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Les Preservateurs
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PROLOGUE

Tout n'était que chaos.
Dans l'univers de James T. Kirk, son épouse et l'enfant qu'elle portait gisaient mourants, victimes d'un poison si vicieux que même McCoy ne pouvait les sauver.
Au cour des tempêtes de magma tourbillonnant, trois vaisseaux stellaires dissimulés par des boucliers d'invisibilité maintenaient ouvert l'impossible portail vers une autre réalité.
Et de l'autre côté de ce portail, dans la dimension connue sous le nom d'univers-miroir, le capitaine Jean-Luc Picard et son Entreprise attendaient le retour d'une légende.
Pour sauver sa femme et leur enfant à naître, il s'était rendu sur une Terre alternative cauchemardesque et dévastée, afin de pénétrer dans l'enclave de son plus grand ennemi. Parce que c'était son seul espoir.
James T. Kirk avait enfin trouvé ce qu'il cherchait.
Maintenant, il allait devoir en payer le prix.
Kirk boitillait dans le sillage de Tiberius.
Sa tête lui faisait mal, et une de ses lèvres était fendue. À tout autre moment de sa carrière, il aurait bondi sur Tiberius à l'instant où il lui tournait le dos pour étrangler sans le moindre remords ce monstre meurtrier et pompeux.
Mais il avait besoin de Tiberius vivant. Du moins, jusqu'à ce qu'il se procure l'antitoxine nécessaire pour sauver Teilani. Ensuite, l'espérance de vie de son double se mesurerait en secondes.
Ils atteignirent l'alcôve à l'extérieur de la salle de téléportation. Kirk regarda Tiberius passer devant la terrible photo des pendaisons du Quartier Général de Starfleet sans y prêter la moindre attention. Lui-même ne put s'empêcher d'y jeter un coup d'oil.
Du regard, il chercha le nom de McCoy et le découvrit sur une des plaques métalliques qui ornaient les potences. Comment est-il possible que deux personnes identiques mènent des vies si différentes ? se demanda-t-il.
- De vieux amis ? demanda Tiberius.
Il avait pivoté sur les talons et rejoignit Kirk comme s'ils visitaient une galerie d'art.
- En as-tu seulement ? cracha son double.
- Comment le pourrais-je ? J'ai été et je redeviendrai le maître absolu de la vie et de la mort dans tout l'univers, déclara Tiberius avec des accents de sincérité qui surprirent Kirk. Tout le monde veut être mon ami pour s'attirer mes faveurs et baigner dans le reflet de ma gloire.
- Mais si je commençais à faire du favoritisme, comment pourrais-je me montrer juste avec l'ensemble de mes sujets ? Comment pourrais-je rester honnête ? Allons, James, dépêche-toi. Nous avons tant de choses à faire et si peu de temps.
Tiberius se remit en route.
- Au cours de mon analyse de ta déplorable carrière, dit-il, j'ai réussi à identifier nombre de tes faiblesses.
« La plus grande, c'est de te prendre pour un homme ordinaire. Tu n'es pas comme les autres, James. Nous ne sommes pas comme les autres. Mais contrairement à moi, tu n'as jamais pu te débarrasser de tes mièvreries humanistes.
- Ça t'arrive de la fermer plutôt que de raconter des âneries ? grommela Kirk.
Tiberius s'immobilisa devant une porte blanche et posa sa main sur le scanner qui la commandait.
- Tu réalises que si je t'ai autorisé à vivre aussi longtemps, bien que tu ne cesses de m'insulter, c'est parce que je te respecte ?
- Pourquoi n'as-tu pas respecté Teilani ? cracha Kirk.
Tiberius s'arrêta sur le seuil de ses appartements.
- Aussi incroyable que ça puisse te paraître, je me moque totalement de ta concubine. L'intendant Picard avait un faible pour elle, mais quoi qu'il lui ait fait, je ne pense pas que ça ait eu des effets permanents.
Kirk lutta pour maîtriser sa colère.
Il ne pouvait pas se permettre d'attaquer son double tant que celui-ci ne lui avait pas fourni l'antidote.
- Dans ce cas, pourquoi as-tu envoyé un de tes enfants l'assassiner ?
Tiberius eut l'air surpris.
- Je n'ai rien fait de tel.
- Ne mens pas : je l'ai vu tout à l'heure dans le dortoir. Un petit garçon d'une dizaine d'années.
- Où cela s'est-il produit ?
- Ne joue pas avec moi ! Tu le sais parfaitement !
- Fais comme si ce n'était pas le cas. Imagine par exemple qu'un de mes commandants ait pris une initiative sans m'en parler.
Tiberius semblait sincère.
- Sur Chal, répondit Kirk, les dents serrées. L'enfant a empoisonné Teilani avec une toxine neurale.
- Chal est un monde insignifiant dans ton univers, fit remarquer Tiberius, les sourcils froncés. Viens, je vais te montrer quelque chose sur mon ordinateur.
Ça, c'était une bonne idée, songea Kirk en se détendant un peu. Avoir accès au système informatique de son double pouvait s'avérer utile.
Les deux hommes entrèrent dans une petite pièce. Contre le mur du fond se dressait une console identique à celles de Starfleet, encadrée par des vitrines transparentes. À une extrémité, Kirk aperçut des portes coulissantes rouge vif qui le firent penser à son premier Entreprise.
Tiberius se dirigea vers l'ordinateur et tapa une série de commandes sur le clavier, se penchant de manière à ce que Kirk ne puisse pas voir ce qu'il faisait. Quand il recula, une image du petit assassin de Teilani apparut à l'écran.
- C'est lui, déclara Kirk.
- Tu en es certain ? Ne serait-ce pas plutôt lui ?
Tiberius appuya sur un bouton ; l'image se modifia.
- C'est le même enfant, dit Kirk sans comprendre.
- Ou encore lui ? ajouta son double en appelant une troisième image.
Abasourdi, Kirk secoua la tête.
- Des clones, souffla-t-il.
- Exact, dit Tiberius. Savoir que l'un d'eux a disparu dans ton univers t'intéresse peut-être. J'ai envoyé un signal pour activer un certain nombre de bases et d'installations secrètes ; le groupe dont il faisait partie n'a jamais répondu.
- Tu essayes de me dire que quelqu'un a enlevé cet enfant et s'en est servi pour assassiner Teilani ?
- Quelqu'un qui connaissait ses pouvoirs, oui.
- Quels pouvoirs ?
- Eh bien. Vois-tu, je voulais assurer l'avenir de mon empire. Comme je ne réussirai pas éternellement à berner la mort, et comme la duplication exacte me paraît trop dangereuse, j'ai décidé de me fabriquer une descendance.
» J'ai utilisé une moitié de mes gènes et je les ai mélangés à ceux de femelles dotées d'un potentiel intéressant. Pendant que j'y étais, j'en ai profité pour améliorer un peu leur héritage : augmenter leur force, leur endurance et leur intelligence, par exemple. Ou les munir de défenses naturelles. Pour ce faire, je me suis basé sur le patrimoine d'autres espèces.
- Des espèces venimeuses, précisa Kirk, les yeux plissés.
Ainsi, le petit meurtrier de sa femme n'avait pas trempé ses ongles dans du poison : il en produisait naturellement.
- Si ce n'est pas toi qui as envoyé cet enfant pour tuer Teilani, qui l'a fait ?
Tiberius haussa les épaules.
- Quelle importance, puisqu'elle est morte ?
- Pas encore. Pour l'instant, nous l'avons placée en stase. Mais j'ai besoin d'un antidote au plus vite. Tu dois bien en connaître un.
- Si c'était le cas, pourquoi t'en ferais-je part ? Qu'as-tu à me proposer en échange ?
Kirk voyait trop bien où cette conversation l'entraînait. Il craignait ce que Tiberius allait exiger. Mais il redoutait encore plus ce qui se passerait s'il n'acceptait pas.
- Qu'attends-tu de moi ? demanda-t-il, conscient qu'il vendait ainsi son âme au diable.
Tiberius eut un sourire triomphant.
- Viens avec moi.
Il se dirigea vers une des vitrines, où se dressait une petite silhouette. Kirk le rejoignit et sentit la nausée le gagner.
- Balok, croassa-t-il, horrifié.
- Le seul et unique. Scientifique brillant, capitaine solitaire, et ambassadeur très décevant pour la Première Fédération. Avant que j'en termine avec lui et que je ne le fasse empailler, il m'a révélé de nombreux secrets, comme celui du champ de Tantalus que tu as vu à l'ouvre.
- Mes ingénieurs ont découvert dans la mémoire de son ordinateur de bord qu'une immense base de vaisseaux de classe Fesarius existait à la limite de l'espace impérial. Mais j'ai eu beau torturer Balok, je n'ai jamais réussi à lui arracher ses coordonnées. Il est mort sans me les avoir révélées. Imagine ma déception.
Kirk regarda le corps momifié du petit extraterrestre qu'il avait rencontré pendant sa première mission de cinq ans. Il n'avait aucun mal à imaginer.
- Par conséquent, reprit Tiberius, si tu peux me fournir ces coordonnées, je suis prêt à te donner un antidote pour sauver Teilani. Qu'en dis-tu ? Oui ou non ?
Il tendit la main.
Kirk dévisagea longuement son double :
Il devait bien y avoir une troisième option. Il y en avait toujours une.
Pas cette fois. Parce que le temps pressait et qu'une vie qui lui était plus chère que la sienne reposait dans la balance.
Kirk serra la main du démon qui portait son visage.
Grâce à ce geste, il sauverait peut-être Teilani.
Mais il s'était vaincu lui-même.

CHAPITRE PREMIER

L'amiral Leonard H. McCoy était trop têtu pour mourir.
Il avait cent quarante-neuf ans. La masse totale d'implants que contenait son corps - hanches en composite de céramique, stimulateur cardiaque, muscles synthétiques - dépassait largement celle de ses parties originelles, mais il ne s'en plaignait pas.
Il ne s'était pas soumis à toutes ces procédures expérimentales parce qu'il avait peur de disparaître : cette angoisse l'avait quitté durant sa première mission de cinq ans à bord de l'Entreprise. Quelques aventures en compagnie de Jim Kirk suffisaient pour apprendre à tutoyer la mort. et aussi à l'ignorer.
Pourtant, au bout d'un siècle et demi passé à défendre des bonnes causes, McCoy ne pouvait plus ignorer sa fatigue. Aussi nombreuses qu'aient été ses victoires, il savait qu'un jour, la guerre qu'il livrait tournerait en faveur de son adversaire.
En ce moment même, au cour de l'un des complexes médicaux les mieux équipés de Qo'noS, McCoy devait envisager l'éventualité d'une défaite. La femme couchée dans un tube de stase était mourante, tout comme l'enfant qu'elle portait. Tel un trou noir destructeur, sa disparition entraînerait beaucoup d'autres personnes dans les ténèbres. Et surtout un homme pour qui McCoy avait une immense affection.
Jim Kirk.
La femme se nommait Teilani de Chal. C'était une délicate hybride de Romulien et de Klingon, génétiquement créée pour sauver son peuple au cas où l'impensable se produirait : une guerre totale entre les empires et la Fédération.
Depuis, la menace s'était évanouie. Mais Teilani n'avait pas gaspillé ses dons. Elle avait apporté la paix à son monde troublé et l'avait fait entrer dans la Fédération. Puis elle avait apporté la paix à la Fédération en risquant sa propre vie pour l'aider à vaincre les Symétristes Vulcains. Et surtout, elle avait apporté la paix dans la vie tumultueuse de James T. Kirk.
Elle était son égale en tous points, aussi courageuse et intrépide que lui. Mais elle faisait montre d'une sérénité et d'une sagesse qui avaient jusque-là manqué à Kirk.
La dernière fois que McCoy avait vu Teilani, elle se tenait dans une clairière de Chal, la planète où Jim et elle avaient choisi de s'installer, devant la maison qu'ils avaient bâtie de leurs propres mains. Entourés par leurs amis, ils célébraient leur mariage et leur avenir qui se manifestait déjà dans le ventre distendu de Teilani, sous la forme de l'enfant qu'elle portait.
Ce jour-là, McCoy avait vu dans les yeux de Jim Kirk une plénitude dont il avait eu un bref aperçu quand son ancien capitaine s'asseyait sur le fauteuil central de l'Entreprise pour donner l'ordre de partir à la découverte de toutes les merveilles de l'univers. Le jour où Kirk avait dû renoncer à sillonner les étoiles aux commandes de son vaisseau, McCoy avait craint que la flamme qui brûlait en lui ne s'éteigne à tout jamais.
Puis Teilani était arrivée. Plus qu'une partenaire, une amante, une épouse ou la mère de son enfant, elle avait été la résurrection de Jim. McCoy sentit des larmes lui picoter les yeux et n'essaya pas de les retenir, ne se demandant pas comment la mort pouvait encore l'affecter à ce point alors qu'il avait passé un siècle et demi à perdre des proches.
Depuis qu'il connaissait Jim, il ne l'avait jamais vu aussi vivant que la nuit de son mariage avec Teilani. Ni aussi vaincu que quelques heures plus tard, quand il avait appris que le brusque malaise de sa femme était dû à un empoisonnement délibéré.
- Combien de temps encore ? demanda M'Benga.
McCoy portait sur l'oil gauche une petite lentille transparente : un dérivé du traducteur universel qui lui permettait de comprendre les inscriptions affichées sur les instruments. Il avait fini par maîtriser l'anatomie des Klingons, mais leur langage, c'était une autre paire de manches.
- Je ne peux pas dire exactement. Une vingtaine d'heures dans le meilleur des cas, et à peine deux dans le pire.
- Pouvons-nous sauver l'enfant ?
Le docteur Andréa M'Benga, arrière-petite-fille de l'ancien collègue de McCoy à bord du premier Entreprise, posa la main sur la vitre d'observation du tube de stase.
Ce geste fit plaisir à McCoy : trop de praticiens modernes se considéraient comme des ingénieurs, ne traitant avec leurs patients que par l'intermédiaire de machines, d'ordinateurs et de champs de force manipulateurs. Mais le contact était important. McCoy aimait bien M'Benga, même si elle était cinglée.
Comme il regrettait la réponse décourageante qu'il allait devoir lui faire ! Il ne pouvait pas sauver Teilani ; la preuve était inscrite sur le visage de la Chalienne, cette cicatrice écarlate qui entachait sa beauté. Même si Jim ne semblait pas y attacher d'importance.
Chez toute autre personne, on aurait pu la faire disparaître sans laisser de trace. Mais l'héritage génétique artificiel de Teilani, qui lui conférait une résistance physique hors du commun, la rendait aussi imperméable au champ de stase médicale. Un traitement rapide avait tout juste permis de ralentir l'effet de la toxine qui ravageait son corps.
- Docteur ? Pouvons-nous sauver l'enfant ? répéta M'Benga.
McCoy humecta ses lèvres sèches ; le goût désagréable de l'antiseptique où les Klingons baignaient leur équipement pour éliminer les bactéries envahit sa bouche.
- Peut-être, soupira-t-il. Mais pour ça, il faudrait éteindre le champ de stase, et.
Il n'eut pas besoin d'achever sa phrase : M'Benga comprenait.
- Que voudrait James Kirk ? demanda-t-elle simplement.
McCoy le savait bien. Jim voudrait revenir de sa dangereuse incursion dans l'univers-miroir avec l'antitoxine qui sauverait sa femme et son enfant. Il voudrait se téléporter à la dernière seconde, quand tout espoir semblerait perdu, et.
- Amiral McCoy ! beugla une voix klingonne. Une communication urgente de Starfleet !
McCoy se détourna et vit le docteur Kron qui s'approchait de lui à grands pas, ses bottes résonnant sur le sol métallique.
Tout comme le complexe médical au plafond bas et aux murs épais, qui évoquait les installations militaires klingonnes construites pendant l'ge des Héros - l'époque où des guerres planétaires avaient ravagé Qo'noS durant des générations -, l'armure du praticien reflétait des siècles de tradition. Le détail le plus frappant était une rangée de gemmes rouge sang incrustées à l'endroit du cour.
McCoy prit le communicateur que Kron lui tendait.
- Pourquoi n'utilisent-ils pas mon combadge ? s'étonna-t-il.
- Parce que nous sommes dans un complexe sécurisé, répondit le Klingon, dont l'haleine dégageait une odeur d'antiseptique. Les canaux habituels sont brouillés.
- Je vois. Ici McCoy, dit le vieil homme en approchant l'instrument de sa bouche.
- Amiral, le salua une voix familière. Ici le commander Riker.
Le pouls de McCoy s'accéléra. L'Entreprise était de retour. Cela signifiait-il que. ?
Le bourdonnement d'un téléporteur résonna dans le laboratoire, couvrant les propos de Riker. Pivotant sur ses talons, McCoy vit un faisceau lumineux apparaître et prendre la forme de.
Du mauvais capitaine.
- Amiral McCoy ! lança Jean-Luc Picard. (Son regard se posa sur la femme qui se tenait près du médecin.) Docteur M'Benga.
- Où est Jim ? demanda aussitôt le vieil homme, même si l'expression sinistre de Picard l'en informait assez clairement.
- Nous avons attendu aussi longtemps que possible. (Picard se dirigea vers le tube de stase.) Jusqu'à ce que le portail commence à se refermer. Mais il n'est pas revenu.
- Il ne vous a même pas envoyé de signal ? insista McCoy.
- Rien du tout. Je suis navré.
- Quel portail ? intervint M'Benga.
- C'est une information secrète, docteur, s'excusa Picard.
Mais la bureaucratie de Starfleet avait épuisé la patience de McCoy.
- Elle en sait déjà probablement plus que vous ! grogna-t-il.
M'Benga croisa les bras sur sa poitrine.
- Teilani a été empoisonnée par des agents de Starfleet, déclara-t-elle.
- C'est. impossible, balbutia Picard.
- Oh, ils ne voulaient pas la tuer : ils avaient juste besoin d'un moyen de pression pour inciter Kirk à travailler pour eux. À traquer Tiberius, son double de l'univers-miroir. Et avant que vous ne me demandiez comment je suis au courant de tout ça, laissez-moi vous dire que j'ai travaillé pour eux. Dans le cadre du Projet Signe.
À l'expression de Picard, McCoy vit qu'il comprenait la signification des paroles de M'Benga, mais qu'il n'avait pas l'intention d'en discuter avec eux. Au lieu de cela, il se concentra sur Teilani.
- Pouvez-vous faire quelque chose pour elle ?
Les yeux de McCoy répondirent à sa place.
- Nous avons peut-être une chance de sauver l'enfant, ajouta M'Benga.
Alors, McCoy sut que le moment était venu. Jim Kirk n'avait pu vaincre la mort pour sa femme. Cette fois, il n'y aurait pas de téléportation à la dernière seconde, pas de brillante stratégie pour transformer une défaite en victoire. Les dieux réclamaient enfin le tribut que Jim leur avait toujours refusé.
Il allait perdre. Teilani mourrait, et McCoy ferait tout son possible pour ramasser les morceaux. s'il en restait.
Le vieil homme se tourna vers le médecin klingon qui avait assisté à toute la scène sans intervenir.
- Docteur Kron, préparez-vous à couper le champ de force.
Le front barré par un pli de tristesse, son collègue hocha la tête.
- Nous allons disposer de deux minutes tout au plus, poursuivit McCoy. Les instruments chirurgicaux klingons ne sont pas conçus pour une anatomie chalienne, et.
- Nous pouvons la téléporter à bord de l'Entreprise, suggéra Picard. L'infirmerie est.
- J'ai aidé à concevoir votre infirmerie, coupa McCoy. Elle n'est pas mieux équipée que ce complexe. (Il se tourna vers M'Benga.) Sur Terre, la procédure que nous allons effectuer s'appelle une césarienne.
- Je connais. J'en ai pratiqué deux sur Chal pendant la crise du virogène.
- Dans ce cas, préparez-vous pour la troisième.
Une des infirmières du docteur Kron - deux mètres cinquante de muscles moulés dans une armure de cuir noir - déposa un kit chirurgical sur le plateau destiné à recevoir de l'équipement, près du tube de stase. Les lames des instruments qu'il contenait s'entrechoquèrent avec un tintement métallique.
McCoy se rembrunit.
- On ne peut pas utiliser de protoplaseurs sur une Chalienne.
Cet avertissement était superflu.
- Je connais les anciennes méthodes, assura M'Benga. Y compris l'emploi des scalpels, ajouta-t-elle en frémissant comme tout bon praticien civilisé.
McCoy prit une inspiration pour se calmer et se prépara à livrer une nouvelle bataille.
- Docteur Kron, ordonna-t-il en s'efforçant de maîtriser le tremblement de sa voix, coupez le champ de.
Le bourdonnement d'un téléporteur couvrit son dernier mot.
M'Benga regarda par-dessus l'épaule du vieil homme et ses yeux s'écarquillèrent de stupeur. Quant à Picard, il eut un large sourire.
McCoy pivota pour faire face à la silhouette qui se matérialisait derrière lui. Mais il savait déjà à qui elle appartenait. J'aurais dû m'y attendre, depuis le temps.
Il ne fut pas déçu.
James T. Kirk avait encore réussi.

CHAPITRE II

Ceux qui l'avaient construite plus d'un siècle auparavant auraient trouvé Mémoire Alpha méconnaissable.
L'avant-poste académique froid et austère, conçu pour entreposer et préserver la somme totale des informations scientifiques et culturelles de toutes les planètes de la Fédération, était devenu un monde à part entière, qui abritait une population colorée d'érudits ou d'artistes venus des quadrants connus.
On aurait pu passer une vie entière à fouiller ses archives en constante expansion, à ressusciter des arts oubliés ou à chercher des liens insoupçonnés entre plus de cent cinquante mondes, des millions de cultures et des milliards de vies.
Parfois même, on découvrait ces liens.
- C'est un désastre, dit l'amiral Abernath Hardin sur un ton qui démentait ses paroles.
T'Serl se racla la gorge en observant son collègue. Mais de l'autre côté de la table de conférence, le directeur Lept se contenta de se gratter le crâne sous son foulard vert mousse.
La jeune Vulcaine et le vieux Ferengi formaient un duo redoutable de chercheurs. Mais Lept avait clairement signifié à T'Serl que, si elle voulait négocier avec Starfleet, elle devrait le faire sans son aide.
- En réalité, amiral, « désastre » n'est pas le mot approprié, objecta la Vulcaine.
- C'est pourtant celui que vous avez employé, dit Hardin.
Ces humains ! Il faut tout leur épeler, de préférence en lettres holographiques d'un mètre de haut projetées directement sur leurs rétines !
- Un cataclysme, corrigea T'Serl. Un cataclysme apocalyptique.
- La destruction d'un monde ? suggéra l'amiral.
T'Serl observa la projection holographique, au centre de la table. Une moitié représentait un chaudron tridimensionnel de fractales bouillonnantes ; l'autre, un plan duo-dimensionnel tout plat. Le chaos converti en ordre absolu.
Une vision terrifiante. Du moins, pour quiconque ayant quelques notions de psychohistoire. Ce qui n'était visiblement pas le cas de l'amiral Hardin.
- Plus d'un monde, répondit T'Serl.
- De la Fédération ? demanda Hardin sur un ton léger qui trahissait son manque de compréhension.
- Plus que de la Fédération. Plus que de la galaxie.
- La destruction de l'univers ?
T'Serl prit une inspiration.
- Oui, monsieur. C'est ce qu'indiquent toutes nos recherches.
Hardin fixa la projection d'un air hostile. L'hologramme était la seule source de lumière dans la petite salle de conférence ; il éclairait les visages des observateurs comme s'ils s'étaient rassemblés autour d'un feu de camp primitif dans l'espoir de prédire l'avenir.
- Dans combien de temps ?
En bonne scientifique, T'Serl aurait dû lui préciser qu'il s'agissait d'une approximation à laquelle il fallait affecter un facteur d'erreur. Mais elle savait par expérience que les humains, et surtout les amiraux de Starfleet, réclamaient des faits et seulement des faits : blanc ou noir, oui ou non, droite ou gauche.
- Trois mois, répondit-elle.
- Vous voulez dire que vos. recherches psychohistoriques prédisent la fin de l'univers dans trois mois ? répéta Hardin en clignant des yeux.
- C'est exact.
- Comment cela se produira-t-il ?
- Nous n'avons pas pu le déterminer avec un degré de certitude acceptable, avoua T'Serl.
- Si je comprends bien, railla Hardin, nous pourrions nous réveiller un matin et découvrir qu'une anomalie est sur le point d'avaler l'espace-temps, ou.
- Non, monsieur, le détrompa T'Serl. Comme je vous l'ai expliqué, la psychohistoire ne s'intéresse pas aux phénomènes naturels. Elle étudie le comportement de groupes de créatures intelligentes et, en s'appuyant sur les tendances sociologiques et la dynamique politique, s'efforce de prévoir ce qu'ils feront. Par ailleurs.
- Donc, coupa l'amiral, d'après vous, la fin de l'univers sera provoquée par les actions d'un groupe de gens.
T'Serl se raidit. Établie par l'Académie Scientifique Vulcaine, la définition de la psychohistoire comportait 15 387 mots. et le langage vulcain était éminemment concis.
Il faut que je lui fasse comprendre.
- En réalité, amiral, reprit-elle patiemment, le principal intérêt de la psychohistoire est qu'elle permet d'identifier des points de décision clés et de prédire à quel moment un individu risque d'intervenir pour infléchir le cours des événements dans un sens ou dans l'autre. Il est impossible de déterminer qui sera cet individu ; en revanche, nous pouvons affirmer avec une marge d'erreur négligeable où et quand il apparaîtra.
- Je vois, dit l'amiral. C'est comme quand on fabrique du pop-corn : si on jette des grains de maïs dans de l'huile bouillante, on peut prédire à la seconde près quand explosera le premier, mais on ignore lequel ce sera.
T'Serl fouilla dans ses souvenirs. Le pop-corn était une friandise très appréciée sur Cestus III, lui semblait-il. Elle réprima une grimace de dégoût. Les humains mangeaient vraiment n'importe quoi. Cela dit, l'analogie n'était pas dénuée de pertinence.
- Avez-vous au moins réussi à déterminer le groupe culturel de l'individu qui déclenchera la fin de l'univers ? demanda l'amiral.
- La Fédération, répondit T'Serl.
Son interlocuteur secoua la tête.
- Il va falloir faire mieux que ça. Au dernier recensement, la Fédération regroupait cent cinquante mondes, soit près de quinze cents planètes en comptant les colonies, pour une population de quelques dizaines de billions d'individus.
- Je suis désolée mais, dans les conditions actuelles, il nous est impossible de faire une prédiction plus détaillée.
- Dans les conditions actuelles ? répéta Hardin, intrigué. Si elles changeaient, vous pourriez me fournir davantage d'indications ?
- Tout à fait. Si nous pouvions bénéficier des ressources adéquates.
- Précisez votre pensée, docteur T'Serl.
Seule son extraordinaire discipline mentale permit à la Vulcaine d'énoncer calmement son outrageuse requête.
- L'accès complet au Réseau de Mémoire Alpha.
Les épais sourcils de l'amiral tressautèrent de surprise.
- Quand vous dites « accès », je suppose que vous sous-entendez « contrôle » ?
- C'est exact.
- Docteur T'Serl. À 0800 heures ce matin, il y avait 53 872 chercheurs accrédités sur Mémoire Alpha, et à peu près autant sur les trois satellites spécialisés, Mémoire Bêta, Mémoire Gamma et Mémoire Epsilon. On peut donc estimer qu'en ce moment, deux cent mille à deux cent vingt mille personnes travaillent sur le Réseau, sans compter les dizaines de millions de requêtes subspatiales ponctuelles émanant des instituts culturels et des autres abonnés.
- Le Réseau est une remarquable création, dit T'Serl, imperturbable.
- Et vous voulez que je demande à Starfleet de faire expulser tous ces chercheurs par le Conseil de la Fédération, afin que vous puissiez utiliser la totalité du Réseau pour perfectionner la simulation de ce qui doit se produire dans trois mois ?
La Vulcaine hocha la tête. En fin de compte, cet humain n'était pas si stupide, songea-t-elle. Du moins, jusqu'à ce qu'il ajoute :
- Vous n'êtes pas sérieuse !
- Amiral Hardin, l'existence même de l'univers est en jeu. Il serait donc illogique de nous refuser l'usage exclusif du Réseau.
- Je me moque de la logique. Je veux des résultats, et vous n'en avez pas à me présenter.
La Vulcaine maîtrisa sa frustration et désigna la projection holographique.
- Nos résultats sont là.
- Une jolie image basée sur des suppositions et des estimations !
- Nous ne pourrons pas faire mieux tant que nous n'aurons pas accès au Réseau.
Le regard de Hardin passa de T'Serl à Lept, qui n'avait pas prononcé un mot depuis le début. Il réfléchit quelques instants puis se leva, indiquant que l'entretien était terminé.
- Amiral, insista T'Serl, la situation est trop grave pour que vous l'ignoriez.
- Je ne l'ignore pas, docteur. Je vais transmettre un rapport au Comité Technologique de la Fédération et faire modifier votre niveau d'accréditation pour que vous bénéficiiez d'un meilleur accès au Réseau. Mais je n'ai pas l'autorité nécessaire pour en expulser tous les autres chercheurs.
- Qui a cette autorité ?
Hardin se frotta pensivement le menton.
- Des gens qui risquent d'être difficiles à convaincre sur la base de votre projection holographique. À moins que.
- À moins que. ? le pressa T'Serl.
- Sans vouloir vous manquer de respect ou dévaluer votre travail à tous les deux, quelqu'un pourrait-il appuyer votre requête ?
- Vous voulez dire quelqu'un de plus important ?
- Je vais être honnête avec vous. Il me faudra des semaines pour attirer l'attention des hautes instances. Alors, si vous connaissez une personne bien placée pour intervenir en votre faveur auprès du Comité, voire du Conseil de la Fédération. Ça ne pourrait pas faire de mal.
Hardin regarda l'hologramme et sursauta. Il se mordilla pensivement la lèvre tandis que T'Serl se gardait d'intervenir : si cet humain venait d'avoir une idée, elle ne voulait pas la lui faire perdre avant qu'il ait une chance de l'exprimer.
- Docteur, vous m'avez bien dit que ce qui va se produire résultera d'une action délibérée ?
La Vulcaine acquiesça sans comprendre où il voulait en venir.
- Si un individu doit émerger du chaos de l'histoire pour prendre une décision qui provoquera la fin de l'univers, un second individu ne tentera-t-il pas de le combattre pour faire pencher la balance de l'autre côté ? N'est-ce pas ainsi que progresse l'histoire : par une opposition de forces ?
- Si. Mais nous ne parlons pas du déclenchement d'une guerre planétaire, d'un assassinat politique ou de tout autre événement après lequel l'histoire continuera dans un sens ou un autre. Selon ce qui se passera à cet instant clé, l'histoire prendra fin.
- Ou pas. C'est une possibilité que nous ne pouvons exclure.
T'Serl l'admit à contrecour.
- Je vous recontacterai.
Sur ces mots, l'amiral sortit de la salle de conférence.
- Je te l'avais bien dit, lâcha Lept à l'instant où les portes se refermèrent derrière lui sur le brouhaha qui régnait dans les couloirs de l'aile académique de Mémoire Alpha.
Le vieux Ferengi se leva et prit dans une de ses poches une canette de poudre de scarabée. Il en aspira une pincée et éternua.
- Puisque mon approche n'a pas donné de résultats, que suggérez-vous que nous fassions à présent ? demanda T'Serl.
- Fais-moi voir ça.
Lept rangea sa canette et saisit le bloc-notes électronique dont la Vulcaine s'était servi pour sa démonstration. Il pianota dessus pour altérer le modèle holographique.
- Regarde.
Un petit point de lumière flottait dans le chaos fractal qui représentait la Fédération. Des milliers de causes et d'effets se déroulaient à partir des points clés, si nombreux que le motif global ne cessait de changer tout en demeurant globalement identique.
- Maintenant, observe ce qui se passe.
T'Serl haussa un sourcil. Autour du point de lumière se forma un îlot de stabilité, une zone exempte de désordre fractal. Ça ne pouvait signifier qu'une seule chose.
- Nous sommes un focus ?
- Ou, plus probablement. ? l'encouragea Lept, qui était un grand adepte de la Méthodique Suraktique, la maïeutique, comme l'appelaient les humains : l'art d'enseigner en posant des questions.
- Nous allons chevaucher un focus.
- En d'autres termes. ?
- Les événements vont converger vers nous.
T'Serl observa son hologramme en souhaitant, contre toute logique, avoir réussi à convaincre l'amiral Hardin. Parce qu'un individu était caché dans ce tourbillon de possibilités.
- Un individu, souffla-t-elle.
Lept secoua la tête.
- Souviens-toi que c'est un point de décision.
- Deux, alors. Un qui sera destiné à détruire l'univers, et l'autre à le sauver.
Mais le chaos dissimulait leur identité. Et T'Serl aurait donné cher pour la connaître.

CHAPITRE III

L'antitoxine avait fonctionné.
Après avoir coupé le champ de stase, McCoy l'avait injectée à Teilani avant qu'elle reprenne connaissance. Moins de cinq minutes plus tard, ses signaux vitaux remontèrent jusqu'à un point où la guérison était envisageable. La Chalienne resterait clouée au lit pendant plusieurs jours et mettrait des mois à retrouver ses facultés, mais elle vivrait.
M'Benga n'avait jamais douté que Kirk réussirait. À présent que sa femme était tirée d'affaire, elle devait lui parler du Projet Signe et de la façon dont Starfleet l'avait trahi. Aussi s'approcha-t-elle de lui pendant que des senseurs klingons scannaient Teilani, toujours inconsciente.
- Capitaine ?
Kirk, qui était en train de discuter avec Picard et McCoy, se tourna vers le docteur et lui sourit. Mais un voile sombre, un chagrin inavoué, obscurcissait son regard.
- Jim, corrigea-t-il.
- Il faut que je vous parle.
Percevant l'urgence dans le ton de M'Benga, Kirk voulut s'excuser auprès de ses interlocuteurs. Mais Picard ne l'entendait pas de cette oreille.
- Nous avons tous des choses à nous dire, déclara-t-il fermement.
M'Benga hésita, mais McCoy lui lança un coup d'oil qui signifiait, en substance : se dresser contre deux capitaines de vaisseau stellaire est un défi encore plus désespéré que le scénario du Kobayashi Maru. Le docteur opta donc pour une approche frontale.
- Jim, vous avez été manipulé par Starfleet.
Picard fut le premier à réagir.
- Je trouve ça difficile. Non : impossible à croire.
- Mais avez-vous entendu parler du Projet Signe ?
M'Benga fut surprise par le regard qu'échangèrent les deux capitaines. Apparemment, la réponse était oui.
- Il me semble, intervint McCoy dans le silence qui suivit, que vous détenez tous des pièces différentes du puzzle.
M'Benga leur parla des souvenirs qui lui avaient été restitués trois jours plus tôt par son chevalier en armure étincelante : un simple tailleur cardassien de Deep Space Nine.
- Ce que je ne comprends pas, objecta McCoy quand elle eut terminé, c'est pourquoi le commandement de Starfleet a éprouvé le besoin de créer une division secrète pour faire face à une menace d'invasion virtuelle. Une de ses missions principales est de protéger la Fédération ; tout le monde le sait bien !
- À moins, dit calmement Picard, que certaines personnes pensent que cette invasion s'est déjà produite.
- Ça n'a pas de sens ! s'insurgea M'Benga.
Cette supposition ne cadrait pas avec le souvenir de son rôle d'investigatrice médicale pour le Projet Signe.
- Au contraire, répliqua Kirk. Le commandement n'aurait pas risqué la vie de Teilani pour me forcer à coopérer. Mais une division opérant sans supervision, et convaincue que le sort de la Fédération repose entre ses mains.
Picard et lui échangèrent un regard.
- Le capitaine Hu-Lin Radisson, dirent-ils en chour.
- Qui est une petite vieille selon mon expérience, et une grande femme musclée selon la vôtre, ajouta Kirk.
- J'ignore de quoi vous parlez, déclara M'Benga.
- Le docteur McCoy a raison : nous détenons chacun une pièce du puzzle, mais ses concepteurs ont enveloppé le peu de vérité qu'ils nous ont révélée dans des couches de mensonges.
- Pourquoi ?
- La peur. Une réaction classique, murmura Picard.
- La peur de quoi ? Que la sécurité de Starfleet ait été compromise ? Qu'il y ait des traîtres au sein du Conseil de la Fédération ?
- Si les gens du Projet Signe en sont persuadés, quelle meilleure raison de ne faire confiance à personne ? demanda Kirk.
M'Benga n'arrivait pas à croire que les deux capitaines conservent un tel calme, comme s'ils avaient affronté la destruction imminente de la Fédération une bonne dizaine de fois.
- Savez-vous au moins qui est l'ennemi ? demanda-t-elle, sans faire d'effort pour dissimuler sa frustration.
- Il existe trois réponses possibles à cette question, affirma Picard.
- La première : il n'y a pas d'ennemi, dit Kirk. Le Projet Signe est une entité qui se nourrit de sa propre paranoïa.
- La seconde, enchaîna Picard : l'ennemi existe, et il est bien celui auquel pense le Projet Signe. Étant donné la direction de ses recherches, je pencherai pour une menace provenant de l'univers-miroir.
- C'est possible, concéda Kirk en se rembrunissant. Mais l'univers-miroir n'est pas un secret pour le commandement, et il ne me semble pas abriter de groupe assez puissant pour menacer la Fédération.
M'Benga crut que les yeux de Picard allaient sortir de leurs orbites.
- Jim, l'Alliance miroir a piraté l'Entreprise et tenté de le ramener dans sa dimension. Des centaines de gens haut placés ont été remplacés par leurs doubles, et vous affirmez que.
- Jean-Luc, coupa Kirk, nous avons sauvé l'Entreprise. Les doubles peuvent être détectés, et ils le sont dans la plupart des cas. Sans compter que Starfleet s'apprête à travailler avec la Résistance Vulcaine maintenant que la Prime Directive ne s'applique plus à l'univers-miroir. La menace que nous affrontons n'est pas plus dangereuse que celle présentée par les Romuliens ou par le Dominion.
- Quelle est la troisième possibilité ? demanda M'Benga.
- Que l'ennemi véritable soit dissimulé au point que même le Projet Signe ignore son identité, répondit Kirk.
- Ce qui expliquerait la paranoïa dont il fait preuve, dit Picard. Il a eu connaissance d'une menace envers la Fédération, mais n'a pas encore découvert son origine.
Cette conclusion était la pièce du puzzle qui manquait à M'Benga.
- C'est forcément ça ! s'exclama-t-elle, tout excitée. Le travail que j'ai fait pour le Projet Signe consistait à identifier la structure génétique de différentes créatures. Le dernier groupe que j'ai examiné se composait d'enfants à l'ADN modifié, originaires de l'univers-miroir.
Kirk se raidit.
- C'est un de ces enfants qui a attaqué Teilani.
- Mais j'ai examiné des dizaines d'autres créatures au cours de ces dernières années : des Klingons, des Ferengis, ainsi que des espèces dont je n'avais encore jamais entendu parler, et dont je n'ai plus entendu parler depuis, précisa M'Benga.
- Et on ne vous a jamais dit ce qu'ils étaient, ni en quoi votre travail était nécessaire ? demanda McCoy.
M'Benga secoua la tête.
- J'ai toujours eu le sentiment que les sujets qu'ils me présentaient avaient quelque chose de bizarre, mais je ne m'occupais que de la partie biologique des recherches. Je suis sûre qu'il existe au sein de Starfleet des ingénieurs » des physiciens et un tas d'autres spécialistes, tous recrutés de la même façon que moi, qui ont mené des investigations spécifiques avant de subir un lavage de cerveau.
- Une menace et pas d'ennemi, résuma Picard. Ça colle.
Kirk ne dit rien, il semblait en proie à un tourment secret, une colère qu'il avait du mal à réprimer. Il regarda Teilani et les docteurs klingons qui s'occupaient d'elle.
- Elle s'en remettra, lui assura gentiment McCoy.
- Je sais, dit Kirk sur un ton distrait. Je. (Il parut sur le point de dire quelque chose, mais se ravisa et changea de sujet.) Et le bébé ?
- Il s'en remettra aussi. En revanche, j'aimerais bien vous examiner : vous avez une mine de déterré, lâcha McCoy.
- Les docteurs n'étudient-ils pas les bonnes manières ? demanda Kirk à M'Benga sur le ton de la plaisanterie.
- Je les ai étudiées, répliqua McCoy. (Il désigna Kron.) Avec lui. Il y a une salle d'examen.
Sa voix se brisa quand il vit l'imposant Klingon se diriger vers eux. M'Benga se demanda si montrer un Klingon du doigt était considéré comme une insulte mortelle. À en juger par l'expression de McCoy, il devait se poser la même question.
- Oui ? Y a-t-il un problème, docteur Kron ?
- Pas du tout. Au contraire. (Le Klingon abattit sa main sur l'épaule de Kirk, qui frémit.) Il est temps pour un nouveau guerrier d'entrer dans la bataille éternelle pour l'honneur. Qapla' !
Le voile de tristesse qui assombrissait le regard de Kirk se leva pour la première fois depuis son retour.
McCoy avait depuis longtemps perdu le compte du nombre d'enfants qu'il avait aidés à mettre au monde. Des humains, des Vulcains, des Horta par centaines. C'était une partie de son boulot, et pas celle qu'il appréciait le moins. Aussi refusa-t-il catégoriquement de laisser une sage-femme klingonne accoucher l'épouse de Jim Kirk.
Teilani avait repris connaissance, même si elle ne pouvait pas parler à cause du tube respiratoire. Le tri-ox était impuissant à oxygéner son sang chalien, et le temps avait manqué pour la transférer dans un bloc d'obstétrique où les instruments auraient été plus appropriés et d'un usage moins désagréable.
Pourtant, quand elle prit la main de Kirk, McCoy vit que ces deux-là n'avaient pas besoin de se parler pour communiquer. Tout va bien aller, se dit-il. Kirk et sa femme étaient réunis ; leur enfant aurait une existence privilégiée, baignant dans l'amour de ses parents.
Quoi que puisse mijoter le Projet Signe, ce serait à Picard et à son équipage de s'en soucier. L'univers devait déjà tant de choses à Kirk ; le moment était venu qu'il le paye de retour.
- Je vois la tête ! s'exclama McCoy, radieux.
- Poussez encore, dit M'Benga à Teilani. On y est presque.
Elle semblait aussi excitée que son collègue, était très heureux qu'elle soit là pour l'assister : malgré ses nerfs synthétiques, ses mains n'étaient plus aussi adroites qu'avant. Et il n'avait aucune envie de confier la délivrance du bébé de Jim aux deux tonnes d'expertise médicale de la sage-femme klingonne.
- Là, sourit-il tandis qu'une dernière contraction expulsait l'enfant.
Celui-ci était plus petit que la moyenne, mais ça n'avait rien d'étonnant vu qu'il naissait un mois avant terme. De toute façon, étant donné la combinaison unique de son ADN, il était difficile de lui appliquer des critères de normalité. La muqueuse qui l'enveloppait était relativement fréquente chez les nouveau-nés humains, et serait facile à découper à l'aide d'un scalpel.
En revanche, McCoy était étonné que l'enfant ne se présente pas par le siège, comme la plupart des prématurés. Faute d'un tricordeur capable de déchiffrer ses signaux vitaux, le vieux docteur s'était préparé au pire. Il espéra que cette naissance facile présagerait d'une vie qui le serait tout autant.
Tandis qu'il serrait le minuscule bébé contre lui, sa collègue fendit la muqueuse et la repoussa en arrière pour dégager sa bouche, afin de lui permettre de.
M'Benga étouffa un cri et lâcha son scalpel.
McCoy éprouva un tel choc qu'il eut l'impression d'être traversé par une décharge d'électricité. Puis ses réflexes reprirent le dessus et, sans s'autoriser à réfléchir, il dégagea les voies respiratoires de l'enfant. Celui-ci toussa, aspira sa première goulée d'air et pleura.
McCoy leva la tête vers Jim, dont les yeux étaient remplis de larmes. De larmes de bonheur.
- Alors ? souffla-t-il. Garçon ou fille ?
Il tendit les bras pour prendre son enfant, tandis que Teilani essayait de se redresser sur les coudes pour mieux voir.
Les mains tremblantes de McCoy ôtèrent les dernières mucosités et déposèrent le bébé sur le ventre de sa mère. Ses sanglots se changèrent en un hurlement.
Les protubérances pointues qui constellaient son visage - ou plutôt, l'endroit où son visage aurait dû être - n'étaient pas des dépôts de calcium comme McCoy l'avait cru un instant. Des nodules de chair frémissante couvraient ses membres. La muqueuse qui l'enveloppait n'était pas non plus un sac amniotique, mais une membrane de chair qui sortait de son dos et reliait ses bras à ses flancs.
- Bones, fit Kirk. Qu'est-ce que. ?
Pour une fois, Leonard McCoy n'avait pas de réponse à lui fournir.
L'enfant était vivant. Dépourvu de sexe. et d'espèce. Un mélange cauchemardesque de gènes qui s'étaient combinés afin de donner naissance à ce que certains auraient appelé un monstre.
Teilani tendit une main hésitante pour caresser la tête de son bébé. Mais quand elle le toucha, bien qu'il ait les paupières fermées, l'enfant se tortilla pour lui échapper.
Deux infirmières klingonnes entonnèrent un chant de deuil, tandis que les moniteurs de Teilani se mettaient à biper.
McCoy leva les yeux vers Jim. Les larmes qui coulaient sur les joues de son vieil ami n'étaient plus des larmes de joie.
- Pourquoi ? chuchota-t-il.
Encore une question qui n'avait pas de réponse.
Pour le moment.

CHAPITRE IV

Jean-Luc Picard avait depuis longtemps renoncé à comprendre la vie de James Kirk, tant elle échappait aux lois qui régissaient celle du commun des mortels.
Il savait que les victoires extraordinaires remportées par son collègue avaient eu un prix, tout comme le succès professionnel vous coupe généralement de vos amis, ou comme la gloire vous prive de toute intimité.
Mais pour autant qu'il s'efforçât de philosopher sur la notion d'équilibre, Picard ne voyait aucune explication rationnelle, aucune comptabilité cosmique susceptible d'expliquer la tragédie qui venait de s'abattre sur Kirk. Personne ne méritait une horreur pareille.
Une demi-heure après son accouchement, Teilani était toujours sous surveillance dans l'unité de soins intensifs du complexe médical klingon. Combiné aux effets secondaires de l'antitoxine, le choc l'avait fait sombrer dans l'inconscience peu de temps après sa délivrance.
Quant à l'enfant, qui ne répondait à aucun stimulus, il gisait dans son propre tube de stase pendant que les meilleurs praticiens de Starfleet s'affairaient autour de lui : McCoy, M'Benga et Beverly Crusher de l'Entreprise, sans compter l'équipe du docteur Kron.
Kirk était assis à l'autre bout de la pièce, et son absence de réaction contrastait étrangement avec l'agitation qui régnait dans le bloc. Pour une fois, il assistait à une scène en tant que témoin, sans intervenir, comme s'il ne s'agissait que de la reconstruction holographique d'un événement dénué d'intérêt. Tout près de lui, Picard cherchait en vain ce qu'il pourrait bien dire ou faire pour le réconforter.
- Le Pauli, lança soudain Kirk.
Pris au dépourvu, Picard sursauta.
- Je vous demande pardon ?
- C'est le nom du vaisseau scientifique qui se trouvait dans la Discontinuité Goldin. Après que nous eûmes sauvé l'Entreprise et arrêté Tiberius, expliqua Kirk, son visage pareil à un masque de pierre. Moi, j'étais sur le Heisenberg, le vaisseau du capitaine Radisson, avec Spock, Bones et Scotty.
« Mais Teilani a été emmenée sur le Pauli, prétendument parce qu'il y avait un médecin romulien à bord. On lui a fait un bilan physiologique complet, et on m'a dit que tout allait bien : l'enfant se développait normalement.
- Jim, c'était il y a des mois, coupa Picard. Des tas de choses ont pu se produire depuis.
Il sentait un froid aussi glacial que celui de l'espace émaner de tout le corps de Kirk, et craignait que la haine ne soit la seule émotion capable de survivre à une pareille température.
- Ils l'ont empoisonnée, Jean-Luc.
- Le Projet Signe, souffla Picard.
- Qui sait ce qu'ils ont fait à. mon enfant ? lâcha amèrement Kirk.
Picard ne pouvait pas lui en vouloir de nourrir de telles pensées. Mais Beverly lui avait expliqué que la science actuelle était incapable d'analyser la structure génétique du bébé. Il était important que Kirk ne tire pas de conclusions erronées.
- Jim, vous n'avez aucune certitude que quelqu'un lui ait fait quelque chose. Attendez le rapport médical.
Sans répondre, Kirk leva les yeux vers l'horloge murale. Il plongea une main dans ses vêtements civils et en sortit un petit objet qui ressemblait à un bloc-notes électronique, en deux fois moins large et deux fois plus mince.
- Dites à Spock que ceci utilise la technologie de Tantalus, recommanda-t-il en le tendant à Picard. Il vous expliquera.
Puis il se leva tel un condamné à mort qui s'apprête à affronter le bourreau. Picard l'imita et, par réflexe, tira sur le bas de sa tunique pour l'ajuster.
- Vous allez quelque part ? demanda-t-il.
Kirk eut un demi-sourire où se lisaient le chagrin et l'épuisement. Il posa une main sur l'épaule de son ami. Il est en train de me dire au revoir, réalisa Picard. Mais pourquoi ?
- Vous ne m'avez pas demandé comment je me suis procuré l'antitoxine. Ni comment j'étais revenu de l'univers-miroir après la fermeture du portail, ou ce qui était arrivé à T'Val et à Janeway.
- Le moment était plutôt mal choisi, rappela Picard. Mais à présent, je vous le demande. Comment avez-vous fait ?
Kirk laissa retomber son bras.
- Vous le savez déjà, Jean-Luc.
Tous les poils se hérissèrent sur la nuque de Picard.
Alors, Kirk jeta un dernier regard vers le lit où gisait Teilani, et le tube de stase où on avait placé son enfant.
- Je dois partir.
- Jim, non ! dit Picard. Vous ne pouvez pas les abandonner maintenant.
- Je n'ai pas le choix.
À cet instant, les portes de l'unité de soins intensifs s'ouvrirent, et un garde klingon se dirigea d'un pas rapide vers le docteur Kron. De la conversation rapide qui suivit, Picard ne parvint à saisir qu'un mot : Entreprise.
- Qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-il en s'approchant. Qu'avez-vous dit à propos de mon vaisseau ?
Kron se tourna vers lui.
- Il y en a un second.
Picard le dévisagea d'un air interrogateur.
- Un second Entreprise, grogna le Klingon en tendant un index épais vers le plafond. Il vient juste de désactiver son bouclier d'invisibilité.
Alors, Picard comprit tout. Il revint en courant vers Kirk.
- Jim, non ! Ne faites pas ça ! Ensemble, nous pouvons le combattre !
Mais son ami secoua la tête.
- Spock vous expliquera tout. Et dans le cas contraire. Veillez sur eux.
Puis il ferma les yeux, attendant que sa destinée vienne s'emparer de lui. Comme si la bataille avait déjà eu lieu et qu'il l'ait perdue.
- Les boucliers ! cria Picard à Kron. Levez les boucliers sur tout le complexe, immédiatement !
- Ils sont déjà en place, répliqua le Klingon, qui n'avait pas l'habitude de recevoir d'ordres d'un tera'nganpu.
Ayant conscience que ça ne suffirait pas, Picard activa son combadge.
- Picard à Entreprise ! Ionisez l'atmosphère autour de.
Mais il était trop tard. Kirk se dématérialisa dans un tourbillon de brume quantique.
Enlevé par l'Entreprise.
Le second Entreprise.
- Picard à Riker, cracha le capitaine, bouillonnant de rage, en observant l'objet qu'il tenait dans sa main. Où qu'il soit, et quoi qu'il vous en coûte, trouvez-moi Spock.
Quelque cauchemar qui attende Kirk, il était déterminé à ne pas laisser son ami l'affronter seul.

CHAPITRE V

- Mon Spock m'a trahi, dit Tiberius.
Kirk s'en moquait éperdument.
Depuis deux semaines, il était à bord de l'Entreprise dénaturé qui voyageait à la vitesse de distorsion, dissimulé par un Masque de Tantalus que même Starfleet serait incapable de détecter. Depuis deux semaines, il servait de public, de confesseur et de bouffon à son double de l'univers-miroir : l'Empereur Tiberius Premier.
Mais Teilani est vivante, se répétait-il comme un leitmotiv.
Tel était le marché qu'il avait conclu, vendant son âme à un démon qui portait son visage : l'antitoxine en échange d'informations. La vie en échange de la mort.
Car cette histoire s'achèverait dans le sang. Dès que les gardes du corps tourneraient le dos et que Kirk se retrouverait seul avec Tiberius, il lui sauterait dessus et le tuerait. Ensuite.
Il n'y aurait pas d'« ensuite », Kirk le savait bien. Jamais il ne pourrait échapper à ce vaisseau et à son équipage. Pour une fois, il serait à court d'options. Tiberius et lui étaient nés ensemble dans deux univers séparés ; ils mourraient ensemble dans celui-là. C'était sa seule consolation.
- Tu ne m'écoutes pas, lui reprocha son double.
Au cours des dernières semaines, il avait modifié son apparence, coupant sa queue de cheval et se teignant les cheveux en gris pour ressembler davantage à Kirk, au cas où il aurait besoin de se faire passer pour lui.
- Je suis sûr que tu cherches un moyen de me tuer.
Kirk hocha la tête. Il avait fini par s'habituer à leur similitude de pensée ; ne plus être obligé de dissimuler des secrets lui facilitait la vie, au fond.
- Tu disais que Spock t'avait trahi.
Tiberius éclata de rire.
Les deux hommes étaient dans une vaste salle de détente meublée d'un bar, de synthétiseurs de nourriture, d'un vaste lit circulaire, d'un système de projection holographique et d'une chambre de torture entourée de fauteuils antigrav.
- La trahison, dit Tiberius en faisant les cent pas devant les hublots, son reflet pareil à un fantôme parmi les étoiles. C'est le prix à payer pour la grandeur, tu ne crois pas ?
- Comment veux-tu que je le sache ? répliqua Kirk.
- Ah, c'est vrai. Tu n'as aucune idée de ce qu'est la grandeur, puisque tu as gaspillé tes dons en devenant le laquais de la Fédération.
Tiberius vida d'un trait son verre et le laissa tomber à terre. Une jeune Orionne vêtue en tout et pour tout d'un bikini de cuir couleur bronze se précipita aussitôt pour le ramasser et pour essuyer les quelques gouttes de liquide répandues sur le sol.
Pendant les premiers jours de leur voyage, Tiberius avait tenté d'obliger T'Val et Janeway à le servir de cette façon. Après que la première eut réussi à lui entailler la poitrine avec une lame dissimulée dans sa main mécanique, et que la seconde lui eut sauté à la gorge, elles s'étaient toutes deux retrouvées à l'infirmerie du bord, où le HMU prenait soin d'elles. Kirk ne comprenait pas pourquoi Tiberius leur avait laissé la vie.
- Mais je savais que Spock finirait par me trahir, reprit le despote.
Kirk ne répondit pas. C'était la troisième fois qu'il entendait cette histoire, et sans la présence des doubles de La Forge et de Riker qui se tenaient derrière lui, munis de disrupteurs, ç'aurait été la dernière.
- Aussi m'étais-je préparé à son attaque, déclara Tiberius.
- Ben voyons ! C'est pour ça que ta propre Alliance s'est retournée contre toi !
L'Empereur éclata à nouveau de rire.
- James, James. Personne d'autre que toi n'oserait me parler sur ce ton.
Kirk haussa les épaules.
- Je t'ai dit où est la base des classe Fesarius. Tu pourrais me tuer.
Tiberius secoua la tête.
- C'est ce que j'ai fait à Balok quand il a fini par craquer après des mois de torture. Je lui devais bien de mettre un terme à ses souffrances : je sais me montrer magnanime avec ceux qui reconnaissent ma puissance.
« Puis j'ai découvert qu'il m'avait menti, et la Première Fédération en a profité pour se retirer du quadrant. Il ne sera pas dit que je ne tirerai pas la leçon de mes rares erreurs. Donc, je te tuerai quand j'aurai posé le pied dans un classe Fesarius. À condition, évidemment, que tu ne m'aies pas tué le premier.
Ils savaient tous deux comment ça devait finir. Mais pour le moment, Tiberius était trop occupé à revivre le passé pour se soucier de l'avenir.
- Spock fut mon intendant pendant dix ans. Mon erreur a été de croire que sa logique égalait la mienne. Mais il a préféré abandonner l'ordre et la sécurité de mon empire pour se retourner contre moi. Son erreur a été de ne pas vouloir verser de sang.
Kirk regarda les étoiles pendant que son double continuait à radoter, expliquant comment il s'était échappé de sa prison terrienne pour fonder une alliance entre les plus grands ennemis de l'Empire : les Klingons et les Cardassiens.
Dix mois plus tard, l'Armada de l'Alliance avait affronté la Flotte Impériale sur Wolf 359 et l'avait vaincue avant de poursuivre sa route vers la Terre.
- Bien entendu, il était évident que les Klingons et les Cardassiens me trahiraient eux aussi. Mais ça me convenait parfaitement : je voulais que mes ennemis s'entre-tuent pendant que je les observerais sans me mouiller, guettant le moment de faire mon retour et de conquérir les survivants.
« Un vaisseau m'attendait. J'ai filé rejoindre mes loyaux généraux, avant de m'enfermer dans un caisson d'hibernation programmé pour un an. J'avais estimé que d'ici là, l'Alliance aurait écrasé Spock, et que ses dirigeants se seraient retournés les uns contre les autres.
Mais quelque chose avait mal tourné. Le vaisseau avait dévié de sa trajectoire, et l'année prévue s'était transformée en soixante-dix-huit ans : un nombre familier pour Kirk.
Quand un bâtiment scientifique klingon avait découvert Tiberius, l'Empire Terran n'était plus qu'un souvenir méprisé et Spock, un commandant rebelle mourant en fuite avec sa fille. Les humains et les Vulcains étaient des esclaves au service de l'Alliance.
Pendant que ce bâtiment faisait route vers Qo'noS, où Tiberius et ses généraux sortis d'hibernation devaient être jugés pour crimes de guerre, une historienne avait succombé au charme de l'ancien Empereur et l'avait aidé à prendre le contrôle du vaisseau. Trop naïve ou trop romantique, elle pensait faire revivre une époque où c'étaient les individus et non les institutions qui écrivaient l'histoire.
- Bien entendu, après tout ce qu'elle avait fait pour moi, j'ai eu à cour de lui assurer une mort rapide. Pas comme celle de son capitaine.
Kirk bâilla.
- Je t'ennuie, peut-être ? susurra son double.
- Comme d'habitude.
Il regretta aussitôt sa réponse.
Tiberius fit signe à l'Orionne de s'approcher. Dès qu'elle fut à sa portée, il la frappa si fort qu'elle vola deux mètres en arrière.
Kirk chargea sans réfléchir, et fut stoppé net dans son élan par une double décharge de disrupteur. À plat ventre sur le sol, il regretta que les armes de Riker et de La Forge aient été réglées seulement pour l'étourdir. Il avait tellement hâte d'en finir. De pouvoir enfin se reposer.
Tiberius baissa un regard méprisant vers son double.
- Tu es si prévisible, James. Pas étonnant que tu n'aies jamais réussi dans la vie.
Puis, sans quitter Kirk des yeux, il se pencha et saisit la jeune Orionne par les cheveux.
- Maintenant, regarde. Je suis certain que tu vas apprécier le spectacle autant que moi, dit-il en entraînant la malheureuse vers la chambre de torture.
Kirk voulut tendre une main pour le retenir, mais il était trop faible.
Alors la voix de l'intendant Jean-Luc Picard sortit du combadge que Tiberius portait autour du cou.
- Empereur, nous approchons des coordonnées fournies par Kirk. Nos senseurs confirment la présence d'un astéroïde.
- Quand arriverons-nous ?
- Dans dix minutes, vitesse de distorsion maximale.
- Préparez une navette, ordonna Tiberius. (Il se tourna vers son double.) Es-tu prêt à observer les conséquences de ta trahison ?
Kirk sentit renaître son espoir. Le despote allait l'emmener sur la base de la Première Fédération. Ce serait un endroit très approprié pour leur mort à tous les deux.
Aussi, malgré la douleur dans le dos, il se releva très dignement et suivit Tiberius jusqu'au hangar.
Plus qu'une heure à le supporter, se promit-il.
Que pouvait-il bien se produire en l'espace d'une heure ?

CHAPITRE VI

- Vous êtes certain que c'est une base de la Première Fédération ? demanda Jean-Luc Picard, assis sur son fauteuil de commandement, sur la passerelle de l'Entreprise.
- Absolument, répondit le Vulcain, placé à sa gauche, son regard sombre et indéchiffrable fixé sur l'écran principal.
Il désigna l'image agrandie d'un astéroïde oblong, dont l'axe le plus large mesurait onze cents kilomètres et le plus petit sept cents. Dans un coin, à l'intérieur d'une fenêtre, se déplaçait le point lumineux qui représentait l'Entreprise « miroir », environ une demi-année-lumière devant le vaisseau de Picard. S'il maintenait sa vitesse actuelle, il atteindrait la base dans dix minutes.
Dans des conditions d'éclairage normales, l'Entreprise n'aurait même pas projeté une ombre, ni pu être détecté par une forme connue de distorsion radiale ou gravimétrique. C'était à cause de la technologie de Tantalus, avait déclaré Spock sans fournir d'explication plus détaillée. La même qui avait servi à fabriquer l'objet transmis par Kirk, qui leur permettait de suivre l'Entreprise miroir.
- Mais pourquoi ? demanda Picard. Si Jim sait que nous le suivons, pourquoi emmène-t-il Tiberius au bon endroit ? Pourquoi ne pas lui avoir donné de fausses coordonnées ?
- Je vous assure que les actes du capitaine sont parfaitement logiques. Comme il ne pouvait pas être certain que nous le suivrions, il a choisi une destination qui lui donnerait l'avantage. Contrairement à lui, son double ne connaît pas cette base.
Picard savait que Kirk était à l'origine du contact avec la Première Fédération. Sa réponse peu orthodoxe au test de Balok - une réponse que les historiens de Starfleet avaient baptisée la Manouvre Corbomite - était enseignée à tous les cadets de première année pendant leur cours d'introduction à l'Exopsychologie.
- Et vous ? demanda le capitaine.
- J'y suis déjà allé, révéla Spock.
- Que trouverons-nous là-bas ? demanda Riker, assis à la droite de Picard.
- Si nous avons de la chance, rien.
- Et dans le cas contraire ?
- Les meilleures estimations de Starfleet suggèrent que la Première Fédération est née dans le halo galactique de l'univers-miroir, à un endroit où la distance qui sépare les étoiles est de plusieurs degrés supérieure à celle de notre dimension. Ses ingénieurs ont dû développer une technologie très différente de la nôtre.
- Différente en quoi ?
- Je l'ignore, avoua Spock. Au terme de plusieurs échanges diplomatiques, dont deux eurent lieu sur la base où nous nous rendons, les représentants de la Première Fédération ont décidé que nous n'étions pas parvenus à un stade de civilisation assez avancé pour un contact total.
- La Prime Directive, dit Picard.
- Précisément. Ils en ont aussi une version.
- À quoi ressemble leur base ?
- À un de nos spatioports, mais à une échelle bien supérieure. L'astéroïde fut éjecté de son système solaire originel il y a des millénaires, et il est désormais à quarante-trois années-lumière de l'étoile la plus proche. La Première Fédération l'a choisi parce qu'il est virtuellement indétectable. Des machines autofabricantes ont évidé son noyau et utilisé la matière première ainsi récupérée pour construire des quartiers d'habitation, des usines et une flotte de vaisseaux de classe Fesarius.
- Une flotte ? s'étrangla Picard. Combien, exactement ?
Le Fesarius de Balok mesurait plus d'un kilomètre et demi de diamètre ; il était plus rapide et considérablement plus puissant que les derniers classe Souverain de Starfleet.
- Dix-sept lors de mon passage le plus récent, mais il y avait de la place pour cinquante et un, répondit Spock. La Première Fédération affectionnait les nombres premiers.
- Est-il vraisemblable ou même possible que ces vaisseaux soient toujours là ?
- J'évalue cette probabilité à quatre-vingt-douze virgule cinq pour cent.
Picard fixa, le petit point lumineux et frémit en songeant à la menace qu'il représentait.
- Et Tiberius est sur le point de s'emparer de cette technologie.
- Je n'irais pas jusque-là, le détrompa Spock. Il y a quatre-vingt-huit virgule deux chances sur cent que le capitaine Kirk le tue à leur arrivée sur la base.
- Enfin une bonne nouvelle, se réjouit Riker.
- Et quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent pour qu'il meure avec lui, continua le Vulcain, imperturbable.
- Nous ferons tout ce qui sera en notre pouvoir pour empêcher que ça ne se produise, affirma Picard.
- Capitaine, annonça Data depuis sa console, l'Entreprise bis ralentit.
- Faites de même, ordonna Picard, et restez dans son sillage.
Le seul avantage du Masque de Tantalus, c'est qu'il fonctionnait dans les deux sens : pendant qu'il était opérationnel, les occupants du vaisseau dissimulé avaient du mal à détecter ce qui se passait à l'extérieur.
Spock, La Forge et Scotty avaient analysé le signal transmis par Kirk et conclu que Tiberius serait incapable de repérer leurs poursuivants s'ils étaient à plus d'un quart d'année-lumière, et surtout s'ils demeuraient dans la zone de disruption subspatiale que la plupart des vaisseaux génèrent sur leur passage. Mais dès l'instant où Tiberius désactiverait le Masque de Tantalus, toutes les alarmes de l'Entreprise miroir se déclencheraient.
- Notre cible pénètre dans l'orbite standard de l'astéroïde, rapporta Data.
- Tous aux stations de bataille ! ordonna Picard. (Il se tourna vers son officier de la sécurité.) Faites comme pendant les simulations, monsieur Sloane : éliminez ses boucliers pour que nos téléporteurs puissent ramener Kirk à bord. Puis attaquez-vous à ses moteurs de distorsion.
À quarante-trois années-lumière du système solaire le plus proche, un vaisseau livré à ses seuls moteurs à impulsion aurait aussi bien pu être perdu dans le Quadrant Delta en compagnie du véritable Voyager.
- Nous devons aussi empêcher Tiberius de mettre la main sur les classe Fesarius de la base, intervint Riker.
Picard n'avait pas oublié.
- Will, Data et vous allez chacun prendre une équipe et vous rendre sur la base pour parer à toute téléportation depuis l'Entreprise miroir. Monsieur Spock, je m'en remets à vous pour les guider d'après vos souvenirs.
Le Vulcain se leva.
- Je partirai avec l'équipe du commander Data.
Picard lui adressa un sourire d'excuse.
- Vous communiquerez plus facilement avec les deux équipes en restant sur la passerelle. Nous allons vous faire préparer la console scientifique auxiliaire. (Puis, voyant que Spock semblait sur le point de protester :) Nous tirerons Jim de là !
Pendant que le lieutenant Karo prenait la place de Data, l'androïde se dirigea en compagnie de Riker vers un des deux turboascenseurs qui desservaient la passerelle.
Alors l'Entreprise miroir baissa son Masque de Tantalus.
Quelques secondes plus tard, des alarmes se déclenchèrent tandis que les senseurs du vaisseau de Picard détectaient les premières torpilles quantiques.
- Manouvre d'évasion ! ordonna calmement le capitaine.
Les générateurs de champ d'intégrité structurelle gémirent tandis que le bâtiment massif infléchissait soudain sa trajectoire. Le temps que les correcteurs d'inertie réagissent, Picard dut agripper les accoudoirs de son siège pour ne pas être projeté sur le pont.
Des explosions jumelles ébranlèrent les boucliers avant de l'Entreprise. Mais celui-ci conserva son cap. Si Tiberius prenait le contrôle de la base, l'avenir de deux univers serait menacé. Pour empêcher que cette menace ne se réalise, Picard était prêt à tout sacrifier, y compris la vie de James T. Kirk.

CHAPITRE VII

La navette de type 7 sortit de son hangar au moment où un tir de phaseur illuminait les boucliers de l'Entreprise miroir.
À l'intérieur du cockpit exigu, Tiberius pilotait tandis que Kirk se débattait en vain contre les cordes à induction qui le retenaient sur le siège passager.
- Tu es si prévisible, soupira le despote en maniant les commandes d'une main experte. Je savais que ta parole ne valait rien.
- Je ne comprends pas de quoi tu parles.
Dehors, les champs de force protecteurs s'activaient, se superposaient et s'éteignaient selon un cycle aléatoire pour permettre à la petite navette de s'échapper.
- Je n'ai pas besoin de consulter les senseurs pour savoir que c'est l'Entreprise qui nous tire dessus. Tu m'as trahi, tout comme Spock.
- Picard a reçu l'ordre de te retrouver, avec ou sans mon aide, objecta Kirk. Tu ne t'attendais pas à ce qu'il échoue ?
Tiberius pianota sur sa console ; il sembla à Kirk qu'un voile épais s'abattait sur la baie vitrée avant, oblitérant les rayons des phaseurs et la lumière des étoiles. Dès qu'elle eut laissé les boucliers de l'Entreprise miroir derrière elle, la navette fila tout droit vers la base de la Première Fédération.
- Tu as activé le Masque de Tantalus, devina Kirk.
- Bien entendu. Contrairement au rayon téléporteur qui aurait pu nous emmener beaucoup plus vite à destination, il ne laisse aucune trace détectable. Et ne compte pas sur ton mouchard pour permettre à tes amis de nous repérer : je l'ai neutralisé, ricana Tiberius.
- Quel mouchard ? demanda Kirk sur un ton innocent.
Son double secoua la tête.
- Le mouchard que je t'ai laissé dérober sur ma base terrienne et activer quand nous avons quitté Qo'noS, de façon à pouvoir tester mon nouveau classe Fesarius contre un vaisseau de la Fédération.
Kirk ne répondit pas.
Une fois de plus, Tiberius l'avait devancé. Mais il savait qu'il existait un seul moyen pour que la navette pénètre dans la base. Or, si Picard était arrivé jusque-là, Spock devait être à son bord. Et il saurait que faire.
- Capitaine Picard, s'exclama Sloane à la station de sécurité, la navette vient de disparaître !
- Elle utilise le Masque de Tantalus, confirma Spock.
La passerelle vibra tandis que l'Entreprise encaissait un nouveau tir de phaseur en provenance de son double.
- Le mouchard de Kirk est-il toujours a bord du vaisseau, ou s'est-il déplacé dans la navette ? interrogea Picard.
- Il a cessé de transmettre voilà cinquante-deux secondes, répondit Spock. Juste avant le décollage de la navette.
- Ingénierie à passerelle ! dit la voix tendue de Geordi La Forge. Nos adversaires concentrent leurs tirs sur les limites critiques de nos boucliers, juste au-dessus des nacelles.
- Ils ont eu tout le temps nécessaire pour étudier les points faibles de l'Entreprise, grogna Picard, les dents serrées.
Huit mois auparavant, son vaisseau avait été capturé par des espions klingons et cardassiens, qui l'avaient emmené jusqu'à un complexe secret dissimulé par les tempêtes de plasma de la Discontinuité Goldin. Là, on l'avait placé au centre d'une mystérieuse structure en construction, dont tout le monde avait pensé qu'il s'agissait d'un téléporteur destiné à l'envoyer dans l'univers-miroir.
Tout le monde, à l'exception de Montgomery Scott, qui s'était échiné à répéter qu'aucun téléporteur ne pouvait déplacer une masse aussi importante que celle d'un vaisseau stellaire.
De fait, quand la machine avait été activée, seules des parties de l'Entreprise avaient disparu : des noyaux informatiques cruciaux, des consoles opérationnelles et même le fauteuil de commandement de Picard.
Pourtant, les spécialistes de Starfleet s'étaient obstinés à croire que Kirk était intervenu juste à temps pour empêcher le transfert du vaisseau grâce à une technologie encore inconnue de la Fédération.
- Cette machine était un duplicateur ! avait énergiquement protesté Scotty. Pourquoi dérober un seul vaisseau quand on peut reconstituer une flotte entière ?
Selon ses calculs, avait-il expliqué à Picard et à La Forge sur Qo'noS, considérant l'énergie plasmique disponible dans la Discontinuité Goldin, Tiberius aurait pu reproduire un classe Souverain tous les huit jours et demi.
Bien entendu, tous les composants de l'Entreprise ne pouvaient pas être dupliqués : voilà pourquoi des rayons téléporteurs focalisés avec précision avaient transporté dans l'univers-miroir certaines pièces d'équipement critiques.
- Monsieur Scott, avait dit Picard, Tiberius a également volé mon fauteuil !
- D'un point de vue pratique, je vous accorde que ça n'a pas de sens. Mais c'était peut-être un geste symbolique.
Plus tard, les Klingons avaient identifié un second Entreprise en orbite autour de Qo'noS, et Picard s'était résolu à accepter la théorie de M. Scott. Ce qui ne lui expliquait toujours pas pourquoi son fauteuil avait disparu. Si Tiberius avait dérobé celui de Kirk, il aurait pu comprendre.
À moins, avait-il songé, qu'il ne le destine à quelqu'un d'autre.
À présent, les explosions d'un tir de barrage soutenu résonnaient sur la passerelle de l'Entreprise.
- Boucliers à soixante-trois pour cent, annonça Sloane.
- Et eux, qu'ont-ils encaissés comme dégâts ? demanda Picard.
- Leurs signatures énergétiques sont indétectables par la technologie de Starfleet. Je suppose que le double de l'Entreprise est équipé d'un système défensif totalement différent du nôtre, répondit Spock.
- Basé sur la technologie de Tantalus ?
- Je l'ignore pour le moment.
Soudain, une lumière aveuglante explosa sur l'écran principal, et deux consoles de soutien biologiques furent court-circuitées dans une pluie d'étincelles.
- Qu'est-ce que c'était ? demanda Picard.
- Un genre d'impulsion énergétique, avança Sloane.
- Capitaine Picard ! intervint La Forge. Deux de nos systèmes auxiliaires de contention d'antimatière viennent de griller.
Les jointures de Picard blanchirent sur les accoudoirs de son fauteuil. Je suis en train de me faire battre par une copie de mon vaisseau !
- Picard à Riker, appela-t-il. Où en êtes-vous ?
- Les deux équipes sont prêtes à partir, répondit la voix de son second. Mais nous ne pouvons pas nous téléporter à l'intérieur de l'astéroïde : nos senseurs indiquent qu'il est bourré de matière dégénérée bloquant toutes les transmissions subspatiales.
Picard se tourna vers Spock.
- Comment allons-nous rentrer ?
Le Vulcain haussa un sourcil.
- D'après mes souvenirs, il n'existe qu'une seule ouverture susceptible de laisser passer un vaisseau. Elle est décalée de trois degrés par rapport à l'axe central de l'astéroïde, et se situe au fond d'un large cratère. Mais elle débouche sur un passage incurvé, de sorte qu'il ne sera sans doute pas possible de se téléporter par là.
- Bien compris. Retrait à la vitesse de distorsion quatre, ordonna Picard au lieutenant Ilydia Maran, la seule Trill du bord.
Une seconde plus tard, l'image de l'astéroïde rétrécit à toute vitesse sur l'écran.
- Ils ne font pas mine de nous poursuivre.
- Ralentissez en vitesse d'impulsion et conservez le cap.
- Aussi difficile qu'il soit d'affronter l'Entreprise miroir, intervint Spock, il sera presque impossible de vaincre un classe Fesarius. S'il en reste dans la base.
- Ne craignez rien. Je n'abandonne pas Jim, je change seulement de tactique, le rassura Picard.
- La peur est illogique.
- Pas dans ce cas-là.
Pourtant, en ce qui concernait le capitaine de l'Entreprise, la bataille était loin d'être terminée.

CHAPITRE VIII

La navette se posa à la surface de l'astéroïde.
Tiberius coupa les moteurs et éteignit le système de soutien biologique. D'ici deux heures, la température intérieure serait tombée à moins deux cents degrés Celsius. Quels que soient les plans du despote, il n'avait pas l'intention de revenir là.
Tiberius enfila une combinaison environnementale et, son casque sous le bras, toisa Kirk toujours solidement ligoté sur le siège passager.
- Comprends-tu ce qui va se passer à présent ?
La vérité frappa Kirk comme un coup de couteau en plein cour. Malgré la pénombre qui régnait autour d'eux, son double dut le lire dans ses yeux, car il déclara :
- C'est exact. Tu vas mourir, et cette navette sera ton tombeau. Si ça peut te consoler, la température de l'espace rendra ta chair aussi dure que de la pierre. Ton corps ne se décomposera pas, mais se transformera en une statue qui commémorera ma plus grande victoire.
Kirk tira sur ses liens.
- Jamais !
Tiberius ne répondit pas. Il se contenta de sourire ; puis il mit son casque, le verrouilla et activa le système de soutien biologique de sa combinaison. Enfin, il se détourna et se dirigea vers le sas d'accès situé à l'arrière.
- Non ! cria Kirk.
Les choses n'étaient pas censées se passer ainsi. Tiberius avait dit qu'il l'emmènerait à l'intérieur de la base, là où Kirk aurait une chance de l'attaquer et de le détruire. Mais il avait menti. D'une certaine façon, il était aussi prévisible qu'il l'accusait de l'être.
Kirk poussa un cri inarticulé, comme une proie qui sent les crocs du prédateur se refermer sur sa gorge.
Dans le reflet du hublot, il vit Tiberius tendre la main vers un panneau de contrôle. Les lumières s'éteignirent, et Kirk sentit sous ses pieds la vibration d'un circuit qui se mettait en marche : celui qui commandait l'ouverture du sas.
Il retint son souffle.
L'Entreprise avait fait demi-tour et filait vers l'astéroïde. Soudain, il ralentit, passant de la vitesse de distorsion six à un dans le bourdonnement de ses compensateurs Heisenberg.
- Hangar numéro un. Le Tombaugh vient de décoller, annonça la voix de La Forge par les haut-parleurs.
- Hangar numéro deux. Le Lowell aussi, ajouta Montgomery Scott.
- Repassez en vitesse de distorsion six, ordonna Picard.
De nouveau, l'Entreprise accéléra. Derrière lui, protégées par les hautes parois d'un cratère de deux kilomètres de diamètre, deux navettes piquèrent du nez et s'engouffrèrent dans une ouverture invisible quand on se trouvait sur l'astéroïde.
Le cratère n'était pas à l'endroit indiqué par Spock. Depuis le dernier passage du Vulcain, l'axe de rotation de l'astéroïde semblait avoir changé. Cela signifiait peut-être que la Première Fédération avait évacué tout son équipement, y compris les correcteurs d'inertie et les vaisseaux invincibles que convoitait Tiberius.
Au moins Picard l'espérait-il.
Dans le doute, il avait préféré envoyer deux équipes pour accueillir le despote. Data n'avait jamais entendu parler d'une tentative visant à téléporter simultanément deux navettes et leur équipage à partir d'un vaisseau en vitesse de distorsion, mais il n'avait jamais entendu parler non plus d'une raison pour que ça ne fonctionne pas.
Comme Picard laissait rarement l'impossible lui barrer le chemin, ils avaient tenté la manouvre. et réussi. Quoi que Tiberius espère découvrir à l'intérieur de la base, il y trouverait également deux équipes de Starfleet armées jusqu'aux dents.
- L'Entreprise miroir vient de changer d'orbite, annonça Sloane. Il se dirige vers le cratère.
- Il a repéré les navettes, grommela Picard. Préparez les phaseurs et les torpilles quantiques.
Will et Data ne parviendraient à arrêter Tiberius que si le capitaine maîtrisait le double de l'Entreprise. Picard ignorait qui était le commandant du second vaisseau, mais il avait comme un pressentiment. Après tout, Tiberius n'avait-il pas dérobé son fauteuil ?
Pendant que Kirk affrontait son double à la surface de l'astéroïde, Picard se prépara à combattre le sien dans l'espace.
Kirk le savait : à l'instant où le sas ouvrirait, il devrait exhaler à fond pour ne pas que ses poumons explosent sous l'effet de la décompression. Mais un peu d'oxygène demeurerait dans son sang.
Ça lui ferait gagner seulement quelques secondes. Mais à l'instant où il avait pris ce qui serait peut-être son dernier souffle, un plan s'était formé dans son esprit.
Depuis que Tiberius avait coupé les générateurs de la navette, les cordes à induction qui le retenaient étaient alimentées en énergie par les batteries à fusion. dont l'interrupteur était au centre du tableau de bord. Kirk était certain de pouvoir l'atteindre avec sa botte.
Une fois libre, il n'aurait plus qu'à refermer le sas et repressuriser la cabine. Ça ne devrait pas lui prendre plus d'une minute, et il était capable de retenir sa respiration pendant au moins le double.
Kirk tendit l'oreille, guettant le souffle qui annoncerait l'ouverture du sas. Au lieu de cela, un bourdonnement résonna, et une vive lumière bleue envahit la navette. Puis le silence et l'obscurité revinrent.
Kirk se tordit le cou pour regarder par-dessus son épaule. Tiberius avait disparu.
Il n'existait qu'une seule explication possible : un plot de téléportation à l'arrière de la navette. Alors, Kirk comprit le plan de son double. Pendant que Picard le chercherait dans cet univers, Tiberius gagnerait le centre de la base dans sa propre dimension, avant de se téléporter dans l'autre sens.
C'était la stratégie que T'Val avait employée pour esquiver l'Alliance sur la lune, juste après avoir enlevé Kirk. Mais cette fois, il veillerait à ce que ça ne fonctionne pas.
Kirk s'agita sur son siège, lança sa jambe et abattit le talon de sa botte sur le tableau de bord. À la deuxième tentative, il atteignit son but.
Les cordes à induction se détendirent, redevenues de simples fibres de carbone, et il flotta à l'intérieur de la cabine plongée dans une obscurité presque totale. Il estima la gravité naturelle de l'astéroïde à un vingt-cinquième du niveau terrestre, ce qui n'allait pas lui faciliter la tâche.
S'agrippant d'une main au tableau de bord pour ne pas dériver trop loin, il effleura la console à la recherche des commandes mécaniques du générateur principal, celles que le pilote utilisait en cas de panne de l'ordinateur. Un instant avant de les activer, il se demanda ce qu'il aurait fait à la place de Tiberius. Alors il écarta sa main, certain que le générateur était piégé et qu'il exploserait au redémarrage.
Kirk réactiva les batteries à fusion, et la gravité revint à la normale. D'un pas rapide, il se dirigea vers le plot de téléportation que son double avait utilisé.
Deux panneaux gisaient non loin de là : le premier révéla un compartiment vide, dans le plancher ; l'autre, la cavité murale où étaient rangées les combinaisons environnementales. Avant d'en enfiler une, Kirk chercha et découvrit un tricordeur, grâce auquel il vérifia qu'elle n'avait pas été délibérément endommagée.
Puis il étudia le panneau de commande du plot et le régla pour qu'il reproduise son transfert précédent. La navette se dématérialisa autour de lui.
Il se prépara à atterrir sur l'astéroïde de l'univers-miroir où aucun champ de gravité artificielle ne le clouerait au sol.
La lumière du téléporteur se dissipa et Kirk se retrouva dans une obscurité que perçaient à peine les lointaines étoiles de la Voie lactée. Il attendit que ses pieds entrent en contact avec une surface solide.
En vain.
Baissant les yeux, il vit qu'il n'y avait rien au-dessous de lui. Au même moment, son oreille interne l'informa qu'il commençait à dériver en gravité zéro. Il consulta son tricordeur : d'après la signature quantique d'une molécule de gaz errante, il était bien dans l'univers-miroir. Mais l'astéroïde avait disparu.
Kirk était perdu dans l'espace interstellaire, à quarante-trois années-lumière de l'étoile la plus proche.
Il lui sembla presque entendre Tiberius éclater de rire.
L'Entreprise miroir modifia sa trajectoire pour faire face à son adversaire. La première volée de torpilles quantiques fusa quelques instants plus tard.
- Lieutenant Maran, maintenez le cap, ordonna Picard. Batteries de phaseurs, visez les torpilles et feu à volonté !
Il sentit la passerelle vibrer lorsque les projectiles explosèrent contre les boucliers avant de son vaisseau.
- Ils continuent à viser les nacelles, capitaine, annonça La Forge. Encore une minute et ils passeront au travers de nos défenses !
Picard voyait bien à quoi jouait son adversaire. Mais il savait que la première mission du commandant ennemi devait être d'arrêter le Tombaugh et le Lowell, et il entendait inverser ses priorités.
- Monsieur La Forge, la prochaine fois que leurs torpilles nous atteindront, tenez-vous prêt à déclencher l'évacuation d'antimatière.
- Impact dans cinq secondes, annonça Sloane. Quatre. Trois. Deux. Un.
- Maintenant !
À l'instant où les torpilles s'écrasèrent contre les boucliers avant de l'Entreprise, les phaseurs de son double lâchèrent un tir de barrage dévastateur sur ses nacelles.
Au même moment, Geordi La Forge déclencha l'évacuation de dix pour cent des réserves d'antimatière du vaisseau. Le nuage de gaz antiprotonique se répandit très vite dans le vide de l'espace, s'échappant des nacelles et allant se masser contre le bouclier de poupe.
Trois secondes plus tard, chaque plot de téléportation éjecta à l'intérieur de ce nuage une nuée de pulvérisateurs remplis d'oxygène médical ou de nitrogène. La réaction instantanée entre la matière des pulvérisateurs, leur contenu sous haute pression et l'antimatière produisit le même effet que de mettre le feu à de l'hydrazine gazeuse dans une bouteille incassable.
Le volume contenu dans des boucliers de l'Entreprise fut illuminé par une explosion de plasma qui le changea en nova ovoïde. Les occupants de la passerelle durent se boucher les oreilles pour ne pas être assourdis.
La Forge attendit un peu avant de couper les moteurs de distorsion et le réacteur ; puis il ouvrit le sas du noyau et entama un compte à rebours d'éjection de trois minutes.
Au même moment, le lieutenant commander Sloane prit une inspiration et baissa les boucliers, tandis que le lieutenant Maran éteignait à contrecour les systèmes autostabilisants.
L'Entreprise émergea d'une boule de feu gazeuse en traînant derrière lui un sillage de plasma lumineux. Puis il commença une lente rotation sur lui-même. Avec sa coque noircie et ses lumières clignotantes, le vaisseau semblait sur le point de perdre totalement sa capacité de distorsion. Si ce n'était pas déjà fait.
Picard pianota sur l'accoudoir de son fauteuil et attendit. Si le commandant de l'Entreprise miroir avait été son propre maître, nul doute qu'il les aurait pulvérisés ou sommés de se rendre. Seulement, il servait Tiberius.
- Ils nous scannent ! rapporta Sloane. (Puis, soudain :) Ça y est, ils se dirigent de nouveau vers le cratère !
Tout l'équipage de la passerelle applaudit.
- Un coup de bluff admirable, commenta Spock.
- Merci.
Mais Picard savait que la partie était loin d'être terminée.

CHAPITRE IX

Kirk n'avait pas besoin de Spock pour lui dire que la panique serait illogique et augmenterait sa consommation d'air. Aussi se força-t-il à se détendre pour examiner les options dont il disposait.
L'astéroïde n'était pas là, et Tiberius non plus. Son tricordeur confirmant que ses coordonnées d'arrivée dans l'univers-miroir étaient bien celles utilisées par son double quelques minutes auparavant, Kirk devait en conclure que Tiberius était déjà retourné à leur point de départ. Mais comment ?
Le despote ignorait où son double l'emmènerait ; il n'avait donc pas pu s'arranger pour qu'un vaisseau l'attende dans le coin. Donc, il avait dû emmener son propre moyen de transport. Kirk repensa au compartiment vide dans le plancher de la navette.
- Un téléportateur portable ? dit-il à voix haute.
Dans sa dimension, les Borg fabriquaient déjà de tels modules. Et comme la technologie de l'univers-miroir semblait beaucoup plus avancée.
Il activa son tricordeur et lui fit effectuer un balayage.
L'appareil lui indiqua la présence de signaux vitaux humains distants de deux kilomètres virgule trois, et se déplaçant à la vitesse relative de vingt-deux kilomètres heure. Tiberius ! Le pouls de Kirk s'accéléra.
Il avait une seconde chance.
Après avoir téléchargé les données fournies par le tricordeur dans le système de déplacement de sa combinaison, Kirk programma une trajectoire d'interception. Il devait absolument rejoindre son double avant que celui-ci n'active son téléporteur. Sinon, il continuerait à dériver dans l'espace pendant un milliard d'années avant d'approcher d'une planète.
Un sort qu'il pouvait accepter à une seule condition : que Tiberius l'accompagne.
- Interception dans trente secondes, annonça une voix synthétique.
Kirk leva les yeux de l'écran de contrôle incrusté dans son casque pour chercher son double du regard. Là ! Devant lui, il aperçut une ombre qui masquait une poignée d'étoiles, et qui devint rapidement la silhouette de Tiberius.
Puis le despote se retourna. Il avait dû régler une alarme de proximité, songea Kirk en le voyant ajuster les propulseurs de sa combinaison pour modifier sa trajectoire.
Tiberius tenait un gros objet rectangulaire.
- Interception dans quinze secondes.
Kirk reprit le contrôle manuel de ses propulseurs au moment où une série de diodes jaunes s'allumaient à la surface de l'objet. Une lentille circulaire émit une lueur bleue qu'il connaissait bien.
Si Tiberius parvenait à se téléporter avant qu'il le rejoigne, son module resterait en arrière. Mais vu sa taille, il ne contenait sans doute pas assez d'énergie pour deux transferts. Autrement dit, Kirk n'avait pas le choix.
Il poussa ses propulseurs à fond. La secousse qu'ils lui imprimèrent le fit légèrement dévier de sa trajectoire, et il crut qu'il allait passer à côté de son double sans réussir à le toucher.
Puis sa main gauche se referma sur le bord du module, et dans son élan, il manqua de peu l'arracher à Tiberius.
Les deux hommes se dévisagèrent un instant tandis qu'ils décrivaient un cercle autour du centre de gravité du téléporteur. Le despote tendit un bras vers la lentille, et Kirk l'imita : si le rayon se verrouillait sur l'un d'eux, il se propagerait à tout son corps et le renverrait dans l'univers de Kirk.
Sentant ses doigts glisser, le capitaine craignit de lâcher prise. Alors, il réduisit la poussée de ses propulseurs pour briser le fragile équilibre qui le liait à Tiberius. Une manouvre risquée mais qui porta ses fruits, puisque son double dut renoncer à atteindre la lentille pour agripper le téléporteur des deux mains.
Leur axe de rotation se modifia et Kirk ne parvint pas à s'accrocher. Tiberius et le module s'éloignèrent de lui à toute vitesse, comme s'il tombait dans un puits sans fond.
Mais la brusque diminution de masse avait modifié le mouvement du téléporteur, et le despote lâcha prise à son tour. Kirk vit son seul espoir de regagner son univers partir en vrille jusqu'à n'être plus qu'un point bleu clignotant sur fond de ténèbres.
Il voulut utiliser son tricordeur pour verrouiller les coordonnées du module et les télécharger dans sa combinaison, afin de répéter la manouvre qui lui avait permis de rejoindre son double. Mais quand il porta la main à sa ceinture, il ne rencontra que du vide.
Kirk baissa les yeux pour constater l'évidence et perdit le téléporteur de vue.
En revanche, il distinguait encore la silhouette de Tiberius, qui avait poussé ses propulseurs à fond.
Que pouvait-il faire d'autre que se diriger vers son double ?
Dès que le vaisseau ennemi eut plongé dans le cratère pour donner la chasse au Tombaugh et au Lowell, Picard ordonna d'annuler l'éjection du noyau de distorsion.
- Lieutenant Maran, rétablissez tous les systèmes fonctionnels et programmez une trajectoire d'approche.
Quelques minutes après son double, l'Entreprise entra dans le tunnel dont ses puissants projecteurs éclairèrent les murs de pierre mal dégrossis. La proie était devenue le chasseur.
La Première Fédération avait réussi à introduire de la matière dégénérée dans la croûte de l'astéroïde, le rendant imperméable aux senseurs. Seuls les scanners visuels permettaient à Picard de savoir ce qui les attendait plus loin. En l'occurrence, un virage abrupt après un autre.
Ils n'avaient aucun moyen d'évaluer la distance qui les séparait de l'Entreprise miroir. Si ce dernier activait son Masque de Tantalus pour se dissimuler dans une cavité, attendre leur passage et leur tirer dessus par-derrière, ils ne le repéreraient qu'après le lancement de ses premières torpilles.
- Capitaine, nos senseurs détectent des traces d'hydrazine significatives, rapporta le lieutenant Karo. Autrement dit, ils utilisent leurs propulseurs à réaction.
Picard sourit. Le lieutenant Maran, elle, n'avait dû y recourir que deux fois. Mais si l'équipage de l'Entreprise miroir était inexpérimenté, la quasi-défaite qu'ils venaient de subir contre lui en devenait encore plus humiliante.
- Cinquante kilomètres à partir de l'entrée du passage, annonça le lieutenant Maran.
- Monsieur Spock, avez-vous une idée de sa longueur ? interrogea Picard.
- La dernière fois que je suis venu ici, je me trouvais à bord d'un classe Fesarius qui l'a traversé en moins d'une minute, répondit le Vulcain.
Une fois de plus, Picard s'émerveilla de la technologie développée par la Première Fédération. Même Data n'aurait pu piloter à une vitesse pareille dans un tunnel aussi étroit et tortueux.
- Aucun signe d'un sillage d'impulsion émanant du Tombaugh ou du Lowell ?
- Pas encore, capitaine.
Cela n'avait rien d'inquiétant : les traces laissées par les deux navettes avaient dû être dispersées par le double de l'Entreprise.
Picard soupira, impatient. Il avait hâte que le tunnel prenne fin, et quand ça se produirait, il espérait se retrouver face à son adversaire plutôt qu'à toute une flotte de classe Fesarius.
- Cinquante-cinq kilomètres, annonça le lieutenant Maran.
- Capitaine, les traces d'hydrazine viennent de disparaître, ajouta le lieutenant Karo.
- Ils sont peut-être passés en impulsion, avança Picard.
Si seulement ils avaient pu retrouver les débris de l'Entreprise miroir sur les parois.
- Ça y est, intervint Sloane, je détecte le sillage de nos navettes. Aucun signe de dommage ou.
Le lieutenant n'acheva pas sa phrase, mais Picard avait déjà fait le lien entre les deux rapports. L'Entreprise miroir n'était pas encore passé dans cette section du tunnel, ce qui signifiait que.
La passerelle fut ébranlée par une violente explosion.
- Capitaine ! Ils sont derrière nous ! s'exclama Sloane.
Le chasseur était redevenu la proie.

CHAPITRE X

Kirk apercevait de nouveau le téléporteur qui tournoyait lentement sur lui-même quelques dizaines de mètres plus loin, sa lumière bleue apparaissant et disparaissant comme celle d'un phare.
Il voyait aussi la silhouette de Tiberius se découper sur les étoiles, et il savait qu'il n'avait qu'un seul moyen pour atteindre le module avant lui. Il voulut pousser ses propulseurs à fond.
Mais n'obtint qu'un cliquetis étouffé.
- Énergie motrice épuisée, annonça poliment la voix synthétique.
Une phrase qui équivalait à une sentence de mort.
Kirk vit Tiberius saisir le téléporteur.
Il allait le manquer de quelques mètres seulement. Dire qu'il aurait suffi d'une toute petite impulsion.
Une idée lui traversa l'esprit. Dangereuse et sans garantie de réussite, mais au point où il en était. Portant une main à son plastron, Kirk ouvrit la soupape d'évacuation de l'oxygène.
Une alarme de pressurisation résonna dans son casque tandis qu'une bouffée de minuscules cristaux de glace jaillissait du flanc de sa combinaison. Kirk referma la soupape et tenta de respirer, mais le système de soutien biologique n'avait pas encore eu le temps de remplir son casque. Une fine buée se forma sur sa visière.
Devant lui, l'éclat du rayon téléporteur semblait pareil au lever d'un soleil bleu. Tiberius se transforma en une créature de lumière.
Kirk tendit la main vers son double. Il n'arrivait plus à respirer ni à réfléchir, juste à dériver dans l'obscurité infinie. Sa conscience l'abandonna avant qu'il sache si ses mains s'étaient refermées sur quelque chose.
L'explosion projeta l'Entreprise vers le mur de pierre le plus proche.
- Levez les boucliers ! cria Picard pour couvrir le bruit de l'alarme de collision.
Un instant plus tard, le champ de force ventral entra en contact avec le sol du tunnel, et fit rebondir l'Entreprise vers le plafond.
- Capitaine, toutes les batteries sont prêtes à tirer, annonça Sloane.
Mais Picard refusait d'engager le combat à l'intérieur de l'astéroïde : si les parois s'effondraient sur eux, ils ne pourraient même pas émettre d'appel au secours puisque la matière dégénérée de la croûte bloquait les transmissions.
- Batteries en attente. Lieutenant Maran, continuez en vitesse maximum. Monsieur Sloane, maintenez les boucliers de poupe et baissez tous les autres.
Ilydia Maran était le troisième hôte de son symbiote et un pilote remarquable grâce à l'expérience accumulée au cours de deux vies antérieures. Picard était certain qu'elle réussirait à distancer l'Entreprise miroir.
Une nouvelle secousse ébranla la passerelle. Des torpilles à tête chercheuse ! songea Picard un instant avant que Sloane ne confirme ses soupçons. Son vaisseau zigzagua tandis que le lieutenant Maran se concentrait pour négocier les virages.
À plusieurs reprises, la coque de l'Entreprise manqua heurter les parois rocheuses. Et toutes les cinq secondes, une autre torpille venait s'écraser contre son bouclier arrière affaibli. À ce rythme-là, même s'ils perdaient du terrain, ses poursuivants ne tarderaient pas à avoir raison du vaisseau de Picard.
Kirk reprit connaissance dans des ténèbres absolues. Il tournait toujours lentement sur lui-même. Ses poumons le brûlaient un peu, mais l'air circulait de nouveau dans sa combinaison, lui permettant de respirer.
Un instant, Kirk crut qu'il avait échoué et que Tiberius s'était téléporté seul dans son univers. Mais les étoiles avaient disparu autour de lui, et il n'était pas devenu aveugle puisqu'il voyait toujours l'écran de contrôle de son casque.
Il n'y avait qu'une seule explication possible : Kirk avait rattrapé Tiberius à temps, et ils avaient tous deux regagné sa dimension. À présent, ils étaient dans le centre creux de l'astéroïde, sur la base de la Première Fédération.
Ne distinguant aucune lumière, Kirk espéra que la base avait été abandonnée. Mais il faisait si noir que son double et lui auraient pu flotter à quelques mètres d'un classe Fesarius sans s'en rendre compte.
Un éclair de lumière multicolore attira son attention, si bref qu'il se demanda si ce n'était pas une particule isolée de radiation cosmique qui venait de frapper sa rétine : une illusion d'optique à laquelle tous les voyageurs spatiaux étaient confrontés depuis les premières expéditions sur la lune.
Puis la lumière brilla de nouveau, un peu plus fort, un peu plus près. La troisième fois, Kirk réalisa que quelque chose s'approchait de lui, et que c'était la rotation de son propre corps qui lui donnait une impression de clignotement. La quatrième fois, il identifia le reflet d'un écran de contrôle sur la visière d'un casque.
Il se raidit en attendant l'impact.
Après avoir annoncé qu'ils risquaient de ne pas avoir assez d'antimatière pour regagner la base stellaire la plus proche, La Forge répéta la manouvre d'évacuation pendant que Sloane abaissait brièvement le bouclier arrière.
Le nuage antiprotonique emplit le tunnel dans le sillage de l'Entreprise et brilla quand il entra en contact avec la matière normale des parois. Il en résulta des milliards d'explosions minuscules mais spectaculaires, qui endommagèrent le mécanisme des torpilles lancées par le vaisseau ennemi et empêchèrent leur détonation.
Quand l'Entreprise miroir entra dans le nuage, ses boucliers avant compressèrent le gaz, qui réagit encore plus violemment au contact avec la pierre. Une pluie de débris pareils à des grêlons s'abattit sur le vaisseau. Il ralentit, comme si son pilote croyait avoir heurté un mur.
Devant lui, l'Entreprise filait de plus en plus vite vers l'extrémité du passage.
- Toujours pas de torpilles, annonça Sloane.
- Monsieur Spock, pouvez-vous me fournir une estimation à présent ? s'enquit Picard, satisfait du succès de sa manouvre.
- À cette vitesse, répondit le Vulcain, et d'après mes souvenirs, nous devrions atteindre l'intérieur de l'astéroïde dans trois minutes et quinze secondes au minimum, quatre minutes et dix secondes au maximum. Navré pour ce manque de précision.
Picard réprima un sourire. Ils n'avaient pas encaissé d'impact depuis plus d'une minute ; avec un peu de chance, l'Entreprise miroir avait abandonné la poursuite.
- Capitaine, dit Spock, nous entrons dans la dernière ligne droite. Nous ne sommes plus qu'à une vingtaine de kilomètres de la base.
- Dans ce cas, je suppose que nous pouvons accélérer un peu. Lieutenant Maran ?
- Oui, capitaine.
Les mains de la Trill volèrent sur sa console, et les murs devinrent flous autour d'eux.
Picard tapota nerveusement l'accoudoir de son fauteuil. Il avait hâte d'atteindre la base, car si l'Entreprise pouvait voler plus vite dans cette partie du tunnel.
L'alarme de collision se déclencha.
. Le vaisseau ennemi le pouvait aussi.
L'estomac de Picard se noua.
L'Entreprise miroir était toujours à leur poursuite, et il gagnait du terrain.

CHAPITRE XI

Kirk leva les bras pour protéger sa visière, puis ramena ses genoux contre sa poitrine afin de modifier son centre de gravité et d'accélérer sa rotation.
Tiberius le percuta sur le côté et le ceintura. Les deux hommes partirent en vrille ; Kirk dut lutter contre la nausée qui le menaçait.
Puis une main chercha à tâtons les commandes de sa combinaison. Il la saisit par le poignet tout en agrippant Tiberius de son bras libre.
Kirk sentit une brusque secousse et se retrouva face-à-face avec son double : le verrou magnétique de leurs combinaisons venait de s'enclencher. À présent, ils étaient soudés l'un à l'autre, libres d'utiliser leurs deux mains pour tenter d'endommager leurs systèmes de survie.
Tiberius voulut actionner la soupape d'évacuation d'oxygène du plastron de son double. Kirk lui écarta le bras et visa le système de fermeture de son casque. À la lueur d'appréhension qui passa dans les yeux du despote, il comprit que celui-ci avait senti l'imminence de sa propre mort.
Au moment où Kirk agrippait le premier verrou du casque de Tiberius, Tiberius agrippa le premier verrou du casque de Kirk.
- Ils sont quatre cents mètres derrière nous, annonça Sloane. Trois cents quatre-vingt-dix.
Deux consoles d'ingénierie s'illuminèrent soudain, et le vaisseau fit une embardée.
- Leurs boucliers viennent de toucher les nôtres ! Nos boucliers ne fonctionnent plus ! s'exclama Sloane.
- Distance de la base ?
- Neuf kilomètres, répondit le lieutenant Maran.
- Distance de l'autre vaisseau ?
- Deux cents mètres, et il continue à se rapprocher.
- Que tout le monde se prépare à l'impact ! Monsieur Sloane, champ d'intégrité structurelle à pleine puissance !
Le bourdonnement des générateurs résonna sur la passerelle.
- Quatre-vingt-dix mètres. Quatre-vingts. Soixante-dix. Ils veulent nous éperonner ! cria Sloane.
Picard agrippa les accoudoirs de son fauteuil. Pas question qu'il s'incline devant son adversaire, cette fois.
- Passerelle à ingénierie, appela-t-il.
L'Entreprise miroir vibra, secoué par les gaz ionisés qu'expulsaient les moteurs à impulsion de sa proie. Mais il continua à se rapprocher. Le bord de sa soucoupe n'était plus qu'à vingt mètres des nacelles du vaisseau de Picard.
Soudain, des rayons tracteurs jaillirent de l'Entreprise. L'échange rapide de gravitons coupa l'élan de son double et poussa le vaisseau de Picard en avant. Mais quelques secondes plus tard, l'Entreprise miroir activa ses propres rayons tracteurs pour neutraliser ceux de sa proie.
Les liens d'inertie entre les deux bâtiments provoquèrent une instabilité. Tels des contrepoids placés à chaque extrémité d'une perche, ils oscillèrent côte à côte.
Arrivé à cinq kilomètres de la fin du passage, l'Entreprise éteignit brusquement ses rayons tracteurs. Son double plongea vers l'avant, et le bord de sa soucoupe heurta la porte du hangar principal du vaisseau de Picard.
Le choc des deux surfaces de duranium projeta des étincelles dans le vide. Des débris vinrent s'écraser sur la passerelle de l'Entreprise miroir tandis que des flammes et de la fumée, nourries par la fuite des circuits atmosphériques et celle des conduits hydrauliques pressurisés, jaillissaient de la proue de l'Entreprise.
Son double redressa, perdant de la vitesse alors que sa coque raclait contre le sol du tunnel. Le vaisseau de Picard en profita pour accélérer une dernière fois et filer vers les ténèbres qui s'étendaient à la fin du passage.
Kirk se tortilla pour entraver les mouvements de Tiberius. Dans le même temps, il pressa du pouce le premier verrou du casque de son double.
Celui-ci écarquilla les yeux ; Kirk devina qu'il venait d'entendre le sifflement de l'air et une voix synthétique qui lui annonçait combien de secondes le système de soutien biologique de sa combinaison allait encore fonctionner.
Puis Kirk entendit son propre verrou céder, son propre casque se dépressuriser, son propre ordinateur l'informer qu'il lui restait quatre-vingt-dix secondes à vivre. Teilani, songea-t-il. Notre enfant.
Il plaça son pouce sur le second verrou.
Mais une vive lumière dissipa brusquement les ténèbres autour d'eux.
Les deux hommes cherchèrent sa source du regard et virent.
L'Entreprise sortit d'un passage circulaire, sa proue illuminée par des dizaines d'explosions : les noyaux de distorsion de ses navettes venaient d'atteindre le stade critique.
Le vaisseau de Picard freina et s'immobilisa au-dessus de l'ouverture, traînant de la fumée dans son sillage.
Quelques instants, il ressembla à une chandelle mourante. Les flammes diminuèrent et s'éteignirent tandis que les systèmes de sécurité automatisés téléportaient les noyaux endommagés, puis coupaient le flux de gaz et de fluides hydrauliques. Le feu fut étouffé par le vide, et la clarté céda de nouveau la place aux ténèbres.
Jusqu'à ce qu'un second Entreprise jaillisse du passage à son tour, toutes lumières activées. et soit enveloppé par un tir de barrage dévastateur concentré sur un point situé à mi-chemin de ses nacelles.
L'Entreprise miroir avait levé ses boucliers dès sa sortie du tunnel, mais les rayons des phaseurs ennemis le percutèrent avant que le champ de force ait atteint sa pleine puissance, pulvérisant ses défenses.
Aussitôt, le tir du vaisseau de Picard se concentra sur les nacelles elles-mêmes. Des éclairs pourpres décrivirent un arc entre les deux nacelles, et gagnèrent la cible la plus proche : le reste du bâtiment.
Les lumières de l'Entreprise miroir s'éteignirent. Trente secondes après avoir atteint la base de la Première Fédération, le double du vaisseau de Picard n'était plus qu'un mastodonte de métal impuissant, encerclé par une tempête d'étincelles longues de cinquante mètres.
La chasse était terminée.
Picard eut un soupir de soulagement.
- Monsieur Sloane, ordonna-t-il, ouvrez un canal de communication avec la passerelle de l'Entreprise miroir, et prenez-le en remorque.
Puis il réclama un balayage complet de la caverne. À l'instant où les senseurs de son vaisseau furent activés, la base de la Première Fédération revint à la vie.
L'apparition théâtrale des deux bâtiments avait ralenti la lutte de Kirk et de Tiberius, sans l'interrompre toutefois.
Tandis que les tirs de phaseurs de l'Entreprise neutralisaient les boucliers de son double, Kirk désactiva le second verrou du casque de Tiberius. Il n'avait plus qu'à lui imprimer un léger mouvement rotatoire pour l'ôter.
Des éclairs pourpres se reflétant sur sa visière, il plaça ses deux mains de chaque côté du casque du despote et vit la bouche de celui-ci se tordre en un dernier cri de haine ou de défi.
Au même moment, Tiberius acheva de déverrouiller son propre casque et fit le geste de le lui enlever. Kirk comprit qu'il allait mourir, mais pour une fois, il ne chercha pas à lutter contre son destin. Il savait pourquoi il se sacrifiait. Son double n'avait pas cette chance.
Puis une lumière encore plus intense manqua l'aveugler. Levant les yeux, il vit un anneau de spots à fusion éclairer la caverne et tout ce qui était à l'intérieur.
Alors, malgré les alarmes qui résonnaient dans son casque et le compte à rebours qui continuait à égrener les secondes, Kirk ne put s'empêcher d'éclater de rire.
Bouche bée, Picard fixait l'écran principal de l'Entreprise.
La base abritait bien des classe Fesarius. Mais combien ? Il n'aurait su le dire.
Car il n'en restait pas un seul d'intact. On aurait dit que la caverne était remplie de morceaux de coquille d'ouf. Les débris des coques sphériques qui auraient dû mesurer un kilomètre et demi de diamètre flottaient dans le chaos le plus total, et pas un seul ne représentait plus du tiers d'un vaisseau.
- Fascinant, commenta Spock.
Kirk cessa de rire et observa Tiberius en se demandant si son double se rendait compte que sa quête était condamnée depuis le début. Il vit une expression inconnue jusque-là passer sur ce visage qu'il connaissait si bien. De la peur.
Il était temps.
Il arracha le casque du despote au moment où celui-ci faisait de même avec le sien. Les deux hommes dérivèrent parmi les ruines de la Première Fédération dans une bouffée de vapeur gelée.
La dernière chose que vit Kirk fut une vive lumière.
Une lumière bleue qui se dissipa presque aussitôt, le laissant face-à-face avec une créature à la peau dorée.
- Comment vous sentez-vous ? demanda Data.
Par-dessus l'épaule de l'androïde, Kirk aperçut d'autres membres du personnel de Starfleet en combinaison environnementale.
Il s'assit sur le plot de téléportation d'une navette.
- Où est Tiberius ? grogna-t-il, avant d'être secoué par une quinte de toux qui lui laissa la gorge à vif.
Data consulta le tricordeur qu'il tenait dans sa main.
- Votre double a été téléporté à bord de la navette du commander Riker. Il a posé la même question que vous en reprenant connaissance.
Kirk fronça les sourcils.
- Alors, vous ignorez qui je suis ?
- Ne vous inquiétez pas, capitaine Kirk. Votre signature quantique confirme votre identité, en dépit des mesures prises par Tiberius pour vous ressembler le plus possible.
Kirk ne savait pas ce qui l'emportait : le soulagement d'être toujours en vie ou la déception que son double ne soit pas mort. Trop d'émotions d'un coup ; c'était sûrement pour ça qu'il tremblait de la tête aux pieds.
- J'ai vu les deux vaisseaux engager le combat, dit-il en s'efforçant de retirer ses gants.
La tête lui tournait, et il dut lutter juste pour remuer ses doigts tant il se sentait faible.
Il fronça les sourcils. Il avait combattu un Gorn à mains nues, affronté un Klingon meurtrier alors qu'une planète entière se désagrégeait autour d'eux, détruit la moitié de la planète d'origine des Borg, et une simple petite bagarre en gravité zéro le laissait dans cet état ?
- Le capitaine Picard a vaincu son double, l'informa Data.
Il fit signe à un de ses hommes de s'approcher avec un tricordeur médical.
- Je. je vais parfaitement bien, dit Kirk en claquant des dents.
- Navré de vous contredire, monsieur, mais vous êtes en état de choc.
Kirk allait protester quand le pilote appela :
- Commander Data ! Le capitaine Picard réclame notre présence immédiate.
L'androïde, qui aidait Kirk à ôter sa combinaison, tourna la tête pour demander :
- Devons-nous nous téléporter ou revenir avec la navette ?
- En fait, il veut nous envoyer en mission de récupération.
- Récupération de quoi ?
Data conduisit Kirk jusqu'à un siège passager où il se laissa tomber avec une grimace de dégoût.
- Apparemment, l'Entreprise a découvert quelque chose droit devant, expliqua le pilote.
Le cour de Kirk palpitait dans sa poitrine. Comment est-ce possible ? se demanda-t-il, furieux contre lui-même. Quand il sentit quelqu'un presser un hypospray contre son cou, il n'eut pas la force de lever le bras pour le repousser.
- Que m'avez-vous donné ? demanda-t-il d'une voix tremblante.
- Un léger sédatif, monsieur. Et un peu de tri-ox.
Déjà, Kirk sentait son cour retrouver un rythme normal. Il respirait plus facilement et ses paupières lui semblaient si lourdes.
Comme dans un rêve, il entendit le pilote demander :
- Commander Data, est-ce. bien ce que je crois ?
Kirk tenta de se concentrer sur les questions et réponses qui suivirent.
- Data à capitaine Picard.
- Je vous écoute, monsieur Data.
- S'agit-il de l'objet que nous devons récupérer ?
- Absolument. Selon le protocole de Starfleet, nous ne devons pas tenter de le téléporter, mais le transporter physiquement à notre bord.
- Bien compris.
Cette histoire de protocole rappelait vaguement quelque chose à Kirk, mais quoi ? Il se força à rouvrir les yeux et à les lever sur l'écran principal de la navette. Juste une seconde, se promit-il. Ensuite, je dormirai.
Mais quand son regard se posa sur la découverte de l'Entreprise, il se réveilla, comme si on ne lui avait jamais administré de sédatif. Même Tiberius fut relégué au second plan de ses préoccupations.
- Vous reconnaissez cet artefact, capitaine ? demanda Data.
Kirk le reconnaissait. Une vie auparavant, il avait découvert le premier, ouvrant la porte sur un mystère que Starfleet n'était jamais parvenu à résoudre.
À présent, Tiberius venait de le conduire vers une seconde énigme. Et Kirk avait l'étrange impression que celle-là l'attendait.

CHAPITRE XII

- C'est un obélisque des Préservateurs, déclara T'Serl, tandis qu'elle et son collègue ferengi faisaient le tour de la reconstruction holographique grandeur nature de l'artefact que Picard et son équipage avaient découvert dans la base de la Première Fédération, quatre semaines auparavant.
Picard en profita pour examiner la chambre d'interface du Réseau de Mémoire Alpha où il rencontrait les psychohistoriens. De la plate-forme d'observation où il se tenait, elle ressemblait à une gigantesque tour aux parois couvertes d'écrans holographiques sur lesquels défilaient des images, des chiffres, des graphiques et des textes dans des centaines de langages différents.
Picard en avait presque la tête qui tournait. Mais quoi qu'il puisse voir ici, ce n'était à rien à côté de ce que percevaient T'Serl et Lept.
Outre leur combinaison d'interface couverte d'un réseau de feed-back sensoriel pareil a des toiles d'araignée multicolores, les deux psychohistoriens portaient un inducteur audio fixé à la mâchoire, un respirateur benzite qui diffusait un nuage de vapeur parfumée à quelques centimètres de leur bouche, et une visière de projection rétinienne argentée capable de diriger plusieurs canaux d'informations visuelles vers différentes parties d'un oil individuel.
Ces instruments leur permettaient de percevoir et de manipuler toutes les données fournies par la chambre d'interface, que ce soit par la vue, le son, l'odeur, la texture physique, la taille relative ou la localisation dans l'espace.
Picard savait que les esprits capables d'effectuer une telle synthèse étaient extrêmement rares, même au sein de la population de la Fédération, qui comptait quelques billions de créatures intelligentes. Le fait que deux d'entre elles aient accepté de le recevoir aussi vite raffermissait sa conviction : il était venu au bon endroit.
Il regarda Lept caresser de sa main gantée la surface lisse de l'obélisque d'un vert argenté, comme pour suivre le tracé des veines couleur de rouille. Le vieux Ferengi, considéré comme un des plus brillants experts du marketing dans la galaxie - toujours le premier à anticiper une tendance - semblait absolument captivé par la relique.
Picard le comprenait. Chaque nouvelle découverte d'un artefact des Préservateurs pouvait contenir la clé du plus grand mystère archéologique de tous les temps.
L'original de celui-ci - officiellement catalogué sous l'appellation AP-119 - avait la même forme que tous les autres : un pentaèdre allongé aux quatre côtés triangulaires creux donnant l'impression d'une pointe de lance équipée de quatre pales. Mais chaque fois, la taille et les proportions différaient de façon subtile.
Selon les mesures prises sur site par Data et Riker, AP-119 mesurait 4,783 mètres de haut sur 2,201 mètres de large à sa base et 18,323 centimètres au sommet. Son faîteau le grandissait de 24,971 centimètres ; il se composait, pour sa moitié inférieure, d'un cube de métal, et, pour sa moitié supérieure, d'un disque placé à la verticale.
Jusque-là, aucun groupe d'étude de Starfleet n'avait pu expliquer les légères variations constatées sur les obélisques des Préservateurs, ni dire pourquoi la matière transitionnelle dont ils étaient faits conservait ses caractéristiques physiques hors de son seul contexte connu : la chaleur et la pression extrêmes régnant au cour du noyau d'une naine blanche.
Plus que le produit d'une technologie incroyablement avancée, cet obélisque était aux yeux de Picard le témoignage de l'existence d'un peuple qui avait une tout autre conception de la physique, voire une tout autre définition de la réalité.
Lept tourna la tête vers Picard.
- Quand avez-vous dit que cet enregistrement sensoriel avait été réalisé ?
- Il y a un mois.
- Et où avez-vous dit que vous aviez découvert l'obélisque ?
Picard ne put réprimer un sourire. Un Ferengi restera toujours un Ferengi.
- Je ne vous l'ai pas dit. Cette information est secrète.
T'Serl rejoignit son collègue.
- Starfleet sait-il que vous vous trouvez sur Mémoire Alpha ? demanda-t-elle abruptement.
Picard ne s'en offensa pas : la plupart des Vulcains trouvaient illogique de perdre du temps en vaines palabres.
- Je suis en permission, docteur. Mon vaisseau est immobilisé pour des réparations mineures, et.
- Donc, Starfleet ignore que vous êtes ici, coupa T'Serl.
- Plus ou moins, concéda Picard. Mais nos chefs peuvent me joindre à tout moment. Sachant que la découverte de l'obélisque a été communiquée à tous les cercles archéologiques, et que de nombreux consultants civils doivent déjà être en train de se pencher dessus, je ne pense pas commettre d'infraction en venant ici pour vous montrer cet enregistrement.
Il ne comprenait pas bien en quoi l'implication de Starfleet dans sa démarche importait aux deux psychohistoriens.
- Je m'intéresse à l'archéologie et je suis curieux, voilà tout.
- Étant donné vos autres. centres d'intérêt, pouvons-nous conclure qu'il existe selon vous un lien entre les Préservateurs et les Grands Anciens du docteur Richard Galen ? lança T'Serl.
Avec l'aide - entre autres - de Picard, le docteur Galen avait découvert que la structure génétique des humains, des Vulcains, des Klingons et des Cardassiens contenait un message codé quatre milliards d'années auparavant par la première race humanoïde intelligente ayant maîtrisé le voyage interstellaire. S'apercevant qu'elle était seule dans la galaxie, cette race y avait semé la vie. Ainsi, la plupart des créatures, dans les Quadrants Alpha et Bêta, étaient des cousines éloignées.
Cette théorie avait permis de comprendre comment des espèces différentes, telles que les humains et les Vulcains, pouvaient engendrer ensemble des enfants. Mais globalement, elle avait soulevé plus de questions qu'elle n'avait apporté de réponses.
La plus importante : les Grands Anciens de Galen ne faisaient-ils qu'un avec les Préservateurs ?
- J'ignore s'il existe un lien, répondit enfin Picard. Personnellement, j'en doute.
Il vit frémit un sourcil de T'Serl.
- J'aimerais en discuter avec vous, déclara la Vulcaine, mais le temps nous est compté. Capitaine. Au lieu de venir nous consulter, vous auriez pu satisfaire votre curiosité d'archéologue amateur en accédant au Réseau à partir de n'importe quel endroit de la Fédération. Il était illogique que vous fassiez le déplacement, et plus encore que vous demandiez à vous entretenir avec nous. À moins que vous ayez négligé de nous exposer toutes vos raisons.
Le regard de T'Serl plongea dans celui de Picard, qui abandonna l'idée de soutirer un maximum d'informations aux deux psychohistoriens sans rien leur révéler de ce qu'il savait. Se souvenant de l'affection grandissante des Vulcains pour le poker, il décida d'abattre ses cartes.
- Je suis venu à vous parce que vous êtes les plus grands experts en psychohistoire de la Fédération.
- Garen d'Odessa Prime. R'Ma'Hatrel du Coopératif Cygnat. Savrin et T'Pon de l'Institut Seldon. Tels sont les géants d'aujourd'hui qui, suivant les traces d'Asimov, ont défini la psychohistoire contemporaine, répliqua T'Serl, imperturbable.
- Ce sont les plus célèbres, admit volontiers Picard. Mais je maintiens que vous êtes les meilleurs.
- Continuez comme ça, mon jeune monsieur, gloussa Lept, et nous devrons vous adopter.
- Très bien. En quoi la découverte d'un artefact vous pousse-t-elle à réclamer un entretien avec des psychohistoriens ? insista T'Serl. Nous savons si peu de choses au sujet des Préservateurs que nous ne pouvons pas leur appliquer nos méthodes d'investigation.
- À supposer qu'ils existent, souligna Lept. Cent dix-neuf obélisques, voilà une bien maigre preuve pour affirmer l'existence d'une race dont la civilisation aurait duré pendant deux milliards d'années.
- De fait, il semble plus logique de supposer que des cultures n'ayant aucun lien entre elles ont à dessein fabriqué des artefacts presque identiques pour témoigner de leurs efforts de préservation de la vie, argumenta T'Serl. Le symbole de l'obélisque pourrait être considéré comme un talisman culturel, de la même façon que beaucoup de sociétés ont adopté l'image de l'IDIC vulcain pour illustrer leur solidarité avec notre idéal de logique.
Picard abattit sa dernière carte.
- Contrairement à l'AP-28 découvert par Hikaru Sulu, cet obélisque n'est pas vieux de deux milliards d'années. Et contrairement à l'AP-1 découvert par James Kirk, il n'est pas vieux d'un millier d'années non plus.
T'Serl haussa un sourcil pour l'inviter à continuer.
- Cet obélisque n'a que six ans, dit Picard.
Lept, qui était en train de sortir une canette de sa poche, s'immobilisa le bras en l'air et plissa les yeux d'un air méfiant.
- Je présume que vous avez écarté l'hypothèse d'une contrefaçon ? demanda T'Serl en ôtant son respirateur.
- Toutes les explications possibles ont été passées au crible et rejetées, affirma Picard.
- Et une fois qu'on a éliminé l'impossible, ce qui reste, aussi improbable que ça semble, est forcément la vérité, pas vrai ? gloussa Lept. (Il désigna T'Serl du pouce.) Elle prétend que ses ancêtres disaient tout le temps ça.
La Vulcaine resta de marbre.
- Je préférerais examiner cet obélisque moi-même. Mais si on accepte le fait que cet artefact est authentique et a bien été fabriqué au cours de la dernière décennie, alors les Préservateurs ont existé et existent toujours.
- Si vous ne voulez pas nous révéler l'endroit où vous l'avez découvert, pouvez-vous au moins nous raconter dans quelles circonstances ?
Picard hésita avant de se lancer.
- Que savez-vous de l'univers-miroir ?
Il vit une lueur d'inquiétude passer brièvement dans le regard de T'Serl. La Vulcaine reprit aussitôt son contrôle, mais cette puissante réponse émotionnelle suffit au capitaine pour comprendre qu'elle en savait davantage qu'elle n'avait choisi de lui révéler.
Lept contempla sa canette comme s'il avait perdu l'envie de s'en servir.
- La même chose que tous ceux qui ont bien voulu se pencher sur le sujet : il présente d'étonnantes similitudes avec le nôtre, au point que beaucoup d'individus sont présents dans les deux. J'en conclus que jusqu'à un passé récent, ils partageaient une histoire commune. Cet artefact a-t-il été découvert dans l'univers-miroir ? demanda T'Serl en ôtant ses gants d'interface.
- Non, la détrompa Picard.
- Dans ce cas, quel rapport entre les deux ?
- Je crois que je sais où il veut en venir, intervint Lept.
- Vraiment ? Je voudrais bien voir ça, marmonna Picard.
- Que font les historiens, mon jeune monsieur ?
- Ils étudient le passé.
- Et les psychohistoriens ?
- Ils étudient le passé pour prédire l'avenir.
- Et parfois pour prédire le passé, compléta Lept.
- Que voulez-vous dire ? s'étonna Picard.
- Que nous émettons des hypothèses du genre : et si les Cardassiens avaient découvert le wormhole bajoran avant les Bajorans ? Et si les Pakleds avaient misé davantage que les Ferengis au cours de la Grande Vente aux Enchères de Zéro-Cinq ? Et si mon estimé collègue Surak s'était noyé quand son navire s'est renversé alors qu'il tentait d'échapper au général Solon ?
« Imaginez les-voies alternatives que notre histoire aurait pu prendre à chacun de ces points clés. Imaginez que les Cardassiens soient les premiers entrés en contact avec le Dominion. Imaginez que les Pakleds aient vendu la technologie du découplage quantique iconien aux Breens. Imaginez ce que serait la Fédération aujourd'hui si le Réveil Vulcain n'avait pas eu lieu voici deux mille ans.
« Les historiens font constamment ce genre de suppositions, se demandent sans cesse pourquoi les choses sont ce qu'elles sont et en quoi elles auraient pu être différentes. Tous ceux que je connais sont, fascinés par l'univers-miroir : comment deux dimensions peuvent-elles être si semblables et opposées ?
- Je comprends que vous n'ayez pas pu appliquer la psychohistoire aux Préservateurs, intervint Picard. Mais l'avez-vous fait avec l'univers-miroir ?
Pour toute réponse, T'Serl ordonna :
- Ordinateur, montre-nous la grille de cohésion 777 354.
Une représentation holographique se forma soudain devant Picard : une masse tridimensionnelle de solides fractals dont les formes et les couleurs tourbillonnaient comme un océan de peinture agité par une tempête.
- Voilà l'état sociopolitique de la Fédération telle qu'elle était il y a un an environ, selon la notation Seldon standard, et la façon dont elle évolue au rythme de deux cents heures pour une seconde, expliqua la Vulcaine.
Comme il ne comprenait pas où elle voulait en venir, Picard attendit la suite.
Ordinateur, accélérez jusqu'au code temporel zéro moins cinquante-neuf jours et faites un arrêt sur image.
La masse fractale puisa très rapidement, traversée par des éclairs de couleur, puis se figea. Une moitié de l'hologramme montrait désormais une plaine sans aucun relief.
- Est-ce ici que prennent fin vos données ? demanda Picard.
T'Serl jeta un coup d'oil à Lept.
- D'une certaine façon. La ligne qui divise le chaos fractal de l'ordre absolu correspond au code temporel zéro. Mais observez cette petite région de la grille fractale qui représente l'état sociopolitique de la Fédération cinquante-neuf jours auparavant.
À quelques centimètres du doigt tendu de la Vulcaine, Picard aperçut un minuscule îlot de stabilité : une anomalie faite d'ordre parfait au milieu du désordre parfait.
- S'agirait-il d'un point de décision psychohistorique ?
- Mon jeune monsieur, je suis très impressionné, dit Lept en hochant la tête.
- Mais le plus étrange, insista T'Serl, c'est que ce point de décision nous désigne : dans l'espace-temps causal, il chevauche Mémoire Alpha. Plus spécifiquement, mon collègue et moi-même. Nous sommes devenus le focus de l'histoire.
- Comment est-ce possible ? s'étonna Picard.
- Je l'ignore, avoua Lept. Mais je peux vous dire ce que ça signifie : au lieu que nous nous écartions de notre chemin pour étudier les événements, ce sont les événements qui viendront à nous.
- Et comme, en psychohistoire, ce sont les personnes qui déclenchent les événements, nous pouvons en déduire que des personnes vont venir à nous, ajouta T'Serl.
Lept brandit un index crochu à l'ongle noirci sous le nez de Picard, qui recula instinctivement.
- Ou une seule, avança la Vulcaine.
- Insinueriez-vous que votre graphe prédit ma venue sur Mémoire Alpha ?
- Non, le détrompa le Ferengi. En réalité, il prédit la fin de l'univers. Vous voyez l'endroit où commence la ligne droite ? Plus de changement. Plus d'histoire. La fin de tout. Ce qui serait très mauvais pour le commerce, si je puis me permettre.
- Cette petite anomalie désigne le point de décision clé qui entraînera la catastrophe, et nous indique qu'il se produira sur nos coordonnées temporelles présentes, dit T'Serl.
- En d'autres termes, reprit Lept, s'approchant si près que Picard sentit le souffle du Ferengi dans son cou, la psychohistoire nous a révélé que nous recevrions aujourd'hui la visite du responsable de la destruction de l'univers.
- Ce qu'elle n'a pu nous dire, conclut T'Serl, posant une main sur l'épaule de Picard, c'est que ce serait vous.
Avant que le capitaine puisse ouvrir la bouche pour protester, il sentit les doigts experts de la Vulcaine trouver les points de katra à la base de son cou et appuyer.
Sa visite sur Mémoire Alpha venait de prendre fin.

CHAPITRE XIII

L'air glacial de Qo'noS avait l'odeur métallique de sang que Kirk détestait plus que tout au monde.
Tout en gravissant la pente douce jonchée de feuilles mortes, il entendait la respiration laborieuse de celle qui marchait à ses côtés, voyait le nuage de vapeur qui se formait devant sa bouche à chaque expiration. D'un signe du menton, il lui désigna un arbre mort, vers lequel elle se laissa guider sans protester.
Ils restèrent assis un moment en silence. Du coin de l'oil, Kirk apercevait leurs gardes du corps klingons qui se faisaient le plus discrets possible.
Il ignorait toujours à qui appartenait la grande propriété dans laquelle sa compagne et lui avaient trouvé refuge. Tout ce qu'il savait, c'était que pendant le trajet du retour de la base de la Première Fédération, Picard avait contacté Worf sur Deep Space Nine pour lui demander de faire le nécessaire afin que Teilani puisse demeurer auprès de leur enfant.
Kirk lâcha un profond soupir. Il lui semblait que la fatigue qui l'avait saisi un mois plus tôt, au terme de son combat avec Tiberius, ne l'avait pas quitté et ne le quitterait plus jamais.
- Je sais, dit Teilani.
C'étaient les premiers mots qu'elle prononçait depuis le début de leur promenade. Dans ses yeux, Kirk reconnut le chagrin et la lassitude qu'il éprouvait. Elle était si pâle que la cicatrice du virogène se détachait telle une marque sanglante sur sa joue, comme si elle était toujours en train de lutter contre la maladie.
Elle n'aurait pas dû être dans cet état, puisque selon McCoy, les effets de la neurotoxine s'étaient pratiquement dissipés. Tout comme Kirk n'aurait pas dû être aussi mal, car il avait eu le temps de se remettre depuis son retour de l'astéroïde.
La vérité, c'est que leur âme était encore en proie à une tension qu'aucun médecin ne pouvait comprendre. Leur fatigue n'était plus celle du corps, mais de l'esprit.
À l'âge de six semaines, leur bébé gisait toujours inconscient dans un tube de stase. Le docteur McCoy avait formé une équipe d'experts de Starfleet et de l'Empire Klingon, et même conféré par fréquence subspatiale avec deux praticiens romuliens très respectés. De manière tout à fait officieuse, bien sûr. Mais il n'avait toujours pas découvert la clé du mystère. Tant qu'il ne l'aurait pas trouvée, aucun traitement ne serait envisageable.
Après un mois et demi de recherches intensives, McCoy et son illustre équipe ne pouvaient toujours pas dire si l'état du bébé découlait d'un syndrome congénital, d'une exposition à des agents environnementaux néfastes, ou tout simplement du mélange de l'ADN de Kirk et de sa compagne.
- Tous ces tests ne serviront à rien, dit soudain Teilani d'une voix monocorde. Nous devons accepter ce qui est arrivé.
- Justement : qu'est-ce qui est arrivé ? Quand tu pourras me le dire, je réussirai peut-être à l'accepter.
Kirk regretta aussitôt son ton agressif. Mais il n'allait pas s'excuser d'avoir dit ce qu'il pensait.
- Nous avons un enfant, James. Notre Joseph.
Ce nom produisit sur lui l'effet d'une gifle. Tant de rêves, tant d'espoir contenus dans un prénom qu'il ne prononcerait peut-être jamais. Il se leva et fit les cent pas devant l'arbre mort.
- Teilani, je veux savoir ce qui est arrivé à notre enfant. C'est peut-être génétique. Mais dans le cas contraire, je ne vois qu'une seule possibilité : Radisson et le Projet Signe t'ont fait quelque chose pendant qu'ils t'examinaient à bord du Pauli.
Kirk entendit les feuilles mortes craquer sur le chemin derrière lui et vit Teilani se raidir. Il se tourna pour affronter l'intrus.
- J'apporte des nouvelles de notre ami commun, annonça Tiberius.
- Comment ça, « il n'existe pas de capitaine Hu-Lin Radisson » ? s'étrangla McCoy.
Dans l'entrée de la maison bâtie sur le bord de la rivière, Spock ôta la cape bleu nuit qu'il portait pour se protéger contre le vent glacial de l'automne klingon.
Leurs hôtes avaient interdit que quiconque se téléporte à l'intérieur ou hors de la propriété.
- Il me semble m'être exprimé clairement, docteur.
- Je sais que vous faites exprès.
- Quoi donc, de pendre mon manteau ?
- Non ! De prétendre que vous ne me comprenez pas !
- Je vous assure que je n'ai pas besoin de faire semblant.
McCoy leva les yeux vers les poutres de bois massif qui soutenaient le plafond noirci par des siècles de feux de cheminée. À un autre moment, il aurait été ravi de livrer un duel verbal à Spock, mais la nouvelle que le Vulcain venait de lui apprendre était si insensée.
- Spock, nous avons tous rencontré cette femme ! Et elle nous a menacés de représailles si nous parlions de quoi que ce soit ayant rapport au Projet Signe, comme ces vaisseaux avec un équipage holographique capables d'ouvrir un portail vers l'univers-miroir.
- Je m'en souviens très bien, affirma le Vulcain.
Il se dirigea vers la salle à manger, le bruit de ses bottes résonnant sur le plancher de bois. McCoy soupçonnait que l'acoustique de la maison avait été conçue de façon à donner aux invités l'air plus impressionnant. et à empêcher quiconque de se déplacer sans se faire remarquer.
On pouvait toujours faire confiance aux Klingons pour ne faire confiance à personne.
- Je n'ai pas dit que Hu-Lin Radisson n'existait pas, seulement que les archives de Starfleet ne contenaient aucun dossier à ce nom, précisa Spock en s'approchant d'un buffet où étaient disposés toutes sortes de plats fumants.
Il étudia une soupière autochauffante remplie de soupe plomeek.
- Navré de m'être emporté, soupira McCoy. Mais ça fait six semaines que nous effectuons test après test sans le moindre résultat.
Le Vulcain se servit une assiette et ils allèrent s'installer à une petite table près de la cheminée.
- Qu'avez-vous découvert d'autre ? insista McCoy.
- Starfleet refuse d'admettre l'existence du Projet Signe. Bien entendu, il est clair que le capitaine Radisson existe. Mais pour accéder à son dossier, il doit falloir un niveau d'accréditation supérieur au mien. Aussi ai-je fait jouer mes contacts diplomatiques.
Spock porta une cuillère à sa bouche.
- Et alors ? le pressa McCoy, bouillant d'impatience.
- Comme nous le soupçonnions, le Projet Signe est une opération officieuse de Starfleet. Il fut créé en 2275 sous l'autorité des Services Secrets Techniques. Les éléments clés de son personnel venaient tous d'un autre groupe d'étude formé en 2268 par le commodore Wilbert B. Smith, et désigné sous le nom de Projet Aimant.
- Je n'en ai jamais entendu parler, avoua McCoy.
- Ça n'a rien d'étonnant, car le Projet Aimant était lui aussi secret. Aujourd'hui encore, on en ignore presque tout.
- Presque ? releva McCoy. Et que n'ignore-t-on pas ?
- Les archives sous-entendent qu'il fut créé à la hâte pour faire face à une menace contre la Fédération.
- Une menace ? En 2268 ?
McCoy fouilla ses souvenirs. Il se souvenait bien de cette année où la médecine l'avait condamné parce qu'il était atteint de xénopolycythémie, une maladie du sang incurable. Du coup, il avait démissionné pour profiter au maximum du temps qui lui restait. jusqu'à ce qu'il découvre un remède à son propre mal. Que s'est-il passé d'autre à cette époque ?
- Les boucliers d'invisibilité, hasarda-t-il. Ça correspond au moment où Jim a failli déclencher une nouvelle guerre romulienne, n'est-ce pas ?
Spock secoua la tête.
- Vous n'y êtes pas du tout.
- Dans ce cas, je ne vois pas.
- Pourtant, vous étiez au courant. Nous étions tous au courant à bord de l'Entreprise, mais nous ne mesurions pas l'importance de ce que nous savions.
Dans son exaspération, McCoy s'imagina un instant en train de renverser l'assiette de plomeek sur la tête de Spock. On verrait bien s'il conserverait cet exaspérant sang-froid ! Le Vulcain dut lire dans les pensées de son vieil ami, car il lâcha :
- L'obélisque des Préservateurs.
McCoy sursauta.
- Bien entendu. Le premier. Celui qu'a découvert Jim. (Il secoua la tête, incrédule.) Et Starfleet le considérait comme une menace ?
- Rétrospectivement, c'était une réaction logique.
Spock recueillit adroitement les dernières gouttes de soupe dans sa cuillère, puis se radossa à sa chaise comme s'il venait de terminer un festin et entreprit d'expliquer à McCoy la réaction extrême de Starfleet.
Kirk avait découvert le premier obélisque sur une planète de classe M, qui abritait les descendants d'une tribu d'humains enlevés dans les plaines centrales d'Amérique du Nord près d'un millénaire auparavant. Depuis, les invasions coloniales avaient éradiqué la population indigène de ce continent terrestre, faisant disparaître des langues, des traditions et des cultures entières.
Telle était l'origine du mot « Préservateurs ». Car sur la planète de classe M, c'était l'obélisque qui protégeait la civilisation des humains transplantés. Starfleet en avait conclu qu'une espèce technologiquement supérieure observait la Terre un millénaire auparavant. Et qu'elle continuait peut-être.
La tribu ayant été enlevée un siècle avant que son mode de vie ne soit en danger de disparaître, les créateurs de l'obélisque devaient pouvoir faire des prévisions fiables sur le développement de l'histoire humaine. Enfin - et c'était le principal sujet de préoccupation des chercheurs du Projet Aimant - les Préservateurs n'avaient jamais tenté de prendre contact avec les Terriens.
- D'accord, admit McCoy quand Spock eut terminé son exposé. J'admets que c'est énervant de se sentir observé. Mais je ne vois pas ce qu'il y a d'étonnant à ce que les Préservateurs ne se soient jamais manifestés. Peut-être ont-ils leur propre version de la Prime Directive ? Peut-être attendent-ils que nous découvrions la propulsion transdimensionnelle, qu'il nous pousse une deuxième tête ou Dieu sait quoi encore.
- S'il n'y avait eu qu'un seul obélisque, je partagerais votre opinion, docteur. Mais nous en avons découvert plus d'une centaine, toujours associés à des groupes de créatures intelligentes, d'animaux ou de végétaux transplantés de leur milieu d'origine.
- Ça n'explique toujours pas la réaction de Starfleet. Je peux comprendre qu'on s'inquiète à l'idée de tomber sur une culture technologiquement plus avancée qui n'a pas de Prime Directive et se comporte de manière hostile. Mais visiblement, ce n'est pas le cas avec les Préservateurs.
- Réfléchissez un peu, docteur. S'ils avaient un équivalent de notre Prime Directive, n'auraient-ils pas dissimulé leurs artefacts ? Notre Bureau des Premiers Contacts se donne beaucoup de mal pour cacher l'existence de la Fédération aux planètes en voie de développement qu'elle observe.
- Selon vous, que les Préservateurs aient laissé leurs obélisques à des endroits où nous risquions de les trouver est déjà une forme de communication, c'est bien ça ? dit McCoy. Ils nous font savoir qu'ils sont là et qu'ils nous observent. Mais s'ils communiquent avec nous, même à sens unique, qu'essayent-ils de nous dire ? Quel message veulent-ils faire passer ?
- C'est toute la question.
- Un avertissement, peut-être ? Du genre « Comme vous ne faites pas attention à vos affaires, nous avons pris sur nous de sauver les dinosaures de Sawyer IV et les aborigènes de Miram III » ? Vous croyez qu'ils essayent de nous donner une leçon ?
- Non. Docteur, vous êtes-vous demandé ce que les Préservateurs cherchaient à protéger sur la base de la Première Fédération ?
Voyant que son interlocuteur gardait le silence, Spock continua :
- Je vous rappelle que cette base était au cour d'un astéroïde sans atmosphère, donc incapable d'abriter la moindre forme de vie avant qu'il ne soit heurté par l'astéroïde de plus petite taille qui pénétra sa croûte il y a six ans et détruisit la flotte de vaisseaux stellaires.
McCoy commençait à voir où le Vulcain voulait en venir, et ça ne lui plaisait pas du tout.
- Le premier obélisque qu'a découvert Jim était équipé d'une sorte de rayon tracteur capable de dévier un astéroïde de la trajectoire qui l'aurait amené à tuer tous les humains de la planète de classe M.
- Et comme nous le savons depuis la Troisième Guerre mondiale, quiconque a la capacité d'altérer la trajectoire d'un astéroïde peut s'en servir pour éviter ou provoquer une collision.
- Insinuez-vous que l'obélisque de la base avait été placé là dans le but de détruire son contenu ?
- La logique n'autorise pas d'autre réponse.
- Mais pourquoi ?
Comme s'il s'adressait à un enfant, Spock répondit patiemment :
- Pour empêcher Tiberius de se procurer une flotte de classe Fesarius.
- Autrement dit, les Préservateurs ne préservent rien du tout : ils se contentent de nous manipuler, souffla McCoy, estomaqué. Ils agissent en contradiction totale avec notre Prime Directive.
- Nous savons maintenant pourquoi le Projet Signe a été mis en ouvre, dit Spock, et contre quelle menace il tente de nous protéger.
McCoy repoussa bruyamment sa chaise et se leva. Il ne restait plus qu'une chose à faire.
- Nous devons en parler à Jim.
Spock resta assis.
- À l'heure qu'il est, le capitaine doit déjà être au courant.

CHAPITRE XIV

- C'est bien ce que je disais : tout le monde essaie de me mettre des bâtons dans les roues, dit Tiberius.
- Même les Préservateurs ?
Kirk leva les yeux au ciel. Une fois de plus, son double ramenait tout à lui.
- Je comprends, James : tu es jaloux qu'ils ne s'en soient pas pris à toi, dit Tiberius en hochant la tête.
Kirk ne répondit pas. Il s'efforçait toujours de trouver un sens aux machinations qui avaient fait de son double un allié théorique.
Un mois auparavant, quand l'Entreprise était revenue de la base de la Première Fédération, Spock et Picard avaient conclu un accord sans précédent avec les Services Secrets de Starfleet. T'Val et Janeway seraient autorisées à rejoindre l'intendant Spock sur Vulcain, mais le double de Picard et le reste de son équipage resteraient en garde à vue, tout comme leur vaisseau.
Face aux provocations des agents de l'Alliance, Starfleet avait levé les restrictions liées à la Prime Directive.
Kirk ne comprenait quand même pas pourquoi Spock et Picard avaient laissé Tiberius l'accompagner sur Qo'noS. Il n'avait pas protesté : son double n'étant plus en position de se procurer une armada de vaisseaux invincibles, son sort lui importait peu. Tout ce qui comptait à ses yeux, c'était de rester auprès de sa femme et de leur enfant. Si Spock avait trouvé logique de nommer Tiberius à la tête de Starfleet, il n'aurait pas levé le petit doigt pour l'en empêcher.
Néanmoins, Kirk avait questionné Spock et Picard sur les raisons de leur étrange décision. Les deux hommes lui avaient répondu, primo, que la propriété klingonne où Teilani se reposait serait une prison idéale pour Tiberius, avec son réseau de senseurs à haute résolution destiné à repérer des proies pour les chasses rituelles, et secundo, que Starfleet améliorerait sa connaissance de l'univers-miroir si Kirk et Tiberius comparaient leurs expériences pour déterminer quels événements divergeaient dans leurs dimensions respectives.
Kirk soupçonnait qu'il existait une troisième raison, en rapport avec l'obélisque découvert sur la base de la Première Fédération. Mais il se fichait que ses amis refusent de lui en parler.
- Admets-le, James : tu t'es retiré de l'univers parce que tu as réalisé que tu avais gaspillé tes dons en n'accomplissant rien de valable, ricana Tiberius.
Kirk regarda Teilani, toujours assise sur l'arbre mort. Ses gardes du corps se fondaient dans les ombres de la forêt ; elle ne semblait pas consciente de leur présence. La tête levée, elle observait la tempête qui approchait.
Elle paraissait si petite, si seule et si triste ! Kirk l'aimait davantage que les mots n'auraient su l'exprimer, et il savait qu'à sa façon, malgré la douleur qui les consumait et menaçait de les séparer, Teilani lui rendait sa passion.
- J'ai accompli beaucoup plus de choses que tu ne peux l'imaginer, répliqua-t-il.
- Ah oui ? Et que t'ont-elles rapporté ?
- L'amour.
- D'une seule femme, alors que tu aurais pu en avoir des milliers ? s'exclama Tiberius, incrédule. D'une seule femme aux cheveux gris, au visage défiguré par une cicatrice, au ventre capable d'engendrer un monstre ?
Kirk serra les poings dans les poches de sa veste. Il mourait d'envie d'écrabouiller son double comme les feuilles mortes qui crissaient sous ses pas.
- Cette femme signifie davantage pour moi que cet univers ou le tien.
Il se détourna pour retourner près de Teilani.
- Pas étonnant que les Préservateurs ne t'aient pas choisi ! lança Tiberius dans son dos.
Kirk s'immobilisa.
- Et qu'est-ce qui te fait penser qu'ils t'ont choisi ? demanda-t-il sans tourner la tête.
Tiberius le lui expliqua.
Que cela soit dû au froid ou à la colère, McCoy n'aima pas du tout la couleur écarlate des joues de Kirk lorsqu'il entra dans la salle à manger.
- Jean-Luc a-t-il pensé que cette histoire pouvait avoir un rapport avec moi ? s'indigna-t-il.
Comme à son habitude, Spock ne se laissa pas troubler par cette nouvelle preuve de l'émotivité de Kirk.
Tiberius semblait l'encourager.
Quant à McCoy, il aurait bien voulu disposer d'un tricordeur médical pour surveiller le pouls, la respiration et la pression sanguine de son vieil ami.
- Nous avons surtout pensé que vous voudriez vous consacrer à votre famille en priorité, et nous avons voulu vous épargner les distractions, expliqua le Vulcain.
Kirk tendit un index furieux vers Tiberius, affalé sur une chaise près de la cheminée.
- Et vous n'appelez pas ça une distraction ?
- Rien ne vous oblige à passer trop de temps avec lui. Il vous suffit de.
- Spock, arrêtez ! Ne prenez pas de décision à ma place.
- Allons, Jim, intervint McCoy. Ne lui en voulez pas : nous avons fait ce que nous pensions le mieux pour vous.
- Bones, ai-je l'air de me déplacer dans un fauteuil de soutien biologique comme Christopher Pike ? Croyez-vous que je sois incapable de prendre soin de moi ?
- Vous me posez la question en tant qu'ami ou que patient ?
Kirk dévisagea tour à tour Spock et McCoy.
- Vous êtes de mèche, pas vrai ?
Tiberius eut un sourire déplaisant.
- Ah, que de souvenirs vous ravivez, soupira-t-il. Mon Spock et mon McCoy passaient leur temps à se disputer. Jusqu'à ce que Spock fasse exécuter McCoy. Mais continue donc, James. Être victime de conspirations est le prix à payer pour le pouvoir. Tous les véritables dirigeants sont trahis à un moment ou à un autre.
- Ce n'est pas une conspiration ! cria Kirk. Seulement deux amis qui abusent une fois de plus de leurs prérogatives.
- Très bien. Qu'attendez-vous de nous ? demanda Spock.
- D'abord, je veux parler à Jean-Luc.
- Le capitaine Picard est en permission. On ne peut pas le joindre.
- Un capitaine de Starfleet injoignable ? Pas à moi, Spock ! Je sais ce qui se passe : Tiberius vient de me raconter votre théorie au sujet de l'obélisque découvert sur la base.
- Dans ce cas, vous savez que nous sommes en train de le mettre à l'épreuve, et que vous ne pouvez rien faire pour nous aider.
- Spock. Si vous voulez parler théorie, vous arrivez un mois trop tard. Tiberius est convaincu que les Préservateurs lui en veulent personnellement parce qu'ils désirent contrôler la galaxie. Comme c'est aussi ce qu'il cherche, et qu'il a prouvé qu'il en était capable, il est une menace pour eux. La seule chose qu'il souhaite, c'est quitter Qo'noS pour se lancer à leur poursuite. C'est de l'action, ça : pas de la théorie.
« Et je sais que Jean-Luc aussi est en train d'agir. Permission, mon oil ! En ce moment, il doit s'entretenir avec les Services Secrets de Starfleet ou un groupe d'experts au sujet de l'univers-miroir et des Préservateurs avant de passer à l'étape suivante.
- Le capitaine Picard n'a pas contacté les Services Secrets de Starfleet, dit Spock après quelques secondes d'un silence que McCoy interpréta comme une capitulation.
- C'est à cause du Projet Signe, n'est-ce pas ? devina Kirk. Si Radisson et les autres ont décidé de faire cavalier seul, la sécurité de Starfleet est peut-être compromise.
- Il existe une autre possibilité, coupa Spock. La menace des Préservateurs a déjà pu être identifiée. J'ai appris que le Projet Signe découle du Projet Aimant, qui fut mis en place l'année où vous avez découvert le premier obélisque.
- Le Projet Aimant ?
- Selon mes sources, il s'agissait d'un groupe d'étude préliminaire. Le Projet Signe, lui, vise à agir en fonction des données récoltées.
- Mais, Spock., commença Kirk. Le Projet Aimant existait avant que je ne découvre l'obélisque.
- Vous étiez au courant de son existence ? s'étonna McCoy.
- Oui ; il était dirigé par le commodore Bob Stone, je crois.
- Voulez-vous parler du commodore Robert Stone de la base stellaire 11 ? demanda Spock.
- C'est ça, dit Kirk. Je me souviens de l'avoir rencontré à l'époque où il venait d'accepter qu'on le transfère sur Terre pour y diriger le Projet Aimant. Il ne m'a pas précisé de quoi il s'agissait, mais. Quelques années plus tard, nous nous sommes retrouvés autour d'un verre dans un spatioport, et il m'a recommandé de me méfier comme de la peste des groupes d'étude de Starfleet. Et de ne jamais renoncer à mon fauteuil de commandement comme il l'avait fait.
- Capitaine, dit Spock, ça s'est passé il y a si longtemps. Votre mémoire vous joue peut-être des tours.
- J'admets qu'il m'arrive d'oublier des détails relatifs à nos premières missions, ou de les mélanger. Mais cette fois, je suis sûr de mon coup. Vous allez comprendre pourquoi. Vous rappelez-vous où vous étiez quand la Fédération a déclaré la guerre à l'Empire Klingon ?
Inutile d'avoir une mémoire de Vulcain pour répondre à cette question. La première alerte Code 1 diffusée par Starfleet avait été un de ces moments pivots qui marquent toute une génération.
- Nous venions de quitter Janus VI, déclara Spock. J'étais en train de méditer dans mes quartiers quand l'alarme a retenti.
- C'est exact, approuva Kirk. En ce qui me concerne, notre première mission de cinq ans a été plus ou moins divisée en deux par cet événement. Or, je sais que Bob Stone m'a parlé du Projet Aimant avant la déclaration de guerre, et que j'ai découvert l'obélisque après.
- Si vous ne vous trompez pas, cela signifie qu'il n'existe aucune corrélation entre les Préservateurs et le Projet Signe, conclut Spock.
- Ça semble vous inquiéter. Pourquoi ?
- Quelle autre menace identifiée en 2267 a bien pu justifier la création du Projet Signe ?
- Il n'y a pas forcément d'autre menace, dit McCoy. Starfleet était peut-être au courant de l'existence des Préservateurs depuis plus longtemps que nous le pensons.
Kirk hésita.
- C'est possible, mais. Quand je me suis entretenu avec le capitaine Radisson à bord du Heisenberg, elle m'a dit qu'au cours de ma première mission, j'avais fait une découverte qui avait poussé Starfleet à créer un projet de recherche ultrasecret. À l'époque, j'ai pensé qu'elle faisait allusion à l'univers-miroir.
- Une supposition intéressante. Nous avons effectivement franchi la barrière transdimensionnelle avant de trouver l'obélisque, dit Spock.
- De toute façon, peu importe le but originel du Projet Signe et la date où Starfleet a eu connaissance de l'existence des Préservateurs. La seule question qu'il faut se poser, à mon sens, c'est : pourquoi les Préservateurs tentent-ils d'influencer le développement de la Fédération ?
- Malheureusement, nous n'avons pas de données suffisantes pour y répondre.
- Dans ce cas, cessons de perdre notre temps en vaines palabres et mettons-nous au travail, suggéra Kirk.
McCoy soupira. Ça y est, il est reparti. Mais c'était sans doute de ça que son vieil ami avait besoin pour sortir de la torpeur dans laquelle il baignait depuis la naissance de Joseph.
- Trouvez-moi Jean-Luc !
McCoy et Spock étaient tous deux capables de reconnaître un ordre venu du fauteuil de commandement quand ils en entendaient un. Kirk était de retour, et il avait une mission.
Si les Préservateurs existaient toujours, McCoy avait presque pitié d'eux.

CHAPITRE XV

Quand la brume quantique se dissipa, une atmosphère chaude et sèche, chargée d'une odeur métallique, enveloppa Riker. La légère pression exercée par ses bottes sur le sable rouge s'étendant à perte de vue l'informa que la gravité devait à peine atteindre un tiers de celle qui régnait sur Terre.
Sans le moindre doute, le commodore Twining venait de l'expédier sur Mars.
C'est impossible ! Un instant plus tôt, Riker était en compagnie de Scotty et du reste de l'équipage de l'Entreprise sur la base stellaire 25-Alpha, où il supervisait les réparations de son vaisseau en l'absence du capitaine Picard. Une base stellaire située à trois cents années-lumière de la Terre et de Mars. Aucun téléporteur n'était assez puissant pour le transporter sur une distance pareille.
- Commander Riker !
Pivotant, il aperçut une longue traînée de poussière rouge soulevée par un étalon sorrel. L'animal était monté à cru par une très jeune femme, dont les longs cheveux roux flottaient derrière elle.
Comme elle le rejoignait, Riker vit qu'elle portait l'uniforme d'un capitaine de Starfleet : un rang qu'aucun humain de moins de vingt ans ne pouvait atteindre. Elle devait donc être plus âgée qu'elle n'en avait l'air. Son visage couvert de taches de rousseur était en sueur, ses bottes et sa veste maculées de poussière rouge. Quand elle sauta de sa monture, elle parut flotter jusqu'au sol.
- Je suis le capitaine Radisson, dit-elle en tendant la main. Enchantée de faire enfin votre connaissance.
Riker sourit et serra la main tendue en admirant la troisième incarnation de l'énigmatique Hu-Lin Radisson. Celle qu'avait rencontrée Kirk avait une soixantaine d'années et mesurait un mètre cinquante ; celle qu'avait rencontrée Picard était bâtie comme un chariot élévateur et mesurait dans les deux mètres. Celle-ci faisait la même taille que Riker. Elle était agréablement proportionnée et surtout, beaucoup trop jeune pour son grade.
- Tout le plaisir est pour moi. Sommes-nous sur un holodeck ?
C'était la seule explication plausible.
Radisson éclata de rire.
- Dans mon bureau, à bord du Heisenberg, plus exactement. Mon vaisseau orbite à trente-six kilomètres de la base stellaire 25-Alpha. Mais asseyez-vous donc.
Riker pivota sur ses talons. À quelques mètres de lui se dressait un amas de rochers noirs, flanqué par une plante dont les larges feuilles vertes tranchaient sur la couleur du désert.
- Reconnaissez-vous cet endroit ? demanda Radisson avec un sourire malicieux.
Contournant les rochers, elle se pencha pour saisir un arrosoir pendant que Riker jetait un coup d'oil à la ronde. Un dôme géodésique se dressait quelques kilomètres plus loin.
- Mars avant la Révolution ? hasarda-t-il en s'asseyant sur une grosse pierre.
- Plus exactement Fort Lincoln, dit Radisson en versant avec soin un filet d'eau au pied de la plante.
- Vraiment ? Dans ce cas, ce dôme doit être celui.
- De Gundersdotter, oui. Là où furent rédigées les Déclarations Fondamentales.
- Et où Rayla Gundersdotter fut assassiné quand la milice du Consortium fit exploser les supports des membranes de terraformage couvrant cette zone pour la rendre habitable.
- Je vois que vous avez bien assimilé vos cours d'histoire.
- La Révolution Martienne.
- . Que les Martiens appellent Guerre d'indépendance.
- . Fut un tournant dans l'évolution du gouvernement terrestre mondial.
- . Et aboutit enfin à la reconnaissance que tous les mondes naissent égaux. C'est aujourd'hui, vous savez.
- Aujourd'hui quoi ? demanda Riker, sourcils froncés.
- En ce moment même, les hommes du Consortium finissent de programmer leurs charges. Moins de soixante secondes après l'explosion, la pression atmosphérique passera de huit cents millibars à dix, et la température, de vingt-six degrés Celsius à moins quatre-vingts. Cinquante-trois personnes mourront instantanément à l'extérieur du dôme ; douze autres à l'intérieur quand les miliciens feront sauter le sas d'accès.
« Cinquante jours plus tard, la Terre révoquera enfin la licence de développement du Consortium, et Mars « gagnera » sa liberté. (Radisson observa l'horizon d'un air pensif.) Y avait-il un autre moyen ? L'histoire aurait-elle pu prendre une autre direction ?
Riker haussa les épaules.
- Je suppose, oui. Mais la Terre avait tellement de problèmes à résoudre, à cette époque, que la violence était indispensable pour attirer son attention sur le sort des colonies martiennes.
- Donc, demanda Radisson en se tournant vers lui pour le dévisager, vous approuvez l'usage de la violence à des fins politiques ?
- Écoutez ! s'impatienta Riker. Je ne vois pas où vous voulez en venir. Votre simulation est très impressionnante, mais je suppose que ce n'est pas pour ça que vous m'avez fait venir.
- Vous êtes très direct, dit Radisson. J'aime ça.
Elle s'assit sur un rocher en face de lui et ramena ses genoux contre sa poitrine pour les entourer de ses bras.
- J'ai une mission à vous confier ! lança-t-elle tout de go. Mais elle implique que vous agissiez en marge du haut commandement.
Riker leva la main.
- Une minute ! Êtes-vous la même Radisson qui est apparue aux capitaines Kirk et Picard ?
- Bien entendu. Pourquoi cette question ?
- C'est juste que. vous ne ressemblez pas aux descriptions qu'ils m'ont faites de vous. Mais avec les capacités holographiques de votre vaisseau, je suppose qu'il ne doit pas être très difficile de vous déguiser.
- Pourquoi le ferais-je ? demanda Radisson.
- À cause du Projet Signe, avança Riker.
Aussitôt, le visage de son interlocutrice se ferma.
- Je vois que vos collègues n'ont pas su tenir leur langue.
- Disons qu'ils doutaient de la légitimité de votre démarche.
- Vous aussi ?
- Oui.
- Vous devriez pourtant comprendre la nécessité d'entretenir le secret autour de certaines missions cruciales.
- Comment puis-je savoir si la vôtre en fait partie, alors que vous ne voulez même pas me dire pourquoi vous m'avez fait venir ?
Avant que Radisson puisse répondre, Riker entendit un grondement sourd s'élever dans le lointain. La jeune femme leva les yeux.
- Ça commence ! s'écria-t-elle, tout excitée, en tendant un doigt vers l'ouest.
Le sol trembla sous les bottes de Riker alors que l'onde de choc se rapprochait. La monture de Radisson hennit nerveusement. Riker avait beau savoir qu'il s'agissait d'une reconstitution holographique, il ne put réprimer une vague appréhension.
L'écho de l'explosion mourut et fut remplacé par un rugissement pareil à celui d'une tempête. À l'horizon, Riker vit s'élever un mur de brume rouge écarlate dans le bas, rose vers le milieu et d'une blancheur éclatante au sommet.
Il comprit aussitôt ce qui se passait : la membrane qui emprisonnait l'atmosphère venait de se déchirer. La crête du mur représentait l'humidité en train de se cristalliser sous forme de neige en réponse à la chute brutale de pression et de température.
Puis une bourrasque frappa Riker dans le dos, le projetant à plat ventre dans la poussière rouge tandis que l'étalon sorrel ruait, paniqué. Pris d'une quinte de toux, Will se releva et vit que Radisson avait écarté les bras comme pour étreindre le tourbillon de vide et de mort qui se dirigeait vers eux.
Déjà, la chute de pression comprimait douloureusement les tympans de Riker. Radisson éclata d'un rire sauvage et triomphant.
- Fin du programme !
Riker trébucha et faillit tomber à nouveau quand le sable rouge disparut sous ses pieds en même temps que le rugissement du vent. Il regarda autour de lui.
Il se tenait au centre d'une pièce dont les murs élégamment incurvés étaient impossibles à distinguer du sol et du plafond. Près de lui, Radisson hilare épousseta le sable rouge qui maculait son uniforme, puis se dirigea vers un bureau flanqué de la plante et de l'arrosoir qu'il avait vu dans la simulation holographique.
- Détendez-vous, commander. Nous sommes toujours à bord du Heisenberg.
- Était-ce un. test ? grommela Riker.
- Juste une conversation.
Radisson effleura la surface de son bureau, et un petit écran se forma devant elle, montrant la silhouette massive d'un Klingon barbu en uniforme de Starfleet.
- Stanton, ordonna-t-elle, vous pouvez apporter le dossier.
- Tout de suite, capitaine.
L'écran se volatilisa.
- Une conversation à propos de quoi ? insista Riker, se demandant si Picard et Kirk s'étaient sentis aussi manipulés que lui.
- À votre avis, commander ? répliqua Radisson en s'asseyant sur un coin de son bureau. Nous avons parlé de liberté, de révolution, et de gens comme Rayla Gundersdotter, prêts à mourir pour leurs idées.
- Vous voulez savoir si je suis prêt à mourir pour une cause ? s'étonna Riker.
- Plus exactement, pour quelqu'un. Le capitaine Jean-Luc Picard a été fait prisonnier, révéla son interlocutrice.
- Comment ? Quand ? Par qui ?
La porte du bureau s'ouvrit, et un officier klingon entra. Par l'ouverture, Riker aperçut la passerelle du Heisenberg, qui devait faire trois fois celle de l'Entreprise et semblait abriter une vingtaine de consoles.
- Merci, commander, dit Radisson en prenant le bloc-notes électronique argenté que lui tendait le Klingon.
- Puis-je vous demander pourquoi le commander Stanton porte un uniforme de Starfleet ? demanda Riker, toujours sous le choc de la révélation qu'elle venait de lui faire.
À sa connaissance, Worf était toujours le seul Klingon de Starfleet.
- Ce n'est pas important, répondit Radisson. Stanton, vous pouvez disposer.
L'officier hocha la tête, puis se dématérialisa. Avant que Riker puisse poser une nouvelle question, Radisson lui fourra le bloc-notes dans la main.
- Voici tout ce que nous savons. Tout ce dont vous aurez besoin pour ramener votre capitaine. s'il est toujours en vie.
- Pourquoi cette mascarade ? demanda Riker, furieux. Pourquoi ne pas avoir transmis ces informations à tous les vaisseaux de la flotte ?
Le visage de Radisson se durcit.
- Commander Riker, le Projet Signe se prépare à la guerre depuis un siècle et demi.
- Quelle guerre ?
- Une guerre qui nous détruira tous, nous volera notre identité, effacera nos idéaux.
- Contre quel ennemi ?
- C'est la question que nous nous posons depuis le début. Mais nous ne nous doutions pas qu'il avait déjà lancé son offensive. Qu'il était déjà parmi nous ! Nous étions si occupés à surveiller les frontières et à guetter les premiers signes d'une attaque, que nous avons négligé de nous observer les uns les autres.
- Quel rapport avec moi ?
- Nous ne pouvons pas transmettre ces informations au reste de la flotte parce que nous ne savons plus à qui faire confiance.
- Moi excepté. Pour quelle raison ? Parce que je suis prêt à mourir pour la Fédération ?
Radisson secoua la tête.
- Commander, les soldats ne meurent pas pour une organisation ou un politicien : ils meurent pour ceux qui les entourent. Le capitaine Kirk, par exemple, était prêt à se sacrifier pour sa femme. Ce faisant, il a combattu pour nous.
- Vous l'avez manipulé, grogna Riker.
- Je préfère penser que nous l'avons inspiré. Révolution ou guerre d'indépendance : faites votre choix.
- Si je découvre que vous avez mis le capitaine Picard en danger pour avoir un moyen de pression sur moi.
- Je viens de vous dire, coupa Radisson, que nous ignorions l'identité de l'ennemi. Nous avons lancé Kirk sur les traces de la mauvaise personne. Et il se retournera bientôt contre nous.
« Commander Riker, si vous êtes prêt à faire usage des informations que je viens de vous remettre, vous sauverez peut-être votre capitaine. et la Fédération, du même coup. Mais vous devrez faire vite, avant que.
- Avant que. ?
- . James T. Kirk ne nous détruise tous.

CHAPITRE XVI

Au moins mes ravisseurs disposent d'un bon vaisseau, pensa Picard.
Dans ses appartements, il avait un mini-synthétiseur produisant de la nourriture décente, une douche sonique flambant neuve, une interface qui lui permettait de changer la couleur des murs, et un accès à une bibliothèque comportant dix mille ouvrages issus de différents mondes.
Bref, tout le confort qu'on peut s'attendre à trouver à bord d'un croiseur touristique.
Mais à en juger par les vibrations que Picard sentait sous ses pieds et le bruit que produisaient les moteurs, ce vaisseau était équipé d'un noyau de distorsion oblong fabriqué sur Vulcain et alimenté par un réacteur centauréen de type III : une configuration si délicate qu'on ne la trouvait généralement que sur les yachts, les navettes de course ou les vaisseaux de contrebandiers.
T'Serl et Lept n'ayant vraiment pas une tête de criminels ou de sportifs, Picard en conclut qu'ils disposaient de fonds considérables. Mais fournis par qui, et dans quel but ?
Il allait avoir du mal à répondre à cette question tant qu'il serait enfermé dans cette prison dorée. Mais ses ravisseurs finiraient bien par le laisser sortir un jour ou l'autre : s'ils avaient voulu le tuer, ç'aurait déjà été fait. Picard n'avait plus qu'à prendre son mal en patience.
Le troisième jour de sa captivité, le bloc-notes électronique posé sur le bureau s'alluma, et le visage de T'Serl apparut dans une petite fenêtre.
- Nous devons vous parler, déclara la Vulcaine sans préambule.
- Vous avez eu trois jours pour le faire, répliqua Picard en éteignant l'écran.
Cinq secondes plus tard, celui-ci se ralluma.
Ils peuvent le contrôler à distance. Mais moi, ils ne me contrôlent pas ! songea Jean-Luc en saisissant le bloc-notes pour le jeter par terre et le piétiner. Quelques étincelles vite étouffées jaillirent sous ses bottes.
Il attendit. Au bout de trois minutes, le bourdonnement d'un téléporteur résonna dans la pièce, et une interface de communication portable se matérialisa dans l'air. Picard vit aussitôt que son boîtier était trop solide pour qu'il l'endommage à mains nues.
T'Serl apparut sur l'écran.
- Nous comprenons votre besoin d'exprimer votre frustration, commença la Vulcaine.
Mais Picard avait déjà pris l'interface pour la déposer dans la douche sonique. Il régla l'invertisseur acoustique au maximum et appuya sur le bouton. Le visage de T'Serl disparut dans un arc-en-ciel de couleurs, pendant que les isolinéaires de l'interface vibraient sous l'assaut sonique qui avait réduit sa voix à un simple crépitement.
Ce petit jeu se continua un bon quart d'heure, pour le plus grand amusement de Picard qui ne s'était pas défoulé ainsi depuis longtemps.
T'Serl coupa l'alimentation de sa cabine avant de téléporter une nouvelle interface, qu'il fourra à tâtons sous les draps de son lit. Alors la Vulcaine éteignit le champ de gravité artificielle. À la lueur du rayon bleu qui annonçait l'arrivée d'une autre interface, Picard repéra une trajectoire jusqu'à son bureau et se propulsa en flottant pour fourrer l'engin dans un tiroir.
Quand la cabine disparut autour de lui dans le bourdonnement, Picard sourit. Il avait remporté une bataille ; il ne lui restait plus qu'à gagner la guerre.
Picard se matérialisa sur la scène d'un petit théâtre. La salle était plongée dans l'obscurité, mais un projecteur l'aveuglait. Levant un bras pour se protéger les yeux, il distingua une quarantaine de sièges disposés sur quatre rangées.
- Est-ce ce que vous désiriez ? demanda la voix de T'Serl.
- Ce que je désire, c'est que vous me relâchiez.
- Nous verrons ça plus tard. Pour le moment, il faut que nous parlions.
- Je refuse de parler dans ces conditions.
- Dans ce cas, nous ne vous libérerons jamais.
Picard ne répondit pas.
- Capitaine, il est illogique que vous continuiez à résister, dit T'Serl. Votre seule chance est de coopérer.
- Laissez-moi au moins vous voir, tenta Picard.
Quelques instants plus tard, le projecteur s'éteignit et les lumières de la salle s'éclairèrent. Vêtue d'une simple robe de méditation vulcaine, T'Serl était assise au bout de la troisième rangée. La minuscule silhouette de Lept, resplendissant dans son costume à carreaux de banquier ferengi, se détachait au milieu de la rangée du fond.
- Puisque vous ne me laissez pas le choix, je vous écoute.
T'Serl en vint droit au fait.
- Nos recherches indiquent qu'une présence inconnue s'efforce depuis très longtemps d'influencer le développement de la Fédération, et que vous êtes un de ses agents.
- C'est faux, dit Picard.
- Mon jeune monsieur, aucun de nous n'a de temps à perdre, intervint Lept. Dites-nous pourquoi vous êtes venu nous consulter sur Mémoire Alpha.
- Pour la raison que je vous ai déjà exposée : je voulais découvrir s'il existait un rapport entre les Préservateurs et l'univers-miroir.
T'Serl se leva et se dirigea vers la scène.
- Vous êtes un officier respecté de Starfleet. Pourquoi vous être adressé à deux civils alors que vous disposiez de toutes les ressources de votre organisation ?
Picard hésita. Les psychohistoriens étaient-ils innocents, ou faisaient-ils partie du camp ennemi ? Comme il n'avait aucune preuve, il devait se fier à son instinct.
- Je crains que la sécurité de Starfleet ne soit compromise par la présence inconnue dont vous parlez.
Lept bondit sur ses pieds et frappa dans ses mains.
- Ha ! ha ! s'exclama-t-il.
- Soupçonnez-vous les Préservateurs ? demanda calmement T'Serl.
- Je ne sais pas. Il existe aussi la possibilité que certains membres de Starfleet aient été remplacés par leur double de l'univers-miroir. J'ignore la source exacte de la menace.
- En affirmant rechercher la même chose que nous, vous essayez de nous convaincre que nous devrions travailler ensemble.
- Ce serait logique, concéda Picard.
- Pas du tout ! s'emporta Lept, qui rejoignit sa collègue. Si vous étiez un agent de cette présence inconnue, vous nous diriez exactement la même chose pour nous convaincre que vous ne l'êtes pas !
- Comment puis-je savoir que vous n'êtes pas des agents de la « présence inconnue » ? riposta Picard.
Les deux psychohistoriens échangèrent un regard.
- Nous avons un moyen de vous en persuader, déclara enfin T'Serl. Ordinateur, reconfigurez le Théâtre Quatre pour l'observation astronomique.
- Veuillez vous écarter des sièges, dit une voix synthétique.
La scène descendit au niveau du reste de la salle, tandis qu'une nouvelle source de lumière s'activait derrière Picard et que le mur du fond s'ouvrait comme la porte d'un hangar, révélant une large baie vitrée de cinq mètres de haut sur quinze de large.
De l'autre côté, vue d'une orbite standard, se trouvait la dernière planète que Picard s'attendait à voir : la Terre. J'ai gagné, jubila-t-il. Une transmission d'urgence de quelques secondes, et un millier d'officiers de la sécurité accourront à mon secours.
- Si vous comptez vous rendre, vous êtes venus au bon endroit, railla-t-il.
- Je suppose que vous reconnaissez cette planète ? demanda T'Serl.
- Bien sûr : c'est la Terre.
Mais la question de la Vulcaine avait fait naître le doute dans l'esprit de Picard. Se pouvait-il que les psychohistoriens l'aient entraîné dans l'univers-miroir ? Non. D'après la description de Jim Kirk, la Terre miroir était un monde ravagé par les bombardements de l'Alliance, aux océans noirs et à l'atmosphère polluée. Rien à voir avec ces splendides dégradés de bleu et de vert chatoyant.
- Regardez à l'ouest, au-delà de la ligne de démarcation entre le jour et la nuit, suggéra T'Serl.
Picard obéit et retint son souffle. Il n'y avait pas de villes, pas de couloirs de transport, aucune lumière artificielle.
- Cette planète n'est pas la Terre, dit T'Serl. Elle n'a pas de nom, seulement un numéro sur les cartes de Starfleet : le site 2713.
- Ce n'est pas ainsi que Starfleet répertorié les mondes, dit Picard. En général, on utilise le nom de l'étoile du système concerné, suivi par un numéro de planète.
Il détailla le contour des continents. L'absence de lumières mise à part, cette planète était une réplique exacte de la Terre.
- Ainsi que vous le constatez, cette planète est une réplique exacte de la Terre, dit T'Serl comme si elle avait lu dans ses pensées.
- Vous voulez dire que. quelqu'un l'a fabriquée ? souffla Picard.
- Celle-ci et deux autres, dit Lept.
- Trois Terre ? s'exclama Picard.
- À ce jour, Starfleet a localisé quatre doubles de Qo'noS, deux de Vulcain et un d'Andor, l'informa T'Serl.
- Mais je n'en ai jamais entendu parler !
- Si vous dites la vérité, c'est tout à fait compréhensible. Starfleet sait beaucoup de choses qu'il se refuse à divulguer.
- Pourquoi ?
- Réfléchissez, mon jeune monsieur, gloussa Lept. Dix répliques parfaites des mondes clés de la Fédération. La technologie qui leur a donne naissance dépasse notre compréhension.
- Tout comme l'objectif qu'elles servent, dit Picard.
- C'est justement pour ça que nous vous avons fait venir : pour que vous nous le révéliez.
- Je vous assure que j'ignorais tout du phénomène il y a cinq minutes encore !
T'Serl sortit un communicateur d'une de ses poches, tandis que Lept agitait un index crochu sous le nez de Picard.
- Vous avez commis une erreur, mon jeune monsieur.
- Laquelle ?
- Vous n'avez pas demandé ce qui était arrivé aux villes et à la population de cette planète. Pourquoi ? Parce que vous connaissiez déjà la réponse.
« Un accident. Souhaitant prolonger leur vie, les humains qui vivaient là tentèrent de créer un catalyseur biologique autodupliquant pour altérer leur structure génétique et ne réussirent qu'à produire un virus mortel.
« Tous les adultes moururent en l'espace de quelques jours, tandis que le processus de vieillissement des enfants était divisé par six. jusqu'à ce qu'ils atteignent la puberté. Alors, ils devinrent fous et moururent aussi.
- Dans ce cas, je connais cette planète. Kirk l'a découverte ; j'ai lu les rapports. Mais ils disaient qu'il s'agissait d'un monde de classe M peuplé d'humanoïdes, pas d'un double de la Terre !
T'Serl fixa Picard d'un regard sévère.
- Vous imaginez la réaction des citoyens ordinaires si on leur révélait l'existence d'une espèce inconnue si puissante qu'elle est capable de dupliquer des mondes ? Une telle nouvelle bouleverserait notre civilisation galactique.
- Et réfléchissez un peu aux questions que ça soulèverait, ajouta Lept. Si cette version de la Terre a été créée artificiellement, qu'est-ce qui nous garantit que la vôtre est bien l'original, et pas une simple copie d'une planète située à l'autre bout de la galaxie ?
- Mais pourquoi ? balbutia Picard, stupéfait par une théorie qui menaçait sa conception même de la réalité.
- La logique suggère une seule réponse : ces doubles ont été créés pour la raison qui pousse les scientifiques à établir des conditions initiales identiques sur plusieurs spécimens afin de pouvoir modifier certaines variables, dit T'Serl.
- Vous prétendez que la Terre. ma Terre. est le produit d'une expérience ? s'étrangla Picard.
La Vulcaine haussa les épaules.
- Votre planète, la mienne, et peut-être des centaines d'autres. La conclusion est évidente et implacable.
- Nous ne sommes que des cobayes, dit Lept.
- Et maintenant, capitaine Picard, puisque vous refusez de parler, nous sommes obligés de recourir à des méthodes d'interrogation plus. directes.
- Je viens de vous dire que je n'étais au courant de rien, fit Picard, abasourdi.
- Ce n'est plus nous qu'il vous faut convaincre, lâcha T'Serl. Énergie !
Une fois de plus, la lumière d'un téléporteur enveloppa Picard.

CHAPITRE XVII

Le docteur Andréa M'Benga ne savait plus que penser.
Elle était dans l'aile « pédiatrie » du plus grand complexe hospitalier de la Première Cité, sur le seuil du bureau temporairement attribué à l'amiral McCoy. Et elle le regardait se disputer avec James Kirk comme s'ils n'allaient pas tarder à en venir aux mains.
- Je vous l'interdis formellement ! s'époumonait McCoy. Je suis amiral, j'ai un rang supérieur au vôtre ! Et je vous interdis de quitter Qo'noS !
- Je n'appartiens pas au corps médical, Bones, répliqua Kirk. Vous n'avez aucune autorité sur moi.
- Dans ce cas, je trouverai quelqu'un qui en ait !
- Essayez donc ! Le temps que vous parveniez à lui expliquer pourquoi vous vous mêlez de mes affaires, nous serons partis depuis longtemps.
Les épaules de McCoy s'affaissèrent ; M'Benga eut l'impression de voir sa colère s'évaporer.
- Jim, je vous savais assez stupide pour partir à la chasse aux Préservateurs. Mais comment pouvez-vous infliger ça à Teilani, après tout ce qu'elle a enduré ?
- Ce n'est pas moi qui lui ai demandé de venir, répondit Kirk en se radoucissant. Je lui ai expliqué mes plans, et elle a dit qu'elle m'accompagnerait. Fin de la discussion.
- Avez-vous pensé à ce qui arrivera à votre bébé pendant ce temps ?
- Les spécialistes romuliens qui ont accepté de l'examiner n'arriveront pas avant trois semaines. Nous serons revenus d'ici là, peut-être avec une explication ou un début de piste susceptible de vous aider. Entre-temps, notre présence ne vous servirait à rien.
- Que pouvez-vous bien faire en trois semaines ? Où irez-vous ? soupira McCoy.
Kirk secoua la tête comme si les détails n'avaient pas d'importance : ce qui comptait, c'était de faire quelque chose.
- Tiberius a quelques idées. Il.
McCoy bondit.
- Je n'arrive pas à y croire ! Depuis quand ce psychopathe est-il de notre côté ? Ou devrais-je dire plutôt : depuis quand êtes-vous du sien ?
- Du calme, Bones. Tiberius n'est du côté de personne, excepté le sien. Mais pour le moment, nous avons un ennemi commun : les Préservateurs.
- Que se passera-t-il ensuite ?
Kirk haussa les épaules.
- Retour à la case départ : j'essaierai de le tuer, et réciproquement.
- Jim, vous parlez d'un meurtre de sang-froid !
Le visage de son vieil ami se durcit.
- J'ai vu la Terre-miroir. Faites-moi confiance, je me sers de Tiberius autant que l'inverse.
- Je ne vois pas quelle utilité il peut avoir.
- Il jouera le rôle de l'appât.
McCoy secoua la tête et se rassit.
- Quelqu'un devrait vous forcer à prendre votre retraite, grommela-t-il.
- Je la prendrai quand vous prendrez la vôtre, répliqua Kirk.
McCoy eut soudain l'air très intéressé par une pile de dossiers rédigés en klingon.
- La moitié de mes pièces détachées m'ont été prêtées par le corps médical de Starfleet. Si je présente ma démission, on me reprendra mes jambes, mes poumons et quelques organes dont j'aimerais mieux ne pas me passer.
Kirk sourit.
- Je crois que la question est réglée.
M'Benga se préparait à en poser une autre quand une voix sortit de son combadge.
- Une communication de Starfleet pour le docteur. Andréa M'Benga.
Kirk et McCoy se tournèrent vers elle, surpris, comme s'ils avaient oublié sa présence.
- Excusez-moi, bredouilla-t-elle, embarrassée, en appuyant sur son combadge. Ici M'Benga.
- Docteur, le commandement a émis des ordres vous concernant. Vous êtes priée d'en prendre connaissance dans le node de communication sécurisé le plus proche.
- Bien reçu. (M'Benga se tourna vers McCoy.) Ça ne vous ennuie pas que nous parlions des protocoles après le déjeuner ?
- Je préférerais les mettre en place avant que Jim parte batifoler Dieu sait où, objecta le médecin. (Il lui désigna le terminal de son bureau.) Vous n'avez qu'à consulter vos ordres d'ici, si ça peut vous faire gagner du temps.
M'Benga le remercia, prit place devant la console et entra son code d'identification.
- Alors. Ce sont de bonnes nouvelles ? demanda distraitement Kirk.
- Oui, bredouilla M'Benga, surprise. Oui. (Elle se tourna vers les deux hommes.) Christine devait recevoir un nouveau vaisseau dans six mois, mais. On vient de lui attribuer le Pisteur. Elle doit en prendre le commandement dès que possible.
Pendant que Kirk et McCoy lui demandaient de transmettre leurs félicitations à son capitaine, l'esprit de M'Benga vagabonda.
La dernière fois qu'elle avait contacté Christine pour lui parler du Projet Signe et des doutes qu'elle nourrissait à son sujet, la jeune femme avait précisé qu'elle attendait le commandement de l'Endurance, un classe Sabre qui remplacerait le Tobias détruit quelques mois plus tôt.
Et voilà qu'on lui confiait un classe Intrépide, comme le légendaire Voyager de Janeway. Autrement dit, un vaisseau deux fois plus grand et ayant des capacités quatre fois supérieures.
- Quelque chose ne va pas ? dit Kirk.
- Non. C'est juste que. Ça fait une sacrée promotion pour le capitaine. Et pour tout son équipage.
Aussitôt, une liste des choses à faire défila dans la tête de M'Benga : s'occuper du transfert de ses effets personnels, trouver un vaisseau pour quitter Qo'noS dans les meilleurs délais.
- J'aimerais beaucoup que nous examinions ces protocoles avant que vous commenciez à faire vos bagages, dit McCoy.
M'Benga se figea.
- Oh, oui. Je. Je suis désolée de vous laisser tomber à l'improviste. Si vous voulez, je peux demander une prolongation de mon congé. J'ai encore plusieurs semaines à prendre, et.
- Votre capitaine a besoin de vous, coupa Kirk. Vous devez y aller. Nous nous débrouillerons.
- Mais. Et le Projet Signe ?
- En ouvrant la porte pour nous, docteur, vous nous avez apporté une aide précieuse. C'est grâce à vous que nous avons pu progresser. Nous n'avons pas le droit de vous en demander davantage.
Malgré les épreuves qui l'accablaient, Kirk fit un chaleureux sourire de remerciement à M'Benga. Quand il lui serra la main, elle sentit presque ses genoux se dérober. Pas étonnant que cet homme ait pu convaincre son équipage de le suivre n'importe où. Elle en aurait fait autant.
La porte du bureau s'ouvrit, livrant le passage à Spock. Le Vulcain portait son uniforme et son visage d'ordinaire impassible trahissait une vive inquiétude.
- Spock, que se passe-t-il ? demanda Kirk.
- J'ai tenté de joindre le capitaine Picard pour l'informer de votre plan. Et il a disparu.
McCoy se leva.
- Inutile de perdre du temps avec la sécurité de Starfleet, décida Kirk. Contactons plutôt Riker.
- J'ai déjà essayé, dit Spock.
- Et. ?
- Et lui aussi a disparu. Comme l'Entreprise.
M'Benga regarda Kirk et constata non sans surprise qu'il semblait presque soulagé.
- Messieurs, annonça-t-il en se frottant les mains, nos adversaires ont bougé les premiers. Maintenant, c'est notre tour. Je vous promets, que nous finirons par découvrir la vérité !
M'Benga regrettait presque de ne plus être là pour voir ça.

CHAPITRE XVIII

Quand Picard s'était matérialisé dans les ruines d'une ville, il avait aussitôt compris que le double de la Terre montré par T'Serl était un monde abandonné.
Du temps où les bâtiments tenaient encore debout, cette ville avait dû ressembler à celles de l'Europe du XXe siècle : un mélange de briques et de béton ponctué çà et là par une tour de verre et d'acier. Une architecture typique de la rigidité oppressive qui caractérisait les grandes agglomérations terriennes avant que ne se répande l'usage des composites de carbone et des champs d'intégrité structurelle.
Même les routes étaient défoncées, le bitume crevassé et envahi par la végétation. De petits monticules trahissaient la présence d'anciens véhicules terrestres enfouis sous la poussière, les débris et les ronces. Encore quelques siècles et seul un balayage aux senseurs permettrait à d'éventuels explorateurs d'établir qu'une civilisation avait existé sur cette planète.
Pour le moment, une cinquantaine d'heures après son arrivée, c'était surtout son propre avenir qui inquiétait Picard.
Un avenir qui, selon ses estimations les plus optimistes, toucherait à sa fin dans moins d'une journée standard.
Le virus qui avait décimé la population de ce monde était sur le point de faire une nouvelle victime. Le premier symptôme - une légère décoloration de la peau - avait fait son apparition une dizaine d'heures après l'arrivée de Picard. Puis des cloques bleues avaient couvert ses mains et un côté de son visage. Il n'avait rien bu ni mangé depuis plus de deux jours et se sentait de plus en plus faible. mais toujours aussi furieux.
- Trouvez-vous vraiment que ça en vaille la peine ? lança la voix de T'Serl.
Dans l'ombre du mur contre lequel il s'appuyait, Picard leva la tête. L'image holographique des deux psychohistoriens venait d'apparaître quelques mètres sur sa droite.
- C'est à vous de me le dire. C'est votre faute si je suis en train de mourir.
- Mon jeune monsieur, c'est la faute de votre seul entêtement, répliqua le Ferengi.
Picard lutta pour ravaler sa colère.
- Encore une fois, je n'ai rien à vous dire ! Je ne suis pas un agent de la présence inconnue, mais un capitaine de vaisseau stellaire dont la seule faute est d'avoir voulu faire son devoir, aider un ami et résoudre un mystère.
Les deux psychohistoriens se regardèrent.
- Il existe un remède au virus que vous avez contracté, révéla T'Serl.
- Vraiment ? C'est pour ça que les environs grouillent de monde, je suppose !
- Quand les scientifiques de la Fédération l'ont découvert, cette planète n'était plus peuplée que par quelques centaines de milliers d'enfants, incapables de rétablir leur culture. Ils ont été évacués.
« Starfleet a lancé un nouveau programme de terraformage. Les plantes qui vous entourent ont été génétiquement modifiées pour nettoyer la biosphère du virus qui l'infecte, mais il faudra encore trois siècles avant que ce monde redevienne habitable pour des humanoïdes.
Picard se passa une main sur le front pour essuyer la sueur qui lui coulait dans les yeux et qui ne devait pas grand-chose à la température ambiante.
Lept l'observa pensivement.
- Ma chère petite, murmura-t-il à T'Serl, ne trouves-tu pas que la maladie progresse plus vite que ne le suggèrent les modèles cliniques ? Je te propose de passer au stade suivant, pendant qu'il est encore en état de répondre.
La Vulcaine réfléchit quelques secondes, puis hocha la tête. Les deux hologrammes se dissipèrent.
- Salauds, gronda Picard. Si vous voulez me tuer, ayez au moins la décence de le faire de vos propres mains !
Le soleil se couchait à l'horizon. Levant la tête vers le ciel qui s'obscurcissait, il n'aperçut aucune constellation qu'il pût identifier. Les créateurs de ce double de la Terre étaient-ils incapables de reproduire des étoiles ?
Soudain, une pensée atroce naquit dans l'esprit enfiévré de Picard. Et si l'univers-miroir avait lui aussi été fabriqué de toutes pièces ? Il sentit la tête lui tourner, à cause de la maladie autant que du choc mental. Existe-t-il des extraterrestres assez puissants pour créer des univers entiers ? Par définition, de tels êtres seraient des dieux.
- Des réponses, chuchota-t-il d'une voix rauque. Je dois trouver des réponses.
Puis une demi-douzaine d'images holographiques se forma autour de lui. T'Serl et Lept étaient revenus avec quatre personnes. Malgré les difficultés croissantes qu'il éprouvait pour voir et respirer, Picard les étudia attentivement.
Il y avait un Tellarite au museau blanchi par les ans, une Tiburienne aux oreilles déployées comme des éventails et deux Vulcains en robes d'érudit : un mâle et une femelle.
- Qui êtes-vous ? marmonna Picard.
Dès que le premier répondit, il devina l'identité des autres.
- Garen d'Odessa Prime, grogna le Tellarite.
- R'Ma'Hatrel du Coopératif Cygnat, annonça la Tiburienne.
- Nous sommes Savrin et T'Pon de l'Institut Seldon, dit la Vulcaine.
Picard les connaissait tous de nom : des géants de la psychohistoire. Il vit la forme scintillante de T'Serl s'avancer vers lui et tendre un doigt.
- Capitaine, dit-elle d'une voix forte, comme si elle n'était pas sûre qu'il puisse encore l'entendre. Regardez bien.
Un petit plateau se matérialisa aux pieds de Picard.
- Vous voyez l'hypospray ? C'est le remède dont vous avez besoin, continua la Vulcaine.
D'une main tremblante, Picard s'en saisit et l'appliqua contre son cou. Le plateau contenait aussi des rations de survie et une gourde. Il but à longues gorgées, refusant de trahir son soulagement et l'espoir qui l'envahissait.
Dix minutes plus tard, il constata que les cloques bleues disparaissaient. T'Serl lui avait dit la vérité : il existait un remède. Picard allait vivre.
- Maintenant, êtes-vous prêt à parler ? demanda la Vulcaine.
- Je l'aurais fait sur Mémoire Alpha, si vous m'en aviez laissé le temps.
- À l'époque, nous ignorions qui vous représentiez.
- Et maintenant ?
- Disons qu'il semble très improbable que vous soyez un agent de la présence inconnue.
Picard déchira l'emballage d'une ration de survie et en renifla le contenu. Une gaufre aux algues. Il mordit dedans. Un peu salée, mais pratiquement dénuée de goût : sans doute un produit ferengi, conçu pour un marché le plus large possible.
- En quoi votre tentative de me tuer vous a-t-elle convaincu de ma bonne foi ?
- J'aimerais que vous ne soyez pas aussi amer, le réprimanda T'Serl.
Picard éclata d'un rire rauque.
- Amer ? Quel terme mal choisi ! Déçu, oui. Stupéfait, certainement. Mais face à une attitude aussi méprisable et peu professionnelle que la vôtre, « amer » me semble un doux euphémisme.
L'hologramme de Savrin fit un pas vers lui. Malgré sa silhouette frêle et ses sourcils blancs, il s'exprima d'une voix forte et claire.
- Nous ne vous aurions pas fait de mal, capitaine. Nous avions prévu de vous soigner avant que votre état devienne critique.
- Est-il logique d'avoir déployé tous ces efforts pour vous persuader d'une chose que vous auriez facilement pu découvrir grâce à une fusion mentale ?
- Aucun Vulcain n'aurait voulu prendre ce risque, au cas où vous auriez été un agent de la présence inconnue.
- Vous auriez pu vous contenter de pointer un fuseur sur ma tête.
- Le moment est mal venu pour débattre des techniques d'interrogatoire, dit R'Ma'Hatrel d'une voix profonde et mélodieuse. Le temps presse.
- Bien entendu. Parce que la fin de l'univers approche ! railla Picard.
- Doutez-vous de nos découvertes, mon jeune monsieur ? s'indigna Lept.
- Lesquelles ? Celles qui affirment que je serai responsable de la destruction de notre monde ?
- Il se peut que nos collègues aient commis une erreur d'interprétation, concéda Savrin. Mais les données qu'ils ont rassemblées n'en demeurent pas moins fiables.
- Pie-carrrd, grogna soudain Garen. Qui vous a envoyé sur Mémoire Alpha ?
- Personne. C'était ma décision.
- Impossible. On ne se réveille pas un beau matin en se disant : « Tiens, et si j'allais voir des psychohistoriens aujourd'hui ? »
- Si vous préférez, c'est à cause de l'obélisque des Préservateurs. C'est lui qui m'a poussé à consulter le docteur T'Serl et le directeur Lept.
- Pas si vite, mon jeune monsieur, intervint le Ferengi. La psychohistoire s'applique aux gens, pas aux choses. Elle ne pouvait prédire la découverte d'un artefact. Quoi qui ait pu vous conduire à nous, il doit y avoir une personne derrière cette décision. Peut-être a-t-elle un rapport avec l'obélisque. Tout ce que nous pouvons affirmer avec certitude, c'est qu'elle sera responsable de la fin de l'univers.
Picard s'immobilisa, son dernier morceau de gaufre aux algues à la main.
Non. C'est impossible !
- Ha ! se réjouit Lept ; vous commencez enfin à comprendre ! Je le vois sur votre visage. Alors, mon jeune monsieur ? Qui vous a envoyé à nous ?
Picard ne répondit pas.
- Capitaine, nous n'avons pas oublié que l'endroit où vous avez trouvé l'obélisque est secret, dit T'Serl. Mais vous nous avez bien dit qu'il ne venait pas de l'univers-miroir ?
Picard acquiesça en silence.
- Néanmoins, pouvons-nous supposer que sa localisation était liée à cet univers d'une certaine façon ? insista la Vulcaine.
- Oui.
- Par l'intermédiaire d'une personne ?
- Oui.
- Qui existe à la fois dans les deux univers ?
- Oui. Je vois où vous voulez en venir, mais pas comment vous y êtes arrivés, avoua Picard.
- C'est si évident, humain, grogna Garen. Comme le museau au milieu de la figure.
- La psychohistoire est un outil qui nous permet d'identifier les points de décision clés avant leur apparition, expliqua T'Serl. Donc, nous avons identifié un point de décision clé pouvant déboucher sur la fin du monde.
- Et vous pensez qu'un individu sera responsable du choix ?
- Pas un seul, mais deux. Le premier est destiné à détruire l'univers ; l'autre, à le sauver.
Picard hocha la tête. Il se demandait pourquoi il avait mis tant de temps à comprendre.
- Alors ? demanda Lept. Avez-vous un nom à nous donner ? Celui du destructeur ou du protecteur ?
Picard prit une inspiration.
- Oui : James Tiberius Kirk. Pour les deux.

CHAPITRE XIX

- La logique n'a rien à voir là-dedans, dit Spock.
Cette déclaration fit tomber un silence absolu sur la salle de conférence de l'U.S.S. Souverain.
Moins de cinq minutes auparavant, le double de Spock avait été téléporté à bord afin de rencontrer Tiberius pour la première fois depuis plus d'un siècle. Son existence de fugitif avait gravement nui à sa santé, et il venait de passer les derniers mois à soigner un syndrome de Bendii prématuré déclenché par le stress et la malnutrition.
Bien qu'il soit désormais en voie de rétablissement, les effets secondaires de la maladie, combinés à ceux des médicaments, lui faisaient parfois perdre son sang-froid vulcain. Comme en ce moment, où la haine déformait son visage tandis qu'il observait Tiberius.
- Je n'arrive pas à croire que vous ayez dit une chose pareille, intervint Kirk.
- C'est pourtant vrai, répliqua placidement le Spock de son univers.
- Je ne vous aiderai pas ! cria son double. Je ne l'aiderai pas. C'est hors de question !
Tiberius se pencha vers lui.
- N'avez-vous pas écouté, Spock ? ricana-t-il. Nous sommes le seul espoir de ces gens. C'est l'occasion que vous attendiez : une chance de faire le bien ! Comment pouvez-vous refuser alors que je n'en ai pas été capable ?
- J'ignore quelle emprise vous avez sur ces gens, répliqua l'intendant, mais je ne soutiendrai aucune stratégie susceptible de tourner à votre avantage.
- Elle ne tournera pas à son avantage, je vous le garantis, affirma Kirk.
- Comment puis-je vous faire confiance ?
- Vous n'en avez pas besoin. (Kirk tendit le doigt vers Spock.) Faites-lui confiance. C'est grâce à lui qu'on soigne votre syndrome de Bendii sur Vulcain. Grâce à lui que votre fille n'est pas retenue prisonnière avec le reste de l'équipage de Tiberius. Grâce à lui que la Fédération envisage de fournir de l'aide à la Résistance Vulcaine dans votre univers.
L'intendant frotta pensivement sa barbichette blanche, puis se tourna vers son double.
- Capitaine Spock, aidez-moi à prendre ma décision en réintroduisant la logique dans l'équation. Si je vous aide, pourquoi aurez-vous également besoin de Tiberius ?
Sans laisser au Vulcain le temps de répondre, le despote s'exclama :
- Vous avez entendu ce qu'a dit James ! Vous et moi, nous sommes des facteurs imprévisibles. Nous n'appartenons pas à cet univers. Notre seule présence peut bouleverser les plans des Préservateurs. Ensemble, nous représentons une menace deux fois plus importante que séparés.
- L'analogie n'est pas tout à fait exacte, mais elle se tient, dit Spock.
Tiberius haussa les épaules.
- C'est parce que votre logique est moins bonne que la mienne.
Kirk fut stupéfait par l'arrogance de son double. Une fois de plus, il se demanda s'il portait en lui les germes de cet ego démesuré. L'assurance était une qualité indispensable chez n'importe quel capitaine de vaisseau stellaire. Où se dressait la frontière entre Tiberius et lui ? Et si elle n'existait que dans son imagination ?
- Tu es d'accord avec moi, n'est-ce pas ? demanda son double.
Kirk refusa de trahir ses doutes.
- Laissons finir Spock.
- Notre stratégie découle inévitablement de nos postulats de départ, reprit le Vulcain. Premier postulat : pour une raison inconnue, les Préservateurs se mêlent du développement naturel de certains mondes de la Fédération. À en juger par les endroits où ont été découverts les cent dix-huit premiers obélisques, nous pouvons supposer qu'un de leurs objectifs consiste à préserver de l'extinction des formes de vie et des groupes culturels spécifiques.
« Deuxième postulat : il y a six ans, le cent dix-neuvième obélisque a été mis en place dans la base de la Première Fédération pour provoquer sa collision avec un astéroïde de plus petite taille et détruire la flotte qu'elle abritait. Nous pouvons logiquement en déduire que les Préservateurs voulaient empêcher Tiberius de s'emparer des classe Fesarius, donc d'avoir les moyens de mettre en ouvre ses plans de conquête.
- Vous voyez, Spock ? Les créatures les plus puissantes de la galaxie ont peur de moi, se vanta le despote.
Vous avez vraiment choisi le mauvais camp.
Kirk ne put résister à la tentation.
- Si tu veux bien t'en souvenir, nos hôtes klingons ne nous ont pas fourni de tapettes à mouches glob parce qu'elles représentaient un danger pour nous. Juste parce qu'elles étaient agaçantes ! Ce qui ne nous a pas empêchés de les tuer.
Tiberius le fixa froidement.
- Tu oublies une chose, James : les insectes les plus ridicules peuvent être porteurs de germes capables d'abattre de puissants animaux. Je te garantis que si les Préservateurs voulaient m'écarter de leur terrain de jeu, c'est parce que j'étais une véritable menace.
- Dans tous les cas, dit Spock en haussant la voix, nous n'avons aucune preuve que les Préservateurs aient tenté de se mêler de vos activités, intendant. Par conséquent, vous ne sauriez être un substitut efficace de Tiberius. En revanche, nous pouvons supposer qu'ils essaieront encore de s'en prendre à lui.
- C'est là que votre logique devient incertaine, objecta l'autre Spock.
- Seulement parce que la logique n'a rien à voir dans le désir des Préservateurs de neutraliser Tiberius.
- Je ne peux l'accepter.
Les deux Vulcains se regardèrent, l'air buté. Kirk savait que toutes les étoiles de la galaxie pourraient s'éteindre avant que l'un d'eux accepte de revenir sur sa position.
- Messieurs, intervint-il, laissez-moi vous expliquer la logique de la situation. et les émotions qui l'accompagnent.
Il réprima un sourire en voyant les deux Spock lui jeter le même coup d'oil sceptique.
- Si les Préservateurs souhaitaient vraiment neutraliser Tiberius, le plus simple serait de le tuer.
- Précisément, dit l'intendant. Qu'ils ne l'aient pas fait indique.
- . Qu'ils attendent autre chose de sa part. Ils veulent lui enseigner une leçon, le pousser à se retirer de lui-même.
- Ça n'a pas de sens !
- D'un point de vue logique, non, concéda Kirk. Mais d'un point de vue émotionnel.
Les deux Spock ouvrirent la bouche pour protester ; il leva une main pour leur demander de le laisser finir.
- Vous oubliez le plus important. Quand les Préservateurs ont-ils mis en place l'obélisque de l'astéroïde ?
- Il y a six ans, répondit Spock.
Kirk se tourna vers Tiberius.
- Quand as-tu commencé à travailler sur ta base dans la Discontinuité Goldin ?
- Hum. Il y a trois ans.
- Était-ce la première fois que tu revenais dans cet univers depuis ta première visite involontaire, quand nous avons échangé nos places ?
Tiberius acquiesça, se demandant visiblement où son double voulait en venir.
- Donc, les Préservateurs se sont mobilisés contre lui avant qu'il ne mette les pieds dans cette dimension, résuma Kirk pour les deux Spock. Autrement dit, ils avaient prévu son arrivée. Ils savaient que sa tentative de créer une flotte de doubles de l'Entreprise échouerait, et qu'il tenterait de s'emparer des classe Fesarius dans notre univers parce que la Première Fédération avait fait disparaître la base dans le sien.
- Comment est-ce possible ? demanda l'intendant.
Spock avait déjà compris.
- Il y a six ans, murmura-t-il. Bien sûr.
- Bien sûr quoi ? s'impatienta Tiberius.
- C'est l'époque où le capitaine Kirk est réapparu. Avant, il était tenu pour mort.
Le despote hocha la tête.
- Réécrire l'histoire, c'est notre spécialité, se rengorgea-t-il.
- Autrement dit, vous suggérez que la rencontre entre les deux Kirk était inévitable ? demanda l'intendant à son double.
- L'histoire obéit à des cycles. Dans les systèmes météorologiques complexes, les nuages individuels se forment de manière chaotique, mais quand ils s'accumulent, on peut prédire la tempête à venir. Voilà pourquoi le capitaine Picard a voulu s'entretenir avec des psychohistoriens. Afin d'identifier des motifs que nous aurions pu négliger.
- Qu'il ait disparu prouve bien que nous sommes sur la bonne piste, ajouta Kirk.
L'intendant se pinça l'arête du nez. Il semblait beaucoup plus âgé que son double. Grâce au traitement qu'il venait de subir, sa peau avait retrouvé sa couleur originelle, mais ses joues étaient toujours creuses, ses cheveux d'un blanc de neige et ses gestes incertains.
- Vous êtes en train de me dire que les Préservateurs n'en ont pas seulement après Tiberius, mais aussi après le Kirk de votre univers.
- L'histoire les a réunis, dit Spock. La logique revient dans notre analyse pour suggérer cela : si on localise l'un des deux, l'autre ne sera pas loin.
L'intendant soupira.
- Et vous voulez que j'aide Tiberius à planifier la stratégie qui lui permettra de regagner notre univers pour reconquérir son empire.
- Précisément. Parce que dès qu'il commencera à agir, les Préservateurs seront obligés de se manifester. Et cette fois, nous les attendrons.
- Que se passera-t-il alors ?
- Nous leur parlerons, dit Kirk. Je veux savoir pourquoi ils influencent notre développement.
- La réponse pourrait ne pas vous plaire.
- C'est un risque, approuva Spock.
- Non, je ne pense pas, dit Kirk à la grande surprise des trois autres. Parce que le moyen le plus logique de neutraliser Tiberius consisterait à le tuer. Qu'ils aient renoncé à le faire et se soient contentés de détruire une flotté abandonnée indique qu'ils ont leur sens de l'éthique.
- James, ricana son double, es-tu naïf à ce point, ou seulement ignorant ? Le gardien de bétail ne tue pas les animaux qui s'écartent du troupeau : il se contente d'ériger une barrière plus solide, pour qu'aucun d'eux ne s'échappe avant le moment de les conduire à l'abattoir.
- Commençons par découvrir les Préservateurs ; nous déciderons ensuite de la marche à suivre, soupira Kirk, exaspéré.
- Je ne suis pas devenu le souverain absolu de l'Empire Terran en imaginant que mes ennemis étaient guidés par une éthique indéfinissable, dit Tiberius. Les Préservateurs ont agi contre moi et contre toi. La seule réaction logique est de s'assurer qu'ils ne puissent plus jamais nous nuire. Les débusquer ne suffit pas : je veux les écraser avant qu'ils ne nous écrasent.
- Dans ce cas, je vous aiderai ! lança l'intendant.
Son revirement inattendu fut suivi par quelques secondes d'un silence éberlué.
- Parce que je veux être là quand ils vous écraseront, ajouta-t-il.
Tiberius éclata d'un rire moqueur.
- Vous m'avez manqué, Spock. J'ai hâte de travailler de nouveau avec vous dans une stimulante atmosphère de trahison. Comme au bon vieux temps.
Kirk tendit un bloc-notes électronique à l'intendant.
- Dans ce cas, voici par où nous devrions commencer. Depuis un mois, Tiberius et moi avons comparé nos carrières en cherchant les points de convergence comme notre mission sur Halkan qui a eu lieu en même temps dans les deux univers - et ceux de divergence.
- Vous attendez sans doute de moi que j'identifie les occasions manquées - dans le passé - qui auraient pu entraîner la découverte d'une technologie plus avancée susceptible d'aider Tiberius ? dit l'intendant.
- C'est ça, fit le despote. Prêtez une attention particulière à ce que votre double a baptisé la « machine de cauchemar ». Je ne pense pas que l'Empire l'ait jamais rencontrée. Ça signifie qu'elle existe peut-être toujours dans notre univers.
- Entendu. Mais pour le moment, je dois retourner sur Vulcain continuer mon traitement.
- Merci. Faites-nous signe dès que vous aurez trouvé quelque chose, dit Kirk.
L'intendant hocha la tête d'un air las et se leva.
- Nous pourrions nous réunir ce soir.
- Passerelle à capitaine Kirk !
La voix de l'amirale Alina Nechayev interrompit le Vulcain. Actuel commandant du Souverain, elle s'intéressait personnellement au problème de l'univers-miroir. Non sans raison : elle avait été un des officiers de rang à être remplacés par son double au sein de Starfleet.
- Je vous écoute, dit Kirk.
- Nous venons de recevoir un message urgent d'un vaisseau qui approche du système vulcain. Quelqu'un semble très pressé de vous parler.
- De qui s'agit-il ?
- Du capitaine Picard. Enfin, corrigea l'amirale, de quelqu'un qui prétend l'être.

CHAPITRE XX

D'un mouvement du poignet, le docteur Beverly Crusher referma son tricordeur médical et lut le résultat de ses examens sur l'écran de diagnostic principal de l'infirmerie.
- Il ne reste aucune trace du virus. McCoy savait ce qu'il faisait, déclara-t-elle.
Picard s'assit sur le lit.
- Je vous avais dit que je me sentais parfaitement bien.
Riker réprima une moue sceptique. Son capitaine n'affichait plus aucun symptôme de la maladie qui avait failli le terrasser sur le Site 2713. Mais cinq jours après son retour, il semblait toujours déboussolé. Son épuisement pouvait-il avoir des causes autres que physiques ? Que lui avaient donc appris les psychohistoriens pour le perturber à ce point ?
Beverly devait partager les doutes de Riker, car elle dit sur un ton plein de sollicitude :
- Jean-Luc, après ce que vous venez de traverser, quelques jours de repos supplémentaires ne vous feront pas de mal.
Picard était déjà debout, prêt à partir.
- Je sais. L'amirale Nechayev a pris les dispositions nécessaires.
Il enrageait encore que le commandement de l'Entreprise ait été confié à Data. Mais il comprenait la paranoïa de l'amirale : après leur disparition dans de mystérieuses circonstances, Riker et lui auraient pu être remplacés par leur double de l'univers-miroir.
Par prudence, Nechayev avait même interdit l'accès du système de Vulcain à son vaisseau, stationné dans le halo glaciaire du nuage Oort. Ses boucliers étaient réglés au minimum, son noyau de distorsion éteint, et un escadron de chasseurs avait reçu l'ordre de le neutraliser s'il tentait de repartir.
Le capitaine Hu-Lin Radisson avait indiqué à Riker l'endroit où Picard était retenu. Quand l'Entreprise était arrivé sur le Site 2713, il ne lui avait fallu que quelques minutes pour localiser son capitaine grâce à un balayage de senseurs et neutraliser le petit croiseur qui l'avait enlevé.
Passé le choc de découvrir une réplique exacte de la Terre, Riker s'était entretenu avec Picard de leurs récentes mésaventures. Les deux hommes n'avaient pu établir aucune connexion entre les psychohistoriens et le Projet Signe. Mais les deux groupes avaient indépendamment conclu que James T. Kirk était lié à un événement susceptible d'entraîner la destruction de l'univers.
S'ils avaient raison, Riker et Picard ne tenaient pas davantage que Radisson à ce que cette information soit rendue publique. La sécurité des communications subspatiales n'étant plus garantie dans Starfleet, ils avaient demandé un rendez-vous avec l'amirale Nechayev.
Une table de conférence improvisée avait été dressée dans le hangar principal du Souverain. Les six psychohistoriens avaient déjà pris place d'un côté ; le commander Riker, les capitaines Kirk et Spock, Tiberius et l'intendant occupaient l'autre.
Picard s'assit. Aucun siège ne lui faisait face, seulement un écran portable : l'amirale Nechayev participerait à la réunion depuis sa passerelle. Elle commença par informer les participants que tous les sas du hangar étaient scellés, et que personne n'en sortirait sans son autorisation. Puis elle ordonna à Picard de commencer.
- À mon avis, lança-t-il sans perdre de temps, nous avons tous été manipulés.
- Définissez « tous », exigea l'amirale.
- La Fédération. Starfleet. Chacun de nous.
- Jusqu'à quel point ?
Picard tourna la tête vers sa gauche.
- Docteur Savrin, voudriez-vous exposer le résultat de vos recherches tels que vous me les avez décrits ?
L'érudit Vulcain répondit par une question.
- Ne vous êtes-vous jamais demandé par quel hasard extraordinaire le Premier Contact entre la Terre et Vulcain avait coïncidé avec le premier vol en distorsion de Cochrane ?
« Réfléchissez : au cours de leurs investigations précédentes, vingt ans plus tôt, nos explorateurs avaient détecté les signes d'une guerre mondiale imminente. Les risques que l'humanité provoque sa propre extinction au cours de la décennie suivante étaient d'une contre trois. L'Académie Scientifique ne comptait pas retourner dans le système terrien avant un siècle au moins.
- Dans ce cas, s'étonna Riker, qu'y faisait le vaisseau-sonde lors du lancement du Phénix ? C'était quatre-vingts ans trop tôt !
- Will., dit Picard. J'ai vu les archives de l'Académie Vulcaine. Ce vaisseau-sonde était censé étudier des anomalies gravifiques dans le système d'Alpha du Centaure. En cours de route, il a reçu un contrordre lui intimant de cartographier les wormholes potentiels créés par l'influence de Jupiter sur notre soleil. C'est ce qui l'a amené dans notre système à temps pour assister au lancement du Phénix. Mais on n'a jamais retrouvé les codes d'autorisation.
- Insinuez-vous qu'un intervenant extérieur savait que Cochrane se préparait à tester un moteur de distorsion ? demanda Spock. Et qu'il a dévié le vaisseau-sonde de sa trajectoire pour que celui-ci assiste à l'événement ?
- Tout à fait, intervint T'Serl. Un intervenant extérieur qui ne peut être que les Préservateurs, ou un groupe de Vulcains poursuivant leurs propres objectifs.
- Il pourrait aussi s'agir d'une simple coïncidence, dit Nechayev. Il arrive que des codes d'autorisation soient égarés.
- Vous avez besoin d'autres preuves ? Je vais vous les fournir, déclara T'Pon.
Aidée par ses collègues, elle entreprit de dresser une liste des coïncidences les plus célèbres et les plus inexplicables de l'histoire de la Fédération.
Vingt minutes plus tard, Riker était presque convaincu que la galaxie était sous le contrôle de créatures à peine moins puissantes que les anciens dieux de l'Olympe.
Mais Nechayev avait toujours des doutes.
- Vous parlez de doubles des principales planètes de la Fédération. Un artefact des Préservateurs a-t-il jamais été découvert en conjonction avec ces mondes ?
- Pas à ma connaissance, répondit Picard.
- Donc, aussi intéressante que soit cette théorie, elle ne repose que sur un tissu de suppositions. Le problème des Préservateurs demeure : avons-nous affaire à une espèce incroyablement évoluée, ou sommes-nous en train de mal interpréter une accumulation de données générées par une multitude d'espèces différentes au fil du temps ?
- Ce n'est pas tout, dit Picard. Jim, comment avez-vous obtenu le commandement de votre premier Entreprise ?
Kirk eut l'air surpris et vexé par la question.
- Je l'ai gagné.
- Je n'en doute pas. Mais malgré vos exploits à l'Académie et sur Axanar, vous avez longtemps été le plus jeune capitaine de vaisseau stellaire jamais nommé. Trop jeune, en fait, pour commander un classe Constitution.
- Les règlements sont faits pour être violés, Jean-Luc. Ce n'est pas à vous que je vais l'apprendre !
- Certes. Mais les archives de Starfleet ne contiennent aucun code d'autorisation rattaché à l'ordre qui vous a placé dans le fauteuil central de l'Entreprise. Comme dans le cas du vaisseau-sonde vulcain redirigé vers la Terre.
- Capitaine Picard, intervint Spock, devons-nous comprendre que l'influence des Préservateurs sur le développement de la Fédération s'étend à des détails ?
- L'évidence parle pour elle-même, dit Savrin.
- Dans une affectation, la personnalité joue un rôle aussi important que les règlements, dit Kirk, outré.
- J'accepterais votre explication si vous aviez été le seul dans ce cas, Jim, souffla Picard.
Kirk sursauta.
- Il y en a eu d'autres ?
- Au cours des vingt dernières années, l'informa Savrin, nous avons relevé trente-sept affectations sans code d'autorisation valable.
- Tryla Scott, qui a battu le record du plus jeune capitaine de vaisseau stellaire. Kathryn Janeway quand on lui a confié le Voyager. Au sein de mon propre équipage, le docteur Beverly Crusher qui était en permission prolongée pour. des raisons personnelles, s'est vu rappeler au service actif par un ordre à l'origine mystérieuse. Même chose pour le capitaine du Tripoli quand son équipage a découvert le commander Data.
- Très intéressant, admit l'amirale Nechayev. Mais si Kirk et Janeway ont pris part à des événements critiques pour le développement et la survie de la Fédération, Tryla Scott a hélas disparu avant d'accomplir quoi que ce soit, et Beverly Crusher, bien que très compétente, n'a rien fait qui justifie une mention dans les livres d'histoire.
Alors, Riker réalisa qu'il détenait la clé qui validerait la théorie des psychohistoriens.
- Amirale, je pense que Starfleet accepte déjà l'idée d'une manipulation par les Préservateurs. Sinon, pourquoi avoir créé le Projet Signe ? Lors de notre entrevue, le capitaine Radisson m'a fourni un rapport complet sur les mondes dupliqués, et elle m'a également dit où trouver le capitaine Picard, ce qui.
- . Prouve simplement qu'elle a accès à des informations secrètes, coupa l'amirale Nechayev.
- Je n'ai pas fini, continua Riker, imperturbable. Le docteur T'Serl et le directeur Lept ont prédit que cinquante-neuf jours avant la fin du monde, ils recevraient la visite d'une personne envoyée par le futur responsable de cet événement. Le capitaine Picard est allé sur Mémoire Alpha à cause du capitaine Kirk !
« Radisson m'a révélé que le Projet Signe avait identifié le capitaine Kirk comme l'homme qui déclencherait la destruction de l'univers. Les deux déductions ayant été réalisées indépendamment, nous devons en conclure.
- C'est absurde ! explosa Kirk en tapant du poing sur la table. Je n'écouterai pas ces sornettes une minute de plus !
Il se leva.
Spock tendit une main pour le retenir.
- Nous devons en conclure, reprit Riker avec une grimace d'excuse, que James T. Kirk est bien l'agent de la fameuse présence inconnue que nous recherchions tous.

CHAPITRE XXI

Kirk entendit sa propre voix se répercuter comme le tonnerre contre les parois du hangar.
- Ne voyez-vous pas que nous avons été manipulés ? Ne comprenez-vous pas ce qui se passe ?
- Dois-je en déduire que vous saisissez ? demanda Nechayev.
Kirk se força à prendre une inspiration et à se détendre.
- Absolument. Parce que nous venons d'échanger des informations dont les Préservateurs ne voulaient pas que nous disposions.
Il fit les cent pas le long de la table de conférence.
- Jean-Luc, vous souvenez-vous de la conversation que nous avons eue avec l'amiral McCoy et le docteur M'Benga sur Qo'noS, juste après mon retour avec l'antitoxine ? Bones a dit que nous détenions tous un morceau du puzzle. À l'époque, tout ce que nous savions, c'est qu'il existait peut-être un lien entre l'univers-miroir et le Projet Signe.
« Puis nous avons découvert l'obélisque à l'endroit où il pouvait causer le plus de tort à Tiberius. Pourquoi ? Tiberius a raison : les Préservateurs en ont après lui. Ils veulent le neutraliser, parce qu'il est un facteur incontrôlable au sein de leur expérience.
- Par « leur expérience », vous entendez la Fédération ? coupa Nechayev.
- Voire la galaxie entière. Mais vous avez entendu ce qu'ont dit les spécialistes : le chaos de notre histoire est sous-tendu par un ordre invisible. Une main inconnue n'a cessé de déplacer des pièces sur l'échiquier, s'assurant que je reçoive le commandement de l'Entreprise quelques années plus tôt que prévu, ou que des Vulcains passent près de la Terre à l'instant où les humains ont prouvé qu'ils étaient capables d'explorer l'espace interstellaire.
Kirk s'immobilisa pour dévisager les participants à la réunion.
- La preuve est là. Nous ne pouvons pas l'ignorer. Et l'existence du Projet Signe nous montre que Starfleet en est consciente.
- Hu-Lin Radisson, déduisit Nechayev. Le mystérieux commodore Twining. Les vaisseaux dotés d'un équipage holographique. Vous pensez que c'est la réponse de la Fédération aux Préservateurs ?
- Pas aux Préservateurs eux-mêmes, mais à l'écran de fumée qu'ils ont créé pour détourner notre attention, corrigea Kirk. Starfleet sait que nous affrontons un ennemi. Nos chefs soupçonnent l'imminence d'une guerre, mais ils n'ont aucune idée de la provenance de la première attaque. J'en conclus que les Préservateurs se doutaient que nous finirions par les démasquer, et qu'ils ont mis en place de fausses pistes pour nous égarer.
- Les mondes dupliqués, avança Spock.
- Tout à fait. Nous avons supposé que le Projet Signe avait été instauré en réponse à ma découverte du premier obélisque. En réalité, il découlait du Projet Aimant, dont la formation était antérieure à cet événement mais coïncidait avec ma découverte du premier double de la Terre : celui où le docteur T'Serl et le directeur Lept ont emmené Jean-Luc.
« Les mondes dupliqués. Un concept époustouflant, n'est-ce pas ? Imaginez la technologie nécessaire à leur fabrication. Nous étions fiers de réussir à transformer certaines parties de la surface d'un monde pour sauver des espèces menacées ; soudain, nous nous retrouvions face à des habitats artificiels d'envergure planétaire.
« Pas étonnant que Starfleet ait caché leur existence, qu'elle n'ait plus songé qu'à identifier leurs créateurs ! Pendant que nous mobilisions nos plus grands savants pour élucider ce mystère, quand nous avons découvert une poignée d'obélisques sans but apparent, nous les avons écartés de notre réflexion.
- Si nous acceptons la validité de votre raisonnement, coupa Picard, vous venez de démontrer le lien entre le Projet Signe et les Préservateurs. Mais il vous reste à nous expliquer le rapport avec l'univers-miroir.
- Jean-Luc. Mettez-vous à la place des fondateurs du Projet Signe, il y a un siècle. La découverte des planètes dupliquées les a plongés dans la panique. Puis je reviens de la mission de Halkan au cours de laquelle Tiberius et moi avons échangé nos places, et je leur révèle l'existence d'un univers dupliqué ! Comment pouvaient-ils ne pas croire qu'il existait un rapport ?
- Donc, résuma Picard, craignant que nous ne nous apercevions de leur existence, les Préservateurs ont créé des planètes dupliquées - sans aucun intérêt réel - pour nous empêcher de comprendre ce qu'ils fabriquaient vraiment. et que nous ignorons toujours, résuma Picard. À présent, notre attention est mobilisée par l'univers-miroir, dont nous pensons qu'il est lié à ces fameuses planètes.
- Exactement, dit Kirk. Alors qu'il ne l'est pas : sa création relève de l'expression ultime du chaos.
« Dans notre univers, l'histoire de la Fédération a toujours été plus ou moins paisible et animée par la négociation, la compréhension et le principe de non-interférence. Nous finissons toujours par nous réconcilier avec nos ennemis.
« J'ignore quel moment d'indécision quantique a fait diverger notre histoire de celle de l'univers-miroir et produit des résultats aussi différents. La seule chose dont je suis certain, c'est que les Préservateurs ne sont pas intervenus dans l'univers-miroir. Ce monde symbolise la quintessence du chaos de la nature humaine, nous montrant ce qui se passe quand les désirs d'une poignée d'êtres se réalisent au détriment de la majorité.
- S'il n'existait aucun lien au départ, qu'en est-il maintenant ? demanda Nechayev.
- Spock m'a expliqué qu'il y a un nombre infini d'univers parallèles développés à partir de chaque point de décision quantique. Mais en général, ils ne sont pas connectés. Nous devons nous demander pourquoi c'est le cas entre notre dimension et celle de Tiberius, qui étaient absolument identiques jusqu'en. Jusqu'à quand, Spock ?
- Environ trois cent douze ans dans le passé.
- Encore le Premier Contact, dit Kirk en hochant la tête. Quel événement a fait diverger nos deux univers ? Je l'ignore, même si Spock et son double ont leur théorie à ce sujet. Sans m'avancer, je peux affirmer qu'il s'agissait d'un événement aléatoire, que les Préservateurs n'avaient aucune chance de prévoir.
« Pendant deux siècles, ça n'a pas eu la moindre importance. L'univers-miroir ressemblait à n'importe quel autre continuum spatiotemporel. Sauf qu'il était lié au nôtre pour une raison inconnue. Et quand un nouveau contact s'est produit, les Préservateurs se sont retrouvés avec un problème inattendu sur les bras.
Kirk tendit un index vers le problème en question, assis entre les deux Spock.
- Tiberius. Dans son propre univers, il avait créé et perdu un empire, avant de s'introduire dans le nôtre pour répéter son exploit. Or, les Préservateurs ne pouvaient pas le laisser faire parce que ses plans risquaient de ficher en l'air les leurs.
- D'accord, tout se tient. Mais vous ne nous avez toujours pas révélé l'objectif des Préservateurs. Veulent-ils détruire notre univers ?
- Pas du tout ! Je pense que les événements prédits par les psychohistoriens se réfèrent à mon double plutôt qu'à eux. Tiberius doit être en position de découvrir une source de pouvoir et de provoquer l'apocalypse en l'utilisant. C'est une raison suffisante pour que les Préservateurs tentent de l'arrêter.
- Donc, dit Nechayev, il ne nous reste plus qu'à identifier la source de pouvoir.
- Ce sera inutile, la détrompa Kirk. Il suffit que les spécialistes mobilisent leurs capacités pour analyser les affectations les plus récentes des officiers supérieurs de Starfleet. Vu le modus operandi des Préservateurs, je parie qu'ils découvriront très vite une anomalie : un capitaine inexpérimenté ou un commandant de base stellaire à qui on a confié un poste sans commune mesure avec ses antécédents.
« Dès que nous aurons localisé cette personne, nous saurons où trouver la source de pouvoir qui déclenchera la catastrophe. Parce que les Préservateurs ont prévu que Tiberius s'en emparerait, comme ils avaient prévu son arrivée sur la base de la Première Fédération.
Un profond silence tomba sur la table de conférence. Riker semblait troublé ; Picard était pensif. T'Serl et Lept se regardaient intensément, comme s'ils tenaient une conversation télépathique. Savrin et T'Pon passaient des textes en revue sur leur bloc-notes électronique. Garen se grattait le museau en observant le plafond et R'Ma'Hatrel fixait le sol, les oreilles frémissantes. Quant à Spock, il se contenta de hocher brièvement la tête.
- Des questions, amirale ? lança enfin Kirk.
- Savez-vous ce que vous demandez ? soupira Nechayev. Mesurez-vous le temps nécessaire pour repérer une anomalie parmi les milliards de données qui transitent chaque jour par le réseau de Starfleet ?
- Nous n'aurons pas besoin d'aller chercher bien loin, intervint Spock. Je récapitule. D'une part, la décision de confier l'Entreprise au capitaine Kirk a sans doute été inspirée par les Préservateurs. D'autre part, au cours de sa première mission, le capitaine a fait partie du groupe d'exploration qui découvrit la planète dupliquée connue sous le nom de Site 2713.
« Ce fut également lui qui trouva le premier obélisque, et qui franchit la frontière transdimensionnelle de l'univers-miroir. Et un nouvel artefact des Préservateurs fut installé sur la base de la Première Fédération au moment précis où il réapparut dans notre continuum spatiotemporel, il y a six ans.
« J'en déduis que si Tiberius est la cible actuelle des Préservateurs, depuis le début, c'est sur le capitaine que se concentre l'essentiel de leurs manipulations.
Kirk sourit. Spock ne l'avait jamais laissé tomber.
- Donc, nous n'avons pas besoin de fouiller la totalité des archives de Starfleet, résuma-t-il. Juste les dossiers qui me concernent directement ou indirectement.
- Tout à fait, dit le Vulcain. Si nous vous prenons comme le centre d'une toile des causalités, nous ne devrions pas mettre longtemps à découvrir l'anomalie que vous évoquiez.
- Alors, amirale Nechayev ? Votre décision ? demanda Kirk.
- Capitaine, j'ignore si vous voyez juste, si vous êtes cinglé, ou si le commander Riker a raison de penser que vous êtes un agent des Préservateurs, mais je dois reconnaître que l'approche du capitaine Spock semble raisonnable.
« Par conséquent, je vais permettre aux psychohistoriens d'accéder aux archives de Starfleet pour y chercher le type d'anomalies qu'ils affirment avoir détectées par le passé. Avec les restrictions que vous venez de définir, ça ne devrait pas leur prendre plus de quelques heures. Combien connaissez-vous de capitaines de vaisseaux stellaires qui aient reçu une nouvelle affectation au cours des dernières semaines ?
- Personnellement, avoua Kirk, je n'en connais au. Il s'interrompit, comme frappé par la foudre.
Les recherches n'allaient pas prendre quelques heures. Il n'y avait qu'un seul nom à vérifier.

CHAPITRE XXII

- Christine MacDonald ? suggéra Teilani dans les quartiers qu'elle partageait avec son mari à bord de l'Entreprise.
- Elle-même, dit Kirk, assis à son chevet. (La réunion dans le hangar avait pris fin une heure auparavant, et il venait de recevoir la confirmation des résultats.) Le capitaine du vaisseau scientifique Tobias.
Teilani tourna la tête vers le hublot et regarda les étoiles sans les voir.
- Elle était très jeune.
- C'est vrai.
- Et très jolie.
Kirk glissa une main sous les couvertures pour prendre celle de sa femme et la serrer affectueusement.
- C'est vrai aussi.
Teilani ne réagit pas.
- Elle t'a demandé de partir avec elle.
- Je ne t'ai jamais dit ça.
- Tu n'en as pas eu besoin. Mais c'est bien ce qui s'est passé, n'est-ce pas ?
- Oui. Cela dit, elle m'a quand même ramené sur Chal. Vers toi.
- Tu n'avais pas envie de revenir.
- Teilani, dit Kirk, être auprès de toi, voilà tout ce que je désirais ! Et c'est tout ce que je désire encore.
Sa femme ferma les yeux.
- Je sais. Je suis désolée. C'est juste que. Je m'inquiète tellement pour Joseph !
Comme chaque fois qu'elle prononçait ce nom, Kirk eut l'impression qu'on lui plongeait un couteau dans le cour.
- J'ai parlé avec McCoy, dit-il, mal à l'aise. Les Romuliens le rejoindront sur Qo'noS dans deux semaines. D'ici là, nous serons rentrés. (Pour le bien de Teilani, il se força à ajouter :) Joseph ira bien.
- Tu n'y crois pas toi-même.
Elle avait raison. Comment en étaient-ils arrivés là après tout ce qu'ils avaient traversé, toutes les batailles qu'ils avaient livrées et remportées pour être ensemble ? Comment en étaient-ils venus à se méprendre sur leurs propos respectifs, à se dissimuler des secrets ?
- Je veux y croire ! Je le dois !
Teilani retira sa main de celle de Kirk et se redressa.
- Je n'aurais jamais dû abandonner Joseph.
Ils avaient déjà eu cette conversation plusieurs fois.
- Nous ne pouvions plus rien faire sur Qo'noS. Nous devions saisir cette chance de.
- Partir en quête de Christine MacDonald ?
- Ce n'est pas moi qui l'ai choisie, rappela Kirk, mais les Préservateurs. Ils m'ont choisi autrefois. C'est eux que nous cherchons, pas Christine.
- Tu ne trouves pas ça pratique comme coïncidence ? demanda Teilani, les lèvres pincées.
Kirk avait contrevenu aux ordres de Starfleet en racontant la réunion à Teilani, et voilà où ça l'avait mené.
- Tu sais bien que le capitaine MacDonald ne signifie rien pour moi, se défendit-il. Elle n'est qu'un pion de l'histoire.
- Comme toi ?
Kirk se posait la même question depuis les révélations de Picard et des psychohistoriens, et il n'avait toujours pas de réponse.
- Je l'ignore, avoua-t-il, troublé.
Les doutes se bousculaient dans sa tête. De quelle liberté jouissait-il exactement ? Étant donné les circonstances de sa naissance, aurait-il pu devenir autre chose qu'un capitaine de vaisseau stellaire ? Dans son univers plus rude, Tiberius aurait-il pu devenir autre chose qu'un empereur ?
Les Préservateurs modelaient-ils le destin de chaque homme ? Ou se contentaient-ils de le diriger vers le rôle qui lui conviendrait le mieux ? À moins qu'ils ne soient qu'un nouvel écran de fumée pour un mystère plus incommensurable encore.
Teilani eut pitié de son époux.
- James. Quand ils regardent l'univers, la plupart des gens n'y voient que chaos. Toi, tu distingues un ordre sous-jacent. Mais cet ordre est-il réel ? Ou naît-il de ton besoin de penser que tout a une raison et une signification ?
Kirk savait qu'elle ne lui parlait pas seulement de l'univers : elle faisait allusion à leurs vies, à leur mariage, à leur enfant. Il était incapable de dire quelles forces les avaient réunis et dans quel but. Il ne savait qu'une chose.
- Je t'aime.
- Ce n'est pas ce que je t'ai demandé, rappela Teilani.
Kirk se pencha pour l'embrasser.
- Bien sûr que si. Parce que c'est tout ce qui compte.
Sa femme s'écarta de lui.
- Nous pourrions être chez nous en ce moment, James. Sur Chal, avec notre enfant, dans la maison que tu as bâtie pour nous. Que faisons-nous ici ?
Kirk comprit qu'elle le mettait à l'épreuve.
- À ton avis ? demanda-t-il gentiment.
Teilani ne put réprimer un sourire. Elle tendit une main pour lui caresser la joue.
- Tu es là parce que tu ne supportes pas l'idée que quelqu'un te manipule, Tiberius, Nechayev, les Préservateurs. Cette idée t'est insupportable.
Kirk l'attira vers lui pour respirer le doux parfum de ses cheveux.
- Et toi ? Pourquoi es-tu là ?
- Parce que je ne veux pas te perdre, répondit Teilani.
Kirk ferma les yeux et posa sa bouche sur celle de sa femme.
- Tu ne me perdras jamais.
Les couvertures glissèrent du lit. En dessous, Teilani n'était vêtue que de la lumière des étoiles.
- Si, chuchota-t-elle. Mais pas ce soir.
Kirk eut le souffle coupé par sa beauté.
Leur destination finale les attendait : le seul endroit où la bataille pouvait se terminer. Mais cette nuit, ensemble, ils allaient arrêter le temps.
En sécurité à bord de l'Entreprise, dans les bras l'un de l'autre, ils voleraient vers le lieu où le mystère se résoudrait enfin, parce que c'était là qu'il avait pris naissance.
La planète Halkan.

CHAPITRE XXIII

La coque du Nautilus gémit quand le pont s'inclina soudain de dix degrés vers l'avant.
- Alerte ! annonça une voix synthétique. Déficience de la coque sur le pont numéro trois, segment A. Fermeture des portes étanches dans dix secondes.
Picard balaya du regard la salle d'opérations de l'antique sous-marin pendant que les membres de l'équipage se harnachaient dans leur siège et feuilletaient frénétiquement les manuels de procédure. Autour d'eux, des avertissements clignotaient sur les écrans des consoles, tandis que les tuyaux exposés qui couraient le long du plafond émettaient un craquement de mauvais augure.
- C'est le début de la fin, dit Picard. La première brèche surviendra dans trois minutes, à une telle profondeur que la pression fera exploser le Nautilus quatre-vingt-dix secondes plus tard. Cinquante ans s'écouleront avant qu'un autre vaisseau s'aventure dans les océans d'Europa.
- Le capitaine Radisson a une affection toute particulière pour les désastres, dit Riker, qui se tenait dans la petite alcôve en compagnie de Data, de Crusher, de La Forge et de Troi.
Picard se cramponna à la rambarde pendant que le sous-marin plongeait selon un angle de plus en plus aigu.
- Et elle bénéficie d'un holodeck de première qualité. À ce moment de notre entrevue, mon uniforme était imbibé de liquide de refroidissement, et la pression me faisait mal aux tympans. Je n'avais jamais vu de simulation aussi réaliste.
Troi lui posa une main apaisante sur le bras.
- Je sens que ce souvenir provoque chez vous un grand stress. Peut-être pouvons-nous arrêter le programme.
Mais Picard voulait aller jusqu'au bout de son expérience. Si Kirk avait réussi à brosser un tableau convaincant de la situation lors de leur dernière réunion, il restait convaincu de pouvoir fignoler celui-ci en analysant certains détails.
Il regarda Heidi Rasmussen, le commandant du sous-marin condamné. À cet instant, s'était-elle rendu compte qu'elle allait perdre son vaisseau ? Qu'avait-elle ressenti ?
- Et si c'était justement pour ça que Radisson soumet ses invités à des reconstitutions de désastre ? lança soudain Crusher. Pour étudier la façon dont ils réagissent sous la pression ?
Une monstrueuse explosion ébranla le sous-marin. À l'exception de Data, tous se bouchèrent les oreilles.
- Ordinateur : suppression des effets auditifs, ordonna Picard.
Le silence revint aussitôt. Les parois vibrèrent sans un bruit et les hologrammes de l'équipage poussèrent des hurlements muets.
- Je suis d'accord avec le docteur Crusher, déclara Riker. Quand j'ai rencontré Radisson, j'ai eu le sentiment qu'elle voulait voir comment je réagissais au stress et à la mort. D'ailleurs, elle m'a demandé ce que je pensais de l'usage de la violence à des fins politiques.
- Mais elle vous a montré un acte de terrorisme délibéré. Moi, j'ai assisté à la reconstitution d'un accident - personne à bord du Nautilus ne connaissait l'existence de ces pieuvres géantes - et Kirk, à celle d'une catastrophe naturelle survenue en Californie au XXIe siècle, objecta Picard.
- C'est vrai. (Une idée traversa l'esprit de Riker.) Où était la plante dans votre simulation ?
Picard mit quelques instants à comprendre de quoi son second voulait parier.
- La grande avec des spirales sur les feuilles ?
- Oui. J'ai d'abord pensé qu'elle faisait partie de la biosphère martienne terraformée, mais quand Radisson a mis fin au programme, elle était toujours dans son bureau.
- Je crois qu'elle était dans ce coin, dit le capitaine en désignant une section de la salle envahie par la fumée.
- Et son arrosoir ?
- Juste à côté. Nous devrions demander à Jim s'il l'a vu aussi.
Une console explosa et la plupart des lumières s'éteignirent sur le pont.
- Ordinateur : passage en mode visuel uniquement, ordonna Picard.
Il savait ce qui allait se produire, et n'avait pas envie de le revivre. La simulation holographique se transforma en une simple image à deux dimensions, montrant les derniers instants du Nautilus filmés par le mouchard retrouvé un siècle plus tard parmi les débris de l'épave.
Le capitaine Rasmussen était toujours aux commandes quand le pont se fendit. Un jet d'eau pressurisée coupa un membre d'équipage en deux. En moins de cinq secondes, le compartiment fut inondé.
Puis les ténèbres envahirent l'écran.
- Fin du programme. (Picard se tourna vers ses officiers.) Messieurs, je vous remercie de votre attention, mais je crains que nous n'ayons pas appris grand-chose.
- Il n'y a peut-être pas grand-chose à apprendre, dit La Forge. Radisson cherchait sans doute à vous mettre mal à l'aise pour avoir l'avantage pendant la conversation, et vous soutirer des informations que vous ne lui auriez pas données autrement.
- C'est une possibilité, admit Riker.
Picard haussa les épaules.
- L'amirale Nechayev arrive à faire la même chose sans recourir à des hologrammes. Je suppose que Radisson voulait juste nous lancer sur une mauvaise piste. Passons à autre chose. (Il se tourna vers l'androïde.) Data, que savons-nous au sujet de Halkan ?
- Beaucoup de choses. et pas grand-chose, capitaine. Ordinateur : visualisation de la planète Halkan.
Un globe holographique standard se matérialisa au milieu du pont. Picard remarqua que les données dataient d'une trentaine d'années, comme si Starfleet ne disposait pas d'informations plus récentes.
L'aspect le plus notable de Halkan était sa palette de couleurs : continents rouge sang et océans lavande.
- Un monde paisible, commenta Data, qui a un gouvernement non affilié à la Fédération mais entretient des relations cordiales avec nous. Son Conseil encourage parfois des échanges culturels, scientifiques et éducatifs afin de promouvoir son idéologie de non-violence.
« La seule autre caractéristique remarquable de Halkan est sa structure géologique. Ordinateur : simulation de la formation du système.
Un second modèle holographique, représentant un champ d'étoiles, se forma derrière le premier. Sur sa droite, un des points lumineux explosa, bientôt imité par un autre, situé à gauche.
- Nous venons d'assister à la création de deux supernovæ distantes de vingt-sept années-lumière, à quelques mois d'écart seulement, dit Data. Cela se passait il y a un peu plus de cinq milliards d'années. Considérant qu'une supernova se produit en moyenne tous les trente ans, on peut considérer ce phénomène comme une remarquable coïncidence.
Propulsés par l'onde de choc, des anneaux de débris gazeux s'élargirent progressivement vers le centre de la représentation. Quand ils se rencontrèrent, Picard et ses officiers purent observer la naissance d'une protoétoile par condensation de la matière.
- Les planètes du système de Halkan se sont formées autour, acheva Data.
- C'est de là que provient leur dilithium, n'est-ce pas ? dit La Forge.
- Absolument. Le dilithium est un élément rare créé par l'explosion d'une supernova. L'histoire astronomique unique de Halkan fait qu'elle en présente la plus grande concentration existante dans les Quadrants Alpha et Bêta, voire dans la galaxie.
- C'est ce qui y a attiré Kirk et Tiberius au siècle dernier, à l'époque où les cristaux de dilithium étaient une ressource précieuse parce qu'ils permettaient le vol en distorsion. Ils avaient une durée de vie très limitée. Depuis, nous avons appris à recristalliser le dilithium et sa valeur a chuté en flèche.
- Pensez-vous que cette concentration de dilithium ait pu provoquer l'échange transdimensionnel entre Kirk et son double ? demanda La Forge.
Data regarda sur le côté avec l'expression qu'il affichait toujours quand il accédait aux banques de données de l'Entreprise.
- Je ne pense pas, Geordi, répondit-il. L'échange a eu lieu pendant une tempête ionique, alors que des équipes d'exploration identiques étaient téléportées simultanément dans les deux univers.
- Je ne comprends pas pourquoi nous allons sur Halkan, intervint le Conseiller Troi. Étant donné les prédictions des psychohistoriens, ne devrions-nous pas au contraire en éloigner Kirk et Tiberius ?
- Le problème, soupira Picard, c'est que personne ne prend au sérieux le docteur T'Serl et le directeur Lept. L'amiral Hardin a demandé qu'on leur attribue des ressources il y a deux mois, mais Starfleet est trop occupée par la guerre contre le Dominion.
« En outre, les experts qui annoncent l'imminence de la fin du monde semblent être légion. De sorte que nous sommes les seuls à pouvoir intervenir sur Halkan. Parce que je crois aux prévisions des psychohistoriens, je suis persuadé que nous devons faire quelque chose pour sauver l'univers. Mais j'aimerais savoir comment et contre qui.
- Je suis d'accord avec Deanna, dit La Forge. Si c'est Kirk qui est censé déclencher la catastrophe, pourquoi l'emmener là-bas ?
- Parce que si nous ne le faisons pas, il y arrivera par ses propres moyens. Ou il s'entêtera à découvrir lui-même la clé du mystère, ou les Préservateurs l'y aideront.
- N'exagérez-vous pas l'importance de leurs interventions ?
- Sûrement pas ! Savez-vous que Halkan n'a pas reçu de visite officielle depuis six ans ? Starfleet en avait pourtant prévu huit, mais chaque fois, comme par hasard, quelque chose a empêché le vaisseau d'atteindre son but.
Riker sursauta.
- Six ans ?
- C'est ça, confirma Picard. Autrement dit, depuis le retour de Kirk dans notre continuum spatiotemporel. Depuis que l'obélisque a été placé sur la base de la Première Fédération, quelqu'un empêche Starfleet d'accéder à Halkan. Et j'entends bien découvrir pourquoi.

CHAPITRE XXIV

Kirk se matérialisa sur la passerelle de l'Entreprise de Picard et regarda autour de lui.
Pour la première fois, il n'éprouvait ni nostalgie ni pincement au cour. Et il savait pourquoi : sa vie était différente à présent. Tout ce qu'il désirait était ailleurs.
Dans les bras de Teilani.
Quand cette mission serait terminée, il retournerait sur Chal avec sa femme et leur enfant. McCoy aurait découvert un moyen de tout arranger et ils pourraient enfin s'installer dans la maison qu'il avait bâtie de ses propres mains.
Peut-être même réussirait-il à pulvériser cette maudite souche à coups de fuseur.
Oui. Quand cette mission serait finie, sa nouvelle vie commencerait vraiment.
- Jim, content de vous voir, dit Picard en lui faisant signe de le rejoindre. Nous n'allons pas tarder à arriver.
- Avez-vous pris contact avec le Pisteur ? demanda Kirk.
- Selon la base stellaire la plus proche, il devait atteindre Halkan hier.
- N'avez-vous pu communiquer directement avec Christine ?
- Non. Les tempêtes ioniques perturbent les transmissions subspatiales.
Picard se pencha vers Kirk et, baissant la voix, lui rapporta sa découverte au sujet des visites diplomatiques détournées depuis six ans.
- Ça colle, dit son interlocuteur quand il eut terminé. Qu'en disent les psychohistoriens ?
- Pas grand-chose, avoua Picard. Pour la bonne raison qu'ils ne sont pas au courant.
- Vous ne leur en avez pas parlé ? Pourquoi ?
Picard hésita, puis se leva.
- Continuons cette conversation dans mon bureau. Monsieur Data, venez par ici ! Lieutenant Maran, faites-moi savoir quand nous commencerons les manouvres d'approche.
L'androïde les rejoignit pendant qu'un officier bolien prenait sa place.
Quelques instants plus tard, la porte du bureau de Picard coulissa derrière eux.
- Vous ne faites pas confiance aux psychohistoriens, dit Kirk.
- En effet. Comment se fait-il que Radisson ait su où ils m'avaient emmené ? Et qu'ils vous avaient identifié comme la personne susceptible de provoquer la destruction de l'univers ?
- Vous pensez que le Projet Signe travaille avec le docteur T'Serl et le directeur Lept ?
- Voyez-vous une autre explication ?
Kirk réfléchit.
- Vous êtes un officier d'élite de Starfleet, Jean-Luc. Sachant que nombre d'entre eux ont été remplacés par des doubles de l'univers-miroir, il semble logique qu'on vous ait fait surveiller pendant votre permission.
- Admettons, grogna Picard, qui n'y avait pas pensé. Dans ce cas, pourquoi Starfleet n'est-il pas intervenue pour me sauver ? Ce n'est pas une idée réconfortante.
- Nous devons rester concentrés sur les Préservateurs, lui rappela Kirk. Ne nous laissons pas distraire par des suppositions impossibles à vérifier. Cela dit, ne pas tout révéler aux psychohistoriens ne me gêne pas. Étant donné les soupçons qui pèsent sur moi, je me demande pourquoi vous avez cru bon de me tenir informé.
- Jim. Pour le docteur T'Serl et le directeur Lept, vous n'êtes qu'une accumulation de statistiques, un rat dans un labyrinthe, un bouchon à la surface de l'eau. Mais je vous connais. Manipulé ou non, je vous crois incapable de provoquer la destruction de l'univers.
- J'apprécie la confiance que vous me portez. Avez-vous pensé que les psychohistoriens et/ou le Projet Signe puissent être des agents des Préservateurs ?
Picard désigna l'androïde d'un signe du menton.
- J'ai demandé à Data de se pencher sur cette question il y a plusieurs jours.
- Et ma conclusion, déclara l'androïde, est que ça semble improbable, pour ne pas dire impossible.
- Je vous écoute, pressa Kirk.
- Les actions que nous attribuons aux Préservateurs ont toujours été subtiles : des manipulations effectuées depuis les coulisses d'un théâtre, qui deviennent apparentes ou significatives quand on les relie.
« Les psychohistoriens, eux, ont entrepris une action directe en enlevant le capitaine Picard. Et ils avaient révélé leurs prédictions à l'amiral Hardin avant de nous en parler. Bref, ils se sont fait remarquer. Leurs actions nous ont avertis d'une possible catastrophe. Sans eux, nous ne serions pas au courant !
- Qu'en est-il de Radisson et du Projet Signe ? Si elle ne veut pas nous révéler sa véritable apparence, c'est peut-être parce qu'elle fait partie des Préservateurs !
- Si tel était vraiment le cas, intervint Picard, elle n'aurait pas besoin d'arpenter la galaxie à bord d'un vaisseau de Starfleet ! Cela dit, dans le doute, je suggère que nous nous méfiions des psychohistoriens et du Projet Signe. Je fais confiance à mes officiers et à Spock, mais pas à Tiberius ni à son intendant. Pas à Nechayev.
- Mon double vous inquiète toujours, n'est-ce pas ? devina Kirk.
- Lui, et surtout son organisation, avoua Picard.
- De quoi voulez-vous parler ?
- Pour commencer, des enfants surhumains que M'Benga a examinés.
- Elle nous a dit que le Projet Signe les gardait prisonniers.
- Certes. Mais souvenez-vous de ce qui s'est passé quand Tiberius s'est échappé de l'Entreprise pour aller sur l'astéroïde prison.
Kirk se tendit.
- Le signal subspatial, souffla-t-il.
- Starfleet n'a pas encore réussi à le déchiffrer, intervint Data, mais il semble bien que Tiberius ne vous ait pas menti à son sujet.
- Un appel au rassemblement destiné à toutes ses bases et à tous les agents qu'il a mis en place dans notre univers.
- Voilà pourquoi je m'inquiète, dit Picard. Les espions de Tiberius peuvent être partout. Mieux vaut ne pas crier sur les toits qu'il est à notre bord.
- En résumé, vous voulez que nous ne fassions confiance à personne, soupira Kirk. Ça va tellement à rencontre de tout ce que la Fédération représente. Si nous mettions en commun ce que nous savons, peut-être découvririons-nous que nous détenons déjà toutes les réponses.
- Aussi louable soit-il, votre scénario pose un problème : celui qui révèle son secret le dernier a un gros avantage sur les autres, dit Picard. Et les enjeux sont tellement élevés ! Je ne veux pas prendre la responsabilité d'être le premier à abattre mes cartes.
- La philosophie n'est pas mon fort, concéda Kirk, mais tout de même. Et si nous étions tous en train d'avoir une conversation identique ? Radisson et les membres du Projet Signe, Starfleet, le Corps Diplomatique Vulcain, les psychohistoriens. voire les agents de Tiberius ! Si la seule chose qui nous empêche de découvrir la vérité était que nous attendions tous qu'un autre fasse le premier pas ?
- Ce serait regrettable et néfaste, commenta sobrement Data.
- Passerelle à capitaine !
Kirk et Picard portèrent en même temps la main à leur combadge. Le premier s'interrompit en souriant, tandis que le second lâchait :
- Je vous écoute, lieutenant Maran.
- Monsieur, nous commençons les manouvres d'approche de Halkan.
Kirk sentit sous ses pieds les vibrations qui indiquaient que l'Entreprise venait de sortir de l'hyperespace.
- Nous arrivons !

CHAPITRE XXV

Quand il sortit de son bureau en compagnie de Kirk et de Data, Picard resta bouche bée en découvrant l'image de l'écran principal.
Halkan, ce monde reculé sans importance particulière, qui avait gaspillé sa seule chance de devenir riche et influent un siècle plus tôt, se manifestait sous la forme d'une ellipse rouge sporadiquement illuminée par des éclairs.
Mais en orbite, à l'endroit où Picard ne s'attendait à trouver qu'un vaisseau solitaire - dans le pire des cas -, il distinguait une énorme structure garnie de lumières et d'ouvertures béantes.
Contrairement aux installations de Starfleet, elle avait une forme organique de deux crustacés joints par leur surface ventrale, avec un module hémisphérique sur le dessus et une tour pointue jaillissant de son ventre comme une queue.
- Quelqu'un peut-il me dire ce que fait un spatioport ferengi autour de Halkan ? explosa Picard.
- J'essaye de contacter le Conseil, monsieur, répondit Sloane.
- Avez-vous retrouvé la trace du Pisteur ? demanda Kirk.
- Apparemment, il est dans le spatioport.
Furieux, Picard se laissa tomber sur son fauteuil.
- Je veux le capitaine MacDonald sur écran. Tout de suite. Et appelez le Conseiller Troi sur la passerelle. Monsieur Data, faites un balayage de senseurs et dites-moi quels autres vaisseaux contient ce spatioport.
Pendant que l'androïde se mettait au travail, le visage du capitaine MacDonald remplaça sur l'écran principal la vue orbitale de Halkan. Ses cheveux blonds et bouclés étaient plus courts que dans le souvenir de Picard, mais son regard toujours aussi franc et intelligent. Pour quelqu'un d'aussi jeune, elle semblait étonnamment à l'aise dans son fauteuil de commandement.
- Capitaine Picard, quelle bonne surprise !
- J'en ai autant à votre service, capitaine MacDonald. (Utilisant la commande intégrée à son accoudoir, Picard agrandit le champ de vision des senseurs.) Je suis venu avec un de nos vieux amis.
MacDonald écarquilla les yeux.
- Jim ! Euh. Capitaine Kirk. Je n'avais pas idée. Capitaine Picard, se passe-t-il quelque chose dont Starfleet ne m'a pas informée ?
- Absolument rien, mentit Picard. Jim m'aide à effectuer des recherches archéologiques. Nous n'avions pas idée que vous seriez là.
La jeune femme se détourna brièvement pour parler avec une personne qui se trouvait hors champ.
- Moi non plus. Je crains que ça ne soit typique de la bureaucratie de Starfleet.
Quelque chose vient de changer, comprit celui-ci. Elle a décidé de me cacher. Quoi, au juste ?
- Le docteur M'Benga vous a-t-elle déjà rejoint ? demanda Kirk.
- Elle est arrivée sur Terre trois minutes avant le décollage, sourit MacDonald. (Son visage s'assombrit.) Je suis navrée pour ce qui est arrivé à Teilani et à votre enfant. Avez-vous des nouvelles ?
- Nous en saurons davantage dans quelques semaines, répondit Kirk sur un ton qui signifiait que le sujet était clos.
Picard entendit les portes d'un turboascenseur s'ouvrir derrière lui.
- Capitaine MacDonald, si vous voulez bien attendre un instant. Nous négocions avec le spatioport pour obtenir un emplacement.
- Je ne vais nulle part, assura la jeune femme.
Picard appuya sur un bouton, et la structure ferengi s'afficha de nouveau sur l'écran. Puis il posa une main sur le bras de Kirk, qui hocha la tête et se leva pour céder sa place au Conseiller Troi.
- MacDonald cache quelque chose, dit Picard.
- Ça, c'est mon travail de le dire, souffla la Bétazoïde. Vous êtes censé déléguer, vous vous souvenez ?
- Monsieur Sloane, des informations sur la provenance de ce spatioport ?
- Je suis en train de télécharger une base de données fournie par la branche locale des Autorités Commerciales des Ferengis.
- Une branche locale des ACF ? Que fiche-t-elle ici ? s'étonna Picard.
- Où est le problème ? demanda Kirk.
- En général, les ACF ne s'intéressent qu'aux endroits où elles peuvent établir un monopole. Or, le volume des échanges commerciaux avec Halkan ne justifie pas la construction d'un spatioport, et encore moins de cette taille.
- Laissez-moi faire, suggéra Troi.
Picard modifia le champ de son senseur visuel pour que MacDonald ne puisse pas voir qu'une Bétazoïde assistait à leur conversation.
- Monsieur Sloane, remettez le capitaine MacDonald sur écran.
De nouveau, l'image se modifia. MacDonald avait apparemment effectué la manouvre inverse, puisque Picard distinguait désormais les deux officiers qui l'encadraient : une Vulcaine qui portait des galons de commander - sans doute son second - et. un jeune lieutenant bétazoïde aux longs cheveux noirs.
Picard comprit le revirement d'attitude de MacDonald : quand il avait prétendu qu'il ignorait tout de la présence du Pisteur sur Halkan, et qu'il était là pour une mission archéologique, le Conseiller de MacDonald avait dû percevoir qu'il mentait.
- Capitaine, lança-t-il, il vaudrait mieux que nous discutions face à face.
- C'est ce que j'allais vous proposer. Dans une heure, à mon bord ?
- Avec plaisir.
MacDonald coupa la communication.
Picard se tourna vers Kirk.
- Elle ne ressemble plus du tout à la jeune femme qui commandait le Tobias.
- C'était il y a trois ans, Jean-Luc. Depuis, elle a sacrifié son vaisseau contre les Jem'Hadar, mais réussi à sauver son équipage. La sous-estimer serait une grossière erreur.
- Je n'en avais pas l'intention. Monsieur Sloane, demandez au directeur Lept de nous rejoindre en salle de conférence.
- Capitaine Picard, demanda Lept, désapprouvez-vous que les Ferengis aient une chanson dans le cour et du latinum dans les yeux quand ils envisagent l'avenir ? Halkan regorge de ressources naturelles. Le dilithium n'est pas le seul élément qu'on y trouve, vous savez ?
Les officiers supérieurs de l'Entreprise étaient tous là, ainsi que Spock et Kirk. Les cinq autres psychohistoriens n'avaient pas été invités à la réunion, pas plus que Tiberius et son intendant.
- Écoutez-moi, directeur : même si la planète était faite de latinum solide, ça ne changerait rien. Le Conseil de Halkan refuse de commercer avec toute entité employant la force, ce qui inclut les Ferengis.
« Actuellement, ses seuls partenaires sont des mondes coloniaux qui ont refusé d'entrer dans la Fédération pour des raisons religieuses. Il en va ainsi depuis deux mille ans, et ça m'étonnerait beaucoup que ça change.
Lept sourit, dévoilant des dents pointues jaunissantes.
- Dans ce cas, le consortium minier qui a financé la construction du spatioport a réalisé un très mauvais investissement. On ne peut pas gagner à tous les coups. Règle d'Acquisition N° 62 : « Plus risqué est le chemin, plus grand sera le profit. »
- Je me permets de vous rappeler la Règle N° 239 : « Ne craignez jamais de falsifier l'étiquette d'un produit. » Ce spatioport n'est pas ce qu'il semble être, et je veux connaître la véritable raison de sa présence.
- Dans ce cas, répondit Lept sans se départir de son sourire, adressez-vous directement au consortium responsable de sa construction. Je ne parlerai pas au nom de mon peuple. Règle N° 217 : « On ne libère pas un poisson de son eau. »
- J'ai comme l'impression que vous essayez de m'embobiner avec la Règle N° 48 : « Plus grand est le sourire, plus tranchant sera le couteau. » Vous pouvez vous retirer, directeur !
Dès que les portes de la salle de conférence se furent refermées sur Lept, Picard se tourna vers Troi.
- Alors ?
- Malheureusement, les réponses émotionnelles des Ferengis sont impossibles à déchiffrer, s'excusa le Conseiller.
- Monsieur Data, le balayage senseur vous a-t-il permis de découvrir quelque chose d'inhabituel ?
- Non, capitaine. Le spatioport est de conception ferengi standard, bien que quatre-vingts pour cent de l'infrastructure reste à installer.
- Pour l'instant, ce n'est donc qu'une coquille vide, dit Kirk. Combien de vaisseaux abrite-t-il ?
- Le Pisteur. Un vaisseau ferengi de classe Maraudeur : l'O.P.A., sous le commandement de Daimon Baryon. Plus quatre navettes de transport du classe Privé, et six modules orbitaux de conception bolienne apparemment loués dans le cadre d'un accord de maintenance.
Kirk se tourna vers Picard.
- Vous êtes un archéologue, Jean-Luc. Comment appelle-t-on un énorme cadeau creux fait par des Ferengis ?
Son collègue comprit l'analogie.
- Un cheval de Troie.
- Mais nos senseurs indiquent que, mis à part les vaisseaux que je viens de mentionner, le spatioport est entièrement vide, dit Data. Il n'y a pas de soldats cachés à l'intérieur.
- Dans celui-là, peut-être, dit Kirk. Mais dans son double ?
Picard sursauta.
- Nous sommes en train de chercher les Préservateurs dans le mauvais univers !
Ses officiers lui jetèrent un regard interloqué.
- Monsieur La Forge, demanda Kirk, avez-vous les plans du téléporteur transdimensionnel de Tiberius ?
L'ingénieur hocha la tête sans comprendre.
- Pourriez-vous me bricoler une version qui fonctionne sur un cargo ?
- Euh. Sans doute.
- J'en déduis que vous vous apprêtez à repasser de l'autre côté du miroir, dit Picard.
Le temps des palabres était terminé.
- Continuez à distraire le capitaine MacDonald, ordonna Kirk. Je vais vérifier ce qui nous attend de l'autre côté.
- Je vous accompagne, proposa Spock.
- Eh bien, dit Kirk, je pensais emmener quelqu'un qui a un tout petit peu plus d'expérience.
Il n'avait aucune intention de gaspiller la chance qui s'offrait à lui. Si les Préservateurs voulaient Tiberius, il serait ravi de le leur livrer sur un plateau d'argent.

CHAPITRE XXVI

- Tu as oublié de m'attacher, dit Tiberius.
Kirk posa les mains sur les commandes du Percival Lowell pour se familiariser avec leur disposition.
- Ce ne sera pas nécessaire.
Son double s'étira sur le siège du copilote et croisa les mains derrière sa tête d'un air satisfait.
- Pourquoi ? Parce que tu me fais confiance ?
- Non : parce que tu as besoin de moi.
- Tu peux toujours rêver, James !
Par la baie vitrée de la navette, Kirk vit un homme d'équipage lui faire signe. Il activa les propulseurs antigrav, et le Lowell s'éleva d'un mètre au-dessus du pont.
Tiberius étouffa un bâillement.
- Ne devrais-tu pas attendre l'ouverture des portes ?
- Nous n'allons pas passer par là.
Kirk manouvra la navette vers le fond du hangar. Son double se redressa pour observer ce qu'il faisait et fronça les sourcils.
- Un téléporteur ? Tu me ramènes chez moi ? s'étonna-t-il.
- Juste pour une petite visite.
- Une fois que nous serons là-bas, je pourrai t'arracher le cour, voler cette navette et disparaître pour toujours, fit aimablement remarquer Tiberius.
- Tu pourrais, oui, fit Kirk en posant le Lowell sur la plate-forme installée à la hâte. Mais si j'étais toi, j'y réfléchirais à deux fois. D'abord parce que cette navette n'a pas de moteur de distorsion ; ensuite, parce que toutes ses commandes, y compris le signal qui nous ramènera à bord de l'Entreprise, sont verrouillées sur ma signature quantique.
- En d'autres termes, tu peux rentrer sans moi, mais pas l'inverse.
- Oh, j'ai oublié de préciser que je dois être vivant et fournir mon code d'accès.
Tiberius eut l'air enchanté par ce luxe de précaution.
- Je ne désespère pas de faire de toi un empereur.
- Capitaine Kirk, dit La Forge dans l'intercom, vous allez devoir attendre quelques minutes que le groupe du capitaine Picard se téléporte à bord du Pisteur.
- Bien reçu.
Puis une autre voix, féminine et inquiète, résonna dans la cabine du Lowell.
- James, tu es là ?
- Teilani ? Quelque chose ne va pas ?
- C'est à toi de me le dire. Spock vient de m'annoncer que tu emmènes Tiberius sur la planète Halkan de l'univers-miroir.
- Il s'agit juste d'un vol de reconnaissance, assura Kirk.
- Et tu crois que je vais avaler ça ? fit Teilani avec un rire forcé. Si tu veux seulement jeter un coup d'oil, pourquoi ne pas avoir envoyé une sonde ? Et pourquoi partir avec. lui ?
Kirk ne voulait pas avoir ce genre de conversation avec sa femme devant Tiberius.
- C'est exactement ce que je me demandais, ricana son double. Mais il devient de plus en plus cachottier.
- James, tu veux bien assommer ce salopard pour qu'on puisse parler tranquillement ?
Tiberius porta une main à son cour comme s'il venait de recevoir une blessure mortelle.
- Spock sait ce que je cherche, dit Kirk. Ça ne devrait pas prendre plus d'une heure.
Teilani soupira.
- Sois prudent, James.
Il savait que ce n'était pas ce qu'elle avait envie de dire, et lui en fut d'autant plus reconnaissant.
- Tout ira bien, promit-il.
- Je t'aime, chuchota Teilani avant de couper la communication.
- Comment ça fonctionne ? demanda Tiberius avec curiosité.
- De quoi parles-tu ?
- De toi et de cette femme. Qu'est-ce qui te retient près d'elle ?
Kirk repensa à sa première rencontre avec Teilani. À l'époque, elle l'avait attiré sur Chal en lui promettant la jeunesse éternelle. Sa planète n'avait pas produit les effets désirés sur Kirk, mais elle avait su lui rendre la jeunesse du cour.
- Tout, répondit-il simplement.
Tiberius fronça les sourcils.
- Depuis combien de temps la connais-tu ?
- Depuis toujours.
Ce n'était pas tout à fait la vérité, mais Kirk en avait l'impression.
Il s'attendait à ce que Tiberius ricane sans comprendre. Mais son double lâcha d'un air pensif :
- Les gens que je connais depuis le plus longtemps. ce sont mes ennemis.
Kirk était fasciné par cette conversation surréaliste avec lui-même. Combien de fois s'était-il demandé ce qu'aurait été sa vie s'il avait fait des choix différents ? S'il était resté planqué sur Tarsus IV, s'il avait épousé Carol ou laissé McCoy se précipiter au secours d'Edith Keeler.
Il tenait enfin un moyen de le savoir.
- Tiberius, dans ton univers, as-tu connu une Carol Marcus ?
- Brièvement. Nous ne nous sommes pas. entendus.
- Alors, tu n'as jamais eu d'enfants ?
- Bien sûr que si, des dizaines. Tu les as rencontrés.
Ce n'était pas le genre d'enfants dont Kirk voulait parler : des créatures dont les gènes artificiellement améliorés étaient un mélange de ceux de Tiberius et d'autres espèces jugées « intéressantes ». Le Projet Signe avait même tenté de les utiliser comme assassins.
- Ils t'aiment ?
- Je suis leur père.
- Ça ne suffit pas.
Kirk songea au fils qu'il avait eu avec Carol, mais qu'il n'avait presque pas connu. Puis il songea à Joseph toujours endormi dans son tube de stase. Joseph qu'il n'avait jamais tenu dans ses bras.
- Qu'y a-t-il d'autre ? demanda Tiberius.
- La raison pour laquelle un enfant existe.
- Je suis sûr que tu vas encore me parler d'amour ! ricana le despote.
Dans son expression dégoûtée, Kirk vit ce qui l'aurait attendu au bout de tous les chemins qu'il n'avait pas empruntés : le résultat des décisions qui auraient pu ne pas le conduire à Teilani et à la paix.
- Si tu avais déjà éprouvé de l'amour, tu saurais que c'est la seule chose qui importe.
- Regarde où elle t'a mené ! Franchement, je préfère susciter la crainte.
- Le groupe du capitaine vient de partir, annonça la voix de La Forge. Tenez-vous prêts pour la téléportation.
- Bien reçu. (Kirk regarda Tiberius.) À quoi ressemble Halkan dans ton univers ?
- Mon Spock ne te l'a pas dit ? s'étonna le despote.
- Énergie !
À l'extérieur de la navette, le hangar scintilla et disparut.
- Il m'en a touché un mot, dit Jim. Après que chacun de nous eut réintégré sa dimension, il a trouvé un moyen de sauver les Halkans, pour que tu ne sois pas obligé de suivre les ordres de Starfleet et de les détruire.
- C'est vrai. J'ai convaincu Starfleet que leurs réserves de dilithium n'existaient pas, qu'elles étaient un appât inventé par la Confédération Klingonne de mèche avec le Conseil de Halkan. Si l'Empire avait attaqué cette planète, les Klingons auraient eu l'excuse qu'ils cherchaient pour déclencher une guerre.
Le Lowell pivota sur lui-même, révélant la planète Halkan. Dans cette dimension, elle n'était pas d'un rouge vibrant, mais d'un brun terne strié de hideuses cicatrices noires.
- Je croyais qu'elle avait été épargnée ! s'exclama Kirk.
- James, je ne suis pas responsable des actions de l'Alliance, se défendit Tiberius. Les réserves de dilithium existaient bel et bien. Après la bataille de Wolf 359, elle s'est approprié les trésors de l'Empire. C'est la faute de Spock, pas la mienne !
Les senseurs du Lowell indiquaient que la population de Halkan atteignait à peine le dixième de ce qu'elle était dans l'univers de Kirk. En revanche, ils ne signalaient aucun spatioport, ferengi ou autre.
- Qu'es-tu venu chercher ? demanda Tiberius, curieux. Les Préservateurs ?
- Peut-être, marmonna Kirk en recalibrant les senseurs pour qu'ils localisent un obélisque.
- Tu veux m'offrir à eux en sacrifice, pour qu'ils ne détruisent pas ton univers ?
- Je n'y avais pas pensé, mais merci de cette idée.
- En voilà une autre : si je suis la seule personne qui représente une menace pour les Préservateurs, je deviens le seul espoir de résistance de ton univers.
- Tu sautes un peu trop vite aux conclusions. Nous ignorons toujours ce que veulent les Préservateurs, et c'est pour ça que.
Une alarme sonna et une lumière rouge clignota sur l'écran des senseurs.
- Laisse-moi deviner : nous avons trouvé quelque chose ! lança Tiberius.
Kirk lut les chiffres et tourna la tête vers les hublots. Pas de doute, il était bien là.
- En fait, je crois plutôt que quelque chose nous a trouvés, corrigea-t-il.
L'alerte de proximité se déclencha. Quelle que soit la « chose » qui partageait l'orbite du Lowell, elle se rapprochait à toute vitesse.

CHAPITRE XXVII

- Je serai directe, capitaine Picard, annonça Christine MacDonald dès qu'ils eurent échangé les salutations d'usage. De toute manière, nous ne pouvons pas bluffer en présence de nos détecteurs de mensonges respectifs.
D'un signe du menton, elle désigna Deanna et le lieutenant Lon Darno qui l'accompagnait.
- Je suis tout à fait d'accord, dit Picard, soulagé.
- Il est d'accord, confirma le Bétazoïde aux longs cheveux noirs. En revanche, le Conseiller Troi n'a pas apprécié que vous la traitiez de détecteur de mensonges.
Deanna eut un sourire pincé.
- Je sens que notre présence ici inquiète le capitaine MacDonald, car elle ne veut pas qu'on vienne empiéter sur son autorité. Quant au lieutenant Darno, il est très nerveux et utilise un barrage télépathique élémentaire qu'il serait très impoli de ma part de forcer. à moins que vous ne m'en donniez l'ordre, capitaine.
- Capitaine MacDonald, enchaîna le lieutenant en rougissant, le Conseiller Troi n'est pas une Bétazoïde à part entière et elle doute de ses capacités à forcer mon barrage. J'ajoute qu'elle emploie exactement le même. Et le capitaine Picard. trouve cette situation plutôt amusante.
- Nous n'allons pas réussir à nous dissimuler grand-chose, pas vrai ? soupira Christine. Très bien, suivez-moi dans mon bureau.
Ils s'engagèrent dans les couloirs du Pisteur, les deux capitaines en tête, leurs officiers les suivant de près.
- Qui commence ? demanda la jeune femme.
- Laissez-moi poser la première question : ça nous fera peut-être gagner du temps.
- Allez-y.
- Saviez-vous que Halkan n'avait pas reçu de visite officielle de Starfleet depuis six ans ?
- Oh, je sais bien qu'il ne s'agit pas d'une mission prioritaire, mais comme je viens de recevoir ce vaisseau, je comprends qu'on ne m'envoie pas tout de suite sur Cardassia. (MacDonald marqua une pause.) À mon tour : Tiberius est-il à bord de l'Entreprise ?
Visiblement, elle avait parlé avec M'Benga ; en présence du lieutenant Darno, ça n'aurait servi à rien de nier.
- Oui, admit Picard.
Tandis que les portes d'un turboascenseur s'ouvraient devant eux, MacDonald jeta un rapide coup d'oil au Bétazoïde pour confirmation. Puis elle entra dans la cabine.
- Sur la passerelle, ordonna-t-elle. À vous, capitaine.
- En quoi consiste votre mission ici ? demanda Picard.
- Essentiellement à agiter le drapeau de Starfleet, convint MacDonald avec dépit.
- Il y a autre chose, intervint Deanna.
- Je n'avais pas fini, dit sèchement MacDonald. Nous devons aussi fournir un soutien logistique à l'expérience des Ferengis.
- Quelle expérience ?
- Ah non, c'est mon tour !
- Capitaine, s'impatienta Picard, il est très important que vous me révéliez la nature de cette expérience.
- Je sens de la colère en lui, et même de la peur, dit Darno.
MacDonald dévisagea Picard comme s'il était une bombe sur le point d'exploser.
- Pourquoi avoir peur d'une simple expérience de cartographie ?
- Parce qu'elle pourrait entraîner la destruction de l'univers !
- La destruction de l'univers ? répéta la jeune femme en souriant.
Mais quand elle regarda Darno, celui-ci souffla :
- Le capitaine ne plaisante pas.
Les portes du turboascenseur s'ouvrirent sur la passerelle.
- Commander T'Rell ! appela MacDonald.
La Vulcaine que Picard avait vu à ses côtés un peu plus tôt abandonna les circuits isolinéaires de la console qu'elle était en train de réparer pour se joindre au petit groupe.
Ensemble, ils pénétrèrent dans le bureau du capitaine. MacDonald désigna le canapé et les fauteuils disposés autour d'une table basse. Picard remarqua qu'une maquette de vaisseau trônait dessus. À sa grande surprise, elle ne représentait ni le Tobias ni le Pisteur, mais un antique classe Constitution : l'Entreprise NCC-1701.
- Revenons à la fin de l'univers, suggéra MacDonald dès que tout le monde fut assis.
Picard vit T'Rell lever un sourcil.
- Je vais être bref, déclara-t-il, d'autant plus que le lieutenant Darno pourra confirmer la véracité de mes propos. (Il se racla la gorge.) Les meilleurs psychohistoriens de la Fédération ont prédit la destruction de notre monde dans les deux semaines à venir. Ils ne peuvent nous fournir plus de précisions sur la date.
MacDonald et T'Rell se tournèrent vers Darno, qui déglutit.
- Il dit la vérité.
- Ou ce qu'il croit être la vérité, corrigea la Vulcaine.
- En revanche, continua Picard comme s'il n'avait pas été interrompu, ils pensent que cet événement résultera d'une action entreprise par le capitaine Kirk et/ou son double de l'univers-miroir, Tiberius. Ils pensent également que les Préservateurs veulent neutraliser Tiberius, et que leur attaque sera peut-être en rapport avec le désastre à venir.
- Les Préservateurs ? Navrée, capitaine, mais vous délirez complètement ! s'exclama MacDonald.
- Ce n'est pas ce qu'il pense, objecta Darno, très pâle.
- Ces mêmes psychohistoriens, reprit Picard, imperturbable, ont dressé une liste de faits tendant à prouver que les Préservateurs manipulent des gens et des événements depuis la création de la Fédération. En vérité, capitaine MacDonald, il semble que vous fassiez partie des gens en question, et que votre affectation actuelle soit due à une intervention directe des Préservateurs.
La jeune femme bondit sur ses pieds.
- Aussi fou que ça puisse paraître, il est persuadé de tout ce qu'il raconte, dit le lieutenant Darno.
- Il n'y a qu'un fou ici, et c'est lui, répliqua MacDonald, furieuse.
- Capitaine, je vous rapporte les conclusions des psychohistoriens, souligna Picard sur un ton apaisant. Je serais le premier ravi si vous réussissez à me convaincre qu'ils se trompent.
- Et comment puis-je faire ? demanda MacDonald en le foudroyant du regard.
- Vous pourriez commencer par me parler de l'expérience des Ferengis.
- Le capitaine se demande si vous valez la peine qu'on vous aide, intervint Troi au bout de quelques secondes de silence.
Le regard de Picard se posa sur la maquette de l'Entreprise, et il fut pris d'une subite inspiration.
- Capitaine MacDonald. La question que vous devriez plutôt vous poser, c'est : Jim Kirk vaut-il la peine qu'on l'aide ?
Il était certain de connaître la réponse de la jeune femme.

CHAPITRE XXVIII

- Un obélisque ? Ici ? s'étonna Tiberius.
Sous la lueur de l'étoile de Halkan, l'objet en orbite qui se dirigeait vers le Lowell aurait pu être n'importe lequel des cent dix-neuf artefacts des Préservateurs découverts dans l'espace de la Fédération. Il avait la même forme de pentaèdre allongé, la même couleur vert argenté veiné de roux.
Mais quand il lut le résultat des scanners sur sa console, Kirk comprit que cet obélisque différait des autres sur un point au moins. Il en eut la confirmation alors que l'objet continuait à se rapprocher et à grossir.
- James. Quelle taille fait-il ? demanda Tiberius, inquiet.
- Un peu plus de trois kilomètres de long sur moins d'un kilomètre et demi à son point le plus large.
- Imagine le pouvoir que. Une arme ! Ce doit être une arme !
Kirk éteignit l'alarme de proximité et modifia le réglage de ses senseurs.
- Je ne détecte aucune production d'énergie.
- Un objet de trois kilomètres de long en orbite standard a forcément un moteur, objecta Tiberius. Sans ça, le déséquilibre gravitationnel le ferait tourner sur lui-même.
L'obélisque se rapprochait toujours.
- Active le signal de retour.
- Nous n'allons nulle part, dit Kirk. C'est ce que nous sommes venus chercher.
- Ce que tu es venu chercher, corrigea le despote.
Kirk poussa les générateurs d'impulsion à fond.
- Tu as peur ?
- Pas toi ?
- Non, pas moi.
- Maintenant, nous savons lequel de nous deux est fou, grommela Tiberius.
Kirk activa le moteur à impulsion et la navette vola vers l'obélisque.
Vu de l'espace, le Lowell était un minuscule point blanc encadré par deux lignes bleues, pareil à une goutte de pluie glissant le long d'une falaise.
Pendant trente bonne minutes - soit la moitié d'une révolution orbitale de Halkan -, la petite navette sonda l'obélisque avec ses senseurs, des rayons à neutrons, des membranes de force et de radiations des fréquences multispectrales.
Jusqu'à ce qu'elle découvre le portail.
Kirk manouvra le Lowell pour le placer au-dessus de l'ouverture, qui mesurait à peine une centaine de mètres.
- James, retournons chercher un vaisseau digne de ce nom, dit Tiberius. Mon Entreprise, par exemple. N'attaquons pas ce monstre avec un simple jouet.
Kirk observa l'écran. Aucun retour ne lui parvenait, comme si l'obélisque abritait un trou noir.
- Un vaisseau stellaire serait une trop belle cible. C'est peut-être grâce à ce « jouet » que nous ne nous sommes pas encore fait pulvériser.
- N'y allons pas ! insista Tiberius.
- Si. Il le faut.
- Pourquoi ?
- Parce que je crois que j'ai enfin compris ce qu'est cette chose. La raison de sa présence ici, et ce que les Préservateurs comptent en faire.
- Et si tu te trompes ?
- Il n'y a qu'un moyen de le vérifier.
Kirk actionna les commandes ; la navette piqua vers les ténèbres de l'obélisque.
- Il y a cinq ans, dit le commander T'Rell sur un ton pédant, le Conseil de Halkan a signé un accord scientifique avec l'Académie des Ferengis pour le Commerce des Minéraux.
« Selon ses termes, les Halkans devaient recevoir une nouvelle grille de communications optiques planétaires ; en contrepartie, ils autorisaient un second consortium ferengi à utiliser des techniques expérimentales pour cartographier la totalité de leurs réserves de dilithium.
- Quel intérêt pour les Ferengis, puisqu'ils auraient refusé de leur vendre un seul cristal ? demanda Picard, qui ne tenait plus en place dans son fauteuil.
- C'est l'argument même que les Ferengis ont employé pour obtenir leur accord : s'ils se déroulaient chez eux, les tests seraient sans conséquence, alors que s'ils avaient lieu sur une autre planète, le dilithium serait acheté par un consortium et finirait par alimenter des vaisseaux de guerre.
- Et les Halkans y ont cru ?
- Les deux parties ont dû respecter les termes du contrat, puisqu'il a été conclu voici deux ans.
- Que vient faire le spatioport dans cette histoire ?
- Il fut construit pour accueillir les cargos qui amenaient l'équipement nécessaire à l'élaboration de la grille.
- Et en quoi consiste l'expérience que vous avez mentionnée ?
- Elle doit avoir lieu demain, et découle d'un accord séparé.
Darno jeta un regard d'avertissement à MacDonald.
- Je sens le capitaine Picard de plus en plus agité.
- Il n'y a pas de raison. L'Académie des Ferengis a testé toute sorte de senseurs géologiques qu'elle a ensuite laissés sur place dans le cadre d'une démonstration technologique à long terme.
« L'an dernier, l'Académie Nagal de Frak III - un monde colonial extrêmement religieux, dont l'éthique cadre avec celle des Halkans - a demandé au Conseil si elle pouvait les utiliser pour effectuer une étude sur le géomagnétisme, vu qu'ils étaient déjà installés.
- Capitaine MacDonald, coupa Picard, n'êtes-vous pas capable de reconnaître une arnaque ferengi quand on vous l'agite sous le nez ? Ne trouvez-vous pas que tout ça se goupille un peu trop bien ? La générosité subite des Ferengis ne vous étonne-t-elle pas, venant de gens dont la langue compte cinquante-trois équivalents du mot « profit » et aucun du mot « charité » ?
- C'est une pure coïncidence, dit MacDonald. Si un groupe de Ferengis peut tirer parti du travail d'un groupe précédent, je ne vois pas où est le mal ! Les Halkans profitent de cet intérêt pour leur planète, et la Fédération est ravie de fournir une assistance - sous la : forme de mon vaisseau - à deux gouvernements indépendants qui pourraient nous rejoindre un jour.
- Ce ne sont pas les Ferengis qui s'intéressent à Halkan, s'obstina Picard. (Il se tourna vers T'Rell.) En quoi consiste l'expérience de géomagnétisme qui doit avoir lieu demain ?
MacDonald fit signe à la Vulcaine qu'elle pouvait répondre.
- Halkan est réputée pour ses tempêtes ioniques capables de perturber les formes de communication les plus perfectionnées. L'expérience vise à découvrir si on peut atténuer leurs effets en redirigeant une partie de l'énergie qu'elles libèrent vers un système de dissipation à grande échelle : une sorte de paratonnerre planétaire.
Picard se tendit.
- Les Ferengis veulent canaliser l'énergie des tempêtes ioniques vers des géosenseurs disséminés sur Halkan ? Des géosenseurs en contact direct avec les réserves de dilithium ?
- Je ne comprends pas ce qui vous inquiète à ce point, capitaine ! cria MacDonald, visiblement frustrée.
- Le dilithium est une matière instable ! explosa Picard.
- Pas dans ces conditions, répliqua T'Rell.
- Vous n'avez aucune idée des conditions réelles ! Les Ferengis vous ont raconté ce qu'ils voulaient !
- Si c'était vraiment dangereux, Starfleet ne m'aurait pas envoyé ici pour participer à l'expérience, dit MacDonald. N'oubliez pas qu'il s'agit d'une mission de rodage.
- En quoi consistera votre participation ? demanda Picard.
- Nous devons provoquer la formation d'une tempête ionique en focalisant l'énergie de nos phaseurs sur des zones spécifiques de l'atmosphère de Halkan, en conjonction avec le vaisseau du Daimon Baryon, expliqua T'Rell.
- Ils vont vous utiliser pour allumer l'étincelle.
Picard se leva brusquement. Le problème était enfin défini ; il ne restait plus qu'à lui trouver une solution.
- Capitaine MacDonald. Il cherche un moyen de vous mettre des bâtons dans les roues, avertit Darno.
- L'expérience doit commencer dans quatorze heures. Vous n'aurez pas le temps d'obtenir un contrordre du commandement. Vous ne pouvez absolument rien faire.
- C'est ce que nous verrons ! dit Picard.

CHAPITRE XXIX

Dans l'univers-miroir, le Lowell frissonna en franchissant le portail de l'obélisque.
- Qu'est-ce que c'était ? Un rayon-tracteur ? demanda Tiberius.
Kirk consulta sa console.
- Aucune émission d'énergie. La seule chose physique que je détecte, c'est le mur du fond, à un kilomètre virgule trois.
Comme il n'y voyait rien, il activa les lumières de vol.
- Ce n'est pas physique, ça ? s'exclama Tiberius.
L'intérieur de l'obélisque révélait un hangar de stationnement d'une centaine de mètres de côté. Ses murs vert argenté étaient parsemés de facettes triangulaires.
- Pas selon nos senseurs. Il ne s'agit même pas de camouflage holographique, s'émerveilla Kirk.
Le Lowell continua sa course, se dirigeant vers le mur le plus proche. Pourtant, son alarme de proximité ne se déclencha pas. Kirk ralentit, coupa le moteur et se servit de ses propulseurs pour manouvrer très lentement. Une légère secousse ébranla la navette alors que son nez heurtait une paroi théoriquement inexistante.
Kirk activa une analyse atmosphérique qui ne détecta que du vide à l'intérieur du hangar. Comme il s'y attendait.
- Enfilons nos combinaisons ! lança-t-il.
Quand vint le moment où Tiberius et lui durent vérifier mutuellement le verrouillage de leur casque, ils marquèrent un temps d'arrêt, se souvenant de la dernière fois qu'ils s'étaient trouvés dans cette position : chacun essayant de tuer l'autre dans la base de la Première Fédération.
Quelques secondes, ils se fixèrent en silence avec une expression indéchiffrable.
- Prêt à décompresser ? demanda enfin Kirk.
Son double hocha la tête. Il activa les commandes du sas arrière et sentit le plancher du Lowell vibrer sous ses pieds.
- C'est bizarre, murmura-t-il.
- Quoi donc ? Que nous ne nous soyons pas encore étripés ?
- Non : que nous n'ayons pas entendu l'atmosphère s'échapper, et qu'aucun cristal de glace ne se soit formé.
Tiberius saisit le tricordeur fixé à sa ceinture et le pointa vers l'arrière de la navette.
- Du vide, confirma-t-il.
- Utilise-le sur moi, ordonna Kirk, saisi par un soupçon.
Son double obéit à contrecour.
- Tu seras heureux d'apprendre que tu n'émets plus aucun signal vital.
Kirk ouvrit la valve d'évacuation de l'oxygène sur son plastron. Mais il n'entendit aucun sifflement, aucune alarme à l'intérieur de son casque. Alors il déverrouilla celui-ci et l'arracha sous le regard stupéfait de Tiberius.
Il prit une profonde inspiration. L'air sentait le renfermé et avait un arrière-goût métallique, mais il contenait assez d'oxygène pour des humains.
Tiberius attendit quelques secondes avant d'imiter son double.
- Pourquoi nos instruments nient-ils l'existence de tout cela ? marmonna-t-il, soupçonneux comme à son habitude.
- Peut-être parce qu'ils sont bloqués. ou parce que rien de tout ça n'existe vraiment, dit Kirk en ôtant sa combinaison.
- Tu ne crois pas que tu devrais la garder ?
- Si les Préservateurs avaient voulu nous tuer, ce serait déjà fait.
Tiberius regarda le sas ouvert.
- James, crois-tu qu'ils sachent que nous sommes ici ?
- Je pense qu'ils savent à peu près tout.
- Vous voulez monter un plan d'attaque contre le Pisteur ? s'exclama Riker, incrédule.
- Je me fiche de savoir qui a confié son poste à MacDonald, répondit Picard en sortant du turboascenseur, Troi et Riker sur ses talons. Que ce soient les Préservateurs ou le grand amiral Chekov, elle est capitaine de vaisseau stellaire : une des formes de vie les plus arrogantes et têtues de toute la galaxie.
- Et vous savez de quoi vous parlez, grommela Riker.
Ignorant ce commentaire peu flatteur, Picard se laissa tomber sur son fauteuil.
- Monsieur Data, je veux que vous aidiez Geordi à déterminer les conditions requises pour qu'un classe Intrépide fasse exploser les réserves de dilithium de Halkan. N'oubliez pas d'inclure dans vos calculs les variables liées aux tempêtes ioniques.
- Je ne pense pas qu'une telle chose soit possible, monsieur, dit l'androïde en quittant son poste. Mais je vais m'assurer de ne pas faire erreur.
- Vous ne pensez pas sérieusement à attaquer le Pisteur ? insista Riker.
- MacDonald ne me laisse pas le choix. Quelque chose se produira ici au cours des quatorze prochaines heures. La fin de l'univers, selon les psychohistoriens. Même si j'ai du mal à y croire, il serait irresponsable d'écarter cette hypothèse. Dans le meilleur des cas, Halkan est peut-être menacée de destruction, ce que je ne peux tolérer.
« J'ignore si nous sommes confrontés à une entourloupe des Ferengis, à une conspiration des Préservateurs ou à un improbable accident. Mais je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour l'empêcher de se produire. Si MacDonald est trop orgueilleuse pour différer l'expérience jusqu'à ce que nous ayons consulté le commandement, je l'y forcerai en neutralisant le Pisteur.
- Monsieur, dit Zefram Cochrane, deux vaisseaux viennent d'allumer leurs moteurs dans le spatioport.
Picard appuya sur le bouton d'intracom de l'accoudoir de son fauteuil.
- À tous les membres d'équipage : ici le capitaine. Alerte orange. Je répète : alerte orange.
Il vit une silhouette massive émerger du hangar en orbite. Mais ce n'était pas celle du vaisseau qu'il attendait.
- Nous captons une demande de communication prioritaire émise par l'O.P.A., annonça le lieutenant Sloane.
Picard se prépara au pire.
- Visuel !
L'image d'un Ferengi furieux, coiffé d'un foulard vert pâle qui faisait ressortir les tatouages de ses tempes apparut sur l'écran.
- Daimon Baryon, je présume, dit poliment Picard.
- Capitaine, siffla son interlocuteur entre ses crocs artistiquement modelés. En tant que représentant de l'Alliance des Ferengis, je vous somme de quitter l'espace halkan sur-le-champ. Votre présence ici ne sert aucun intérêt.
- Il ne me semble pas que l'Alliance des Ferengis ait une quelconque autorité dans l'espace souverain d'un autre monde. À moins que vous ne comptiez annexer ce qui restera de Halkan après que votre expérience l'aura détruite.
- Le capitaine MacDonald vient de m'expliquer les dangereuses illusions que vous entretenez, hew-mon. Vous êtes une menace pour vous-même, pour cette planète et pour le maintien des bonnes relations entre la Fédération et l'Alliance des Ferengis.
- Monsieur, dit Sloane à voix basse, l'O.P.A. vient de pousser ses boucliers à pleine puissance.
Picard se retint d'imiter l'acte provocateur de Baryon. Il savait par expérience combien il était difficile de convaincre un Ferengi de faire marche arrière au cours d'une négociation. Toute l'astuce consistait à empêcher la situation de dégénérer.
- Daimon, si le capitaine MacDonald vous a expliqué mes inquiétudes au sujet de l'expérience, vous savez que je n'ai aucun désir d'y faire obstacle : seulement de la retarder jusqu'à ce que Starfleet puisse faire une étude plus approfondie.
Baryon eut l'air aussi horrifié que si son interlocuteur venait d'insulter sa mère.
- Une étude plus approfondie ! Pour que la Fédération découvre tous nos secrets commerciaux ! Pour qu'elle nous prive de nos avantages ! Je sais comment les créatures à deux lobes cervicaux font leurs affaires : sous la table, dans notre dos, avec leurs gros yeux globuleux et leurs dégoûtantes dents blanches, un verre de bière dans une main et un fouet à plasma dans l'autre !
« Pas cette fois, hew-mon. La Fédération a tourné le dos à Halkan voilà un siècle. Mais nous avons pris la peine de développer des relations avec ses habitants ; nous avons investi dans leur planète. À présent, nous n'allons pas vous laisser dérober le fruit de nos efforts ! Vous avez cinq minutes pour quitter ce système.
Baryon coupa la communication. Son vaisseau était déjà en position près du spatioport, dont le classe Intrépide émergea à son tour.
- Le système d'armement de l'O.P.A. est en position d'attente, rapporta Sloane. Et le Pisteur cherche à nous contacter.
- Sur écran. Capitaine MacDonald, lança Picard dès que le visage de la jeune femme apparut devant lui, la situation est en train de dégénérer.
- C'est aussi mon avis. Vous devriez obéir au daimon et quitter le système. J'ai essayé de lui parler, pour qu'il repousse l'expérience et nous laisse le temps de contacter le commandement ainsi que vous l'avez suggéré.
Picard regarda Troi, qui hocha la tête : MacDonald disait la vérité. Ainsi, elle l'avait tout de même écouté.
- Mais le fait est, continua la jeune femme, que le consortium qui a commandité cette étude risque de perdre beaucoup d'argent si on reporte l'expérience.
- Nous pourrions lui proposer une compensation, suggéra Picard. Aucun Ferengi de ma connaissance ne refuserait.
- Ceux-là, si, fit MacDonald. Vous ne mesurez pas l'amertume que les Ferengis éprouvent vis-à-vis de la Fédération. Ils nous jugent responsables du fait que la guerre contre le Dominion s'éternise et pensent que nous aurions dû négocier la paix depuis longtemps. À cause de ce conflit, les affaires sont perturbées dans les deux quadrants, avec des profits en chute libre. La plupart des Ferengis nous considèrent maintenant comme des intrus qui ne se préoccupent que de leurs intérêts.
« Votre tentative concernant l'expérience en cours est exactement le genre d'action que l'Alliance redoute, et qu'elle est prête à tout pour empêcher. Si vous refusez de vous retirer, le Daimon Baryon est mandaté pour défendre les intérêts des Ferengis.
Picard n'en crut pas ses oreilles.
- Il ne serait pas assez fou pour s'attaquer à deux vaisseaux de la Fédération !
- Navrée, capitaine, dit MacDonald, mais j'ai reçu l'ordre d'aider nos alliés les Ferengis et les Halkans. Vous avez admis que vous êtes ici pour leur mettre des bâtons dans les roues. Pour autant que je sache, vous ne pouvez vous prévaloir d'aucun mandat du commandement.
- Vous oseriez vous dresser contre moi ?
- Capitaine, dit très vite MacDonald, vous n'avez aucune autorité ici, contrairement aux Ferengis. Si vous les agressez, il y a des risques pour que les relations déjà tendues entre la Fédération et l'Alliance se brisent définitivement.
« N'oubliez pas que nous sommes en guerre contre le Dominion, Cardassia et les Breens, et que les Romuliens risquent de venir s'ajouter à cette liste. Si l'Alliance se joint à eux, ou si elle se contente de rester neutre et de couper nos lignes de ravitaillement, ce sera la fin de la Fédération.
« Je ne peux pas prendre un tel risque, pour témoigner mon respect à un officier que j'admire profondément. Vous avez une minute pour quitter le système, capitaine. Je vous supplie de ne pas commettre d'acte inconsidéré. Pisteur, terminé.
Alors que le visage de MacDonald était remplacé par l'image des deux vaisseaux se mettant en position d'attaque, Sloane annonça :
- Le Pisteur vient d'activer ses boucliers.
- Quels sont vos ordres, capitaine ? demanda Riker.
Picard ne répondit pas.
Pour une fois, il n'avait absolument aucune idée de ce qu'il devait faire.

CHAPITRE XXX

Le sol du hangar était solide, même s'il ne produisit aucun bruit quand Kirk posa le pied dessus.
- Je sais pourquoi tu m'as amené ici, dit Tiberius.
Kirk le regarda d'un air interrogateur.
- Toi d'abord. À ton avis, à quoi sert cet obélisque ? demanda son double.
À vingt mètres de lui, Kirk avisa une petite ouverture dans les parois vert argenté.
Il se dirigea vers elle.
- Je pense que c'est une passerelle. Les deux Spock te l'expliqueraient mieux que moi, mais ça doit être à cause de Halkan que nos univers sont restés connectés au lieu de se séparer comme les autres dimensions parallèles.
« Conjuguées au dilithium contenu dans le sol de la planète, les tempêtes ioniques ont dû affaiblir le champ de force qui les sépare ; en activant nos téléporteurs au même moment, au même niveau d'intensité et sur les mêmes personnes, nous avons ouvert un passage transdimensionnel qui n'a pas pu se refermer : une sorte de wormhole qui relie ton univers au mien depuis.
- As-tu remarqué qu'il n'y a pas d'écho ? lança Tiberius en regardant autour de lui. Aucune réverbération acoustique.
Kirk hocha la tête.
Ils avaient atteint l'ouverture, haute d'environ quatre mètres mais à peine assez large pour les laisser passer de front. Au-delà s'étendait un couloir incurvé dont ils ne distinguaient pas le bout. Ses parois étaient couvertes par les mêmes facettes triangulaires que celles du hangar.
- Donc, dit Tiberius, si je suis ton raisonnement, tu penses que cet obélisque géant est sur le point de briser la connexion entre nos univers.
Les deux hommes s'avancèrent. Ils avaient à peine fait un pas dans le couloir qu'ils se retrouvèrent dans une salle deux fois plus vaste que le hangar, éclairée par des panneaux triangulaires éparpillés sur les murs, le sol et le plafond.
Kirk et son double se retournèrent d'un même mouvement pour regarder derrière eux. L'ouverture était toujours là, mais le couloir s'étendait désormais dans l'autre sens.
- Une alcôve de téléportation ? hasarda Tiberius.
- Sinon, dit Kirk, il faut en déduire que les Préservateurs sont bien plus avancés que nous en matière de topographie.
La salle était remplie de piliers qui s'arrêtaient à mi-chemin du plafond, évoquant les monuments de Stonehenge en beaucoup plus grand et beaucoup moins érodé.
Se dirigeant vers le plus proche, Kirk vit que sa surface était couverte de caractères qu'il ne put déchiffrer, mais qu'il reconnut : il avait découvert les mêmes sur Miram III.
- Un manuel d'instruction ? suggéra Tiberius.
- Comment veux-tu que je le sache ?
- Tu disais à l'instant que cet obélisque était une passerelle. Crois-tu que les Préservateurs aient l'intention de s'en servir pour séparer nos deux univers de façon permanente ?
- C'est probable, dit Kirk.
- Je ne suis pas certain d'aimer cette idée.
- Personne ne te demande ton avis. (Il réfléchit.) D'une certaine façon, si c'est bien ce qui doit se passer, les psychohistoriens ont raison : nous perdrons un univers.
- Au lieu de me tuer, les Préservateurs me condamnent à un emprisonnement à perpétuité, se lamenta Tiberius.
- Pas du tout, le détrompa Kirk. Tu auras encore une dimension à ta disposition. Mais du point de vue des Préservateurs, tu ne pourras plus revenir dans la nôtre pour.
- Saboter leurs plans te concernant, coupa son double. Ça t'est égal de leur servir de marionnette, James ? Ne préférerais-tu pas rester dans mon univers pour y gagner ton indépendance ? Je suis sûr que cette idée t'a effleuré. C'est pour ça que tu m'as emmené : je suis ton ticket d'entrée.
En dépit de leurs différences, Kirk devait reconnaître qu'ils raisonnaient de la même façon.
- Je ne pouvais pas être certain que les Préservateurs m'ouvriraient leurs portes, admit-il, mais je savais qu'ils voulaient que tu rentres chez.
Il sursauta.
- Qu'y a-t-il ? demanda Tiberius.
- Derrière toi, chuchota Kirk.
Son double se retourna lentement.
Quelque chose remuait entre les piliers.
Quelque chose qui s'approchait d'eux.
- Vous ne pouvez pas tirer sur l'Entreprise ! dit M'Benga dès l'instant où Picard eut disparu de l'écran principal sur la passerelle du Pisteur. Trouvez un autre moyen !
- Ne croyez-vous pas que j'ai déjà essayé ? répliqua Christine MacDonald. Mais il n'y en a pas.
- Jim Kirk en trouverait un, lui, dit M'Benga. Il a passé toute sa carrière à le faire !
- Et pour quel résultat ? L'amirale Nechayev a été obligée de le faire chanter pour qu'il accepte d'aider Starfleet. Sa seule loyauté désormais est envers sa femme !
Choquée, M'Benga fit un pas en arrière.
- Vous êtes. jalouse ? souffla-t-elle.
Les narines de son capitaine frémirent.
- Docteur M'Benga ! Vos propos sont si déplacés que je devrais vous faire jeter en prison !
- Je ne parlais pas de la femme de Jim Kirk, mais des choix qu'il a faits. Il a tourné le dos à sa carrière pour emprunter un nouveau chemin. Et vous vous sentez personnellement insultée, parce que depuis votre entrée à l'Académie, vous ne rêvez que d'une chose : lui ressembler.
MacDonald ne sut que répondre.
- Je.
- Si tel est le cas, n'obéissez pas aveuglément au règlement. Agissez comme il le ferait à votre place. Starfleet n'est pas là pour vous guider. Mais vous pouvez prendre une initiative, avoir le contrôle de la situation. devenir la personne que vous avez toujours voulu être.
MacDonald avait eu le temps de se reprendre.
- Vous voulez dire, celle qui déclenchera une guerre que la Fédération n'aura pas les moyens de gagner ? J'en ai assez entendu, docteur. Vous pouvez quitter la passerelle.
- Chris. Ne tirez pas sur l'Entreprise ! supplia M'Benga.
- J'ai dit : vous pouvez quitter la passerelle.
Au moment où les portes du turboascenseur s'ouvraient, T'Rell annonça :
- Capitaine, l'Entreprise essaye de nous contacter.
- Sur écran.
Pénétrant dans la cabine, M'Benga espéra qu'il y aurait à bord de l'autre vaisseau quelqu'un qui ait encore deux crédits de bon sens.
- J'espère qu'il leur reste à bord quelqu'un qui a encore deux crédits de bon sens, soupira Picard tandis que l'image de MacDonald apparaissait sur l'écran.
- Elle est très en colère et doute de sa propre décision, chuchota Troi.
- Capitaine Picard, votre délai est écoulé, déclara froidement MacDonald.
- Je suis prêt à quitter le système de Halkan comme vous l'exigez. Toutefois, je vous demande de me laisser encore quatre-vingt-dix minutes pour récupérer une navette en mission.
MacDonald tourna la tête et s'adressa à une personne hors champ.
- Mon officier scientifique m'informe qu'aucune navette n'a décollé de l'Entreprise depuis qu'il est en orbite.
- Nous l'avons téléportée dans l'univers-miroir. Il va nous falloir un peu de temps pour la récupérer.
- Elle est surprise, souffla Troi.
- Qu'y a-t-il de spécial dans l'univers-miroir ? demanda MacDonald.
- C'est ce que nous entendons découvrir, répondit Picard. En signe de bonne volonté, j'ai baissé nos boucliers et désengagé notre système d'armement. J'espère que.
Il fut interrompu par une explosion : le daimon Baryon ouvrait le feu sur l'Entreprise dépourvu de protection.

CHAPITRE XXXI

Les ombres se rapprochaient. Silencieuses. Erratiques. Apparaissant et disparaissant comme des volutes de fumée à travers une vitre brisée.
L'une d'elles zigzagua vers l'intersection de trois rayons lumineux. Kirk plissa les yeux pour mieux la distinguer. Mais même quand elle traversa le faisceau de lumière, elle demeura intangible et évanescente.
- On s'en va ! dit Tiberius.
- Pas question. Je veux savoir si ce sont les Préservateurs.
Deux ombres se détachèrent d'un groupe, au fond de la salle. Elles avaient une forme vaguement humanoïde et Kirk crut presque distinguer des oreilles pointues. Il tendit les mains : si ces créatures en savaient autant sur les humains, elles comprendraient qu'il s'agissait d'un salut amical.
- Je suis James Kirk, du. (Il hésita ; mais après tout, pourquoi pas ?) Du vaisseau stellaire Entreprise.
Une créature fit un pas en avant. Elle semblait couverte d'éclats de verre brisé, chacun reflétant sous un angle différent ce qui était à l'intérieur. Pareil à une énorme gemme qui se matérialiserait dans le rayon d'un téléporteur, son visage se transforma en un kaléidoscope de facettes cristallines : certaines à peine plus substantielles que de la fumée, d'autres projetant une lumière aveuglante. et d'autres encore révélant la vérité cachée à l'intérieur.
Kirk sentit qu'il tremblait.
- Spock ? chuchota-t-il.
Soudain, une main se posa sur son épaule et le tira en arrière.
- Lâche-moi ! cria-t-il.
- On fiche le camp ! Ne vois-tu pas ce que sont ces créatures ?
Kirk lut de la peur dans les yeux de son double.
- Et toi, que vois-tu ?
- Ces deux-là. Je ne sais pas quel genre de camouflage holographique ils utilisent, mais ce sont un Cardassien et un Klingon !
- Tiberius. Moi, j'ai vu un Vulcain. Peut-être avons-nous affaire à des créatures composites. À moins que les races que nous connaissons ne soient qu'un de leurs aspects possibles. En tout cas, elles sont solides et nous pouvons entrer en contact avec elles.
Le poing de son double jaillit de nulle part et cueillit Jim au menton. Il s'effondra sur le sol.
- J'ai besoin de toi pour rentrer, et j'ai besoin de toi conscient. Mais si tu ne m'accompagnes pas tout de suite, je laisserai tous les morceaux non indispensables derrière nous !
Kirk se releva.
Il regarda les créatures : elles n'avaient pas bougé.
- Tu as raison, capitula-t-il. Nous avons besoin de Spock, de La Forge et de Scotty pour nous aider.
- Vraiment, je ne comprends pas comment tu as survécu aussi longtemps, lâcha Tiberius.
Le poing de Kirk l'atteignit à la mâchoire.
- En évitant de jacasser à tort et à travers.
Tiberius s'assit sans quitter son double du regard.
- Maintenant, écoute-moi. Ces ombres ne nous veulent pas de mal. Elles désirent juste nous empêcher de franchir cette porte.
- Ça tombe bien, je n'avais aucune intention de le faire.
- Réfléchis un peu, pour une fois ! Tu as vu un Cardassien et un Klingon : tes ennemis. J'ai vu un Vulcain : un ami.
- Et alors ? grogna Tiberius en se relevant.
- Il y a peut-être une leçon à en tirer. Ces créatures me laisseront passer, mais pas toi. Retourne à la navette.
- Je ne peux pas utiliser le signal !
- Dans ce cas, il te faudra faire preuve de patience et m'attendre.
Avant que son double puisse protester, Kirk s'élança.
- James, non !
Trois ombres se portèrent à sa rencontre, les mains tendues.
Zhimmmm. Ce n'était pas un son, plutôt une pensée.
Zhimmmm. Ou une sensation.
Zhimmmm. Ou un souvenir.
Le cour de Kirk battait à tout rompre.
- C'est ça, dit-il. C'est mon nom. Jim.
Zhimjimjim.
À cette distance, les facettes cristallines scintillaient comme des taches d'huile à la surface de l'eau. Une image prit forme. Un oil, une bouche, un sourire.
- Gary ? s'étrangla Kirk.
Son vieil ami disparu, Gary Mitchell.
Mais alors qu'il approchait de cette illusion, Kirk sentit une main se poser sur son bras, et une tiédeur familière l'envahir.
Le souvenir d'un amour.
- Carol ?
Jimjimjim.
Il tendit les bras et les créatures flottèrent autour de lui comme pour l'enlacer. Leur contact était pareil au souffle d'une brise printanière.
Alors, Kirk comprit. La pensée : Spock. La sensation : Gary. Le souvenir : Carol. Deux amis à qui il avait confié sa vie. Une femme à qui il avait confié son cour.
Jimjimjim.
Jim. Pas James ou capitaine Kirk : le nom que ses proches utilisaient. Un message qu'il pouvait accepter.
Puis les ombres s'écartèrent, révélant la seconde ouverture. Au-delà s'étendait un couloir incurvé comme le premier. Sans hésiter, Kirk franchit le seuil.
Il se retrouva dans une salle plus vaste que la précédente, mais présentant les mêmes particularités : les triangles sur les murs, les faisceaux lumineux. et les trois ombres à la limite de son champ de vision, qu'il n'arrivait jamais à distinguer plus clairement qu'une image dans un rêve.
Kirk songea que les yeux humains avaient peut-être évolué pour voir seulement dans trois dimensions spatiales et une dimension temporelle. Mais il en existait d'autres, et que pouvait-il bien y percevoir sinon les ombres d'une réalité hors de sa portée ?
Jimjimjim.
Quelque chose l'attendait au centre de la pièce.
Kirk identifia la forme à cinquante mètres. Pas tout à fait identique à celle qu'il connaissait, mais néanmoins reconnaissable.
Et d'une certaine façon, il comprit qu'il s'y attendait presque.
- Levez les boucliers ! cria Picard alors que la passerelle tanguait et résonnait du bourdonnement des générateurs de champ d'intégrité structurelle.
Une seconde explosion ébranla l'Entreprise, mais beaucoup moins fort que la première.
- Quelle est l'étendue des dégâts, monsieur Sloane ?
- La parabole des senseurs a été gravement touchée. Voulez-vous que je riposte ?
Picard serra les dents. S'il engageait le combat, il ne parviendrait pas à récupérer Kirk. Sans compter qu'il restait encore treize heures avant le début de l'expérience.
- Non. Contactez l'O.P.A. et le Pisteur.
Quelques instants plus tard, les deux adversaires de Picard apparurent chacun sur une moitié de l'écran principal.
- Daimon Baryon, pourquoi avez-vous fait ça ?
- Je vous avais laissé cinq minutes. Elles sont écoulées.
- Vous avez attaqué pendant que je négociais avec le capitaine Picard, coupa MacDonald.
- Il a dit qu'il avait envoyé un vaisseau dans l'univers-miroir ! s'indigna Baryon. Qui sait s'il ne va pas réapparaître à l'intérieur de mes boucliers ?
- Pas un vaisseau : une navette, précisa Picard. Et elle reviendra sur le plot de téléportation d'où elle est partie. Capitaine MacDonald, j'avais réclamé un délai de quatre-vingt-dix minutes.
- Accordé. Mais à votre place, je garderais mes boucliers activés.
- Merci. Je vous tiendrais au courant du retour du Lowell. Entreprise, terminé.
Picard se tourna vers Riker.
- Continuez à élaborer un plan d'attaque contre le Pisteur, et prévoyez ; une intervention de l'O.P.A.
- J'en déduis que vous ne comptez pas vous retirer.
- Oh, si ! Mais pas avant d'avoir causé à ces deux vaisseaux des dommages assez importants pour qu'ils soient obligés d'annuler leur expérience.
- Vous ne comptez pas tirer sur un bâtiment de Starfleet ? s'étrangla Troi.
- Conseiller, s'il faut choisir entre ça et la fin de l'univers, je n'hésiterai pas une seconde. Mais j'aimerais d'abord tenter de récupérer Kirk.
- Si je peux me permettre, j'ai senti qu'entre tirer sur l'Entreprise et risquer de déclencher une guerre avec l'Alliance des Ferengis, le capitaine MacDonald n'hésiterait pas non plus.
- J'en suis convaincu. C'est pourquoi je compte ouvrir le feu le premier, la prochaine fois.

CHAPITRE XXXII

Jimjimjim.
Les ombres se dissipèrent autour de Kirk pendant qu'il revenait vers la seconde salle. Tout ce qu'il venait de voir dans la troisième resterait à jamais gravé dans son esprit.
Jimjimjim.
C'était la dernière pensée-sensation-souvenir qu'il emporterait, le message d'adieu que lui adressaient ces créatures d'une autre dimension et d'une autre réalité. Le premier mot d'une conversation qui relierait un jour tous les royaumes de l'espace-temps, et que même Spock ne pouvait concevoir.
Alors que Kirk longeait les piliers gravés de symboles, l'idée lui vint qu'ils devaient être l'équivalent de son journal de bord : le récit de toutes les missions entreprises par ce bâtiment qu'il n'osait qualifier de vaisseau stellaire. Un jour, ses successeurs réussiraient à les déchiffrer. Il était le premier invité humain ici, mais il avait la certitude qu'il ne serait pas le dernier.
Kirk avait découvert ce qu'il était venu chercher. Il ne lui restait plus qu'à rentrer chez lui pour exploiter ses nouvelles connaissances.
Le Percival Lowell était toujours au milieu de la première salle, toutes lumières éclairées. Kirk se demandait où était passé son double quand il l'entendit crier.
Grâce à l'absence d'écho, il n'eut pas de mal à le localiser. Contournant la navette au pas de course, il vit que les ombres avaient attaqué Tiberius. Comme elles cernaient le despote, Kirk eut l'impression de distinguer son propre reflet dans un miroir brisé.
Il hésita. Tiberius avait deviné juste : il ne l'avait emmené que pour l'utiliser comme appât. Une monnaie d'échange. Et ça n'avait pas été nécessaire. L'objet qui était dans la salle du fond n'attendait que lui.
Tiberius ne lui avait servi à rien. Ce n'était qu'une erreur aléatoire attendant qu'on la corrige.
Immobile, Kirk regarda les ombres entraîner son double vers l'entrée d'un autre couloir incurvé. Il avait le choix : intervenir ou pas. Il serait si facile d'abandonner Tiberius à son destin.
Tiberius, ce monstre qui avait détruit des civilisations et des mondes pour renforcer son règne de terreur. Il ne pouvait rien lui arriver qu'il ne méritât mille fois.
Puis Kirk pensa à une conversation qu'il avait eue avec l'intendant Spock quelques mois plus tôt.
- Vous m'aviez dit qu'un homme seul pouvait changer le présent. Que chaque révolution a besoin d'un chef animé par une vision, avait lancé le Vulcain.
« Parce que j'ai agi comme vous me l'aviez suggéré, l'Empire est tombé, et il a été remplacé par quelque chose de pire. Toutes les abominations perpétrées dans mon univers l'ont été par votre faute !
Oui, il serait facile d'abandonner Tiberius. Mais il tournerait alors le dos à ses responsabilités.
Il courut au secours de son double.
- Il est l'heure de rentrer ! cria-t-il en fonçant dans la mêlée.
Les ombres l'attaquèrent aussi.
Quand il saisit le poignet de la plus proche, il le sentit se solidifier entre ses doigts. Les facettes de la créature s'ajustèrent, et il constata avec horreur que Tiberius aussi était visité par des images de son passé. Et celles-ci n'avaient rien d'amical.
Pavel Chekov, le teint d'une pâleur mortelle et les yeux enfoncés dans leurs orbites, noua les mains autour de la gorge de Kirk comme pour l'entraîner dans la chambre de torture où Tiberius avait abandonné son cadavre un siècle auparavant.
D'un coup de poing, Kirk fit éclater son visage en une nuée d'échardes qui se réassemblèrent aussitôt, tandis qu'une main squelettique le saisissait par l'épaule pour le faire pivoter.
Il se retrouva face à face avec Christopher Pike, le capitaine que Tiberius avait assassiné pour prendre le commandement de l'Entreprise. Du sang séché maculait son front, et ses yeux lançaient des éclairs.
Kirk le roua de coups de poing ; la poitrine de son adversaire explosa. Avant qu'il puisse se reformer, Jim tourna les talons pour arracher Tiberius aux griffes des fantômes venus exercer leur vengeance.
Marlena Moreau s'accrochait à la jambe de son double. Leonard McCoy, le cou zébré par la morsure d'une corde, déchirait sa tunique. Carol Marcus, la gorge profondément entaillée, le frappait avec les moignons de ses poignets.
- Maintenant ! cria Kirk. Cours !
Les deux hommes s'élancèrent, talonnés par le capitaine Garrovick exsangue, par Sulu, par Androvar Drake et Will Decker et Finnegan et Christine Chapel.
Suivi par Tiberius, Kirk bondit dans la navette, enfonça le bouton de fermeture du sas et déclencha la procédure de décollage automatique. Puis, tremblant de tous ses membres, il se laissa tomber sur le siège du pilote et entreprit de sortir le Lowell de l'obélisque.
La vision des démons qui avaient bien failli devenir les siens le hanterait jusqu'à la fin de ses jours.
- Pourquoi m'as-tu sauvé ? demanda Tiberius d'une voix atone.
Kirk posa sa main sur le lecteur numérique afin que les isolinéaires captent ses signaux vitaux et déchiffrent sa signature quantique.
Puis il activa le signal du retour.
- Le jour où tu pourras comprendre ma réponse, tu n'auras plus besoin de me poser la question.
À bout de forces, Tiberius s'assit sur le siège du copilote.
- Décidément, tu es pire que Spock.
Kirk accueillit cette remarque comme un compliment.
Un jour viendrait où Tiberius comprendrait cela aussi.

CHAPITRE XXXIII

- Il y avait un autre Gardien, révéla Kirk.
Autour de lui, le silence se fit.
- Vous voulez dire, un autre Gardien de l'Éternité ? demanda enfin Picard.
Kirk hocha la tête.
- Fascinant, commenta Spock.
- Était-il identique au premier ? demanda La Forge.
- Avez-vous pu déterminer si les Préservateurs l'avaient fabriqué, ou s'ils l'avaient seulement découvert ? ajouta Data.
- Qu'est-ce que c'est, un Gardien de l'Éternité ? marmonna Teilani, qui n'y comprenait rien.
- Un portail temporel intelligent, expliqua Spock. Capable de montrer des images du passé et de transporter des créatures vivantes dans une autre époque.
- D'où vient-il ?
- Celui que nous connaissons refuse de répondre à cette question, dit Picard. Il doit être vieux de cinq milliards d'années et il est très sélectif dans son choix de passagers.
- Celui de l'obélisque a-t-il voulu agir sur vous ? demanda Spock à Kirk.
- Il ne m'a pas parlé, mais il m'a montré le passé. J'ai revu notre première visite ici, nos négociations avec le Conseil, l'échange avec nos doubles et tout ce qui est arrivé à bord de l'Entreprise de Tiberius. Mais après que l'intendant m'eut renvoyé dans notre dimension avec Bones, Scotty et Uhura, le Gardien est resté focalisé sur l'univers-miroir. J'ai vu l'occupation de Halkan par l'Alliance Klingo-Cardassienne.
La voix de Kirk se brisa. Picard se refusa à imaginer les horreurs dont il avait été témoin.
- Puis l'obélisque géant est apparu dans l'orbite de la planète. J'ai vu notre navette y pénétrer. Et j'ai vu ce que l'artefact était censé faire.
- Le Gardien vous a montré le futur ? s'étonna Picard.
- Jean-Luc, j'ai assisté à la destruction de Halkan ! Des rayons ont jailli de l'obélisque et sont venus frapper la surface de la planète. Ils ont déclenché une sorte de réaction en chaîne. Puis les ténèbres ont tout envahi. Comme si le temps avait pris fin.
- Jim, vous a-t-il semblé que dans l'univers-miroir, le double de Halkan possédait un réseau de géosenseurs ?
- Non, les Ferengis ne s'y intéressaient pas.
- Dans ce cas, je ne vois pas.
- L'obélisque, intervint Spock, échangeant un regard avec Kirk. Dans notre univers, les Ferengis veulent soumettre les réserves de dilithium de Halkan à une décharge d'énergie massive : une opération apparemment sans danger, car la structure quadridimensionnelle des cristaux leur permettra d'évacuer une partie de cette énergie dans le subespace.
« Mais si, dans l'univers-miroir, l'obélisque utilise en même temps un rayon téléporteur pour ouvrir une brèche transdimensionnelle, les réserves de dilithium de Halkan viendront occuper les mêmes coordonnées que celles de son double. Ce chevauchement de matière créera des zones de densité infinie.
- Vous voulez dire une singularité, comme un trou noir ? demanda Teilani.
- Plutôt comme la fluctuation de vide dont est né l'univers, corrigea Spock.
Les autres hoquetèrent de surprise, comprenant enfin l'ampleur de la catastrophe. Le Vulcain hocha la tête.
- L'explosion subspatiale qui en résultera sera d'une force comparable à celle du Big Bang. Un nouvel univers naîtra et s'étendra à la vitesse de la lumière dans toutes les directions, effaçant l'univers-miroir sur son passage. La Terre, Vulcain, Qo'noS et tous les mondes de l'Alliance Klingo-Cardassienne cesseront d'exister.
- Et qu'arrivera-t-il à notre univers ? souffla Teilani, anxieuse.
- Rien du tout, la rassura Spock. La fluctuation de vide fermera à jamais le portail qui nous relie à l'univers-miroir. Halkan ne devrait même pas en pâtir.
- Ainsi, les psychohistoriens avaient raison : ce sera la fin d'un univers, résuma Crusher. Mais pas le nôtre.
- Je ne comprends toujours pas, avoua Teilani. Je croyais que les Préservateurs n'avaient pas tué Tiberius parce qu'ils avaient une éthique. Et maintenant, ils s'apprêtent à détruire des galaxies entières ?
- Je ne prétends pas les comprendre, répondit Kirk. Mais je pense que leur seule motivation est d'empêcher l'univers-miroir de nous influencer.
- Nous ne pouvons pas les laisser faire.
Kirk et Picard se regardèrent.
- Non, nous ne pouvons pas.
- Capitaine, intervint Data, bien que je comprenne la nature émotionnelle de votre réaction, je me permets de vous faire remarquer qu'il ne sera pas facile de vaincre les Préservateurs.
- Nous n'aurons pas besoin de nous en prendre à eux : seulement au Pisteur et au vaisseau du Daimon Baryon, répliqua Picard.
- Pour quoi faire ? Christine acceptera sûrement d'annuler l'expérience si vous lui expliquez ce que James a découvert.
- Je crains qu'elle ne me fasse guère confiance. Elle est tellement persuadée que l'avenir de la Fédération est en jeu ! Je ne pense pas réussir à la convaincre.
- Dans ce cas, je m'en chargerai, proposa Teilani. (Dans son regard, Picard vit brûler la flamme qui avait dû attirer Kirk vers elle.) Je suis une négociatrice. C'est moi qui ai fait entrer Chal dans la Fédération quand la moitié du Conseil refusait de se fier à des hybrides de Klingons et de Romuliens.
- Mais Christine MacDonald est un capitaine de vaisseau stellaire, objecta Picard, dubitatif. Elle.
- C'est aussi une femme, coupa Teilani. Je la connais, bien : j'ai travaillé avec elle. (Elle jeta un coup d'oil à son mari.) Et nous avons beaucoup de choses en commun.
Picard avait beau ne pas y croire, tout ce qui lui éviterait de décider la mort de l'équipage du Pisteur était bienvenu.
- Très bien, soupira-t-il. Votre seul objectif sera de convaincre MacDonald de repousser l'expérience le temps que nous contactions Starfleet pour lui expliquer la situation.
- J'y arriverai, dit Teilani.
- Et le Daimon Baryon ? demanda Data.
- En combat singulier, son vaisseau ne fera pas le poids contre l'Entreprise. Le commander Riker se tient prêt à attaquer dès qu'il fera mine de lancer l'ionisation de l'atmosphère de Halkan.
- Donc, dans le pire des cas, résuma Teilani, je dois seulement m'assurer que MacDonald se tienne à l'écart du combat.
- C'est ça, dit Picard. Je vais m'arranger pour qu'on vous ouvre un canal de communication avec le Pisteur.
- Non, coupa Teilani. Je préfère lui parler face à face. Ainsi, son officier bétazoïde aura un accès total à mes pensées et à mes émotions.
- Si vous échouez et que vous êtes toujours à bord du Pisteur quand je devrai ouvrir le feu.
Picard n'acheva pas sa phrase. Il avait vu de la peur dans le regard de Kirk. Teilani dut le sentir aussi, car elle se tourna vers son mari pour affirmer :
- Je réussirai.
- Je n'en doute pas, dit Kirk en se reprenant.
- Très bien, conclut Picard. Je vais contacter MacDonald.
- Tu n'es pas convaincu, n'est-ce pas ? demanda Teilani.
Dans la salle de téléportation principale de l'Entreprise, Kirk lui sourit en caressant les plis de son front.
- Aurais-tu aussi du sang de Bétazoïde ? plaisanta-t-il.
- Je n'ai pas besoin de lire dans tes pensées pour savoir que tu t'inquiètes.
- Je m'inquiéterai toujours pour toi. C'est mon boulot.
- Sois tranquille : j'ai l'intention de te donner du travail pendant très longtemps, dit Teilani.
Kirk la serra contre lui.
- Tout se passera bien, lui chuchota-t-elle à l'oreille. Christine est une personne raisonnable. Je réussirai à la convaincre.
Elle se dégagea doucement.
- Il y a tant de choses que je voudrais te dire, souffla Kirk en la dévorant des yeux.
- Je sais. Nous aurons tout le temps plus tard.
La porte de la salle de téléportation s'ouvrit, livrant le passage à Data.
- Désolé de vous interrompre, mais le commander Riker m'a demandé de vous montrer ça, dit l'androïde en tendant un bloc-notes électronique à Teilani. C'est un code qui vous permettra, en cas de besoin, de faire adopter aux boucliers du Pisteur un rythme de modulation non-aléatoire. Ainsi, nous pourrons toucher avec nos phaseurs certains points vulnérables du vaisseau et neutraliser son système d'armement sans provoquer d'autres dommages.
Teilani mémorisa le code et rendit le bloc-notes à Data.
- Ne craignez-vous pas que le lieutenant Darno s'en aperçoive ?
- Le Conseiller Troi m'a assuré qu'il se concentrerait sur vos pensées immédiates. Il vous suffira de ne pas songer aux boucliers jusqu'au moment où vous estimerez devoir agir.
Kirk fut soulagé d'apprendre que Teilani ne se retrouverait pas au milieu d'un assaut.
Puis la voix de Picard sortit du système de communication.
- Passerelle à salle de téléportation.
- Ici La Forge, répondit l'ingénieur qui s'affairait à programmer sa console.
- Le capitaine MacDonald a consenti à rencontrer Teilani. Avec beaucoup de réticence. Elle lui accordera une heure d'entretien. Comme prévu, le Daimon Baryon est furieux qu'elle ait accepté.
- Il est temps d'y aller, dit Teilani.
Elle donna à Kirk un baiser rapide mais très tendre.
- Reste près d'un communicateur au cas où j'aurais besoin de détails techniques. Je reviens dans une heure, dit-elle en montant sur le plot de téléportation.
- Énergie ! annonça La Forge.
La Chalienne disparut dans un faisceau de lumière bleue. Aussitôt, Kirk regarda l'ingénieur et l'androïde.
- Qu'attendons-nous, messieurs ? Nous avons un univers à sauver.

CHAPITRE XXXIV

- Andréa, je suis si contente de vous voir !
Teilani descendit de la plate-forme de téléportation et, ignorant la main que lui tendait le docteur, lui donna l'accolade.
- Y a-t-il du nouveau pour Joseph ? demanda M'Benga.
- McCoy attend toujours l'arrivée des spécialistes romuliens. Mais tout se passera bien.
M'Benga hocha la tête.
- Chris est sur la passerelle. Il ne va pas être facile de la convaincre.
- J'y arriverai, dit Teilani en souriant.
M'Benga comprit pourquoi Kirk et elle étaient faits l'un pour l'autre : ils avaient la même façon de mettre leurs problèmes de côté pour aider les autres. Malheureusement, elle n'était pas certaine que l'optimisme suffise toujours.
- La situation est plus grave que je ne le pensais, dit Spock, assis devant la console scientifique auxiliaire. La puissance de feu d'un seul vaisseau produira une ionisation suffisante pour déclencher l'explosion des réserves de dilithium dans l'univers-miroir.
- De sorte que, si Teilani échoue, nous devrons neutraliser le Pisteur en plus de l'O.P.A., résuma Kirk, l'air sombre.
À cet instant, il n'enviait pas la position de Picard.
- Et si ç'avait été nous, Spock ? lança-t-il.
- Vous voulez dire, comment auriez-vous géré le problème s'il s'était présenté alors que vous commandiez encore l'Entreprise ?
- Pourquoi se limiter à deux ou trois mots quand on peut dire la même chose avec dix fois plus ?
- Eh bien, je pense que vous auriez opté pour la prudence, répondit le Vulcain.
- Moi ? s'étonna Kirk.
- N'oubliez pas que le temps n'est pas un facteur critique. Ce sont les Préservateurs qui ont minuté cette expérience, pas les Ferengis. Le temps a toujours été votre allié, capitaine. Chaque fois que ça a été possible, vous avez préféré la négociation au conflit.
- Et quand ça n'a pas été possible ?
- Le mot « prudence » a soudain disparu de votre vocabulaire, concéda Spock.
- Pourquoi Christine ne réagit-elle pas de la même façon ? demanda Kirk à voix haute.
- Elle pense lutter pour la survie de la Fédération. Nous ne pouvons l'en blâmer.
- Mais nous luttons pour la survie de tout un univers !
- MacDonald n'y croit pas.
- Est-ce pour ça que les Préservateurs se sont arrangés pour l'envoyer ici ? Parce qu'elle ferait le mauvais choix ?
- Je le pense.
Alors, Kirk comprit où Spock voulait en venir.
- Teilani ne va pas réussir à convaincre Christine, n'est-ce pas ?
- Je crains que ça ne soit impossible, admit le Vulcain. Il ne reste qu'une seule issue logique : la tragédie.
- Je suis navrée, mais vous n'avez pas réussi à me convaincre, dit le capitaine MacDonald.
Teilani jeta un coup d'oil au Bétazoïde assis à la droite de son interlocutrice.
- Demandez au lieutenant Darno : il vous confirmera que je dis la vérité.
- Ce que vous pensez être la vérité, corrigea MacDonald.
- Je vous répète ce que m'a dit James. Vous avez confiance en lui, n'est-ce pas ? demanda Teilani en s'efforçant de ne pas perdre patience.
- Il a disparu pendant plus d'une heure dans l'univers-miroir, à l'intérieur d'un artefact géant où il a pu être exposé à Dieu sait quel type d'illusions ou de contrôle mental.
- Voudriez-vous au moins en parler avec lui ?
- Rien de ce qu'il peut dire ne me fera changer d'avis. Pas quand l'avenir de la Fédération est en jeu.
- L'avenir de la Fédération n'est pas en jeu ! s'emporta Teilani. Les Préservateurs ont manipulé les Ferengis pour qu'ils.
- Ça suffit ! cria MacDonald en tapant du poing sur l'accoudoir de son fauteuil. Je ne veux plus entendre un mot au sujet des Préservateurs. Quoi que vous puissiez dire, je mérite cette affectation. Le Pisteur ne m'a pas été attribué par le truchement d'une cabale extraterrestre. (Elle se leva en rajustant sa tunique.) Fin de la conversation.
Teilani prit une inspiration pour se calmer.
- Vous m'aviez accordé une heure. Il reste encore vingt-deux minutes. Parlez à James !
MacDonald garda le silence un long moment.
- Contactez l'Entreprise, lâcha-t-elle enfin sur un ton dégoûté.
Picard apparut sur l'écran de la passerelle.
- Capitaine, avez-vous pris votre décision ?
- Passez-moi Kirk ! cria MacDonald.
L'angle de la caméra se modifia.
- Capitaine Kirk, attaqua la jeune femme, j'ignore ce que vous cherchez à faire, mais je ne peux désobéir à mes ordres pour votre seul plaisir.
Kirk eut l'air consterné, mais pas vraiment surpris.
- C'est votre dernier mot ? demanda-t-il.
Avant que MacDonald puisse répondre, le lieutenant Darno bondit sur ses pieds en hurlant :
- Capitaine ! Je lis dans ses pensées : la femme sait comment neutraliser nos boucliers !
Tout se produisit en même temps.
T'Rell se jeta sur Teilani, la main tendue comme pour lui administrer une prise vulcain. MacDonald courut vers le râtelier des phaseurs tout en ordonnant à l'ordinateur de bloquer les commandes des boucliers.
Teilani esquiva l'attaque de T'Rell, écarta le navigateur et tapa le code.
- Arrêtez ! cria MacDonald en pointant son arme sur la Chalienne.
Mais il était trop tard.
Les alarmes de la passerelle se déclenchèrent, couvrant la voix de la jeune femme alors que le Pisteur encaissait la première torpille.
- Cessez le feu ! supplia Kirk en se tournant vers Picard.
Mais celui-ci s'était levé, l'air horrifié.
- Capitaine ! dit Sloane. Les Ferengis attaquent le Pisteur !
Sur l'écran principal, Kirk vit l'O.P.A. tirer sur le vaisseau de MacDonald. Le classe Intrépide tournait déjà sur lui-même, signe que ses stabilisateurs étaient touchés.
- Ouvrez le feu sur les Ferengis ! ordonna Picard.
Comme dans un cauchemar, Kirk vit Riker lancer son attaque préprogrammée.
- Le Pisteur va entrer en collision avec le spatioport ! s'exclama Data.
- Baryon avait tout prévu, souffla Picard, consterné.
Kirk murmura le nom de Teilani.
Dans l'espace, la bataille faisait rage sans la moindre logique.
Le vaisseau ferengi en forme de crabe orange lâcha deux salves de torpilles : une sur l'Entreprise pour affaiblir ses boucliers, l'autre sur la nacelle bâbord vulnérable du Pisteur.
Le lieutenant Maran utilisa ses rayons tracteurs pour dévier la trajectoire du vaisseau de MacDonald et lui éviter de s'écraser contre le spatioport. L'O.P.A. lâcha alors une volées de rayons mortels qui passèrent sous l'Entreprise et atteignirent le spatioport.
Celui-ci n'étant pas conçu pour soutenir un assaut, ses boucliers sautèrent instantanément, et il se désintégra. L'Entreprise et le Pisteur furent-engloutis par les flammes et le vaisseau ferengi en profita pour s'échapper.
À genoux près du lieutenant Darno, M'Benga s'efforçait d'arrêter l'hémorragie. Pourtant, elle savait que le Bétazoïde ne survivrait pas longtemps aux dommages cérébraux qu'il venait de subir.
La passerelle du Pisteur était envahie par la fumée, le hurlement des alarmes et les gémissements des blessés.
- Phaseurs en ligne. Boucliers remodulés, annonça calmement T'Rell au milieu du chaos.
- Visez la passerelle de ce salopard, grogna MacDonald, le visage ensanglanté et les poings serrés.
Les yeux écarquillés de stupeur, M'Benga vit des rayons meurtriers fuser vers l'Entreprise.
- Torpilles quantiques ! cria MacDonald.
L'image de l'écran se modifia, montrant Picard debout sur sa propre passerelle, qui ne semblait guère en meilleur état.
- Cessez le feu ! C'est l'O.P.A. qui vous a attaqués !
- Mais c'est votre espionne qui a saboté nos boucliers, lança MacDonald, et vous en paierez le prix !
- Nous comptions seulement neutraliser votre système d'armement ! se défendit Picard.
La communication fut coupée et l'écran montra les torpilles quantiques qui atteignaient leur cible, traversaient ses boucliers et explosaient contre sa coque. L'Entreprise pivota pour fuir le combat.
- Ils se lancent à la poursuite de l'O.P.A., annonça T'Rell.
MacDonald essuya le sang qui maculait son visage.
- Je ne laisserai pas Picard détruire la Fédération ! Programmez une trajectoire d'interception ! Éperonnez-le si c'est le seul moyen de l'arrêter !
Alors une voix synthétique dit calmement :
- Brèche du noyau de distorsion. Détonation dans trente secondes.

CHAPITRE XXXV

- Interception de l'O.P.A. dans trois minutes, dit le lieutenant Maran.
- Quel est le statut du vaisseau de MacDonald ? demanda Kirk, la gorge nouée.
- Le Pisteur a perdu sa nacelle bâbord, annonça Sloane, et. son noyau de distorsion est fissuré ! Explosion dans trente secondes.
- Nous devons faire demi-tour ! cria Kirk en saisissant le bras de Picard.
- Jim. C'est impossible, dit son collègue. Vous avez entendu Spock : il suffirait d'un vaisseau pour.
- Nous devons les sauver !
- Nous devons arrêter l'O.P.A., et nous ne pouvons pas faire les deux à moins de nous dédoubler !
- Il faut détacher la soucoupe !
Échangeant un regard avec Picard, il sentit une connexion instantanée entre leurs esprits. De vétéran à vétéran. De capitaine à capitaine.
- Lieutenant Maran, maintenez la trajectoire d'interception, ordonna aussitôt Picard. Monsieur Sloane, quel est le statut du Pisteur ?
- Sur le point d'éjecter son noyau de distorsion.
- Senseurs de proue sur écran.
Le noyau de distorsion du Pisteur jaillit tel un missile et explosa comme une étoile mourante.
Des points lumineux dansèrent devant les yeux de Kirk. Clignant des paupières, il vit le vaisseau déstabilisé par l'onde de choc pivoter encore plus rapidement sur son axe longitudinal. La moitié de sa nacelle tribord se détacha.
- Le Pisteur tient le coup, rapporta Sloane. Je détecte des signaux vitaux multiples.
- Ici le capitaine ! appela Picard d'une voix forte pour couvrir le tumulte. Que tout le monde se prépare à la séparation de la soucoupe ! Évacuez les couloirs ! La Forge : à mon commandement, téléportation d'urgence de Picard, Riker, Data et Troi sur la passerelle de bataille. Confirmation immédiate !
- Téléportation engagée, répondit l'ingénieur.
Picard fit face à Kirk.
- Maran et Sloane sont deux de mes meilleurs officiers, dit-il. Je vous laisse seul maître à bord. (Il fit un pas en arrière.) Bonne chance, mon ami.
La passerelle vibra tandis que l'ordinateur lançait la procédure de séparation.
- Riker, Data, Troi, tenez-vous prêts. La Forge, maintenant !
Une lumière bleue enveloppa Picard et ses trois officiers, laissant Kirk seul en compagnie de Spock, de Sloane et de Maran.
Dans l'espace de Halkan, deux vaisseaux flottaient à l'endroit où il n'y en avait qu'un dix secondes plus tôt.
Le premier était une arme massive et compacte, conçue pour la guerre avec ses puissantes nacelles jumelles. L'autre était une soucoupe presque sans défenses.
Ils s'écartèrent l'un de l'autre pour accomplir leurs missions respectives : sauver un univers et protéger un rêve.
Mais tous deux jouaient contre la montre.
- Nous devons abandonner le vaisseau, supplia M'Benga.
Elle regarda autour d'elle. MacDonald et elle mises à part, il ne restait plus personne de conscient sur la passerelle du Pisteur. Teilani, T'Rell et Pini s'étaient évanouies ; quant au lieutenant Darno, il était mort comme elle le craignait.
- Tous les systèmes de sécurité sont hors service, dit MacDonald avec une expression où se mêlaient la douleur et la rage. Nous ne pouvons pas lancer les capsules de sauvetage !
Le cour battant à tout rompre, M'Benga leva les yeux vers l'écran où Halkan grossissait peu à peu à mesure que le Pisteur dégringolait.
- Alors, que. ?
Les mains de MacDonald volèrent sur la console de navigation.
- Nous pouvons atterrir.
- Interception dans trente secondes, annonça Data.
Picard se tenait sur la passerelle de bataille de l'Entreprise : un endroit exigu qui n'avait pas été conçu pour le confort de ses occupants, mais dans le seul but de détruire leurs ennemis.
- L'O.P.A. braque ses phaseurs sur nous, annonça Riker.
Picard eut une grimace de satisfaction. Tant que Baryon tirait sur l'Entreprise, il ne pouvait pas lancer l'ionisation de l'atmosphère.
- Ripostez, commander.
Sur l'écran de contrôle, Picard vit l'O.P.A. virer de bord pour leur foncer dessus.
Les deux vaisseaux se préparèrent à une collision à laquelle aucun de leurs occupants ne pourrait survivre.
- Le Pisteur plonge vers Halkan, annonça Spock, surpris.
- Il a échappé au contrôle de son pilote ? s'inquiéta Kirk.
- Pas du tout. Je pense au contraire qu'il essaye de se poser.
- Est-ce possible ?
- Pas avec les dommages qu'il a encaissés, dit le Vulcain. Il ne résistera pas à la pression atmosphérique.
- Monsieur Sloane, prenez contact avec le Pisteur.
L'image qui apparut sur l'écran était constellée de parasites, mais Kirk distingua tout de même MacDonald, assise devant la console de navigation. M'Benga se tenait à côté d'elle. De la fumée masquait le reste de la passerelle.
- Capitaine MacDonald.
- Allez vous faire foutre, Kirk !
Malgré la paranoïa de la jeune femme, il devait essayer de la raisonner.
- Christine, votre vaisseau ne résistera pas à son entrée dans l'atmosphère de Halkan. Redressez, et nous téléporterons votre équipage à bord.
- Je survivrai, et je vous ferai jeter en prison pour trahison ! cria MacDonald.
Puis elle coupa la communication.
- Salle de téléportation, appela Kirk. Pouvez-vous traverser les boucliers du Pisteur ?
- Je pense, oui. Il y a suffisamment de brèches exploitables.
- Dans ce cas, verrouillez tous les signaux vitaux que vous pourrez, à l'exception de ceux de la passerelle.
- Bien reçu. Énergie.
- Spock, combien de temps avant que le Pisteur se désintègre ?
- Environ cinq minutes.
- Combien de temps faudra-t-il pour téléporter tout l'équipage ?
- Un classe Intrépide est prévu pour transporter cent quarante et une personnes. En tenant compte des pertes, et du fait que nous avons la moitié de nos.
- Spock ! J'ai dit : combien de temps ?
- Dix minutes. Peut-être davantage.
- Pas question. Je n'ai pas fait tout ce chemin pour échouer à cinq minutes près. Lieutenant Maran, programmez une trajectoire d'interception du Pisteur. Nous allons descendre vers Halkan en parallèle de façon à le protéger avec nos boucliers.
- Jim, l'Entreprise n'est plus que la moitié d'un vaisseau, protesta Spock. Nous ne supporterons pas une telle pression.
- Merci de votre avis, Scotty. Je vous parie que, pour cinq minutes, nous y arriverons.
Picard n'ordonna pas de changement de trajectoire. Peu lui importait la puissance de feu de l'O.P.A. ou l'arrogance de son daimon : le commander Data était mille fois meilleur que n'importe quel autre pilote.
- Débrouillez-vous pour érafler la peinture de sa coque, dit-il à l'androïde.
- Compris, fit Data.
Picard avait tellement confiance en lui qu'il ne se harnacha même pas en prévision de l'impact.
Des grincements inquiétants résonnaient sur la passerelle du Pisteur. Les senseurs optiques externes ne fonctionnaient plus, et l'écran était envahi de parasites. Christine MacDonald pilotait à l'aveugle.
- Que. se passe-t-il ?
Agrippée à la rambarde, M'Benga vit Teilani se relever, du sang vert coulant sur son visage.
- Chris essaye de nous faire atterrir, mais le vaisseau est en train de se disloquer, expliqua-t-elle.
Avant même qu'elle propose à Teilani d'examiner sa blessure, la Chalienne avait déjà pris place devant la console tactique.
- Fichez le camp ! gronda MacDonald.
- Je peux vous aider. Ne sentez-vous pas que le Pisteur lutte contre vous ? Il a trop de dégâts pour supporter un vol atmosphérique.
- Et alors ? Que pouvez-vous y faire ?
- Moduler ce qui reste des boucliers pour une meilleure portance. Comme dans la chute libre orbitale.
- C'est un sport stupide ! cria MacDonald.
- Vous devriez essayer, suggéra Teilani, ses mains volant sur les commandes. Ça ajouterait un peu de piment à votre vie.
Malgré elle, MacDonald éclata de rire.
- Capitaine, annonça Maran, le Pisteur vient d'altérer sa trajectoire. On dirait qu'il a reconfiguré ses boucliers pour une meilleure portance.
- Pour une meilleure. ? répéta Kirk avant de comprendre. Teilani ! (Il se tourna vers Spock.) Comment allons-nous faire ? Si nous l'incluons dans nos propres boucliers pendant que les siens génèrent de la portance, il tombera comme une pierre !
Le Vulcain étudia un graphique sur son écran.
- Maintenant, il a une chance de résister assez longtemps pour que nous téléportions tout le monde à bord. Soixante-trois transferts effectués. Il ne nous faut plus que quatre minutes.
Kirk se tourna vers Sloane.
- Contactez le Pisteur.
L'Entreprise passa le long de l'O.P.A. en rugissant.
- Senseurs de poupe !
Sur l'écran, le vaisseau en forme de crabe orange tanguait follement.
- Nous avons mis ses régulateurs d'inertie en surcharge, annonça Riker. Il a perdu ses capacités de stabilisation ! Je pense même que nous avons dû lui arracher un peu de peinture.
Picard sourit en imaginant les Ferengis plaqués contre leur siège, leurs oreilles sensibles frémissant sous l'effet de la nausée.
- Nous devrions peut-être les laisser mijoter pendant quelques heures.
Puis un rayon de phaseur jaillit de l'O.P.A. Et un deuxième, et encore un autre.
- Ils tirent au hasard, monsieur, dit Data. Il suffirait qu'un de leurs rayons traverse l'atmosphère de Halkan assez longtemps pour déclencher l'explosion.
Picard n'avait plus le choix. Le sort d'un univers reposait sur ses épaules.
- Détruisez ce vaisseau ! ordonna-t-il. Tout de suite !
Un rayon de phaseur pénétra l'atmosphère de Halkan, créant un fin tunnel de gaz ionisé d'où jaillirent des éclairs d'énergie. Ceux-ci se répandirent dans le subespace jusqu'à atteindre des régions déjà saturées.
Puis un tentacule d'énergie entra en contact avec le réseau planétaire de géosenseurs braqués sur la plus grande concentration de dilithium de la galaxie.
Une seule seconde séparait l'univers destiné à vivre de l'univers destiné à mourir.
Alors l'Entreprise fit exploser l'O.P.A., coupant net son rayon de phaseur.
Une nouvelle étoile s'épanouit dans les cieux de Halkan.
La charge ionisée se dissipa dans l'atmosphère avant de s'être propagée aux réserves de dilithium.
Un univers venait d'être sauvé.

CHAPITRE XXXVI

- Kirk à Pisteur ! Répondez-moi, Pisteur !
Sur la passerelle du classe Intrépide, M'Benga comprit que ni MacDonald ni Teilani ne pouvaient se permettre de lâcher les commandes une seconde.
- Ici M'Benga, répondit-elle.
- Docteur, nous vous suivons à cinq kilomètres de distance. Selon Spock, vous disposez de deux minutes avant que la pression atmosphérique ne disloque votre vaisseau. Mais nous avons déjà téléporté cent onze membres d'équipage. Il ne reste plus que cinq signaux vitaux à bord du Pisteur et ils se trouvent tous sur la passerelle.
M'Benga effectua un rapide calcul mental.
- Vingt-cinq morts, chuchota-t-elle, livide.
- Je vous avais dit d'aller vous faire foutre, Kirk ! cria MacDonald.
- James, je m'excuse pour la grossièreté de mon copilote.
- Teilani ! Écoute-moi bien ; c'est autour de la passerelle que vos boucliers sont les plus puissants. Un rayon de téléporteur ne pourra pas les franchir.
- Si je les baisse, nous perdrons à la fois notre portance et notre intégrité structurelle, dit la Chalienne.
- Teilani, ici Spock. Si vous générez une fluctuation d'énergie sur leur périmètre de chevauchement, nous réussirons à passer. Comptez trois secondes chaque fois. Nous allons vous remonter une par une.
M'Benga vit aussitôt la faille de ce plan. À en juger par le regard qu'échangèrent Teilani et MacDonald, elle ne leur avait pas échappé non plus.
- Docteur, occupez-vous d'abord des blessées, ordonna le capitaine.
- Je déclenche la première fluctuation dans cinq secondes, ajouta Teilani.
M'Benga rampa jusqu'à la silhouette inconsciente de T'Rell, activa le combadge de la Vulcaine, puis cria :
- Premier signal de verrouillage !
- Je baisse les boucliers, annonça Teilani.
Une lumière bleue enveloppa T'Rell.
- Réalignement des boucliers, dit Teilani.
Le vaisseau s'inclina sur bâbord et M'Benga réalisa que les correcteurs d'inertie ne fonctionnaient plus.
- Vous perdez des morceaux par les ouvertures des nacelles, rapporta Kirk. Faites vite !
M'Benga se traîna jusqu'à Pini, qui avait les yeux bandés et un bras en écharpe, puis activa son combadge.
- Second signal de verrouillage !
- Maintenant, Spock ! ordonna Teilani en déclenchant la fluctuation.
Cette fois, la passerelle vibra si fort que des panneaux se détachèrent et que deux chaises furent arrachées à leurs fixations. Mais l'officier des communications du Pisteur se dématérialisa.
Quand un calme relatif fut revenu à bord, MacDonald lança :
- À votre tour, docteur.
- On se retrouve à bord de l'Entreprise, dit M'Benga.
Elle appuya sur son combadge.
- Troisième signal de verrouillage.
Teilani signala à Spock qu'elle venait de baisser les boucliers. Le docteur entendit le bourdonnement d'un téléporteur, et la passerelle disparut autour d'elle.
Elle ne devait jamais revoir le Pisteur.
- Nous tenons la troisième, annonça La Forge.
Le regard de Kirk était rivé sur l'écran. Du Pisteur, il ne restait qu'une masse calcinée crachant du feu, de la fumée et des débris métalliques.
- Trente secondes avant perte totale de l'intégrité structurelle, annonça Spock.
- Il va falloir les téléporter toutes les deux en même temps.
- C'est impossible. Il faudrait qu'elles baissent complètement les boucliers et le Pisteur ne résisterait pas assez longtemps pour nous permettre de verrouiller leurs signaux.
Kirk sentit son cour se serrer. Il devait y avoir un moyen !
- Chris pilote et Teilani manipule les boucliers. Qui devons-nous transférer en premier ? demanda-t-il.
- Teilani, répondit Spock. Toute seule, elle ne pourra pas maintenir le Pisteur en vol, alors que MacDonald parviendra peut-être à réactiver les boucliers assez longtemps pour que nous fassions une nouvelle tentative.
Kirk soupira de soulagement et se hâta de transmettre les instructions de Spock aux deux femmes.
Pendant quelques secondes, il ne reçut pas de réponse.
- Le Pisteur ne résistera plus longtemps, avertit Sloane.
- Chris, Teilani, m'entendez-vous ? cria Kirk.
- Bien reçu, dit la voix de sa femme. Voici le signal. Je déclenche la fluctuation.
Kirk retint son souffle. Une éternité lui parut s'écouler avant que La Forge annonce :
- Nous tenons la quatrième.
Sur l'écran, le Pisteur partit en vrille.
- Chris ! hurla Kirk. Utilisez les boucliers pour redresser, puis baissez-les ! Nous pouvons vous sauver ! Chris !
- Elle est déjà à votre bord, dit la voix de Teilani.
Kirk crut que son cour allait s'arrêter de battre.
- Non ! C'est toi que nous devions remonter !
- Chris n'aurait pas pu gérer les boucliers, James. Contrairement à nous, elle n'a jamais fait de chute libre orbitale.
- Spock, récupérez Teilani !
- Il faut d'abord qu'elle baisse les boucliers.
- Capitaine ! cria Sloane. Le Pisteur est en train de se disloquer !
D'immenses jets de flammes s'échappèrent de la poupe du vaisseau.
- Je baisse les boucliers, James. Voici mon signal.
- Nous la tenons, annonça Spock.
- Dis à Chris que je suis désolée de l'avoir assommée, continua Teilani. On se voit dans.
Le vaisseau stellaire agonisant explosa.
Pour Kirk, le temps s'arrêta :
- Échec de la téléportation, annonça La Forge. Capitaine, je suis navré.
Il venait de sauver un univers, et il avait été incapable de secourir sa femme.

CHAPITRE XXXVII

L'aube se leva de nouveau sur Halkan, baignant les plaines rouges où s'était terminé le voyage de Teilani. Mais sa lumière ne signifiait rien pour Kirk.
Au fond d'un ravin, une soucoupe noircie et tordue achevait lentement de se consumer. C'était tout ce qui restait du Pisteur.
Tout ce qui restait de son cour.
- Jim, nous ne pouvons plus rien faire ici, dit Spock. Le Souverain ne va pas tarder à arriver. Il faudra que nous parlions avec l'amirale, que nous la persuadions de faire démonter le réseau de géosenseurs.
Kirk songea à toutes les occasions où il avait trompé la mort. Il savait qu'elle finirait par le rattraper. Mais il n'y avait jamais vraiment cru.
- C'est une tragédie, dit soudain une voix derrière lui.
Se retournant, Kirk vit T'Serl s'approcher, le directeur Lept pendu à son bras : il avait du mal à se déplacer sur un terrain aussi accidenté. La Vulcaine leva la main pour faire le salut de son peuple.
- Je pleure avec vous, dit-elle dans la forme archaïque de sa langue, en signe de respect.
- J'ignorais que le capitaine Picard vous avait donné la permission de quitter le bord, fit Spock au bout de quelques secondes de silence.
- Les choses changent ! lança Lept. Le capitaine Picard a mieux à faire que de surveiller un groupe de vieillards décatis persuadés que des obélisques vont leur tomber sur la tête. Les Préservateurs sont ici depuis un milliard d'années, et voilà qu'un de leurs sujets d'expérimentation ose lever la main sur eux ! Mes estimés confrères se cacheraient dans un trou de souris s'ils le pouvaient.
- Nous avons appris que l'amirale Nechayev voulait s'entretenir avec nous au sujet de nos recherches, intervint T'Serl. Il semble que nos rapports précédents n'aient pas été transmis aux autorités par les bons canaux.
- Vu ce que nous avons découvert, je n'en suis guère surpris, dit Spock.
Kirk leva les yeux vers le ciel couleur lavande. Il devait accepter que le monde continue à tourner, même si une vie avait pris fin. Combien de fois l'avait-il dit à d'autres personnes ? Et combien ces mots lui semblaient dénués de sens à présent.
Lept suivit son regard et se gratta vigoureusement l'oreille.
- Ils arrivent, capitaine. Des vaisseaux de plus en plus nombreux. Même ceux du Projet Signe, paraît-il. J'espère que cette affaire les poussera à se remettre en question.
- Que voulez-vous dire ? demanda Spock.
- Eh bien. Si j'étais un Préservateur, et que je me sois donné la tâche d'éduquer la Fédération pour qu'elle accède à un stade de développement supérieur, la première chose que je ferais, ce serait de lui démontrer la vanité de la Prime Directive.
« Posséder le pouvoir de protéger la vie et de l'aider à s'épanouir dans de meilleures conditions, mais choisir délibérément de ne pas l'exercer. Malgré ce qui vient d'arriver au capitaine, j'ose dire qu'il ne saurait y avoir de plus grande tragédie.
Lept soutint longuement le regard de Kirk.
. Qui se demanda si cette histoire n'avait été qu'un test, une façon de le mettre à l'épreuve. Y aurait-il une leçon à tirer de ce qui venait de se passer ?
Mais les petits yeux noirs et sans âge du Ferengi refusaient de lui donner une réponse, et il comprit qu'il devrait la trouver au fond de son cour.
- Je n'ai jamais beaucoup aimé la Prime Directive, dit-il lentement.
- Peut-être est-ce pour ça que les Préservateurs vous ont choisi, mon jeune monsieur, dit Lept. Ainsi que Teilani et. votre enfant.
Si j'étais un Préservateur, quel meilleur déguisement adopter que celui d'un Ferengi ? songea Jim. Une des rares espèces dont le cerveau résiste aux pouvoirs télépathiques, et la seule dont on ne s'étonne jamais de la présence à cause de son infinie cupidité.
Avant qu'il prenne pleinement conscience des implications de son raisonnement, Lept inclina la tête en signe d'adieu et se dématérialisa dans un rayon de lumière.
Il n'avait contacté aucun vaisseau pour être téléporté.
- Je. je ne comprends pas, balbutia T'Serl en observant les empreintes que son collègue avait laissées dans la poussière de Halkan.
Kirk, lui, avait compris.
Alors, il se laissa tomber à genoux sur la terre rouge et pleura sur tout ce qu'il venait de perdre.

CHAPITRE XXXVIII

- Viens avec moi, proposa Tiberius.
Tiré de sa rêverie, Kirk leva un regard furieux vers son double. Celui-ci haussa les épaules, comprenant qu'il serait inutile de répéter sa requête, et s'éloigna de quelques pas en faisant crisser les aiguilles de pin séchées qui couvraient le sol.
- Vous semblez surpris par cette offre, constata Radisson.
Kirk détailla la dernière version en date du capitaine, dont la peau était aussi noire que celle du M. Sloane de l'Entreprise.
- N'y a-t-il pas de justice pour lui ? demanda-t-il sur un ton plein de ressentiment.
Radisson se tourna vers le flanc de la colline, au pied de laquelle se dressait un petit village baigné par le clair de lune.
Ne voyant pas Lake Armstrong à la surface du satellite de la Terre, Kirk supposa que la simulation reprenait un événement d'un passé lointain. Mais il ignorait quelle catastrophe était sur le point de frapper.
Tout comme il ignorait pourquoi Starfleet avait accepté de libérer Tiberius afin qu'il rentre dans son univers.
- Définissez le concept de justice, exigea Radisson. Parlez-vous de punition ?
- Tiberius a détruit des mondes entiers ! À cause de lui, les humains et les Vulcains de sa dimension ont été réduits en esclavage !
- Si nous le gardons prisonnier ici, ces mondes ressusciteront-ils ? Ces esclaves recouvreront-ils leur liberté ?
- Bien sûr que non !
Kirk baissa les yeux vers le petit village. Le bourdonnement d'un générateur - sans doute celui qui alimentait les rares systèmes électriques - résonnait par-dessus une étrange musique discordante.
- Dans ce cas, à quoi servirait-il de punir Tiberius ?
Kirk ouvrit la bouche pour répondre, mais son double fut plus rapide que lui.
- Je compte changer les choses, lâcha-t-il.
Kirk eut un sourire amer : le premier depuis la mort de Teilani, dix jours auparavant.
- Comment pourrais-je te croire ?
- Nous ne le renverrons pas seul. (Radisson leva les yeux vers le ciel comme si elle s'attendait à ce qu'une étoile lui tombe sur la tête.) Vous savez que Starfleet a décidé d'aider la Résistance Vulcaine.
- Il était temps !
- La guerre contre le Dominion s'achèvera bientôt. D'ici là, toutefois, nos ressources resteront limitées. Mais un vaisseau de classe Souverain orbite autour de la base stellaire 25-Alpha - le NX-1701 - et son équipage ne demanderait pas mieux que de sillonner de nouveau les étoiles.
- Vous ne comptez quand même pas libérer le Picard miroir et ses officiers ? s'étrangla Kirk.
- Si. Nous les renverrons chez eux sous le commandement de l'intendant Spock.
Tiberius approcha.
- N'est-ce pas ce que tu souhaitais depuis le début, James ? Un homme animé par une vision pour mener à bien la révolution ?
- Et tu le servirais ? demanda Kirk, incrédule.
- Comme toi, James, je ferai ce que j'ai à faire. pour me racheter. Ainsi que tu l'as fait, d'abord avec T'Val et Janeway, puis avec moi dans l'obélisque.
Kirk garda le silence.
- Tu verras, lui promit Tiberius, un jour, nous nous retrouverons pour comparer nos nouvelles missions.
- Capitaine Radisson, dit Kirk, dès qu'il sera libre, il s'enfuira, lèvera une armée et ne se souciera plus que de lui-même !
- Tu te trompes, répliqua Tiberius. La première chose que je ferai en recouvrant ma liberté, c'est de me rendre sur Chal pour voir si une Teilani m'attend là-bas.
- Que sais-tu de l'amour ?
- La même chose que toi, à présent.
- De toute façon, la décision ne vous appartient pas, capitaine, dit Radisson.
- Vraiment ? À qui appartient-elle ?
- Je l'ignore. C'est pour ça que le Projet Signe existe. Les Préservateurs, l'univers-miroir. Il y a tout autour de nous des menaces que vous ne pouvez imaginer.
« Mais nous savons ! Et si nous gardons nos secrets, c'est pour que les gens puissent dormir tranquilles la nuit, persuadés de se réveiller le lendemain dans un monde meilleur.
- Qui êtes-vous vraiment ? demanda Kirk, lassé de ce petit jeu. Une vieille femme ? Un colosse ? Une cavalière martienne ? Ou la personne qui se tient en face de moi maintenant ?
Radisson eut un sourire énigmatique.
- Je vois qu'aucun de vous n'a su tenir sa langue. Mais vous n'avez rien compris. Vous m'avez tous vue sous mon vrai visage. Certains d'entre nous n'ont pas été placés là par les Grands Anciens de Galen, capitaine. Et vous êtes loin de connaître toutes les formes de vie de la galaxie.
- Les voilà, dit Tiberius en pointant un doigt vers le ciel.
Kirk leva les yeux. Il aperçut un éclair bleu, puis un point de lumière filant vers le zénith.
- De quoi s'agit-il ? Et où sommes-nous ?
- Près d'un silo à missiles du Montana, répondit Radisson.
Kirk entendit un sifflement. Un rayon d'énergie frappa le sol de l'autre côté du village, et une explosion déchira l'air nocturne. Des cris retentirent.
D'autres lumières fusèrent à leur tour ; l'une d'elles plongea directement vers le petit groupe. Elle grossit, grossit.
- Fin du programme, ordonna Radisson.
Kirk se retrouva dans l'élégant bureau de l'U.S.S. Heisenberg, le vaisseau-étendard du Projet Signe. Balayant la pièce du regard, il s'attarda sur la plante verte et l'arrosoir désormais familiers.
Il plissa les yeux d'un air soupçonneux, puis chassa de son esprit l'idée qui venait de le traverser. Non, c'était impossible. Mais quand il regarda Radisson, il vit qu'elle lui souriait comme si elle savait à quoi il pensait.
- Pourquoi tous ces désastres ? demanda Tiberius. Vous avez montré un accident de sous-marin à Picard, un tsunami à James, une attaque terroriste à Riker, et vous venez de me faire assister à un premier contact.
Un premier contact ? songea Kirk. Était-ce la base de Zefram Cochrane qu'il avait vue dans le Montana ? Mais les Vulcains ne l'avaient jamais attaquée !
- Votre double peut peut-être vous répondre : il croit tout savoir, gloussa Radisson.
« Alors, capitaine Kirk ? À votre avis, pourquoi est-ce que j'oblige mes visiteurs à regarder la mort en face ? Pourquoi rêvez-vous toujours de l'avenir alors que vous venez de perdre votre femme ? Pourquoi chacun d'entre nous s'accroche-t-il à l'existence dans un univers qui ne lui apportera ni pitié ni réconfort ?
Kirk hésita. Encore de la maïeutique ?
- Plus la mort approche. plus nous essayons de profiter de chaque instant, de goûter à tout ce que l'univers peut nous offrir parce que.
- Parce qu'il n'y a jamais assez de temps, acheva Tiberius à sa place.
Il tendit la main à son double.
Kirk pensa à Teilani. Dans un univers où l'existence était si précieuse et où l'amour était si fragile, pouvait-on gaspiller son temps à haïr quelqu'un ?
Il accepta la main tendue.
- Un enfant t'attend, dit Tiberius.
- Et toi, un univers.
Kirk avait beau accepter que son double et lui aient fait la paix - et que chacun d'eux, dans son univers et à sa façon, suive sa propre voie -, il se demandait toujours où leurs chemins avaient commencé à diverger.
Mais la réponse à cette question était enfouie dans le passé. Comme à son habitude, Kirk ne regardait que vers l'avenir.
Pourtant, il aurait bien aimé savoir. Juste par curiosité.

CHAPITRE XXXIX

Pour la première fois depuis la Troisième Guerre Mondiale, Zefram Cochrane s'éveilla sans avoir la gueule de bois : une sensation si étrange qu'il se demanda s'il n'était pas mort.
Puis il entendit Lily s'agiter dans la cuisine de leur bicoque, huma l'odeur de ce qui passait pour du café dans le Montana aux alentours de 2063, et décida que rien n'avait changé.
Jusqu'à ce qu'il se souvienne de ce qui s'était produit la veille.
Il se leva et se dirigea vers l'unique fenêtre, trébuchant au passage sur une pile de vieux magazines et se prenant les pieds dans un T-shirt sale. Sans se soucier du froid matinal qui lui gelait les pieds à travers ses chaussettes trouées, il souleva le rideau en piteux état pour regarder dehors.
Sur la place du village, des panneaux métalliques violets scintillaient au soleil. Des unités de propulsion - ou du moins, ce qui y ressemblait - étaient suspendues en l'air comme les pinces d'un crabe extraterrestre géant dans les ridicules 3D si populaires dans les années 2020.
- Extraterrestre, chuchota Cochrane, la bouche sèche.
- C'est ça, confirma Lily en le rejoignant, deux tasses de pseudo-café à la main.
- Nous avons réussi, souffla Cochrane.
- Tu as réussi, corrigea la jeune femme.
Leurs joutes verbales étaient si bien rodées qu'ils auraient aussi pu être mariés depuis un siècle ou deux.
- Comme tu veux : je reprends tes cinquante pour cent, grimaça Cochrane.
Il se mit à siroter le liquide brûlant sans détacher son regard du vaisseau extraterrestre. Pas extraterrestre, corrigea-t-il. Comment ont-ils dit qu'ils s'appelaient ?
- . Des Volcaniens.
- Il me semble que c'est ce qu'a dit la femme, fit Lily en se grattant le cou. Au fond, les oreilles mises à part, ils ne sont pas si différents de nous.
- Rien à voir avec les Borg, renchérit Cochrane. Quand même, ils ne savent pas faire la fête. Pourtant, je leur ai sorti le grand jeu : bière, tequila, rock and roll du XXe siècle. Impossible de les dérider !
« Tu te rends compte, Lily ? Nous venons de rejoindre le club des espèces capables de voyager plus vite que la lumière. Une sorte de confrérie galactique. On va s'en mettre plein les poches !
La jeune femme fronça les sourcils.
- Qui sont les Borg ?
Cochrane la dévisagea, bouche bée. Elle avait pourtant l'air sincère. Comme si elle n'avait jamais entendu parler des Borg. Comme si elle n'était jamais montée à bord du vaisseau du futur. Comme si elle n'avait jamais obligé le capitaine Picard à.
- Qu'est-ce que tu as au cou ?
- Oh, rien. Quelque chose m'a piquée.
- Fais-moi voir ça. (Cochrane se pencha vers Lily.) Ce n'est pas une piqûre. Plutôt. un cercle parfait d'un demi-centimètre de diamètre. Ta peau est un peu irritée.
- Le syndrome de Green ? s'inquiéta la jeune femme.
Elle n'était pas aussi âgée que lui, mais se souvenait parfaitement des ravages causés par les épidémies au milieu du siècle.
- Je ne pense pas, dit Cochrane en se grattant le menton. Ton sang serait déjà. Ah.
Il se baissa pour montrer son cou à Lily.
- Un cercle parfait d'un demi-centimètre sous ton oreille, constata la jeune femme. (D'un signe du menton, elle désigna le vaisseau extraterrestre.) Tu crois qu'ils nous ont refilé quelque chose ?
- Non. C'était Beverly.
- Une de tes ex-petites amies t'a peut-être fait des suçons cette nuit, mais je peux t'assurer qu'elle ne s'est pas approchée de moi.
Cochrane secoua la tête.
- Le docteur Beverly Crusher, rectifia-t-il. La blonde. À bord de l'Entreprise. Le vaisseau qui est revenu du XXIVe siècle quand les Borg ont attaqué.
Soupçonneuse, Lily lui arracha sa tasse de pseudocafé pour la renifler.
- C'est toi qui l'as fait ! s'indigna Cochrane. Je n'ai pas touché une goutte d'alcool depuis. Peu importe. Lily, écoute-moi. Hier, les Borg ont voulu empêcher le Phénix de faire son vol d'essai.
« Après, tout s'est passé comme dans les livres d'histoire. Beverly nous a soignés avant que Picard, elle et les autres rentrent chez eux. Elle nous a fait un genre de piqûre, sauf qu'il n'y avait pas d'aiguille. Parce qu'on manquait de vitamines, a-t-elle dit.
- De quoi parles-tu, enfin ? s'exclama Lily.
- Tu. tu ne te souviens vraiment de rien ? souffla Cochrane. Ni du capitaine Picard ni de son robot. Data ?
La jeune femme avait la même expression que le jour où il lui avait dit qu'il comptait voyager plus vite que la lumière en comprimant l'espace-temps devant son vaisseau tout en l'augmentant derrière pour échapper aux effets de la relativité einsteinienne.
- Beverly nous a injecté une drogue, réalisa-t-il. Pour qu'on oublie. (Il se mit à faire les cent pas dans la bicoque, sans se demander si Lily le prenait pour un fou.) Évidemment. Ils étaient obligés : ils nous ont raconté des tas de choses à propos du futur. Du coup, nous risquions de le changer par inadvertance.
- Zee. Je crois que tu devrais t'allonger.
- Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi ça, a marché sur toi et pas sur moi ?
Zefram Cochrane n'avait jamais voulu être un héros. Il se moquait qu'on lui érige des statues ou qu'on baptise des hôpitaux de son nom. Il voulait seulement être riche. Quel meilleur moyen que d'inventer un procédé révolutionnaire ?
D'après ce que lui avaient dit Riker et les autres, il allait réussir au-delà de ses espérances les plus folles. Mais s'il était au courant, peut-être risquait-il de ne plus fournir les efforts nécessaires, donc de modifier l'avenir ?
- Zee. À mon avis, c'est la distorsion temporelle qui t'a embrouillé le cerveau. Non qu'il y ait grand-chose à embrouiller. Mais si tu es convaincu que ces gens du futur ne voulaient pas que tu te rappelles ce qu'ils t'ont dit, tu ferais mieux d'arrêter d'y penser tout de suite. Oublie ce qui s'est passé.
Une clameur monta sur la place du village. Cochrane jeta un coup d'oil par la fenêtre : le sas du vaisseau extraterrestre venait de s'ouvrir. Il tira vaguement sur le T-shirt qui lui tenait aussi lieu de pyjama et chercha du regard sa casquette porte-bonheur.
- Tu ne comptes quand même pas leur raconter que des voyageurs temporels t'ont rendu visite ? s'inquiéta Lily comme si elle envisageait de briser leur association. entre autres choses.
- Pourquoi pas ? demanda Cochrane en haussant les épaules. Ils s'y connaissent mieux que nous en matière de distorsion temporelle. Peut-être qu'ils font ça souvent.
- Ne crois-tu pas que nous devrions leur donner l'illusion qu'ils ont atterri sur une planète abritant une vie intelligente ? répliqua Lily, acerbe.
- Très drôle, grimaça Cochrane. Cela dit, si je leur racontais, je craindrais que tout change à partir de cet instant. Qui sait, Picard et ses officiers n'existeraient peut-être jamais ? Je créerais un nouveau futur.
Lily hocha vigoureusement la tête, même si elle ne croyait toujours pas un mot de son histoire.
- Viens, dit-il en lui tendant la main. Allons discuter avec ces. Volcanites.
Pendant qu'ils marchaient, Cochrane tira de sa poche sa pièce porte-bonheur : un véritable dollar américain daté de 2026, avec la statue de la Liberté d'un côté et l'Aries IV - un des premiers véhicules d'exploration martienne - de l'autre. Lily sursauta.
- Tu ne vas pas encore tirer à pile ou face ?
- Quand il nous restait juste assez d'argent pour cristalliser soit du lithium soit du rubidium, rappelle-toi comment nous avons tranché.
- Nous étions désespérés. Et tu étais soûl, lui rappela la jeune femme.
- N'empêche que la pièce avait raison : le lithium a fonctionné.
- Zefram, je suis sérieuse !
Pour toute réponse, Cochrane lança son dollar en l'air, admirant la façon dont la lumière du soleil se reflétait sur sa surface argentée. Il vit les trois extraterrestres suivre la pièce des yeux, comme s'ils attendaient qu'elle se transforme en oiseau. Les choses se passaient peut-être ainsi sur leur planète.
Cochrane rattrapa son dollar et le plaqua sur le dos de sa main. Un instant, son regard croisa celui du chef des Volcasiens, et il se demanda quelle serait sa réaction en apprenant ce qui les attendait dans les étoiles. Pas Picard et son vaisseau, mais des monstres cybernétiques si désireux de réduire l'univers en esclavage qu'ils remonteraient dans le temps pour changer le cours de l'histoire.
Brusquement, Cochrane repensa à l'expérience du chat de Schrödinger, enfermé dans une boîte avec une capsule de gaz empoisonné qui se brisait ou non, en fonction du comportement aléatoire d'une source de radiation.
Selon certains théoriciens, l'animal n'était ni vivant ni mort jusqu'au moment où quelqu'un ouvrait la boîte pour le constater. Alors, les probabilités s'effondraient et un état ou son contraire devenait réel.
Mais pour d'autres spécialistes de la physique quantique, chaque fois que l'univers atteignait un point de décision où deux issues étaient également probables, il se divisait pour que chaque possibilité se réalise pleinement. Autrement dit : dans une dimension, le chat mourait ; dans la seconde, il continuait à vivre.
Cochrane sentait la pièce nichée entre ses mains.
- Pile ou face ? se demanda-t-il à voix haute, sous le regard inquiet de Lily.
L'ordre de l'histoire qui s'était déjà déroulée, ou le chaos de quelque chose de nouveau et d'imprévisible ?
Il était temps de laisser le chat sortir de la boîte.
Cochrane souleva sa main.

ÉPILOGUE

Dans ses quartiers de l'Entreprise, debout devant un hublot, Kirk observait les étoiles qui piquetaient l'espace infini.
Il sursauta quand on sonna à sa porte.
- Entrez.
C'étaient Spock et McCoy, les deux constantes de sa vie. Le médecin serrait contre lui un nouvel être dont les yeux noirs et vifs cherchèrent ceux de Kirk.
- Joseph, souffla-t-il. Il a. grandi.
- Il pousse comme la mauvaise herbe, déclara McCoy, tout fier.
- Mais il était en stase. Je croyais que.
- La stase médicale n'a pas davantage produit d'effet sur lui que sur sa mère.
- Pourtant, il avait l'air d'être dans le coma.
- C'est ce que j'ai pensé au début. Maintenant, je me demande si ce n'était pas sa réaction naturelle au stress.
- Et le résultat des tests ?
- Jim, je vais être franc avec vous : une cinquantaine de mes collègues originaires de la Terre, de Qo'noS et même de Romulus n'ont pas réussi à déterminer si quelque chose clochait chez lui, et encore moins ce que c'était.
- Alors, mon enfant pourrait être un monstre ?
Kirk s'en voulut aussitôt d'avoir employé ce mot. Si Teilani était là. Il se figea. Elle n'y était plus. Elle n'y serait jamais plus.
- C'est vrai, concéda McCoy. Mais pour ce que nous en savons - c'est-à-dire, pas grand-chose -, il pourrait tout aussi bien être parfait.
Kirk observa le bébé. Il avait les yeux de Teilani et la peau d'un rose foncé. Son front était barré de plis pareils à ceux d'un Klingon, mais qui s'étendaient sur tout son crâne et jusque dans sa nuque. Ses oreilles étaient pointues comme celles des Romuliens ; ses doigts longs et délicats comptaient une phalange supplémentaire. Quant aux angles formés par ses articulations, ils étaient parfaitement fonctionnels, mais très différents de ceux des Klingons, des Romuliens, des humains ou de toute espèce que Kirk connaissait.
Aussi étrange que soit son apparence, Joseph était le fruit de son amour pour Teilani. Un mélange d'elle et de lui. Kirk devait l'accepter comme il était en souvenir de sa femme.
- « Il ». Vous êtes sûr que c'est un « il » ?
McCoy soupira.
- En fait, il a tous les attributs d'un mâle. Et aussi tous ceux d'une femelle. Plus deux ou trois trucs supplémentaires que je serais bien en peine d'identifier. Ce sera à lui de choisir ce qu'il veut devenir : homme, femme. Voire quelque chose d'autre.
Kirk baissa les yeux sur son enfant, s'efforçant d'oublier son visage pour distinguer l'âme cachée à l'intérieur.
- Est-il en bonne santé, au moins ?
- Encore une fois, souvenez-vous que nous n'avons pas de point de comparaison. Mais beaucoup de gens de l'équipe pensent que. que tous les gènes réunis en lui - klingons, romuliens et humains - étaient censés aller ensemble depuis le départ. Ils n'auraient jamais dû être séparés.
- S'il est en partie romulien, cela signifie-t-il qu'il est en partie vulcain ? demanda Kirk en levant les yeux vers Spock :
Son ami tendit un index pour caresser le menton du bébé, qui tendit une main minuscule.
- Tout à fait. Il en a déjà la poigne. Il ne sera pas difficile de lui enseigner les disciplines vulcaines.
- Tu as entendu ça, Joseph ? railla McCoy. Oncle Spock va t'apprendre sa prise à la noix.
- Et oncle Bones t'apprendra sans doute des comportements illogiques, comme s'amuser aux dépens de tes amis.
Joseph gazouilla.
- On dirait qu'il sourit, souffla Kirk.
Malgré lui, il sentait l'émerveillement naître au fond de son cour. Il était toujours accablé par le chagrin que Teilani n'ait pas vécu pour voir ce jour. Mais il éprouvait aussi une joie profonde à l'idée d'être toujours là.
Toutes les émotions dont il avait fait l'expérience se déchaînaient en lui comme une tempête de Qo'noS.
La vie dans la terrible splendeur de ses contradictions.
- Jim ? appela McCoy.
Kirk leva la tête, cligna des paupières pour chasser ses larmes et réalisa que son vieil ami lui tendait le bébé.
- Oh. Oui, bredouilla-t-il. Je.
Plein de peur, d'espoir, de chagrin et de joie, il prit son enfant dans ses bras pour la première fois. Aussitôt, des doigts minuscules s'agrippèrent au col de sa tunique, s'efforçant de saisir son nez.
- Je crois que nous devrions les laisser faire connaissance, dit McCoy à Spock. Le voyage de retour vers Chal ne sera pas très long.
Kirk voulait retourner sur la planète de Teilani. Il entendait montrer à Joseph la maison qu'il avait bâtie pour sa mère et la clairière où ses parents s'étaient mariés.
- Où irez-vous ensuite ? demanda Spock.
- Je l'ignore. Il y a tant d'étoiles, murmura Kirk en se dirigeant vers le hublot.
- Tant de rêves, dit McCoy.
- Tant de possibilités, ajouta Spock.
Kirk entendit la porte se refermer. Ses deux amis étaient partis, mais il savait qu'ils ne seraient jamais très loin.
Quelques minutes plus tard, l'Entreprise passa en vitesse de distorsion.
- C'est parti, chuchota Kirk à son enfant.
Les étoiles se transformèrent en traînées lumineuses de l'autre côté du hublot. En sécurité dans les bras de son père, le petit Joseph tendit les mains comme s'il voulait les toucher toutes.
Et peut-être le ferait-il un jour.

F I N

Cette ligne de programmation ne sert qu'a formaté proprement les lignes de textes lors d'un utilisation sous Mozilla Firefox. J'aimerais pouvoir m'en passer mais je ne sait pas comment, alors pour l'instant. Longue vie et prospèrité