il lui avait été difficile de quitter Enterprise, mais il était officier de métier, et optimiste de nature; il avait fait son choix.
De toute façon, les occasions d’être promu officier étaient beaucoup trop rares pour que ce sous-off put se permettre de refuser celle-ci. Il accomplirait son devoir et en tirerait le meilleur parti, dans l’intérêt de Keiko et de Molly, S’il le fallait, il allait même reconstruire cette foutue station de ses propres mains, et il en ferait un objet de fierté.
Il éprouva tout à coup un élan d’empathie pour le commandas et son jeune fils. Déjà qu’il était pénible de se retrouver dans ce milieu étranger si bizarre, mais O’Brien avait aussi appris que Sisko était veuf. Il essaya d’imaginer ce que ce serait d’arriver ici avec Molly après avoir perdu Keiko - mais cette pensée devint vite trop cruelle, et il la chassa aussitôt, Il observa le père et le fils quand ils franchirent avec hésitation le seuil de leurs nouveaux quartiers. La chambre était aménagée de façon typiquement cardassienne - dans des teintes de gris et de noir et d’aspect sévère. Un gigantesque lit, outrageusement décoré, en occupait le centre. Les mêmes combinaisons de couleurs déprimantes recouvrait la station tout entière, et O’Brien se demanda s’il s’y habituerait un jour.
L’expression du garçon s’assombrit de façon perceptible, et Sisko ne semblait pas en mener plus large. O’Brien commença à soupçonner que cette mission n’avait guère soulevé l’enthousiasme du commandant bien avant qu’il n’effectue cette démoralisante visite.
Il s’efforça de sourire et prit un ton enjoué.
- Quand Keiko, ma femme, a vu nos quartiers, elle a tout de suite parlé d’aller rendre visite à sa mère, à Kumomoto... Les Cardassiens n’aiment pas tellement les couleurs claires. Peut-être Starfleet n’aurait-elle aucune objection à ce que nous modifions un peu la décoration ?
Sisko ne répondit pas et s’avança simplement vers le lit pour l’examiner, pendant que Jake se dirigeait d’un pas lent vers la chambre voisine.
O’Brien en profita pour se glisser discrètement auprès du commandant, et parla à voix basse.
- Commandant, il vaudrait mieux ne pas permettre à votre fils d’aller se promener dans la station pour le moment. Nous avons encore quelques problèmes de sécurité...
Un cri d’indignation retentit de l’autre chambre et les deux hommes levèrent la tête.
- Papa !
Jake apparut dans l’embrasure de la porte, ses minces sourcils noirs plissés exprimant une grande contrariété.
- Il n’y a rien d’autre qu’un coussin par terre pour dormir ! S’exclama-t-il.
- On te procurera une couchette originale de l’Entreprise le rassura bien vite O’Brien, avant de se tourner vers le commandant. Oh, j’allais oublier, le capitaine Picard veut vous voir dès que possible.
Sisko détourna les yeux. Son visage s’assombrit un instant, en entendant le nom de Picard. Simple coïncidence, décida O’Brien. Sisko était probablement encore préoccupé par l’état de la station spatiale.
Comme s’il n’avait pas entendu les paroles de O’Brien, le commandant passa curieusement à un autre sujet.
- Des nouvelles de nos officiers scientifiques et médicaux ? Interrogea-t-il.
- Nous les attendons demain, répondit l’officier.
Sisko se tourna vers l’inconsolable garçon.
- Jake, ne bouge pas d’ici jusqu’à mon retour.
- Où est le synthétiseur de nourriture ? Demanda-t-il aussitôt.
O’Brien ne put s’empêcher de sourire. Jake devait avoir douze ou treize ans, l’âge, disait Keiko, où ils se mettent à vous dévorer le cœur et le garde-manger.
- Malheureusement, ils sont tous hors d’usage, répondit-il, ajoutant, devant l’expression de totale détresse de Jake Les ravitaillements de secours ne manquent pas. Je peux t’en faire descendre.
- Papa ! Gémit Jake avec une intonation qui voulait clairement dire : Je hais cet endroit !
L’optimisme forcé de Sisko rejoignit celui de O’Brien. Le commandant usa d’un ton doux, mais qui ne tolérait aucune réplique.
- Jake, nous allons devoir nous habituer jusqu’à ce que nous soyons mieux organisés. D’accord ?
- D’accord, laissa faiblement tomber le garçon, d’une façon qui montrait bien qu’il ne l’était pas du tout.
- Très bien, acquiesça Sisko, et il sourit.

* * * * *

O’Brien et le nouveau commandant prirent le turboascenseur pour monter jusqu’à Ops. « Le cœur de la station » déclara fièrement O’Brien, avec un premier élan d’enthousiasme, pendant que Sisko penchait la tête en arrière pour mieux prendre la mesure de la salle aux multiples ponts, où des Bajorans et du personnel de Starfleet étaient déjà activement au travail.
Des baies d’observation, en forme d’amande, surplombaient la salle, très haut au-dessus de leurs têtes. Les unes permettaient d’apercevoir Bajor, d’autres les quais d’amarrage, d’autres encore offraient le spectacle des étoiles. O’Brien trouvait que ces ouvertures ressemblaient à des yeux de Cardassiens regardant vers l’espace. Ops revêtait la même palette de couleurs grises et ternes que le reste de la station; des conduits pendaient des panneaux d’accès ouverts, des brèches béaient là où les Cardassiens avaient arraché des appareils. Malgré ce terrible désordre, O’Brien pouvait mesurer le potentiel de cette salle d’opérations.
- L’ordinateur des opérations centrales et les systèmes environnementaux, les commandes tactiques, les communications centrales et les quais de téléportation, expliqua-t-il en essuyant distraitement la sueur qui perlait sur son front. Bien sûr, il y a quelques travaux à effectuer, mais une fois en route...
Le commandant Sisko hocha la tête, tout en continuant d’observer les nombreux étages.
- Très impressionnant, dit-il d’un ton poli mais détaché.
O’Brien eut l’impression d’être en face d’un individu qui ne souhaitait pas se trouver là, et dont la décision était déjà prise de ne pas moisir ici. Dommage, car il appréciait déjà Benjamin Sisko. Il est vrai que son style de commandement semblait moins rigoureux que celui du capitaine Picard, mais O’Brien pouvait reconnaître en lui un officier compétent, sans nul doute capable d’imposer le respect.
O’Brien replia les bras et pencha la tête en arrière.
- J’aimerais bien savoir ce que l’architecte avait en tête quand il a dessiné ce navire. Je n’ai encore trouvé aucun accès ODN.
Il pointa du doigt le grillage métallique de l’entresol et les marches qui conduisaient à un petit balcon, situé tout près du bureau du commandant.
- Voilà le bureau de l’officier général, dit-il.
Sisko secoua la tête et ironisa:
- De cette façon, tous les autres sont obligés de lever respectueusement les yeux vers lui. Architecture cardassien

* * * * *

- En effet, commandant, reconnut O’Brien, qui garda un silence embarrassé.
- Il est occupé par le major Kira, finit-il par dire.
Sisko chercha partout du regard.
- C’est l’unique bureau de Ops ? Interrogea-t-il, affectant la consternation;
O’Brien hocha la tête, en signe d’excuse, et Sisko échangea avec lui un regard rieur.
- Je crois qu’il est temps de rencontrer le major Kira, dit-il d’un ton léger.
O’Brien hésita, il croyait au respect du code, et bien qu’il pensait pouvoir réussir à s’entendre assez bien avec le major, il nourrissait cependant certaines inquiétudes quant à ses dispositions envers l’autorité.
- Commandant... Vous est-il déjà arrivé de servir avec des Bajorannes ?
- Non, pourquoi ? Dit-il en toute naïveté.
O’Brien réussit presque à réprimer un léger sourire. À quoi bon en discuter ? Le commandant se rendrait compte par lui-même bien assez tôt.
- Simple question, commandant.

* * * * *

Sisko gravit les bruyants escaliers de métal en deux grandes enjambées. Après la visite de la Promenade et de ses appartements sinistres, la tentation avait été forte d’adresser immédiatement une demande de mutation. De plus, il était déprimé à la pensée de son fils Jake, seul et sans amis, dans les sombres quartiers cardassiens. Mais la vue de Ops l'encourageait, et O’Brien semblait être un excellent officier. Il y avait aussi ce rêve étrange, avec la femme bajoranne, et la rencontre troublante avec le moine...
Les Bajorans étaient un peuple fascinant, profondément religieux, que Sisko avait hâte de mieux connaître, malgré les facéties de O’Brien lorsqu’il avait parlé du major Kira. Sisko n’avait aucune idée de ce que cela pouvait signifier. « Simple question, commandant. » En revanche, Sisko n’avait aucun mal à lire le message inscrit entre les lignes Vous ne pourrez pas dire que je ne vous avais pas prévenu. Il devina un peu ce que cachait cette mise en garde muette, lorsqu’il arriva en haut de l’escalier et s’approcha de l’entrée du bureau. Une voix féminine tonna à travers la cloison, et Sisko ne put douter qu’elle était entendue dans tout Ops, quand il surprit le sourire amusé de O’Brien.
- Vous êtes en train de tour gâcher ! Tous autant que vous êtes !
En tendant l’oreille, Sisko put déceler une autre voix, celle d’un homme, répondant à travers un communicateur:
- Vous n’êtes qu’une petite sotte.
- Dans ce cas, la prochaine fois, ne me demandez pas mon avis !
Sisko grimaça en entendant le bruit d’une main qui s’abattait avec force sur une console de communication. Mais il effaça toute trace de gaieté de son visage avant d’appuyer sur la sonnette située près de la porte.
Celle-ci s’ouvrit presque aussitôt. Une Bajoranne, aux cheveux courts auburn ramenés sur les joues, se pencha agressivement dans l’ouverture.
Non. Elle ne se penchait pas, décida Sisko. Elle explosait, elle lançait des flammes.
- C’est à quel sujet ? Demanda sèchement la femme, attendant une réponse en fixant sur lui son regard inquisiteur. Elle se redressa, et ses cheveux se rabattirent en arrière, découvrant les nombreux bijoux d’argent qui ornaient l’une de ses oreilles. Manifestement anticonformiste. Elle perçut la désapprobation contenue dans les yeux du commandant et lui rendit un regard qui exprimait clairement le défi.
Il lui parlerait de ses boucles d’oreilles une autre fois.
- Mon nom est Benjamin Sisko, dit-il d’un ton ferme. Je présume que vous voulez le bureau.
Elle recula d’un pas pour lui laisser le passage et le dévisagea froidement, les bras croisés sur la poitrine.
Il avait peine à croire à une telle attitude. Et, en entrant, il dut faire un effort pour réprimer un sourire.
- À vrai dire, j’avais pensé vous saluer d’abord, et prendre le bureau ensuite... Mais nous pouvons procéder dans l’ordre qu’il vous plaira.
Dans un ample geste de bienvenue, elle le salua avec une chaleur exagérée:
- Salut !
L’air amusé de Sisko se dissipa. Il avait suffisamment confiance en ses capacités de commandement pour ne pas se formaliser d’un léger écart à la règle. Niais, en aucun cas, il n’aurait toléré une hostilité injustifiée.
Restons calme, se dit-il. Nous ne sommes pas ici pour longtemps, pas vrai ?
Il croisa les bras et plongea son regard dans le sien.
- Quelque chose ne va pas, major ?
Elle fronça les sourcils.
- Vous ne me posez pas la question sérieusement, commandant ?
- Et pourquoi pas ? Répliqua-t-il d’un ton égal. Parce que j’ai la mauvaise habitude de dire la vérité, même quand les gens ne veulent pas l’entendre.
- Peut-être cela m’intéresse-t-il, moi, de l’entendre, dit-il d’un ton toujours poli.
Elle réfléchit un moment; sa colère sembla s’atténuer, mais ne tarda pas à refaire surface.
- Je pense que la Fédération n’a rien à faire ici. Sisko hocha pensivement la tête, songeant une fois de plus qu’il ne resterait pas longtemps dans cette station, et donc que rien de tout cela n’avait tellement d’importance..
- Le gouvernement provisoire n’est pas de cet avis. Elle se détourna de lui pour aller s’appuyer sur le bureau, puis lança à Sisko un regard plein de défiance.
- Le gouvernement provisoire et moi divergeons d’opinion sur de nombreux points... C’est sans doute pour cette raison qu’ils m'ont envoyée dans ce trou maudit, d’ailleurs.
Elle poussa un grand soupir et parla ensuite plus calmement.
- Écoutez commandant, je combats pour l’indépendance de Bajor depuis que je suis en âge de tenir un phaseur. Maintenant que nous avons enfin réussi à nous débarrasser des Cardassiens, que font nos nouveaux dirigeants à présent ? Ils appellent la Fédération et les invitent à prendre leur place. C’est ça que vous appelez l’indépendance ?
- Comment pouvez-vous faire une telle comparaison ? Les Cardassiens étaient des envahisseurs, ils ont dévasté votre planète et votre peuple. La Fédération est ici dans le seul but de...
- Nous aider, termina Kira à sa place. Oui, je suis au courant. Les Cardassiens ont dit la même chose, voilà soixante ans.
- Major, dit-il en se maîtrisant pour garder un ton correct, lorsque j’ai été affecté ici, j’ai demandé que mon premier officier soit un Bajoran car, contrairement aux Cardassiens, j’ai la conviction que Bajor a le droit de gouverner sa propre planète. Je crois que ma demande était sensée, et qu’elle l’est toujours, c’est du moins ce que je crois. Vous et moi allons maintenant devoir...
Il fut interrompu lorsqu’un signal d’alarme retentit d’un panneau de communication situé à proximité.
Kira s’y précipita et pressa une commande. Elle resta perplexe à la vue du plan de la station qui apparut sur le moniteur. Un point rouge clignotait, signal d’alerte. Le major appuya sur une autre commande et l’image d’un humanoïde, qui n’était pas bajoran, remplaça le schéma.
Un homme d’âge moyen, pensa d’abord Sisko, mais le moniteur semblait défectueux: les traits de l’homme apparaissaient flous, incomplets, comme s’il n’avait eu que deux dimensions.
Kira était penchée sur l’image, les paumes posées à plat sur la console.
- Odo, voyez-vous quelque chose dans A-quatorze ? L’homme secoua la tête. Sisko tressaillit quand il réalisa que le moniteur de Kira fonctionnait parfaitement. C’était les traits mêmes de Odo qui étaient flous.
- Mon tableau de sécurité est en panne depuis maintenant deux heures, répondit Odo d’un ton sec. Je vous rejoins là-bas.
Son image s’effaça et le moniteur recommença à transmettre les données habituelles. Kira se leva et se dirigea à grands pas vers la porte, ne songeant plus qu’à son travail, toute trace de ressentiment effacée.
- Il y a eu beaucoup de vols par effraction ces derniers temps. Pas besoin de m’accompagner, commandant.
Il passa outre et la suivit.

CHAPITRE 3

Sur A-quatorze, Nog jeta un regard inquiet de chaque côté de la porte et plissa ses petits yeux couleur d’or, essayant de fouiller l’obscurité. Il ne remarqua rien, sans en être pour autant rassuré. Il était extrêmement myope, selon les critères humains, mais ses énormes conques d’oreilles percevaient par contre fort bien les sons. Pour l’instant, tout restait silencieux dans le couloir.
Nog était un Férengi. Il était très jeune et, à cet instant précis, très nerveux. il en avait honte, tout comme il avait honte d’avoir peur, mais pas parce que la race férengi avait une très haute opinion du courage. En effet, oncle Quark disait toujours que le courage, l’honneur et l’altruisme relevaient de la stupidité la plus totale, un trait que les Férengis considéraient comme le pire des maux. Il n’y avait rien de mal à avoir peur, dans la mesure où vous n’étiez pas pris et que vous ne perdiez rien.
C’est que Nog craignait terriblement de se faire attraper, de commettre encore une bêtise et de décevoir l’oncle Quark une fois de plus, bref de ne pas être un bon Férengi.
Derrière lui, Jas-qal, penché sur un coffre-fort, maniait un passe-champ pour neutraliser le champ de force qui l’entourait. Celui-ci céda avec un léger craquement.
Nog tourna la tête en direction du bruit, juste au moment où Jas-qal retirait du coffre ouvert, dans ses énormes pattes, une poignée des précieux échantillons de minerai. Jas-qal était un B’kaazi, de deux fois la taille de Nog; il était affreux, gros et lourdaud, quels que fussent les critères qu’on choisissait, humains ou Férengis. Nog n’aimait pas le B’kaazi, il lui répugnait même, mais il ne pouvait rien faire: Jas-qal aurait pu le réduire en purée. Il avait d’ailleurs déjà indiqué qu’il le ferait certainement si l’adolescent férengi ne savait pas tenir sa langue.
- Dépêche-toi, chuinta Nog.
Il était impossible à Nog de parler sans émettre à chaque syllabe un léger sifflement, tellement ses grosses dents pointues étaient espacées. Impatient, il se balançait d’un pied sur l’autre et essuyait la sueur de ses petites mains griffues sur son pantalon : pas question de se faire prendre cette fois. Il voulait prouver à son père et à son oncle qu’il était aussi capable qu’eux de mener un crime à bien. Il avait espéré qu’ils lui auraient fait assez confiance pour le laisser agir seul, et avait été indigné quand ils avaient insisté pour que Jas-qal prenne l’opération en charge.
Faisant délibérément durer le supplice. Jas-qal déposa lentement les échantillons dans la poche, avant d’aller rejoindre Nog près de la porte.
Lorsqu’ils débouchèrent en coup de vent sur la Promenade, le petit cœur férengi de Nog battait d’une indicible allégresse. Ils allaient réussir ! Oncle Quark serait content. Peut-être que, la prochaine fois, il lui ferait assez confiance pour le laisser agir seul dans ces périlleuses missions...
Jas-qal s’arrêta brusquement dans sa course. Nog fit halte à ses côtés et suivit le regard du B’kaazi. Zut, se dit-il. Sur la Promenade, un humanoïde fonçait vers eux à toute allure. C’était ce type bizarre, Odo, qui n’était d’ailleurs pas du tout un humanoïde et qui, en fait, ne ressemblait à rien de connu.
- O.K. les gars, leur cria Odo d’une voix intimidante. Restez où vous êtes.
Nog se mit à trembler quand il tournèrent les talons et tentèrent gauchement de fuir dans la direction opposée. Parmi toute la population de Starfleet, c’était Odo qui inspirait à Nog les craintes les plus vives, mais peut-être que s’il courait assez vite...
Deux autres officiers de Starfleet, une Bajoranne et un humain que Nog n’avait encore jamais vu, apparurent devant les deux malfaiteurs en cavale.
Nog stoppa net, mais Jas-qal ne se montra pas aussi coopératif. Il tira une épée de sa ceinture et se retourna vers Odo, l’air menaçant. Nog laissa échapper un soupir, il aurait-il dû prévenir Jas-qal que cela ne servirait à rien. Il était peut-être possible d’arriver à distancer le curieux officier de sécurité à la course, mais parfaitement inutile d’essayer de se mesurer à lui en combat singulier.
Le B’kaazi projeta l’épée avec force.
Durant la fraction de seconde qu’il fallut à l’arme pour l’approcher, le torse d’Odo se fluidifia et tournoya sur lui-même, avant de se refaçonner, pour s’écarter de la dangereuse trajectoire... puis il se remit en place. Avec un bruit mat, l’épée s’enfonça dans le mur derrière l’officier de sécurité.
Jas-qal se ressaisit. Il tenta de foncer sur Odo avant que celui-ci n’ait eu le temps de reprendre sa forme. Trop tard:
Odo l’empoigna et tenta de le maîtriser. Le B’kaazi était d’une corpulence redoutable, un long combat commençait. Nog rassembla son courage, il allait tenter une évasion...
Le dard d’un phaseur grilla le mur au-dessus de la tête des combattants.
- Ça suffit, dit l’inconnu humain mâle, qui maintenait son phaseur dirigé vers la poitrine du B’kaazi.
Odo relâcha lentement Jas-qal et tourna sa physionomie incomplète et plane, chargée de mépris, vers le nouvel officier de Starfleet.
- Mais pour qui vous prenez-vous ?
- Voici notre nouveau commandant de Starfleet, Odo, l’informa la Bajoranne.
Odo étudia le nouvel humain, pas du tout impressionné par cette révélation.
- Je n’autorise aucune arme sur la Promenade. Cela inclut les phaseurs.
L’homme eut un mouvement de recul à ces mots, et il était selon toute apparence sur le point de répliquer quand une voix par trop familière se fit entendre:
- Nog ? Mais que se passe-t-il ?
L’enfant férengi étouffa un chevrotement désespéré.

* * * * *

Tandis qu’il se hâtait vers les officiers de Starfleet qui entouraient son jeune neveu, le Férengi répondant au nom de Quark était tout ce qu’on veut sauf d’humeur clémente. L’expression: « de mauvais poil » l’aurait assez bien décrit. Il est vrai qu’il avait subi d’énormes pertes financières, d’abord à cause du saccage des Cardassiens, puis de la diminution de l’achalandage de son commerce. C’est avec fureur qu’il avait appris l’intention de la Fédération d’occuper Bajor. La goutte qui avait conduit Quark à prendre la décision d’évacuer la station.
Quark ne se souciait guère des Bajorans. C’était un peuple bizarre, dont on bourrait le crâne d’âneries mystiques mais qui, au moins, le laissait faire ses affaires en paix. Il préférait plutôt les Cardassiens. Il est vrai qu’ils étaient violents, mais Quark comprenait la violence. De plus, ils étaient fourbes et perfides, des traits que Quark admirait énormément. Il savait comment s’y prendre avec les Cardassiens et leur franche cruauté. Mais les gens de la Fédération, spécialement les humains, le mystifiaient et l’irritaient à un point extrême. A ses yeux, ils étaient parfaitement dépourvus du plus élémentaire bon sens, ainsi que l’illustraient leurs croyances curieuses et absurdes sur l’éthique et la loyauté, ce qui démontrait, selon Quark, leur degré de stupidité.
Et puis Nog venait de rater une autre mission. La patience de Quark à l’égard de son neveu commençait à s’épuiser. Il s’était assuré d’envoyer Jas-qal avec lui, puisqu’on ne pouvait faire confiance au gosse pour effectuer même la plus simple tâche nécessitant discrétion et sournoiserie. Il avait espéré pouvoir mettre la main sur les échantillons minéraux et avoir disparu bien avant que Starfleet ne découvre leur absence. Mais maintenant, même Jas-qal s’était fait pincer, et la mauvaise humeur de Quark décuplait. Les précieux échantillons auraient largement compensé les pertes d’affaires et le coût de déménagement de ses opérations.
Cependant, en dépit de son humeur massacrante, il s’approcha des officiers de Starfleet en affectant l’attitude innocente d’un homme sans reproches. Au moins, il ne raterait pas cette occasion d’en apprendre un peu à Nog dans l’art de transiger avec un humain, comme ce commandant. Peut-être lui restait-il encore une chance d’obtenir ces échantillons...
Les trois officiers regardèrent Quark s’approcher, d’un air soupçonneux.
- Le gamin a de graves ennuis, dit Odo.
Quark garda une expression polie, réfrénant une forte envie de lui montrer les dents. Il trouvait que Odo avait de la justice une conception particulièrement odieuse, et des notions contrariantes sur ce qui constituait un méfait.
Quark s’adressa plutôt au commandant, un humain à la peau noire, de grande taille - remarquez, la plupart des entités paraissaient grandes à côté de lui.
- Commandant, je me nomme Quark. Je dirigeais ici l’établissement de jeu local.
Il tança Nog du regard, qui réagit correctement, en prenant l’expression honteuse appropriée. Finalement, peut-être y avait-il encore de l’espoir, avec ce gosse.
- C’est le fils de mon frère. Vous vous rendez certainement compte qu’il a été impliqué dans cette affaire par accident. Nous devons partir demain.
Il jeta vers Nog un regard oblique, qui se voulait lourd de sévérité aux yeux de l’homme, mais qui signifiait à Nog: Tu vois ? Regarde comme il est facile de tromper ce stupide humain quand on sait se servir de sa langue.
- S’il nous était permis de l’emmener, je puis vous assurer qu’il sera sévèrement...
- Impossible, coupa l’homme, le visage aussi indéchiffrable qu’une pierre.
Il se tourna vers Odo et désigna du menton le jeune Férengi et Jas-qal.
- Amenez-les au corps de garde.
Odo obtempéra avec une expression de plaisir et emmena Nog et le lourd B’kaazi. Quark fixa sur l’humain un regard chargé d’amertume. Ce serait beaucoup plus difficile qu’il ne l’avait cru. L’homme semblait suivre des règles humaines, mais il était aussi malin qu’un Férengi.
Il soupira, déçu, sans d’autre choix que de suivre les prisonniers sur ses courtes jambes,

* * * * *

Kira les regarda s’en aller et hocha la tête.
- C’est Quark qui est à l’origine de cette histoire. Il a sûrement envoyé les deux gamins ici, supposa-t-elle, pour voler les échantillons de minerai.
Elle regarda le nouveau commandant, qui avait l’air pensif. Comme Starfleet n’inspirait toujours pas confiance à Kira, Sisko non plus. Mais elle avait été impressionnée par son calme et son flegme face au langage qu’elle lui avait tenu. Son intervention rapide et ferme auprès de Nog et Quark lui avait plu. Il était décidément plus créatif qu’elle ne l’avait d’abord cru et, de toute évidence, mijotait quelque chose.
Le souvenir de son rêve tenta de ressurgir, mais Kira le repoussa sans ménagement. Il lui avait paru important et chargé de sens la nuit précédente, mais c’est parce qu’elle avait voulu y croire de toutes ses forces. Elle ne permettrait pas à ses espoirs de s’introduire dans la réalité. Sisko se montrait meilleur qu’elle ne l’avait cru, telle était la réalité, mais il restait un simple officier de Starfleet, et rien de plus.
- Major, dit-il en guise de réponse, il existe une coutume juridique Férengi qu’on pourrait qualifier de « donnant-donnant ». Je serais en mesure de rendre la liberté au garçon mais il me faudrait, en échange, quelque chose de la part de M. Quark. Quelque chose de très important.
Kira était sur le point de demander des précisions quand le communicateur de Sisko émit un signal.
- O’Brien au commandant Sisko.
Sisko pressa son commbadge avec un air résigné, comme s’il avait su exactement ce que l’enseigne allait dire.
- J’écoute.
- Commandant, fit la voix de O’Brien, l’Entreprise vient à nouveau de communiquer avec nous. Le capitaine Picard vous attend.
- Message reçu, répondit Sisko en fronçant les sourcils.
Il ferma le communicateur et regarda Kira.
- Ce ne sera pas long, assura-t-il.
Kira, intriguée, suivit des yeux Sisko qui s’acheminait vers le sas. Ce commandant de Starfleet s’avérait être un individu beaucoup plus complexe qu’elle ne s’y était attendue, Elle avait remarqué les très subtiles variations dans la physionomie du commandant, à la mention du nom de Picard, et elle avait su y lire le sentiment que celles-ci tentaient de cacher. Kira le connaissait trop bien, pour l’avoir appris des Cardassiens, toute petite : ce sentiment, c’était la haine.
Elle resta quelques secondes à regarder la porte après qu’elle se fut refermée sur lui.

* * * * *

Ben Sisko demeura un moment devant la baie d’observation du sas, à contempler l’Entreprise. Impossible d’admirer ainsi, à distance, sa beauté, sa grâce et la pureté de ses lignes sans penser au Sararoga.
Impossible de franchir le seuil du sas et d’entrer dans le couloir sans voir Hranok à ses côtés, alors qu’ils descendaient de l’ascenseur sur le pont des civils. De ne pas sentir la fumée, entendre les gémissement et voir les noires silhouettes émerger de la brume en avançant vers lui...
Pendant qu’il se dirigeait vers le salon d’observation principal, Sisko essayait de se convaincre qu’il n’avait pas le droit d’éprouver de la haine contre Picard. L’homme ne devait pas être tenu responsable des crimes du Borg. Sisko n’avait le droit.
Et pourtant, durant le temps qu’il lui fallut pour arriver à destination et au moment où il actionna le carillon et entendit la voix, absolument humaine, qui lui enjoignait d’entrer, Sisko était obnubilé par la rage.
Il n’avait pas le droit de haïr. Et pourtant, il était aussi impuissant à résister à sa propre fureur que Picard l’avait été à repousser l’esprit du collectif Borg.
La porte s’ouvrit et Sisko entra.
Le capitaine Picard était assis au bout de la table, en train d’examiner des informations sur un carnet de notes électronique. À la vue de son visiteur, il sourit et se leva, la main tendue. li n’y avait pas lieu d’être aussi frappé par son apparence son physique n’avait rien d’impressionnant et il était chauve, une simple couronne de cheveux blancs recouvrant l’arrière de son crâne. Il dégageait cependant une force, une présence et une distinction qui en imposaient.
- Commandant, dit-il avec une sincère cordialité. Bienvenue à Bajor.
(Vous allez être assimilé)
Sisko prit la main tendue, mais sans pouvoir vraiment lui offrir sa poignée de main habituelle. Il ignorait ce qu’il allait dire à Picard lors de cette première véritable rencontre, mais il ne lui parlerait pas de ce que le capitaine lui avait fait,
- Il y a longtemps, capitaine.
Picard posa sur Sisko un regard noisette rempli d’une intense interrogation. Un regard tout à fait humain, mais Sisko ne voyait que le clignotant rouge, et entendait le ronronnement d’un senseur-scope optique.
Picard s’assit et Sisko l’imita.
- Nous sommes-nous déjà rencontrés ? Demanda le capitaine avec curiosité.
Sisko se répéta qu’il ne haïssait pas Jean-Luc Picard, qu’il n’en voulait pas à l’individu lui-même. Mais il était consumé de haine pour le Borg. Sa réponse n’alla pas à Picard, mais à Locutus.
- Oui, capitaine. Nous nous sommes rencontrés au combat. J’étais à bord du Sararoga, à Wolf 359.
(Toute résistance est inutile)
Le visage de Picard s’affaissa, toute chaleur se retira de son regard - parfaitement humain, à présent, - et Sisko n’y vit plus que l’épave enflammée du Sararoga. Du Kvushu. Du Gage.
(La main sans vie de Jennifer)
Picard chassa les spectres de sa mémoire et remit de l’ordre dans ses pensées. Lorsqu’il reprit la parole, son ton était devenu distant, d’une infinie réserve.
- Je présume que vous avez été informé de la situation politique sur Bajor.
Sisko tenta, mais vainement, de ne rien laisser paraître de sa fureur et de sa froideur.
- Je sais que les Cardassiens ont ravagé la planète avant leur départ.
(Hranok l’entraîne jusqu’aux nacelles de sauvetage. Les coques calcinées et tordues, vaisseau après vaisseau, qu‘ils dépassent à toute vitesse. il regarde le Sararoga – Jennifer - se fondre en la blancheur d’une supernovae...)
Ben Sisko cligna des yeux pour éloigner les images du passé, et s’efforça de fixer son attention sur les paroles du capitaine.
- ...châtiment pour toutes les années de terrorisme bajoran, continuait Picard. Les efforts de secours que nous coordonnons suffisent à peine.
Il se leva et marcha jusqu’à la baie d’observation, créant délibérément une distance entre Sisko et lui.
- J’ai appris à connaître les Bajorans, dit-il en croisant les mains derrière le dos. Je suis un des plus vifs partisans de leur entrée dans la Fédération.
- Aura-t-elle lieu ?
Le capitaine offrit à son hôte un profil buriné qui demeurait impassible.
- Ce ne sera pas facile. Les partis au pouvoir se déchirent entre eux. Les factions qui s’étaient unies contre les Cardassiens ont repris leurs vieilles querelles.
- Il semble qu’ils ne sont pas prêts, constata Sisko, qui entendit dans sa propre voix la colère et l’impatience de Kira. Picard se retourna brusquement et lui lança un regard acéré.
- Votre travail consiste à tout mettre en oeuvre, dans le respect de la Prime Directive, pour vous assurer qu’ils le soient.
Sisko se défendit par un bref hochement de la tête. Le commentaire de Picard venait de stimuler sa rancœur et sa rage. Il n’avait pas besoin qu’on lui explique son travail. Peut-être avait-il accepté cette mission à contrecœur, mais il était un officier de Starfleet. Il exécuterait sa tâche de son mieux, sans égard à ce que cela pourrait lui coûter au plan personnel.
(C’est fini, dit Hranok)
Le capitaine Picard fit un pas vers lui et prit un ton franc, invitant à la confidence:
- Starfleet m’a avisé de votre opposition à cette mission, commandant. J’avais cru qu’après trois ans passés dans les ateliers d’Utopia Planitia, vous étiez mûr pour un changement.
Sisko se raidit. Il pensa à Jake, laissé à lui-même dans les démoralisants quartiers des Cardassiens.
- J’ai un fils, capitaine, que j’élève seul. L’environnement n’est pas idéal, c’est le moins qu’on puisse dire. On m’avait renseigné sur l’état de dévastation de la planète, mais personne ne m’avait mentionné que la station l’était aussi...
- Malheureusement, l’interrompit Picard, en tant qu’officier de Starfleet, nous n’avons pas toujours le luxe de servir dans un environnent idéal.
Sisko ne se laissa pas décontenancer par la rebuffade polie.
- J’en suis conscient, capitaine. J’étudie la possibilité d’un retour au service civil sur Terre.
C’était presque vrai, Il avait vraiment exploré cette possibilité, mais n’avait rien trouvé jusqu’à maintenant, Il prit la décision de reprendre ses recherches dans les plus brefs délais.
Picard s’éloigna de lui, dans un geste de désapprobation.
- Peut-être le Commandement de Starfleet devrait-il envisager un remplacement pour votre poste.
- Voilà une excellente idée, répliqua Sisko tout net.
Quelques instants passèrent, durant lesquels les deux hommes se toisèrent avec une hostilité voilée. Picard parla le premier, lentement
- J’étudierai la question. D’ici là...
La sécheresse de son regard et de sa voix s’éteignirent, pour laisser place à une muette douleur. Sisko savait que le capitaine faisait d’immenses efforts pour essayer de trouver les mots qu’il fallait pour aborder le sujet de Wolf 359.
Sisko se leva brusquement. Au moment d’entrer dans la pièce, il désirait simplement dire au capitaine combien il avait souffert par la faute de Locutus. Maintenant, tout ce qu’il voulait, c’était de s’en aller, afin de laisser chacun se confronter seul à ses fantômes, en paix.
- D’ici là, dit tranquillement Sisko, j’exécuterai le travail qu’on m’a assigné au meilleur de mes capacités, capitaine. Je vous remercie de cette rencontre.
Il échangea un regard avec Picard et attendit l’ordre de rompre.
Picard le considéra un long moment, visiblement peu désireux de meure fin à l’entretien. Bien que tendu, le capitaine réussissait à se dominer, mais Ben Sisko décela dans ses yeux une timide et fugitive lueur d’angoisse, et il savait que Picard voyait la même chose dans les siens.
- Rompez, dit finalement Picard.
Les portes se refermèrent derrière Ben Sisko, et Jean-Lue Picard se cala dans son fauteuil, jeta un œil distrait sur son carnet puis regarda vers Bajor.
Son dernier cauchemar le replongeant dans son expérience avec le Borg - plus un souvenir, à la vérité, qu’un rêve d’imagination, - remontait à deux ans. Il ne s’autorisait pas souvent de telles réminiscences. En fait, il les avait réprimées avec tant de succès, qu’en étudiant les états de service de Ben Sisko, avant leur rencontre, il n’avait même pas relevé le léger malaise subconscient qu’il avait éprouvé à la mention du nom du Sararoga.
Comment avait-il pu oublier, ne pas faire le lien ? Il avait été présent à Wolf 359, en Locutus, pleinement conscient. Et en Picard, prisonnier et impuissant, pendant que son savoir lui était arraché et utilisé pour anéantir ses compagnons officiers. Une réalité bien plus horrible que n’importe quel cauchemar.
Il ferma les yeux et entendit la voix du Borg, mille voix grondantes, parlant à l’unisson : Capitaine Jean-Lue Picard, vous dirigez le plus puissant vaisseau de la flotte de la Fédération. Vous vous exprimez au nom de votre peuple...
Et puis, sa réplique, pleine d’assurance et parfaitement naïve : Je n ‘ai rien à vous dire ! Et je lutterai jusqu ‘à mon dernier souffle !
La force ne sert à rien, avait répondu le Borg. Toute résistance est inutile. Nous voulons nous perfectionner. Nous ajouterons vos caractéristiques biologiques et technologiques aux nôtres. Votre culture s ‘adaptera pour servir la nôtre.
Il était encore un humain alors, rempli de force et de fierté, du moins le croyait-il. Son enlèvement et l’arrogance stupide des cyborgs l’outrageait. impossible ! Avait-il crié. Ma culture est fondée sur la liberté et l’autonomie.
La liberté ne sert à rien, avait implacablement répondu le Borg. L’autonomie ne sert à rien. Vous devez vous soumettre.
Plutôt mourir, avait déclaré Picard, assez sot pour croire que la mort était le pire sort pouvant être infligé par le Borg, à lui ou à toute autre forme d’humanité. Mais la terrible réponse était venue:
La mort ne sert à rien. Vos civilisations archaïques sont régies par un système d’autorité. Pour faciliter notre introduction dans vos sociétés, il a été décidé qu’une voix humaine effectuerait toutes nos communications pour nous. Vous avez été choisi pour être cette voix...
Il avait donc été «assimilé». Son cerveau et son corps avaient été modifiés, par des interventions mécaniques et chirurgicales. afin que sa conscience puisse être englobée et absorbée par l’esprit du collectif borg. Dans leur indifférence totale à l’égard de la souffrance, ils n’avaient pas eu la bonté de lui retirer la conscience d’être Picard. Il avait dû être témoin de tout, s’entendre parler à travers Locutus, à la simple instigation du Borg, sans aucun contrôle sur son corps ni sur sa voix, incapable aussi de leur cacher les informations qu’il détenait sur la stratégie et l’armement de Starfleet. Picard était là, il avait assisté avec horreur à la destruction d’abord du Melbourne, puis du Sararoga, du Kvushu, du Tolstoï, ensuite du Gage et de trente-cinq autres vaisseaux... Comment avait-il pu oublier le Sararoga ?
Picard se revit ensuite quelques semaines plus tard, convalescent, retourné sur Terre pour se rétablir de son traumatisme. Le souvenir de sa confession à son frère Robert lui donna le frisson : Ils m’ont utilisé pour détruire et tuer, et je n ‘ai pas su les empêcher. Pourtant, j’ai essayé..., je n ‘ai pas été assez fort..., pas à la hauteur...
Couverts de boue à la suite d’un épuisant combat amical, ils étaient assis sur le sol du vignoble familial. Pour la première fois depuis très longtemps, il avait pleuré sans retenue.
Au goût salé des larmes ruisselant sur ses joues s’était mêlé celui de la terre.
Robert l’avait observé en gardant un silence plein de solennité, puis il avait dit: Eh bien, je constate que mon frère est un être humain normal, finalement. Mon pauvre Jean-Lue, je crois que tu devras vivre avec ça longtemps, très longtemps...
Longtemps, trois ans. Il avait eu la chance, durant ces années, de n’être confronté à aucun survivant de Wolf 359. Il est vrai qu’ils étaient peu nombreux.
Si peu nombreux...
Sisko avait parlé de son fils, qu’il élevait seul, et Picard s’en souvint en tressaillant. Il ouvrit les yeux.
- Ordinateur, commanda-t-il d’une voix rauque, fixant son regard sur Bajor. Dossier personnel du commandant Benjamin Sisko. Nom de sa femme décédée et cause de la mort.
Après un court silence, la voix uniforme répondit:
« Lieutenant Jennifer Sisko. Décédée en 44002.3. date stellaire, à bord du Sararoga...
- Cela sera suffisant, murmura Picard, ouvrant de grands yeux vides sur la zone centrale de la station spatiale, à travers la baie. Il passa la main sur son front.
Lieutenant Jennifer Sisko. Épouse de Benjamin, mère de Jacob. Combien d’autres ?
Rappelle-toi:
Ce sont les cyborgs, pas toi, qui ont commis ces crimes. Tu voulais les en empêcher. Tu as essayé... Oui, j’ai essayé. Et j’ai échoué. C’est mon savoir qui leur a servi à tuer si vite, avec tant d’efficacité. L’impuissance, voilà ce qui avait été le plus horrible. Il avait une personnalité forte et pleine de confiance, et une maîtrise sur lui-même qui ne lui avait jamais failli. Déjà, tout jeune, il savait qu’il voulait diriger un vaisseau spatial, et rien ne l’avait jamais empêché d’atteindre son but. Avec une rage et une douleur muettes, il avait été forcé de regarder le Borg utiliser son corps et sa voix pour menacer, sa pensée pour tuer. Le pire de tout avait été l’impuissance.
Mais il n’était plus impuissant, maintenant, comme le lui avait rappelé justement le conseiller Troi, trois ans auparavant. Son viol mental par le Borg avait eu lieu, mais il n’y pouvait rien. Il ne pouvait pas redonner la vie à Jennifer Sisko, ni à aucun des autres.
Mais il lui était possible de venir en aide à Benjamin Sisko et à son fils privé de mère.
Picard se leva. Il n’avait pas vécu avec le Borg les mêmes expériences que Sisko, mais il comprenait quelque chose de ce que cet homme traversait. Il avait lutté contre les mêmes démons, Lui aussi était venu près de démissionner, dans l’espoir d’échapper aux horreurs du passé.
Il espéra que Sisko pourrait vaincre ces démons, sans quoi Starfleet perdrait un bon officier.
Mais qu’il décidât de partir ou de rester, Sisko trouverait son chemin rendu plus aisé par un bienfaiteur anonyme. Aussi longtemps que Jean-Luc Picard vivrait, le jeune Jacob Sisko se verrait accorder toute l’aide nécessaire pour mener à bien la carrière de son choix.
Picard resta un long moment à contempler le singulier design cardassien de la station spatiale, puis il lui tourna le dos et quitta son bureau.

CHAPITRE 4

Odo s’installa à son bureau, dans les locaux des services de sécurité de la station spatiale, et se concentra sur son travail. Penché sur son bloc-notes électronique, il ignorait, tout en gardant un œil sur lui, le petit Férengi, Quark, qui s’agitait nerveusement sur son siège.
Odo n’aimait pas Quark. En fait, il n’aimait pas les Férengis. Ils encourageaient la malhonnêteté et le vol, et Odo trouvait particulièrement détestables les manières affectées de Quark. sachant très bien que le Férengi lui aurait volontiers planté un poignard dans le dos, s’il en avait eu l’occasion. La justice et l'honnêteté étaient des valeurs que Odo plaçait au-dessus de tout; elles faisaient partie de son être même, tout comme respirer, manger ou changer de forme. Il savait que les Férengis se moquaient de ce genre de convictions, autre excellente raison de les détester.
Il faut cependant préciser que Odo détestait tout le monde. Sauf le major Kira. Il s’entendait bien avec elle parce qu’elle était semblable à lui. Elle croyait en une loyauté totale et absolue et refusait de perdre son temps en paroles creuses et polies; de plus, elle n’avait que faire du protocole. On savait toujours à quoi s’en tenir avec le major Kira.
Il s’interrogeait par contre au sujet de Sisko. Il avait remarqué l’expression du commandant de Starfleet, après sa brève démonstration de ses aptitudes à changer de forme, et il savait que Sisko s’était posé des questions à propos de son visage imparfait, sans oser rien demander. Odo ne savait pas encore s’il devait se montrer insulté ou reconnaissant du silence courtois de l’humain, mais il devinait que Sisko s’était demande à quelle espèce de créature il avait affaire en la personne de son nouvel officier de sécurité.
Odo se posait lui-même la question. Il ne lui restait aucun souvenir, ni de ses origines ni de son peuple. On l’avait trouvé, cinquante ans auparavant, seul à bord d’un vaisseau étranger, près de la ceinture d’astéroïdes Denorios. Les Bajorans l’avaient recueilli et élevé comme un des leurs.
Sa véritable apparence, à laquelle il retournait chaque nuit, était celle d’une masse gélatineuse informe. Il avait été obligé de prendre l’aspect d’un Bajoran pour faciliter son assimilation, mais n’avait jamais tout à fait réussi à obtenir une conformation humanoïde satisfaisante. Ses traits semblaient aplatis, comme en deux dimensions. Le nez et les joues, et particulièrement les volutes sur l’arête du nez, entre les sourcils, manquaient de finition. Il avait songé que la difficulté provenait peut-être de son profond ressentiment d'avoir à toujours vivre sous la forme d’un humanoïde.
Il ne savait qu’une seule chose de son peuple la justice revêtait une telle importance pour eux, qu’elle était restée inscrite dans la mémoire primitive de Odo. Celui-ci ne pouvait concevoir exercer un autre métier que celui d’officier de sécurité. Sous le régime des Cardassiens, il avait tenu le rôle de représentant bajoran chargé de faire respecter la loi sur Deep Space Neuf. Starfleet l’avait reconduit dans ses fonctions, puisque personne d’autre que lui ne connaissait aussi bien la station, particulièrement la Promenade et ses habitués. Si Odo avait été heureux de pouvoir continuer son travail, il était pour le moins contrarié à l’idée qu’un officier de Starfleet viendrait maintenant lui donner des directives. Même les Cardassiens avaient été assez intelligents pour lui laisser carte blanche.
Odo faisait peu de cas des règlements. Après tout, les lois changeaient constamment, on les amendait avant de s’en débarrasser, alors que l’esprit de la justice, lui, était éternel. Le major Kira l’avait mis en garde contre ces types de Starfleet maniaques du règlement, et Odo avait présumé que le commandant était du même genre.
Mais Sisko l’avait étonné. Le commandant était apparemment doté d’un cerveau et du sens de la justice, et savait en user. Odo se doutait qu’il réservait une surprise au Férengi, et l’approuvait d’avance.
Il leva les yeux quand Sisko entra dans la pièce.
- Vous vouliez me voir ? L’interrogea le commandant.
Ses manières étaient brusques, nerveuses, comme s’il venait de traverser une expérience traumatisante et qu’il eût voulu se secouer mentalement pour s’en libérer. Quand il aperçut le Férengi, son humeur changea. Une sorte de gaieté teinta son regard et il s’appuya nonchalamment à la cloison, en croisant les bras. Quark s’était levé et se répandait en gémissements devant Sisko:
- Commandant, c’est au sujet de mon neveu...
- Ah ! Monsieur Quark, l’interrompit-il, déployant de grands gestes et une politesse exagérée. Je suis enchanté de voir que vous êtes toujours là.
Odo retint un sourire et fit semblant de porter son attention sur son bloc-notes. Sisko servait à Quark sa propre médecine obséquieuse.
- Prenez donc un siège, je vous prie, lui suggéra le commandant.
Quark fit pivoter sa grosse tête rectangulaire pour examiner le fauteuil derrière lui, puis il y posa le bout des fesses, sans grand enthousiasme.
- Evidemment que je suis encore là, commandant. Nous ne partons pas avant demain, et c’est pourquoi il est si capital que nous...
- Je ne le pense pas, indiqua Sisko avec un large sourire.
La bouche de Quark s’ouvrit toute grande, laissant apparaître une rangée de dents pointues et espacées.
- Qu-quoi ?
- C’est pourtant très simple, Quark. Vous ne partirez pas.
Odo cessa de feindre de travailler et leva les yeux vers Sisko avec un étonnement amusé.
Le Férengi laissa échapper un sifflement.
- Je ne partirai pas... ? Mais tous nos bagages sont faits et nous sommes prêts à...
- Déballez-les, trancha Sisko, sur un ton qui n’admettait aucune réplique.
Quark se pencha en avant, la bouche toujours béante d’incrédulité.
- Et pourquoi donc devrais-je rester ici ?
- Je suis curieux de le savoir moi-même, glissa Odo, incapable de résister plus longtemps. Cet individu est un joueur et un voleur.
- Je ne suis pas un voleur, clama Quark, tentant comiquement de jouer la dignité offensée.
- Vous en êtes un, répéta Odo en le regardant droit dans les yeux.
- Si c’est vrai, répondit Quark, vous n’avez jamais réussi à le prouver au cours des quatre dernières années.
Le sourire aiguisé du Férengi rappela à Odo un dragon des sables bajoran affamé et un crocodile terrien qu’il avait déjà vu sur un holo.
Sisko ne rendit pas son sourire à Quark et sa voix se fit plus grave.
- La vie des officiers et des ingénieurs bajorans, ainsi que celle de leurs familles, dépend des commerces et des services offerts sur cette Promenade. Si des gens comme vous décident de l'abandonner, l’endroit ressemblera à une ville fantôme. Nous avons besoin que quelqu’un prenne les devants et dise : « Je reste, je reconstruis. » Nous avons besoin d’un leader communautaire. Et ce sera vous, Quark.
- Moi ? S’étonna Quark. Un leader communautaire ?
Il se tourna, désespéré, vers l’officier de sécurité, comme s’il cherchait auprès de lui la confirmation que le commandant était devenu fou.
L’officier s’enfonça dans son fauteuil et sourit. Astucieux, ce Benjamin Sisko, pensa-t-il; il ne craint pas de fléchir les règlements à bon escient. Entrant dans le jeu, il s’adressa au Férengi:
- Vous me semblez posséder toutes les qualités requises pour être politicien.
Quark apprécia peu l’humour de Odo. Il tendit vers Sisko ses mains griffues, en secouant la tête.
- Mais comment pourrais-je exploiter mon établissement, sous la réglementation de Starfleet ?
C’était une bonne question. Odo se tourna vers Sisko pour en connaître la réponse.
- Nous sommes dans une station bajoranne, expliqua le commandant en haussant les épaules. Sa gestion ne nous regarde pas. Organisez des jeux honnêtes et vous n’aurez aucun problème avec moi.
- Des jeux honnêtes ? Grogna Quark, avec un mépris qui offensa Odo.
Imitant inconsciemment Sisko, il croisa ses bras courts et demeura silencieux.
Sisko et Odo attendirent. Le Férengi hocha finalement la tête.
- Commandant, dit-il, savoir à quel moment partir fait partie de mon métier. Ce gouvernement provisoire bajoran est un peu trop provisoire à mon goût et, lorsque les gouvernements tombent, les gens comme moi sont mis en ligne et fusillés.
Sisko fit signe que non de la tête, un peu trop bienveillant et compréhensif au goût de Odo. Le commandant s’arrêta sur le seuil de la porte, l’air pensif.
- Pauvre gosse, déclara-t-il doucement, il devra maintenant passer les plus belles années de sa vie dans une prison bajoranne. J’ai moi-même un fils, je sais ce que votre frère doit ressentir en ce moment. Ce garçon devrait être auprès de sa famille, pas au fond d’une cellule.
Il fixa un moment le Férengi, qui demeurait sans voix.
- Réfléchissez, ajouta-t-il, avant de sortir.
Quark resta confondu sur son siège, pendant que la porte se refermait sur Sisko.
Odo sourit et se tourna vers le Férengi, soudainement volubile.
- Vous savez, dit-il, au début, je croyais que je ne pourrais pas supporter ce type.

* * * * *

À l’intérieur de la Promenade, Kira pelletait des décombres qui obstruaient le trottoir et les déposait dans une poubelle située non loin. Elle renonça à s'acharner de réprimer le souvenir du rêve. D’ordinaire, le travail physique libérait toujours son esprit, qui se mettait à vagabonder. Mais, à présent, celui-ci combattait, pour retourner au rêve de la nuit passée, ainsi qu’il l’avait fait toute la journée. Plus elle travaillait, et plus le souvenir du rêve lui revenait.
La partie rationnelle de son esprit demeurait convaincue qu’ils n’avaient rien à faire ici, aucun d’entre eux, sur la station spatiale cardassienne... Mais lorsqu’elle pensait avec son pagh - ou plutôt, lorsqu’elle ne pensait plus - , sa compréhension des choses était différente.
Comme dans le rêve de la nuit dernière, celui qui la hantait depuis plusieurs nuits. Le rêve avec Sisko.
Ou peut-être essayait-elle simplement de se persuader qu’il s’agissait de Sisko. Le rêve parlait d’un homme à la peau brune, aux yeux et aux cheveux noirs, qui prendrait une grande importance pour son peuple. La détresse des Bajorans était si immense que plusieurs d’entre eux prétendaient avoir été instruits de l’arrivée prochaine d’un être porteur de secours et qui ramènerait l’espoir : celui dont la venue avait été annoncée par les Prophètes.
Mais Kira était cynique de nature. Elle craignait maintenant que le désespoir de son peuple et le sien n’obscurcissent leur jugement, leur faisant croire à des choses qui n’existaient pas, mais qui étaient ardemment désirées. Où donc sont les Prophètes, à cette heure où nous avons besoin d’eux ? Pensait Kira avec amertume, en enfonçant sa pelle dans les ruines.
Et pourtant... Quand c’était son pagh qui pensait, et non son esprit, elle pouvait sentir dans le pagh de Sisko des choses si extraordinaires, qu’elle était tout près de croire, qu’elle osait presque espérer...
Kira avait parfois l’impression que son esprit logeait deux personnages différents, l’un mystique et l’autre sceptique, qui n’étaient jamais en accord. Pas surprenant que sa planète fût un tel gâchis.
Si seulement Opaka voulait bien accepter de la rencontrer, Kira aurait voulu lui parler de tant de choses. De ce rêve, entre autres. Un autre visage y apparaissait, bajoran celui-là, vénérable et plein de sagesse, quelle voyait entouré d’un halo d’une blancheur argentée.
- Major ?
La voix de son commandant la fit sursauter. Le ton était interrogatif et, en se retournant, elle constata que son attention était attirée par la pelle. Il se demandait probablement si une telle tâche convenait bien à un officier. Elle haussa les épaules. Le rêve, le pagh, tout cela redevint une fois de plus hors de propos, et Sisko n’était plus l’étranger de la prophétie, mais simplement un autre de ces types de Starfleet prosterné devant le règlement, et qui lui portait sur les nerfs.
- Tout le monde est occupé à réparer les systèmes vitaux, expliqua-t-elle en se redressant pour vider sa pelletée dans le contenant.
Elle se permit de prendre un air de défi
- Je présume que les officiers de Starfleet n’ont pas l’habitude de se salir les mains.
Sisko haussa les sourcils. Il prit une pelle et se mit au travail.
Kira regarda ailleurs, affectant n’être pas impressionnée. Pourtant, elle se découvrit assez de confiance en lui pour aborder le sujet de son passé, une marque de respect qu’elle avait jusque-là réservée à Odo.
- Dans les camps de réfugiés, expliqua-t-elle, nous apprenions à exécuter les tâches nécessaires sans poser de questions. Le rang n’avait aucune importance.
Ils travaillèrent en silence.
- Je viens tout juste de parler à Quark, dit Sisko, au bout d'un certain temps. Il semble prêt à miser sur la chute du gouvernement.
Kira répondit par un hochement:
- Quark sait reconnaître une bonne gageure quand elle passe.
Sisko tourna vivement la tête vers elle et la dévisagea. Elle haussa les épaules, une fois de plus.
- Ce gouvernement ne sera plus là dans une semaine, assura-t-elle. Et vous non plus.
Telles étaient les paroles dictées par le bon sens. Mais le rêve n’avait-il pas parlé autrement ?
Sisko jeta brutalement une pelletée de détritus dans le réceptacle.
- Et qu’arrivera-t-il à Bajor ?
- La guerre civile, dit Kira, en essayant de chasser l’émotion et l’horreur contenues dans ces mots.
Une violente amertume monta en elle: maintenant que les Cardassiens avaient enfin quitté sa planète, après l’avoir saccagée, son peuple allait s’entre-déchirer sur les ruines qu’ils avaient laissées, et détruire le peu qui restait.
- Les politiciens sont trop occupés à dessiner leurs cartes pour se rendre compte de ce qui doit être fait.
- Et qu’est-ce qui devrait être fait ?
- Starfleet ne peut absolument pas nous aider à cet égard.
Elle hésita, se demandant quels renseignements elle allait se permettre de confier à cet étranger, rêve ou pas. Mais Sisko semblait montrer un intérêt sincère.
- Seule Opaka peut empêcher la guerre civile, révéla-telle finalement.
- Opaka !
- Elle est notre chef spirituel. On la surnomme le Kai. Il n'y a que la religion qui tient notre peuple ensemble. Si Opaka exhorte au rassemblement, ils entendront son appel. Elle déposa la pelle et se pencha pour ramasser quelques fragments épars. Sisko s’agenouilla à ses côtés pour l’aider.
- Les chefs de toutes les factions ont essayé de parvenir jusqu’à elle, dit doucement Kira, mais elle vit recluse et ne voit presque jamais personne.
Sisko pencha son visage anguleux et sembla réfléchir à la situation.
- Peut-être se montrerait-elle plus réceptive si c’était quelqu’un de la Fédération qui lui demandait une rencontre ?
Kira le regarda.
- Vous peut-être ! Dit-elle, avec une pointe d’incrédulité. Soudain, une ombre s’étendit sur eux. Kira leva les yeux, effarouchée, et aperçut un visage dans un halo de lumière argentée. Le vieil homme plein de sagesse, de son rêve.
Ben Sisko levait la tête, croyant être retombé dans le rêve où la Bajoranne omnisciente tendait vers ses joues ses longs doigts soyeux.
(Respire, dit Jennifer)
Mais c’était un plus vieux visage, celui d’un mâle, qui se dressait au-dessus de lui et Kira et Sisko le connaissait : c’était celui du moine au cheveux blancs qui lui avait souhaité la bienvenue au temple bajoran.
- Commandant.
La voix du vieillard avait un aplomb tranquille, comme s’il avait su que Sisko était depuis longtemps conscient de l’inéluctabilité de cette rencontre et de ce qui allait suivre.
- Le temps est venu.
Il lui tourna le dos, invitant l’homme à le suivre, et se mit à avancer rapidement au milieu des débris.
Sisko sentit son cœur battre plus vite, Il se leva, hypnotisé, et pendant une seconde, une seule, il regarda dans la direction du vieux moine. D’étranges émotions l’assaillirent, qu’il avait cru éteintes depuis longtemps, des émotions qui étaient réapparues dans le rêve.
(Respire)
Baissant les yeux, il vit Kira, frappée de stupeur, lever les yeux vers lui. Un vacillement parcourut le visage de la Bajoranne, qui se transforma en celui de Jennifer. Sisko cligna des yeux et la vision se dissipa.
Il aurait un entretien avec le Kai, afin de venir en aide aux Bajorans, décida-t-il, dans le seul but de remplir son devoir d’officier de Starfleet, voilà tout. C’étaient là des motifs rationnels : pourquoi donc l’apparition du moine et la mention de Kai Opaka par Kira l’avaient-elles ému à ce point ?
Sisko prit une grande respiration, déposa sa pelle et suivit le moine.

* * * * *

Ils se transportèrent sur la planète, où un clair soleil d’après-midi brillait sur les ruines: la terre incendiée, la végétation morte ou agonisante, les carcasses calcinées des bâtiments.
La marche le long des rues jonchées de détritus lui rappela un souvenir il était à bord de la nacelle de sauvetage du Sararoga et voyait défiler les coques consumées des vaisseaux anéantis. Mais la dévastation qu’il avait sous les yeux était d’une tout autre échelle, Sisko n’en avait jamais vue de semblable. Il eut honte en repensant à son indignation face aux dommages relativement mineurs de la station,
Quelques rares bâtiments avaient été épargnés, tous de forme arrondie et sphérique, dont les lignes douces et délicates s’harmonisaient bien mieux avec la nature environnante que les constructions criardes, aux angles choquants, des Cardassiens. Le moine conduisit le commandant vers l’un d’eux, que Sisko supposa être un temple ou un monastère, d’après les sculptures de pierre très détaillées qui décoraient le porche.
L’intérieur de l’imposant édifice de pierre était sombre et ombragé, à peine éclairé par la lumière du soleil qui filtrait à travers les fentes et les trous dans les murs. Le saccage, la profanation de ce lieu, de toute évidence l’un des plus saints des Bajorans, choqua profondément Sisko: les fenêtres avaient été fracassées, les murs intérieurs démolis et les statues religieuses décapitées.
Et pourtant, les Cardassiens n’avaient pas réussi à corrompre l’atmosphère de profonde et sereine contemplation qui émanait de ce sanctuaire. Ils passèrent devant un moine qui psalmodiait un chant mélancolique, au milieu des ruines, et ils en virent un autre, boitillant à cause de ses blessures, qui réparait avec soin un mur extérieur.
- Commandant Sisko.
Une voix de femme. Il se tourna en direction du son et aperçut une vague silhouette féminine. Un rayon de soleil passa entre eux, faisant scintiller les particules de poussière suspendues dans l’air. Sisko retint son souffle quand la femme de son rêve s’avança, émergeant de l’obscurité telles les silhouettes fantomatiques des blessés du Sararoga.
C’était une Bajoranne, d’âge moyen. Elle était vêtue d’une toge resplendissante et elle était blessée. Elle marcha vers son visiteur en boitant, s’aidant d’une canne, et Sisko remarqua que son visage était affreusement tuméfié. Ce que Sisko avait devant lui représentait toute la souffrance du peuple bajoran. Et cependant, le visage de cette femme était illuminé par une lumière venue du dedans, une paix intérieure que nul ennemi n’atteindrait jamais.
Sisko comprenait sa tristesse, et il enviait sa sérénité.
Kaï Opaka eut un léger sourire et désigna d’un geste les ruines qui les entouraient.
- Je suis désolée de vous recevoir dans de telles conditions.
- Les Cardassiens ? Demanda Sisko, sans vraiment poser la question.
Opaka lui répondit d’un regard affirmatif en traversant d’un pas hésitant la salle dallée de pierres. Sisko aurait voulu lui offrir son aide, mais la dignité du Kaï le retint. Il la suivit à l’intérieur du monastère.
- Profaner le cœur de notre vie spirituelle était leur façon de frapper l’âme du peuple bajoran, déclara Opaka.
Elle le mena jusqu’à un lieu de recueillement, où des bancs de bois sculptés formaient un demi-cercle autour d’un bassin. En haut, à travers les fenêtres, apparaissait une lointaine chaîne de montagnes, calmes et inviolées, dont l’image miroitait à la surface tranquille du bassin.
Opaka s’assit avec précaution sur l’un des bancs, et Sisko prit place auprès d’elle. Elle lui offrit un léger sourire.
- Votre venue était attendue avec beaucoup d’impatience. Envahi par les souvenirs du rêve, Sisko essaya de se ressaisir. Il s’obligea à s’en tenir strictement à sa mission de représentant de la Fédération.
- Je suis heureux de l’entendre, dit-il, tout à son rôle. L’adhésion de Bajor à la Fédération amènerait de la stabilité…
- Je ne parle pas de la Fédération, l’interrompit le Kaï avec dureté. Je parle de votre venue.
- Ma venue ?
Sisko sentit la peur monter en lui. Il eut soudainement envie de fuir loin de cette femme.
Opaka tendit vers lui ses longs doigts soyeux et prit sa joue dans sa main. Puis, elle l’examina attentivement, avec l’enchantement d’une vieille dame admirant le visage d’un petit fils bien-aimé.
- Avez-vous déjà exploré votre pagh, commandant ?
- Mon pagh ?
Sisko voulait reculer, fuir les caresses d’Opaka, mais il voulait aussi se rapprocher d’elle, mettre sa confiance en elle.
Sa main sûre remonta délicatement jusqu’à l’oreille de Sisko, dont elle effleura le contour du bout du doigt.
- Le courage des Bajorans leur est inspiré par leur vie spirituelle. Notre énergie vitale, notre pagh, est ressourcée par les Prophètes.
À mesure que son doigt avançait, l’éclat de ses yeux se faisait plus vif. Elle regarda Sisko avec un étonnement réel, comme si elle venait d’assister à un prodige. D’un geste soudain, elle pinça le lobe. Il ressentit une intense douleur et rejeta violemment la tête en arrière, surpris.
- Respire, dit Opaka.
(Jennifer)
Sisko s’écarta, soudain mal à l’aise, apeuré parle sentiment que ce simple toucher avait fait resurgir: l’affliction.
(Jennifer)
(C’est fini, dit Hranok)
Il aurait voulu s’ouvrir au Kaï, lui, Ben Sisko. Il tenta de revenir à des préoccupations politiques.
- Kaï Opaka, peut-être pourrions-nous discuter de votre rôle dans la transition post-cardassienne...
- Respire, répéta Opaka.
Sisko prit une grande bouffée d’air, s’apercevant qu’il avait jusque4à retenu son souffle.
Les doigts d’Opaka se dirigèrent à nouveau vers l’oreille de Sisko.
- C’est curieux, dit-elle pensivement, plus à elle-même qu’à Sisko. Quelqu’un qui ne désire pas être parmi nous a été choisi pour être l’Émissaire.
Sisko se raidit. Son désintérêt combiné à son désir de quitter Deep Space Neuf étaient-ils si apparents ?
Le Kaï se rapprocha de lui, étudiant chaque millimètre de son visage. Au bout d’un long silence, elle cessa l’examen.
- Votre pagh est une riche source de connaissance, commandant.
Elle s’appuya sur sa canne pour se remettre debout,
- Suivez-moi, je vous prie.
Sisko se leva, pendant que Opaka retirait des plis de sa toge une petite boîte de commandes qu’elle actionna.
Le bassin réfléchissant, un hologramme, disparut, révélant un escalier de pierre qui conduisait dans les profondeurs. Sisko descendit avec elle jusqu’à une caverne secrète, ignorée des Cardassiens, primitivement éclairée par des rangées de chandelles logées dans des niches creusées à même le roc.
Sisko eut la curieuse impression d’être déjà venu dans cette caverne. Il essaya de se souvenir s’il était passé ici, dans le rêve.
Une fois parvenus au bas de l’escalier, Opaka se tourna vers lui en s’appuyant sur sa canne.
- Vous avez raison de croire que Bajor court un grave péril..., aussi grave que les autres crises de notre histoire, Mais la menace qui pèse sur notre vie spirituelle dépasse largement tous les dangers passés.
- C’est peut-être vrai, répondit Sisko, mais je ne peux rien faire avant d’avoir unifié...
- Je ne peux vous donner ce que vous vous refusez à vous-même, coupa Opaka.
- Pardon... ? Fit Sisko, qui fronça les sourcils sans comprendre.
- Cherchez les solutions à l’intérieur de vous-même, commandant.
Devant son expression mystifiée, le Kaï traversa en boitant la salle dallée de pierres, jusqu’à un coffre sculpté qui rappela beaucoup à Sisko l’Arche de l’Alliance hébraïque, qu’il avait déjà vue sur des holos. Elle retira le couvercle avec une extrême délicatesse et fit un pas en arrière afin que Sisko put voir.
Il s’approcha, et sentit l’étrange attraction exercée par le contenu de l’arche. Un double orbe d’énergie pure irradiait sa lumière, flottant à l’intérieur d’un champ de force. Opaka se pencha respectueusement pour le contempler, et une clarté verte chatoya sur son visage. Cela ressemble à un sablier gravitant sur lui-même, pensa Sisko, ou au symbole mathématique de l’infini. Pour toujours.
- Qu’est-ce que c’est ? Demanda doucement Sisko en tournant la tête, pour s’apercevoir que Opaka s’était éloignée de lui un peu plus.
Elle appuyait maintenant sa main sur le panneau d’un mur.
- La larme du Prophète, dit Opaka.
Elle pressa le panneau et un passage s’ouvrit dans le roc. Elle y pénétra et le passage disparut. Abandonné dans la caverne, Sisko fit volte-face, déboussolé et sur le point de crier son nom...
Mais la caverne s’assombrit, puis fut illuminée par une étrange lumière verdâtre.
Sisko reporta son regard vers l’arche. Le champ de force entourant l’orbe de l’infini rutilant s’était dissipé. L’orbe lui-même était devenu plus brillant et sa taille avait augmenté. Il tournait maintenant sur son axe. Sous les yeux médusés de Sisko, le tournoiement s’accéléra, et l’orbe grossit, grossit jusqu’à ce que l’arche ne puisse plus le contenir. Il s’échappa alors dans la salle, tourbillonnant à une vitesse folle, enveloppant Sisko d’une force plus effroyablement puissante que celle d’un cyclone. L’intensité de la lumière devint aveuglante. L’arche, la caverne, tout disparut, et seule demeura la lumière, Sisko poussa un hurlement et ferma les yeux, mais la clarté continua de s’amplifier, jusqu’à un niveau qui dépassait la douleur physique...
Puis, tout s’arrêta. Il ouvrit les yeux avec hésitation, s’attendant à voir les ombres de la cécité danser devant lui ou, tout au moins, d’ultimes traces de la lumière verte imprimée sur les murs.
Aucune ombre. Aucune trace. Plus de caverne. Sisko cligna des yeux et contempla l’immense étendue de sable blanc qui bordait l’eau bleue et le ciel céruléen. Il inspira profondément et sentit l’air du large. Il ne portait plus l’uniforme de Starfleet, mais plutôt un maillot de bain qu’il ne se souvenait plus depuis longtemps lui avoir appartenu. Son corps était plus jeune et plus mince.
Il faillit échapper le plateau de rafraîchissements qu’il tenait dans sa main et sur lequel se trouvaient trois verres de limonade.
- Mais qu’est-ce... Opaka ?
Deux baigneurs qui passaient lui lancèrent un drôle de regard. Sisko demeura silencieux, attentif à l’étrange impression de déjà vu qu’il éprouvait, la même qu’il avait ressentie lors de sa rencontre avec Opaka.
Sa réflexion fut bientôt interrompue par la certitude très tangible d’avoir les pieds grillés par le sable chaud. Hologramme ou pas, la sensation était bien réelle.
- Ahh... aaaahhhh !
Il se mit à sautiller sur la pointe des pieds, fouillant les alentours du regard. La mer était trop éloignée, mais il repéra une serviette de plage, tout près. Il fut dessus en quelques bonds mais, par mégarde, il fit rejaillir un peu de sable sur la personne qui se trouvait là, étendue sur le dos, prenant un bain de soleil.
- Hé ! S’exclama la femme, qui se tourna sur le côté.
Elle pressa le haut défait de son maillot contre sa poitrine, les sourcils froncés au-dessus de ses verres fumés.
- Je suis désolé, s’excusa Sisko, embarrassé et se sentant complètement ridicule. C’est que le sable me brûlait les...
Quand il vit le visage de la jeune femme, sa voix se cassa net. Il tomba lentement, lentement à genoux, transpercé jusqu’au cœur. Il ne se souvenait plus qu’elle avait été si extraordinairement belle.
- Jen... Jennifer ? Murmura-t-il.
Il tendit sa main libre vers elle. La jeune femme eut un mouvement de recul quand Sisko lui retira lentement ses lunettes de soleil, Il n’y avait, dans ses yeux bruns tachetés d’or que le soleil fit plisser, pas le moindre signe indiquant qu’elle le reconnaissait.
- Oui ? Veuillez me pardonner, mais... Nous sommes-nous rencontrés à la soirée chez Georges, hier soir ?
- Georges ? Répéta bêtement Sisko, trop ahuri pour comprendre ses paroles.
- Jennifer... Mais que se passe-t-il... Cela n’a aucun sens. Se relevant péniblement, il renversa de la limonade sur le plateau. Après avoir été méfiante, Jennifer se montrait maintenant inquiète.
- Vous êtes sûr que ça va ?
Sisko tourna la tête dans tous les sens, cherchant, au milieu d’une confusion cauchemardesque, Opaka, la caverne, l’orbe au reflets verts...
- Qu’est-ce que tu fais ici ? Qu’est-ce que je fais ici ? Articula-t-il.
Jennifer s’assit, retenant toujours le haut de son maillot.
- Vous devriez porter un chapeau quand vous vous promenez au soleil.
- Je connais cet endroit, affirma Sisko, ahuri. C’est la plage de Gilde, où nous nous sommes rencontrés.
Ce fut au tour de Jennifer de ne plus rien comprendre.
- Nous nous sommes déjà rencontrés... ici ?
- Je portais, dit Sisko en baissant les yeux vers le plateau, trois verres de limonade...
Le front de Jennifer se plissa. Elle réussit à remettre son maillot en place et l’attacha.
- Les pieds me brûlaient, continua Sisko, dont l’excitation croissait à mesure que tout déboulait dans sa mémoire. Je me suis arrêté ici. Ce qui arrive est absolument incroyable, te rends-tu compte ? Non, bien sûr que non. Jennifer.
Il la regarda en silence, bouleversé par sa présence. Il aurait voulu la toucher, tout lui expliquer, lui dire combien Jake avait grandi durant les trois dernières années, à quel point il ressemblait maintenant à sa mère...
Mais elle ne comprendrait pas, évidemment. Elle le croirait fou. Sisko se contenta de se repaître de sa vue et contempla son visage magnifique, s’efforçant de ne pas se Laisser emporter par un déferlement d’émotions. Un silence gêné s’installa au bout d’un certain temps. Jennifer changea de position, visiblement mal à l’aise. S’il n’arrivait pas tout de suite à la rassurer, elle lui demanderait de s’en aller. Sisko chercha quelque chose à dire, n’importe quoi. Tout ce qu’il trouva fut de lui tendre le plateau et de lui dire:
- Prenez une limonade.
Elle recula, légèrement méfiante, mais une pointe de gaieté dans la voix permit un espoir à Sisko.
- Non merci, dit-elle. Je n’accepte pas les rafraîchissements offerts par des étrangers sur la plage.
Sur ses jambes gracieuses, elle se dirigea à grands pas vers le bord de l’eau. Sisko déposa le plateau sur la serviette et la suivit.
Dans un premier temps, elle l’ignora, mais elle le laissa marcher à ses côtés sans protester. Les vaguelettes qui se brisaient sur leurs pieds formaient une petite mousse fraîche. La plage s’étendait devant eux, un arc de sable blanc se perdant dans la perspective infinie de l’océan.
Jennifer parla enfin.
- Dites-moi la vérité: nous sommes-nous vraiment déjà rencontrés ?
Sisko étudia son visage. Comment aurait-il pu lui dire la vérité, lui affirmer qu’elle était une sorte d’hallucination ou de projection holographique ? Comment aurait-il pu lui parler de leur mariage, de leur fils, de sa mort sur le Sararoga ?
Mais, tel qu’en ce jour de leur première rencontre, sur la plage de Gilgo, il répondit sans mentir.
- Non, dit-il simplement.
Elle secoua la tête et lui lança un de ces grands sourires timides qui lui étaient si particuliers.
- Mais alors, comment connaissez-vous mon nom ?
- Je ...,commença-t-il.
Il inventa un mensonge, et se souvint avec étonnement que ce mensonge avait en fait été la vérité, dans le passé:
- C’est Georges qui me l’a dit.
- C’est donc que vous êtes venu à la fête, hier soir...
- Tard... , s’efforça-t-il de se souvenir. Je suis arrivé tard là-bas... Vous étiez sur le point de partir.
Le sourire de Jennifer s’agrandit.
- Puis-je savoir votre nom ?
- Oh, fit-il en lui rendant son sourire.
Et il s’abandonna, se laissa glisser dans cette conversation d’autrefois, bercé par le rythme surgi du passé. Il se donna la permission de jouir de Jennifer, telle qu’elle avait été, avec sa jeunesse, sa force et sa beauté. Cela importait-il tellement qu’elle ne fût pas réelle ? Elle était présente.
- Ben Sisko, lui répondit-il. Je..., je viens juste d’obtenir mon diplôme d’officier de Starfleet. J’attends ma première affectation.
- Officier cadet ?
Ses yeux se rétrécirent et elle prit un ton moqueur.
- Ma mère m’a bien dit de me méfier des officiers cadets.
- Votre mère va m’adorer, dit Sisko sans réfléchir.
Elle renversa la tête et sourit de son impudence.
- Vous êtes terriblement sûr de vous-même.
- Ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre la femme qu’on va épouser.
Elle s’arrêta net et éclata d’un grand rire. Des petits ronds d’écume se brisaient autour de ses chevilles et, au-dessus de leurs têtes, un oiseau lança son cri.
- Est-ce que vous chantez la même sérénade à toutes les femmes ?
- Non, répondit Sisko, sans mentir. Ça ne m’est jamais arrivé, et ça ne m’arrivera plus jamais. C’est la première fois. Et aussi la dernière.
- Sans blague, dit Jennifer, le ton toujours moqueur.
Elle dirigea son regard vers l’horizon, mais il eut le temps de saisir dans ses yeux la faible étincelle d’un émoi plus profond, et il sut qu’il l’avait émue et qu’elle le croyait.
- Que diriez-vous de me laisser vous préparer à dîner, ce soir ? Lui proposa Sisko, spontanément.
En secret, émerveillé, il savait qu’il répétait exactement les mêmes mots qu’il avait prononcées quinze ans plus tôt.
- Mon père était chef cuisinier. Je préparerai son fameux ragoût d’aubergine.
Sisko vit passer un doute sur les traits de Jennifer. Elle regardait toujours vers l’horizon.
- Je ne sais pas...
- Vous devez dire oui, répliqua promptement Sisko, en souriant.
Il se sentait aussi léger qu’une plume à la pensée de revivre ce premier dîner avec Jennifer. Si seulement il pouvait rester ici pour toujours. dans le passé...
Mais l’air se mit à ondoyer derrière eux et au-dessus de Jennifer. L’orbe. Les espoirs de Sisko se transformèrent en souffrance. Rien de tout cela n’était réel. C’était une illusion, un hologramme, un truc employé par Opaka. Jennifer était morte et il parlait avec une ombre, un fantôme de souvenir. Bientôt, il serait forcé de retourner au vide du présent.
Il aurait voulu la prendre dans ses bras, l’emmener avec lui pour la garder à jamais, mais il ne pouvait même pas se résoudre à la toucher, de peur d’embrasser le néant et l’air parfumé de sel...
La voix de Jennifer le ramena à l’irréalité.
- Je vais sans doute le regretter mais répondait-elle. hochant la tête, avec son beau sourire.
L’orbe se mit à tourner, baignant la plage dans sa lumière.
- Jennifer..., supplia Sisko.
Il tenta désespérément de la rejoindre, mais la force incandescente l’enveloppait maintenant de toutes parts.
- Non... Attends !
Jennifer, le sable, l’eau, tout disparut dans un éclair de couleur verte, plus éblouissant et plus douloureux pour Sisko que l’explosion qui avait désintégré le Sararoga. Il se sentit emporté par la mystérieuse énergie de l’orbe et précipité vers le présent
En ouvrant les yeux, il se retrouva dans la caverne, au milieu de la faible clarté des chandelles. Opaka était près de lui, ils fixèrent leurs regards sur l’orbe de l’infini, qui reposait en sûreté à l’intérieur de l’arche.
- Est-ce une sorte d’appareil holographique ? S’enquit Sisko, d’une voix chevrotante.
Ses jambes tremblaient et menaçaient de se dérober sous lui.
- Non, dit Opaka, les yeux brillants de la lumière réfléchie par l’orbe. L’expérience que vous venez de vivre ne révèle qu’une infime parcelle de ses pouvoirs.
Elle referma le couvercle de l’arche. La lueur disparut et Opaka se tourna vers Sisko dans la pénombre.
- Cet orbe est apparu dans les cieux voilà plus de mille ans, On en a découvert huit autres depuis. Ils ont été étudiés et commentés durant un millénaire. La tradition veut qu’ils proviennent du Temple Céleste. Les enseignements que nous en avons tirés ont façonné notre théologie.
Opaka souleva délicatement l’arche et la tendit à Sisko. Sa voix se chargea d’émotion et ses paroles semblaient porter une signification profonde.
- Je vous la confie, dit-elle.
- Pourquoi ? Demanda Sisko en se raidissant.
- Elle vous conduira jusqu’au Temple.
- Vous dites ? Demanda-t-il, se sentant soudain stupide.
Il avait été envoûté, voilà tout. Opaka manipulait ses émotions les plus profondes afin de le convaincre de remplir une prophétie bajoranne ridicule.
Elle dût percevoir sa peur. Elle se redressa, oubliant ses jambes blessées, et répéta avec fermeté:
- Elle doit vous mener jusqu’au Temple Céleste afin que vous puissiez prévenir les Prophètes.
- Les prévenir de quoi ? Interrogea Sisko, sceptique.
- Les Cardassiens ont pris les huit autres orbes. Ils sont prêts à tout pour déchiffrer leurs pouvoirs et cela implique qu’ils pourraient découvrir leur provenance. S’ils y arrivaient, ils pourraient détruire le Temple Céleste..., ce qui signifierait la désintégration spirituelle de Bajor.
Il secoua la tête et recula d’un pas.
- Vous voulez que parte pour une sorte de... quête ?
Opaka vint vers lui avec détermination.
- Je ne peux pas unir mon peuple avant de savoir que les Prophètes ont été prévenus, déclara-t-elle d’un ton catégorique.
Son regard était inflexible et Sisko entendit clairement le message : Faites-le, sans quoi je ne vous aiderai pas. Un léger sourire de bienveillance vint bientôt adoucir ses traits.
- Vous devez partir à la recherche des Prophètes, dit-elle avec une totale assurance. Pas pour Bajor, ni même pour la Fédération, finalement, mais bien pour votre propre pagh. Commandant, voici venue l’heure d’entreprendre le voyage auquel vous étiez destiné depuis toujours.

CHAPITRE 5

Sur l’Entreprise, Miles O’Brien entra pour une dernière fois dans ses quartiers. La pièce centrale avait été vidée de tous leurs effets personnels, à Keiko et lui. Par habitude, il regarda où il mettait les pieds. pour éviter de trébucher sur un des jouets de Molly, mais plus rien ne traînait par terre, et le bruit de ses talons sur le sol répercutait un écho désagréable.
Keiko ?
Pas de réponse. O’Brien traversa le salon jusqu’à la chambre, où il trouva son épouse assise dans le noir, sur le bord du lit, Molly endormie dans ses bras. Keiko ne leva pas la tête quand il entra. Lorsqu’il s’approcha. il vit luire les larmes qui lui coulaient sur les joues, à la lumière du salon.
- Qu’y a-t-il ? Demanda doucement O’Brien, assailli par un remords. Ma chérie, ça ne sert à rien de pleurer.
Elle n’eut aucune réaction quand il s’assit près d’elle.
- Nous en avons pourtant discuté, ajouta-t-il.
Keiko baissa les yeux vers sa fille endormie. Elle parla d’une voix étouffée, qui éveilla la culpabilité de O’Brien, et sa peur de se montrer égoïste:
- Je me demande encore ce qu’une botaniste s’en va fabriquer sur une station spatiale bajoranne.
Il essaya de la réconforter en blaguant.
- Les Cardassiens pensent sûrement que la stérilité est une forme d’art, si on en juge par l’aspect de cette station. Tu serais capable de la transformer en jardin.
Cette idée lui avait traversé l’esprit un peu plus tôt dans la journée, quand il avait visité les tristes quartiers qu’on leur avait assignés. Keiko trouverait le moyen de rendre cet endroit accueillant et chaleureux, avait-il pensé, ce qui représentait un défi de taille.
Son humour n’eut pas beaucoup de succès. Elle leva vers lui un visage grave.
- Je n’ai aucun besoin d’un passe-temps, Miles. J’ai une carrière sur l’Entreprise, je suis heureuse ici. C’est ici que nous nous sommes rencontrés...
Sa voix s’éteignit. O’Brien soupira, incapable de trouver les mots qui l’auraient consolée. C’est pourtant Keiko elle-même qui avait insisté pour qu’il accepte cette promotion et cette mutation sur Deep Space Neuf, tandis que lui s’était inquiété pour elle, craignant qu’elle n’y soit pas heureuse. Maintenant que les dés étaient jetés, les rôles étaient inversés : O’Brien était impatient de se mesurer au défi de remettre la station en état, et Keiko remettait tout en question, maintenant que la situation était irréversible.
- Je t’aime, dit O’Brien, tout simplement.
Exactement ce qu’il fallait dire. Keiko sourit tristement, puis posa sa main sur la sienne, délicatement, afin de ne pas déranger l’enfant.
- Tout ira mieux une fois que nous serons installés, dételle.
O’Brien hocha la tête avec bienveillance.
- Tout est prêt ? Interrogea-t-il.
- Toutes nos affaires ont été envoyées là-bas.
- Emmène Molly. Je te rejoindrai dans quelques minutes, j’ai encore quelques petites choses à régler.

* * * * *

L’équipe de nuit était encore en poste pour assurer le service de la passerelle. O’Brien sortit de l’ascenseur et se promena le long du poste de poupe. Il se sentait tout drôle et avait l’impression d’avoir fait une erreur en venant ici. Mais il ne pouvait se résoudre à quitter l’Entreprise sans dire au revoir.
Suarez, le lieutenant de service, le remarqua et sembla comprendre.
- Le capitaine est dans son bureau, chef. Dois-je l’aviser de votre présence ?
O’Brien hésita. Il se sentait une certaine obligation de faire ses adieux au capitaine, mais il savait que cette rencontre serait pénible. Il était préférable de s’en aller discrètement. il fit signe que non.
- Merci, ce ne sera pas nécessaire, répondit-il. Après avoir jeté un dernier regard sur la passerelle, il retourna vers l’ascenseur. Il descendit jusqu’à la salle de téléportation numéro trois. Il s'adressa à la nouvelle responsable en chef avec un enthousiasme feint:
- Veuillez me téléporter jusqu’à Ops, Magie.
- Tout de suite, chef, répondit-elle, en lui offrant un sourire d’adieu.
Il se dirigeait vers la rampe, quand une voix s’éleva derrière lui.
- Monsieur O’Brien.
Se retournant, l’officier se trouva face au capitaine Picard.
- Je crois que nous nous sommes manqués de peu, sur la passerelle, remarqua Picard.
- C’est exact, capitaine, confessa O’Brien. Je ne voulais pas vous déranger.
D’un signe, Picard demanda au nouveau chef de sortir. Il prit une attitude plus relax après le départ de Magie.
- Votre salle de téléportation favorite, n’est-ce pas ? O’Brien sourit, content de voir le capitaine une dernière fois, mais impatient aussi d’achever cette rencontre qui le mettait mal à l’aise.
- C’est exact, capitaine. La salle trois. Picard ne souriait pas.
- Hier, confia-t-il, j’ai appelé ici, et c’est vous que j’ai demandé, sans réfléchir. Désormais, ce ne sera plus tout à fait pareil.
- Ce n’est qu’une salle de téléportation, capitaine, répondit l’officier en haussant les épaules.
Cette réplique arracha finalement un sourire à Picard. Au milieu de ses pitoyables efforts pour éviter de laisser voir ses sentiments à l’heure de quitter son ancien poste et l’Entreprise, O’Brien fut obligé de sourire lui aussi. Un silence embarrassé suivit, au bout duquel O’Brien prit la parole:
- Je demande la permission de débarquer, capitaine.
- Permission accordée, répondit Picard en se raidissant.
O’Brien monta sur la rampe et Picard s’installa devant la console. Ils échangèrent un regard.
- Energie, dit enfin O’Brien, lorsqu’il fut incapable d’en supporter davantage.
Picard appuya sur la commande, et O’Brien vit son passé s’évanouir dans un scintillement de lumière.

* * * * *

Après avoir déposé l’arche bajoranne et son mystérieux contenu en lieu sûr, dans le laboratoire scientifique, Sisko regagna ses quartiers. Une obscurité complète y régnait, traversée seulement par la pâle lueur des étoiles parvenant des hublots.
Il était encore sous le charme persistant de l’expérience vécue avec Opaka et l’orbe. Revivre le souvenir de sa première rencontre avec Jennifer, sur la plage de Gilgo, avait été aussi merveilleux que douloureux. Sisko n’arrivait pas à se défaire de l’impression que cela avait été plus qu’un souvenir, qu’il s'était vraiment retrouvé dans le passé, avec Jennifer.
Il ne pouvait se débarrasser non plus de la certitude que cette expérience et la prophétie du Kaï étaient reliées, d’une manière ou d’une autre, et contenaient une signification profonde.
Vous partirez à la recherche des Prophètes... pas pour Bajor ou la Fédération, mais pour vous-même. C’est le voyage que VOUS étiez depuis toujours destiné à entreprendre.
Sisko savait bien qu’il était ridicule de donner foi à de telles divagations religieuses, et qu’il ne fallait attacher qu’une importance purement scientifique à l’orbe et à ses étranges pouvoirs d’évocation. Néanmoins, pour la première fois depuis son arrivée, il sentait un sens à sa présence sur cette station, animé du sentiment de se trouver là où il devait être...
Rectification : pour la première fois depuis la mort de Jennifer.
Dans l’obscurité, il traversa à tâtons les vastes pièces de séjour, jusqu’aux chambres, en prenant soin de ne pas faire de bruit. Jake avait le sommeil extrêmement léger et pouvait s’éveillait à tout moment. Sisko se glissa dans la chambre. Son fils était couché, tout habillé, à plat ventre sur le matelas de sol, et dormait à poings fermés, la tête sur le côté. Ses sourcils creusaient un sillon profond sur son front et il avait la bouche ouverte.
Sisko s’agenouilla auprès de lui, souriant au son régulier de sa respiration paisible, pas tout à fait un ronflement. Le fait d’avoir vu Jennifer tout à l’heure, plus jeune de quinze ans, rendait leur ressemblance encore plus frappante. Il éprouva plus d’attendrissement que de souffrance, lorsqu’il s’en aperçut. Mais il se sentit également coupable. Son ego avait-il été séduit par l’insistance d’Opaka à le considérer comme le sauveur longtemps attendu des Bajorans ? Envisageait-il subitement de rester pour cette seule raison ? Ego ou pas, il devait d’abord songer à Jake.
Sisko dégagea doucement la couverture autour de ses pieds et la tira jusqu’à ses épaules.
Comme c’était à prévoir, Jake ouvrit de grands yeux endormis et fronça les sourcils vers son père.
- Qu’est-ce qu’il y a ? Demanda-t-il, pas tout à fait réveillé.
- Je te regardais et je me disais simplement que tu ressembles beaucoup à ta maman, répondit-il d’une voix douce. en lui souriant.
Un timide sourire, celui de Jennifer, fit disparaître les plis sur son front, puis il ferma les yeux.
Sisko se leva et se dirigea vers la sortie.
Son commbadge bipa quand il atteignit l’entrée.
- Kira à Sisko, entendit le commandant.
Il ferma doucement la porte derrière lui avant de répondre.
- J’écoute, major.
- Désolée de vous déranger, commandant, s’excusa-t-elle avec une pointe de gaieté dans la voix, mais il se passe des choses sur la Promenade, qui risquent fort de vous intéresser.

* * * * *

Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent sur les accords rauques d’une musique étrangère. Sisko fit un pas en avant, s’arrêta et..., un large sourire se dessina lentement sur ses traits.
Dans la lumière diffuse qui régnait sur la Promenade, un kiosque brillait comme un phare: le casino de Quark. Sisko descendit tranquillement le trottoir fraîchement nettoyé, observant la poignée de promeneurs qui se pressaient vers leur lumineuse destination. Il y avait quelques Bajorans, des propriétaires de commerces, et des voyageurs de l’espace débarqués des vaisseaux amarrés.
Il restait peu de traces du saccage cardassien à l’intérieur du casino. Une énorme roue verticale tournait - la version Férengi de la roulette, présuma Sisko, - sous la conduite du chef de table Férengi de Quark.
- Aujourd’hui, la chance est avec vous, mes amis, annonçait-il sur un ton mielleux, avec une drôle de voix nasillarde. S’il vous plaît, faites vos mises.
Il se pencha pour écouter une question posée par un officier bajoran, puis se redressa.
- Je suis désolé, madame. Le casino de Quark n’accepte pas les chèques de voyage. Or ou espèces sonnantes, s’il vous plaît. Faites vos jeux...
Sisko hocha la tête, toujours souriant, et se fraya un chemin à travers les tables combles de la salle remplie de fumée. Passant près de l’une d’elle, il entendit quelqu’un crier: « Dabo ! », puis une série de grognements désapprobateurs suivit. Sisko tendit le cou, autant pour tenter de trouver Quark que pour bien contempler le spectacle. Sur une scène centrale, un musicien s’exécutait devant un orgue à triple claviers. Tout près de lui, dans l’escalier, quelqu’un accompagnait un couple qui pouffait de rire, vers une holosuitc érotique. Sisko parvint jusqu’au bar et tressaillit quand Quark apparut de l’autre côté.
Le Férengi lui offrit un sourire qui laissait apparaître ses grosses dents espacées et pointues.
- Pour vous, commandant ?
Sisko posa une main sur le comptoir étincelant et jeta un coup d’œil approbateur vers la foule.
- Comment est le synthale maison ? Demanda-t-il, reportant son regard sur Quark.
Quelques plis s’ajoutèrent au nez déjà passablement chiffonné du Férengi.
- Vous ne l’aimerez pas, assura-t-il.
Quark tendit le bras pour prendre un verre et le glissa sous le comptoir pour le remplir. Devant la réaction incertaine de Sisko, il baissa la voix et ajouta, avec un air de conspirateur:
- J’adore les Bajorans. Un peuple d’une si haute spiritualité. Mais la bière qu’ils fabriquent est une véritable horreur. Il ne faut jamais se fier à une bière brassée par un peuple qui vit dans la crainte de Dieu.
Il posa le verre sur le comptoir d’un coup sec devant Sisko.
- Ni à un commandant de Starfleet qui détient un membre de votre famille sous les verrous.
Quark se pencha au-dessus du bar et plissa son arcade sourcilière en examinant de près le visage de Sisko.
- Vous n’auriez pas un peu de sang Férengi, par hasard ?
- Si j’en avais, je ne le dirais pas, répondit Sisko, en se pennettant un léger sourire. C’est bon, Quark, vous avez rempli votre part du marché. Parlons affaires, maintenant.

* * * * *

Jake resta éveillé un bon moment, après le départ de son père. Il regardait les étoiles à travers les lunettes d’observation, qui avaient la forme d’étranges yeux d’extraterrestres.
Il avait été surpris d’entendre le nom de sa mère. Son père n’en parlait presque jamais, même si Jake savait qu’il pensait à elle tout le temps, tout comme lui-même. Les trois dernières années lui semblaient parfois n’avoir duré que trois jours, comme si maman n’était simplement pas encore revenue d’un long voyage. Quand il ne pouvait pas s’endormir, il arrivait à Jake de fermer les yeux et d’imaginer sa mère, entrant dans sa chambre, son sac antigrav sur l’épaule et les bras tendus. souriante. Il entendait presque sa voix : Je z ‘ai manqué ? Oui, maman. Terriblement.
Parfois, il rêvait qu’elle revenait pour de vrai, avec son sac en bandoulière. Elle avait un grand sourire et éclatait de rire en s’accroupissant pour qu’il puisse courir dans ses bras grand ouverts et la serrer très fort et ne plus jamais la laisser partir.
Papa était à ses côtés, il riait lui aussi, comme cela n’arrivait plus depuis trois ans, et maman expliquait que c’était une erreur, qu’elle n’était pas morte sur le Sararoga; que c’était quelqu’un d’autre. Après tout, Jake ne l’avait pas vue mourir, il n’avait pas vu son cadavre, non ? Tout était si simple et merveilleux, dans le rêve. Quand il s’éveillait, il pleurait à chaudes larmes, avant d’être secoué d’un rire nerveux de soulagement, tournant vite à la tristesse.
À d’autres moments, il avait l’impression que ces trois ans avaient été une éternité, surtout lorsqu’il pensait à papa. On aurait dit que le chagrin les avait rapprochés et séparés à la fois. Papa aimait Jake d’un amour plus intense mais, en même temps, il avait changé, il était devenu plus silencieux, plus distant. Durant toutes ces années, Jake n’avait jamais vu son père pleurer la mort de sa femme et ne l’avait jamais entendu raconter ce qui s’était vraiment passé ce jour-là sur le Sararoga.
Il se rappelait très peu cette journée, sinon que sa maman n’était pas allée travailler et qu’il n’y avait pas eu d’école; les élèves avaient été renvoyés chez eux à cause du Borg. Le professeur était nerveux, et il avait même peur, Jake l’avait perçu, avec étonnement. Lui-même n’avait pas été effrayé, pas avant d’avoir regagné la maison en courant et retrouvé sa mère qui l’attendait, les yeux hagards.
Il ne fallait pas avoir peur...
Les tirs avaient commencé et le vaisseau avait été secoué comme s’il avait été sur le point d’éclater en morceaux. Maman l’avait blotti contre elle, il en gardait un très vague souvenir, et l’avait serré bien fort, en lui disant que tout se passerait bien.
Puis, il avait été assourdi par le bruit d’une formidable explosion, et ils avaient été projetés au sol. Une fraction de seconde avant de s’évanouir, il avait eu conscience que la pièce s’effondrait, qu’une cloison enflammée s’abattait sur eux...
À son réveil, il se trouvait dans une chambre d’un hôpital interstellaire. Papa était assis près de son lit, impassible. Dès qu’il avait été capable de parler, il s’était informé de maman.
Papa n’avait pas su répondre... Le silence accablé de douleur de son père lui fit comprendre que le pire était arrivé. Alors, il avait pleuré toutes les larmes de son corps, plus qu’il n’avait pu imaginer en verser durant sa vie entière.
Papa, lui, n’avait jamais pleuré depuis. Ce jour-là, il était resté assis, à lui tenir la main, sans un mot, le visage figé et, à partir de ce moment, il n’avait jamais plus été le même. Comme si quelqu’un l’avait vidé de toute sa vitalité, sa joie et son bonheur; comme s’il était mort lui aussi, et que la coquille vide d’un homme était restée derrière, pour s’assurer que Jake mange convenablement, prenne son bain et fasse ses devoirs. Par la suite, il avait essayé de faire rire son père, de lui remonter le moral et de l’amener à raconter ce qui s’était passé le jour où maman était morte. Quoi qu’il fit, rien ne parvenait à percer sa carapace de tristesse.
Jake avait parfois l’impression d’avoir perdu ses deux parents, ce jour-là, à bord du Sararoga.
Toutefois, la peur de voir son père mourir vraiment rongeait Jake. Si seulement ils pouvaient trouver un endroit sûr, loin de Starfleet et du Borg, des extraterrestres et des menaces de danger..., la Terre, par exemple. Maman et papa venaient tous deux de la Terre. Y retourner rendrait sûrement son père heureux et il redeviendrait peut-être comme avant.
N’importe où, même Planitia, valait mieux que cette horrible station spatiale.
Et d’ailleurs, la vérité, simple et brutale, était que s’ils n’avaient pas vécu dans l’espace, maman serait encore vivante.
Dans ses moments les plus sombres, cette idée rendait Jake fou de colère. Il aurait voulu frapper comme un forcené, donner des coups de poings à quelqu’un, n’importe qui..., et le plus proche « n’importe qui » était papa. Après tout, son père n’avait cessé de lui promettre qu’il obtiendrait un poste à la surface de la Terre, mais il ne s’était rien passé depuis trois ans. Il ne se donnait pas beaucoup de mal, c’était évident. Depuis la mort de maman, rien n’avait jamais assez d’importance aux yeux de papa pour qu’il se donne la peine de faire un effort. Parfois, Jake en éprouvait une telle frustration qu’il pleurait comme un bébé.
Papa ne faisait rien pour s’aider ou se protéger et, maintenant, voilà qu’ils se retrouvaient tous les deux dans cet endroit dangereux, où des combats sans merci venaient d’avoir lieu. Quelque chose de terrible allait arriver à son père ici, Jake le savait. Et il ne pouvait rien faire pour l’empêcher, ça aussi il le savait.
Ou bien le pouvait-il ?
Il avait passé la journée à s’ennuyer et à tourner en rond dans l’appartement déprimant. Afin qu’il puisse poursuivre ses études, papa lui avait apporté des holos pédagogiques du professeur Lamerson, qui avait enseigné à Jake sur Planitia. Mais ce n’était pas comme suivre un cours dans une classe. Les autres élèves n’étaient pas là, et le holo du professeur Lamerson n’était pas programmé pour répondre à toutes les questions de Jake. L’ordinateur en était capable, bien sûr, mais il ne savait pas, aussi bien que le professeur, rendre ses explications intéressantes.
Jake avait donc terminé sa leçon quotidienne et joué un peu à l’ordinateur, mais il était tombé dans un profond abattement et s’était mis à s’apitoyer sur sort. Il n’avait rien à faire et personne avec qui jouer. Papa était lamentablement malheureux et Jake ne pouvait rien faire pour lui redonner courage.
Il ne voulait pas rester sur cette station spatiale minable et décrépite, que les Cardassiens avaient ravagée. Il voulait aller sur Terre, dans une vraie classe, avec des enfants de son âge, au lieu de suivre un père mélancolique et affligé, qui n’avait pas une minute à lui consacrer. Pour Starfleet et papa, Jake n’avait tout simplement aucune importance. et cette pensée le rendit furieux.
Il aurait voulu se venger, d’une manière ou d’une autre, se battre et casser la gueule à quelqu’un, n’importe qui, même papa. Il se serait enfui, s’ils avaient habité une planète; mais on ne pouvait fuir nulle part, sur cette stupide station.
Jake poussa un grand soupir et s’agita sur son matelas. Il repoussa les couvertures jusqu’à ses pieds et, tout à coup, se redressa et s’assit, fronçant les sourcils vers les étoiles. Une idée lui était venue.
Le Férengi. Il y avait un Férengi de son âge, ou peut-être un peu plus vieux, à bord de la station, on le lui avait dit. Peut-être ce garçon savait-il où aller pour échapper au danger... ou peut-être connaissait-il quelqu’un qui pourrait le lui dire. Sans doute pourrait-il lui indiquer un moyen de gagner
Bajor, d’où Jake réussirait peut-être à monter à bord d’une navette, qui le conduirait jusqu’à la Terre. Une fois là-bas, papa serait obligé de l’écouter, et il faudrait qu’il vienne chercher son fils. Jake refuserait carrément de le laisser repartir.
Dans l’obscurité silencieuse, tout paraissait si simple.
Jake se rallongea en soupirant et résolut de trouver le Férengi dès le lendemain.

* * * * *

- Réveille-toi, Miles, dit Keiko. Cc n’était qu’un rêve.
Dans un sursaut, O’Brien ouvrit les yeux et se retrouva dans les bras de sa femme.
- Doucement, murmura-t-elle.
Elle s’écarta pour éviter le choc de son corps, puis se pencha de nouveau vers lui, lentement, quand il se fût calmé. Malgré l’obscurité, il pouvait distinguer les traits fins de son visage, découpé par la lueur des étoiles qui s’infiltrait par les fenêtres. La porte de la chambre de Molly était ouverte et, dans le silence, il entendait la respiration régulière de l’enfant.
Il expira avec force et s’installa plus confortablement, le dos contre les oreillers. Son cœur continuait de battre à un rythme effréné, à cause de la poussée d’adrénaline provoquée par le rêve. Il ne tenait pas à se le rappeler; il désirait seulement retrouver ses points de repère et être certain qu’il se trouvait bien avec Keiko, dans l’étrange lit cardassien dont ils avaient ri ensemble, plus tôt cet après-midi-là.
Ça ressemble à un traîneau, avait dît Keiko avec scepticisme. Un vilain traîneau à baldaquin qui n ‘aurait pas de pieds.
Eh bien, peut-être vaudrait-il mieux en faire l’essai, afin de s ‘assurer qu ‘il fonctionne correctement. Il avait dit cela du ton sérieux d’un ingénieur-technicien, et elle s’était laissée prendre au jeu, comme toujours. Elle avait levé les yeux vers lui avec surprise et pouffé de rire, en voyant le regard brillant de O’Brien.
Il avait été heureux, à cet instant. Bien sûr, il faudrait un peu d’aménagement pour que leurs nouveaux quartiers ressemblent vraiment à un home, mais ils paraissaient déjà plus beaux et plus chaleureux, simplement à cause de la présence de sa femme et, malgré leur singularité, semblaient presque accueillants. Maintenant que toutes ses affaires étaient arrivées, gage silencieux que Keiko resterait, c’était encore mieux.
Ses doigts doux et rafraîchissants caressaient son front brûlant.
- Veux-tu que nous en parlions ? Murmura-t-elle d’une voix somnolente.
- Est-ce que j’ai..., balbutia O’Brien, encore légèrement con fus.
Il remua la tête sur l’oreiller et sur le bras de Keiko, cherchant toujours à recouvrer ses sens et à revenir dans cette chambre étrangère.
- Est-ce que j’ai..., commença O’Brien. Je t’ai réveillée, j’en suis désolé. J’espère que je ne t’ai pas donné de coup de pied ?
Keiko se blottit contre son épaule et secoua la tête, laissant échapper une réponse négative qui se termina par un petit bâillement.
- Il me semble que tu chantais. Ensuite, tu as poussé un cri. As-w fait un cauchemar ?
- Je chantais ? Demanda O’Brien. puis il garda le silence.
Il revit le rêve. Une fois de plus, il était sur Setlik Trois, avec le capitaine Maxwell. Et Keiko et Molly, et même Deep Space Neuf et ces quartiers se retrouvaient dans le rêve. Lui et son ancien capitaine, en joyeuse compagnie, buvaient de la bière et chantaient: Le ménestrel est parti à la guerre, parmi les rangs des morts vous le trouverez...
Sorti de nulle part, apparut soudain un Cardassien. Il pointait son phaseur en direction de Keiko, qui tenait dans ses bras la petite Molly en pleurs.
Non ! Hurla O’Brien. Le capitaine Maxwell lui lança un phaseur et O’Brien fit feu aussitôt, sans prendre le temps d’en vérifier le réglage afin de s’assurer d’un tir paralysant et non mortel. Il regarda sans y croire le Cardassien se réduire en cendres sous ses yeux, pendant que le capitaine Maxwell, toujours souriant, continuait de chanter gaillardement : Ii a ceint l’épée de son père, sa harpe farouche est accrochée dans son dos...
Dans le lit, O’Brien posa la main sur ses yeux.
- Setlik, se borna-t-il à dire d’une voix âpre.
Il ne prononça pas un mot de plus. de crainte d’effrayer Keiko et de laisser paraître la terrible angoisse qui l’assaillait soudain et qui lui venait de l’absurde certitude que la menace des Cardassiens pesait en ce moment même sur la station, et qu’elle et Molly couraient un danger imminent. Un danger de mort. Il pensa au commandant Sisko, seul dans son lit, sans sa femme, et il se demanda si lui, O’Brien, serait capable de se trouver dans le sien, sans Keiko.
Il frissonna, et elle le serra plus fort dans ses bras.
- C’est à cause de cette station, évidemment, dit finalement Keiko d’une voix calme, après quelques instants de silence, avec le même ton qu’elle prenait pour apaiser Molly après un cauchemar. Tout te rappelle les Cardassiens ici, partout et tout le temps. Pas étonnant que tu en rêves, Miles, regarde : même le lit où on dort est cardassien.
- Dans ce cas, dit-il en la tirant vers lui, il faudrait peut-être faire quelque chose pour le rendre un peu moins cardassien, et un peu plus à nous.
Et elle l’embrassa, en pouffant de rire, tendrement.

* * * * *

Une heure avait passé, et O'Brien tentait en vain de succomber au sommeil, quand la chanson commença, silencieusement, à se répéter dans son esprit fourbu:

* * * * *

Le jeune ménestrel est parti à la guerre,
Parmi les rangs des morts vous le trouverez.
Il a ceint l’épée de son père,
Sa harpe farouche est accrochée dans son dos.

* * * * *

Et puis la voix changea; ce n’était plus celle de O’Brien, mais celle de Stompie. Le véritable nom de ce technicien avait été Will Kayden, mais O’Brien et ses pairs l’avaient surnommé Sompie, en raison de l’enthousiasme passionné qu’il mettait à s’accompagner à la harpe celtique.
L’image de Stompie se dessina sous les paupières closes de O’Brien, et devint aussi claire et précise qu’un hologramme, comme s’il avait été devant lui en chair et os, au lieu de n'être plus qu’un fantôme à l’existence confinée au souvenir. Stompie était grand, mais de frêle constitution, avec des cheveux aussi orange qu’une carotte et un sourire large comme un vaisseau spatial. Il était jeune et un peu gauche. Il avait été tellement content de trouver un camarade irlandais à bord de son tout premier vaisseau que, comme le capitaine Maxwell l’avait exprimé très justement, il lui collait aux basques comme un jeune chiot.
Cela ne dérangeait pas Miles. Lui aussi se réjouissait de la présence d’un compatriote, et il appréciait l’enthousiasme et la passion du jeune homme pour la musique. Une solide amitié s’était rapidement nouée entre eux. Comme le disait souvent Stompie : les vrais amis se reconnaissent, ils ne se créent pas.
Dans la mémoire de O’Brien, Stompie ferma ses paupières parsemées de taches de rousseur et pinça sa harpe, entonnant de sa voix limpide de ténor, vibrante d’émotion:

* * * * *

« Terre des chants », dit le barde de guerre,
« Même si le monde enlier te trahit,
Qu ‘une épée au moins protège les droits,
Qu’une harpe fidèle glorifie ton nom. »

* * * * *

Stompie avait chanté cette chanson dans le grand salon, la nuit précédant Setlik, avec O’Brien et le capitaine Maxwell et toute la joyeuse bande qui était présente. O’Brien avait été heureux, cette nuit-là, et il avait porté des toasts et uni sa voix aux chansons, tout comme le capitaine Maxwell. C’était l’air favori de Stompie, et cet air était devenu le préféré de O’Brien aussi. Mais c’est seulement après la mort du ménestrel que O’Brien découvrit un sens aux paroles.
Cela se passait deux heures avant qu’ils ne soient informés au sujet de Setlik, deux heures avant que le Ruiledge ne se détourne de sa destination pour tenter une mission de sauvetage. Ce fut une nuit sans sommeil pour eux, car ils savaient d’avance que des victimes innocentes seraient massacrées avant l’arrivée du Rutledge, et ils étaient conscients aussi que faire face aux Cardassiens signifiait se confronter à la mort. Pour O’Brien et quelques rares personnes, pire encore était de savoir que la femme et les enfants du capitaine Maxwell se trouvaient sur Setlik, et qu’il avait été impossible d’entrer en communication avec eux, malgré de nombreuses tentatives.
Au moment où le Rutiedge arriva, toutes les communications avec Setlik avaient été coupées. Les senseurs révélaient de lourdes pertes. Les survivants avaient fui vers une banlieue voisine et tentaient toujours d’échapper aux Cardassiens.
O’Brien décela une lueur ténue, à la fois d’espoir et de terreur, sur le visage tendu du capitaine: sa famille habitait dans cette banlieue.
Sans communications, il était impossible de déterminer la position des survivants, et ils durent abandonner leur plan de les scanner et de les téléporter en lieu sur. A contrecœur, Maxwell tria un petit escadron qui se rendrait à la surface de Setlik.
O’Brien ne fut pas surpris quand le capitaine insista pour se rendre lui-même sur Setlik, en compagnie des autres volontaires. Ce n’était pas du tout régulier, et l’officier en second protesta officiellement, pour la forme; ses tièdes efforts pour l’arrêter n’allèrent pas plus loin. O’Brien, Stompie Will Kayden, Maxwell et une poignée d’officiers furent téléportés sur Setlik.
Une aube splendide se levait sur l’avant-postc. Un soleil vif montait à travers les brumes, dans un ciel pourpre. L’air était frais et chargé de rosée. Durant un court instant, après qu’ils se furent matérialisés dans la rue déserte, O’Brien n’entendit que le silence du petit matin dans une paisible banlieue.
Au loin, on pu percevoir bientôt la plainte des phascurs. Le capitaine Maxwell se raidit et se tourna vers Will Kayden, qui penchait son visage sombre, constellé de taches de rousseur, vers son tricordeur.
- Des Cardass, informa Stompie, tendant son long bras mince pour indiquer la provenance du son. À moins d’un kilomètre. Ils se dirigent vers nous.
Il plaça son tricordeur en direction des habitations multifamiliales situées derrière lui, et confirma ce que les scanners du vaisseau avaient déjà signalé:
- Il y a des civils dans chacune d’elles, monsieur.
- Dispersez-vous, ordonna Maxwell en faisant un geste vers les édifices.
Rassemblez le plus de civils possible et faites-les téléporter hors de là. Volodzhe, Meier, Tsao, occupez-vous de ce bâtiment. Rendeil, Lind, Garcia, prenez le suivant. Stompie et O’Brien, venez avec moi.
Un dispositif de sécurité protégeait l’entrée de l’immeuble et O’Brien dut faire usage de son phaseur pour en forcer l’ouverture. Une fois à l’intérieur, il ne cessèrent de s’identifier, d’une voix forte, de crier qu’ils étaient de Starfleet, espérant de tout cœur que les civils allaient les croire. Le hall s’ouvrait sur une aire communautaire centrale et une cuisint, qui devaient desservir environ une douzaine de familles. Tout autour, des passages s’ouvraient vers des logements privés.
Maxwell pointa rapidement le bras vers la gauche, le centre, puis la droite.
- Je m’occupe de rassembler ceux qui sont par là. Vous, chef, prenez le centre, et vous, Stompie, allez de ce côté.
Ramenez les civils ici, dans cette salle, dites-leur de faire vite; ils seront téléportés en lieu sûr.
Au dehors, les tirs des phaseurs se rapprochaient.
Promptement, O’Brien s’élança dans les couloirs, vers les entrées des appartements, phascur en joue. Trop conscient que ceux qu’il tentait de sauver pussent le prendre pour un Cardassien, il cria sans arrêt:
- Nous sommes de Starfleet ! Du USS Rutiedge ! Nous venons procéder à votre évacuation. Dépêchez-vous !
Une jeune femme, complètement apeurée et tenant dans ses bras un petit garçon de deux ans, apparut dans l’encadrement de la porte du premier logement.
- Le Rurledge ? Le capitaine Maxwell ?
O’Brien, qui courait dans le couloir, la regarda par-dessus son épaule:
- Le capitaine Maxwell, exact.
- C’est le mari de Maria Huxley, haleta la femme qui le suivait. Maria est ici, Dans l’immeuble.
C’est donc que Maxwell savait. O’Brien poursuivit ses recherches. En moins d’une minute, il avait rassemblé un groupe de trois femmes et quatre enfants et avait regagné avec eux l’aire commune. Stompie réapparut avec son groupe, composé aussi de femmes et d’enfants et, durant un moment, ils écoutèrent le bourdonnement des phaseurs qui se rapprochait, jusqu’à ce qu’il parvint de la rue, juste en face. Le femme qui avait parlé du capitaine Maxwell resserra son étreinte sur son fils, qui se mit à pleurer.
O’Brien lança avec impatience un regard dans la direction que Maxwell avait pris.
- Nous ne pouvons pas les attendre, dit-il en serrant le phaseur dans son poing.
Stompie opina. Avec un grand calme, il sourit au bambin qui pleurait et avança la main pour lui caresser les cheveux. Pendant que la mère lui rendait un sourire incertain, les larmes de l’enfant cessèrent. O’Brien, lui, ne souriait pas. Il pressa son commbadge.
Un bruit se fit soudain entendre : le choc de l’acier contre l’acier: les Cardassiens, O’Brien le sut immédiatement, tentant de forcer l’entrée de service située à l’autre extrémité de l’édifice. Stompie l’avait compris, lui aussi, et il regarda O’Brien. Il faut faire vite, Miles, disaient ses yeux, mais sans la moindre trace de peur.
Aussi imperturbable sous le feu que la surface d’un lac de montagne, avait dit de lui Maxwell, bien des années plus tard, longtemps après la mort de Stompie. Bien des années après les épouvantables secondes qui suivirent.
Des voix de Cardassiens, de plus en plus proches; des cris. peut-être ceux d’humains. Les tirs de phaseurs, provenant de l’aile où Maxwell s’était engouffré. Les trois plus jeunes enfants se mirent à sangloter doucement.
Miles s’adressa à son commbadge.
- O’Brien à salle de téléportation Deux. Treize civ...
Un faisceau de lumière rouge traversa comme la foudre l’extrémité de son champ de vision, un éclair qui projeta Stompie contre le mur et illumina son torse d’un éclat rouge sombre. Le bambin de deux ans poussa un hurlement.
Ce qui se passa ensuite ne dura qu’une fraction de seconde mais, dans la mémoire de O’Brien, ce fut une éternité.
Suspendu dos au mur, le corps de Stompie fut parcouru d’une atroce secousse d’agonie et ses yeux bleus s’ouvrirent tout grands pour fixer le visage de son assassin. Une légère fumée s’échappa de sa poitrine, remplissant l’air d’une odeur de chair brûlée, Sa bouche s’ouvrit, mais ne laissa échapper aucun cri, seulement un dernier soupir très doux, puis il glissa sur le sol et mourut, assis, les yeux ouverts.
O’Brien se rua sur le tueur anonyme, l’ennemi inhumain, et le frappa de toutes ses forces, sans même y penser, sans avoir conscience de rien ni de personne, personne d’autre que son ami. Le Cardassien s’écroula.
Soudain, la manche noire d’un bras passa devant ses yeux et fit choir le phaseur de la main de O’Brien. Aveuglé par la rage et la haine, il tendit les bras et saisit un des poignets du Cardassien, puis l’autre, et il projeta l’étranger contre le mur, de toutes ses forces, en poussant un mugissement retentissant. L’air sortit d’un seul coup des poumons du Cardassien, dans un halètement sonore. O’Brien repéra la main qui tenait le phaseur et la frappa contre le mur, encore et encore, jusqu’à ce que l’arme tombe sur le sol.
Dans un sursaut d’énergie, le Cardassien repoussa O’Brien qui chancela et perdit pied en trébuchant sur le corps d’un enfant qui gémissait. Le Cardassien chercha à tâtons son arme sur le sol.
Ça y est, pensa O’Brien, vaincu, soudain engourdi et incapable d’en prendre davantage, incapable de comprendre que Stompie était mort et qu’il allait, lui, Miles, le rejoindre bientôt.
C’est alors qu’un objet décrivit vers lui un arc dans les airs.
Instinctivement, il tendit le bras et l’attrapa, avant même que son esprit n’ait eu le temps de réaliser qu’il s’agissait du phascur appartenant au Cardassien, lancé par la femme ayant parlé du capitaine Maxwell.
Il ouvrit le feu.
Il savait déjà que l’arme était réglée pour tuer, puisqu’il venait de voir son ami être assassiné. Et pourtant, c’est bouche bée que Miles observa le Cardassien s’affaisser, hurlant et se tordant de douleur, dans les affres d’une souffrance mortelle. Sa rage disparut aussitôt.
Il n’avait encore jamais tué personne. L’invisible ennemi avait tout à coup un visage, pas si dissemblable du sien, un visage qui se contorsionna dans un spasme ultime et qui demeura déformé, même après que la vie l’eût quitté.
Stompie était mort, mais l’avoir vengé ne procura aucune consolation à O’Brien. Son assassinat ne faisait que mettre en relief l’atrocité du geste de Miles. Comme les Cardassiens, Miles était maintenant, lui aussi, un meurtrier.
Il ne se souvint pas d’avoir contacté l’Entreprise et téléporté les civils, mais paraît-il qu’il démontra beaucoup d’efficacité. il s’était même inquiété de ce qu’il était advenu du capitaine et avait appris qu’il ne répondait plus aux appels de son commbadgc.
Craignant qu’il ne soit mort, O’Brien partit à sa recherche dans l’immeuble, en apparence déserté, avançant avec prudence. Il1e trouva enfin, dans un couloir, deux Cardassiens assommés gisant à ses côtés. Maxwell se tenait dans l’embrasure d’une porte, sain et sauf, une main appuyée sur le montant. Il ne prit pas la peine de se retourner quand O’Brien s’approcha derrière lui.
- Capitaine ? Appela-t-il doucement.
Maxwell se retourna.
- Stompie..., bredouilla O’Brien, mais il se tut quand il suivit le regard de son capitaine jusqu’à l’intérieur de l’appartement.
Une table avait été renversée, une sculpture abstraite, pulvérisée; au-dessus, un tableau représentant la Terre vue de Luna pendait de travers, souillé par la trace d’une brûlure qui s’étendait en diagonale d’un mur à l’autre. Au milieu de cette destruction, une femme mince, aux cheveux noirs, gisait face contre terre, en travers d’une fillette de six ans. Manifestement, la mère avait tourné le dos à ses assaillants au moment de sa mort, pour tenter en vain de protéger sa fille du tir. Un adolescent était étendu de tout son long, à proximité, la poitrine béante et calcinée, le visage figé dans une expression de haine. Sa mère avait été tuée sous ses yeux et il s’était vaillamment précipité sur ses attaquants, conclut O’Brien.
Il se détourna et ferma les yeux. Il aurait voulu dire quelques mots de réconfort à Maxwell, mais l’horreur des derniers moments qu’il venait de vivre le rendait muet.
- Ça s’est passé si rapidement, dit lentement Maxwell.
Il n’y avait ni colère ni fureur dans sa voix, seulement de l’incrédulité, et la toute première trace d’une sourde douleur.
- Une seconde, peut-être deux, avant mon arrivée.
Il se tourna vers O’Brien, qui fut pris de terreur en ouvrant les yeux, non parce que les tirs des phaseurs se rapprochaient dangereusement. mais à cause de l’absence absolue d’émotion sur le visage de son capitaine.
- Ils ne m’ont même pas vu, chef. Ils n’ont jamais su que j’étais venu les chercher. J’étais juste à côté, juste à côté, et je n’ai pas pu les sauver.
O’Brien se retourna nerveusement dans le lit cardassien, au souvenir du visage effroyablement vide d’expression de Maxwell. À leur retour de Setlik, le capitaine s’était retiré dans ses quartiers, mais présenté à son poste le lendemain, sans le moindre signe apparent de chagrin. Comme s'il n’avait pas perdu sa famille, comme si Stompie Will Kayden n’était pas mort. Durant les années qui suivirent, alors qu’il servait sous ses ordres, jamais O’Brien ne vit le capitaine Maxwell manifester un seul signe de tristesse, jamais il ne l’entendit parler de Setlik, de sa femme et de ses enfants, ni de Stompie.
Comme s’ils n’avaient jamais existé. Comme s’il ne s’était rien passé sur Setlik.
Jusqu’au jour où, quelques années plus tard, le capitaine Maxwell, du navire spatial Phoenix, en l’absence de tout ordre en ce sens ou de toute provocation, abattit un vaisseau de guerre ayant à son bord six cent cinquante Cardassiens.
Jusque-là, O’Brien n’avait jamais parlé à personne de ce qui s’était passé sur Setlik, pas même à sa femme. Mais quand il vit les effets du silence sur le capitaine Maxwell, il raconta tout à Keiko: Stompie, le Cardassien assassiné, tout
Dans son lit, Miles ouvrit les yeux et regarda les étoiles, à travers les fenêtres dont la forme lui donnait le frisson. Sa femme, qui dormait à ses côtés, poussa un soupir et se blottit contre lui. O’Brien la regarda longuement, bouleversé par sa fragilité, craignant de la quitter des yeux de peur qu’elle ne disparaisse, ne s’efface et ne devienne. comme Stompie, un souvenir.
Que se passerait-il s’il perdait Keiko et Molly ? Refoulerait-il sa souffrance, jusqu’à en perdre la raison, un jour, et tout détruire sur son passage !
Comment Ben Sisko le supportait-il ?
Il passa son bras autour de sa femme, puis laissa le rythme des battements de son cœur le bercer jusqu’au sommeil.

* * * * *

Carnet de bord. Date stellaire 46452.2. L’Entreprise a reçu l’ordre de gagner le système de Lapolis. Son départ est prévu pour l’heure zéro cinq cent suivant le déchargement de trois runabouts. Pendant ce temps, l’officier médical et l’officier scientifique sont sur le point d’arriver, et j’attends avec impatience le moment de retrouver un très vieil ami,

* * * * *

Ben Sisko, aux côtés du Major Kira, s’efforçait de repérer deux uniformes bleus de Starfleet parmi la nuée de civils n’appartenant pas à la Flotte qui affluait à l’entrée du sas. Ils avaient appris que le nouvel officier scientifique et l’officier médical en chef étaient arrivés à la station.
Sisko ne savait pas grand-chose du nouvel officier médical, sinon qu’il s’appelait Julien Bashir et qu’il était ridiculement jeune, frais émoulu de l’école de médecine de Sterlet. Sa spécialisation en médecine multi-espèces en faisait un bon candidat pour le poste.
Ben Sisko et l’officier scientifique, le lieutenant Jadzia Dax, étaient par contre de très vieux et très chers amis. Pour être plus précis. Dax avait été son mentor et paternel conseiller, ce qui rendait Sisko légèrement mal à l’aise en ce moment, Les deux amis ne s’étaient pas vus depuis que Dax avait quitté Utopia Planitia. Il avait alors l’apparence d’un homme âgé, aux cheveux blancs, et Sisko ignorait totalement à quoi il pouvait ressembler maintenant.
À quoi elle pouvait ressembler.
Il entrevit un bout de couleur bleue. Dax et Bashir avaient aperçu les deux officiers de Starfleet et se dirigeaient vers eux. Le docteur Bashir, avec ses larges épaules et son teint olivâtre, ses cheveux châtains et ses yeux bruns brillants, paraissait aussi jeune et ingénu que l’indiquait son dossier personnel, et même un peu plus. Quant à Dax...
Sisko resta littéralement cloué sur place, béat de surprise.
Visiblement, Dax était de sexe féminin, absolument superbe, et tout aussi jeune que Bashir. Elle était grande, élancée, d’une beauté pâle et délicate, qui rappelait à Sisko les femmes des daguerréotypes de l’époque victorienne qu’il avait déjà vues. Ses cheveux couleur de miel étaient relevés en une sorte de queue de cheval, dégageant un cou blanc et fin. Une série de petites marques en forme de croissant descendait le long de ses tempes jusqu’à son cou, dessinant la ligne de ses cheveux. Quand elle vit Sisko et qu’elle le reconnut, son visage s’illumina d’un large sourire serein, étrangement semblable à celui de son prédécesseur.
Des fantômes, pensa Sisko, en lui rendant un sourire timide. Il sentit une étrange tristesse monter en lui : l’autre Dax, son vieux copain, n’était plus; une part de lui était morte et ne reviendrait jamais. Partout où je vais, des fantômes et des souvenirs...
Accompagné de Kira, Sisko s’avança prestement vers les nouveaux officiers, avec l’intention de saisir la main tendue de Dax. Il ne s’attendait pas du tout à ce qu’elle le tire vers lui et dépose fermement sur ses joues un baiser maternel. Pris par surprise, il eut un léger mouvement de recul.
Kira observait la scène avec un amusement qu’elle cachait mal, tandis qu’une imperceptible trace de jalousie se dessinait sur les traits de Bashir.
Sisko sentit la chaleur lui monter au visage et il rendit grâce à son teint noir, qui cachait sa rougeur à son officier en second. Inutile de faire la leçon à Dax. Après une vie de plusieurs centaines d’années, il - ou plutôt, elle - n’en faisait qu’à sa tête, sans se soucier du protocole. Il ne lui arrivait jamais de transgresser intentionnellement le règlement mais, tout en comprenant l’esprit de la loi, elle savait qu’elle pouvait se permettre de passer outre.
Dax ne lâcha pas la main de Sisko, mais elle renversa un peu la tête, pour le considérer affectueusement, avec un regard de jeune femme, mais qui portait aussi en lui des siècles de sagesse.
- Salut, Benjamin.
Sisko laissa enfin percer un sourire. Curieux d’avoir à baisser les yeux pour regarder Dax et de le voir sous les traits d’une femme; son vieil ami et lui étaient de la même taille.
- C’est que..., c’est qu’il va me falloir un peu de temps pour m’y habituer.
- Ne sois pas ridicule. Je suis toujours le Dax que tu as connu, affirma-t-elle avec cette franchise indifférente propre à l’âge avancé.
Il y avait cependant une énergie pleine de vigueur dans sa voix, ses yeux et ses gestes, qui manquait au vieil homme. Elle sourit à Kirs.
- Major Kira Nerys, dit la Bajoranne en se présentant, et elle lui tendit cérémonieusement la main.
- Jadzia Dax, et voici le docteur Julien Bashir, dit-elle avec un geste chaleureux vers le jeune homme, comme s’ils étaient déjà de vieux amis.
Bashir prit la main de Sisko avec un peu trop d’empressement et la serra un peu trop fermement, Il est nerveux, pensa Sisko. C’était le premier poste de Bashir, et Sisko se trouvait être le tout premier officier à lui commander.
Dax remarqua la nervosité du jeune homme, et elle prit le bras de Bashir avec une sollicitude bienveillante, pour le rassurer.
Sisko réprima un fou rire. Bashir interprétait manifestement mal l’attention toute maternelle et innocente de Dax. Quand ils seraient seuls, il faudrait que Sisko lui explique qu’elle n’habitait désormais plus le corps d’un vieillard, et que son habitude de toucher les gens pouvait faire un effet très différent sur la population mâle.
- Julien a été un compagnon de voyage formidable, s’exclama Dax avec enthousiasme. Saviez-vous qu’il s’est classé deuxième, l’an dernier, à la remise des diplômes de l’école de médecine de Starfleet ?
Bashir haussa les épaules, visiblement peu doué en matière de modestie
- J’ai confondu une fibre préganglionique avec un nerf postganglionique à l’examen oral, sans quoi j’aurais terminé premier.
Les yeux de Kira se plissèrent légèrement. en signe de désapprobation. Sisko s’attendait à ce qu’elle remette vertement le médecin à sa place, au lieu de quoi elle demanda. avec une observance parfaite du décorum qui le surprit:
- Commandant, si vous me permettez de faire visiter la station à nos hôtes...
- Allez-y avec le docteur Bashir, répondit Sisko - et que Dieu lui vienne en aide lorsqu’il se retrouvera seul avec elle, pensa-t-il. Je crains de devoir mettre le lieutenant Dax au travail sans retard.
Kira le salua, et indiqua d'un geste sec la direction de la Promenade à Bashir.
Le jeune médecin parut embarrassé et hésita. Il se tourna vers Dax.
- Peut-être pourrions-nous nous rencontrer un peu plus tard, Jadzia, pour le dîner, ou simplement pour prendre un verre ? Proposa-t-il, déployant d’infructueux efforts pour paraître naturel.
J’en serais ravie, répondit Dax avec un sourire. Kira serra les lèvres.
Sisko haussa les sourcils en entendant Dax accepter l’invitation du jeune homme avec autant de bonne grâce. Avait-elle seulement la moindre idée du genre « d’’amitié » que souhaitait cultiver le jeune docteur ?
Il attendit qu’ils eussent atteint un couloir intérieur, suffisamment loin de Kira et Bashir, pour aborder le sujet.
- N’est-il pas un peu jeune pour toi ? Dit-il d’un ton badin.
Dax ne sourit pas tout à fait, mais il semblait évident que la situation l’amusait et qu’elle était parfaitement consciente de l’attrait qu’exerçait son nouveau corps.
- Il a vingt-sept ans et moi, vingt-huit.
- Tu veux dire trois cent vingt-huit, corrigea Sisko. Lui as-tu parlé de cette espèce de limace que tu portes à l’intérieur de toi ?
Sisko n’avait jamais pu se résoudre a appeler le symbiote par son nom.
Elle le regarda tendrement, accueillant l’insulte affectueuse sans se sentir offensée.
- Oui, Benjamin, il sait que je suis un Trill. Cela le fascine, il n’avait encore jamais rencontré une espèce associée. Son ton se fit légèrement plus formel:
- Il faut d’ailleurs parler de nous, tu le sais très bien. Tu l’adresses tout le temps à nous deux, pas seulement au nouvel hôte. Les symbiotes éprouvent des sentiments, eux aussi.
Elle laissa tomber ces derniers mots avec une moue désabusée.
- Je me demande si la fascination de Bashir serait la même si ton apparence était encore celle que tu avais quand nous nous sommes vus pour la dernière fois, se moqua Sisko.
- Peut-être pas, répondit-elle en riant.
- Je ne connais pas vraiment ce nouvel hôte, s’échappa Sisko. Curzon me manque.
Il n’avait pas eu l’intention d’exprimer cette pensée, et il se tut, confus.
- Je sais.
La voix et le regard de Dax s’adoucirent. Elle posa sa main sur le bras de Sisko.
- Il me manque à moi aussi, Benjamin. Si cela peut te réconforter, je garderai toujours en moi une partie de lui, de même que tous ses souvenirs, ils entrèrent dans l’ascenseur et montèrent en silence.
Kira n’aimait pas Bashir. En fait, il ne lui était pas sympathique du tout mais, par égard pour le commandant, elle fut d’une politesse exemplaire sur le chemin de l’infirmerie, qui avait subi de lourds dommages. Sisko s’était gagné son appui
- C’est-à-dire. autant que pouvait l’espérer un membre de Starfleet - et son respect, en rapportant l’arche de Bajor, après sa rencontre avec Kaï Opaka. Kira aurait beaucoup aimé savoir ce qui s’était passé au monastère, mais Sisko se montrait discret depuis son retour. Elle savait seulement qu’il avait vécu une expérience très intense et d’une grande profondeur spirituelle, elle le sentait dans son pagh, du moins quand elle mettait son cynisme en veilleuse. Elle n’ignorait pas qu’une équipe de techniciens allait étudier l’arche, et cela la préoccupait. Elle craignait qu’une enquête scientifique ne vienne ridiculiser la religion des Bajorans. Kira avait parfois ce sentiment que sa religion était une énorme absurdité, mais il lui arrivait aussi d’avoir la certitude qu’elle était la plus grande des sagesses.
Elle voulait se garder le choix entre ces deux options, et des recherches poussées sur l’orbe auraient peut-être pour effet d’en écarter une.
Elle fit entrer Bashir dans l’infirmerie et en constata l’exiguïté. La salle lui paraissait totalement inadaptée à une station de cette taille, ne comportant qu’une seule table d’examen, quelques rares panneaux de réanimation et très peu de matériel, en majeure partie détruit par les vandales cardassiens.
- Je crois que nous avons eu quelques problèmes de sécurité, expliqua-t-elle courtoisement. Il semble que des voyous se soient introduits ici.
Bashir jeta un regard sur le local, puis se tourna vers Kira, il ne manifesta pas la déception à laquelle Kira s’attendait de la part d’un individu choyé par une formation dans un établissement médical à la fine pointe technologique; au contraire, il semblait ne plus se contenir de joie.
- C’est formidable ! Lança-t-il, les yeux brillants d’exaltation. La véritable... - il chercha le mot juste - médecine de brousse.
- Médecine de brousse ? S’étonna Kira d’un ton cassant.
Elle commençait à en avoir assez de ce choquant étalage de naïveté du jeune homme. Le ton glacial de Kira l’arrêta et il la regarda d’un air plein de suffisance.
- Major. j’aurais pu choisir absolument n’importe quel poste offert par la Flotte.
- Sans blague, dit-elle d’un ton catégorique, croisant les bras face à son arrogance.
Bashir continua sur sa lancée, plein d’enthousiasme.
- Je ne voulais pas d’un petit boulot pépère ni d’une bourse de recherche. Voilà ce que je voulais, expliqua-t-il en désignant le local misérable, me rendre aux confins de la galaxie, dans un des avant-postes les plus reculés. L’aventure est ici. C’est ici que commence l’histoire des héros. Dans ces contrées sauvages.
Kira retint un sourire. Elle n’aimait pas cet humain, mais son ingénuité sans bornes et son enthousiasme naïf étaient sur le point de la faire crouler de rire. Odo et elle pourraient se distraire aux dépens du jeune docteur Bashir durant un bon bout de temps. Elle réussit à froncer les sourcils d’un air menaçant et répliqua avec rudesse:
- Cette contrée sauvage est mon pays.
Lorsqu’il s’aperçut qu’il l’avait offensée, Bashir se montra comiquement embarrassé.
- Je ne voulais pas..., commença-t-il.
- Les Cardassiens ont laissé derrière eux de nombreux blessés, docteur, coupa sévèrement Kira, appuyant sur son titre avec une emphase pleine de fiel. Vous pouvez vous rendre utile en portant aux « indigènes » le secours de la science médicale de la Fédération. Vous verrez: ils sont très gentils et pas compliqués du tout.
Elle tourna les talons, laissant Bashir contempler le vide avec un air perplexe.
Julien Bashir alla jusqu’à la porte de la petite infirmerie et regarda Kira s’éloigner d’un pas vif, en martelant le sol de ses bottes à talons. Les commentaires du major avaient refroidi son enthousiasme et il ne savait plus que penser. Il n’arrivait pas du tout à comprendre cette agressivité qu’il suscitait si souvent chez ses interlocuteurs.
Bashir avait une confiance en lui innée. Il avait toujours su ce qu’il voulait et ne supportait pas ceux qui n’arrivaient pas à prendre des décisions.
Toute sa vie, il avait été plus brillant que ses pairs, et d’une vivacité d’esprit et d’un talent supérieurs à eux, en conséquence de quoi il s’était toujours retrouvé le plus jeune du groupe, où qu’il fût, et mal accepté par les autres. Il se sentait donc souvent isolé. Bashir n’avait jamais appris à moins taire étalage de ses dons extraordinaires et de son savoir-faire, afin d’être plus facilement apprécié. Il ne voyait aucun mérite à être faussement modeste, et croyait au contraire en l’honnêteté, même si cela le faisait paraître arrogant. Durant toutes ses études, il s’était répété que son isolement n’avait pas d’importance. Une fois son diplôme obtenu et sa formation complétée, il trouverait la place qui lui convient, et son intelligence et son talent y seraient reconnus.
Il avait cru que Deep Space Neuf serait cet endroit. Après tout, il était évident qu’on avait besoin de lui ici. Mais l’attitude de Kira le déroutait. Il avait beau rationalisé la situation, et se dire que ce n’était pas de sa faute à lui si les autres ne savaient pas priser son génie, il désirait quand même être apprécié. Et ce n’était manifestement pas le cas du major elle le méprisait.
Il leva les yeux et sourit à Odo, l’agent de sécurité, qui passait dans le corridor. Ils avaient été brièvement présentés l’un à l’autre, alors que Bashir se rendait à l’infirmerie. Odo avait grogné un salut indifférent, tandis que Bashir s’était montré vivement intéressé par les origines et l’histoire de l’agent. Kira ne lui avait fourni aucun renseignement, et à aucun moment au cours de la visite il n’avait eu le temps de l’interroger. D’après son apparence, Odo n’était sûrement pas un Bajoran, puisque même cc peuple possédait les connaissances chirurgicales nécessaires pour corriger un visage aussi défiguré. Julien en avait déduit que Odo appartenait à une espèce complètement différente et qui lui était totalement inconnue. En tant que spécialiste de la médecine multi-espèces, il lui était difficile de laisser passer une telle occasion de parfaire son savoir.
Odo répondit au sourire de Bashir d’un hochement de tête à peine perceptible - peut-être, se dit le jeune médecin, que ceux de cette race ne savent pas sourire - et feignit être pressé de rejoindre Kira dans le corridor.
Bashir ne le laissa pas lui faire faux bond aussi facilement. Il s’engagea prestement dans le couloir, toujours souriant, et tenta de bloquer un peu le chemin à Odo. Avec un petit mouvement de la tête dans la direction qu’avait prise le major Kira, il tenta d’engager la conversation.
- Est-ce qu’elles sont toutes comme le major Kira ? Demanda-t-il.
Odo s’arrêta avec une expression embarrassée et rétorqua:
- Qui ça ?
- Les femmes bajorannes, précisa Bashir, en s’appuyant contre la cloison.
Odo le considéra un moment, sans bouger un seul muscle de son visage, avant de lui répondre sèchement:
- Je ne saurais vous dire, docteur. Je ne connais pas toutes les femmes bajorannes. Cependant, enchaîna-t-il, sarcastique, si vous vous demandez si elles ont toutes la féminité du major Kira, je vous répondrai que oui.
- Mais je ne voulais pas...
Bashir se redressa, subitement gêné de s’apercevoir qu’il venait d’offenser sans le vouloir une deuxième personne en moins de cinq minutes.
- Il n’était pas dans mon intention de faire une généralisation hâtive. C’est simplement que.... eh bien, elle m’a semblé si hostile...
- Le major Kira se montre hostile seulement lorsqu’elle a de bonnes raisons de le faire.
- Je ne lui en ai pourtant donné aucune, lui assura Bashir en rougissant. Rien n’était susceptible de la mettre en colère...
- Docteur, l’interrompit Odo d’un ton cassant, mais qui se radoucit devant le silence et l’air fâché de Bashir. Ce n’est pas pour rien qu’il arrive au major de se permettre une certaine hostilité qui semble gratuite. Je doute fort qu’une personne possédant vos antécédents d’étudiant dorloté dans un collège soit en mesure de le comprendre.
Bashir tenta d’émettre une protestation, mais Odo le fit taire en levant la main.
- Kira a vu sa famille décimée et sa planète détruite par les Cardassiens. Avant de faire confiance à quelqu’un ou de l’aimer, il lui faut de sérieux motifs.
- Mais je ne lui ai fourni aucune raison de se mettre en colère, protesta Bashir.
Il avait connu une Bajoranne au collège, une jeune femme à la voix douce et de compagnie fort agréable mais, à présent, il se demandait, à cause de l’attitude de Odo et de Kira, si la brusquerie et le sarcasme ne constituaient pas des traits caractéristiques de la race.
- J’ai simplement dit que Bajor était situé à la limite des espaces colonisés, et elle s’en est offusquée.
- Je vois, dit Odo en inclinant son visage à l’aspect curieux. Je suppose que Kira n’a jamais appris à goûter la condescendance. Moi non plus, d’ailleurs. Nous en avons reçu tous deux suffisamment de la part des Cardassiens.
Bashir sentit le rouge lui monter aux joues une fois de plus.
- Écoutez, je..., je suis désolé. Je n’avais pas l’intention de paraître condescendant. Je dois vous avouer que j’ai la mauvaise habitude de me mettre dans des situations embarrassantes. J’essayais simplement de lui dire combien j’étais heureux et enthousiasmé d’avoir été affecté à Bajor. J’espère simplement pouvoir apporter ma modeste contribution à sa reconstruction.
- Je ne manquerai pas de le lui expliquer quand je la verrai, déclara sèchement Odo, mais les dernières paroles du médecin semblaient avoir eu sur lui un effet lénifiant.
Il allait prendre congé, mais Bashir lui barra une fois de plus le chemin.
- Constable, commença-t-il, j’espère qu’il ne vous paraîtra pas... condescendant de vous poser quelques questions sur vous-même, je veux dire d’un point de vue strictement médical.
Odo le fixa silencieusement. Bashir aurait donné cher pour savoir comment interpréter la bizarre expression de l’officier de sécurité. Pour autant qu’il pouvait en juger, Odo était transporté de joie ou bien rendu fou de rage par cette proposition.
- Vous m’avez dit que vous aviez grandi sur Bajor, continua maladroitement Bashir. Mais.., vous n’êtes pas Bajoran, n’est-ce pas ?
- Voilà une observation clinique tout à fait juste, docteur, fit remarquer Odo en se raidissant légèrement.
Bashir n’avait jamais été très habile à discerner l’ironie et, au moment présent, il n’avait aucune idée de l’attitude qu’il devait adopter. Il décida de prendre le commentaire de Odo au pied de la lettre et de pousser son interrogatoire plus avant.
- Me permettriez-vous de vous demander...
- Je suis un métamorphe, docteur, l’interrompit Odo en poussant un grand soupir, et, comme vous pouvez le constater, je n’excelle pas particulièrement dans la reproduction des formes humanoïdes. Pour tout dire, garder cette apparence m’est passablement pénible, mais j’y Suis obligé, puisque la plupart des humanoïdes ne sont pas prêts à m’accepter sous ma forme originelle.
- Qui est...’? Demanda Bashir avec un petit sourire de délectation scientifique.
- Une masse protoplasmique semi-solide, à laquelle je dois retourner au moins toutes les vingt-quatre heures.
- Incroyable ! Ma spécialité est la médecine multi-espèces, et pourtant je n’ai encore jamais entendu parler d’une espèce comme la vôtre.
- Moi non plus, murmura Odo, une phrase dont Bashir ne saisit pas le sens et à laquelle, dans son excitation, il n’attacha aucune importance.
- Mais dites-moi, constable, d’où venez-vous ?
- Je n’en ai pas la moindre idée.
Bashir était maintenant convaincu que l’officier se moquait de lui.
- Allons donc... Répondez-moi sérieusement.
- Je suis tout ce qu’il y a de plus sérieux, docteur. On m’a trouvé sur un vaisseau spatial abandonné, alors que je n’étais encore qu’un nouveau-né. Mes origines me sont totalement inconnues.
- C’est absolument fantastique, laissa échapper Bashir avec exaltation. J’aimerais écrire un article sur vous ! Même si cela n’est pas possible, j’apprécierais toute information à votre sujet venant de vos médecins, afin de savoir comment vous soigner en cas d’urgence.
- Je n’ai aucune information.
Odo durcit le ton.
- Et je n’ai nul besoin d’un docteur. J’ai réussi à survivre jusqu’à aujourd’hui sans l’aide d’aucun, et je doute qu’un médecin humain puisse faire quoi que ce soit pour moi si j’étais blessé,
- Vous seriez surpris, assura Bashir, avec son inébranlable aplomb. Peut-être que les médecins bajorans ignoraient comment VOUS traiter, mais j’ai reçu la formation la plus poussée. Vous seriez étonné par les dernières percées technologiques...
- Écoutez, docteur, coupa Odo d’un ton haineux qui réduisit le jeune médecin au silence, je n’ai pas besoin de votre aide. En fait, je n’ai pas plus besoin de vous que de vos percées technologiques.
Cette fois-ci, Bashir s’écarta et le laissa partir, mais. après son départ, il demeura un très long moment à réfléchir.

CHAPITRE 6

Dans le laboratoire, Sisko montrait à Dax l’orbe à la forme de l’infini, maintenant libéré de l’arche et suspendu derrière un champ de force.
Elle inspira profondément et leva les yeux vers lui, avant de les reporter sur l’orbe. Un émerveillement d’enfant illuminait son visage où la lumière verdâtre se reflétait.
- C’est absolument magnifique, Benjamin.
- N’est-ce pas ? Dit Sisko, à voix basse, et ses effets sont des plus étonnants.
Dax se tourna vers lui, soudain redevenue le scientifique que Sisko connaissait.
- Est-ce que tu as expérimenté ses propriétés ?
Il changea de position, mal à l’aise. Il se sentait incapable de parler, si prématurément, de l’épisode de Jennifer et de la plage de Gilgo à cette personne qui, en apparence du moins, demeurait un étranger pour lui.
- J’attendais mon officier scientifique, répondit-il évasivement. C’est ton domaine, pas le mien. Nous avons cependant un avantage très net sur les Cardassiens. Voilà plus de mille ans que les moines bajorans étudient le phénomène, et j’ai demandé que nos ordinateurs soient prêts à établir l’interface avec leur banque de données historiques.
- Très bien, approuva-t-elle, avant de continuer à admirer l’orbe. Nous pourrons sûrement en tirer quelque chose.
- Aussitôt que possible, Dax, insista Sisko, qui garda le silence un moment. Les Cardassiens ont fait main basse sur tout ce qu’ils ont pu, dans les monastères. Huit autres orbes ont été volés, selon Opaka, et nous sommes sûrs qu’ils se trouvent présentement dans un laboratoire cardassien et soumis à un examen approfondi.
- Les Cardassiens..., soupira Dax. Je ne comprends pas leur mentalité. Profaner ainsi volontairement les objets de culte religieux d’un autre peuple...
Elle remercia Sisko d’un mouvement de la tête.
Il se leva et se dirigea vers la sortie, légèrement honteux du soulagement qu’il éprouvait de pouvoir prendre congé de son vieil ami.
La présence de Dax lui rappelait la perte du cher Curzon. La tournure d’une phrase, une réflexion personnelle, ou encore une simple inflexion de sa voix, réveillaient parfois ses souvenirs. Il avait associé ces particularités à son ami, mais il s’apercevait maintenant qu’elles appartenaient au symbiote.
- Benjamin...
Arrivé sur le pas de la porte, il la regarda d’un air interrogateur.
- J’ai été heureuse d’apprendre que tu avais accepté ce poste, lui dit-elle avec une expression sérieuse. J’étais inquiète à ton sujet.
Ces mots lui allèrent droit au cœur. Curzon s’en était beaucoup fait au sujet de la carrière de Sisko, et n’avait cessé de le harceler pour qu’il quitte Planitia et obtienne un poste ailleurs. Le commandant sourit tristement. Une partie de lui, et tous ses souvenirs, seront toujours en moi, avait dit Dax.
Ils resteront aussi en moi, pensa Sisko.
- Ça me fait plaisir de te revoir aussi, vieux, lui répondit-il lentement.
Il s’en alla, avant qu’elle ne puisse voir les larmes qui lui montaient aux yeux.

* * * * *

Dax le regarda s’éloigner. Elle n’avait pas dit toute la vérité à Benjamin : ses inquiétudes à son sujet ne s’étaient pas vraiment apaisées, même si Sisko avait pris des dispositions pour poursuivre sa carrière. Ce choix lui avait été imposé, et elle sentait bien que le cœur n’y était pas. Dans chacune de ses paroles, chacun de ses gestes, il y avait une espèce de désenchantement, que seuls pouvaient percevoir ceux qui le connaissaient bien. La mort de sa femme avait tout pris à Benjamin : son dynamisme, ses ambitions, son humour.
Dax comprenait le sentiment de perte qui l’habitait. Le symbiote à l’intérieur d’elle, âgé de plusieurs siècles, avait fait l’expérience de la mort de nombreux hôtes. Il était vrai de dire que Curzon était immortel, mais seulement en partie. Dax avait accès à ses souvenirs par l’intermédiaire du symbiote, puisque lui et l’hôte formaient une entité propre et indissociable. Mais, d’un autre côté, la perte de Curzon n’avait pas été moins déchirante que lorsqu’on sent une part de soi-même mourir, dans les souffrances atroces de la séparation, une blessure et une douleur plus profondes que ne pourrait jamais l’imaginer un membre d’une race non associée.
Peu d’espèces bénéficiaient d’une longévité comparable à celle des Trill. Au cours de sa vie, Dax avait perdu d’innombrables amis, et elle savait qu’un jour, à moins d’un accident qui mettrait prématurément fin à son existence, elle perdrait aussi Benjamin Sisko.
A cause de cette expérience exceptionnellement intime du sentiment de perte, et la perspective acquise durant des siècles de vie, la race de Dax en était venue à accepter la mort. Elle aurait voulu pouvoir partager cette tolérance avec Benjamin et l’aider à surmonter son chagrin. Mais les mots ne pouvaient constituer qu’un médiocre substitut à l’expérience, et Benjamin devait lui-même trouver sa voie.
De plus, un nouvel obstacle les séparait maintenant qu’elle habitait le corps d’une jeune femme. Ii faudrait du temps pour convaincre Benjamin que leur relation n’avait pas changé. Ce nouvel hôte éprouvait une attirance physique pour les individus de sexe masculin, ce dont le symbiote s’amusait beaucoup, n’ayant lui-même pour le système reproducteur de son hôte qu’un intérêt purement objectif. Cette nouvelle femme trouvait Sisko séduisant, mais Dax avait l’habitude de s’adapter aux nouveaux hôtes et elle n’aurait aucun mal à contenir celui-ci.
Elle sourit, en se rappelant à quel point Sisko avait été troublé lorsqu’il avait appris qu’elle appartenait à la race des Tnll. Il avait fallu une somme considérable de patientes explications pour convaincre Sisko que le symbiote n’était pas un parasite, et que la race Trill avait évolué en véritable symbiose, chaque partenaire apportant à l’autre des avantages impossibles à expliquer à quelqu’un d’une espèce non associée. Benjamin l’avait finalement compris, et Dax était confiante qu’il s’habituerait rapidement.
Elle se leva et s’approcha d’une console.
- Ordinateur: établissez une base de données chronologique de toutes les références relatives aux orbes, plus - elle réfléchit un instant en fronçant les sourcils, - tout rapport concernant n’importe quel phénomène inexpliqué ayant eu lieu dans l’espace bajoran, incluant les manifestations surnaturelles appartenant à la mythologie bajoranne.
- Paramètres temporels ? Interrogea l’ordinateur. Dix millénaires.
- Base de données initialisée. La fonction demandée nécessitera deux heures pour être complétée.
Dax s’enfonça dans son fauteuil et s’étira. Son regard tomba sur l’orbe flottant derrière le champ de force. Il était réellement magnifique, un peu comme les oeuvres d’art qu’elle avait pu admirer sur Garis Cinq, où les artistes utilisaient la lumière comme moyen d’expression.
Hôte et symbiote partageaient un trait de caractère : ils étaient tous deux irrésistiblement curieux, et c’était d’ailleurs la raison pour laquelle ils avaient choisi de faire carrière dans le milieu scientifique. Les yeux fixés sur l’orbe, Dax s’approcha du champ de force. Après un bref moment d’hésitation, elle appuya sur une commande de la console.
Le champ de force disparut. Dax plongea son regard dans la lueur verte, et ferma à moitié les yeux quand la clarté s’intensifia, jusqu’à devenir presque intolérable. Elle resta calme et immobile lorsque la lumière se déploya en tournoyant et l’enveloppa. Les paupières closes, elle pouvait encore voir la vive clarté verte.
L’éclat de la lumière s’atténua soudain et Dax ouvrit les yeux. Elle découvrit qu’elle ne se trouvait plus dans le laboratoire de la station spatiale, mais allongée sur un lit dans une salle de cérémonie médicale, sur sa planète natale. Elle s’aperçut que la robe de cérémonie destinée à l’hôte avait remplacé son uniforme de Starfleet.
Dax reconnut cette salle, elle y était déjà venue. Mais une telle acuité et une telle profusion de détails dans le souvenir lui parut prodigieux. Elle tourna la tête et observa le vieillard aux cheveux blancs étendu sur le lit à côté du sien.
- Curzon ? Murmura-t-elle.
Il tourna son noble visage décharné dans sa direction et tendit faiblement sa main frêle et osseuse vers elle, en souriant.
Pour Dax, le souvenir était toujours présent : les derniers instants de la vie, les pénibles efforts pour respirer. Les sentiments de regret, de peine. La joie de voir une partie de soi se perpétuer. L’espoir face à ce qui allait suivre.
Dax lui sourit à son tour. Elle revivait le souvenir d’un double point de vue, celui de la jeune femme étendue sur la table et celui du symbiote à l’intérieur du mourant. Jadzia éprouva de la tristesse pour le vieil homme. En elle-même, elle ressentit de l’appréhension, de la nervosité, et une curiosité sans bornes. La gratitude aussi d’avoir été choisie pour être l’hôte d’un savant aussi brillant que Dax.
Tout autour d’eux, les assistants médicaux et religieux attendaient patiemment, dans une attitude respectueuse, que la cérémonie de transition commence.
Le ventre de Curzon remua, puis se bomba. Dax observait la scène à travers les yeux de Jadzia, et la ressentait du point de vue de Curion : l’excitation, le départ. La séparation. Un sentiment de perte absolument intolérable; tout un pan de l’esprit tout à coup perdu, irrémédiablement. La douleur. Le combat pour accepter...
Jadzia regarda l’assistant médical tirer le symbiote hors de l’orifice de l’abdomen de Curzon et le soulever, informe, semblable à un gros ver. Une deuxième paire de mains apparut, maniant les ciseaux d’or rituels, et coupa le lien avec Curzon.
La sensation du vide. La déperdition...
L’assistant plaça ensuite délicatement le symbiote sur l’abdomen de Jadzia. Émerveillée, elle le regarda trouver l’orifice, creuser doucement son chemin vers l’intérieur, puis...
L’illumination. La joie. L’exaltation de la connaissance, de siècles et de siècles de connaissance.
Une lumière verte se mit à ondoyer dans la salle de cérémonie, de plus en plus intensément, jusqu’à ce que Dax fût forcée de fermer les yeux.
Elle était de retour dans le laboratoire quand elle les ouvrit, et fixait l’orbe derrière le champ de force.

* * * * *

Dans le bureau du commandant, Ben Sisko regardait subrepticement la transmission d’un message enregistré, envoyé par l’université de Vasteras. Dans la salle des opérations, Kira était penchée sur son écran, au poste de concertation, tandis que O’Brien était au poste d’ingénierie.
Moins d’une semaine auparavant, avant d’arriver à la station, il avait posé sa candidature pour obtenir une chaire universitaire, mais sans grand enthousiasme. Il était surpris de la promptitude de la réponse et présumait qu’elle indiquait un refus. Aussi était-ce maintenant avec stupéfaction qu’il fixait son écran: le président lui-même lui transmettait la nouvelle: « Ce n’est pas tous les jours que nous ayons la chance de recruter des candidats possédant une aussi vaste expérience que la vôtre. Nous espérons que vous considérerez notre offre avec attention. J’attends votre réponse avec impatience. »
L’enregistrement se terminait ainsi. Et voilà, après tout ce temps, l’occasion se présentait enfin d’emmener Jake loin de cet affreux endroit et de le ramener sur Terre. À la maison.
Sisko regardait l’écran avec un certain découragement. Il aurait dû être ravi, plutôt que bizarrement déçu. Il se mit à penser à Opaka et à l’orbe de l’infini. Il lui semblait en quelque sorte incorrect de partir avant d’avoir aidé à résoudre le mystère de l’orbe. Il lui faudrait pourtant prendre une décision sans tarder. Le semestre allait commencer bientôt, et il devait donc faire parvenir sa réponse au président dans les plus brefs délais.
Le bip de son communicateur le fit sursauter.
- Kira au commandant Sisko. Un vaisseau de guerre cardassien vient d’entrer dans l’espace bajoran.
- Contact visuel.
Sisko se dirigea vers la rambarde, où il se pencha sur son poste de commandement. À l’écran, un gigantesque vaisseau de guerre cardassien, sinistre et inquiétant, se dirigeait vers la station.
- Un message de leur capitaine, Gul Dukat, signala O’Brien.
Kirs prit un air suspicieux en entendant ce nom qu’elle connaissait bien.
- Dukat, répéta-t-elle, la voix chargée de dégoût. C’était lui le préfet cardassien de Bajor.
- Il demande la permission de monter à bord..., pour venir flous saluer, informa O’Brien, dont la voix se fit plus sarcastique. C’est sûrement une coïncidence que l’Entreprise vienne tout juste de partir.
Il attendit les ordres de son commandant. Sisko jeta un coup d’œil à ses deux officiers. Il n’avait encore jamais rencontré de Cardassiens, mais il lui semblait ne pas avoir manqué grand-chose, à en juger par l’expression de Kira et de O’Brien. Il poussa un soupir.
- Monsieur O’Brien, dites à Gul Dukat que je serai heureux de faire sa connaissance.

* * * * *

Jake jetait de temps à autre un coup d’œil derrière lui, comme s’il s’attendait à apercevoir son père. Il déambulait sur la Promenade, passablement agité. Il croyait avoir en sa possession assez de crédits de la Fédération pour acheter un passage de Bajor à la Terre, ou en tout cas pas très loin de là, et quant au reste, il s’en occuperait lorsqu’il arriverait. Il espérait seulement trouver des nacelles qui iraient dans la bonne direction.
Il décida de ne plus s’inquiéter à propos de son père. Papa était de toute façon trop occupé sur Ops pour faire attention à lui, et Jake pourrait toujours lui dire qu’il avait terminé ses cours en un temps record ce matin. Papa ne s’en rendrait pas compte et d’ailleurs, rien ne pouvait laisser croire qu’il s’était esquivé bien avant d’avoir fini ses devoirs.
Pourtant, il continuait quand même de regarder derrière lui avec un sentiment coupable, s’attendant d’un moment à l’autre à voir surgir son père, les bras croisés et les sourcils froncés…
Il s'en fichait de toute façon. Complètement. Papa n’était pas heureux, et cela suffisait à rendre Jake malheureux. Il détestait cet endroit délabré, et il était sûr que papa aussi. Ça ne ressemblerait jamais à une maison, comme sur Planitia.
C’est vrai que les choses s’étaient un peu améliorées: l’enseigne O’Brien avait finalement réussi à réparer les systèmes environnementaux, et paraît-il que les synthétiseurs alimentaires allaient bientôt fonctionner. Mais sur Planifia, il y avait au moins de vrais lits et de vrais synthétiseurs, et d’autres enfants de son âge. Ici, il n’y avait qu’une petite fille de deux ans et un adolescent Férengi, dont papa disait qu’il n’était qu’un tas d’embêtements.
Tas d’embêtements ou pas, c’était en ce moment le jeune Férengi qui faisait l’objet des recherches de Jake. Les gens de cette race lui inspiraient à la fois répulsion et curiosité. Il était répugné parce qu’ils étaient laids, personne ne dirait le contraire..., ou plutôt : laids selon les critères humains, se reprit Jake. Son papa lui rappelait toujours que de tels jugements étaient sans fondements et variaient suivant la personne qui les portait. Jake se dit que les Férengis se trouvaient probablement très bien, eux, mais il se demandait comment ils arrivaient à discerner lesquels étaient plus beaux que les autres.
Ce qui l’intriguait, chez les Férengis, c’était leur absence absolue de morale.
De morale humaine, l’avait un jour corrigé son père. Nous ne devons pas les juger selon nos critères, Jake. Leur société a évolué d’une autre façon et développé des valeurs différentes. Pour eux, voler et tricher ne sont pas des actes répréhensibles, sauf quand ils sont assez stupides pour se faire prendre. Pour eux, tricher est un test d’astuce, d’adresse et de courage; et ils n‘éprouvent aucune compassion pour les victimes qui, à leurs yeux auraient dû être assez intelligentes pour se protéger ou, au moins, assez futées pour se venger.
Mais papa, avait protesté Jake, c ‘est monstrueux !
Papa avait seulement souri. Tu n ‘as qu’à éviter d’avoir affaire à eux, mon garçon.
Jake lui avait ensuite demandé s’il était vrai, comme le lui avait assuré un des enfants à Planitia, que les Férengis avaient les dents pointues parce qu’ils étaient cannibales, et papa avait éclaté de rire.
Mais, plus il y pensait, et moins l’attitude des Férengis lui paraissait monstrueuse. Il décida même qu’il devait être pas mal excitant d’être des leurs et qu’il essaierait de se lier d’amitié avec l’un d’eux. Et, qui sait, si l’occasion d’une aventure se présentait...
Il paria que le Férengi savait comment sortir de cette minable station et se rendre à la surface de la planète. L’idée de Jake était bien arrêtée : parvenir jusqu’à la Terre, envers et contre tout.
En comparaison de la première fois u’il y était venu, il régnait une grande animation sur la Promenade. Le casino de Quark était ouvert, maintenant, et rempli de négociants de l’espace, de Bajorans, et d'extraterrestres que Jake n’avait encore jamais vus, et dont il n’aurait su dire le nom. Quelques commerces avaient également rouvert leurs portes et, dans plusieurs de ceux qui restaient fermés, du personnel s’affairait à nettoyer.
Jake s’approcha du casino et glissa un coup d’œil à l’intérieur. Une paire de Férengis le toisèrent avec curiosité. C’étaient sûrement des adultes, bien que Jake ne pût en avoir la certitude, vu qu’ils étaient presque aussi petits que lui.
- Pas d’enfants ici ! Grogna l’un d’eux.
Penaud, il tourna les talons et se dirigea vers un groupe de kiosques alimentaires, attiré par des arômes étranges mais alléchants. Cette nourriture dégageait assurément des parfums plus agréables que tout ce qui pouvait provenir des synthétiseurs.
C’est à ce moment qu’il aperçut celui qu’il cherchait, le jeune Férengi, qui achetait un drôle de glop enroulé autour d’un bâton. Jake se faufila jusqu’à lui, en essayant de ne pas le fixer avec trop d’insistance, mais c’était difficile, les Férengis avaient l’air tellement bizarres, avec leurs grosses têtes chauves carrées et leurs énormes oreilles d’éléphant. De plus, cette jeune créature était suffisamment dangereuse pour avoir passé un certain temps en prison, ce qui impressionnait Jake encore davantage. Sans être vu, il resta un moment la bouche ouverte, puis rassembla son courage et réussit à articuler timidement:
- Salut.
Le Férengi se retourna et l’examina en plissant sa proéminente arcade sourcilière.
- Qu’est-ce que tu veux, l’U-main ?
Il était intimidant, avec ses mains sales et ses longs ongles. son crâne énorme et ses dents pointues. Peut-être que ce ne sont pas des cannibales, songea Jake. Peut-être qu’ils ne mangent que des humains.
Le Férengi observa attentivement Jake de ses petits yeux flamboyants, puis il s’éloigna dédaigneusement.
Le garçon lui emboîta aussitôt le pas, à la fois maladroit et empressé.
- Je m’appelle Jake.
D’un coup de dent féroce, le Férengi englouti son glop.
- Je sais qui tu es, jeta-t-il, la bouche pleine.
Jake ressentit une vive déception. Le Férengi savait qu’il était le fils du commandant qui l’avait mis en prison. Il persévéra malgré tout, et lui demanda avec une fausse joie:
- Et toi, comment t’appelles-tu ?
Le Férengi s’arrêta et fit face à Jake. Il laissa échapper une espèce de sifflement, comme un chat en colère, et Jake eut un léger mouvement de recul.
- Qu’est-ce que ça peut te fiche ? Cracha-t-il. Jake sentit la chaleur lui monter aux joues, mais il n’abandonna pas.
- C’est que le choix de copains n’est pas terrible dans le coin, tu vois ce que je veux dire ?
Le Férengi cligna des yeux; l’expression de mépris se retira de ses traits plissés. Il examina l’humain pendant au moins trente secondes, et Jake eut l’impression de percevoir une lueur de compréhension et un brin de solitude.
- Nog, dit-il gentiment. Je m’appelle Nog.
Jake lui fit un sourire et Nog sourit presque, lui aussi, mais le bruit du sas qui s’ouvrait leur fit tous deux tourner la tête.
Une dizaine d’humanoïdes vêtus d’uniformes sombres en débarquèrent et s’engagèrent sur la Promenade. Aux yeux humains de Jake, leurs visages étaient laids et effrayants. Des &êtes saillantes, ressemblant à des cordes, descendaient de leurs fronts jusqu’à leurs cous épais et trapus, cerclant le dessous de leurs yeux noirs. Il y avait dans leur posture et dans leur expression quelque chose d’intimidant et de sinistre. L’allure de leurs sévères uniformes noirs et la couleur terne de leur peau tachetée, rappelaient beaucoup à Jake la station spatiale elle-même.
On aurait dit qu’ils appartenaient à cet endroit, qu’ils se fondaient à l’architecture et à la coloration de Deep Space Neuf.
Des Cardassiens. comprit Jake, alors que leur chef se dirigeait vers un ascenseur, visiblement familier des lieux, pendant que les autres prenaient la direction de chez Quark.
Se tournant vers son nouveau compagnon, Jake vit que les traits de Nog s’étaient durcis de haine.

* * * * *

Gul Dukat entra dans le bureau de Sisko sans frapper. C’était un premier affront.
- Je vous souhaite le bonjour, commandant, le salua-t-il, avec la cordialité mielleuse et légèrement hostile d’une brute classique.
Selon les normes cardassiennes, c’était un mâle de belle apparence, de taille et d’âge moyens, l’air affable, qui ne paraissait pas capable de la cruauté dont lui et les sien si avaient fait preuve envers les Bajorans. Aux yeux de Sisko, l’apparence de Dukat n’avait rien d’agréable, avec toute cette chair billonnée et tachetée qui s’enfonçait à l’intérieur d’une espèce d’armure qui ressemblait à la carapace dure et cassante d’un insecte.
Un insecte, sombre et sans couleur. Le souvenir des cyborgs vint hanter Sisko malgré lui.
(La main sans vie de Jennifer)
Il s’ordonna de chasser sur-le-champ ce souvenir. Dukay inspecta le local de même que l’homme qui se tenait derrière son ancien bureau, comme si l’endroit lui eut toujours appartenu et qu’il se demandait ce que son interlocuteur fabriquait là.
Sisko se leva et le salua sans sourire.
- Gul Dukat.
Il faisait tout son possible pour ne pas reporter sur le Cardassien la haine qu’il avait ressentie pour les siens devant les destructions qu’il avait vues et les atrocités qu’on lui avait rapportées. Mais, l’espace d’un instant, ce ne fut pas Dukat qu’il vit devant lui, mais Opaka, s’appuyant sur sa canne. le visage meurtri, au milieu des ruines du temple ravagé.
N’oublie pas, se rappela-t-il à lui-même, qu’ils ne sont plus des ennemis. La Fédération a signé un traité avec eux. En tant que représentant de Starfleet, tu dois les traiter avec respect.
Veuillez excuser mon impertinence, dit Dukat avec un sourire qui découvrit une mince rangée de dents, mais ce bureau était à moi pas plus tard qu’il y a deux semaines.
Il prit un siège sans attendre d’y être invité.
- Et alors..., avez-vous réussi à faire fonctionner correctement les synthétiseurs de nourriture ?
- Non.
- Nous n’en avons jamais été capables non plus, affirma le Cardassien avec gaieté. Vous avez sur nous cette supériorité technologique: vous savez préparer une soupe à l’oignon tout à fait sublime.
Il se leva brusquement, comme s’il eut voulu déstabiliser Sisko, et obtenir de lui une réaction.
Petites manipulations mentales. Deuxième affront.
- Je ne suis pas habitué à me trouver de ce côté-ci du bureau, expliqua-t-il.
Il alla jusqu’à la rambarde et jeta un regard impérial sur Ops, tel un seigneur féodal embrassant ses terres du regard.
- Je vais être franc avec vous, commandant : ce bureau me manque. C’est à regret que je l’ai quitté.
- Passez nous voir chaque fois que vous vous sentirez un peu nostalgique.
Dukat fit volte-face, encaissant l’ironie de Sisko avec un sourire sans humour.
- C’est très aimable de votre part. Permettez-moi de saisir l’occasion de vous assurer que notre seul désir est de vous aider à opérer cette difficile transition. La flotte de la Fédération est loin, vous êtes isolés dans cet avant-poste reculé et votre système de défense est plutôt médiocre. Sachez que vos voisins cardassiens viendront à la rescousse, en cas de problème.
Une menace à peine voilée. Troisième affront.
Sisko s’avouait maintenant à lui-même la haine qu’il portait à Gul Dukat, mais son visage et sa voix conservaient une parfaite neutralité. L’Entreprise partie, les Cardassiens pouvaient aisément causer de lourds dommages à la station, puis quitter la zone bien avant que n’arrivent les secours de la Fédération. Dukat voulait obtenir quelque chose de Sisko, sinon il ne se serait pas embarrassé de menaces. Mais quoi ?
- Nous ne marcherons pas dans vos plates-bandes, indiqua Sisko.
Le Cardassien hocha la tête avec perplexité, et sembla finalement comprendre le sens de ses paroles. Il mesura Sisko du regard.
- Et quelle a été votre impression de Kaï Opaka ?
Surpris par le brusque changement de sujet de Dukat, Sisko ne perdit pas contenance, et croisa le regard du Cardassien sans broncher. Maintenant nous savons ce que tu veux, Dukat, pensa-t-il. Et je veux bien être pendu si tu l’obtiens.
- Vous savez, je me tiens informé, continua Dukat. Je sais que vous vous êtes rendu sur la planète pour la rencontrer. J’ai cru comprendre que vous en aviez rapporté un des orbes. Nous croyions les posséder tous. Peut-être pourrions-nous faire un échange d’informations et mettre nos ressources en commun.
- C’est la première fois que j’entends parler d’un orbe.
Avec un sourire incrédule, Dukat eut un petit hochement qui signifiait : Très bien, si tu insistes pour jouer la partie de cette façon...
- Nous resterons à proximité. s’il vous arrivait de reconsidérer ma suggestion. En attendant, je présume que vous n’avez aucune objection à ce que mes hommes profitent de l'hospitalité de la Promenade. Commandant.
Il salua avec raideur.
Une fois le Cardassien parti, Sisko s’enfonça dans son fauteuil en soupirant. Une sorte d’instinct le prévenait que Dukat ne devait à aucun prix mettre la main sur l’orbe, quoi qu’il pût en coûter de protéger celui-ci, même si Sisko savait pertinemment que ce prix pouvait être la vie des habitants de la station. Dukat avait indiqué qu’il était prêt à attendre... mais pas longtemps.
Sisko posa la main sur ses yeux. Le mysticisme de Opaka était-il en train de le pousser à commettre une erreur grave de conséquences ?
Il se leva et prit la direction du laboratoire,

* * * * *

Quand il y entra, Dax était penchée au-dessus d’un écran, les sourcils froncés, et complètement absorbée. C’était étrange de voir son vieil ami sous les traits d’une belle jeune femme, et Sisko doutait de pouvoir s’habituer à ce changement. Mais de toute manière, il était content de sa présence et, en ce moment même, il avait besoin de ses judicieux conseils.
Croyant qu’elle ne l’avait pas entendu entrer, il était sur le point de rompre le silence, mais elle l’interrompit, sans détacher son regard de l’écran.
- La ceinture d’astéroïdes de Denorios, ça te dit quelque chose, Benjamin ?
Il s’arrêta net et cilla.
- À la base, un nuage de plasma chargé positivement. Personne ne s’en approche à moins d’y être obligé.
Dax approuva d’un signe de la tête. Son regard continua de parcourir rapidement l’écran, pendant qu’elle récapitulait pour lui
- Vers la fin du vingt-deuxième siècle, un vaisseau transportant à son bord Kai Taluno a été immobilisé pendant plusieurs jours, dans la Ceinture de Denorios, où le Kai prétend avoir eu une apparition.
Sisko s’avança derrière elle et posa la main sur le dos du fauteuil. S’il s’était agi de Curzon, il aurait étreint l’épaule du vieil homme, mais en présence de cette jolie femme, il se sentait gêné. il regarda défiler les données à l’écran,
- Laisse-moi deviner : il a vu le Temple Céleste des Prophètes.
- Pas tout à fait, répondit-elle. Par contre, il a déclaré que les cieux se sont ouverts et ont presque englouti son vaisseau.
Sisko soupira. Sa rencontre mystique avec Opaka et l’orbe lui paraissait lointaine et dénuée de sens, face à la menace bien réelle que représentait Gul Dukat.
- En sommes-nous réduits à chercher un sens métaphorique à tout ceci ?
Elle fit pivoter son fauteuil et se leva en lui souriant.
- L’ironie n’est pas la plus intéressante de tes qualités, Benjamin.
Le timbre de sa voix avait changé, il s’était fait plus doux, plus vieux. Sisko fut surpris : pendant un moment, on aurait dit Curzon.
Ou peut-être était-ce la voix du symbiote ?
- À dire vrai, continua Dax, avec l’autorité du grand âge et de l’expérience, Kai Tailuno n’était pas homme à exagérer.
Sisko haussa un sourcil en réprimant un sourire.
- Je suppose que tu l’as connu, dit-il.
- Je ne l’ai vu qu’une fois. Je faisais mes premiers pas dans la diplomatie, à l’époque, et nous nous sommes rencontrés lors d’une conférence sur la paix. C’était un homme austère, à l’esprit plutôt pragmatique...
- Tu crois vraiment, l’interrompit Sisko, que cette « vision » a quelque chose à voir dans tout ça ?
Peut-être, dit-elle, d’une voix redevenue celle d’une jeune femme.
Elle reprit place devant la console et saisit de nouvelles données. Des chiffres se mirent à se succéder à l’écran.
- Je peux dire avec certitude qu’au moins cinq des orbes ont été trouvés dans la Ceinture de Denorios.
Sisko s’assit auprès d’elle et regarda l’écran en fermant les yeux à moitié, pendant qu’elle continuait de manœuvrer les commandes.
- On peut également compter, au fil des années, vingt trois rapports de navigation faisant mention de tempêtes de neutrinos d’intensité exceptionnelle.
Elle pressa un autre panneau, faisant apparaître des informations supplémentaires. Elle les traduisait à Sisko plus vite qu’il ne pouvait les lire.
- Voilà trente-deux ans, il y est arrivé un vaisseau provenant d’une région inconnue et transportant une nouvelle forme de vie, un nouveau-né métamorphe.
- Un métamorphe ? Fit Sisko, qui tourna vivement la tête. Il y en a un ici même, sur DS Neuf. C’est l’officier de sécurité bajoran.
Dax recueillit pensivement cette information.
- J’ai essayé d’établir une grille d’analyse mettant en corrélation tous les rapports.
Dax appuya sur une autre commande, Sisko se pencha pour mieux étudier la grille tridimensionnelle qui s’était dessinée à l’écran et sur laquelle une petite portion d’espace, située à proximité de la station, était délimitée par un trait lumineux.
- Notre Temple Céleste ? Demanda Dax d’un ton dégagé.
Sisko haussa les épaules.
- Ça mérite un coup d’œil, assura-t-il en se levant, et frottant pensivement son menton. Je viens de parler à Gul Dukat, et il a été très clair : nous sommes dans sa ligne de mire.
Nous avons donc des Cardassiens sur le dos, juste à notre porte. Nous devrons trouver le moyen de passer inaperçus.
Dax lui sourit.
- Qu’est-ce que tu disais à propos de cet officier de sécurité bajoran’!

* * * * *

Le major Kira n’inspirait tout simplement pas confiance à O’Brien.
Non pas qu’il n’appréciait pas sa personnalité. Comme il était lui-même plutôt facile à vivre, il avait de la difficulté à ne pas aimer quelqu’un. Mais l’attitude du major envers l’autorité, en général, et à l’égard de Starfleet, en particulier, s’avérait souvent ouvertement méprisante et lui donnait certaines inquiétudes, vu qu’il servait sous ses ordres. Il s’attendait toujours à la voir abuser de son autorité.
Être le subordonné d’un officier au caractère revêche et belliqueux n’était pas la situation rêvée pour un enseigne de vaisseau nouvellement promu. Les choses allaient déjà assez mal comme ça, avec Keiko qui faisait semblant de ne pas être déprimée par le nouvel environnement si étrange. Le capitaine Picard, voilà un officier en lequel O’Brien mettait toute sa confiance, et pour qui il était prêt à risquer sa vie. Pas pour le major Kira. Il estimait peu probable qu’elle eût apprécié un tel geste. Aussi, ce n’était pas sans certaines craintes qu’il se mit en mute, en compagnie de quelques autres, vers le Quark’s. Que se passerait-il si quelqu’un devait éternuer ou avoir le hoquet à un moment mal choisi, quand ils seraient au casino et entourés de Cardassiens ? Connaissant le major, elle ferait d’abord feu, la diplomatie ne viendrait qu’après.
Quelques instants plus tôt, dans le bureau du commandant, elle avait cependant surpris O’Brien.
Elle avait écouté les ordres de Sisko sans poser de questions, et ensuite conduit O’Brien et le petit contingent vers le Quark’s. avec l’assurance tranquille d’un leader naturel. O’Brien commençait finalement à comprendre : c’était quelque chose qu’elle voulait faire, parce que cela pouvait aider son peuple.
Et peut-être était-ce aussi bien ainsi car, lorsqu’ils arrivèrent au casino, la place était pleine de Cardass aux uniformes sombres. À leur vue, O’Brien se sentit projeté dans le passé. 1 ! Ferma les yeux et garda les paupières étroitement fermées, pour effacer les visions du massacre de Setlik Trois qui se mettaient soudain à défiler, effacer le visage de Stompie, au moment de sa mort, et celui de Maxwell, devant sa famille décimée...
Une clameur monta d’une des tables de jeu, suivie d’un immense éclat de rires gras. La chance était avec les Cardassiens. Juste au moment où il rouvrit les yeux, O’Brien croisa le regard de Kira. Il put voir toute la haine qui s’y terrait, enfouie sous une froide détermination. Lui aussi, il les haïssait..., lorsqu’il lui arrivait d’oublier qu’il en avait tué un, et lorsqu’il se souvenait que ces gens faisaient partie d’un peuple prisonnier d’une culture interdisant la compassion. Il se souvint de ce qu’il avait dit à Dam, le Cardassien Ce n’es: pas vous, les Cardassiens, que je hais. C’est ce que vous avez fait de moi.
Kira fut au centre de la foule en quelques enjambées. Elle arracha la chope d’un client, trop saoul pour protester, et en frappa violemment le bar.
- Pouvons-nous avoir votre attention, s’il vous plaît ? Demanda-t-elle, d’un ton impératif qui transforma le tumulte en murmure. Cet établissement est dorénavant fermé.
Un grondement de désapprobation roula dans la foule. Les muscles de O’Brien se tendirent; il fit un geste en direction de son phaseur et, une fois de plus, maudit le règlement idiot de Odo, interdisant les phaseurs sur la Promenade, et maudit également Kira, parce qu’elle avait appuyé son idée.
- Qu’est-ce que ça signifie ?
Véritable petit boule de fureur, Quark se fraya un passage jusqu’à elle. Ses mains griffues déchiraient l’air devant les yeux de Kira.
- Vous n’avez pas le droit de faire ça !
Kira lui jeta regard implacable. À cette phrase, O’Brien fit un pas en avant, et déclina sa réplique sans sourciller, exactement sur le ton qu’il fallait, se demandant même s’il n’avait pas raté sa véritable vocation:
- Monsieur, s’il y a un problème, il faudra vous adresser au commandant Sisko.
Quark se rua sur lui, tremblant de rage.
- J’en ai bien l’intention. C’est proprement scandaleux ! Dénonça-t-il, puis il adoucit le ton pour s’adresser à la foule. Veuillez accepter mes excuses, chers amis. Ce petit malentendu sera dissipé dans les plus brefs délais,
Il se tourna vers le chef de table:
- Apporte-leur quelque chose pour qu’ils puissent y mettre leurs gains.
Le chef opina, d’une manière un peu trop entendue au goût de O’Brien, mais les Cardass semblaient n’y voir que du feu. Ils se mirent à ramasser ce qu’ils avaient gagné et à remplir le sac - ce qui faisait un joli tas d’or. L’un d’eux hissa avec peine Le havresac sur son épaule. Il faut qu’il soit vraiment lourd, pensa O’Brien.
Il lança un œil du côté de Kira, qu’il vit échanger un regard avec Quark. O’Brien affichait un visage sévère, comme l’exigeait le scénario, mais, au-dedans de lui, il souriait de soulagement.
Le major Kira avait bien sa petite personnalité, mais on pouvait compter sur elle au moment critique. Après tout, ça pourrait peut-être marcher...

* * * * *

Odo luttait contre la panique. Le poids de l’or qui l’écrasait, rendait sa respiration difficile: un symptôme purement imaginaire, qui ne lui était pas inconnu, et avec lequel il savait traiter. Il se détendit complètement, jusqu’à approcher un état voisin de l’absence de pensée, en concentrant intensément son esprit sur les sons : le retentissement de trois paires de bottes sur un plancher de métal, le débit monotone des voix arrogantes des Cardassiens - un langage qu’il connaissait, hélas, trop bien. Les sans lui parvinrent amortis par une nouvelle épaisseur de métal : ils étaient maintenant à l’intérieur du vaisseau cardassien.
L’angoisse s’atténua, Odo s’oublia tout à fait, n’était plus qu’une oreille, à l’écoute du moment propice pour exécuter sa transition.
- … parce que nous gagnions trop, évidemment.
Des rires.
- On peut faire confiance à Starfleet pour ruiner une belle journée, ajouta un autre.
Le bruit des pas cessa. Celui d’une petite porte pivotant sur ses gonds : un placard. Encore des bruits de pas, filtrés par le métal. Ils avaient déposé le havresac à l’intérieur de l’armoire et s’éloignaient, à présent.
Quand le bruit des pas eut complètement disparu, Odo opéra le changement, et s’écoula sous l’or, par les fentes du placard, puis de la cloison jusqu’au sol.
Il prit une grande respiration, affranchi de contraintes, puis gagna le couloir et se hâta vers sa destination.

CHAPITRE 7

O’Brien regarda le tableau d’affichage de son poste de contrôle de l’ingénierie avec un air triomphant, puis offrit au major Kira quelque chose qui ressemblait à un sourire. Pour la première fois depuis qu’il avait quitté l’Entreprise, il se sentait transporté d’enthousiasme et heureux de faire partie de sa nouvelle équipe.
Major, annonça-t-il, les scanners détectent des fluctuatians dans le réseau de distribution d’énergie des Cardassiens.
Kira vérifia sur ses propres tableaux et réagit avec une joie manifeste:
- Leur ordinateur est en train de planter. Leurs senseurs et leurs boucliers sont hors d’usage. Odo a réussi.
Elle effleura le bouton du communicateur.
- Ops à Rio Grande.

* * * * *

- Je vous écoute, répondit Sisko.
Dax et lui étaient montés jusqu’au quai d’atterrissage de l’anneau intérieur de la station et avaient pris place dans le cockpit du runabout. Le Rio Grande était un petit vaisseau de construction robuste, mais à peine plus grand que la nacelle de sauvetage du Sararoga... Il chassa cette pensée.
Il était envahi par un curieux mélange d’enthousiasme et de regret: d’un côté, il y avait la sécurité et ses responsabilités envers Jake, assurées par cet emploi tant convoité, sur la planète; de l’autre, l’inconnu et l’aventure, un sens donné aux choses, et l’espoir de pouvoir venir en aide à Opaka et à son peuple.
Les prochaines heures lui révéleraient ses véritables sentiments.
La voix de Kira se fit entendre dans le runabout, à travers la grille de communication du panneau de contrôle:
- Tout baigne.
- Séquence de lancement amorcée, dit Sisko d’une voix égale, sans tenir compte de son cœur qui battait plus vite et tentant à tout prix d’ignorer le brusque souvenir de Jennifer, étendue sur le sable, avec sa peau luisant sous le soleil de Gilgo Beach.
Près de lui, à la limite de son champ de vision, Dax opérait la console de navigation avec une tranquille efficacité. Tant qu’il ne regardait pas la jeune femme, il était facile à Sisko d’imaginer la vieille carrure courbée de Curzon dans le siège à côté du sien. Il se permit cette image mentale, qui lui procura un certain réconfort.
- Prêt pour le départ, notifia la voix de O’Brien.
- Maintenez un black-out visuel, ajouta Kira. Réglez la fréquence audio sur le canal trois-cinq-zéro.
- Reçu, répondit Sisko.
Dax pivota vers lui, redevenue une jolie jeune femme.
- Départ amorcé, dit-elle.
Sisko prit une grande respiration quand le runabout s’éleva et s’éloigna de la station, le cap vers son futur.

* * * * *

Kira aperçut le signal clignotant sur la console de contrôle principale et avisa aussitôt O’Brien:
- Odo a rejoint le site de téléportation.
- J’essaie de le capter, répondit-il, avec de la frustration dans la voix.
Si Odo manquait sa sortie et qu’il était repéré, c’était toute l’opération qui se trouvait menacée, mais la maudite technologie cardasse refusait de collaborer. O’Brien appuya sur la commande qui aurait dû activer aussitôt le téléporteur... du moins sur l’Entreprise.
Il ne se passa rien.
- C’est la première fois que je me sers d’un téléporteur cardassien, dit-il, en guise à la fois d’excuse et d’explication. Le major garda le silence et se contenta de lui lancer un regard dur. O’Brien reporta le sien sur son poste avec une exaspération croissante, et il maudit âprement les Cardassiens, en silence, non pas pour les atrocités qu’ils avaient perpétrées, mais pour leur technologie à la manque. Il détestait de ne pas avoir les moyens d’accomplir son travail correctement. Vite, il pressa une autre commande pour mettre en marche une procédure auxiliaire de secours.
Rien.
Il passa ces satanées opérations en mode manuel et tenta de programmer la séquence lui-même.
Rien.
- Merde ! Cria-t-il, en assenant un formidable coup de pied la console. Mais où est le prob...
Le faisceau s’activa et la plate-forme se mit à scintiller. O’Brien regarda son pied, puis la console de téléportation, s’étonnant de la connexion qui s’était établie. Le temps de relever les yeux, Odo s’était complètement matérialisé.
Le major Kira tit un large sourire au métamorphe.
- Beau travail, constable.

* * * * *

Le runabout planait silencieusement dans la Ceinture de Denorios. Sisko regarda vers l’écran principal et put voir les étoiles qui brillaient derrière des tourbillons de poussière bleue. Il eut juste le temps d’en admirer la beauté avant de contrôler ses cadrans.
- Nous approchons du périmètre délimité par la grille, annonça Dax, avec dans la voix une excitation qui faisait écho à celle de Sisko.
Sur le moniteur de Dax, un schéma de Denorios clignotait, indiquant leur position sur le périmètre.
- Décélération à un quart d’impulsion.
Après avoir vérifié un relevé de senseur devant elle, Dax se redressa avec surprise.
Ordinateur, demanda-t-elle : donnez-moi un visuel de la position deux-trois, série deux-un-deux, échelle trois mille cent kilomètres.
L’image ondula et fit place au secteur recherché. On n’y voyait rien de particulier : quelques astéroïdes errants et de la poussière stellaire. Sisko regarda l’écran, puis se tourna vers Dax, l’air interrogateur.
Devant les données du moniteur, Dax plissa légèrement le front.
- Les senseurs indiquent des concentrations de protons anormalement élevées.
- Modification de la trajectoire vers ces nouvelles coordonnées, commanda Sisko, sans même réfléchir, et le runabout vira de bord pour prendre la direction du centre de la perturbation.
La voix de O’Brien crépita dans le communicateur.
- Lieutenant, il est possible que vous rencontriez des chondrites fantômes dans cette ceinture d’astéroïde.
Le froncement de sourcils de Dax se creusa. Ses mains volèrent au-dessus de sa console et elle examina de nombreux cadrans.
- Je ne le pense pas. Les perturbations de neutrinos s’intensifient à mesure que nous approchons.
- Quoi que ce soit, fit observer Sisko en contrôlant ses propres cadrans, nos systèmes ne sont pas atteints.
Dax ouvrit tout grands les yeux, sa curiosité scientifique vivement piquée.
- L’intensité des ondes externes augmente à un rythme exponentiel, mais... Véntication... Confirmation : il n’y a aucune augmentation correspondante à l’intérieur de l’appareil.
Elle se tourna vers Sisko, avec un étonnement qui ne la faisait pas sourire.
- Comment est-ce poss...
Le runabout fit une embardée, et Sisko leva la main pour se protéger les yeux d’un éclat de lumière aveuglant.
(L’explosion du Sararoga)
Chassant l’éblouissement en clignant des yeux, il retrouva son panneau de contrôle. Plus rien n’apparaissait sur les écrans d’affichage. Il jeta un coup d’œil vers Dax, qui manœuvrait avec fébrilité les commandes de communication.
- Les senseurs ne fonctionnent plus, dit-elle.
Sisko allait lui demander ce qui s’était passé, mais il était clair, à son expression, qu’elle l’ignorait tout aussi bien que lui. Et pourtant, au lieu de montrer des signes de panique, elle semblait chercher à se relaxer et à mettre la situation en perspective. Faisait-elle appel au vieux symbiote pour trouver cet apaisement ? La réponse vint à Sisko quand elle prit la parole et qu’il reconnut la voix du vieux Curzon:
- Toutes les communications avec la station sont coupées.

* * * * *

Sur Ops, O’Brien tentait de garder son calme, après la lecture des relevés indiquant la disparition soudaine du vaisseau transportant son nouveau commandant. Comme si l’espace s’était subitement déchiré et avait englouti l’appareil vivant. Le major Kira, bouche bée, regardait l’écran d’un air atterré.
- Les scanners révèlent une interférence subspatiale majeure à leur dernière position connue, informa O’Brien d’un ton sombre.
Kira se dirigea vers sa console. Elle se pencha et regarda le moniteur comme si elle eût voulu le réduire en bouillie.
- Mais. bon sang, qu’est-ce qui se passe là-haut ?
- Je n’en ai pas la moindre idée, major, dit O’Brien, en prenant une grande respiration.
Il leva la tête et son regard plongea dans celui de Kira.
- Ils ne sont tout simplement... plus là.

* * * * *

Sisko baissa les yeux vers les écrans éteints des senseurs, agités par les trépidations du runabout, et tenta en vain de réactiver les commandes. Les mains de Dax glissaient avec assurance au-dessus de la console de navigation. Nulle étoile n’apparaissait plus sur l’écran, seulement des jeux de lumières multicolores scintillant dans l’espace, un spectacle auquel Sisko aurait été sensible s’il avait été en mesure de l’apprécier.
- Qu’est-ce qui arrive avec tes ordres de navigation ! Demanda-t-il à Dax, haussant la voix pour couvrir le bruit des vibrations qui secouaient l’appareil.
Dax le rassura du regard et hocha tranquillement la tête, d’un air mesuré.
- Je vais les recalibrer dès que j’aurai une minute.
- Prends ton temps, rétorqua Sisko, un brin sarcastique.
Une brusque secousse ébranla de nouveau le runabout. Sisko s’agrippa à la console en serrant les dents et réussit à se maintenir sur son siège; l’appareil se redressa ensuite, lentement, avec aisance. Une lueur vacilla sur les écrans, qui s’allumèrent bientôt. À l’écran principal apparurent cette fois... des constellations d’étoiles.
A cette vue, Sisko laissa échapper un soupir de soulage ment, mais la configuration lui sembla erronée : ce n’était pas la Ceinture de Denorios. Il fit pivoter son siège vers Dax, qui opérait déjà une vérification des nouveaux relevés.
- Peux-tu déterminer notre position ? Questionna-t-il.
Son écran était maintenant allumé et Dax hocha la tête après l’avoir étudié.
Une étoile est située tout près, à cinq années-lumière juste en dessous de nous. Aucune planète de classe M. Ordinateur: identifiez le système stellaire le plus rapproché. Après un bref silence, les visages de Dax et Sisko s’illuminèrent, quand l’ordinateur répondit.
- Idran, un système ternaire constitué d’une supergéante centrale et de deux compagnes jumelles de classe O.
- Idran ? Laissa tomber Sisko, complètement hébété. Il doit y avoir une erreur.
Dax gardait tout son calme, mais dans ses yeux brilla le feu d’une intuition scientifique.
- Ordinateur, demanda-t-elle : source d’identification.
- Identitication de ldran basée sur l’analyse spectrale de l’hydrogène alpha, effectuée au vingt-deuxième siècle dans le quadrant Gamma par la sonde Quadros Un.
- Le quadrant Gamma, murmura Sisko, ahuri. À soixante-dix mille années-lumière de Bajor... Si je ne me trompe pas, nous venons de traverser un trou de ver.
Dax vérifiait ses cadrans avec un étonnement croissant.
- Pourtant, ça ne ressemblait à aucun des trous de ver que j’ai vus. Il n’y a pas eu la moindre onde de résonance habituelle.
Ils contemplèrent un moment les étoiles en silence, puis Sisko demanda:
- Crois-tu que c’est ainsi que les orbes ont atteint le système bajoran ?
Dax redressa la tête et considéra cette possibilité.
- C’est une hypothèse sensée.
- Si c’est exact, cela signifierait qu'il est à cet endroit depuis plus de dix mille ans. Nous aurions découvert le premier trou de ver stable connu.
Dax finit par sourire.
- Avant de voir ton nom dans les livres d’histoire, Benjamin, tu devrais peut-être attendre que nous ayons regagné la station sains et saufs.
- Nos noms à tous les deux, mon vieux, ne l’oublie pas.
Sisko ne put s’empêcher de rire. Il éprouvait un sentiment d’accomplissement enivrant, à la pensée de rapporter une aussi bonne nouvelle à Opaka. Un trou de ver signifiait la prospérité économique pour Bajor, qui pourrait devenir un centre d’échange florissant, et permettre ainsi d’importants, progrès culturels. Temple Céleste des Prophètes ou pas, il ne reviendrait pas les mains vides.
- Demi-tour, lieutenant.
Et pourtant, alors que Dax effectuait la manœuvre de retournement et qu’ils s’aventuraient de nouveau à l’intérieur du trou de ver, - et, cette fois, Sisko fut en mesure de goûter toute la beauté des couleurs prismatiques lumineuses projetées autour d’eux. - il fut pris d’un regret poignant à l’idée de quitter la station.
- Voilà qui est encore mieux que de trouver le Temple Céleste, dit-il d’un ton songeur.
- Mieux ? Interrogea Dax en lui souriant.
- Penses-y. Un trou de ver stable vers le quadrant Gamma dans l’espace bajoran, cela va régler beaucoup plus de problèmes que le Kai n’en résoudra jamais. Des expéditions en provenance d’innombrables mondes vont maintenant passer par ici. Elles procureront une stabilité économique à Bajor, qui lui permettra de se reconstruire.
Il se retourna et fixa les lumières brillamment colorées qui apparaissaient à l’écran.
- On ne peut pas imaginer meilleure façon de tirer sa révérence.
- Mais qu’est-cc que tu racontes, Benjamin ? S’enquit Dax en fronçant les sourcils.
Sisko essaya de garder un certain naturel. mais sa bonne humeur parut forcée, même à ses propres oreilles.
- Je vais sûrement partir bientôt. Je retourne sur Terre. Dax prit un moment pour digérer l’information, la mine sombre. Elle ne semblait pas aussi surprise que Sisko s’y était attendu.
- Pour faire quoi ? Demanda-t-elle.
- L’Université de Vasteras croit que je pouffais apporter quelque chose à leur cours d’histrionique.
Elle haussa les sourcils avec un air incrédule mais rempli d’affection.
- Professeur ?
- Je me laisserai pousser une barbe, rigola Sisko, mais sa blague tombait à plat. Et je porterai un veston en velours côtelé., fripé et avec des pièces aux coudes.
- Et tu vieilliras avant l’heure, acheva Dax.
Le petit navire se mit à trembler, et Dax détourna tristement la tête, pour manœuvrer ses commandes. Les vibrations du runabout s’atténuèrent.
- Je modifie le plan de vol pour compenser les discontinuités spatiales, dit-elle d’un ton détaché, plus professionnel. Cette fois, la traversée devrait être moins agitée.
Sisko s’immobilisa sur son siège en fronçant les sourcils, attentif à son instinct de pilote.
- As-tu réduit la puissance d’impulsion ?
- Non, répondit-elle, puis elle vérifia ses écrans.
- Nous perdons de la vitesse, nota Sisko, avant même qu’un coup d’œil sur les cadrans ne lui en donne la confirmation.
Dax secoua la tête sans quitter son écran des yeux.
- La puissance de poussée n’a pas changé.
- Ordinateur, commanda Sisko, effectuez une analyse de niveau deux du flux de puissance de propulsion en aval des chambres de réaction.
- Les systèmes de propulsion fonctionnent selon les paramètres normaux.
Sisko vérifia les cadrans du panneau de contrôle.
- Nous sommes descendus à un-vingt kiloparsec, signala

* * * * *

- Ordinateur, exigea Dax : identifiez la cause de la décélération.
- Cause inconnue.
Ce n’était pas une réponse très rassurante.
- Augmentez la poussée du réacteur, ordonna Sisko, brandissant les mains vers ses commandes, comme si sa seule détermination avait pu propulser l’appareil. Il n’acceptait pas de finir ses jours ainsi, surtout pas maintenant, au moment où il accomplissait, pour la première fois depuis trois ans, un geste d’espoir. Il ne pouvait pas laisser Jake seul...
- La vitesse diminue, constata Dax d’un ton calme, apparemment sans crainte de la mort, ni de la perte de tous ces siècles de savoir et d’expérience accumulés.
Sisko reporta son regard sur son écran, incrédule.
- La poussée des moteurs est à soixante-dix pour cent au-dessus de la normale.
- Soixante kph, corrigea Dax.
- Attention, interrompit l’ordinateur. Surcharge du système de propulsion. Procédure de fermeture automatique dans douze secondes.
Jake, pensa Sisko, comme s’il avait pu rejoindre le garçon par-delà la distance parsemées d’étoiles, avec son appel silencieux. Je suis désolé, Jake...
( Des doigts caressent ses joues. Respire, dit Opaka. Le visage se voile, se fond dans celui de Jennifer...)
Sisko relâcha ses muscles et cessa de résister, décidé à s’en remettre à son destin. Inutile d’endommager les moteurs; il tendit le bras pour appuyer sur une manette.
- Moteurs désengagés, dit l’ordinateur.
- La vitesse est de vingt kph, dit Dax en se redressant, l’œil rivé sur un cadran.
Elle regarda bientôt Sisko, avec des yeux agrandis par l’étonnement, et sa voix se fit à la fois enfantine et très, très vieille.
- Je détecte une atmosphère, Benjamin.
IL la fixa sans rien dire, comme s’il n’arrivait pas à comprendre ce qu’il venait d’entendre:
- Dans un trou de ver ?
Dax regarda de nouveau son écran et resta stupéfaite:
- Qui possède tous les éléments nécessaires à la vie.
Soudain, l’impact les projeta brusquement en avant, une brève secousse agita encore le runabout, avant qu’il ne s’immobilise.
- Nous avons atterri.
- Sur quoi ? Demanda Sisko, qui ne fut pas surpris de ne pas recevoir de réponse. Il se leva…
(Bienvenue)
… et se souvint curieusement du rêve qu’il avait fait la nuit précédant son arrivée à la station, et de l’impression mystérieuse que celui-ci lui avait procuré. L’impression de rentrer chez lui.
(Bienvenue)
Dax et lui descendirent ensemble du minuscule appareil.

* * * * *

Après le défilé des Cardassiens, Jake et Nog marchèrent côte. à côte le long d’une rangée de kiosques alimentaires. Jake observa le comportement du Férengi en cachant son étonnement. Nog avala son glopsicle, d’un rose douteux, en seulement trois bouchées, puis lécha le bâton en éructant; il le jeta ensuite par-dessus son épaule et renifla bruyamment. Il lança un rire méprisant à un humain qui s’était empressé de ramasser le bâton, pour le déposer dans une poubelle accrochée à un mur.
Parmi les arômes qui s’échappaient des kiosques, les uns semblaient délicieux à Jake, et d’autres, nauséabonds. Le bâtonnet de glop de Nog appartenait à la deuxième catégorie. Son odeur était exactement celle de quelqu’un qui aurait mangé une gousse d’ail, puis qui aurait vomi. Voir Nog manger rappela cependant au jeune humain qu’il avait faim. Ce matin, le déjeuner du synthétiseur l’avait dégoûté, et déprimé, et il n’avait presque rien avalé. Il suivait le regard de Nog, alors qu’ils arpentaient l’allée, en se demandant si les Bajorans et les autres restaurateurs extraterrestres s’y Connaissaient en matière de beignets.
Est-ce que ta famille vit ici, sur DS Neuf demanda Jake, juste pour dire quelque chose.
Nog cligna d’abord des yeux, comme s’il n’avait pas compris la question, mais finit par répondre:
- Mon père vit ici. Et aussi mon oncle Quark, lui répondit-il d’un ton distant et légèrement condescendant, comme s’il n’avait pas tout à fait confiance en son jeune interlocuteur humain, mais qu’il acceptait cependant de le tolérer, pour l’instant.
- Et est-ce que ta mère habite ici, elle aussi ? Demanda Jake après beaucoup d’hésitation, sachant combien cette question pouvait lui être pénible, à lui.
Nog s’arrêta et lui adressa un sourire dédaigneux.
- Ma mère ?
Jake fit un signe affirmatif, innocemment, étonné de la réaction de mépris provoquée par sa question. Le Férengi reprit sa marche, secouant imperceptiblement la tête en pensant à cette idée.
- Les mâles ne vivent pas avec leurs mères, U-main.
- Mais pourquoi ? Questionna Jake, un peu sur la défensive. Qu’y a-t-il de mal à ça ?
- Parce que les mâles ne se mêlent pas aux femelles, voilà tout.
- Mais pourquoi ?
Nog laissa échapper un grognement de dégoût et ne répondit pas.
- Laisse tomber, répliqua Jake avec froideur.
Nog se campa devant Jake et posa sur lui ses yeux couleur d’ambre, où brillait une lueur de mépris.
- Je suppose que toi tu vis avec ta mère ?
- Avec mon père seulement, répondit-il en s’efforçant de contenir sa voix, comme d’habitude quand des étrangers bien intentionnés lui posaient la question. Ma mère est morte.
Le Férengi garda le silence. Il fut impossible à Jake de déchiffrer l’expression de l’extraterrestre et d’interpréter sa réaction. Nog et lui marchèrent un moment sans rien dire.
- Depuis combien de temps vis-tu sur cette station ? Finit par demander Jake.
Cette question-là ne sembla pas scandaliser Nog.
- Depuis une éternité. En tout cas, depuis beaucoup trop longtemps.
Jake soupira et s’empressa de ramener sur le tapis cette frustration qu’ils partageaient.
- Je te comprends. Je suis ici depuis seulement quelques jours, mais j’ai l’impression que ça fait une éternité. J’ai hâte de m’en aller. Mais, mon père... appartient à Starfleet.
- Je sais qui est ton père, l’avisa Nog, d’une voix qui rappela à Jake qu’il se devait de garder sa dignité. Ton père m’a fait enfermer dans le corps de garde.
- J’en suis désolé, répliqua aussitôt le garçon, mais...
- Le lit était plus confortable que le mien, l’interrompit Nog en haussant les épaules, et le plan de ton père a marché.
Mon oncle Quark dit qu’il est presque aussi rusé qu’un Férengi.
Jake sourit à moitié, pas tout à fait certain s’il s’agissait d’un compliment. Le visage de Nog lui demeurait une énigme, et le ton de sa voix ne permettait pas à Jake de savoir s’il était ou non vraiment fâché.
- Ouais. Il est peut-être intelligent, mais il n’a pas encore trouvé le moyen de nous faire quitter cette stupide station.
Nog laissa échapper un son qu’on aurait pu prendre pour un signe d’empathie.
- Mon père est pareil. Il fait toujours des promesses. D’ailleurs, nous étions sur le point de partir, c’est ton père qui a convaincu le mien de rester.
- Je suis vraiment désolé. Moi non plus je n’ai pas envie d'être ici, mais papa n’arrête pas de me dire d’en tirer le meilleur parti possible.
- Ah, les pères..., sympathisa le Férengi. Ils en veulent toujours trop, et ne sont jamais contents de ce qu’on leur donne.
Dans le doute, Jake fit mine de comprendre cette dernière remarque et décida de ne rien répondre.
- Nous voulons aller sur Terre, c’est de là que vient mon 1 père. Mais pour l’instant, je préférerais être n’importe où plutôt qu’ici. Les synthétiseurs sont dégueulasses et les quartiers affreux. Tout fonctionne de travers, on se croirait dans la cour d’un ferrailleur.
- Ce n’était pas si mal avant le départ des Cardassiens, fit observer le Férengi, radoucissant soudain le ton. Mais ils ont tout démoli.
- Il n’y a absolument rien à faire ici, se lamenta Jake. Je hais cet endroit. Je veux aller sur Bajor.
Le visage de Jake s’éclaira.
- Sais-tu comment on peut se rendre sur la planète ? Demanda-t-il au Férengi.
Nog inclina sa grosse tête anguleuse et l’observa avec curiosité.
- Tu n’es jamais allé sur Bajor, hein ? Tu n’es pas au courant.. ?
- Au courant de quoi ?
- La destruction a été bien pire sur la planète. J’y suis déjà allé. Il n’y a strictement rien à voir là-bas.
- Je m’en fiche. Ce que je veux, c’est..., commença Jake. avant de baisser la voix en jetant des regards anxieux tout autour. Je cherche une navette. Je veux me rendre sur Terre, mais il ne faut le dire à...
Nog éclata de rire.
- Une navette ? Tu veux dire une navette de passagers ? Tu ne connais vraiment rien à Bajor, pas vrai, U-main ? Il n’existe aucun vol régulier pour les navettes de transport de passagers. il faudrait que tu en affrètes une toi-même, et ça m’étonnerait que tu sois assez riche pour ça.
Il toisa le garçon de la tête aux pieds.
Jake ressentit un tel accès de frustration qu’il faillit se mettre à pleurer, mais il s’en voulut de réagir comme un bébé.
- Je m’en fiche. Je dois trouver une façon de quitter cet endroit que je déteste. Il n’y a rien à faire ici.
- Oh ! Fit Nog, avec une grimace maligne qui laissa voir ses dents pointues, - et qui était un sourire, Jake le réalisa bientôt mais au contraire, il y a beaucoup, beaucoup de Choses intéressantes à faire ici, U-main. Est-ce que tu as faim ?
Jake fit signe que oui, étouffant le flot de ses émotions. Après tout, si Jake lui parlait et apprenait à le connaître, peut-être que le Férengi finirait par lui faire confiance et lui indiquerait un moyen d’aller sur Bajor.
Au demeurant, l’idée de se rendre vraiment là-bas commençait à éveiller en lui certaines inquiétudes.
- Eh bien, suis-moi, lui intima Nog. Laisse-moi te dégoter quelque chose à bouffer.
Le Férengi invita du geste l’humain à l’accompagner jusqu’à l’un des kiosques, un stand clôturé abritant un étal à ciel ouvert, couvert de trucs ronds avec des taches vert pâle, ressemblant à des biscuits. Jake se pencha pour humer la vapeur chaude et parfumée qui en montait. Leur odeur était savoureuse et rappelait celle des biscuits sucrés aux épices.
Il en avait l’eau à la bouche et leva les yeux vers le marchand, qui lui souriait, un Bajoran au dos voûté et aux cheveux grisonnants. Son sourire se changea en grimace lorsqu’il aperçut Nog.
- Nous ne servons pas les Férengis, ici, déclara le Bajoran à Nog, d’un ton glacial.
- Ce n’est pas pour moi, protesta Nog, affectant l’innocence. C’est pour mon ami, ici présent, le fils du commandant Sisko.
Le vieil homme toisa Jake en fermant à moitié les yeux.
- Etes-vous ensemble, mon garçon ?
Jake fit signe que oui, dérouté par l’hostilité du Bajoran envers le jeune Férengi, jusqu’au moment où Nog glissa prestement la main dans un plateau de biscuits, en retira deux, puis courut se perdre dans la foule en riant aux éclats.
- Hé ! Cria le propriétaire. Espèce de Férengi voleur. Reviens ici..., et sa voix s’éteignit aussitôt, quand il réalisa l’inutilité de son injonction.
Il secoua la tête.
- Maudits soient les Férengis et les Cardassiens, qui ont fracassé le panneau vitré qui protégeait ces produits. Et maintenant, comment vais-je arriver à gagner assez d’argent pour le remplacer, si les Férengis ne cessent de voler à mesure tout ce que je fais cuire ?
Il avança vers Jake une main noueuse, parcourue de veines bleues.
- J’espère que vous avez l’intention de payer pour votre « ami » ,fils du commandant Sisko.
Jake jeta un regard inquiet dans la direction où Nog s'était volatilisé. Se tournant vers le commerçant, il déglutit péniblement.
- Euh... Vous acceptez les crédits de la Fédération ?
- Je n’accepte que l’or, dit le marchand en approchant brutalement sa main. Pas de crédit. Ce n’est pas le restaurant de Starfleet, ici, mon gars.
- Je..., je n’ai pas d’or. Mais mon père vous paiera, si vous...
- Jhakka ! Coupa le commerçant, alertant le marchand voisin et contournant l’étal pour venir empoigner Jake par le bras. Jhakka ! Mande le constable Odo au pubcomm pour moi ! Je ne veux pas laisser mon stock sans surveillance avec ce petit voleur dans les parages. L’ami de ce garçon m’a volé, et lui ne veut pas payer.
Les promeneurs s’arrêtaient sur le trottoir pour jeter un œil amusé sur la scène. Jake, mortifié, se tortilla sous la poigne du marchand jusqu’à ce qu’il réussit à s’en dégager, grâce à une formidable bourrade qui faillit les envoyer tous deux au plancher. Il se releva tant bien que mal et reprit son équilibre, puis fonça tête baissée dans la multitude...
...en plein dans le ventre dodu d’une passante, qu’il emporta avec lui dans sa chute.
En descendant du runabout, Sisko sortit son phaseur et le régla pour un tir paralysant, autant par habitude que par instinct, bien qu’il ressentit peu de craintes, mais plutôt une étrange excitation. Il avait la certitude d’être déjà venu à cet endroit, dans ses rêves.
Le paysage désertique et sa rigueur inhospitalière ne lui étaient toutefois pas familiers. Une vaste chaîne de falaises rocheuses s’étirait jusqu’à l’horizon, illuminée sous le ciel noir et menaçant par les éclairs de tempêtes électriques. Le vent mordant obligea Sisko à plisser les yeux.
Dax le suivait, son tricordeur à la main. À la surprise de Sisko, elle apprécia les alentours avec un large sourire.
- C’est vraiment très beau, déclara-t-elle.
Il porta son regard vers le morne horizon, puis de nouveau sur Dax, et haussa les sourcils.
- Tu as une curieuse conception de la beauté.
Dax le regarda avec perplexité.
- N’est-ce pas le paysage le plus paradisiaque que tu aies jamais vu ?
Il secoua la tête, en se disant qu’il ne comprendrait jamais l’étrange sens de l’humour des Trills.
- Ça ne bat pas les puits de mines de sulfure sur Hadas Quatre.
- Mais comment peux-tu dire une chose pareille, demanda Dax, en proie à une confusion véritable, Sisko finit par s’en rendre compte. Ces couleurs merveilleuses... Toute cette flore...
- Dax, je ne vois absolument aucune végétation.
Elle fronça les sourcils et jeta un regard circulaire sur son environnement.
- Nous sommes dans un jardin.
Sisko fit non de la tête.
- Nous sommes sur une paroi rocheuse, dit-il, et il pointa l’horizon. Ne vois-tu pas les tempêtes ?
- Le ciel est clair comme un beau jour d’été, répondit-elle en le dévisageant avec inquiétude.
Elle vira brusquement la tête et Sisko l’imita. A moins d’une dizaine de mètres d’eux, une boule de lumière verte brillante avançait vers eux dans le ciel orageux. Elle avait une apparence identique à celle de l’orbe qui reposait en ce moment dans le laboratoire de DS Neuf.
Nous avons donc finalement atteint le Temple Céleste, pensa Sisko.
- Tu le vois aussi, n’est-ce pas ? Dit-il à voix haute.
- Oui, murmura Dax.
L’orbe s’arrêta, quand ils parlèrent. et hésita, ménageant entre eux une distance de quelques mètres. Il émit un rayon de lumière verte, qui balaya Sisko des pieds à la tête. Le commandant resta immobile, et ne ressentit rien d’autre qu’une douce chaleur, pendant que Dax, à son tour, scannait le faisceau au moyen de son tricordeur.
- Structure ionique à basse fréquence, dit-elle. Il nous sonde.
- C’est peut-être une nouvelle façon d’échanger une poignée de mains, dit doucement Sisko, qui se détendit quand le rayon se détacha de lui pour se poser sur Dax. Lorsque la sonde atteignit l’abdomen du lieutenant, la lumière se mit à clignoter et à chatoyer de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, avant de reprendre sa consistance verte et de descendre plus bas. Dax observait l’opération avec un petit sourire.
Quand l’examen fut terminé, Sisko fit un pas en avant pour prendre la parole:
- Je suis le commandant Benjamin Sisko, de la Fédération Unie des Planètes.
Après quoi, il chancela et fut projeté en arrière, comme si on avait tiré le sol sous ses pieds. ainsi qu’on l’aurait fait d’un tapis. Sa vision se sépara en deux : autour de lui persistait le paysage pierreux, balayé par la tempête, mais quand il regardait Dax, il pouvait voir le jardin, les feuillages d’un riche vert émeraude et les fleurs éclatantes, se comprimant J autour d’elle dans le tournoiement d’une sphère de lumière verte.
Sisko cria son nom, mais les vents redoublèrent autour de lui, couvrant le son de sa voix. Puis la lumière fut partout, l’engouffrant lui et les falaises, jusqu’à ce qu’il ne restât plus rien, sauf la clarté blanche et une tourmente furieuse. Il se débattit et se sentit s’enfoncer dans la lumière, comme s’il se noyait dans des sables mouvants.
Tout près, la clarté verte se fondit dans la forme de l’orbe et enveloppa complètement Dax. L’orbe s’éleva dans le ciel noir menaçant et l’emporta. Sisko hurla une dernière fois, puis bascula en avant, pour être ensuite aspiré vers le bas et dévoré tout entier par la lumière.

CHAPITRE 8

- Une nouvelle perturbation de neutrinos, signala O’Brien de son poste.
- Les scanners détectent un objet près de leur dernière position connue, ajouta Kira. Et ce n’est pas le runabout ni un vaisseau stellaire.
O’Brien redressa brusquement la tête à la lecture de ses senseurs.
- Major, il y a quelque chose à l’intérieur. Une forme de vie.
Plissant les yeux devant son afficheur, il recula de surprise.
- C’est une forme de vie humaine !
- Est-ce que les senseurs cardassiens peuvent la capter, eux aussi ? S’enquit aussitôt Kira.
- Leurs systèmes de communications doivent être rétablis à l’heure qu’il est, répondit O’Brien. Nous devons présumer qu’ils en savent autant que nous.
Pendant un moment Kira mesura les conséquences de cet état de fait, puis elle prit une décision:
Alerte orange. Mettez Ops sous protection. Téléportez cette forme de vie à bord, monsieur O’Brien, mais entourez-la d’un champ de sécurité de niveau un.
- À vos ordres, major. Capteur activé.
O’Brien appuya les commandes, à la fois surpris et satisfait par la promptitude de leur réponse. Ce qui apparut sur la plate-forme l’étonna plus encore.
Une boule rutilante de lumière verte se matérialisa. Elle voltigea une milliseconde après que le rayon se fût éteint, puis disparut en tourbillonnant à une vitesse vertigineuse, laissant. derrière elle, légèrement étourdie mais indemne, le lieutenant Dax.

* * * * *

La lumière, toute blanche, et le néant.
Était-ce la mort ?
Une respiration. Le rythme sourd d’un battement: celui de son cœur. Ce n’était pas la mort. Ni la vie telle que Sisko la connaissait, mais un état complètement différent.
Son corps semblait avoir été effacé. Tout avait été effacé le paysage infernal et les tempêtes, l’orbe vert, le runabout, Dax, tout avait disparu.
Il ne restait plus rien qu’une lumière blanche. Une respiration. Les battements d’un cœur.
Sisko attendit. entièrement contenu dans l’instant présent. Puis une cascade d’images déferla soudain sur lui, d’un seul coup:
(Jennifer à Gilgo Beach, son corps brun parfumé d’huile, luisant sous le soleil, un peu de sable collé sur sa peau, sa main fine qui serre, pendant qu’elle se tourne vers lui, le maillot de bain contre sa poitrine, les sourcils froncés. Les mains, impuissantes, qu’il fixe avec hébétude, tellement plus larges que les siennes, tellement plus fortes, et si inutiles, couvertes de sang et brûlées, insensibles à la douleur)
(Il porte un gant de baseball et sent la balle qui s’enfonce au milieu, avec un claquement sec)
(Commandant Veuillez entrer Bienvenue...)
Le visage de Picard qui se défait. Dans ses yeux, les fantômes cachés du Sararoga. Le Kvushu. Le Gage. Dans ses yeux... un senseur-scope, saillant de sa joue, et le clignotement rouge: sa noblesse, sa chaleur, retirées de cet homme, l’absence de pensée terrifiante de son expression.

* * * * *

Toute résistance est inutile
Nous vous annihilerons

* * * * *

(La morsure de la fumée dans ses poumons, ses yeux. Le sol béant, laissant jaillir les flammes de l’étage inférieur. Ne pas penser Ne rien ressentir Parmi les débris tordus, la main sans vie de Jennifer. Puis, de nouveau, le vide. Les battements d’un cœur. Une respiration.)
- Qui êtes-vous ? Cria Sisko, incapable de dire si les mots étaient sortis de sa bouche ou de sa pensée.
Le silence. Une nouvelle vague de souvenirs et d’émotions le submergea alors, tel un fort courant marin tirant vers le fond un homme épuisé qui se noie:
(Le premier baiser, sous un ciel radieux, au pique-nique du parc Szagy. La douceur des lèvres de Jennifer sur les siennes, les frissons sur sa peau, les élans du désir)
Le cri perçant de Jake dans la salle d’accouchement, des mains qui tirent le nouveau-né, ruisselant de sang et de liquide amniotique, ses poings minuscules qui s’agitent.
(Les doigts soyeux de Opaka sur son visage.)
(Respire)
(Salut, Huckleberry)
Jake et son sourire timide, pareil à celui de Jennifer, sa canne à pêche entre les mains et ses pieds qui pendent dans l’eau.
(Est-ce que tu as vu Jennifer ?)
Doran, levant vers lui son visage barbouillé de suie, son regard affligé
(Ne pas penser Ne rien ressentir)
(Respire)
- Qui êtes-vous ? Répéta Sisko, avec colère cette fois.
L’air qu’il respira avait un goût de sel... Il baissa les yeux sur ses pieds nus et vit qu’il était sur une serviette de plage.
Quand il releva la tête, il s’aperçut qu’il tenait un plateau contenant trois verres de limonade.
Jennifer roula sur le côté, serrant le haut de son maillot, les sourcils profondément froncés.
- C’est une entité corporelle, dit-elle. Une entité physique.
Sisko regarda autour de lui et vit le ciel, le sable blanc, la mer. Il vit Jennifer, mais il savait que ce n’était pas elle.
- Mais... qu’est-ce que vous avez dit ?
La réalité changea si brusquement que Sisko chancela, étourdi, incapable de garder son équilibre.
Dans le salon d’observation de l’Entreprise, le capitaine Picard lui sourit, se leva et tendit la main.
- Elle répond aux stimuli visuels et auditifs, dit-il chaleureusement. Communication linguistique.
- Oui, répondit Sisko, avec un élan d’espoir. Communication linguistique. Etes-vous en mesure de communiquer avec moi ?
De nouveau, il vacilla.
Opaka prit son visage entre ses mains et le regarda avec la tendresse d’une vieille femme contemplant son petit-fils bien-aimé, et plongea son regard dans le sien:
- Pourquoi nous faites-vous du mal ?
Son pouls battit plus vite : il venait enfin d’établir une communication directe.
- Je ne veux faire de mal à personne, répondit-il.
Sur le maître écran de la passerelle du Sararoga, Locutus emprunta la voix de Picard, rendue sans vie, grinçante et mécanique.
- Vous essayez de nous tromper.
- Non, affirma Sisko, dont l’attention fut dissipée quand il se retrouva entouré de tout l’équipage du Sararoga Hranok, Taramota, Delaney, le capitaine Storil, - sachant bien qu’ils étaient tous des extraterrestres. Non, je vous dis la vérité.
L’étang de pêche du holodeck apparut : Jake balançait ses jambes au-dessus de l’eau, il se tourna vers Sisko et le regarda avec une vive curiosité.
- Qu’est-ce que vous êtes ?
- J’appartiens à une espèce appelée humaine, répondit Sisko. Nous venons d’une planète qu’on nomme la Terre.
- La Terre ? Fit le Jake extraterrestre en inclinant la tête sur le côté, perplexe.
Sisko chercha en vain les mots qui auraient pu expliquer, et finit par désigner l’environnement d’un geste
- Ma planète ressemble à... cela.
L’extraterrestre semblait de toute évidence incapable de porter une appréciation sur ce qu’il voyait, et il regarda l’humain avec un visage absent. Sisko fit une nouvelle tentative.
- Vous et moi appartenons à des espèces très différentes. Il faudra du temps avant que nous puissions nous comprendre.
- Du temps ? Répéta Jake, savourant le mot. Qu’est-ce que c’est, le temps... ?

* * * * *

Ce matin-là, Keiko s’en voulait énormément de se laisser aller à broyer du noir. Comme Miles, elle était de nature optimiste et détestait perdre le moral, mais les quartiers étaient vraiment trop déprimants. tout comme le reste de la station, qui ressemblait à une épave. De plus, la nourriture était à peine mangeable et son travail et ses camarades de l’Entreprise lui manquaient. Molly aussi s’ennuyait de ses amis, ça se voyait. Elle avait été insupportable au petit déjeuner et n’avait presque rien mangé. Keiko se sentait terriblement coupable de l’avoir emmenée ici. L’Entreprise comptait plus d’un millier de personnes à son bord; DS Neuf semblait déserte, en comparaison.
Et quant à ceux qui s’y trouvaient... Miles, qui était le plus gentil des hommes, le dernier à dire du mal des autres, ne s’était plaint de personne en particulier. Mais Keiko, qui avait appris à le connaître, pouvait deviner que l’attitude fort peu professionnelle de certains membres de la station le dérangeait beaucoup. Le major Kira semblait être d’un caractère carrément belliqueux, même si Miles n’avait pas utilisé un mot aussi cru, et l’officier de sécurité Odo était apparemment un pessimiste cynique, sans respect aucun pour une quelconque autorité, sinon la sienne. Et le seul désir du commandant Sisko, qui avait pourtant paru à Keiko un type formidable, était de recevoir une nouvelle affectation.
Maigre consolation: au moins elle n’était pas la seule à ne pas vouloir être ici.
Miles avait la chance d’être occupé à un boulot utile. Même s’il avait fait semblant de se plaindre, ce matin, avant d’aller prendre son quart de travail, Keiko savait bien que le défi de remettre la station en état lui tenait à cœur. Elle l’enviait, n’ayant rien de plus excitant à faire que de déballer des boîtes et de rendre les quartiers habitables. Une fois cela fait...
Elle essaya de penser à autre chose.
Keiko s’occupa quelques heures à vider les boîtes et à faire un peu d’aménagement, mais elle et Molly finirent par s’ennuyer ferme. Lorsque Keiko s’aperçut qu’elle recommençait à broyer du noir, elle habilla Molly et elles partirent visiter la Promenade. Miles lui avait dit que les conditions de sécurité s’étaient considérablement améliorées au cours des dernières vingt-quatre heures, mais tout de même conseillé de ne pas s’approcher du casino de Quark ni des bars. En cas de pépin, Keiko portait le commbadge que Miles lui avait donné, mais c’était surtout pour Molly, car elle ne craignait rien pour elle-même.
La Promenade éveilla son intérêt, à cause de la multitude de commerces exotiques qu’elle abritait, mais elle la trouva aussi déprimante, en raison de tous ceux, délabrés, qui avaient été démolis par les Cardassiens et n’avaient pas encore été réparés. Mais les promeneurs étaient nombreux à arpenter les trottoirs, le casino et les bars grouillaient de monde, pendant que des ouvriers, à l’intérieur des boutiques, s’affairaient à les restaurer. Keiko soupira. Au fond, peut-être que l’endroit ne serait pas si mal une fois la reconstruction achevée. Et puis, aussi, elle pouvait maintenant passer plus de temps avec sa fille, comme elle l’avait toujours souhaité. Les paroles de sa mère lui revinrent à la mémoire : Prends garde aux vœux que tu fais, car il pourrai ! bien arriver qu’ils se réalisent...
Molly avançait à ses côtés, d’un pas encore mal assuré, sa main bien accrochée à celle de sa maman. Bien qu’elle eût hérité du large visage et de la constitution robuste de son père, Molly tenait plus de sa mère. C’était une enfant au tempérament vif et audacieux, qui adorait aller à la découverte. Mais la Promenade et toute son animation devait être fort impressionnante ce matin, car la petite fille de deux ans ne s’était pas fait prier pour prendre la main de Keiko après qu’elle eût aperçu son premier Férengi.
- Tu es fatiguée ? Lui demanda Keiko avec un sourire. Veux-tu que maman te prenne dans ses bras ?
Molly refusa d’un air têtu, agitant ses cheveux d’ébène et imprimant à sa bouche en cerise une moue accentuée encore par ses joues potelées. Keiko poussa un soupir. Les kiosques de nourriture aux odeurs attirantes étaient encore loin, et elle souhaitait s’y rendre pour voir si elle ne trouverait quelque chose de plus appétissant que les créations des synthétiseurs. Pour faire plus vite, elle aurait aimé prendre Molly dans ses bras, niais la petite pouvait se montrer plus entêtée qu’une mule - un trait dont les deux parents attribuaient la provenance à l’autre moitié de la famille.
- D’accord, dit Keiko avec résignation. Allons voir de ce côté si on ne trouverait pas quelque chose de bon à manger.
- D’accord, gazouilla Molly, avec ses yeux bridés grands ouverts, levés vers les promeneurs extraterrestres et les marchands derrière leurs kiosques.
Elles avaient presque atteint le premier stand, quand une force inconnue percuta l'abdomen de Keiko et lui coupa le souffle net. Tombant sur le dos, elle put voir les étoiles qui brillaient à travers les baies d’observation ovales de la voute un spectacle bientôt remplacé par le visage en pleurs de Molly.
Keiko aurait voulu la rassurer, mais elle était incapable d’articuler un son, ni même de respirer.
- Oh, sapristi ! Entendit-elle, alors qu’apparaissait dans son champ de vision un deuxième visage, celui d’un jeune garçon à la peau noire. Oh, non ! Je suis terriblement désolé. Rien de cassé ?
Pas d’affolement. se dit Keiko. Reste calme. Tu vas reprendre ton souffle, ça ne sera pas long. Ses poumons s’emplirent d’une seule brusque inspiration, puis elle se redressa. La fillette pleurait, debout à ses côtés.
- Tout va bien, Molly, assura-t-elle en lui prenant la main. Maman n’est pas blessée. Elle est juste tombée par terre.
Le garçon s’agenouilla près d’elle, l’air inquiet.
- Je suis sincèrement désolé.
- Ça ira, lui dit Keiko.
Le visage de Jake ne lui était pas inconnu et elle se rendit compte qu’elle l’avait déjà vu, dans la station. Miles avait attiré son attention sur le jeune garçon au cours d’une visite.
- J’ai simplement perdu le souffle. Et toi, tu ne t’es pas fait mal ? Tu es le fils du commandant, n’est-ce pas’! Ton nom est Jake, je crois ?
- Ouais..., ça va, dit-il timidement, tout en apercevant derrière lui un civil bajoran, ostensiblement furieux, qui attendait, les bras croisés.
- Je vous remercie d’avoir appréhendé ce jeune voleur, dit le Bajoran à Keiko.
- Quoi ? S’étonna la jeune femme en se relevant, aidée courtoisement par Jake, qui lui prit le bras. Vous devez faire erreur. C’est le fils du commandant Sisko.
- Je suis au courant, répliqua sèchement le vieillard. Mais il a quand même aidé son ami férengi à voler deux de mes drolis.
- Ce n’est pas vrai, se défendit Jake en baissant la tête. Je ne savais pas que Nog allait les voler. J’ai offert de les payer, mais il ne veut pas accepter mes crédits.
- Je vais régler ça, dit Keiko en tirant une pièce d’or d’un petit sac qu’elle portait à la ceinture. Miles l’avait prévenu que les crédits ne serviraient à rien sur la Promenade, en tout cas pas avant que l’économie ne soit rétablie. Est-ce que ce sera suffisant ?
Le visage du Bajoran s’éclaira dès qu’il vit l’argent, et Keiko s’aperçut aussitôt qu’elle lui en donnait trop. Mais il était trop tard: le vieillard prit l’or dans la main de la jeune femme et se hâta de s’éloigner, l’air content.
- Veuillez m’excuser encore une fois, gémit Jake.
Il avait l’air misérable d’un garçon qui se dit: « Mon père va me tuer », au point que Keiko dût réprimer un sourire.
- Vous devez faire partie des officiers de la station, dit Jake.
Mon nom est Keiko, et voici Molly. Mon mari est l’enseigne O’Brien.
Oh. Je suis heureux de vous rencontrer. Je vais vous rembourser, promis. Vous savez, Nog est le seul enfant de mon âge ici.
- Tu veux dire le Férengi ? Demanda Keiko.
Jake fit signe que oui et Keiko simula une expression sévère.
Pourquoi n’es-tu pas en classe ? Il est un peu tôt pour vadrouiller sur la Promenade, non ?
- Quelle classe ? Demanda Jake d’une voix blanche. Ecoutez, je suis vraiment très désolé pour ce qui est arrivé. Je vous promets de vous rembourser, ce soir, après avoir parlé à mon père. Mais je crois que je ferais mieux de m’en aller, avant d’avoir d’autres ennuis.
Il lança un coup d’œil craintif dans la direction prise par le marchand.
- Voilà qui me semble être une bonne idée, dit Keiko, pince-sans-rire. Ç’a m’a fait plaisir de... faire ta rencontre Jake.
- Moi aussi, madame, assura-t-il avec un sourire gêné, avant de prendre congé en quatrième vitesse.
Molly se laissa prendre sans protester et Keiko regarda Jake s’éloigner. Un jeune Férengi, sans nul doute le voleur en question, s’approcha du garçon et ils se perdirent tous deux dans la foule.
Keiko resta un moment à les regarder disparaître. L’adaptation de sa famille à la vie de la station l’avait tellement préoccupée qu’elle n’avait pas eu le temps de se demander comment réagissaient les autres enfants. Jake Sisko semblait très gentil, mais il y avait en lui une tristesse et une solitude qu’elle s’expliquait mal, jusqu’à ce qu’elle se souvienne que le commandant était veuf, comme Miles le lui avait mentionné.
L’adaptation de Molly aux conditions de vie de la station l’inquiétait déjà beaucoup, mais imaginer sa fille arrivant ici après avoir perdu l’un de ses parents...
La fillette finit par se tortiller d’impatience dans ses bras, et Keiko se dirigea vers les kiosques de nourriture.

* * * * *

Au centre de Ops, regroupé autour du poste de gestion avec Kira, O’Brien et Bashir, Odo écoutait les explications du lieutenant Dax, sur les événements vécus avec le commandant Sisko. En tant que chef de la sécurité, sa présence n’était pas requise à ce briefing, mais d’excellents motifs personnels le portaient à s’intéresser à ce que Dax avait à dire. Il n’était pas le seul que la découverte d’un trou de ver stable excitait. Kira écoutait Dax avec un intérêt marqué; après lui, c’était elle qui avait les meilleures raisons de se Sentir concernée par la nouvelle. Bashir, lui, laissait voir un enthousiasme presque comique, auquel se mêlait une appréciation pas tout à fait platonique du lieutenant Dax. La jeune exubérance de Bashir portait littéralement sur les nerfs de Odo.
- Les senseurs de navigation ne serviront à rien. Il sera impossible de retracer la route menant jusqu’à l’endroit où Sisko se trouve, continuait Dax de sa voix calme et mesurée. Odo avait pour elle beaucoup d’admiration. Le lieutenant possédait une intelligence supérieure et une sagesse qui ne se préoccupait pas d’un insignifiant protocole. Kira lui avait raconté l’épisode amusant des salutations plutôt familières offertes, au commandant. La relation symbiotique du peuple Trill demeurait une énigme pour Odo, mais cela ne le dérangeait pas et, à cause d’elle, il se sentait plutôt une parenté avec le lieutenant, lui qui ne se comprenait pas très bien lui-même. Après tout, ils étaient tous deux considérés comme des curiosités par les humanoïdes qui les entouraient.
- Maintenant que nous savons qu’il s’agit d’un trou de ver, dit O’Brien, nous pourrions utiliser un neutralisateur de densité magnétique.
Il baissa les yeux vers ses relevés de senseurs, partageant son attention entre ceux-ci et la discussion.
- C’est qu’il ne s’agit pas d’un trou de ver ordinaire, expliqua Dax, hésitante. Les résultats de mes analyses laissent croire qu’il ne s’agit pas d’un phénomène naturel.
À ces mots, Odo se raidît. Se pouvait-il que le peuple auquel il appartenait eût quelque chose à voir dans tout cela ?
- Pas naturel ? Se surprit Bashir. Vous voulez dire qu’on l’aurait construit ?
- Il se pourrait bien, poursuivit Dax en fléchissant gracieusement le cou, que ceux qui ont inventé les orbes aient aussi créé ce trou de ver.
- Le Temple Céleste, murmura Kira, qui se redressa dans une attitude défensive quand Odo lui lança un coup d’œil intrigué.
Il connaissait les tendances mystiques de Kira, en dépit de ses prétentions au scepticisme. Il avait par ailleurs remarqué le respect qu’elle portait à Sisko depuis qu’il était revenu de sa visite à Opaka en possession de l’orbe. Avant cela, le commandement de Starfleet avait été de sa part l’objet de plus d’une remarque cinglante, ce qui avait cessé dès que l’orbe était apparu. Pour le major bajoran, Sisko était quelqu’un de spécial, soupçonnait Odo, bien que Kira n’eût jamais abordé le sujet.
Et peut-être Odo, lui aussi, pensait-il un peu la même chose. Sisko ne répondait pas à l’idée qu’il se faisait d’un officier de Starfleet, et c’était grâce au commandant s’il lui était maintenant donnée une occasion qu’il avait attendue toute son existence.
Sa rêverie fut interrompue par l’annonce que fit brusquement O’Brien:
- Les Cardassiens viennent d’abandonner leur position et se dirigent vers la Ceinture de Denorios.
Tout le groupe ce crispa. Kira se redressa, les sourcils froncés.
- Est-il possible d’amener la station jusqu’à l’entrée du trou de ver ?
La mâchoire de O’Brien tomba, tandis que Odo se montrait amusé par sa réaction, malgré la gravité de la situation. O’Brien était l’officier type de Starfleet, toujours strictement fidèle au règlement, et toujours dérouté par l’approche directe et fort peu soucieuse du code de conduite du major.
- Cette station n’est pas un vaisseau stellaire, major. Nous sommes alimentés par six propulseurs, c’est tout ce dont nous disposons. Il faudrait deux mois pour parcourir une distance de cent soixante millions de kilomètres.
- Nous devons y être demain, trancha Kira.
- C’est impossible, major, répondit O’Brien en secouant la tête.
- Trouvez un moyen.
Il laissa échapper un soupir étouffé qui marquait son incrédulité.
- Trouvez-moi un vaisseau de classe six pour nous remorquer.
- Trouvez un autre moyen, coupa-t-elle, implacable. Ce trou de ver représente peut-être une nouvelle configuration pour l’avenir de ce quadrant tout entier. Les Bajorans doivent proclamer leur droit sur lui.
De sa paume, elle frappa la table, et fit quelques pas, par pure frustration. Elle se retourna pour faire face à O’Brien:
- Et je dois admettre que la présence de la Fédération constituerait un appui de taille à l’établissement de ce droit.
- Je comprends, reconnut calmement O’Brien, et j’aimerais trouver une solution.
Dax avait écouté cet entretien avec un détachement total, comme si la vie de son vieux camarade, pas plus que l’avenir de Bajor, n’avaient été enjeu. Elle prit finalement la parole.
- Ne serait-il pas possible de modifier le champ d’énergie subspatiale des moteurs de déflection juste assez pour créer un champ de basse fréquence autour de la station ?
O’Brien fronça d’abord les sourcils, mais son expression se transforma rapidement, sous le coup d’une révélation naissante.
- Nous pourrions ainsi diminuer la masse d’inertie.
- Si vous pouviez rendre la station plus légère, dit Dax en hochant la tête, ravie, les six propulseurs devraient suffire à produire la puissance nécessaire.
- Il se pourrait que ça marche, lieutenant, mais - il continua d’un ton plus sombre - dans le cas contraire, la station pourrait craquer de partout, comme un vulgaire oeuf
- Et même si ça fonctionne, acquiesça Dax, nous aurons besoin de l’aide de Starfleet une fois rendus là-bas.
- Le vaisseau le plus rapproché est toujours l’Entreprise, observa O’Brien. Il lui faudrait deux jours pour revenir ici. Avons-nous un autre choix ? Lui signifia Dax du regard.
- Prévenez Starfleet que nous aurons besoin de leur aide. O’Brien montra son accord d’un signe de la tête et retourna son attention sur sa console. Kira se mit au garde-à-vous.
- Ops est entre vos mains, monsieur O’Brien. Je prends la direction de la mission de sauvetage.
Elle regarda le groupe derrière elle en se dirigeant vers le corridor.
- Lieutenant Dax, vous m’accompagnez. Vous aussi, docteur. Le temps est venu d’être un héros.
- À vos ordres, major, répondit Bashir, en s’empressant de rallier Dax et le major.
De son propre chef, Odo les suivit et rejoignit le groupe; il attendait ce moment depuis beaucoup trop longtemps pour laisser passer l’occasion.
Quand Kira le vit, elle exprima son refus avec beaucoup plus de douceur qu’à son habitude:
- Constable...
Odo ne la laissa pas finir: il fallait qu’il vienne avec eux, et il savait que Kira comprenait pourquoi
- Cette question concerne le service de sécurité. Et je suis en charge de la sécurité.
- De la sécurité ici, sur la station, précisa-t-elle en s’arrêtant devant le turbo-ascenseur.
Elle pressa un bouton et croisa les bras.
- Je ne pourrais pas justifier Votre présence dans ce trou de ver, dit-elle.
Nous ne savons pas à quoi nous avons affaire et nous poumons nous retrouver en milieu hostile.
Son ton demeurait moins tendu qu’il aurait pu l’être. Odo percevait son hésitation mais ne démordit pas, se souciant peu que les autres entendent.
- Major, on m’a recueilli dans la Ceinture de Denorios. Je ne sais pas d’où je viens et j’ignore même totalement s’il existe d’autres êtres semblables à moi.
Kira se retourna pour partir. Odo se fit encore plus convaincant et la força à écouter. Entre eux tous, c’est à Kira qu’il faisait le plus confiance pour le comprendre : pour elle, ce qui concernait l’esprit supplantait le protocole de Starfleet. Il fallait qu’elle comprenne.
- Toute ma vie, j’ai été obligé de me faire passer pour l’un des vôtres, poursuivit-il, et je me suis toujours demandé qui j’étais. La réponse à mes nombreuses questions pourrait bien se trouver de l’autre côté de ce trou de ver.
Un claquement de métal se fit entendre et les portes de l’ascenseur s’ouvrirent. Kira allait reprendre la controverse, mais Odo passa prestement devant elle et prit place dans l’ascenseur.
- Vous montez ? Lui demanda-t-il simplement.
Il y avait de l’hostilité dans l’air. Odo vit les yeux noirs de Kira se plisser et les muscles de sa mâchoire se contracter, par deux fois. Elle jeta un œil du côté de Dax, puis de Bashir, bien consciente que l’insubordination de Odo pouvait la faire mal paraître aux yeux des autres officiers.
Il soutint son regard, en lui signifiant silencieusement : Je compte sur vous pour faire ce qu’il convient, major.
Kira laissa échapper un soupir de résignation à peine audible et les muscles de son visage se détendirent. Odo sourit quand elle monta dans l’ascenseur, sans ajouter un mot.

CHAPITRE 9

Le vide absolu.
Les battements d’un cœur. Une respiration.
Sisko n’existait plus que sous la forme d’un pur esprit, immatériel, dans l’attente d’un nouveau contact des extraterrestres. Il les avait sentis battre confusément en retraite, après qu’il eût fait mention du temps au Jake extraterrestre.
Ils arrivèrent enfin, sous la forme de Jean-Luc Picard, debout dans la salle de conférence de l’Entreprise, la planète Bajor en toile de fond.
Combien de temps, se demanda Sisko, avait-il,., existé, en attendant leur retour ? Il commençait à comprendre la confusion du Jake extraterrestre : lui-même n’avait plus aucune notion du passage des minutes ou des heures, il n’aurait pas su dire s’il avait patienté ainsi, en silence, durant quelques minutes ou pendant des siècles.
Picard posa sur lui un regard plein de méfiance:
- La créature doit être détruite avant qu’elle ne nous détruise.
Changement de scène. Sur l’écran principal du Sararoga, Locutus, monstre de chair et de métal, parle avec une indifférence froidement mécanique:
- Elle est malveillante.
En une fraction de seconde, un terrain de baseball vient remplacer la passerelle du Sararoga. Ty Cobb, dans l’uniforme archaïque de son époque, se tient dans le carré des frappeurs. Il s’élance sur un tir imaginaire.
- Agressif. Antagoniste, dit-il avec un rictus.
Changement de scène. La salle de conférence de l’Entreprise, laisse maintenant voir Deep Space Neuf par ses baies d’observation. Picard chasse les spectres du passé d’un battement des paupières et s’exprime d’une voix devenue froide et réservée:
- Elle doit être détruite.
- Je ne suis pas votre ennemi, soutient Sisko.
Il est surpris de constater qu’il est vêtu de son uniforme de Starfleet, surpris aussi de prendre conscience qu’il est physiquement présent dans la salle de conférence, assis à côté de Picard. Il touche le fauteuil et en palpe le tissu du bout des doigts. Il se penche en avant, désireux à tout prix de convaincre le Picard extraterrestre de sa sincérité.
- J’ai été envoyé ici par des gens avec qui vous êtes entrés en contact.
- Nous ? S’étonne Picard avec une froide méfiance.
Il se lève et serre les mains derrière le dos en s’éloignant vers la baie, comme s’il était important de mettre une distance entre lui et l’humain.
- Avec vos créations, insiste Sisko. Vos Orbes.
Le capitaine fait volte-face et lui jette un regard noir:
- Nous cherchons à entrer en relation avec des formes de vie différentes, pas des créatures corporelles qui pourraient nous anéantir.
Sisko se lève, lui aussi, brisant par ce geste le moule du passé.
- Je ne suis pas venu pour détruire.
Changement de scène. Des flammes luisent dans la pénombre de la caverne, sous le monastère. Le visage brûlé de Kai Opaka, qui retire doucement sa main de la joue de Sisko.
- Ne voyez-vous pas les dégâts que vous avez déjà causés ?
- Si je vous ai fait du mal, je le regrette profondément, lui dit Sisko. Je suis ici pour rencontrer ceux qui ont envoyé les Orbes, c’est tout.
Opaka réfléchit un moment, mille lueurs vacillent dans ses pupilles noires.
- Pour quelle raison ? Demande-t-elle.
- Pour établir des relations de paix, comme nous l’avons fait avec des centaines d’autres espèces.
- Des centaines d’autres espèces corporelles ? - elle recule avec méfiance.
Changement de scène. Sur la passerelle du Sararoga, le capitaine Storil occupe le fauteuil voisin du sien. Tamamota se détourne de sa console pour l’accuser du regard:
- Cette créature va les conduire jusqu’ici.
- Ils nous anéantiront, ajoute Delaney derrière eux.
Sisko cherche de l’aide du côté du capitaine Storil. Le Vulcain le fixe avec calme, puis tourne son visage vers le maître écran, où l’image de Locutus ouvre la bouche, qui est celle de tous; un million de voix résonnent comme une seule
- Détruisons-la maintenant.
Sisko s’élance vers l’écran pour hurler à la face de l’hybride mi-cyborg, mi-humain:
- L’espèce à laquelle j’appartiens respecte la vie plus que tout ! Pouvez-vous en dire autant ? Si vous devez me détruire, sachez au moins ce que vous détruisez,
Storil le regarde d’un air tranquille, haussant le sourcil en signe d’agacement:
- Nous savons tout ce que nous devons savoir.
- Vous faites courir un danger à notre domaine, ajoute Delaney.
Sisko se tourne vers ses camarades de bord.
- Je ne comprends pas la menace que je représente vous, mais je ne suis pas votre ennemi. Laissez-moi le p ver.
- Le prouver ? Interroge Hranok en pivotant de sa console.
Sisko hésite un moment avant de commencer:
- On peut dire qu’un humain est le résultat, en demi analyse, de la somme de ses expériences. Vous avez de l’évidence accès à la mienne.
Huckleberry Jake se protège les yeux du soleil et détourna son attention de sa ligne à pêche.
- « Expériences »... Qu’est-ce que c’est ?
- Des souvenirs, continue Sisko, avec l’impression de parvenir à communiquer encore une fois. Des événements de mon passé, comme celui-ci.
Jake plisse le front et, d’un orteil, ride la surface bleue l’étang; il regarde se dérouler les ondes, à l’infini.
- Le passé ?
- Ce qui est arrivé avant maintenant, explique-t-il, du tort patient qu’il a souvent pris pour donner des explications son fils.
Jake le regarde en clignant les yeux, l’air de ne plus s'y retrouver du tout.
- Tu ne comprends absolument rien de ce que je dis, marmonne-t-il.
Jake secoue la tête; tout près, dans un arbre, un oiseau lance son gazouillis.
- Ce qui est arrivé avant maintenant n’est pas différent de ce qui est à présent ni de ce qui arrivera, fait-il remarquer. C’est la même existence.
Sisko comprend soudain et s’accroupit aux côtés du garçon.
- C’est donc que le temps linéaire n’existe pas pour vous. Allongée sur sa serviette de plage, Jennifer abaisse ses verres fumés d’une main délicate et le regarde par-dessus la monture.
- Temps linéaire..., qu’est-ce que c’est ?
Sisko dépose le plateau de limonade sur le sable. Il se penche vers elle, excité par la percée qu’il vient de réussir et ému par la beauté et la jeunesse de Jennifer. Il est assez près d’elle pour sentir le parfum de sa crème solaire sur sa peau réchauffée par le soleil.
- Mon espèce vit en un point déterminé du temps, explique-L-il. Lorsque nous avons dépassé ce point, cela devient le passé. Le futur, c’est-à-dire tout ce qui doit arriver ensuite, n’existe pas encore pour nous.
Elle se redresse sur les mains, alarmée. Le soleil fait briller un peu de lotion tombée sur une boucle de ses cheveux.
- N’existe pas encore ?
- C’est la nature même d’une existence linéaire, continue tranquillement Sisko. Et si vous examinez bien la situation, sous vous apercevrez que vous n’avez rien à craindre de moi. Il plongea son regard dans les yeux noisette aux reflets d’or si familiers et vit, l’espace d’un instant, la présence de l’étranger derrière eux, son hésitation et sa peur.
Une respiration. Les battements d’un cœur. L’attente.,.

* * * * *

O’Brien était resté sur Ops avec une poignée de techniciens bajorans, les appareils beaucoup trop récalcitrants des Cardass et quelques soucis de plus.
Depuis le jour où il avait fait visiter la station au commandant et à son fils, O’Brien savait que Sisko ne resterait pas longtemps sur Deep Space Neuf. C’était dommage, car l’homme lui avait tout de suite plu et O’Brien s’était de plus senti capable de loyauté envers lui, à sa grande surprise. Plus étonnant encore, le major Kira et Odo semblaient partager ses sentiments, surtout depuis que le commandant avait ramené les Orbes. O’Brien doutait que le major et lui pussent un jour voir les choses exactement du même œil, sauf peutêtre en ce qui concernait Sisko. En dépit des inquiétudes qu’il avait eues en acceptant ce poste sur Deep Space Neuf, il sentait maintenant qu’il faisait partie d’une équipe solide et que chacun avait sa place ici. Il ne s’était pas attendu à éprouver de tels sentiments à la suite de son départ de l’Entreprise, en tout cas pas ici ni si rapidement.
Il espérait qu’il en irait de même pour Sisko et qu’il déciderait de rester lui aussi..., s’ils réussissaient à le ramener du trou de ver, bien sûr. O’Brien se remémora, pour une raison obscure, l’horrible moment où Picard avait été enlevé par le Borg, et que l'équipage avait été témoin du terrible viol mental et mécanique dont il avait été l’objet, le dépouillant de toute son humanité O’Brien avait alors cru que le capitaine ne leur reviendrait jamais.
Mais ils avaient réussi, tout comme ils trouveraient le moyen de tirer Sisko de là et de le ramener au bercail, O’Brien était bien décidé à faire sa part, il ne lui resterait ensuite qu’à espérer que le commandant prendrait la bonne décision...
Mais il fallait d’abord arriver à faire fonctionner ces maudites machines cardassienes.
Une autre inquiétude, plus profonde celle-là, mais qu’il ne laissait pas faire surface, le taraudait : ses craintes
Keiko et Molly, après son cauchemar. Cette peur affleurait à sa conscience à présent, mais il la repoussa. Ce n’était pas le moment de se faire du mauvais sang pour elles, pas maintenant qu’il en avait plein les bras.
O’Brien se déplaçait rapidement d’une console technique à l’autre, vérifiant les relevés, quand l’éclairage se mit à clignoter et le réacteur à gémir sous la poussée.
Il stoppa net et jura à voix basse. Jusqu’à présent, tout s’était très bien passé - trop bien, sans doute. O’Brien s’était plus ou moins fait à l’idée que l’équipement ne fonctionnerait probablement pas normalement et pourtant, sa frustration n’en était pas pour autant atténuée maintenant que ça arrivait.
- Sacrebleu ! Ordinateur : analysez l’intégrité du champ subspatial.
Il n’était pas d’humeur à apprécier le temps de réponse de l'ordinateur Pour la millième fois ces derniers jours, il se mit à penser que celui de l’Entreprise aurait été beaucoup plus prompt.
- Une instabilité dans la distribution des fréquences d’énergie empêche la fermeture du champ.
- Ajoutez le réacteur trois au réseau de puissance, grommela O’Brien, dégoûté.
Il se hâta vers son moniteur. Il put observer, sur une représentation schématique, le champ de distorsion envelopper presque en entier la station..., mais sans y réussir. puis se dissoudre.
- Champ partiellement établi, annonça l’ordinateur, ce qui fit grogner O’Brien. Coefficient d’instabilité : douze pour cent.
- Champ partie !..., murmura-t-il. La masse d’inertie de la station est-elle assez faible pour échapper à la force orbitale ? Demanda-t-il après un moment d’hésitation.
- Cette procédure est déconseillée pour l’instant.
Ses muscles se raidirent et il sentit un tremblement agiter un muscle de sa joue. Aux regards intimidés que lui portèrent quelques techniciens bajorans. il sut qu’il commençait à ressembler au major Kira.
- Sacrebleu ! Je ne vous ai pas demandé votre opinion ! Je veux savoir si oui ou non la poussée est suffisante avec un champ partiel !
- Affirmatif.
- Bon, d’accord, dit-il en se calmant. Initialisez une procédure de transit, selon un axe triple de stabilisation. Statut des propulseurs de poupe ?
- Propulseurs de poupe parés.
Bien. O’Brien hocha légèrement la tête.
- Activez.
Il regarda son moniteur et put constater sur le schéma la mise à feu des moteurs. Il y eut un grondement sourd et le pont se mit à vibrer sous ses pieds. Les tuyaux et les conduits qui sortaient des panneaux ouverts des consoles se mirent cliqueter bruyamment. Les étoiles, par les baies d’observation situées au-dessus d’eux, commencèrent à osciller lente ment. Ils avançaient et réussissaient à s’arracher à la force orbitale, comprit O’Brien avec une certaine félicité, Il aurait aimé voir la réaction à ce petit lancement surprise sur la Promenade.
Le grondement et la vibration augmentèrent, et une espèce de gémissement bas et prolongé commença à se faire entendre. Une sirène hurla. O’Brien s’approcha pour vérifier ses moniteurs.
- Attention, avertit l’ordinateur. L’intégrité du champ décroît. Coefficient d’instabilité : vingt et un pour cent.
- Nous devons combler cette brèche dans le champ subspatial sans quoi nous allons éclater en mille morceaux, dit. O’Brien aux techniciens, beaucoup trop affairés eux aussi pour ressentir la peur, ou autre chose que l’irritation d'être limités dans leur travail par la mauvaise qualité de l’appareillage.
- Attention, reprit l’ordinateur, sur un ton sinistre Fermeture sécuritaire du champ rendue impossible à cause de la décélération de la vitesse de la station. Effondrement du champ de distorsion dans soixante secondes.
La vibration s’accentua encore, le gémissement devint plus aigu. A présent, le pont tanguait légèrement, ce qui rendait la concentration plus difficile. Il balaya du regard les relevés, à la recherche d’une solution. Il alla même jusqu’à examiner, les yeux à moitié fermés, les hiéroglyphes cardassiens inscrits sur les consoles, comme s’il avait pu les déchiffrer par la seule force de sa volonté.
La solution ne vint pas des énigmatiques dessins, mais du fin fond du cerveau de O’Brien. Il leva la tête et sa voix couvrit le grondement qui s’amplifiait:
- Est-ce que quelqu’un ici sait si les registres d'inertie peuvent alimenter les déflecteurs ?
Des regards vides se tournèrent vers lui. Il soupira et posa les yeux sur sa console.
- C’est le moment de le savoir, dit-il doucement, et il se mit à manœuvrer les commandes à une vitesse folle, Ordinateur : transférez la puissance des registres d’inertie pour renforcer le champ subspatial.
Le moniteur ne laissa voir aucun signe de changement et l’ordinateur répondit, d’un ton presque boudeur:
- Cette procédure est déconseillée.
- Nom de nom ! éclata O’Brien. Transférez la puissance !
- impossible de se conformer à la requête, répondit l’ordinateur, avec une suffisance exaspérante. Les protocoles de sécurité de premier niveau ont annulé la commande.
- Eh bien, annulez les protocoles ! ordonna O’Brien.
- Attention, recommença alors l’ordinateur, d’une voix insultée.
Effondrement du champ de distorsion dans trente secondes.
Il ne laissa plus la colère lui prendre du temps et avertit les techniciens:
- Je vais effectuer le transfert manuellement, dit-il en croisant le regard du Bajoran le plus près de lui. À mon signal, faites suivre le flux d’énergie jusqu’aux déflecteurs.
Le Bajoran hocha la tête. À un autre, O’Brien lança:
- Maintenez l’équilibre de la répartition d’énergie.
- Effondrement du champ dans quinze secondes, signala lentement l’ordinateur.
- Allez-y ! Cria O’Brien.
À une vitesse démente, il se mit à manœuvrer une douzaine de commandes différentes, toutes plus mal placées les Unes que les autres, ce qui l’obligeait à aller et venir d’un bout à l’autre de la console. Près de lui, les deux Bajorans travaillaient avec la même fièvre.
Les lumières clignotèrent et leur intensité faiblit; la plainte se fit plus sourde, O’Brien leva les yeux sur son moniteur et le schéma de la station, retenant son souffle. Tenez bon, commandant, supplia-t-il en silence, nous allons vous ramener à la maison. Puis il vit le champ tomber en place et envelopper entièrement la station,
La bruit plaintif cessa, puis les vibrations, et les lumières se rallumèrent.
- Puissance du champ de distorsion maintenant dans les limites de tolérance de vol. annonça joyeusement l’ordinateur.
O’Brien vida ses poumons d’un trait et adressa un faible sourire aux deux techniciens bajorans. Il reporta ensuite son attention sur ses cadrans et murmura:
- Ordinateur: nous allons avoir un petit entretien, vous et moi.

* * * * *

Kira et Dax étaient aux commandes du runabout et Odo prenait place derrière le major. En face de lui, Bashir observait l’environnement avec une agitation agaçante.
Odo n’était pas des plus calmes, lui non plus - après tout, ses sujets de préoccupations étaient nombreux, le moindre desquels n’étant pas la perspective d’une découverte sur ses origines - , mais il avait trop de dignité pour laisser voir son anxiété.
Bashir, par contre, se penchait vers les hublots et par-dessus l’épaule de Dax, pour examiner le tableau de commandes, avec la curiosité naTive et l’excitation d’un enfant. Au moins, le jeune docteur avait-il le bon sens de ne pas essayer d’engager la conversation avec Odo.
Ils gardèrent un silence crispé durant tout le trajet, sauf Dax, qui conservait comme toujours une attitude sereine et professionnelle. C’est elle qui parla en premier, baissant le regard sur son écran.
- Le vaisseau de guerre cardassien est à portée de vue.
- En visuel, commanda major Kira.
Les étoiles qui brillaient sur l’écran au-dessus d’eux tremblotèrent et firent place à l’image du gigantesque et sinistre vaisseau. Kira vérifia ses instruments de bord et leva les yeux avec rage sur le navire cardassien, dont la destination ne laissait plus de doutes.
- Ils s’en vont droit dessus, annonça-t-elle.
Elle se mit à réfléchir, laissant ses doigts tambouriner sur la console.
Empressé, Bashir saisit le dossier de Dax et se tira vers l’avant, pour s’adresser à Kira:
- Mais ils ne sont pas dépourvus de raison, quand même ! Quand nous les aurons prévenus de ce qui pourrait se passer s’ils entrent là-dedans...
- Docteur, l’interrompit Odo, sans dissimuler son cynisme, d’après mon expérience, la plupart des gens ne connaissent rien à la Raison, même si Elle se présentait en personne pour leur serrer la main. Vous pouvez être sûr que Gul Dukat fait partie de ces gens-là.
- Mais..., s’obstina Bashir.
Kira leva la main pour obtenir le silence.
- Le question est de savoir s’ils nous croiront ou pas, et nous n’y pouvons rien de toute façon. C’est eux qui décideront.
Bashir reprit sa place, l’air frustré. Kira pressa une commande sur le panneau de communication.
- Ici le major Kira, du vaisseau de la Fédération Yangzee Kiang.
Trois bips se succédèrent et l’image de Gul Dukat, dans toute sa perfide splendeur, apparut à l’écran. C’était son air si ordinaire, si affable, qui trompait, car il était capable des plus abominables cruautés.
- Oui, major, dit Dukat, qui semblait extrêmement vexé d’avoir à converser avec cette subalterne bajoranne, et s’impatientait déjà d’en avoir fini avec elle.
Kira croisa les bras, comme si elle essayait d’y contenir sa haine. À son honneur, elle usa d’un ton qu’on aurait presque pu qualifier de poli, dans son cas, ce qui n’était pas peu dire, estimait Odo. Il avait vu de ses yeux les horreurs des Cardassiens et, de ce que Kira avait pu lui en dire, il avait une idée des horribles outrages dont elle et sa famille avaient été victimes. Quand il y songeait, il se réjouissait de ne pas avoir de famille, car il aurait pu la perdre aux mains des Cardassiens.
- Gul Dukat, dit Kira en se redressant, l’air solennel et inflexible. Nous savons que vous vous dirigez vers le trou de ver.
- Le trou de ver ?
Tel que Kira l’avait prévu, un petit sourire moqueur se dessina sur les lèvres de Dukat, qui ne s'embarrassa pas de paraître sincère.
- Quel trou de vers ?
Kira commençait à se hérisser, mais elle parvint à se maîtriser.
- Nous vous suggérons fortement de ne pas aller plus loin. Nous avons rencontré une forme de vie hostile à l’intérieur.
Gul Dukat renversa un peu la tête pour l’écouter, puis il eut un mouvement de recul, sceptique.
- Peut-être se montreraient-ils moins hostiles envers des Cardassiens que des humains...
- Dukat, interrompit Odo, lassé d’impatience et ignorant le regard indigné de Kira. Vous savez que je ne saurais vous mentir, et je sais que VOUS ne m’écouterez probablement pas, mais nous essayons de vous éviter beaucoup d’ennuis.
- Vraiment ? Répondit Dukat. ouvertement sarcastique. Je suppose que vous allez me dire aussi que cette forme de vie n’est pas celle qui a conçu les orbes, et que votre commandant Sisko n’est pas présentement en négociation avec elle pour obtenir sa technologie. Votre sollicitude me touche, ajouta-t-il en secouant la tête, mais je crois que nous nous en assurerons par nous-mêmes.
Après s’être obscurci, l’écran laissa voir les étoiles et le vaisseau de guerre continuant sa route à travers la Ceinture de Denorios. Odo poussa un soupir désabusé en se tournant vers Bashir:
- Voilà pour la Raison.

* * * * *

Confortablement installé sur la tribune du commander. Gul Dukat mit fin à la communication d’un geste ample et impérial, se permettant ensuite un sourire méprisant.
La stupidité des Bajorans était si comique : ils possédaient les orbes depuis des siècles, et tout ce qu’ils avaient réussi à faire avait été de créer une religion autour d’eux. Et voilà que le major Kira lui annonçait que le trou de ver était dangereux !
Starfleet ne valait guère mieux, de vouloir accorder l’autonomie à un peuple aussi arriéré et de débiter de nobles insignifiances sur la liberté et l’autodétermination. Dukat détestait le prêchi-prêcha onctueux de Starfleet. Quelle noblesse y avait-il dans l’auto détermination pour un tas de crétins ? La race bajoranne finirait par s’exterminer elle-même dans une guerre civile. Les querelles avaient commencé dès que les troupes cardassiennes s’étaient retirées.
Dukat comprenait, lui, la nécessité de contrôler ces peuplades primitives d’une main de fer, et c’est pourquoi il avait effectué durant si longtemps un si bon travail à titre de préfet de Bajor, quoi qu’en eussent dit les mauvaises langues. Après tout, il était aussi intelligent qu’ambitieux, selon son propre jugement..., et son ambition ne connaissait pas de bornes. Dukat n’avait guère apprécié d’être privé de la puissance et du prestige associés à la charge de préfet, et il manigançait depuis pour en recouvrer la domination. Son instinct lui disait que les orbes pourraient fort bien représenter une excellente occasion de parvenir à ses fins. il avait bien fait de garder un œil sur la station, et tout spécialement sur son commandant. Sa récompense allait bientôt se présenter, sous la forme d’un trou de ver situé à l’intérieur de ce qui avait été depuis six décennies le territoire des Cardassiens.
Le but qu’il s’était donné valait la peine qu’on lutte pour lui; aussi, toute manœuvre qui permettrait de déloger Sisko de ce bureau qui lui appartenait de droit se trouvait-elle justifiée.
Le cours de ses pensées fut troublé par l’appel d’un subalterne.
- Nous avons presque atteint le trou de ver, Gul Dukat.
Dukat se tira de son fauteuil et alla jusqu’au bout de la tribune pour contempler la multitude de tourbillons de poussières stellaires et d’étoiles inconnues, sur l’écran.
- Très bien. Informez Macet que nous pénétrons à l’intérieur. En avant.
Le vaisseau cardassien s’introduisit doucement dans le trou de ver et la première explosion de lumière ne fit pas ciller Dukat; il se mit simplement à rire, de plaisir.

* * * * *

L’existence, rien d’autre. L’absence de temps. Sisko sentit une ondulation parcourir le vide, un remuement, et son instinct lui apprit que les extraterrestres approchaient.
Le Szagy Park, encore une fois. Son corps est plus jeune, plus mince, il est assis sur une couverture que Jennifer a étendue sur l’herbe. Elle adore le plein air - ce parc, la mer, les montagnes - avec une passion qu’il a appris à aimer et qu’elle a naturellement communiquée à Jake; elle aime aussi les coutumes d’autrefois. Il avait d’abord trouvé plutôt ridicule qu’elle lui donne rendez-vous au beau milieu de ce parc, jusqu’au moment où elle était arrivée, vêtue d’une robe d’étoffe très légère, aux motifs fleuris, qui se soulevait à la moindre brise. Il s’était mis à rire et avait étalé sur la nappe toutes les bonnes choses qu’il avait préparées pour elle. Pour ajouter une touche de fantaisie, il avait placé le tout dans un vieux panier d’osier ayant appartenu à son père.
N’était-ce que l’illusion du souvenir ou bien avait-il su, dès ce premier jour à Gilgo Beach et cette autre fois à Szagy
Park, que ce serait elle qu’il choisirait, avec autant de certitude qu’il pouvait en avoir aujourd’hui, maintenant qu’il se penchait sur le passé. Passé, présent, futur, tout cela se brouillait et n’avait plus aucune signification. Sisko essaya, sans réussir, de ne pas oublier qu’il ne s’agissait que d’une re-création, et que le regard de la bien-aimée dans lequel il plongeait le sien était celui d’un être inconnu.
Il fait chaud, pas un nuage ne ride le ciel d’un bleu profond, et une brise légère souffle. Le vent transporte les rires insouciants des enfants. Sisko est assis sur la couverture, les restes de leur récent festin à côté d’eux, Jennifer blottie dans ses bras. Il sent son souffle, sa chaleur, sa vie. Il sent sa peau douce, ses tins cheveux et l’étoffe diaphane de sa robe contre sa peau. Et pendant un moment, un seul, il se permet de croire qu’il la tient réellement dans ses bras, un éternel instant, hors du temps...
Elle remue, puis elle pointe un doigt vers elle-même, et l’illusion de Sisko s’efface.
- Jennifer, dit-elle.
Il dégage vite son bras et s’écarte d’elle, mais il faut un peu plus de temps à ses émotions pour se retirer. Elle se redresse et s’assoit, pendant qu’il regarde les sentiers ombragés par les rangées d’arbres et les jardins d’agrément soigneusement entretenus.
- Oui, c’était son nom, dit-il tristement.
- Elle est une partie de votre existence, observe l’étranger, par la voix de Jennifer.
Sisko regarde au loin, vers l’horizon ensoleillé.
(Ne pas penser Ne rien ressentir)
(Les sentiments ne servent à rien)
- Elle est une partie de mon passé. Elle n’est plus vivante.
L’extraterrestre fait une pause pour réfléchir. Sisko tourne un peu la tête et peut apercevoir, à la limite de son champ de vision, son visage qui exprime la confusion.
- Mais elle est une partie de votre existence.
- Oui, soupire Sisko, elle était la plus importante part de mon existence, Mais je l’ai perdue, voilà un certain temps déjà.
- Perdue..., qu’est-ce que c’est !
Il se tourne pour la regarder en face, et ne trouve rien d’autre dans ses larges yeux noirs qu’une sincère curiosité. Sisko l’envie, l’espace d’un instant: une race qui ne connaît pas le sentiment de perte...
- Dans une existence linéaire..., commence-t-il en cherchant les mots justes, qui expliqueraient un concept jamais défini avec précision par lui-même. Nous ne pouvons pas retourner dans le passé pour aller chercher quelque chose qu’on aurait oublié. Alors, on dit que cette chose est perdue. Elle recule, sans pouvoir le croire. et fronce les sourcils en souriant. Son expression est si semblable à celle de Jennifer que Sisko s’attend à l’entendre répondre ce qu’elle aurait dit dans une circonstance semblable : « Oh, allons Ben, tu essaies de te moquer de moi ».
- Il est inconcevable qu’une espèce puisse exister d’une telle manière, répond-elle plutôt. Vous essayez de nous tromper.
- Non, c’est la vérité.
Il se lève, et porte son regard sur l’herbe verte, sur les enfants, au loin, qui jouent au foot.
- Cc jour... Ce parc..., bredouille-t-il, en tentant de contenir le flot d’émotions et de souvenirs qui menace de le submerger. C’était il y a presque... quinze ans. Ce fut un jour très important pour moi, car il a décidé de tous les autres qui ont suivi.
Il baisse les yeux vers son visage, sur lequel il peut lire l’effort de concentration qu’elle fait pour comprendre chacune de ses paroles. Reprenant la maîtrise de lui-même, Sisko laisse échapper une longue expiration.
- C’est l’essence même d’une existence linéaire. Chaque jour affecte le suivant.
Le front de Jennifer se plisse et elle tourne soudain la tête, attirée par des éclats de rire.
Sisko suit son regard et... il se voit, lui-même, à une courte distance, étendu sur la couverture avec Jennifer. Elle se repose dans ses bras, les yeux clos, et il peut à loisir scruter les moindres détails de son visage : le léger frémissement de ses narines, ses sourcils noir charbon bordant ses paupières bistrées, les courbes sensuelles de ses pommettes, ses joues, son cou,,.
Le spectateur Sisko se détourne douloureusement de la scène. Ce ne sont pas des extraterrestres, mais bien Ben luimême, et Jennifer, capturés par une mémoire située hors du temps. Mais ses regard se reportent bientôt sur la scène, car il ne peut s’empêcher de contempler sa femme, si jeune, si extraordinairement vivante.
- Écoute-les, chuchote le jeune Sisko, souriant à son amour dans le bonheur du moment présent.
Ensommeillée par le repas et la chaleur, Jennifer remue paresseusement entre ses bras, sans même ouvrir les yeux.
- Quoi donc ?
- Les enfants qui jouent, dit tout bas le jeune amoureux. Peut-on imaginer quelque chose de plus beau ?
- Tiens, tiens..., fait-elle avec un sourire d’une timidité étudiée, découvrant un joli croissant de dents blanches. Tu aimes les enfants ?
- On dirait presque une enquête domestique, répond le jeune Sisko d’un ton espiègle.
Le sourire de Jennifer s’efface; elle ouvre les yeux et le regarde avec un air grave.
- On m’a dit que les officiers de Starfleet ne veulent pas avoir de famille parce que ça leur complique trop la vie.
- Il n’arrive pas souvent que les officiers de Starfleet rencontrent des personnes qui veulent élever une famille sur un vaisseau stellaire, précise le jeune Sisko, qui retient son souffle durant le moment d’hésitation de Jennifer.
- On dirait presque une enquête domestique, répond-elle.
Il sourit, et s’aperçoit que son cœur bat plus vite. Il essaie de ne pas laisser voir, dans ses yeux et sa voix, la nervosité qui le gagne.
- Je crois que c’en était une.
Elle ne répond rien et ne sourit pas, mais elle tend ses longs doigts soyeux vers son visage
(Respire et attire ses lèvres vers les siennes.)
Sisko le spectateur ne se détourne pas...
(Ne pas penser Ne rien ressentir)
…mais il s’efforce plutôt de se ressaisir, en concentrant son attention sur la Jennifer extraterrestre à ses côtés. Le couple qui s’embrasse devant eux la plonge dans l’étonnement le plus complet.
- En tant qu’entités corporelles, explique Sisko à voix basse, comme s’il craignait de déranger les jeunes amants, les humains tirent du plaisir des contacts physiques.
- Plaisir..., répète-t-elle. savourant le mot. Qu’est-ce c’est ?
- Des sensations agréables, commença Sisko d’une voix parfaitement égale. Le bonheur...
Sa voix se brise à ce mot. et il se tait; de douleur, il penche la tête.
Lorsqu’il la relève, son regard rencontre celui de Doran, éploré, et son visage pâle couvert de suie. En se tournant, il voit le musculeux Hranok à la peau bleue, et le pont se met à tanguer sous ses pieds. Les flammes dévorent les couloirs enveloppés d’un voile de fumée qui fait tousser les survivants. Sisko entend leurs gémissements et leurs cris hystériques, il ferme les yeux, qui lui brûlent.
Il n’a pas la force de retourner dans ce couloir. Il ne peut pas faire ce qu’on attend de lui - pas cette fois. Non, pas cette fois...
(Ne pas penser. Ne rien ressentir)
Mais en ce moment, il est incapable de refouler ses sentiments : il n’a pas à remplir son devoir, pas de civils à sauver, et nul espoir; il n’y a que les spectres de ceux qui sont morts voilà maintenant longtemps. D’accablement, il s’appuie contre la cloison, mais s’en écarte vivement au contact de sa chaleur. Il se détourne de Doran, comme s’il avait voulu trouver refuge dans l’ascenseur.
Il ne retournerait pas. Pas question.
Derrière lui, s’élève la voix de Doran, qui s’interroge:
- Mais c’est pourtant votre existence...
- Oui, c’est vrai, admet-il, étourdi, d’une voix que la chaleur et la fumée ont rendue rauque. Mais c’est difficile de revenir ici, ajoute-t-il en passant la main sur ses sourcils trempés de sueur. Plus difficile que tous les autres souvenirs.
- Mais pourquoi ? Demande doucement Hranok. sans la moindre hostilité, mais plutôt une curiosité compatissante.
- Parce que.... commence Sisko en faisant des efforts surhumains pour laisser sortir les mots et empêcher sa voix de dérailler, c’est le jour..., où j’ai perdu Jennifer.
Soudain épuisé, il appuie son dos sur la cloison, ne se souciant plus que le métal chaud puisse ou non lui infliger de réelles ou imaginaires brûlures.
- Et je ne veux pas revivre ça.
Une forme émerge de l’épais nuage de fumée. tout à fait incompatible avec son souvenir de ces événements : Jennifer, dans son maillot de bain de Gilgo Beach et portant ses verres fumés, avance tranquillement vers lui à travers les flammes, pieds nus, sans prendre garde aux blessés ni au décor infernal qui l’entourent.
Elle vient si près de lui que l’odeur de sa chair chaude et parfumée se mêle à celle de la fumée. Elle le fixe avec un regard mystérieux et inquisiteur:
- Alors pourquoi existez-vous ici ?
- Je..., je ne comprends pas, bégaie Sisko.
Jetant un coup d’œil vers l’ascenseur derrière lui, l’idée folle de s’enfuir lui traverse l’esprit... Mais dans quelle partie du Sararoga pourrait-il se réfugier, sinon sur la passerelle, où gisent les corps de ses camarades de bord ?
Jennifer penche la tête, un léger froncement s’est dessiné au-dessus de ses lunettes de soleil. Sisko aperçoit son double reflet dans les verres : deux petits hommes effrayés dans des uniformes bourgogne et noirs, sur le fond des flammes.
- Vous existez ici.
Il la regarde sans comprendre, anéanti par un mélange de peur, de chagrin et de confusion. S’éloignant de la cloison, il ouvre la bouche pour implorer de l’aide afin de s’enfuir.
Les mots se bloquent dans sa gorge, au moment même où tous les mouvements cessent brusquement et que tous les bruits s’interrompent. La scène du couloir du Sararoga devient aussi statique qu’une nature morte. Les flammes se sont figées, les survivants pétrifiés au milieu de leur course, et la fumée demeure suspendue dans l’air, immobile. Jennifer, Hranok et Doran sont devenus des statues inertes.
Sisko jette des regards paniqués autour de lui. Il voulait à tout prix fuir ce souvenir, mais sa soudaine suspension lui paraît terriblement anormale.
Le couloir incendié et ses occupants commencent à se dissiper. lin son strident retentit à l’intérieur de son crâne. Sisko porte les mains à ses oreilles pour le faire cesser, mais le bruit s’accroît jusqu’à un niveau intolérable, alors que se dissolvent sous ses yeux Doran, Hranok et Jennifer.
- Qu’est-ce qui ne va pas ? Crie Sisko, que le bruit assourdissant empêche d’entendre ses propres paroles. Que se passe-t-il ?
Le vide. Une respiration. Les battements d’un cœur. La douleur...

* * * * *

Dukat se cala dans son fauteuil avec un air de triomphe, pour goûter le spectacle de la fête de lumière dansant autour du vaisseau de guerre. L’empire cardassien donnerait son nom au trou de ver et trouverait une façon de le récompenser convenablement. Peu importe que Sisko tente d’en réclamer la découverte. Qu’il essaie seulement. Le pitoyable arsenal de la station ne ferait pas long feu devant deux vaisseaux de guerre cardassiens.
La lumière fit place aux étoiles.
Gul Dukat, annonça le pilote, avec excitation, nous avons atteint - il baissa les yeux sur sa console pour vérifier de nouveau, comme s’il n’arrivait pas à le croire - le quadrant Gamma.
- Très bien, dit Dukat en souriant. Effectuez une manœuvre de retournement et préparez-vous à pénétrer de nouveau dans le trou de ver.
Il regarda les étoiles se déplacer lentement, alors que le vaisseau virait de bord pour faire face au trou de ver, dont l’entrée était toujours illuminée par la lumière scintillante et irisée. Dukat avait peine à contenir son exultation et à demeurer sur son siège, mais la traversée avait été agitée et il se contenta de rester assis et de jubiler en silence.
- Nous approchons du...
Le pilote ne prononça pas une parole de plus : devant eux, le trou de ver vola en un million de points lumineux.

* * * * *

Dax se tourna vers Kira.
- Le trou de ver..., dit-elle d’une voix amortie par la surprise. Il a disparu !

CHAPITRE 10

Pourquoi est-ce que tu m’as fait ça ? Demanda Jake avec amertume, quand Nog et lui se trouvèrent assez loin de Keiko.
Le Férengi était essoufflé. Jake marchait vite et Nog devait presque courir pour se maintenir à sa hauteur.
- Tu ne vas quand même pas me dire que c’est une blague ?
Un creux se forma au milieu de l’arcade sourcilière glabre de Nog et il roula de grands yeux surpris:
- Mais j’étais certain que tu saurais quand détaler. Je vois que je me trompais complètement.
- Et comment étais-je sensé deviner que tu allais les voler ? Demanda Jake en s’arrêtant au milieu du trottoir. les poings serrés.
- Je suis un Férengi, protesta Nog avec un air de dignité offensée, qui se transforma aussitôt en gaieté.
Il lança un coup d’œil furtif derrière lui et retira de sa poche un des petits pains aux taches vertes.
- Tiens, je l’ai gardé pour toi. Est-ce que tu as faim ? Jake poussa une espèce de grognement et reprit sa marche sans répondre. Nog le suivit, mordant à belles dents dans le droh volé.
- Je ne comprends pas les humains, déclara-t-il, la bouche pleine. Pourquoi es-tu fâché ? Si tu t’es fait prendre, c’est parce que tu as été stupide. Un Férengi aurait su quand s'enfuir.
- Eh bien, pas un humain, figure-toi.
Sans même regarder où il allait, Jake tourna le dos et prit la direction opposée de Nog, se contentant de marcher le plus vite possible pour mettre une distance entre lui et l’humiliation qu’il venait de subir. Ça allait assez mal comme ça, à présent Keiko raconterait tout à l’enseigne O’Brien, et O’Brien le dirait à son père, et son père allait être furieux et lui ordonnerait probablement de ne plus jamais revoir Nog
- ce qui n’était peut-être pas une si mauvaise idée, lui sembla-t-il, d’ailleurs, à ce moment.
- Les humains ne volent pas, eux, continua Jake; la plupart d’entre eux, en tout cas. C’est..., c’est malhonnête.
- Oh ! vous les humains avec votre honnêteté, fit Nog, en prenant une énorme bouchée de droli, puis une autre. Je n’y ai jamais rien compris, continua-t-il, la bouche si remplie que Jake avait du mal à saisir ses paroles. Quel intérêt y a-t-il à être honnête quand il est tellement plus avantageux de tromper ?
- Parce que..., parce que c’est une façon de vivre minable, voilà pourquoi, d’avoir toujours peur de se faire voler dès qu’on a le dos tourné.
- Toi, tu n’aimes pas t’aventure, prétendit Nog en lui mettant son petit doigt griffu sous le nez. Tu ne connais pas la sensation enivrante de se montrer plus malin qu’un adversaire, et de n’avoir à compter que sur la ruse pour parvenir à ses fins. Ta race a de l’existence une conception très ennuyeuse.
Il avala le dernier morceau du petit pain avec un grand geste et se lécha les doigts. Jake sentit la moutarde lui monter au nez.
- Nous savons ce qu’est l’aventure ! Nous préférons simplement explorer l’univers plutôt que les poches des voisins !
- Peuh ! Fit Nog en grimaçant. As-tu déjà volé quelque chose, Jake Sisko ?
Le garçon releva brusquement ta tête.
Non ! Prononça-t-il avec force. Et toi, as-tu déjà essayé d’être honnête ?
- Si je te dis oui, tu ne me croiras pas, rétorqua Nog avec un sourire. Mais je me demande bien comment nous allons arriver à nous comprendre tous les deux si nous ne faisons pas chacun l’expérience de la culture de l’autre ?
Jake ne pipa mot, à court d’arguments.
- Viens, lui dit Nog en lui prenant le bras.
Il fit un geste en direction du casino de Quark devant lequel ils étaient arrivés.
- Laisse-moi t’aider à comprendre ma culture, U-main, l’invita-t-il.
- Tu vas encore me fiche dans le pétrin, dit Jake d’un air lugubre. Et puis d’ailleurs, si j’entre là, ajouta-t-il en faisant un signe de la tête en direction du casino grouillant d’activité, ils vont tout simplement me dire de sortir, parce que je suis trop jeune.
- Je connais une entrée secrète, lui révéla Nog à voix basse. Personne ne nous verra. Je te promets que je ne prendrai aucune initiative sans te prévenir d’abord. Et cette fois, tu n’auras pas d’ennuis.
Jake jeta un coup d’œil à l’intérieur du casino en fronçant les sourcils.
- C’est juré ?
- Sur mon honneur de Férengi, assura Nog en prenant un air grave, puis il laissa échapper un ricanement.

* * * * *

Nog conduisit Jake jusqu’à l’entrée de service du casino, où il composa un code sur une serrure à combinaison. La porte basse glissa sur le côté et le Férengi poussa l’humain à l'intérieur.
- Fais vite, fais vite, chuchota-t-il en s’introduisant à son tour dans le local, avec une prudence si extrême que Jake retint son souffle de peur de faire trop de bruit.
Cela ressemblait à un entrepôt il y avait des boîtes, un vieux distributeur et beaucoup de toiles d’araignées. A travers le mur intérieur, Jake put entendre le brouhaha du casino et s’étonna que l’édifice ne fût pas mieux insonorisé. Nog se rendit avec mille précautions jusqu’à la grille d’une conduite de ventilation, qu’il enleva sans faire de bruit. Il s’agenouilla ensuite et s’y introduisit à moitié puis, s’arrêtant, il se retourna pour faire signe à l’humain de le suivre. Jake déglutit péniblement et entra à son tour. Il ne savait plus très bien pourquoi il faisait ça et dut se rappeler qu’il en avait ras-le-bol de cette nullité de station et qu’il était fâché contre son père, qui n’avait pas encore trouvé le moyen de les ramener sur Terre.
Ils rampèrent à l’intérieur du conduit où régnait une obscurité totale durant une éternité, sembla-t-il à Jake. Les cris et les rires parvenant du casino s’amplifièrent au point qu’il ne se crût plus séparé des clients que par une mince cloison. Devant lui, Nog s’arrêta brusquement, et Jake fonça sur lui en retenant un gémissement. Ils étaient si près l’un de l’autre que le garçon pouvait sentir le parfum étrange et rance de la peau et de l’haleine du Férengi.
- Regarde, chuchota Nog dans l’oreille de Jake.
Il s’écarta afin que Jake puisse se mettre à plat ventre et parvenir jusqu’à la grille. Jake plissa les yeux. Il ne pouvait rien voir d’autre qu’une foule de bottes pleines de poussière et quelques poches posées sur un plancher sale.
- Dabo ! Cria une voix Férengi.
Les bottes remuaient, suivant les mouvements de leurs propriétaires qui se penchaient ou reculaient, et on entendait le bruit des voix exprimant la déception et la victoire. Selon toute apparence, ils se tenaient autour d’une table de jeu.
- De l’or, murmura Nog dans un souffle.
Jake redressa la tête dans l’obscurité afin de suivre le regard du Férengi qui s’était arrêté sur deux sacs crasseux. Avec une précaution infinie et sans faire le moindre bruit, Nog se mit lentement à retirer la grille de ventilation. Jake se tourna vers lui en étouffant un cri de terreur : il venait de comprendre les intentions du Férengi. Nog le regarda avec colère et lui ordonna de se taire, d’un geste brusque.
- Nog..., non ! Ne me fais pas ça !
Mais le Férengi avait déjà ôté la grille et s’était à moitié glissé hors de la conduite en se tortillant. Jake le regarda avec une horreur muette et recula dans l’obscurité. Pour qu’on ne puisse pas le voir, il s’assit sur les talons et s’installa de manière à pouvoir garder un œil sur Nog.
Celui-ci se dirigea tout droit vers les poches, silencieusement, accroupi sur ses larges pieds. Jake ne pouvait pas voir les visages autour de la table, seulement des bottes et une énorme paire de pieds palmés dont les extrémités étaient tournées vers l’extérieur. Nog boitilla jusqu’à n’être plus qu’à un pas de la bottine la plus proche - Jake en grimaça d’effroi - , et il s’empara des deux plus gros sacs, un dans chaque main.
Ils devaient être extrêmement lourds car le Férengi perdit l’équilibre et bascula vers le plus pesant des deux. Pour éviter qu’ils ne traînent par terre, Nog dut se redresser presque complètement, et quand il essaya d’aller un peu plus vite, il chancela et se mit à zigzaguer.
- Dabo ! Cria de nouveau le chef de table, et le propriétaire d’une des paires de bottes poussa un cri de triomphe. Il venait de remporter le gros lot.
Nog parvint enfin jusqu’à l’ouverture et tendit péniblement la plus petite des poches à Jake, qui ploya sous le Il devait peser la moitié de son propre poids, et plus de deux fois celui du jeune Férengi. Incapable de le tenir dans les bras, Jake tira le sac jusqu’au plancher du conduit, et s’installa ensuite pour saisir l’autre et aider Nog à remonter.
Le gagnant laissa échapper un autre cri, d’indignation celui-là., quand il se rendit compte que sa besace si bien remplie avait disparu.
À ce bruit, Nog, les yeux écarquillés, se retourna et s’arrêta net au milieu de son élan. Il perdit l’équilibre et vacilla; les poches s’échappèrent de ses mains et tombèrent lourdement sur le sol, avec fracas. Les bottes et les pieds palmés se tournèrent tous dans la même direction.
Jake se cacha le visage dans les mains, désespéré.
Nog poussa un petit cri perçant et plongea vers l’ouverture, avec moins de promptitude cependant que deux larges mains qui s’abattirent sur lui. Jake vira de bord, avec l’idée de s’enfuir par où ils étaient venus, mais un sentiment de culpabilité et de responsabilité - sans compter le lourd sac d’or qui lui bloquait la voie - le firent hésiter pendant un court instant.
Juste assez pour que le chef de table Férengi passe sa terrible tête dans l’ouverture, pour tonner:
- Hé toi ! U-main ! Où crois-tu que tu vas comme ça ?

* * * * *

La voix de O’Brien se fit entendre à travers le panneau de communication du runabout:
- Êtes-vous certains que le trou de ver a disparu ? Il s’est peut-être retiré plus loin dans l’espace subspatial.
Dax perçut clairement dans sa voix le désespoir qu’ils ressentaient tous, elle peut-être plus encore que les autres, en raison de la vieille amitié qui l’unissait à Benjamin. Elle ne laissait voir aucun signe de sa détresse, mais elle manœuvrait avec fébrilité les commandes des senseurs afin d’effectuer un scan complet de la région. Elle savait depuis longtemps qu’elle perdrait un jour Benjamin, tout comme elle avait perdu tant d’autres amis au cours des siècles passés; mais elle ne s’était pas attendue à ce que cela arrive sitôt.
- Nous n’avons encore trouvé aucune indication qui nous permettrait de le penser, dit-elle tranquillement à O’Brien. Nous poursuivons nos vérifications.
Après un court silence. la voix de O’Brien posa la question:
- Dois-je faire demi-tour avec cet engin et retourner d’où je viens ?
Le major Kira se pencha sur le panneau de contrôle, le regard brûlant d’intensité, ses courts cheveux auburn ramenés sur les joues. Dax savait qu’elle luttait elle aussi pour ne pas se laisser envahir par le désespoir d’avoir perdu Benjamin, et beaucoup plus encore, car le trou de ver signifiait le relèvement économique pour son peuple. C’est avec admiration que Dax l’entendit poser une question cruciale, d’un ton égal. Malgré son tempérament, Kira était un chef né, tout comme Benjamin.
- Quelle est votre position ? Demanda-t-elle à O’Brien.
- Nous allons atteindre vos coordonnées dans moins de trois heures.
Kira réfléchit un moment et prit une grande respiration. La lueur d’un doute vacilla au fond de son regard noir, l’espace d’une fraction de seconde, mais fit place à une détermination bien arrêtée dès que sa décision fut prise.
- Maintenez votre route, commande-t-elle. Nous nous rejoindrons ici. Nos scanners seront alors complétés.
On put entendre le soulagement de O’Brien dans sa voix. Aucun d’entre eux ne voulait céder au désespoir et renoncer sitôt à retrouver Benjamin et le trou de ver.
- Tout de suite, major, dit-il, avant de faire une pause. Au fait, les Cardassiens nous ont posé beaucoup de questions depuis que leurs senseurs ont perdu la trace d’un de leurs vaisseaux.
Kira serra les lèvres et répondit avec une ironie désabusée:
- Je n’en doute pas un seul instant.
- Si Gul Dukat se met tout de suite en route, dit Odo d’un ton plat et sans humour, ils le reverront peut-être dans soixante ou soixante-dix ans.
Dax le regarda et gratifia le chef de la sécurité d’un petit sourire rassurant. Odo tenta de le lui rendre, sans réussir, et tourna son regard vers les étoiles. Dax ne s’en offusqua pas, elle avait bien sûr entendu la conversation qu’il avait eue avec le major, et savait ce que la disparition du trou de ver pouvait signifier pour lui..., comme pour eux tous.
Avec un soupir silencieux, elle poursuivit ses vérifications.

* * * * *

Le vide. Les battements d’un cœur. Une respiration.
La douleur avait atteint des niveaux démentiels, absolument intolérables, puis elle avait cessé d’un seul coup. Sisko s’était permis de rester à flotter dans vide pour se reposer, jusqu’à ce qu’il eût recouvré l’usage de la parole. Malgré l’épouvante que provoquait son retour à bord du Sararoga, le départ des extraterrestres laissait en lui un profond sentiment de solitude.
- Dites-moi quelque chose, cria-t-il. Êtes-vous toujours là ? Que s’est-il passé ?
Jennifer apparaît, encore une fois vêtue de son maillot de bain et portant des verres de soleil. À son grand soulagement, Sisko voit qu’elle avance avec nonchalance, non pas au milieu des couloirs enflammés du Sararoga, mais le long du rivage, ses chevilles baignées par la mousse bleue des vaguelettes. Elle s’approche de Sisko, l’air grave.
- D’autres de votre espèce, dit-elle d’un ton vaguement accusateur.
- Un autre vaisseau ? Dans le trou de ver ? Demande Sisko, en essayant de comprendre.
D’un doigt, elle baisse les verres fumés et le regarde pardessus la monture.
- « Trou de ver... » Qu’est-ce que c’est ?
- C’est le nom que nous donnons à ce passage qui m’a conduit jusqu’ici.
Jennifer et la plage s’évanouissent. Sisko se retrouve une fois de plus dans la salle de conférence de l’Entreprise. Les bras derrière le dos, le capitaine Picard s’écarte de la baie d’observation qui laisse voir la station spatiale gothique. Son visage est dur et exprime la désapprobation.
- Nous y avons mis fin, l’informe froidement Picard.
- Mis fin ? Répète Sisko, parcouru par un frisson.
La passerelle du Sararoga : Sisko baisse les yeux, il porte un uniforme de capitaine. Storil est assis dans son fauteuil, à côté de lui, son regard impassible fixé sur le maître écran.
Locutus. Le rayon rouge du senseur de l’hybride clignote et commence à balayer Sisko, puis se retire. Locutus porte sur lui son regard vidé de toute pensée.
- Notre existence est perturbée chaque fois que l’un d’entre vous entre dans le passage.
- Votre nature linéaire est fondamentalement destructrice, affirme Tamamota depuis sa console.
- Vous ne faites aucun cas des conséquences de vos actes, ajoute Delaney, son visage pâle durci par une expression dénonciatrice.
- C’est faux, proteste Sisko. Nous sommes conscients que chacun de nos choix comporte des conséquences.
Storil fait pivoter son fauteuil dans sa direction. Ses mains sont jointes par le bout de ses doigts et il parle d’un ton calme et réfléchi, tellement semblable au Vulcain décédé que le cœur de Sisko se serre dans sa poitrine.
- Mais vous prétendez que vous ignorez quelles seront ces conséquences, dit-il.
- C’est exact, nous ne le savons pas..., commence-t-il.
L’étang de pêche. Les arbres, l’ombre, et Jake qui laisse pendre ses pieds dans l’eau.
Mais alors, comment pouvez-vous prendre la responsabilité de vos actes ? Demande le garçon en fronçant les sourcils.
Las de toutes ces explications, Sisko soupire, mais il refuse d’abandonner.
- Nous utilisons notre expérience passée pour nous guider.
Il s’arrête un moment et son ton se radoucit à la vue de son fils. Il lui est difficile de croire que ce n’est pas vraiment lui qui est assis là devant lui.
- Toutes les expériences que nous avons vécues au cours de notre vie, Jennifer et moi, nous ont préparés à notre rencontre sur la plage..., et nous ont permis de reconnaître que nous pouvions nous bâtir un avenir ensemble. Quand nous nous sommes mariés, nous avons accepté toutes les conséquences de cet acte, quelles qu’elles soient..., toi inclus.
Le garçon eut un mouvement de recul, mystifié. Le flotteur rouge et blanc s’agita sur l’eau et disparut soudain sous la surface, pour réapparaître aussitôt.
- Moi ?
- Toi. Jake, mon fils, expliqua Sisko avec douceur. La salle d’accouchement. Jake nouveau-né, emmailloté dans une couverture, dans les bras de son papa. Un large sourire illumine le visage de Sisko, attendri par le souvenir de cette petite créature toute rouge et plissée sur laquelle il baisse les yeux, submergé par un amour sans bornes. Il peut voir aussi Jennifer, entourée d’une batterie d’appareils médicaux, ivre de bonheur et épuisée, levant un regard extasié vers son enfant et son époux.
- L’enfant avec Jennifer, chuchote-t-elle.
- C’est ça, dit Sisko, clignant les paupières pour retenir ses larmes à la vue de son fils.
- Procréation.., linéaire ?
- C’est ça, lui répond Sisko, se ressaisissant et tremblant de joie, car elle commence à comprendre. Jake est la perpétuation de notre famille.
- Le bruit des enfants qui s’amusent, murmure pensivement la Jennifer extraterrestre.
Un monticule de lanceur. Sisko termine son mouvement avec grâce et lance une balle rapide parfaite au batteur, qui s’élance dans le vide. La balle claque dans le gant du receveur, le gant de baseball de Jake.
Ty-Cobb, le frappeur abaisse le bâton de bois d’une autre époque et secoue la tête en soupirant.
- Agressivité. Antagonisme.
- Compétition, corrige Sisko, depuis le monticule. Pour le plaisir. C’est un jeu que Jake et moi jouons sur le holodeck. Cela s’appelle le baseball.
Jake délaisse sa position accroupie derrière le marbre et ôte le masque de receveur, qu’il examine avec curiosité. Il se dirige ensuite vers son père, étudiant le terrain pendant qu’il se rend jusqu’au monticule.
- « Baseball », répète Jake à voix basse, comme s’il craignait que Ty Cobb puisse entendre ce qu'il dit, puis il lui lance la balle. Qu’est-ce que c’est ?
Sisko attrape la balle dans son gant et laisse échapper un soupir qui est presque un gémissement.
- Je craignais que tu poses la question.
Il réfléchit durant un moment, se demandant comment diable il allait expliquer le baseball à un extraterrestre qui n’avait pas la moindre notion du temps linéaire, Il inspire profondément.
- Je lance la balle vers toi, et cet autre joueur qui se tient entre nous deux avec un bâton, une batte, essaie de la frapper entre ces deux lignes blanches que tu vois.
Jake le regarde, les yeux vides.
- Les règlements n’ont pas d’importance, continue Sisko. Ce qui importe, c’est que... c’est linéaire.
Il montre la balle qu’il tient dans sa main nue.
- Chaque fois qu’on lance cette balle, il peut arriver des centaines de choses différentes dans la partie, dit-il, puis il pointe Ty Cobb. Il peut s’élancer et manquer la halle, il peut aussi la frapper... Le fait est que nous ne le savons jamais. Nous essayons de prévoir et d’établir une stratégie permettant de répondre à toutes les possibilités, de la meilleure façon possible. Au bout du compte, tout cela revient à effectuer des lancers balle après balle, et de voir ce qui se produit. La partie commence à prendre forme après chaque nouvelle conséquence.
Cobb quitte le marbre et se dirige vers eux. Il vient soudain de comprendre.
- Et vous n’avez aucune idée de ce que sera cette forme avant d’avoir terminé la partie.
- C’est exact, répond Sisko, avec une excitation croissante. En fait, il n’y aurait aucun intérêt à jouer la partie si nous savions ce qui allait se passer.
Jake les regarde tous les deux avec incrédulité.
- Vous accordez donc de la valeur à votre ignorance ?
Sisko fait signe que oui; il a enfin réussi.
- Voilà peut-être ce qu’il y a de plus important à comprendre au sujet des humains c’est l’inconnu qui détermine notre existence. Nous sommes en perpétuelle recherche, non seulement pour trouver des réponses à nos questions, mais aussi pour trouver de nouvelles questions. Nous sommes des explorateurs. Jour après jour, nous explorons nos existences, et nous explorons la galaxie, afin de faire reculer les limites de nos connaissances. C’est pour cette raison que je suis ici, non pas pour vous asservir, par les armes ou par des idées. mais pour coexister et apprendre.
Jake essuie du revers de la main la sueur qui perle sur son front, et il regarde intensément Sisko, tentant d’assimiler cette matière. Sisko espère une réponse, et il baisse les yeux vers la balle qu’il tient à la main.
Il n’y a plus de halle. Sisko déglutit avec effort et recule, à la vue de ses mains meurtries et maculées de sang. Il s’aperçoit avec terreur que le terrain de baseball a fait place à ses quartiers du Sararoga : Hranok à ses côtés, le pont béant d’où montent les flammes, les cloisons qui se sont abattues sur les meubles et leurs biens, et Jake, inconscient, à peine visible au milieu des débris, la main sans vie de Jennifer...
Sisko presse ses mains sur ses yeux fermés et hurle en silence.
Noooonn...
- Si vous nous avez dit la vérité, l’interroge Hranok au-dessus des flammes qui crépitent, alors pourquoi existez-vous ici ?
Sisko lui jette un regard fou, il ne comprend plus rien...

* * * * *

Quelques minutes seulement après l’arrivée de la station sur le site du trou de ver, le major Kira était sur Ops, devant le poste de contrôle principal, et regardait s’approcher trois vaisseaux de guerre cardassiens sur le maître écran.
Elle n’était pas surprise, car elle connaissait bien la mentalité des Cardassiens. Elle avait grandi sous leur joug, dans un camp de réfugiés, après avoir vu son foyer détruit et sa famille exterminée, Dès qu’elle avait aperçu le navire de Gul Dukat, elle avait su que les choses se passeraient ainsi.
Kira ne laissa paraître aucune réaction, sinon de serrer les poings et d’enfoncer ses ongles dans ses paumes. Mais au fond d’elle-même, elle était dévorée par une rage muette et rongée par le doute. Si Sisko était vraiment celui qui pouvait sauver son peuple, si Opaka avait eu foi en lui, et si le trou de ver était un présent des Prophètes, alors, pourquoi l’univers entier semblait-il maintenant s’acharner sur le commandant ?
Elle ne céderait ni à la colère ni à la confusion. Si elle avait réussi, par sa ténacité, à survivre à son enfance dans les camps, ce n’était certainement pas pour rendre les armes aujourd’hui. Comme toujours, elle trouverait un moyen d’en réchapper. De plus, elle avait un plan.
Autour d’elle. O’Brien, Dax, Odo et Bashir, chacun à son poste, attendaient ses directives.
Sans quitter l’écran des yeux, Kira s’adressa à O’Brien avec pondération. Elle avait suffisamment confiance qu’il trouverait le moyen d’exécuter toute requête qu’elle lui présenterait. Ainsi qu’elle le lui avait demandé, il avait réalisé l’impossible en amenant la station jusqu’ici.
Elle aurait voulu pouvoir lui demander aussi de pulvériser sur-le-champ les trois vaisseaux de guerre cardassiens.
- Monsieur O’Brien, VOUS est-il possible d’établir un champ d’énergie de Thoron de haute densité avant que nous soyons à portée de leurs senseurs ? Je ne veux pas qu’ils soient en mesure de scanner nos systèmes de défense.
- Tout de suite, major.
Elle lança un regard en direction du poste de l’enseigne et le vit fixer son écran avec une expression qui ressemblait beaucoup à la sienne : celle d’une haine soigneusement contrôlée,
- Un appel de leur vaisseau, informa Dax.
- En visuel, ordonna Kira, en reportant son attention sur l’écran.
L’image des vaisseaux vacilla et fit place à un commander cardassien dans son bureau. Elle se mit au garde-à-vous et parla avec une formalité décontractée:
- Ici l’officier en second, Kira Nerys.
Le commander, qui arborait une calvitie naissante et une silhouette légèrement grassouillette, examina attentivement ses ongles avant de regarder Kira avec un mépris avoué.
- Puis-je m’entretenir avec le commandant de Starfleet ?
- Ii n’est pas disponible. répondit Kira.
Une moue de dédain retroussa les lèvres du Cardassien et les épaisses arêtes de son front et sous ses yeux se creusèrent. li se pencha vers l’écran.
Il n’est pas dans mes habitudes de m’adresser à des majors bajorans.
- Vous devrez vous en contenter cette fois, répondit-elle en enfonçant ses ongles plus profondément dans ses paumes.
Il la regarda un instant et poussa un soupir d’extrême irritation.
- Je suis Gul Jasad, de la Garde cardassienne, Ordre septième. Où est passé notre vaisseau ?
- Avec un peu de chance, dit Kira, dans le quadrant Gamma. À l’autre bout du trou de ver.
Le visage tordu par la fureur, Jasad se leva à moitié de son fauteuil.
- Quel trou de ver ? Cria-t-il. Nos senseurs n’indiquent pas la moindre trace de trou de ver dans ce secteur !
Bel effort, pensa Kira, mais elle continua de jouer le jeu.
- C’est parce qu’il vient tout juste de s’effondrer.
Depuis son poste, Dax prit la parole et s’avança afin que Jasad pût la voir.
- Nous croyons que ce trou de ver a été a créé artificiellement, déclara-t-elle du même ton aimable et pédagogique qu’elle utilisait pour s’adresser à ses camarades officiers. C’est peut-être pour cette raison que nos senseurs ne détectent aucune des variations quantiques habituelles.
Les sourcils froncés et la bouche béante d’incrédulité et de colère, Jasad secoua la tête.
- Vous voulez me faire croire que quelqu’un a créé un trou de ver, et qu’il vient maintenant tout simplement de le dissoudre ?
Kira allait répondre quand l’image de Jasad disparut abruptement, pour être remplacée par celle du vaisseau.
- Ils inondent le champ subspatial de particules anti-lepton, annonça Dax. Nos communications avec Starfleet vont être coupées.
- Leurs phaseurs de proue viennent d’être activés, signala soudain O’Brien.
- Alerte rouge, ordonna aussitôt Kira. Levez les boucliers.
- Quels boucliers ? Demanda O’Brien.
- Un nouvel appel, dit Dax à ce moment précis, coupant court à la réponse brutale de Kira à l’enseigne.
- Etablissez la communication, commanda-t-elle, après un moment de réflexion.
Le Cardassien Jasad prit la parole à l’instant même où il apparut à l’écran:
- Vos explications ne nous satisfont pas. D’une manière ou d’une autre, vous avez détruit notre vaisseau.
- Je vous assure, Gul Jasad..., commença Kira, sachant toutefois très bien que son interlocuteur n’entendrait rien à la raison.
- Nous exigeons la reddition sans condition de cette station. Sans quoi nous ouvrirons le feu.
Kira s’y attendait. Elle lança à O’Brien un dernier regard d’avertissement pour les boucliers, puis retourna son attention sur l’écran.
- J’ai besoin d’au moins une journée pour effectuer les préparatifs nécessaires...
- Je vous donne une heure, dit-il sèchement, ce qui ne surprit guère Kira.
Elle leva les yeux vers O’Brien, consciente qu’elle lui demandait de nouveau l’impossible; mais, cette fois, elle n’avait pas l’intention d’entendre ses protestations.
Pendant quelques secondes, personne ne parla. Ce fut O’Brien qui rompit le silence:
- Je peux transférer toute la puissance disponible pour lever des boucliers partiels autour des zones critiques. Mais si l’anneau d’amarrage est touché, nous subirons de graves dommages.
Kira le remercia d’un regard qui signifiait aussi : Allez-y. O’Brien répondit par un signe de tête et se remit au travail.
- Constable, demanda-t-elle tranquillement à Odo, s’il vous était possible de coordonner le rassemblement de tout le personnel vers des lieux plus sécuritaires...
Pour toute réponse, Odo prit aussitôt la direction de la Promenade.
- Lieutenant, interrogea Kira en se tournant vers Dax, quelles sont les dernières coordonnées connues de l’Entreprise ?
- Il sont à au moins une vingtaine d’heures de distance, répondit Dax, avec un tel détachement professionnel que Kira ressentit à son égard un profond élan de gratitude, malgré la sombre nouvelle.
Vingt heures... Il était impossible que la station, pratiquement sans défense, puisse tenir tête plus de dix minutes aux trois vaisseaux cardassiens. Mais Kira avait fait face à des situations désespérées toute sa vie.
- Nous devons tenir le coup jusqu’à ce qu’ils arrivent ici.
Généralement, elle ne croyait pas aux Prophètes, car elle avait vu un trop grand nombre des siens être tués en leur nom, bien qu’elle respectât leur religion. Elle avait cependant cru en eux, ces nuits où Sisko était apparu dans ses rêves, et aujourd’hui elle était désespérée. Il n’était pas juste que le commandant risque sa vie en essayant de porter secours à son peuple, pour simplement mourir à cause de ses efforts.
Pour elle, les puissants pouvoirs que la rumeur attribuait au Kai n'étaient qu’un mythe, mais elle adressa à Opaka un silencieux message: Kai, est-ce que vous ne vous rendez pas compte de ce qui arrive ? Ne le voyez-vous pas ? Ne pouvez vous nous apporter votre aide ?
Et si Sisko avait été choisi par le Kai pour être le messager des Prophètes, pourquoi l’abandonnaient-ils maintenant ? Aidez-le, supplia Kira en silence. Aidez-nous. Si vous pouvez m ‘entendre, si vous pouvez voir ce qui se passe, si même sous existez... venez à notre secours.
L’enthousiasme habituel du docteur Bashir avait fait place à une muette horreur, et il fixait l’écran avec un visage parfaitement dénué d’expression.
- J’ai peine à croire, dit-il, que les Cardassiens vont oser attaquer un avant-poste de la Fédération.
Kira se tourna brutalement vers lui, prête à le couvrir d’injures, mais O’Brien parla le premier:
- L’histoire militaire des guerres frontalières ne vous est pas familière, n’est-cc pas, docteur ? Interrogea-t-il d’un ton grave. Vous n’avez jamais entendu parler du massacre de Setlik Trois ?
L’intonation de sa voix laissait entendre qu’il parlait d’expérience. Kira et lui échangèrent un regard que seuls des survivants pouvaient, comprendre.
- Je présume, monsieur O’Brien, dit lentement Kira, que la capitulation ne vous semble pas une option acceptable.
O’Brien leva le menton pour répondre:
- Vous connaissez le sort qu’ils réservent à leurs prisonniers, major.
En effet, pensa Kira, et je suis désolée d’apprendre que vous le savez aussi. Elle regarda l’enseigne en hochant pensivement la tête, puis se tourna vers Bashir, encore sous le choc, qui ne pouvait détacher son regard de l’écran où apparaissaient toujours les vaisseaux menaçants.
Telle était l’aventure aux confins de l’univers.
- Vous avais-je mentionné, docteur, lui demanda Kira, qu’il arrive souvent aux héros de mourir dans la fleur de l’âge ?

* * * * *

Le chef de table férengi empoigna Jake et le traîna hors de la conduite de ventilation. Après l’avoir déposé auprès d’un Nog abattu, il retira la seconde poche d’or et la rendit à son propriétaire outré. Le groupe qui se trouvait autour de la table de jeu, composé surtout d’humanoïdes et de mineurs bajorans couverts de suie et de sueur, et portant des barbes de plusieurs jours, jetèrent sur les deux garçons des regards lourds de menace. Celui à qui appartenait le second sac porta la main à sa Ceinture, comme s’il avait voulu en tirer une arme. Jake eut instantanément la certitude absolue que la présence de ce chef de table férengi constituait son seul rempart contre une fin tragique.
- Messieurs, messieurs..., clama le Férengi en levant les mains dans un geste d’apaisement. Je vous présente mes excuses les plus sincères. Drak, cria-t-il en appelant un autre chef de table d’un signe de la tête, poursuivez la partie.
Je me charge personnellement de remettre ces deux jeunes voleurs entre les mains de l’officier en chef de la sécurité.
Jake sentit son cœur défaillir. Papa apprendrait tout, c’était certain. S’il ne se retrouvait pas au corps de garde, il serait condamné à rester enfermé des mois, voire des années, dans des quartiers lugubres, avec rien d’autre que des holos du professeur Lamerson pour lui tenir compagnie.
Le Férengi le plus âgé gratifia Jake d’un coup de coude franchement hostile et poussa les deux coupables hors du casino. Il s’engagea sur la Promenade d’un pas vif, qu’il conserva jusqu’à ce qu’ils eussent atteint une alcôve retirée, hors de vue du casino et où personne ne pourrait les entendre,
Le chef de table fit brusquement halte et contourna ses deux jeunes victimes pour leur faire face. Il se mit alors à hurler, en langue férengi, de toute la force de ses poumons, se bornant à répéter un seul mot, encore et encore - d’ailleurs l’unique mot de férengi que Jake connaissait
« Nog ».
Il jeta un coup d’œil vers Nog, qui contemplait le sol avec un air maussade que Jake connaissait bien : il ressemblait à celui qu’il prenait lui-même lorsque papa entamait un de ses sermons. Quand il regarda le Férengi adulte, il ne cacha pas sa surprise:
- Vous êtes le père de Nog, s’étonna-t-il naïvement.
Cette constatation lui procura un certain soulagement; peut-être qu’après tout ils ne s’en allaient pas au bureau du chef de la sécurité. L’idée lui vint que le paternel de Nog lui passait un savon sans doute parce qu’il se tenait avec un de ces propres à rien humains.
Le chef de table se planta devant Jake et approcha son énorme visage carré tout près du sien. Le garçon rentra la tête dans les épaules, un peu à cause de la fureur paternelle mais aussi à cause de cette même curieuse odeur d’ail rance qu’il avait déjà remarquée chez Nog.
- De plus, tu es le fils du commandant Sisko ! Dis-moi est-ce ton père qui t’envoie ici, dans le but de me faire subir une humiliation de plus ? Ou bien est-ce que je dois tout ça à Nog, qui est incapable de s’occuper de la moindre besogne sans se faire attraper ?
Il retourna sa rage contre son fils et continua le reste de sa diatribe en férengi.
Jake attendit humblement que le père de Nog ait fini avant de lui demander timidement:
- Est-ce que vous allez le dire à mon père ?
La main aux ongles pointus du chef de table déchira l’air tout près du visage de Jake, telle la griffe ouverte d’un chat devant un ennemi.
- Non seulement vais-je le dire à ton père, mais je vais insister pour que...
Il fut interrompu par une voix forte derrière lui. Jake leva les yeux et demeura saisi en apercevant le bizarre visage plat du chef de la sécurité. Il ne l’avait vu qu’une seule fois, de loin, et il avait demandé à papa quelle sorte d’extraterrestre il était. Un métamorphe, lui avait-il appris, et ce corps n’était pas sa forme véritable. Mais quand Jake avait demandé de quelle planète il venait, papa n’avait pas su lui répondre. S’il était vraiment un métamorphe, Jake décida qu’il ne devait pas en être un très bon, Il essayait de ressembler à un humanoïde, mais son nez était trop lisse et ses lèvres si minces que sa bouche n’était qu’une fente; quant à ses oreilles, il leur manquait des plis, on aurait dit de la pâte à modeler pas encore travaillée.
- Tout le monde doit évacuer cette zone, ordonna le constable au père de Nog, d’une voix assez puissante pour que tous les promeneurs puissent entendre eux aussi. Rendez-vous sur la place centrale du marché. Restez à distance des bâtiments.
- Ne voyez-vous pas que nous avons une discussion d’ordre privé et familial, Odo ? Que se passe-t-il ?
- Des ennuis, commença Odo, qui se tut quand la voix d’un ordinateur s’éleva du système d’intercom.
- Tous les civils et le personnel doivent se rendre immédiatement sur la place centrale du marché, annonça calmement la voix. Ceci est une alerte rouge. Rendez-vous immédiatement sur la place centrale du marché et attendez de nouvelles directives.
- Les Cardassiens, laissa tomber Odo. Je n’ai pas le temps de rester ici pour discuter avec vous. Il y a peut-être des gens sur cette Promenade pour qui survivre à une attaque importe davantage que pour vous, ajouta-t-il avant de s’éloigner rapidement.
- Attendez ! Cria Jake, pris de panique.
Le chef de la sécurité se retourna et le regarda avec impatience.
- Mon père..., est-ce qu’il est revenu avec le runabout ?
Le métamorphe parut mal à l’aise.
- Je n’ai pas le temps de t’expliquer, dit-il.
Un souvenir s’imposa dans son esprit: il se revit trois ans plus tôt, à bord du Sararoga, la tête levée pour regarder les murs enflammés s’abattre sur lui. Les larmes lui montèrent aux yeux.
- S’il vous plaît, constable, est-ce que mon père est revenu’!
Odo, avec une expression indéchiffrable, hésita.
- Non, finit-il par dire, très doucement. Le runabout a disparu à l’intérieur du trou de ver.
- Disparu ? Murmura Jake, sans rien comprendre d’autre que l’étreinte de la peur qui l’assaillait.
- Perdu. Je dois aller avertir les autres, dit Odo, sans rudesse. Tu dois te rendre dans la zone d’évacuation.
Il s’empressa de partir avant que Jake ne puisse lui poser d’autres questions.
La nouvelle glaça le sang de Jake: papa était perdu. Cela voulait dire qu’il se pouvait qu’on ne le retrouve pas et qu’il ne reverrait peut-être jamais son père.
Ça s était passé de la même façon pour sa mère. Pendant un instant, elle le tenait dans ses bras, et celui d’après, il s’éveillait dans une infirmerie bizarre. Papa n’avait pas pu lui dire ce qui était arrivé, sinon que sa maman n’était plus là. Perdu, c’est le mot qu’il avait employé: « Nous avons perdu ta maman. » Comme s’ils avaient pu la trouver en cherchant suffisamment.
Il savait que cela arriverait. Il n’aurait jamais dû laisser papa venir ici. Il aurait dû s’enfuir vers la Terre il y a bien longtemps, sur Planitia, dès la première fois que papa lui avait parlé de son transfert sur Deep Space Neuf. Maintenant, c’était trop tard.
Quelqu’un tirait sa manche, il leva les yeux. Nog le regardait avec un curieux mélange d’impatience et de compassion.
- Viens. Jake. Nous devons partir d’ici.

* * * * *

Dans ses quartiers, à bord du Sararoga en perdition, Sisko tente de dissiper les tourbillons de fumée et tousse, essayant péniblement de respirer. Il se recroqueville, sous l’effet de la chaleur épouvantable qui lui brûle le visage, le cou et les mains et à la vue de Jennifer et de Jake, écrasés par la cloison. Une douleur et une colère sans bornes l’envahissent.
- Je vous ai dit que je ne voulais pas être ici, hurle-t-il au Hranok extraterrestre à côté de lui.
Le pâle visage bleu de Hranok ondule au-dessus de la chaleur dégagée par les flammes.
- Vous existez ici, se contente-t-il de dire.
- Pourquoi me ramenez-vous toujours ici !
- Nous ne vous amenons pas ici.
Sisko pivote sur lui-même en entendant la voix de son fils, derrière lui. Il voit un second Jake, de trois ans plus âgé et pas blessé, vêtu de son costume de pêche; Jennifer est à côté de lui, elle est vêtue de la robe qu’elle portait le jour où il lui a fait sa demande en mariage, à Szagy Park.
- Nous ne vous amenons pas ici, répète Jake.
- Vous nous amenez ici, dit la jeune Jennifer.
Hranok a un simple hochement de tête; il semble compatir.
- Vous existez ici, répète-t-il.
Sisko lève une main tremblante vers son front chaud couvert de sueur, recru de chagrin, de peur et de rage, épuisé par ses tentatives pour essayer de comprendre et d’être compris.
- Finissons-en, dit-il. Quoi que nous essayions de faire ici, finissons-en. J’en ai assez, vraiment assez !
- Cherchez les solutions au fond de vous-même, commandant, lui dit Opaka, souriant à travers le rideau de flammes et de fumée, penchée sur sa canne.
La vue de Opaka le fait sursauter, tout comme le son de sa propre voix qu’il entend:
- Aidez-moi donc à la dégager.
En levant les yeux, il peut se voir lui-même, dans ses quartiers en proie aux flammes, tel que cela s’est passé trois ans auparavant sur le Sararoga. À seulement quelques pas de lui, il peut voir un second Hranok qui regarde Sisko faire inutilement les cent pas à côté de la cloison effondrée.
Le Bolien ramasse l’enfant inconscient et le prend dans ses bras musclés, puis regarde avec pitié le commandant.
- C’est fini, dit Hranok. Nous ne pouvons plus rien pour elle.
Sisko se voit, il voudrait fermer les yeux et ne pas voir cette douloureuse scène, il voudrait fuir le passé, mais il est contraint d’assister à l’horreur.
Le Sisko du passé fixe stupidement ses mains carbonisées, son épouse morte, la cloison brûlée; il ne veut pas comprendre.
- Signes vitaux, dit-il à voix basse.
- Nuls, commandant. Nous devons partir.
La voix de l’ordinateur, dont la stridence couvre les bruits du chaos:
- Attention. Noyau de distorsion atteint. Mesures d’endiguement invalides dans deux minutes.
Le Sisko du passé s’agenouille auprès de sa femme et prend sa main. Sisko le spectateur se souvient de l’horreur éprouvée au contact de cette main effroyablement inerte et froide, et son cœur se serre.
La voix du Sisko d’autrefois, rationnelle et rassurante, engourdie par la démence de la douleur, s’élève:
- Partez le premier, lieutenant, et emmenez mon fils.
Un officier de sécurité apparaît dans l’embrasure de la porte, Hranok lui tend le garçon.
- J’étais prêt à mourir, murmure Sisko le spectateur, conscient d’être entendu par ceux qui sont autour de lui : Jake, Jennifer, Opaka, l’autre Hranok.
- « Mourir », répète ce dernier en regardant son double. Qu’est-ce que c’est !
Sisko ouvre la bouche, encore une fois prêt à donner des explications, mais c’est la Jennifer extraterrestre qui répond:
- La fin de leur existence linéaire.
Il la regarde avec étonnement. S’avançant vers lui, elle pose sa main sur son épaule dans un geste de réconfort, et il plonge ses yeux dans les siens, qui lui sont à la fois si familiers et si étrangers. Moins étrangers toutefois qu’il lui ont déjà paru : une nouvelle compréhension les emplit maintenant.
Devant eux, dans l’incendie du Sararoga, le second Hranok empoigne Sisko par le bras et le remet debout. Le ton impérieux qu’il utilise est celui du désespoir
- Venez avec moi tout de suite, commandant.
(Ne pas penser. Ne rien ressentir...)
- Non, dit le Sisko du passé, et Sisko le spectateur entend la folie percer sous la surface calme. Je ne peux pas partir sans elle.
Hranok le tire et pousse son commandant vers la porte.
- Mais, bon sang, articule-t-il, alors que le Bolien le force à franchir le seuil de la porte et l’entraîne vers le couloir, hors du champ de vision du Sisko spectateur.
- Nous ne pouvons pas la laisser ici.
Les mots résonnent en écho dans le corridor et dans la mémoire de Sisko. Son regard se pose sur les débris tordus de sa vie à bord du Sararoga. sur les flammes qui jaillissent du pont béant, sur le corps de sa femme coincé sous la cloison..., et une réalité toute simple se fait jour dans son esprit, et le frappe avec une force si extraordinaire qu’il n’arrive pas à comprendre son propre aveuglement.
- Je n’ai jamais quitté ce vaisseau, murmure Sisko.
Jennifer acquiesce d’un mouvement discret de la tête, sa main chaude toujours posée légèrement sur son épaule:
- Vous existez ici.
Sisko regarde avec une surprise nouvelle la scène infernale.
- Je..., j’existe ici, constate-t-il.
Devant ses yeux. Hranok conduit doucement le Sisko du passé hors des quartiers en flammes, loin de Jennifer, immobilisée sous les décombres. Sisko l’observateur s’avance pour prendre la place de son double et s’agenouille à côté de son épouse morte, il prend sa main.
- Je ne sais si vous pouvez comprendre, confie-t-il d’une voix creuse, mais je la vois ainsi chaque fois que je ferme les yeux. Dans les ténèbres, dans le battement d’une paupière, elle est là..., ainsi.
Il entend la voix de la Jennifer extraterrestre derrière lui
- Aucune de vos expériences passées ne vous avait préparé à cette conséquence.
Sisko secoue lentement sa tête, sa voix n’est plus qu’un souffle:
- Et je n’ai encore trouvé aucune façon de vivre sans elle.
- Alors vous avez décidé de vivre ici.
Il fait signe que oui, sa respiration saccadée cache les sanglots qui montent dans sa gorge. Bouleversé, il ne peut proférer une parole, pendant que l’autre Jennifer s’approche de lui.
- Ce n’est pas linéaire, dit-elle.
- Non, dit Sisko avec difficulté, sa voix qui se fêle. Ce n’est pas..., linéaire.
(Ne pas penser. Ne rien ressentir)
Mais la vague de l’émotion roule lourdement sur lui, et se brise enfin. Sisko dépose avec douceur la main de son épouse et se met à sangloter au milieu des flammes.

* * * * *

Les personnages extraterrestres le regardaient en silence pleurer sa douleur. Quand ce fut fini et que Sisko se retourna, il découvrit que la Jennifer extraterrestre était partie. Opaka, Jake et Hranok l’attendaient.
Il n’y avait plus de questions à poser et les mots n’étaient plus nécessaires. Le double de Jake l’honora d’un léger sourire et d’un regard plein de compassion et de compréhension. Sisko essuya les larmes sur ses joues et lui rendit son sourire avec gratitude.

CHAPITRE 11

- Un appel de leur vaisseau de commandement, major.
Devant son poste, sur Ops, le lieutenant Dax releva la tête avec la grâce singulière et le détachement d’un Kai bajoran, un contraste frappant avec le docteur Bashir, qui s’agitait comme un écureuil en cage.
- Jasad veut une réponse, ajouta-t-elle.
Kira lui fit un signe de tête sec et se tourna vers le poste technique. Elle s’obligea à ralentir sa respiration et à dominer sa voix: la vie de Sisko et de tout le monde sur la station dépendait maintenant de leur habileté à mener leur feinte à bien.
- Êtes-vous prêt, monsieur O’Brien ? Demanda-t-elle.
- Je suis prêt, major.
O’Brien pressa une dernière commande puis se redressa en reculant; il resta devant sa console, grave et attentif.
- Je crois qu’ils seront un peu surpris quand ils vont traverser notre champ de Thoron, déclara-t-il.
Kira l’approuva du regard. Même si O’Brien et elle ne partageaient pas les mêmes opinions, il avait quand même réussi à gagner sa confiance. Kira reporta son attention sur les vaisseaux de guerre à l’écran et tenta d’ignorer l’accélération de son pouls.
- Eh bien, donnons-leur notre réponse. Trancha-t-elle. Envoyez six torpilles à photons sous la proue du vaisseau de Jasad.
O’Brien ne cacha pas sa surprise.
- Mais nous n’avons que six photons, major, fit-il remarquer.
- Nous ne gagnerons pas cette bataille avec des torpilles ordinaires, enseigne, répondit le major sans quitter l’écran des yeux.
- Tout de suite, major, se résigna O’Brien avec un soupir. C’est avec une ivresse anxieuse que Kira regarda les torpilles zébrer les ténèbres étoilées et faire explosion par tribord devant du vaisseau commandeur.
- Un appel urgent de Jasad, annonça O’Brien, alors que le dernier photon détonait.
- Je crois que nous avons réussi à capter son attention, dit Bashir, souriant de toutes ses dents, visiblement rassuré mais tremblant.
- En visuel, ordonna Kira.
La voix de Jasad était plus posée et il demeura calme.
- C’est ça votre réponse ? Dit-il avec incrédulité.
Posant avec fermeté sa paume sur le poste de gestion, Kira le regarda avec une attitude de défi. Elle laissait paraître tous les signes d’une absolue confiance en elle, mais en réalité, elle aurait voulu s’agripper à la console pour éviter de céder à ses genoux tremblants.
Mais pas question de trembler devant un Cardassien. Jamais plus...
Elle prit un air hautain pour répondre à Jasad:
Vous ne croyez tout de même pas que Starfleet a pris le commandement de cette station sans veiller à assurer sa protection ?
Le mépris se dessina sur les lèvres de Jasad. Heureusement pour toi que le vide sidéral nous sépare, pensa Kira.
- Protection ? Gloussa Jasad en écho, que cette idée faisait sourire. Votre station ne pourrait pas se défendre contre un seul navire cardassien.
Kira se redressa de toute sa hauteur et avança vers l’écran d’un air menaçant.
- Vous avez probablement raison. Jasad. Et si vous transigiez avec un officier de Starfleet, elle admettrait probablement avec vous que nous sommes en présence d’une situation perdue d’avance.
Elle laissa la passion gagner sa voix et sa haine émerger en s’approchant encore de l’écran, et ce ne fut pas sans satisfaction qu’elle remarqua un léger mouvement de recul chez le Cardassien.
- Mais je ne suis qu’une Bajoranne ayant combattu toute sa vie pour une cause désespérée, contre les Cardassiens, et si c’est la guerre que vous voulez, VOUS l’aurez.
Elle recula, la poitrine soulevée par une rage sincère; chaque mot avait jailli du plus profond de ses entrailles, et Jasad le savait très bien. Le Cardassien secoua la tête, interloqué par son impudence. L’écran s’obscurcit brusquement et l’image de Jasad fut remplacée par celle des vaisseaux et des étoiles.
- Major, dit gentiment O’Brien depuis son poste.
Kira se retourna vers lui, toujours sous le feu de sa colère. L’humain la regardait avec admiration et une sorte de sourire qui n’en était pas un. Kira cligna les paupières, désarçonnée par la brusque transition d’intensité émotive.
Rappelez-moi de ne jamais jouer une partie de bluff Roladan contre vous, lui dit O’Brien avec conviction, et Kira acquisa presque - presque - un sourire.

* * * * *

Sur la passerelle du vaisseau guerrier cardassien, Jasad fixait avec une réelle perplexité la station spatiale à l’écran, un doigt sur la bouche. Il leva la tête à l’approche de Major, son commandant en second. Jasad ne savait trop que penser des menaces du major bajoran. Elle crânait, c’était certain, et, de désespoir, lançait des menaces en l’air. comme c’était l’habitude de tous les Bajorans. Mais comment être certain que ses menaces étaient sans fondements, maintenant que Starfleet exerçait le commandement la station ?
Majut fit une courte révérence et attendit un signe de Jasad avant de prendre la parole.
- Ils ont utilisé un champ de Thoron pour tenter d’échapper à nos senseurs, Gul, mais nous avons réussi à y pénétrer,
- Humm..., fît Jasad, qui passa un doigt sur ses lèvres, puis le laissa descendre jusqu’au menton. Quels sont leurs moyens de défense ?
Majut tendit un bloc-notes électronique à son capitaine et Jasad l’examina pendant que son second expliquait:
- Selon nos scanners, ils ont en leur possession cinq mille torpilles photons et des bancs de phaseurs intégrés à tous les étages.
Consterné, Jasad fronça les sourcils devant les informations qu’il avait sous les yeux.
- Quand ont-ils transporté tous ces armements ? Comment ont-ils pu les installer sans que nous le sachions ? Cria-t-il. Majut eut une hésitation, puis il désigna le bloc-notes entre les mains de son supérieur:
- Les résultats de nos analyses montrent clairement... Jasad envoya voler le bloc-notes à l’autre bout de la pièce. Majut se raidit, mais il garda le silence, attendant que son capitaine parlât le premier.
- Ils ont probablement réussi à créer l’illusion massive d’un mirage de duranium, dit Jasad en secouant la tête.
- Mais si ce n’est pas une illusion...
- C’en est une ! Tonna le capitaine.
Majut adopta un ton conciliant, qui appelait à la raison, et se pencha vers lui:
- Pourquoi risquer une confrontation, Gul ? Le Quatrième Ordre peut nous rejoindre en un seul jour.
- Et Starfleet aussi, répondit Jasad avec un soupir de frustration.
Il leva la main vers son front et tenta de réfléchir.

* * * * *

- Ils nous ont crus, exulta Bashir en se tournant vers Dax, comme s’il avait voulu, dans sa joie, la serrer dans ses bras.
Dax demeura immobile devant son poste, laissant Bashir chercher ailleurs des partenaires à son enthousiasme.
- Nous avons réussi ! Clama-t-il.
- Pas encore, l’avertit sèchement O’Brien. Ils sont toujours en train d’y réfléchir.
Dax haussa légèrement un sourcil au-dessus de sa console et informa Kira:
- Major, le vaisseau commandeur envoie un message subspatial pour demander des renforts.
- Ça y est ! Cria Bashir, lançant avec jubilation son poing en l’air, indifférente à la fièvre du docteur, Kira ne quittait pas l’écran des yeux. Elle connaissait les Cardassiens depuis trop longtemps pour ne pas se méfier.
- Il est encore trop tôt pour célébrer la victoire, docteur... Monsieur O’Brien ?
L’enseigne vérifia ses écrans et fit la moue.
- Les navires se déploient en formation d’attaque classique, major.
Bashir laissa retomber son bras et se tut. Kira échangea avec Dax et O’Brien un regard sombre. Le profond ressentiment qu’elle avait d’abord éprouvé en apprenant que cette station allait être opérée par le personnel de Starfleet avait maintenant fait place à la reconnaissance, et elle était heureuse de sa présence, d’avoir la chance de travailler avec ces personnes et de les connaître. Mais elle s’attristait aussi de leur mort très prochaine.
Du moins aurait-elle la maigre consolation de mourir bien entourée. Si Bashir pouvait seulement se la fermer...
- À vos postes de combat, ordonna-t-elle à tous avec calme, luttant contre le désespoir qui la transperçait à l’idée que les reves au Kai et de Sisko n’avait été que cela : des rêves.
Prophètes, demanda-t-elle en silence, où êtes-vous, vous et votre Temple Céleste, maintenant que nous avons besoin de vous ?

* * * * *

Plongé dans la torpeur par le chagrin, Jake se laissa conduire vers le casino par les deux Férengis. Il ne restait plus beaucoup de monde sur les trottoirs à présent, la plupart des gens ayant déjà gagné la place centrale du marché. Ceux qui restaient encore - surtout des commerçants qui refusaient de quitter les lieux sans avoir mis leur marchandise en sécurité, les dépassaient d’un pas pressé.
- Alerte rouge, continuait de répéter l’ordinateur par les intercoms au-dessus de leurs têtes. Rendez-vous immédiatement dans la zone centrale du marché.
Le père de Nog s’arrêta devant le casino.
- Continuez, leur dit-il. Je dois m’occuper de certaines choses.
- Je vais t’aider, proposa Nog, manifestement pressé de rentrer dans les bonnes grâces de son père.
- Vous ne devriez pas entrer là-dedans, dit Jake sur un ton monocorde. Nous devrions tous aller directement vers le marché.
- Vas-y si tu veux, l'encouragea Nog, en le poussant gentiment.
Jake chancela mais sans perdre pied. Il n’avait pas peur pour lui-même; l’unique pensée qui occupait son esprit était papa, perdu dans le trou de ver, et la caresse qu’il avait déposée dans ses cheveux, la nuit précédente, croyant Jake endormit, je te regardais et je me disais simplement que tu ressembles beaucoup à ta maman...
Mais Jake était également conscient qu’en cas de grabuge, si les Cardassiens ouvraient le feu sur la station, il serait sûrement dangereux de se trouver dans des édifices.
Il regarda Nog et son père disparaître à l’intérieur du casino.
- N’y allez pas, cria Jake, mais il ne restait plus personne pour l’écouter.
C’est alors qu’il entendit s’élever un grondement sourd, comme celui d’un tremblement de terre, et il fut projeté au sol par une brusque embardée du pont.

* * * * *

La passerelle de Ops trembla sous les talons des bottes de Kira et il lui fallut maintenir son équilibre. Ils n’avaient pas été touchés, grâce en soit rendue aux Prophètes. Sur un schéma de la station qu’elle fit apparaître sur son écran, elle put voir que les charges avaient explosé au large de l’anneau d’arrimage.
- Peut-être veulent-ils seulement nous mettre à l’épreuve, suggéra O’Brien d’une voix forte, pendant que la station était ballottée par l’impact de l’explosion. Je peux faire circuler une onde de compression à travers les bancs de phaseurs et leur envoyer un tir qui leur donnera à réfléchir.
- Faites-le, commanda Kira, agrippant la console d’une main au moment d’une nouvelle secousse.
Elle regarda avec les autres le tir des phaseurs dessiner comme la foudre un sillon vers le vaisseau de guerre cardassien et toucher le navire. Bashir ne poussa pas de hurlement de joie, cette fois. Il gardait un morne silence aux côtés de Dax, pendant que se dissipaient les images résiduelles de l’explosion, révélant des dommages à la coque du navire.
Mais le tir des Cardassiens ne sembla pas se relâcher. Cette fois, Kira dut se retenir à deux mains sur sa console lorsque la station fut ébranlée de nouveau.
- Rapport des dommages, cria Kira, mais même avant que O’Brien ait pu répondre, elle savait que l’anneau d’habitation avait été atteint.
- Nous avons été touchés, répondit-il d’une voix forte. Étage quatorze. Des quais de déchargement vides..., aucune perte de vie.
Le soulagement de Kira fut de courte durée.
- Les boucliers sont descendus à vingt-sept pour cent, annonça Dax, et au même moment, tout chavira pour Kira, dans un bruit assourdissant, et elle s’écrasa au sol, face contre terre.

* * * * *

Les secousses redoublèrent, avant de commencer à s’atténuer un peu. Jake demeura étendu sur le pont métallique sale, tentant de le serrer du bout des doigts comme pour s’y agripper, s’y retenir. Il prit de grandes respirations, chassant de son esprit l’idée terrifiante qu’il était de nouveau sur le Sararoga et qu’ils étaient tous sur le point de mourir. Ils allaient s’en tirer, se dit-il. Il se trouvait à bord de la station spatiale, et les Cardassiens leur avaient tiré dessus; mais c'était fini maintenant, et tout allait bien.
En autant qu’il réussissait à ne pas penser à papa. Si les Cardassiens tournaient leurs armes contre la station, qu’a vaient-ils bien pu faire au petit runabout ?
On se calme, se dit Jake. Le runabout s’est perdu dans le trou de ver, tu as oublié ? Les Cardassiens ne peuvent probablement pas le trouver, eux non plus...
Belle consolation. Si jamais tu t ‘en sors, papa, je te jure que je ne me plaindrai jamais plus de cette station spatiale. Et je ne te parlerai plus de la Terre. Reviens seulement de là..., je t’en prie...
Il s’obligea à cesser de ruminer et se remit tant bien que mal debout. La Promenade trembla de nouveau, mais cette fois il était prêt et réussit à garder son équilibre en écartant les bras. Les devantures branlantes des édifices lui semblaient un appui peu sûr.
- Nog ? Appela-t-il en direction du casino. Nog, il faut nous dépêcher.
Il n’y eut aucune réponse, mais Jake entendit un mouvement et un bruit métallique à l’intérieur de la bâtisse. Abandonner Nog et son père éveillait en lui un curieux sentiment de culpabilité, même s’ils ne lui avaient décidément pas fait de cadeau. Papa aurait voulu qu’il se réfugie en sûreté, se dit-il pour apaiser sa conscience. Si Nog et son père voulaient faire fi des directives du constable Odo, c’était leur affaire.
- Je m’en vais maintenant ! Cria-t-il une dernière fois avant de se diriger à grandes enjambées vers le trottoir.
Le sol se mit subitement à trembler, puis fit brusquement une vague, comme si un géant avait saisi la station et l’avait secouée comme un vulgaire tapis. Jake fut soulevé à un bon demi-mètre de hauteur avant de replonger douloureusement tête première sur le plancher de métal, atterrissant d’abord sur les coudes, puis sur le menton: ses dents se fermèrent d’un coup sec sur sa langue.
Un bruit de tonnerre assourdissant accompagna la secousse. Jake, le goût du sang dans la bouche, cacha son visage dans ses bras et couvrit sa tête de ses mains pour se protéger de la chute de milliers de fragments métalliques.
Il resta sans bouger durant quelques secondes. Quand il fut certain que la pluie de métal et le tremblement avaient cessé, il roula sur le côté et s’assit, tâtant avec précaution son menton du bout des doigts.
Quelques mètres à sa droite, le feu jaillissait du plancher, et pendant qu’il le regardait, une rangée de flammes s’éleva sur le côté gauche du pont. Il se remit péniblement debout et courut vers le casino, pour y constater avec horreur, à travers un épais nuage de fumée, qu’un incendie s'était déclaré près du bar. C’était un petit feu, qui aurait facilement pu être éteint par un système de gicleurs automatique - en supposant qu’il eût mieux fonctionné que les autres systèmes de la station - , mais Jake n’était pas rassuré pour autant.
- Nog ! S’égosilla-t-il.
Le Férengi émergea du nuage de fumée et courut en toussant jusqu’au trottoir.
- Mon père, dit-il d’une voix sourde en désignant le centre des flammes, avant de recommencer à tousser.
La Promenade fut ballottée par l’impact d’une autre explosion. Nog et Jake s’agrippèrent l’un à l’autre pour tenter de rester debout.
Jalce tourna les yeux vers les flammes un moment, puis il courut jusqu’à l’autre côté du trottoir, où il martela le panneau de communication:
- Constable Odo... Quelqu’un ! Appela-t-il.
Il s’arrêta, quand il entendit le crépitement des parasites à travers la grille. Là-bas, plus loin sur le trottoir, vers la place centrale du marché, il pouvait voir les flammes qui s’élevaient du pont, et l’incendie semblait pire de ce côté. Les secours tarderaient à venir.
Un gémissement lui parvint du casino. Sans réfléchir, Jake remplit ses poumons d’oxygène et s’engouffra à l’intérieur du bâtiment, se dirigeant directement vers le feu. Il était d’une ampleur réduite et la fumée était plus incommodante que les flammes. Jake éventa l’air de ses mains, fermant à demi ses yeux remplis de larmes qui lui chauffaient.
Gisant sur le flanc entre le bar et l’escalier, le père de Nog mêlait à ses gémissements une toux rauque. La lourde rampe de métal s’était écrasée sur ses jambes. Près du bar, situé dangereusement près du Férengi, les flammes s’échappaient du sol et le touchaient presque.
- Aide-moi, chevrota-t-il quand il vit Jake, puis il couvrit son visage de ses bras en cédant à une terrible toux.
Jake tendit les bras et empoigna la balustrade, mais il la lâcha aussitôt en poussant un cri : le métal chaud lui avait brûlé les doigts et les paumes.
Il pensa aussitôt à papa, sur le Sararoga, quand il avait trouvé sa femme et son fils coincés sous les débris brûlants des cloisons. Pour la première fois, il se rappela les mains 1 bandées de son père, cette affreux jour où il s’était éveillé dans l’hôpital interstellaire. il les avait bien vues, mais jamais encore il ne leur avait prêté attention. Son propre chagrin l’avait empêché de penser à celui de papa...
Il entendit une espèce de bêlement tout près de lui, presque dans son oreille, et se retourna, pour découvrir Nog recroquevillé à côté de lui, tremblant de peur et se tordant les mains.
- Nous ne pouvons pas rester ici ! Pleura le jeune Férengi. Les extincteurs ne fonctionnent pas ! Le feu...
- Eh bien, va-t-en, toi, situ veux ! Cria Jake avec colère. Vois-tu, je ne suis qu’un stupide humain et je ne peux pas le laisser ici comme ça...
L’intensité de l’éclairage diminua et le sol tangua, sous l’impact d’un nouveau tir. Jake vacilla et tituba en direction du feu, agitant les bras pour tenter de garder son équilibre; les flammes lui caressèrent les mains et les avant-bras, et la chaleur qu’il sentit sur son visage l’obligea à fermer les yeux. Une poigne étonnamment vigoureuse se saisit à ce moment de lui et le tira vers l’arrière. Encore étourdi et toussant, Jake vit Nog balayer de sa main un tison sur sa manche. Les gémissements du Férengi plus âgé redoublèrent, comme si la secousse lui avait été très douloureuse.
Du bar provint un fracas de verre brisé. Des bouteilles furent renversées et leur contenu se répandit sur le sol. C’est avec horreur qu’ils virent la flaque d’alcool prendre feu dans le bruit d’une déflagration étouffée.

* * * * *

Quand l’alerte retentit, le premier réflexe de Keiko fut de tenter de regagner ses quartiers. Elle connaissait trop bien la procédure de Starfleet pour même songer à entrer en contact avec Miles, bien que la tentation fut très forte. Communiquer avec lui n’aurait pu que le distraire de ses efforts pour défendre la station.
Aussi Keiko ramassa-t-elle Molly en vitesse et fit demi-tour pour se diriger vers les turbo-ascenseurs. Elle s’arrêta bientôt, au milieu du flot humain que la peur faisait courir, quand elle se rendit compte que les ascenseurs n’étaient sans doute plus sécuritaires.
Elle suivit la foule vers les zones ouvertes, incapable de croire que la station subissait réellement une attaque. Pourquoi les Cardassiens violaient-ils leur traité de paix avec la Fédération ?
Keiko refusa de laisser la peur l’envahir. Elle était à bord de l’Entreprise quand le vaisseau avait été attaqué par un des pires ennemis qui soit, le Borg, et elle avait survécu. Bien sûr, c’était avant la naissance de Molly, et ne risquer que sa vie avait été plus facile; mais, pour sa fille, elle n’osa pas céder à la panique.
Percevant cependant la peur des autres, la fillette éclata en sanglots et elle se débattit si violemment que Keiko eut peine à la retenir dans ses bras.
- Ce n’est pas le moment, Molly ! Nous devons faire vite. Laisse maman te porter.
Molly se mit à pousser des hurlements qui ressemblaient au bruit d’une sirène et s’agita deux fois plus. Keiko serra les dents et l’étreint avec force sur sa poitrine; elle dut presque courir pour réussir à se maintenir à la hauteur de l’essaim de fuyards. Elle ignorait où se trouvait la zone centrale, mais elle s’en remit à la foule, composée surtout de Bajorans, pour la mener au bon endroit,
Un bruit de tonnerre retentit et un choc terrible ébranla le sol. Sous l’impact, Keiko heurta une femme bajoranne qui se trouvait devant elle et faillit tomber; elle serra Molly si fort que la petite poussa un cri. Le dos et le corps labourés par des coups de coude et de genoux, Keiko s’efforça de ne pas tomber. Des pleurs étouffés montaient de la foule et Molly se mit à sangloter.
- Ne t’en fais pas, lui souffla Keiko. Agrippe-toi bien à maman, mon ange, et serre-moi très fort.
Ses yeux noirs grands ouverts et maintenant silencieuse, la fillette s’accrocha à sa mère et elles reprirent leur marche, plus lentement cette fois. La foule se calma, malgré l’explosion, rassurée par l’arrivée d’un Bajoran qui s’adressa à tous pour donner des ordres:
- S’il vous plaît, gardez votre calme et ne courez pas. Vous aurez ainsi plus de chances d’atteindre le site d’évacuation.
Il tendit un bras pour barrer le chemin à un jeune homme qui fuyait à toutes jambes et le saisit par l’épaule; l’individu ralentit aussitôt sa course.
C’était Odo, le chef de sécurité dont Miles lui avait parlé, Keiko le réalisa. Quand il approcha, elle put comprendre ce que son mari avait voulu dire par « son incapacité de reproduire convenablement un Bajoran». C’était la première fois que Keiko voyait un métamorphe, mais elle réprima son envie de le dévisager et baissa les yeux sur son passage. Miles l’avait décrit comme un vieux cynique hargneux dont la compagnie n’avait rien d’agréable. mais pour l’instant Keiko lui était reconnaissante de sa présence rassurante.
Ils avaient presque atteint le site d’évacuation quand le pont roula une fois de plus. Keiko tomba sur un genou; une Bajoranne l’aida à se relever et ils reprirent leur progression. Molly demeurait muette de frayeur.
Il y eut une nouvelle explosion, puis une autre encore. Keiko renonça à avancer et s’efforça simplement de garder son équilibre.
- Tout ira bien, répétait-elle doucement à la petite, qu’elle embrassait sur la tête et berçait légèrement, comme lorsqu’elle était bébé. Maman est près de toi. Ça va bientôt être fini.
- Papa, pleurnicha Molly en cachant son visage dans le cou de Keiko.
- Papa est en sécurité, la rassura-t-elle, ravalant des larmes soudaines. Il est sur Ops, ma chérie, et il s’occupe de nous. Il va arranger tout ça et nous le verrons ce soir au dîner. Quelle énorme bêtise ils avaient faite en venant ici... C’était tellement évident, à présent !
- Je veux papa, dit Molly à voix basse dans le cou de sa mère, qui leva le regard vers les baies d’observation du plafond pour chasser les larmes qui lui montaient aux yeux.
Par l’une d’entre elles, elle put discerner la coque avant d’un vaisseau cardassien et vit le faisceau d’un phaseur transpercer les ténèbres étoilées avant d’atteindre sa cible.
Le monde bascula complètement et le son du métal fendu déchira ses tympans. Keiko fut projetée avec violence contre le sol, sans plus pouvoir penser, le souffle coupé et incapable de retenir son enfant. Elle se couvrit la tête pour se protéger d’une grêle d’éclats tombant du plus proche édifice. Des éclats rouges et orange flamboyèrent dans son champ de vision.
Comme tous ceux qui l’entouraient, elle s’assit puis se releva avec peine. Les flammes émergeaient d’une brèche ouverte dans le pont à seulement quelques mètres d’elle, et bientôt un autre foyer d’incendie se déclara non loin, puis un autre encore.
Keiko comprit qu’un tir avait atteint une conduite de carburant, S’ils n’arrivaient pas rapidement à la contenir, c’est la Promenade tout entière qui s’embraserait. Les autres, autour d’elle, s’éloignèrent en courant dans tous les sens.
Keiko baissa les yeux vers le pont, à côté d’elle.
- Molly ?
Aucune trace de la fillette. Elle ne vit que la multitude de Bajorans, de Férengis et d’humains qui s’enfuyaient en criant le nom de leurs compagnons perdus. Le constable Odo semblait avoir disparu et Keiko se retrouva au milieu de la cohue. Elle se mit à hurler, alors que la foule grossissait autour d’elle et la portait comme une vague, l’entraînant dans son mouvement de recul ou la tirant vers le bas et l'écrasant dans la débâcle.
- Molly !

* * * * *

O’Brien tendit le bras et empoigna sa console pour se remettre sur pieds. Au-dessous de lui, à la console maîtresse,
Kira venait tout juste de réussir à se relever et ouvrait la bouche pour donner un ordre, quand la voix de Dax se fit entendre au-dessus du chaos:
- Rupture d’une conduite de carburant sur la Promenade. O’Brien sentit un frisson lui parcourir l’échine. Le souvenir de son rêve lui revint, le massacre de Setlik et le capitaine Maxwell..., avec aussi l’étrange et persistante conviction qu’un danger mortel menaçait Keiko et Molly à cause des Cardassiens.
Absurde, évidemment. Elles étaient sûrement dans leurs quartiers, en sécurité, même si elles étaient probablement effrayées..., mais l’angoisse de O’Brien refusait de céder à la logique.
Il chassa ses inquiétudes et s’obligea à se concentrer sur la question que le major Kira lui avait posé:
- Pouvez-vous détourner le flux d’énergie principal ?
Ses doigts manœuvraient déjà les commandes de la console avant qu’elle eût terminé sa phrase, mais le résultat le fit grimacer.
- Les commandes d’opération sont bloquées, dit-il avec frustration.
La grille de communication laissa filtrer une voix:
- Odo appelle ops.
Il y avait dans le ton du constable une pointe de panique mal contenue. L’air lugubre, Kira pressa le bouton de l’intercom; tout aussi bien que O’Brien, elle connaissait la raison de l’appel de Odo.
- J’écoute, dit-elle.
- Il y a des blessés ici ! Où est passé ce docteur qu’on nous a envoyé ?
Mon Dieu, supplia O’Brien en continuant de manipuler les commandes, faites que Keiko et Molly soient restées dans les quartiers. Faites qu’elles ne soient pas sur la Promenade.
Kira se tourna vers Bashir, mais celui-ci se dirigeait déjà vers l’ascenseur.
- J’arrive, lança-t-il sans la regarder, et pour la première fois Kira parut heureuse de la présence du jeune médecin à bord de la station.
Non que cela fit une grosse différence, en vérité, pensa funestement O’Brien, dans un accès de désespoir : Bashir pourrait seulement adoucir les souffrances des blessés. Ils allaient tous mourir, de toute façon. Ce n’était plus qu’une question de temps avant que les Cardassiens ne réussissent à atteindre une autre conduite, puis encore une autre, et ainsi de suite jusqu’à ce que la station s’embrase, dans une explosion qui illuminerait Ic ciel bajoran comme un petit soleil.
C’est ainsi qu’ils avaient procédé sur Setlik, sans faire de distinction entre jeunes et vieux, tuant tout le monde, jusqu’à ce que des hommes comme le capitaine Maxwell et luimême, O’Brien, devinssent des assassins à leur tour. O’Brien pensa à Maxwell, qui avait presque perdu la raison après le massacre de sa famille. Si Molly et Keiko devaient mourir, combien ce serait facile de se venger et de tuer, tuer, tuer...
Le turbo-ascenseur venait de disparaître quand la station fut secouée une nouvelle fois. Et puis encore. Et encore.
O’Brien s’accrocha à une console pour résister au tremblement et ses traits se durcirent. Qu’il soit pendu, s’il laissait les Cardass remporter celle-là, s’il se laissait vaincre par la peur et le désespoir. Il se battrait à mains nues contre les Cardassiens plutôt que les laisser toucher à un seul des cheveux de Molly et Keiko.
O’Brien serra les mâchoires et descendit du poste technique pour gagner de peine et de misère le poste principal.
- Je dois fermer le flux de puissance principal, sans quoi la Promenade va sauter, mannonna-t-il tant pour lui-même qu’à l’intention de Kira.
Il passa par-dessus les consoles et s’approcha du puits, dans lequel il passa les jambes, et il se glissa à l’intérieur.
- Maudits Cardass... On venait tout juste de le réparer...

* * * * *

Dans le casino, Nog poussa un cri d’alarme quand une nouvelle flambée jaillit de la flaque d’alcool. Jake ne disait rien et essayait de réfléchir. Il savait que dès l’instant où les flammes atteindraient les autres bouteilles, la place entière prendrait feu rapidement, et il serait alors impossible de venir en aide au père de Nog. Les flammes se rapprochaient des pieds du vieux Férengi et des tourbillons de fumée l’enveloppaient. Jake comprit qu’il risquait de suffoquer bien avant d’être brûlé par les flammes.
Encore une fois, les lumières clignotèrent, avant de s’éteindre complètement, réduisant Nog et son père à de vagues silhouettes devant le rideau de flammes.
Papa avait dû ressentir la même chose, pensa Jake, il avait dû se sentir impuissant, dépassé, il avait dû être effrayé. Mais il avait été capable de porter secours et de faire face à l’incendie, à la peur; il avait sauvé la vie de Jake.
- Il faut l’éteindre, cria-t-il. Y a-t-il des extincteurs quelque part ? Un système de secours ?
Nog secoua la tête.
- Est-ce qu’il y a de l’eau derrière le comptoir ?
Nog poussa un gémissement craintif et recula devant le feu qui s’intensifiait.
- Est-ce qu’il va de l’eau ? Répéta Jake en le saisissant par l’épaule.
Nog partit si soudainement et si vite que Jake crut d’abord qu’il s’enfuyait. Mais le jeune Férengi longea les flammes, qui lui léchèrent le dos, et courut derrière le bar. Il revint avec des linges imbibés d’eau et en tendit un à son père, qui s’en couvrit le nez et la bouche, et un autre à Jake, qui s’en servit pour éteindre les flammes. Nog l’imita.
Les murs et les planchers n’arrêtaient pas de vibrer sous l’impact d’incessantes explosions, ce qui les obligeait tous les deux à tituber comme des ivrognes pour se maintenir debout. Mais en moins d’une minute, ils avaient quand même réussi à réduire l’incendie à un tas de cendres fumant.
Jake respirait avec peine et toussait, les yeux et la gorge lui brûlaient, mais il ressentait pourtant une indicible joie. Il jeta un regard du côté de son ami, Nog, occupé à éteindre une dernière flamme avec son chiffon. La sueur roulait sur le visage noirci du jeune Férengi, se mêlant aux larmes qui lui coulaient au coin des yeux. La fumée et la chaleur, la poussée d’adrénaline et l’effort les avaient épuisés. mais ce n’était pas le moment de se reposer.
Le Férengi âgé s’était quelque peu calmé et tenait toujours le linge mouillé sur son nez, mais la douleur voilait son regard. Jake demanda des chiffons épais et secs cette fois, et Nog courut derrière le bar.
Nog était quelqu’un de bien, décida Jake en regardant le Férengi rassembler les chiffons. C’était peut-être un voleur, et parfois un poltron, mais on pouvait compter sur lui en cas de coup dur. Et on ne pouvait certainement pas dire qu’il était idiot, ça non...
Nog revint à toute vitesse et passa un linge à Jake. Il enroula le sien autour de la balustrade de métal qui tenait son père cloué au sol. .Jake exécuta la même opération à l’autre bout de la rampe chaude et il fit un signe de tête à Nog quand ses deux mains furent bien en place.
Jake tendit ses muscles et poussa de toutes ses forces sur l’obstacle. Au même moment, il se souvint de Hranok, le lieutenant Bolien qui avait servi avec papa sur le Sararoga. Hranok était venu lui parler, à l’hôpital interstellaire, un jour où papa n’y était pas. Jake soupçonnait qu’il ne lui avait pas tout dit, mais le lieutenant lui avait raconté les efforts surhumains qu’avait faits son père pour tenter de libérer sa femme et son fils... Des efforts demeurés vains, la cloison étant beaucoup trop lourde...
A côté de lui. Nog serra les mâchoires et laissa échapper un grognement rauque et sourd en bandant tous ses muscles au maximum.
Lentement, très lentement, ils soulevèrent la lourde balustrade, d’abord d’un millimètre, puis d’un autre... Dans un hurlement, Nog poussa encore plus fort, plus qu’il n’était possible, et Jake poussa avec lui, chacun de ses muscles gémissant sous l’effort. La rampe bougea, puis se redressa un peu.
La station fut ballottée. Par miracle, Jake réussit à rester debout et ne lâcha pas la rampe, dont il pouvait maintenant sentir la chaleur à travers le chiffon. Mais elle retomba dangereusement près de la poitrine du Férengi blessé.
Horrible. Ç’a avait dû être horrible pour papa, d’essayer, encore et encore, sans personne pour l’aider, et d’avoir à la laisser là... Si Jake avait été à sa place, s’il avait dû, lui, pousser sur la cloison, il serait resté avec elle, à ses côtés, il n’aurait pas pu la quitter et l’abandonner dans cet endroit. Papa était parti, lui, non par faiblesse, mais bien à cause de sa force. Et de son amour pour son fils toujours vivant...
Jake cria et tendit ses muscles contre la balustrade; à l’autre bout, Nog fit de même. La rampe s’éleva finalement assez haut pour que le Férengi puisse se dégager, tirant derrière lui ses jambes estropiées. Les deux garçons laissèrent en même temps retomber la rampe et sursautèrent quand le métal frappa lourdement le sol dans un bruit sourd.
- Prenons-le par les épaules, conseilla Jake, avant d’être étouffé par une formidable quinte de toux.
Quand ce fut fini, Nog et lui se glissèrent sous les bras de l’adulte Férengi. C’était peu commode, et le père de Nog grimaçait de douleur, mais ils réussirent à sortir du casino et à se rendre jusqu’au trottoir, où Jake se remplit les poumons d’oxygène.
Ils prirent la direction de la zone centrale du marché, boitant comme une bête à six pattes meurtrie. Des flots de fumée noire montaient d’explosions récemment éteintes. Le père de Nog se mit à parler en Férengi à son fils, d’une voix rauque, mais aussi sur un ton étonnamment dur, celui d’une réprimande.
Ils étaient parvenus aux abords de la foule rassemblée sur la place quand Jake trouva suffisamment de courage pour poser la question à son ami:
- Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
Nog plissa les yeux avec espièglerie:
- Il dit que tu es un très mauvais exemple pour moi, U-main. Il dit que c’était extrêmement stupide de ta part d’avoir risqué nos vies pour le sauver. Aucun Férengi qui se respecte n’aurait fait une chose pareille.
Jake roula les yeux et poussa un soupir de dégoût. Nog le gratifia d’une expression de son visage découvrant• toutes ses dents, qui aurait aussi bien pu être un sourire qu’une grimace de douleur.
- Il m’a demandé aussi de te remercier, ajouta-t-il. Jake se tourna vers le Férengi adulte en souriant pour lui dire: « Il n’y a pas de quoi, » mais le grondement d’un tir ayant atteint la station noya ses paroles.

* * * * *

- Molly ! Hurlait Keiko, emportée dans la direction inverse par ceux qui fuyaient l’incendie. Les flammes jaillissaient plus haut des tuyaux de carburant fracturés, elle en sentait la chaleur sur son visage. Cherchant une trace quelconque de Molly, elle balaya la foule du regard, mais la petite semblait avoir été avalée. La panique s’empara d’elle. Molly était si menue, elle pouvait facilement avoir été écrasée dans la débandade.
- Oh, dieux, Molly !
Tout cela est de ta faute. Jamais tu n ‘aurais dû insister pour que Miles accepte cette promotion...
Ça suffit. Reste calme. Essaie de réfléchir. Si elle est blessée, elle est par terre, là-bas, près du feu.
Keiko se fraya un chemin à contre-courant et passa au travers de la multitude. Les pompiers de la station, tous des Bajorans, avaient réussi à dépasser la foule et combattaient déjà l’incendie à l’aide d’extincteurs portatifs. Selon toute apparence, les systèmes de protection automatiques avaient été mis hors d’usage.
- Avez-vous vu une petite fille ? Une petite fille humaine ? Leur cria Keiko.
Mais le feu les préoccupait davantage, et un seul d’entre eux fit attention à elle et lui répondit, en haussant les épaules. Ses regards se portèrent vers le pont déserté : aucune trace de Molly, Si l’enfant avait vraiment été écrasée, elle serait étendue là, devant elle...
Ne pense pas à cela. N’y pense surtout pas.
Keiko se retourna et rejoignit le groupe en courant, refoulant ses larmes. La course folle avait pris fin et les gens se rassemblaient, un peu plus loin là-bas.
- Molly ? Cria Keiko dès qu’elle eût atteint les abords de la foule.
Son découragement et ses apitoiements de ce matin lui semblaient à des années-lumière, et par ailleurs terriblement ridicules et insignifiants en regard de la perte de son enfant.
- Est-ce que quelqu’un a vu une petite fille ? Une petite humaine de deux ans ?
La plupart des individus présents, trop frénétiques ou trop occupés à s’étonner avec les autres, parlant à voix basse, n'entendaient pas sa question; d’autres la regardaient avec pitié, surtout des Bajorans. L’un d’entre eux, un jeune homme, allait dire quelque chose, mais les mots se perdirent dans le bruit d’une nouvelle explosion.
Keiko perdit pied et tomba sur le derrière. Quand le tremblement cessa, elle n’essaya pas de se relever et resta assise, prenant la perspective d’un enfant, dans l’espoir de repérer Molly entre les jambes des gens.
Une main tendue lui fit lever les yeux.
Le constable Odo se penchait vers elle. Il était difficile pour Keiko de lire les traits curieux et grossièrement modelés de son visage - l’absence de sourcils et de lèvres lui donnait l’apparence d’un masque sans expression - , mais elle put aisément déceler l’inquiétude dans ses yeux.
- Etes-vous blessée ? Demanda-t-il
Son ton était sec, presque indifférent; plutôt faux, décida Keiko. Elle serra sa main, surprise de sentir sa chaleur toute humaine, et le laissa l’aider à se remettre debout.
- Non, répondit-elle, gênée par le ton larmoyant de sa voix chevrotante. qu’elle avait toutes les peines du monde à maîtriser. Mais je ne retrouve plus ma petite fille, Molly - c’est la fille du chef O’Brien. Nous avons été séparées par une explosion, quand tout le monde s’est mis à courir.
Elle continuait de fouiller la foule du regard.
- Eh bien, elle ne peut pas être allée très loin, dit Odo avec impatience, comme s’il avait hâte de régler ce problème et de continuer sa patrouille. Il se retourna et suivit le regard de Keiko, puis il cria d’une voix forte en bajoran. L’assemblée se tut aussitôt et garda le silence pendant que Odo continuait, s'enquérant de Molly, selon toute vraisemblance.
Lorsqu’il eut terminé, un murmure courut dans la foule et, de l’autre bout complètement, la voix d’une femme cria quelque chose, en bajoran. Puis Keiko entendit, faiblement, une plainte familière; elle mit sa main sur son cœur en s’avançant et Molly apparut. Celle-ci pleurait et se débattait, portée par des mains étrangères au-dessus des têtes et passant d’une paire de bras à l’autre.
- Molly ! Cria Keiko, sans plus retenir ses larmes.
Elle se tourna vers Odo, qui tentait de s’en aller discrètement et lui saisit le bras.
- Oh, constable, je vous remercie de tour mon cœur !
Odo recula avec répugnance et se libéra de l’étreinte de Keiko.
- Je vous en prie, madame. Nous n’avons pas le temps.
Il n’avait pas fait trois pas qu’un des pompiers l’approchait et repartait avec lui pour s’occuper d’un cas urgent.
- Merci quand même, dit-elle à mi-voix, en le regardant disparaître de dos.
Elle se fraya un chemin parmi la foule vers son enfant qui sanglotait.
Sur la Promenade, l’éclairage clignota une fois, puis s’éteignit tout à fait, mais les explosions ne faiblirent pas.
En s’agenouillant auprès d’une Bajoranne inconsciente, Odo sentit la peur monter en lui. Non qu’il craignit pour sa propre existence - il avait vécu sous la menace des Cardassiens toute la partie de sa vie dont il se souvenait, depuis l’âge où les Bajorans l’avaient recueilli, et périr sous leurs coups ne l’effrayait pas - ’mais jamais auparavant ne s’était-il senti aussi parfaitement impuissant. Il ignorait totalement les sensations éprouvées par les humanoïdes et ne comprenait rien à leur corps, ce qui expliquait pourquoi sa ressemblance demeurait si rudimentaire. En outre. Odo n’avait pas la moindre idée des soins à prodiguer à un humanoïde blessé, et c’était une des raisons pour lesquelles il avait si formellement interdit l’usage des armes sur la Promenade.
La blessée remua légèrement et laissa échapper une faible plainte. C’était une des commerçantes, une femme jeune et séduisante, que Odo avait vue assez souvent sur la Promenade pour qu’ils se saluent quand ils se croisaient. La plus forte explosion avait fracassé la devanture d’un magasin et un fragment avait atteint la femme au cou. Une flaque de sang se répandait près de sa tête.
Elle saignait beaucoup et Odo n’avait pas la moindre idée de ce qu’il fallait faire. Elle poussa un soupir et ouvrit de grands yeux effrayés, qu’elle plongea dans ceux du chef de la sécurité.
- Tout ira bien, la rassura-t-il doucement en bajoran. On va s’occuper de vous. Le docteur s’en vient.
La femme entrouvrit les lèvres pour parler, mais Odo n’entendit que le bruit de son souffle court. Ses yeux demeurèrent parfaitement vides durant un instant, elle sembla perdre conscience des choses, puis ils se fermèrent lentement.
Désespéré, Odo appuya sur la blessure de la Bajoranne, sentant qu’il lui fallait absolument faire quelque chose pour stopper l’hémorragie. La sensation du sang chaud et visqueux sur ses doigts, et son odeur écœurante, à la fois organique et métallique, le firent frissonner. La tête lui tourna et il dut fermer les yeux et respirer profondément.
Il sentit quelqu’un bouger à côté de lui et rouvrit les paupières. C’était certainement la première fois depuis son arrivée, mais Odo était content de voir le docteur Bashir.
Le jeune médecin s’agenouilla à côté d’eux et passa sans tarder un tricordeur au-dessus du corps de la femme. Sa main sûre posait des gestes précis, comme s’il n’avait jamais fait que cela durant des centaines d’années. Odo en ressentit un extrême soulagement.
Bashir lut les données de son tricordeur en plissant les yeux et le déposa. Sans prévenir, il prit la main de Odo.
Le constable laissa échapper un cri de surprise et tenta de se dégager, mais la poigne de Bashir était ferme et ne tolérait aucune résistance.
- Appuyez ici, lui ordonna Bashir d’un ton sec. Appuyez fort.
Odo s’exécuta, réalisant avec effroi qu’il pressait une des artères de la femme à l’intérieur de sa blessure. Il sentit de nouveau la tête lui tourner et commença à retirer sa main.
- Écoutez, docteur, je crois qu’il vaudrait mieux que j’aille vous chercher quelqu’un...
...de plus versé dans les arts médicaux, allait-il dire, mais Bashir immobilisa sa main et lui commanda, sur un ton qui aurait rendu docile le major Kira lui-même:
- Laissez votre main là !
Odo cligna les yeux. Il s’efforça de dominer son vertige, et il pressa, fermement, avec son doigt, exactement là où il fallait. L’hémorragie cessa, ce qui donna le temps à Bashir de prendre un laser chirurgical dans sa trousse et de saisir fermement la tête de la jeune femme, de sa main libre. Le jeune docteur se pencha sur sa patiente et se concentra, avec une intensité que Odo n’avait encore jamais vue, et il se mit à l’œuvre.
Odo restait immobile, son doigt n’avait pas bougé, et il s’émerveillait encore du savoir-faire de Bashir, quand les lumières se rallumèrent.

* * * * *

- Cela devrait tenir un bout de temps, déclara O’Brien en commençant à sortir du puits.
Au même moment, un nouveau tir atteignit la station. L’enseigne fut projeté sur le côté et perdit presque l’équilibre, mais il réussit à se retenir sur le rebord du puits jusqu’à ce que le tremblement se fût atténué. Se hissant, il sortit et demeura accroupi, en prévision d’une autre explosion, pour courir jusqu’à son poste de contrôle.
- Les boucliers sont à dix-huit pour cent et continuent de tomber, dit Dax tranquillement. sur un ton qui semblait défier la mort.
Kira s’agrippa à la console comme si elle avait voulu enfoncer ses doigts dans le métal. Elle fixa les vaisseaux de guerre avec un atroce sentiment d’échec et une rage infinie contre elle-même, d’avoir cru à ses rêves absurdes et aux Prophètes. Toute son existence n’avait été qu’une lutte constante contre cet ennemi, et l’heure de la défaite avait sonné. Comme elle sonnerait pour son peuple et sa planète.
O’Brien dut deviner son désespoir.
- Je crois être en mesure de vous fournir des munitions pour un autre round, major, lui proposa-t-il.
Kira lâcha la console et se cala sur ses jambes.
- Non, dit-elle d’une voix monocorde, ignorant la douleur qui la transperçait; il ne restait plus qu’à mourir dans l’honneur et avec courage. Avisez le vaisseau commandeur cardassien que nous allons commencer les...
- Major, l’interrompit Dax, avec une pointe si peu habituelle d’exaltation dans la voix que Kira tourna vivement la tête vers elle. Je détecte une perturbation de neutrinos à quinze kilomètres au large de l’anneau d’amarrage.
Elle leva les yeux vers Kira avec un sourire rayonnant.
- C’est le trou de ver ! Annonça-t-elle.
Kira réussit à articuler quelques mots en même temps qu’elle prenait une grande respiration:
- En visuel.
Le trou de ver apparut, dans toute sa splendeur, irisant les ténèbres d’un arc-en-ciel de lumières chatoyant. Le Temple Céleste, pensa Kira. Elle n’avait jamais rien vu d’aussi beau et sourit à Dax, dont l’expression béate était doucement baignée par le reflet de la lueur. Elle reporta son regard sur l’écran.
A l’embouchure du trou de ver apparut le minuscule runabout, suivi par un vaisseau de guerre cardassien d’environ cinquante fois sa taille.
La voix de Sisko, claire et triomphante, se fit entendre:
- Rio grande à DS Neuf.
Kira se sentit bouleversée jusqu’aux larmes, une émotion qui fut vite remplacée par du mépris pour sa propre faiblesse

* * * * *

En visuel, répéta-t-elle avec rudesse, mais sans pouvoir s’empêcher de sourire en voyant Sisko, parfaitement indemne et souriant lui aussi, dans le cockpit du runabout. Je vous écoute, commandant.
- Désolé d’être en retard, s’excusa Sisko avec une désinvolture que démentait l’éclat de ses yeux. Je ne savais pas que nous avions des invités. Préparez l’aire d’amarrage, monsieur O’Brien.
- Tout de suite, commandant, répondit l’enseigne avec enthousiasme. Rampe C dégagée.
Merci, pensa Kira, sans plus se soucier que les entités auxquelles elle adressait sa gratitude existassent ou non. Merci... Et elle éclata tout à coup d’un grand rire, quand elle prit conscience que les tirs avaient cessé.

* * * * *

Quand il mit le pied sur la Promenade, en sortant du sas Sisko eut l’impression d’être un homme neuf. Pour la première fois depuis trois ans, il se sentait affranchi de sa souffrance, affranchi du passé, et capable de regarder vers l'avenir. Il savait combien son repliement sur sa propre douleur avait pu faire du mal à Jake, mais ce n’était déjà plus pareil à présent, et les choses ne pourraient que s’améliorer entre eux.
Il savait maintenant ce qu’il voulait: les nuages de la culpabilité et des apitoiements sur soi s’étaient dissipés, lui laissant une vision claire. Il voulait rester sur DS Neuf et continuer à aider les Bajorans. Il se sentait une parenté avec ce peuple; à eux aussi, il était donnée une nouvelle chance de tout recommencer à neuf.
Mais il ne pouvait prendre seul la décision de refuser le poste de l’Université de Vasteras, il devrait d’abord en discuter avec Jake. Sisko devait tenir compte de ses sentiments...
Son attention se porta sur la Promenade. La devanture d’un des commerces avait été lourdement endommagée et il put voir l’emplacement calciné de l’explosion d’une conduite de carburant. Un groupe s’était formé dans l’allée piétonnière et commençait déjà à nettoyer les décombres. Odo et Bashir, pas très loin, conversaient si amicalement, penchés sur une Bajoranne blessée, que Sisko battit les paupières et resta figé sur place pendant un instant.
- Papa !
Jake émergea de la fouie en courant et s’élança dans les bras de son père avec tant de force que Sisko faillit tomber à la renverse, Il se rétablit et serra le garçon très fort, ressentant un élan d’amour si intense qu’il dut retenir ses larmes.
- Papa..., dit Jake d’une voix étranglée, étreignant son père comme s’il n’eût plus jamais voulu le laisser partir. J’ai eu tellement peur que... que tu ne reviennes pas.
- Tout va bien, maintenant, le réconforta-t-il en lui tapotant le dos, comme un bébé. Ça va, maintenant. Je suis revenu.
Il garda son fils contre sa poitrine jusqu’à ce qu’il le sentit plus détendu, puis l’écarta doucement et l’examina avec attention.
- Mais, ma foi, Jake..., S’étonna Sisko. Tu sens la fumée ! Tu es sûr que tout va bien ?
- Ouais. Il y a eu un feu au casino, mais nous l’avons éteint.
Jake sourit d’un air coquin et les muscles de son visage noirci par la suie s’animèrent. L’enthousiasme, autant que les larmes qu’il retenait, faisaient briller ses yeux.
- J’étais sûr que tu reviendrais, même si Odo disait que le runabout avait disparu dans le trou de ver. T’aurais dû voir ça. papa, c’était vraiment effrayant. Les Cardassiens nous ont attaqués, et la Promenade tremblait de partout, mais on a éteint le feu, Nog et moi, et on a aidé son père parce que la rampe était tombée sur lui. Sa jambe est cassée, mais il va s’en remettre, le docteur Bashir l’a dit, et...
- Stop, stop, stop, camarade, dit Sisko en s’accroupissant pour regarder l’enfant dans les yeux, et souriant de sa volubilité qui devait atteindre la vitesse de distorsion. Toi et Nog ?
- Ouais. Il n’est vraiment pas si mal, même si c’est un Férengi. Il a eu très peur quand les Cardassiens nous ont tiré dessus - il les déteste - , et papa, je te jure que je n’ai rien volé, vraiment, n’écoute pas ce qu’on te dira. Et puis, il y a eu cette terrible explosion et le pont a pris feu, et le père de Nog a été blessé, mais je crois qu’il va s’en remettre.
Jake s’arrêta net, quand une idée se fit soudain jour en lui:
- Et toi, papa, est-ce que ça va ? Mais qu’est-ce qui s’est passé là-bas ?
- Je ne me suis jamais senti aussi bien, confia laconiquement Sisko et il se leva. On en reparlera quand nous serons dans nos quartiers. Je vais peut-être aussi te parler un peu des Férengis et de cette, euh... question de ne jamais rien voler. Mais je dois d’abord m’occuper de certaines choses.
Il passa son bras autour des épaules de Jake et ensemble ils rejoignirent Odo et Bashir. La Bajoranne qu’ils soignaient sourit à Sisko, qu’elle reconnut vaguement.
- Avons-nous subi des pertes’? Demanda-t-il.
Bashir leva les yeux vers lui, l’expression sérieuse et sûr de lui-même. Il semblait avoir vieilli de quelques décennies depuis la première fois que Sisko l’avait vu, ce jour où le jeune docteur avait débarqué sur la station.
- Treize blessés, commandant, répondit-il. Aucune blessure grave.
Odo écoutait le docteur en silence et semblait ressentir pour lui un sentiment qui avait tout l’air d’être du respect.
Sisko acquiesça d’un signe de la tête et se dirigea vers l’ascenseur en compagnie de Jake.
- Nous devrons discuter de quelque chose ce soir, dit-il au garçon. J’ai besoin de toi pour m’aider à prendre une décision. On m’a offert un emploi, un peu plus tôt aujourd’hui, un poste de professeur dans une université.
- Une université ? Répéta Jake, que cette idée fit grimacer. Tu veux dire que tu deviendrais professeur ?
- C’est ça.
- C’est que..., tu veux vraiment devenir prof ? Ça n’a pas l’air très excitant.
Sisko prit une grande respiration et tenta de garder le ton le plus neutre possible.
- C’est à l’université de Vasteras, Jake. Sur la Terre. Sisko s’était préparé à une explosion de joie, s’attendant à voir son fils plonger dans ses bras encore une fois, au lieu de quoi Jake fronça les sourcils et regarda les ponts successifs défiler par la porte ouverte de l’ascenseur.
- Oh, fit-il, d’une voix curieusement étouffée.
- Je croyais que tu serais content, dit Sisko.
- C’est que...
Jake eut une hésitation, puis redressa ses petites épaules comme s’il avait décidé d’affronter avec détermination une tâche désagréable. LI parla ensuite avec une telle maturité que Sisko en fut tout ému d’amour et de fierté.
- Papa, je serai heureux si tu l’es toi aussi, voilà tout. Ça..., ça ne me dérange plus, l’endroit où on habite, papa. Ce que je veux, c’est que tu fasses ce qui te plaît.
La voix de Jake se cassa légèrement et Sisko l’interrogea du regard.
- Mais... ? Commença-t-il.
- C’est que..., confessa Jake en baissant la tête et fixant le plancher de l’ascenseur. Je ne pourrais plus voir Nog, dit-il en relevant son regard vers son père. Je n’ai pas encore eu le temps de bien le connaître, tu comprends ? Mais je suis d’accord, papa, ajouta-t-il en hâte, si c’est ce que W veux faire.
Un sourire se déploya lentement sur le visage de Sisko et il tapota doucement l’épaule du garçon.
- Je pense que nous pourrons te trouver le temps de faire ça, Jake.
Avant qu’il ait pu en dire plus, l’ascenseur s’arrêta sur Ops. Dès qu’ils y eurent posé le pied, la voix de Dax interpella le commandant:
- Les Cardassiens veulent vous parler, Benjamin.
Sisko quitta Jake et alla prendre place aux côtés de Kira, qui le salua avec un large sourire, devant la console maîtresse.
- En visuel, demanda-t-il.
Les figures de Dukat et de Gul Jasad apparurent devant lui.
- Content de vous savoir de retour, Gul Dukat.
- Commandant. Vous me voyez heureux d’avoir pu vous escorter à bon port en toute sécurité, allégua-t-il en découvrant une fine rangée de dents blanches.
Sisko échangea discrètement avec Kira un sourire amusé. j
- Messieurs, déclara-t-il avec formalité, j’ai établi un contact avec les formes de vie qui ont créé ce trou de ver.
Jasad se pencha en avant avec un certain empressement, plus que Sisko aurait cru qu’il n’en laisserait paraître.
- Nous nous réjouissons à l’avance de pouvoir les rencontrer bientôt grâce à votre entremise, dit-il.
- Ils sont d’accord, continua Sisko sans prendre garde à son interruption, pour nous permettre d’utiliser le trou de ver afin d’explorer le quadrant Gamma.
Jasad redressa le dos et prit un ton menaçant:
- Dans ce cas, je dois déclarer que nous considérons que ce phénomène est situé sur un territoire contrôlé par l’Empire cardassien depuis six décennies, et en conséquence...
- L’entente que j’ai conclue avec ces êtres, coupa Sisko, a été faite au nom de la planète Bajor et de ses habitants, à qui il sera permis de circuler librement dans le passage, en toute sécurité.
Sisko put discerner, à la limite de son champ de vision, Kira qui tournait avec vivacité la tête vers lui.
- Ceux qui violeront cette entente se retrouveront perdus quelque part entre le quadrant Gamma et ici. Si vous mettez mes paroles en doute, je vous suggère de retourner dans le trou de ver et de vérifier par vous-mêmes.
Il y eut un long silence durant lequel les Cardassiens regardèrent Sisko les sourcils froncés. Et ce n’est pas sans amertume que Dukat demanda finalement:
- Mais qui sont ces êtres ?
Sisko ouvrit la bouche et allait se lancer dans une longue explication..., mais il s’arrêta quand il lui vint une réponse plus simple et plus vraie:
- Ce sont les Prophètes du Temple Céleste.
Kira le regarda avec un étonnement qu’elle ne put cacher.

* * * * *

- Bonjour, dit Jean-Lue Picard d’un ton aimable, mais avec un brin d’hésitation dans la voix et quelque chose de retenu dans ses manières.
Il restait dans l’embrasure de la porte du bureau du commandant et les yeux de Sisko quittèrent son écran pour se poser sur lui. La communication avec Opaka était terminée et il se leva.
- Capitaine, le salua-t-il, tendant la main et s’avançant vers Picard.
Il ne sentit pas d’odeur de fumée, cette fois, et n’entendit pas de gémissements, pas plus qu’il ne vit clignoter le voyant rouge d’un senseurscope ou un monstrueux hybride de chair et d’acier. Non, cette fois il ne vit qu’un homme, parfaitement humain, pétri de chair et de sang, et qui portait de profondes cicatrices laissées par le Borg.
Oubliant sa propre douleur et songeant à celle de Picard, Sisko eut honte de sa conduite passée à son égard. Il n’avait réussi qu’à accroître la souffrance du capitaine, sans nullement atténuer la sienne. Les démons que ses paroles avaient réveillés, Sisko ne pouvait même pas les imaginer. Il aurait voulu expliquer, s’excuser, mais il ne trouvait pas les mots.
Il serra la main de Picard avec force, comme celle d’un vieil ami, et fut soulagé de la sentir ferme dans la sienne. Picard plissa légèrement les yeux et examina le commandant avec curiosité.
Pardonnez-moi, aurait voulu dire Sisko, mais les mots restaient coincés dans sa gorge. Au lieu de cela, il sourit faiblement, en guise d’excuse.
Picard lui rendit ce faible sourire, et Sisko crut y déceler une trace de gratitude.
Laissant la main du capitaine, il lui fit signe de s’asseoir. Le capitaine s’installa dans un fauteuil et Sisko reprit sa place derrière son bureau. Ce fut Picard qui parla le premier:
- Ainsi donc, commandant, votre transfert sur DS Neuf semble avoir déjà porté fruit. Je suis très curieux d’apprendre comment vous avez réussi à localiser le trou de ver.
Sisko sourit et lui expliqua tout, Kai Opaka et l’orbe, les recherches de Dax dans la mythologie bajoranne pour découvrir l’emplacement du trou de ver, le Temple Céleste, sans oublier l’attaque des Cardassiens et les valeureux efforts de Kira et de O’Brien pour sauver du péril Sisko et la station.
Picard l’écouta avec une grande attention, hochant la tête d’un air approbateur quand Sisko fit l’éloge de ses officiers et qu’il expliqua avec optimisme les effets bénéfiques du trou de ver sur l’économie bajoranne.
- ... et les Cardassiens semblent tout à fait prêts à coopérer, acheva Sisko, du moins pour l’instant.
Quand il se tut, Sisko s’aperçut avec une certaine gêne que son bavardage, ininterrompu et livré à la vitesse de distorsion, ressemblait à celui de Jake quand il avait retrouvé son père à la sortie du sas.
Les mains croisées sous le menton et l’index posé sur sa joue, Picard arborait un léger sourire et semblait apprécier l’enthousiasme du commandant.
- Il semble que vous ayez apporté à Bajor une reconnaissance universelle, commandant. Cet endroit devrait devenir un important carrefour de commerce et d’exploration scientifique. Et un des plus importants ports d’attache de Starfleet, ajouta-t-il en se penchant vers Sisko.
- Capitaine, commença gauchement Sisko, et il hésita, pendant que Picard l’interrogeait du regard. Il avait été question de mon remplacement lors de notre dernière conversation, et...
- Je suis désolé, mais je n’ai pas eu le temps de transmettre votre demande au Commandement, l’interrompit Picard en prenant une expression indéchiffrable.
Sisko se sentit soulagé.
- Je préférerais que vous n’en teniez pas compte, capitaine.
Picard inclina son visage maigre et anguleux et posa sur Sisko un regard qui signifiait : Ce ne sera pas si facile...
- Je ne suis pas sûr de pouvoir accéder à votre demande, commandant. Êtes-vous certain de votre choix ? Car nous ne pouvons nous permettre de garder à la tête de cette station quelqu’un qui...
- J’en suis certain, capitaine, l’arrêta Sisko d’une voix ferme.
Picard le regarda sans rien dire un moment. Puis il se leva et tendit sa main ouverte au-dessus du bureau du commandant.
- Bonne chance, Sisko, dit-il.
- Bonne chance à vous, capitaineS répondit Sisko en serrant la main offerte.
Picard cligna d’abord les yeux, surpris, mais son expression changea et se fit grave. Sisko n’eut pas le moindre doute que le capitaine avait parfaitement compris ce qu’il voulait dire.
- Je vous remercie, murmura Picard.

CHAPITRE 12

Les jambes repliées sous elle, sur le canapé capitonné cardassien, Keiko regardait jouer sa fille et son mari. Miles était couché par terre sur le dos et balançait au bout de ses bras la petite Molly, qui gloussait de ravissement. Il était tard, plus de deux heures passé l’heure du coucher de Molly, mais Keiko n’avait pas le courage de la mettre au lit. L’enfant ne semblait pas avoir sommeil et Keiko savait qu’il faudrait encore plusieurs heures avant qu’elle et Miles n’aient retrouvé assez de calme pour pouvoir dormir, bien qu’ils fussent tous épuisés, tant physiquement qu’émotivement.
Les événements de l’après-midi semblaient terriblement proches. Keiko n’avait qu’à fermer les yeux pour voir les flammes et la fumée, la foule affolée s’agitant autour d’elle, l’étouffant et la tirant à sa suite, loin de Molly. Si effrayant que ce fût, Keiko espérait que ce souvenir ne s’effacerait pas, car elle ne voulait pas oublier ce que la peur lui avait appris. Lorsqu’elle avait retrouvé Molly et qu’elles étaient restées soudées l’une à l’autre durant les derniers tirs des phaseurs cardassiens, la vie de Keiko avait été réduite à sa plus élémentaire expression. Au milieu du péril de la Promenade, tout était devenu si simple, si net, si incroyablement clair.
Elle aimait Miles, et elle aimait sa fille, Ils étaient tous trois des humains, et donc mortels. Viendrait le jour où deux d’entre eux devraient porter le deuil du troisième. Si cruel que ce fût, Keiko n’y pouvait rien.
Mais elle pouvait par contre faire beaucoup pour son propre bonheur, et éviter par exemple que ses apitoiements ne viennent obscurcir la joie qu’elle partageait avec Miles et Molly.
Toutes les deux étaient revenues de la Promenade avec quelques contusions et ébranlées, mais elles étaient indemnes. Les quartiers ne leur avaient plus paru si lugubres et désolés, mais au contraire comme un havre où tout redevenait possible. Elle avait tout raconté à Miles quand il était rentré du travail et ils étaient restés enlacés ensemble, tous les trois, durant un long, long moment.
Dans le doux éclairage nocturne et la clarté des étoiles, Keiko regardait maintenant Miles et Molly, en souhaitant que le profond sentiment de gratitude qu’elle éprouvait ne la quitterait jamais.
Elle avait été si stupide. Au lieu de se décourager face à tout ce temps qu’elle avait devant elle, Keiko avait désormais décidé d’en profiter. Après tout, sur l’Entreprise, elle se sentait coupable de ne pas passer assez de temps avec Molly parce qu’elle travaillait trop. Eh bien, elle l’avait maintenant, ce temps. Le moment était également bien choisi pour lire toutes les publications traitant de botanique sur lesquelles elle n’avait jamais même le temps de jeter un coup d’œil, sur l’Entreprise, surtout après la naissance de Molly. C’était aussi l’occasion de suivre un cours de troisième cycle et quelques symposium, sur holo.
- J’ai songé à quelque chose commença tranquillement Keiko.
Miles descendit la fillette sur sa poitrine, non sans avoir auparavant déposé un baiser sonore sur sa joue. Molly poussa des cris perçants et saisit solidement une poignée de boudes blondes dans son petit poing potelé.
- Aie !
Miles se dégagea lentement de sa prise en grimaçant.
- Molly, mon petit amour, tu ne connais pas ta force ! Un jour tu seras la championne du monde au bras de fer ! Affirma-t-il en tournant vers sa femme son visage au large sourire. Qu’est-ce que c’est ton idée, chérie ?
- Je pensais mettre sur pied un programme de recherches botaniques sur la station. Je peux faire venir tout ce dont j’ai besoin...
- Surtout que de nombreuses navettes vont passer par ici maintenant, à cause du trou de ver, dit-il en s’assoyant, Molly sur ses genoux.
- Evidemment je vais d’abord demander l’autorisation au commandant Sisko.
- Je ne vois pas pourquoi il refuserait.
Keiko revit Jake Sisko et le jeune Ferengi sur la Promenade et soupira,
- Quelque chose ne va pas, chérie ? Demanda Miles avec inquiétude
- Oh. ce n’est rien, Je pensais simplement au fils du commandant Sisko. Il était sur la Promenade. J’aimerais bien pouvoir l’aider, il a l’air si perdu.
- Ca ne me surprend pas. Ce ne doit pas être facile de se retrouver sur cette station, sans personne de son âge et avec un seul parent dit-il en baissant les yeux. Ah, tiens. Regarde. Mais il s’était endormie, pelotonnée contre lui, et ses sourcils délicats étaient froncés comme si elle réfléchissait profondément, les petites lèvres roses de sa bouché en forme de cerise entrouvertes. Miles la prit dans ses bras avec précaution et attendit que sa mère vint la chercher avant de se lever. Keiko la transporta jusqu’à sa chambre et la déposa délicatement sur le petit lit qu’ils avaient emporté de l’Entreprise. Miles la suivit et ils restèrent tous deux dans l’obscurité à regarder dormir leur fille.
- Quand les Cardassiens se sont mis à tirer, finit par chuchoter Miles en passant le bras autour de l’épaule de Keiko. j’ai eu affreusement peur pour vous deux.
- Nous sommes là, répondit doucement Keiko en se tournant vers lui.
Miles continua comme s’il n’avait pas entendu:
- Je me sentais terriblement coupable de vous avoir amenées ici, de vous avoir mis dans cette...
- N’était-il pas aussi dangereux d’être sur l’Entreprise quand nous avons dû faire face au Borg ? L’interrompit Keiko en posant sa main légère sur son épaule.
Miles ne dit rien, des souvenirs lui revenaient.
- C’est un miracle que nous ayons survécu... il y en a tellement qui sont morts.
- Nous avons été chanceux. dit-elle simplement. Et aujourd’hui aussi nous avons été chanceux. Pourquoi te tracasser et chercher un coupable ? Pourquoi ne pas simplement être reconnaissant ? Nous sommes tous là, et j’en suis si heureuse.
- Moi aussi, dit Miles en la serrant dans ses bras.
Dans les ténèbres, Keiko sourit, et elle glissa sa main autour de la taille de son mari.
- Viens dit-elle. Allons nous coucher.

* * * * *

Sisko n’était pas accompagné, quand il fut téléporté à la surface de la planète, sinon par un fardeau très particulier, prudemment soustrait aux regards dans son réceptacle. Cette fois, en empruntant les rues de Bajor, son attention ne fut pas attirée par les édifices détruits, la terre brûlée et la végétation morte, mais par les signes de reconstruction et d’une nouvelle vie qui commençait Des ouvriers s’affairaient à la réfection des bâtiments qu’on pouvait sauver et les rues grouillaient de monde. en cette belle matinée. Les commerçants avaient installé des marchés â ciel ouvert sur la place du temple, on entendait les voix des négociants et des clients qui chicanaient sur les prix. Au loin, les montagnes violet foncé, d’une incroyable beauté, baignaient dans une sérénité qui les faisaient paraitre irréelles, comme l’oeuvre d’un peintre.
Sisko essaya de s’imaginer combien la ville avait pu être charmante avant sa destruction, et combien plus encore elle le serait dans un avenir rapproché.
Il parvint à l’entrée du grand temple de pierre et fit une pause avant de quitter le brillant soleil pour pénétrer dans la fraîche pénombre du lieu. Un jeune moine apparut presque aussitôt et lui fit une révérence.
- Commandant. Soyez le bienvenu.
Sisko sourit et lui rendit son salut, un peu gauchement à cause de la taille du réceptacle qu’il tenait dans les mains et qui ne pesait d’ailleurs presque rien. Le moine se retourna et ses pas rapides résonnèrent dans la grande salle.
Sisko le suivit, en se hâtant, et constata les améliorations autour de lui. Les murs extérieurs avaient été calfeutrés, et les moines s’occupaient maintenant de réparer ceux de l’intérieur. Les décombres avaient été ramassés, les fenêtres cassées remplacées. et on avait transporté ailleurs les statues brisées, probablement pour les remettre en état.
- Commandant Sisko.
Kai Opaka s’avança hors des ténèbres. Elle était maintenant pareille à la femme qu’il avait vue dans son rêve. Ses blessures avaient disparu et bien qu’elle portât encore une canne, elle boitillait â peine sur le plancher de pierre en se dirigeant vers lui. Son sourire était aussi radieux que celui de Sisko.
- Vous revoilà donc. Je vois que vous nous avez apporté un nouveau présent
Eclatant de rire, Sisko s’étonna de réaliser qu’il ressentait un profond bonheur, une émotion que depuis trois ans il n’avait pas éprouvée.
- Non. Opaka, je vous rends simplement celui que vous m’avez donné.
- Venez, dit-elle en se retournant.
Il la suivit jusqu’au bassin réfléchissant holographique, et ensemble ils descendirent jusqu’à la chambre secrète.
Opaka prit délicatement l’arche et la posa sur l’étagère.
- Quatorze planètes, l’informa Sisko, se sont déjà mis en rapport avec nous dans le but d’ouvrir de nouvelles routes commerciales dans l’espace bajoran.
Opaka hocha la tète:
- Les Prophètes ont été généreux.
Sisko s’approcha d’elle. Il avait hâte de lui parier des êtres extraordinaires et éternels qui vivaient dans le trou de ver.
- J’ai beaucoup de choses à vous apprendre au sujet de vos Prophètes. Opaka.
D’un geste, elle lui imposa le silence; l’expression de son visage en était une d’excuse.
- Serez-vous surpris de savoir que je préfère ne pas les connaitre ?
Il fut déçu de ne pouvoir partager avec elle ce qu’il avait appris..., mais il essaya de se meure à sa place et lui fit un sourire compréhensif
C’est peut-être pour cela qu’un incroyant a été choisi pour les consulter, déclara Opaka. Personne ne devrait jamais voir ses propres dieux en face.
Sisko approuva d’un signe de la tête et poussa un soupir.
- C’était un voyage.., fabuleux, se contenta-t-il de dire. Opaka fit un pas vers lui et posa ses doigts si doux sur sa joue avant de les laisser glisser vers son oreille. Cette fois, Sisko demeura calme et ne se raidit pas à son contact, et il ne ressentit aucune douleur.
- Intéressant, murmura-t-elle au bout d’un moment, puis elle haussa la voix : ce n’était que le commencement de votre voyage, commandant...

F I N

Cette ligne de programmation ne sert qu'a formaté proprement les lignes de textes lors d'un utilisation sous Mozilla Firefox. J'aimerais pouvoir m'en passer mais je ne sait pas comment, alors pour l'instant. Longue vie et prospèrité