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Imzadi
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Imzadi.
A Harlan Ellison, bien entendu...

Ce roman, le dernier de mes projets qui fut approuvé par Gene Roddenberry, est aussi le premier que j’ai rédigé depuis qu’il n ‘est plus. Quand il accepta l’idée d’une histoire explorant en profondeur les relations entre Deanna Troi et William Riker, Gene déclara qu’il avait hâte de la lire.
La mort l’en empêcha.
En ce monde, le temps dont nous disposons pour faire les choses est toujours limité.
Jamais nous ne devrions perdre cette réalité de vue.
Une fois encore, mes remerciements vont d’abord à ma famille. Les filles : Shana, Guinevere et la nouvelle venue — au cas où vous vous poseriez la question : Mile Ariel Leela David.
Non, elle n ‘est pas venue au monde pour le vingtcinquième anniversaire de Star Trek, mais le jour du Labor Day. Honnêtement, c’est aussi bien.
Ma gratitude vise tout spécialement ma femme, Myra. Elle n’a pas inventé le terme « Imzadi », mais elle en est pour moi l’incarnation.

LA FIN

CHAPITRE PREMIER

- « Oui... Partons vite. »
Dans l’air chargé de brume et d’une impalpable angoisse montaient les lamentations de légions d’âmes en peine.
Des âmes qui existaient jadis ou qui attendaient encore de naître.
Au loin se dressait la ville, dont le nom resterait pour toujours inconnu. Le temps était à l’orage. Cela ne changeait pas. La tempête menaçait - sans jamais éclater.
Si cela arrivait un jour, l’énergie ainsi déchaînée pourrait balayer les vestiges de ce qu’on appelait la réalité.
Mais l’homme en tunique jaune s’en fichait comme d’une guigne. Son esprit était ailleurs, loin, très loin de là.
Autour de lui, ses officiers attendaient. Un instant, le capitaine se demanda si leur confiance avait des limites. Patienteraient- ils ainsi jusqu’à la fin des temps ?
Ce capitaine, passionné d’exploration et de nouveauté, avait découvert un lieu aux possibilités infinies.
Loin de s’y perdre tout entier, il n’avait qu’une hâte fuir le plus loin possible.
- « Oui... Partons vite... »
La véhémence du ton était frappante.
Oh, Dieu, que je n ‘aie plus à réfléchir ou à ressentir... Que je sois détaché de tout...
D’instinct, les officiers se rapprochèrent pour se préparer à la téléportation. C’était aussi pour apporter leur soutien au capitaine. Car les paroles de réconfort n’avaient plus de sens...
Comment deviner les pensées qui troublaient leur commandant ?
Ils ignoraient le sacrifice auquel il avait consenti. Dans la plus pure tradition romantique, il venait de découvrir l’âme sœur - pour la perdre aussitôt.
Sous les pneus d’un camion...
La roue impitoyable de l’Histoire avait écrasé son amour et son âme, les laissant ensanglantés...
Combien de fois leur capitaine avait-il été sonné par le destin ? Comme disait le vieil adage : « Le roseau plie mais ne rompt pas... »
Cette fois, il était brisé.
Ils partirent sans un regard en arrière.
Le commodore Data les regarda disparaître.

* * * * *

On l’appelait Mary Mac - pour simplifier.
Elle sortait du commun. Une native de la planète Orion habillée de pied en cap avait de quoi surprendre. Les Oriones n’étaient- elles pas essentiellement des objets sexuels ? Dangereuses et combatives, elles exsudaient la sensualité par tous les pores de leur peau verte.
Mary Mac portait des habits amples qui dissimulaient ses courbes généreuses une tunique sans manches, sous une cape élégante. Ses longs cheveux noirs étaient relevés en un chignon des plus seyants. Une coiffure agréable à l'œil, sans risque d’enflammer les sens.
Plus incroyable encore, Mary Mac arborait des lunettes teintées, avec une énorme monture.
Or, plus personne n’avait besoin de lunettes. C’était hideux et désespérément démodé.
C’est pourquoi elle les mettait.
Souvent, Mary Mac regrettait de devoir s’enlaidir pour circuler en société. Elle s’y était accoutumée. Au sein de la Fédération des Planètes Unies, elle se heurtait à très peu de préjugés. Un des rares survivants voulait que les femmes d’Orion fussent des jouets érotiques à l’intelligence limitée.
Ce n’était pas entièrement faux.
Mary Mac étant l’exception qui confirmait la règle.
Son identité attirait l’attention; ses propos non conformistes sur des sciences bizarres suscitaient la curiosité. On n’avait jamais vu une Orione capable d’aligner plus de cinq mots... Et, si les interlocuteurs de Mary Mac guettaient l’instant où la nature reviendrait au galop, ils en étaient invariablement pour leurs frais.
La scientifique avait travaillé trop dur et trop longtemps pour laisser un faux pas détruire l'œuvre d’une vie.
Elle surprenait tout le monde.
Et la Galaxie raffolait des surprises.
Mary Mac avait grimpé les échelons, finissant par être nommée administrateur du projet « Planète du Gardien ».
Ce monde n’avait pas de nom plus précis. Il eût paru présomptueux aux simples mortels de lui en attribuer un...
Le deuxième coordinateur, un Terrien bien bâti du nom de Harry, passa près de Mary Mac sans la voir. Il était absorbé par la suite d’équations défilant sur son ordinateur de poche.
- Bonjour, Harry, lança- t- elle.
Il agita une main distraite et passa son chemin. Mary Mac échangea quelques mots avec d’autres spécialistes travaillant sur le projet. Bizarrement, quand il était question de la Planète du Gardien, les gens avaient tendance à baisser le ton. Ni la loi ni la tradition n’expliquaient une telle attitude. Mais quand l’étrange plainte emplissait les oreilles et s’emparait de l’âme, on parlait malgré soi à voix basse, presque craintive. On eût dit que le cosmos guettait les moindres faits et gestes des chercheurs, avait déclaré Mary Mac.
Tous partageaient son avis.
Le gravier crissant sous ses boues, l’Orione se dirigea vers l’objet justifiant la présence sur la planète d’une dizaine de savants.
Outre la plainte lugubre du vent, un deuxième son caractérisait ce monde : le bourdonnement d’un champ de force. Mary Mac arriva en vue de ce qu’il protégeait.
Immuable, le Gardien de l'Éternité attendait. Cette découverte archéologique unique devait être protégée des pillards.
Mais ce n’était pas si simple. Il fallait surtout défendre la Vie - telle qu’on la connaissait - contre ses propres démons.
Juste à côté du Gardien se dressait une plate- forme de deux mètres de haut, où étaient placés les appareils de mesure des flux d’énergie.
A droite, un écran-relais permettait d’étudier au ralenti certaines périodes historiques, car la vitesse du Gardien n’autorisait pas l'œil et l’esprit des observateurs à les suivre.
L’entité venait d’en finir avec une époque. Gardant une infinie patience, elle attendait la requête suivante.
Un androïde se tenait hors du champ de force. La scène qui venait d’être rejouée comptait parmi les préférées des visiteurs.
Le tableau ne manquait pas de piquant. Une machine étudiant une autre machine...
Mais toutes deux étaient dotées d’une conscience cela les rendait... impossibles à classifier.
Tout ce qui échappait aux étiquettes était un défi à la logique de Mary Mac.
En même temps, c’était rassurant, car ça signifiait que l’univers recélait toujours des mystères, le travail d’un savant n’étant jamais fini.
Au début, Mary Mac avait pensé au commodore Data comme à un objet. Le rencontrer l’avait contrainte à réviser ses idées préconçues.
Les lignes noires et vertes de l’uniforme de l’androïde, avec les galons d’argent en bas du pantalon et aux poignets, semblaient onduler sous l’immuable crépuscule de l’horizon.
Mary Mac entendit une voix familière répéter, tendue par le chagrin :
- « Oui... Partons vite. »
- En effet...
Sa peau dorée scintillante sous le ciel bas, Data se tourna vers l’Orione.
- Pardon ?
Elle désigna le Gardien.
- Cette scène est une des plus populaires...
Hochant la tête, Data se tourna de nouveau.
- Ce n’est pas pour m’étonner. Encore que bien des moments historiques seraient plus impressionnants, l’Enterprise et son capitaine, James Kirk, demeurent fascinants. Les gens se sentent plus proches de quelqu’un qui appartient à leur système de référence. La technologie primitive de leur téléporteur m’intrigue.
- Vous savez, commodore, dit Mary Mac surprise, j’ai vu tant de monde observer ce passage précis. L’épreuve qu’a vécue James Kirk et le sacrifice auquel il consentit au nom de l’Histoire... Tout ça est très connu, maintenant. C’est une des rares légendes de notre passé récent. Les réactions vont de l’enthousiasme débordant à la mélancolie. Jusqu’à présent, je n’avais jamais entendu quelqu’un mentionner la technologie.., surtout que vous visionnez la scène pour la première fois.
- Ce n’est pas la première, mais la deuxième.
- Quand donc l’avez- vous vue ?
- Il y a une minute point trois, dans le Gardien.
- Vous réussissez à isoler les images, à cette vitesse ?
- Bien sûr. Le défilement peut vous paraître rapide mais, pour moi, il est plutôt lent. Néanmoins, je désirais une seconde vision pour m’assurer qu’aucun détail ne m’avait échappé. Je les avais tous notés.
- Vous êtes peu ordinaire, commodore. Quand ils voient leurs ancêtres vivre et souffrir sur un écran, la plupart des gens ne savent quelle attitude adopter.
- C’est compréhensible. Cependant... Je n’ai pas d’ancêtres, à proprement parler.
- On vous a créé. D’autres androïdes existaient avant vous, même si l’hérédité est un concept dénué de sens dans votre cas. Quel terme emploieriez- vous pour vos prédécesseurs ?
- « Prédécesseurs » convient tout à fait.
Elle lui tapa sur l’épaule.
- Venez, c’est l’heure de dîner. Votre présence nous honorerait.
- J’aimerais le toucher.
Perplexe, elle plissa le front.
- Toucher quoi ?
- Le Gardien de l'Éternité.
- Pourquoi ?
La lueur des pupilles dorées de l’androïde fit frissonner l’Orione. Le Gardien lui faisait parfois la même sensation.
- Pour être honnête, répondit Data, je ne saurais dire... Le Portail Temporel et moi sommes des... raretés dans l’univers, les seuls de notre espèce. Durant une brève période, j’avais un frère, Lore... Mais il n’existe plus que dans mes circuits cérébraux. Il y a quarante- deux ans, j’ai eu une fille... Elle a disparu très vite. Avec le Gardien, je me sens comme une affinité... Trouvez- vous cela drôle, docteur ? Qu’un non- humain aient des « affinités » avec d’autres êtres ?
- Non. Cela n’a rien d’amusant. Mais... approcher du Gardien est contre le règlement.
- J’en suis conscient, docteur Mac. Ma programmation m’interdit les transgressions. Cette règle vise à empêcher qu’on tente d’altérer l’Histoire. Tel n’est pas mon souhait. Je désire seulement... (chose étrange pour un androïde de sa sophistication, il hésita, à la recherche de ses mots )... établir un rapport avec lui.
- Très bien... Je prends de gros risques pour vous.
Elle tendit les mains vers la console pour modifier le champ de force. Suivant son geste, Data eut le regard attiré par son avant- bras droit.
- Comment vous êtes- vous fait cette contusion, docteur ? C’est bizarre.
A son tour, elle baissa les yeux sur un curieux petit hématome parfaitement rond.
- Je l’ignore. J’ai dû me cogner.
N’y pensant plus, elle revint à la console. Un rayon rouge transmit les caractéristiques de sa rétine aux banques de données centrales. Mary Mac possédait une autorisation Alpha prioritaire.
Le champ de force disparut, et avec lui le bourdonnement des générateurs.
Resta la plainte du vent.
Le commodore Data avança, plus près d’avoir une émotion qu’ il ne le serait jamais.
- Qui êtes- vous ?
Une voix grave retentit, venue de nulle part.
- Je suis le Gardien de l'Éternité.
- Êtes-vous chargé de préserver ou de protéger le temps ?
- Les deux... et ni l’un ni l’autre.
Mary Mac avait activé son enregistreur. Toute communication avec le Gardien était susceptible de jeter un nouvel éclairage sur l’Histoire. A plus d’une reprise, elle avait directement conversé avec lui. Chaque réponse impliquait de nouvelles questions.
- Comment une telle contradiction est- elle possible ? dit Data.
- Puisque mon existence est possible... tout l’est.
- Sous-entendez-vous que vous protégez le temps de toute interférence.., mais que, chacun tenant sa destinée entre ses mains, vous ne pouvez défendre les événements contre ceux qui veulent les modifier ?
- Tout être vivant affecte le flux de ce qui est. Je suis un Portail ouvrant sur le temps. Il en existe une infinité d’autres.
Mary Mac tressaillit.
- Est-ce à dire que vous n’êtes pas le seul Gardien de l'Éternité ? continua Data.
- Non. A chaque instant, je suis là. De même que vous existez à chaque moment de votre vie. Mais vous disposez seulement de votre temps. Je suis toujours présent.
- Bon sang, marmonna Mary Mac.
- Vous transcendez les frontières du temps et de l’espace ? suggéra Data.
- Non.
- Alors quoi d’autre ?
- Je les définis.
Data se tourna vers l’Orione. On eût dit qu’il voulait se rassurer.
Puis il revint au Gardien.
- Puis- je vous toucher ?
- Vous avez votre libre arbitre. Faites comme bon vous semble.
Sans hésiter, l’androïde approcha et posa la main sur la surface pseudo-rocheuse de l’entité.
La lumière vibra sous ses doigts. Considérant la fraîcheur ambiante, il s’était attendu à rencontrer une surface froide.
Elle était chaude. Pourtant, le Gardien ne dégageait aucune chaleur.
- Très curieux...
Il recula.
- J’aimerais avoir un autre entretien avec vous.
- Tout ce qui doit se produire se produira.
Sans se retourner, comme l’aurait fait quelqu’un de « normal », Data revint vers Mary Mac et la remercia.
Elle désigna le Gardien du menton.
- Avez- vous compris ce qu’il a dit ?
- J’ai une interprétation assez juste, à mon avis. J’aimerais comparer mes analyses à celles de vos confrères.
- C’est la raison de votre présence, Data ! Vous devez informer Starfleet de nos progrès. L’invitation à dîner tient toujours.
- Merci. Je contacte d’abord mon navire... Commodore Data à l’Enterprise.
Mary Mac le regarda parler dans le vide.
- Je resterai sur la planète quelques heures de plus. Gardez le vaisseau à l’écart des distorsions temporelles; nous ignorons les effets à long terme d’une exposition... Que l’officier scientifique Blair me rejoigne... Dès qu’il aura fini, bien sûr... Merci, lieutenant- commander. Data, terminé.
Mary Mac secoua la tête.
- Jamais je ne me ferai à l’implant qui vous permet de communiquer sans radio
- Il faut deux secondes pour l’installer au moyen d’une seringue hypodermique. De la sorte, nous restons en permanence en contact, sans risque d’être espionnés. Si j’avais voulu, docteur, j’aurais chuchoté. Mais ce communiqué n’avait rien de secret.
Mary Mac leva les yeux au ciel.
- A quoi ressemble l’Enterprise ?
- Sur bien des plans, répondit Data, le modèle 1701- F est analogue au 1701- D à bord duquel j’ai servi longtemps. Il est plus grand, plus puissant et plus manoeuvrable. L’équipage comprend deux mille vingt- trois personnes.
- Et vous êtes son commandant.
- Oui. Pourtant, je repense sans cesse au passé.
J’imagine que c’est logique, avec l’accumulation d’expériences.
- Bien sûr. C’est loin d’être sans précédent.

CHAPITRE II

La base stellaire 86 n’avait rien d’attrayant.
Comme elle était isolée des « autoroutes » de l’espace, les visiteurs étaient rares et le trafic commercial quasi inexistant. Le complexe n’offrait pas vraiment le dernier cri en matière d’équipements.
Les bases stellaires assuraient une multitude de fonctions : maintenance et réparation des bâtiments, aire de détente, centre d’observation...
Au nom de la Fédération des Planètes Unies, elles jouaient surtout le rôle de poteaux indicateurs « Nous sommes là. Nous pouvons vous aider. »
Le complexe 86 remplissait sa mission de façon adéquate.
Ni plus, ni moins. C’était satisfaisant.
La station avait vécu une déchéance comparable à celle de son commandant. Jadis, jamais il ne se serait contenté de quelque chose de satisfaisant. Rien n ‘est jamais assez bien aurait pu être sa devise de l’époque.
La base avait tout d’un cul-de-sac pour une carrière. L’homme qu’il était aujourd’hui s’en contentait.

* * * * *

Par la fenêtre de son bureau, il regardait scintiller des étoiles peut- être disparues depuis longtemps. Comme il était étrange de contempler ce qui n’existait plus. Pourtant, c’était réel.
- Parfois, marmonna- t- il, voir n’est pas croire...
L’intercom bipa.
L’homme ne broncha pas.
A quoi bon ? Où était l’urgence ?
S’il ne répondait pas, on sonnerait de nouveau.
Encore et encore.
Qu’il le veuille ou non, les choses arrivaient.
C’était la plus dure leçon qu’il avait apprise.
- Amiral ? Amiral Riker, êtes- vous là ?
L’homme sourit dans sa barbe. C’était le lieutenant Dexter, son second.
Un rien hypocondriaque, Dexter avait toujours l’air inquiet. La bonne santé - non seulement la sienne mais celle de tout le personnel - était son souci numéro un.
En conséquence, il poursuivait Riker de sa bienveillante sollicitude. D’une certaine façon, c’était une bénédiction. A soixante-treize ans, Riker ne se souciait plus de sa forme. Bien sûr, il ne refuserait pas de vivre quelques années de plus.
Mais, au fond, peu lui importait.
Plus il tarderait à réagir, plus Dexter s’inquiéterait. Le lieutenant l’imaginait sans doute inconscient ou mort. Devant son commandant décédé, secouant sa tête blonde, il jouerait encore aux donneurs de leçons...
« Je vous avais bien dit que vous ne preniez pas assez soin de vous... Vous refusiez de m’écouter... Et maintenant, regardez- vous ! Alors que l’espérance de vie est de cent quatorze ans, vous voilà aussi éteint qu’une étoile morte... »
- Entrez, lieutenant, dit Riker.
A peine avait- il achevé sa phrase que son second surgit.
- Ai- je mal choisi mon moment ?
L’amiral écarta ses mains tavelées.
- J’ai tout mon temps. Vous voyez cette horloge ?
Dans un coin de l’austère pièce, le bel objet, de construction suisse, était son unique fierté. Il datait du vingtième siècle. Restauré, il était en parfait état de marche. Chaque aller- retour du balancier s’accompagnait d’un « tic- tac ».
Le son affectait diversement les gens. Riker le trouvait apaisant; Dexter, agaçant.
- Vous avez tout le temps devant vous, en effet, monsieur. Hum... Certaines affaires requièrent votre attention.
Assis derrière son bureau, Riker était à demi tourné vers les étoiles. Trois ans plus tôt, quand il avait pris ses fonctions sur la base 86, Dexter était un des rares humains avec qui il parlait. Sa conversation l’avait distrait.
A présent, tout l’ennuyait.
L’amiral se passa une main dans les cheveux, Il en perdait de plus en plus. Bien sûr, il aurait pu suivre un traitement contre sa calvitie naissante.
A quoi bon ? Qui voulait- il impressionner ?
- Le Chance arrivera la semaine prochaine, dit Dexter, consultant son ordinateur miniaturisé.
C’était par souci de sécurité. Sa prodigieuse mémoire lui permettait de tout retenir. Mais il voulait quand même voir la confirmation de ses informations sur l’écran.
- Le synthétiseur de nourriture a une avarie.
L’équipage devra s’approvisionner et procéder aux réparations.
- Vous veillerez à ce que nos stocks soient suffisants.
L’ordre était superfétatoire. Dexter s’en était déjà occupé, bien sûr. Mais c’était mieux que de rester assis, les bras croisés, à hocher la tête comme une marionnette.
- Oui, monsieur. Par ailleurs, Starfleet regrette notre lenteur à traiter les formulaires 102 l- JKQ.
Riker haussa un sourcil. Quel ton pédant pour des peccadilles
- Notre lenteur ?
- Oui, monsieur.
- C’est- à- dire ?
- Ces dossiers sont censés être classés dans les quarante- huit heures.
- Et... ?
Dexter se racla la gorge.
- En moyenne, nous mettons trois semaines...
Riker eut l’air bouleversé.
- Mon Dieu, cela pourrait signifier la fin de la Fédération, Dexter ! Et je devrais vivre avec ce remords jusqu’à la fin de mes jours...
- Ce n’est pas drôle, amiral.
- En effet, ça n’a rien d’amusant, lieutenant. Je ne me souviens plus avoir ri depuis très longtemps, même si je me rappelle encore du son.
- Vous ne riiez pas à proprement parler, monsieur. Vous tourniez le problème en dérision.
- Si je n’accélère pas le processus, Dexter, que feront- ils ? Me transférer ? Dans un endroit pire que celui- ci ? Vous et moi savons qu’il n’en existe pas. (Dexter ne put réprimer un frisson.) Vous avez conscience que j’ai raison. Et vous savez quoi ? Ça me convient parfaitement. Je ne désire pas être ailleurs.
Ils se regardèrent.
- Autre chose ? s’enquit Riker.
- Il y avait aussi un communiqué personnel pour vous.
- De quoi s’agit- il ?
- Je n’en ai pas pris connaissance, il ne m’est pas adressé.
- Allons, Dexter ! A d’autres. Vous fourrez votre nez partout. Alors ?
- Eh bien... Il provient de Bétazed.
- Bétazed ?
- Oui, monsieur.
Riker pianota sur l’accoudoir de son siège. Le regard lointain, il reprit
- Elle en est l’auteur, hein ?
- Oui, monsieur.
- Va-t-elle bien ?
Dexter répondit à contrecœur :
- Non, monsieur. Elle se meurt.
- Et ?
- Elle veut vous voir.
- Vraiment ? Je ne devrais pas être étonné... Jamais je ne la rejoindrai à temps.
- Les officiels bétazoïdes ont déjà contacté Starfleet. Elle est très influente, voyez- vous.
- Je sais. Qu’en dit Starfleet ?
- Le Hood est dans le secteur. Bétazed se trouve à quelques parsecs de sa destination.
- Comme c’est commode... C’est bien le vaisseau de Crusher ?
- Le capitaine Crusher, oui, monsieur.
- Que de vieux fantômes...
- Pardon ?
- De vieux fantômes, revenus me hanter. ils voudraient me voir, me faire voyager... J’imagine que je n’ai pas le choix ?
- Bien sûr que si, répondit Dexter. C’est une requête, non un ordre.
- Une requête... ( Riker repassa une main dans ses cheveux grisonnants. ) Dans combien de temps le Hood arrivera- t- il ?
- Quatorze heures, monsieur.
- Très bien. Avertissez Bétazed que je ferai diligence, puis le Hood que je serai prêt dès son arrivée. Autre chose ?
- Non, monsieur. Juste que...
Riker contint avec peine son impatience.
- Quoi ?
- Je voudrais dire que ce voyage est une bonne chose pour vous. Vous... m’avez parlé d’elle, parfois. D’évidence, c’était très difficile..
- J’en ai vu de plus dures dans ma vie, lieutenant. Mais pas beaucoup plus...
Il contourna son bureau et s’apprêta à sortir.
- Pourquoi veut- elle vous revoir, à votre avis, monsieur ?
Riker soupira.
- Pourquoi, à votre avis ?
- Peut- être veut- elle faire amende honorable.
- Amende honorable ? s’écria Riker. On voit que vous ne la connaissez pas, lieutenant
- C’est possible, monsieur, insista Dexter. A l’article de la mort, on a tendance à voir les choses différemment.
- Vous avez beaucoup d’expérience en la matière, lieutenant ?
Le second ignora la pique.
- Il est possible qu’elle veuille quitter ce monde l’esprit en paix... qu’elle veuille vous pardonner.
- Pourquoi le voudrait- elle quand je ne me suis pas pardonné moi- même ?
Sur ces mots, l’amiral quitta la pièce. Dexter n’eut plus que le tic-tac de l’horloge suisse pour compagnie.

CHAPITRE III

Au mieux, les structures de la Planète du Gardien pouvaient être qualifiées de fonctionnelles. Les savants, il est vrai, se souciaient peu de confort personnel. Une fois leurs besoins vitaux satisfaits, ils s’estimaient heureux.
Le groupe de chercheurs était réuni autour d’une table. A bord de l’Enterprise, Data avait toujours été frappé par les conversations qui allaient bon train dès que les humains se retrouvaient pour manger. Dialoguer ne semblait aucunement optimiser la transformation en énergie de la nourriture, mais, de toute évidence, cela faisait partie des coutumes humaines.
Telle était du moins la conclusion de l’androïde. Ici, la règle ne s’appliquait pas. Les six scientifiques se restauraient en silence, car les demandes pratiques du genre « passe- moi le sel » ne comptaient pas.
Près de Data se trouvait l’officier scientifique Blair. il passait difficilement inaperçu. Mesurant une bonne tête de plus que l’androïde, il était couvert d’une épaisse fourrure marron. Ses yeux minuscules se voyaient à peine.
Au moment de l’entrée, Data lança
- D’après mes informations, vous êtes sept.
Avec une moue, Mary Mac soupira :
- Mar Loc est parti il y a quelque temps. On ne l’a plus revu. Vous devrez mettre à jour vos bases de données. A vrai dire... ce n’est pas la première fois que des gens disparaissent.
- Pourquoi ?
- L’endroit n’a rien d’amusant, commodore, intervint Harry. ( Ses collègues acquiescèrent en cœur.) Il y a le vent continuel, la solitude et le Gardien... Comment dire ? On a l’impression de voir l’Enfer dans un miroir. Puis quelque chose vous regarde de l’autre côté du miroir. Ça ne vous plaît pas forcément. Alors, il est temps de s’en aller, si vous ne voulez pas y laisser la raison.
- C’est arrivé aussi, rappela Mary Mac.
De nouveau, ses confrères hochèrent la tête.
Il n’y eut pas d’autres échanges verbaux.
Restèrent les tintements de couverts, les bruits de mastication... et le vent.
- Est- ce toujours si calme ? finit par demander Blair.
Sa voix sembla exploser dans le silence général. Les convives parurent surpris.
Mary Mac se pencha vers lui.
- Nous ne sommes pas simplement calmes. Nous travaillons.
- A quoi ? demanda le commodore.
- Nous nous concentrons sur nos pensées, répondit Harry, sur nos observations. Chaque nuit, nous enregistrons nos conclusions. Le matin, nous nous réunissons pour comparer les résultats.
- Dans le cadre de l’évaluation annuelle de vos travaux, dit Data, j’aimerais beaucoup prendre connaissance de vos conclusions, si cela vous agrée. Les savants se consultèrent sans prononcer un mot. Prédestinée au rôle de porte- parole autant à cause de sa position dans la hiérarchie de la Fédération que par goût, Mary Mac répondit :
- Aucun problème, commodore.
- Quelles sortes d’observations faites- vous ? s’enquit Blair.
- Elles sont d’ordre sociologique et historique, dit l’Orione. La première préoccupation de notre groupe est la sociologie. Nous étudions les caractéristiques et le développement de différentes sociétés. Nous en tirons des conclusions sur l’immuabilité du passé, la mutabilité du présent et la relativité de l’avenir.
- Par exemple, renchérit Harry, les planètes Gamma Delta et Gamma Origii sont à couteaux tirés depuis des siècles. Malgré l’évolution de leur attitude, une haine réciproque subsiste. Or, nous avons découvert la cause de leur animosité.
- Et c’est... ? encouragea Blair.
Harry réussit à garder son sérieux :
- Un d’clat de l’empereur de Gamma Delta dévora un jour un markill que l’impératrice de Gamma Origii affectionnait.
Confus, Blair regarda tour à tour le savant et Data.
- Un d’clat, expliqua celui-ci, est un animal de type canin, connu pour sa férocité et sa taille de trois mètres. Un markill est un petit félin assez docile.
- Oh ! s’exclama Blair, y voyant plus clair. Vous voulez dire que le chien du type n’a fait qu’une bouchée du chat de la dame ?
- Essentiellement, oui.
- Et cela a entraîné des siècles d’hostilité ?
- L’incident a dégénéré, rectifia Mary Mac, un rien pédante. Avec l’escalade des hostilités, on a vite perdu de vue leur cause, somme toute dérisoire. La colère a perduré.
- Comment ont réagi les planètes en apprenant les raisons de leur antagonisme séculaire ? demanda Data.
- Les partis adverses se sont rencontrés en grande pompe et ont signé de nouveaux traités, expliqua l’Orione, amusée. Désormais, tenir les d’clats en laisse est un impératif. Un markill nouveau- né fut offert à l’actuel dirigeant de Gamma Origii. Franchement, les deux peuples n’étaient pas fâchés d’en finir avec ces âneries.
- Excellent..., approuva Blair, songeur.
- Mais encore, lieutenant ?
Mary Mac sentait que son interlocuteur avait quelque chose sur le cœur.
- N’avez- vous jamais été tentée de voyager dans le passé ?
- Non ! affirma-t-elle très vite.
- Jamais ?
- Non, ni moi ni aucun de nous.
Une fois de plus, toute la tablée hocha la tête.
- Pourquoi pas ? voulut savoir Blair.
- Parce que nous refusons une telle responsabilité. C’est... trop. Il faudrait être plus grand que la vie pour relever pareil défi.
- Alors, à quoi bon avoir accès au Gardien ? s’enquit Data.
- Il le faut, si nous voulons communiquer avec lui, dit Mary Mac. Pour une raison inconnue, il reste muet quand le champ de force est activé. Face au Gardien, nous procédons avec la plus grande prudence. Votre conversation, commodore, était intrigante. Quelles conclusions en tirez- vous ?
- A première vue, cela semble confirmer ce que nous avons toujours su : le temps est fluide. Néanmoins, une autre interprétation serait que... toutes les histoires coexistent.
- Vous voulez parler d’univers parallèles, dit Mary avec une vivacité prouvant qu’elle y avait songé.
- L’hypothèse a été envisagée, oui. Les univers parallèles seraient en réalité des temps parallèles. Un article fascinant est paru récemment, à propos d’une notion extraite, tenez- vous bien, d’un roman du vingtième siècle.
- La théorie de Niven, précisa Blair. J’ai assisté à la conférence. On peut dire qu’elle a secoué le public
- Les temps parallèles..., renchérit Mary Mac. Vous avez regardé la scène, commodore. Les déboires temporels du capitaine Kirk sont très connus.
- D’autres cas comparables existent, ajouta Data, dont celui d’une Fédération belliqueuse à laquelle s’est également heurté Kirk. A mon insu, j’ai été impliqué dans une situation analogue. J’en ai su les tenants et les aboutissants des années plus tard.
- Vous, commodore ? s’exclama Mary Mac. De quoi s’agissait- il ?
- C’était une étonnante jeune femme, nommée Natasha Yar, et dite Tasha. (Malgré l’air placide de l’androïde, Blair le sentit tendu.) C’était... une situation unique. il est rarissime que des individus passent d’un univers à un autre. Hélas ! l’aventure ne s’est pas aussi bien terminée qu’avec l’empire militaire dont nous parlions à l’instant.
Data se tut, pensant qu’il n’y avait rien à ajouter. L’expression de son interlocutrice le fit changer d’avis.
- Si vous désirez en apprendre davantage, n’hésitez pas à me questionner.
- Peut- être plus tard. En fait, commodore... je voudrais vous montrer quelque chose qui n’est pas sans rapport avec notre sujet. Nos enregistrements ont fait apparaître un élément fort surprenant. M’est avis que vous lui trouverez un grand intérêt.

CHAPITRE IV

A bord du Hood, Riker regardait défiler les étoiles. Il n’avait plus voyagé dans l’espace depuis si longtemps que ce spectacle le troublait.
- Cela vous manque-t-il tellement, amiral ? Riker n’avait pas entendu les portes coulisser. Il se tourna.
Les bras croisés, le capitaine Wesley Crusher se tenait devant lui.
Le dépassant d’une tête, Crusher arborait une barbe et des cheveux grisonnants. Il entra, tirant sur son uniforme noir et vert.
Le geste amusa Will; il lui rappelait la fameuse « Manœuvre Picard », du nom de son illustre inventeur, Jean-Luc Picard, lors d’une bataille fort délicate.
- Prenez un siège, je vous en prie, capitaine.
Machinalement, Crusher s’installa à califourchon.
- Avez-vous adopté d’autres manies à moi, capitaine ? le taquina Riker.
- Que voulez-vous dire, amiral ? Oh ! Vous vous asseyiez ainsi ?
- Je m’asseyais ainsi, en effet, avant que mes muscles dorsaux protestent... Mais pour répondre à votre première question : non, cela ne me manque pas.
- Non ?
- Vous semblez surpris, capitaine Crusher.
Naguère, Wesley Crusher aurait baissé les yeux, bafouillé ou toussoté.
Naguère... Hier, en fait.
Aujourd’hui, Wesley haussa simplement les épaules.
- Un peu, oui.
- On peut lui enlever l’espace, mais un bourlingueur ne changera jamais. C’est ce que vous pensez ?
- Il y a de ça, oui.
- Vous vous êtes offert une jolie carrière, Crusher. Votre père aurait été fier.
- Merci, monsieur.
- Et vous... Wes ? Tirez-vous fierté de ce que vous êtes ?
Bizarrement, Riker avait l’impression de s’adresser à un fantôme du passé -non à un être de chair et de sang.
- J’ai fait mon devoir au mieux de mes capacités... J’ai eu d’excellents professeurs.
- L'Académie n’emploie que les meilleurs.
- C’est vrai. Mais je ne parlais pas de l’Académie... Vous le savez, amiral.
- Trêve de formalités, Wes. Appelez-moi Will.
- En fait... Je préférerais m’abstenir. Cela paraîtrait présomptueux, venant de moi.
- Comme vous voudrez.
Riker aperçut son reflet dans une glace. Ciel, qu’il était vieux ! En comparaison, le robuste capitaine, fringant pour sa cinquantaine, semblait un jeune homme.
- Que pensez-vous de moi, Wes ?
Surpris, Crusher cligna des yeux.
- Bien... J’ai une grande admiration pour vous. Vous comptez parmi les plus grands. Sauf votre respect, vous êtes deuxième sur la liste des meilleurs officiers avec lesquels j’ ai eu le privilège de servir. Riker eut l’air incrédule.
- Il est impossible que vous pensiez encore ça de moi
- Bien sûr que si.
- Wesley, on admire toujours quelqu’un, c’est humain. Mais vous ne me ferez pas croire que je ne suis pas tombé de mon piédestal
Embarrassé, Crusher dansa d’un pied sur l’autre.
- Je ne parlerais pas de « piédestal », amiral. Mais mon admiration n’a pas changé. En un sens, je vous vois comme au premier jour : fort, décidé, héroïque... Tout ce qu’un officier de Starfleet doit être. Il n’est pas rare que les premières impressions aient un effet durable. Avouez-le, ajouta-t-il avec le sourire, vous avez du mal à admettre ma maturité ! Pourtant, je commande un vaisseau. Marié deux fois, j’ai trois enfants. Mais à vos yeux je reste le gosse de la mission Farpoint. A l’époque, j’avais deux objectifs : visiter la passerelle et me raser plus d’une fois par semaine.
Riker éclata de rire malgré lui.
- Vous avez diantrement raison, Wes. C’est juste que...
-... Que quoi, monsieur ?
- Il vient un temps, pour tout le monde, où on voit ses héros comme ce qu’ils sont vraiment : des gens ordinaires.
Des miasmes déplaisants parurent flotter dans l’air... Auto-apitoiement, mélancolie, tendances suicidaires...
- Vous sentez-vous « ordinaire », aujourd’hui, amiral ?
- Wes, depuis des années, je ne ressens que ça. Regardez-moi. Voyez-vous autre chose que le commandant d’une base de second ordre ? Quelqu’un de brisé qui n’a jamais réalisé son potentiel ? Essayez de prétendre que vous n’êtes pas amèrement déçu.
Quelqu’un d’autre aurait sombré dans le mélodrame.
Riker avait parlé d’un ton mesuré et raisonnable. Il avait fait simplement son deuil de tous ses rêves.
Crusher reprit la parole avec fermeté :
- Cette opinion... Will... est votre prérogative. Mais si vous attendez que quelqu’un abonde dans votre sens, je crains qu’il vous faille chercher un autre interlocuteur.
- Est-ce votre dernier mot, capitaine ? demanda Riker, non sans un vague amusement.
- Absolument. Puisque vous êtes à bord de mon vaisseau, vous devrez vous faire une raison.
Crusher allait ajouter quelque chose quand il se tourna aux trois quarts. La création des implants communicateurs avait rendu le geste courant.
- Veuillez m’excusez un instant... Ici, Crusher.
(Il écouta la voix que lui seul pouvait entendre. )
Excellent. Crusher terminé... Amiral, nous sommes à cinq minutes de Bétazed.
- Un voyage calme et sans anicroche, capitaine. Toutes mes félicitations.
- Merci, monsieur.
Sur le point de sortir, Wesley se retourna.
- Voulez-vous que je vous accompagne ?
- Ce ne sera pas nécessaire.
- En tant que capitaine de Starfleet, ma présence serait judicieuse. En tant qu’ami, je serais heureux de vous apporter tout le soutien nécessaire.
Riker allait décliner l’offre. Il se ravisa. A sa propre surprise, il hocha la tête.
- Très bien, capitaine. Ce n’est pas une mauvaise idée, tout compte fait.
- Dans cinq minutes, donc. Ne tardez pas. Une telle négligence ne sied pas à un officier de Starfleet.
- D’où tenez-vous cela ? De l’Académie ?
- C’est ce que vous m’avez dit la première fois que je suis arrivé en retard au cours d’astrophysique de Geordi.
- En ce cas, je m’en voudrais de ne pas suivre un si bon conseil
- S’il convient au capitaine du Hood, il est bon aussi pour vous, lança Wes en sortant.

* * * * *

A travers le hublot, Bétazed grandissait.
Aide-moi, lmzadi, songea Riker. Aide-moi à traverser cette épreuve.
Depuis longtemps, ses prières ne rencontraient plus d’écho.

CHAPITRE V

Bétazed ne correspondait en rien à ses souvenirs. Riker n’y avait plus mis les pieds depuis des années, à l’époque où il était encore l’officier en second de l’Enterprise 1701-D, sous les ordres du capitaine Jean-Luc Picard.
Il tituba.
- Ça va, amiral ? s’enquit Wesley, lui posant une main sur l’épaule.
La colère et le ressentiment qu’il avait crus disparus ressurgirent sans crier gare.
- Je vais bien ! cracha Riker. Je n’ai que faire de votre condescendance
Le jeune Wes Crusher aurait sans doute reculé, pâli et bredouillé.
Le capitaine Wes Crusher ôta sa main, l’air sombre.
- Ma mère m’a appris que s’inquiéter du bienêtre d’autrui faisait partie des bonnes manières. Il n’y a aucune condescendance à cela.
- Mes excuses, capitaine.
Crusher leva les yeux.
- Le temps est à l’orage, monsieur. C’était courant sur Bétazed, au climat de type tropical : les changements de temps étaient aussi violents qu’inattendus.
En promenade, Lwaxana ne se séparait jamais de son fameux parapluie. Ne se targuait-elle pas d’être prête à tout ?
Absolument tout.
- Par ici, dit Riker.
Ils s’étaient matérialisés dans une avenue chic de la ville. Les résidences étaient construites légèrement en retrait.
Toute la vie des Bétazoïdes consistait à jongler entre le désir d’intimité et l’acceptation de son impossibilité.
Dans une société d’empathes, l’intimité -dans le meilleur des cas -était une façade.
Riker avait programmé des coordonnées qui les laissaient à environ un kilomètre de leur destination.
Il ne semblait guère pressé d’arriver. L’amiral avait adopté une allure qu’on n’eût guère pu qualifier d’alerte. Respectueux de son silence, Crusher lui emboîta le pas.
Ils auraient fait le chemin sans desserrer les lèvres si...
- C’est bien vous
Les deux hommes se retournèrent d’un seul mouvement.
- Wendy Roper ! s’exclama l’amiral. Ça alors Moins âgée que Riker, petite et mince, la femme aux cheveux blancs avait les yeux encore pétillants de jeunesse.
- Will Riker ! (Il la prit dans ses bras. ) Ne dites surtout pas que je n’ai pas vieilli
- Pourquoi ?
- Parce que penser que j’étais comme ça il y a un demi-siècle serait trop triste
- Puis-je au moins dire que vous êtes dans une forme magnifique ?
- Avec ma bénédiction, oui... (Elle regarda sa barbe. ) Depuis quand êtes-vous si débraillé ?
- Depuis une quarantaine d’années.
- Ça vous vieillit.
- Je me sens vieux. Je n’arrive pas à croire que vous soyez toujours là ! Je veux dire avec votre père...
Elle se rembrunit.
- Mon père est mort il y a dix ans, Will.
- Oh... Je suis navré. Mais où sont mes bonnes manières ? ( S’écartant, il fit signe à son compagnon d’approcher.) Capitaine Wesley Crusher, voici Wendy Roper.
Elle serra la main de Wes.
- Wendy Berq, en fait.
- Vous êtes mariée ? s’écria Riker.
- Ce sont des choses qui arrivent...
- Quand ?
- Deux ans après votre départ. Mon mari est un professeur bétazoïde. C’est pourquoi je suis restée.
- Mon Dieu...
- Allons, Will, ça n’est rien. Je sais que les nouvelles voyagent lentement dans l’espace...
- Je suis vraiment fautif. Je ne vous ai jamais recontactée alors que je suis revenu plusieurs fois. Pas même...
- J’étais aux funérailles.
- Vraiment ? Je ne vous y ai pas remarquée.
- Vous ne voyiez personne...
Riker hocha la tête.
- C’est juste. J’aurais dû vous écrire. Je suis navré.
- C’est compréhensible. Si vivre parmi les Bétazoïdes m’a appris une chose, c’est bien le respect des sentiments d’autrui. A mon sens, la philosophie bétazoïde se résume en un seul mot : RaBeem.
- RaBeem ? répéta Crusher.
- Ça signifie : « Je comprends », expliqua Riker.
- Excellent, Will, approuva Wendy.
- J’ai eu un bon professeur.
Après une pause, Wendy s’éclaircit la gorge.
- Je ne prétendrai pas qu’il s’agit d’une coïncidence, Will. Je savais que vous arriviez. J’ai pensé...
-... Que j’aurais besoin de soutien moral, acheva Riker. J’ai déjà entendu la chanson... Eh bien, pourquoi pas ?
Embarrassé, il ne trouva rien à ajouter. Il se sentait détaché de tout, flottant à la dérive. Gauche dans ses sentiments, gauche dans ses attitudes... Gauche en tout.
Il ne se concentrait sur rien, n’attendait rien de la vie.
Décide-toi, idiot !
- Allons-y, dit-il d’un ton ferme.

Tous trois remontèrent le sentier menant au manoir retiré que Riker connaissait bien. Quand était-il venu pour la dernière fois ?
Dans une autre vie...
Pourtant, chaque détail était gravé dans sa mémoire. Elancé et gracieux, l’édifice était construit de manière à donner une impression d’infini.
La porte s’ouvrit avant que Riker ait le temps de frapper. L’homme qui apparut sur le seuil le prit au dépourvu.
Il aurait pourtant dû s’y attendre.
- Monsieur Homn, le salua l’amiral.
Wesley Crusher ne dissimula pas sa stupéfaction. Il se souvenait de ce personnage.
Wendy, qui n’avait jamais vu l’immense valet de Lwaxana, resta bouche bée.
Chose extraordinaire, Homn Ouvrit la bouche et prononça deux mots :
- Elle attend.
Il avait une voix étonnamment douce pour un homme de cette carrure.
Qu’attend-elle ? songea Riker. Moi, ou la mort ? Ou les deux ?
Homn s’écarta pour livrer passage aux visiteurs. Comparé à l’élégance architecturale du bâtiment, l’intérieur se révéla surchargé. Le mari de Lwaxana, mort depuis longtemps, avait laissé à sa femme le soin de meubler leur résidence...
Pas une surface plane ni un recoin n’avaient échappé à sa rage aveugle de combler le vide meubles, souvenirs, portraits, trophées, objets d’art allaient de l’acceptable à l’atroce.
Parler d’éclectisme pour caractériser la maison des Troi était un doux euphémisme.
Homn leur fit signe au pied de l’escalier central. Arborant le hiératisme d’un monument, celui-ci semblait former un lien vivant avec le passé. Riker passa le premier. La montée lui parut interminable. Autrefois, il aurait grimpé les marches quatre à quatre. En haut, une femme aimante lui aurait tendu les bras.
En ces temps, Will Riker était un jeune homme plein de vie et d’espoir. Tout ce que l’amiral avait en commun avec lui était un nom.
Arrivé sur le palier, il reprit son souffle. Wesley et Wendy ne lui proposèrent aucune aide, certains qu’il les aurait repoussés.
Le couloir faiblement éclairé paraissait interminable. A chaque extrémité, des miroirs en pied créaient une illusion d’infini.
Des apparences, comme toujours.
Elle leur avait toujours accordé tant d’importance...
A présent, c’était tout ce qui lui restait. Derrière quelle porte se cachait-elle ? L’une était entrebâillée. Riker entendit une respiration difficile, laborieuse.
D’une minute à l’autre, la mort allait avoir raison de sa résistance.
S’il tardait assez...
Riker surprit l’expression de Wesley Crusher, qui comprenait parfaitement son petit calcul.
Bon sang, Riker, se morigéna-t-il, sois un homme ! Agis comme il convient !
Les poings serrés, adoptant une démarche décidée, il s’apprêta à pénétrer dans la chambre.
Soudain, le bruit de respiration mourut. Riker se tourna vers ses compagnons, aussi bouleversés que lui. Il ne rêvait pas.
Le soulagement l’envahit, avant que la colère contre sa propre couardise lui succède.
Il entra.
Pour la chambre principale du manoir, il s’était attendu à un décor extravagant, avec un riche ameublement et de somptueuses draperies.
Ebahi, il découvrit qu’il n’en était rien -bien au contraire.
Seul un lit occupait l’espace; les tentures noires balayaient le sol.
Les différences de patine du parquet prouvaient qu’on avait retiré tous les meubles.
Devant sa perplexité, Wendy lui expliqua à voix basse :
- C’est la tradition bétazoïde. On vient au monde sans rien. Il convient donc qu’on meure dans le même dépouillement, sans les objets qu’on a pu accumuler dans sa vie.
- Oh.
Persuadé qu’elle était morte, et qu’il n’était plus besoin de se hâter, Riker approcha. Il éprouvait pour lui-même de la rage et du mépris.
C’est ce que tu voulais, à force de traîner la patte... Alors, pourquoi te sens-tu si malheureux ?
Son sentiment de culpabilité était la réponse évidente.
Regarde-la. Tu lui dois au moins ça.
Il écarta les tentures du lit à baldaquin.
Figée, Lwaxana Troi avait la peau tirée, les bras et les épaules nus. Ses lèvres et ses cheveux, jadis si éclatants, étaient de la même couleur grisâtre. Sans doute ne portait-elle rien sous le drap, comme l’exigeait la tradition pour les moments importants d’une vie : naissance, mariage, mort...
Les yeux clos, elle ne respirait plus.
Riker s’assit sur le rebord du lit. Wesley et Wendy se tinrent à distance respectueuse.
- Je suis désolé, chuchota-t-il.
Il comprenait qu’elle avait vraiment voulu faire table rase du passé et « enterrer les morts » une bonne fois pour toutes avant de rendre elle-même son dernier soupir...
L’agitation et les angoisses d’un vieil homme avaient empêché Lwaxana de voir s’accomplir sa dernière volonté.
Il se pencha pour l’embrasser sur le front.
Une main parcheminée l’agrippa à la gorge. Riker hoqueta de terreur, le larynx écrasé.
Les yeux grands ouverts, Lwaxana fixait sa proie avec une haine dévorante.
- Amiral ! s’écria Wesley, se précipitant au secours de Riker.
Mais la fureur de la Bétazoide le fit reculer malgré lui.
D’une voix cinglante, venue du plus profond de son âme, Lwaxana parla
- C’est votre faute ! accusa-t-elle, secouée par la rage. Vous auriez dû la sauver ! Elle vous a supplié ! Vous étiez son Imzadi et vous l’avez laissée mourir !
Son timbre n’avait plus aucun rapport avec le velouté de sa voix d’antan -celle d’une femme débordant d’énergie. Mais, même à l’article de la mort, il restait en Lwaxana une vitalité qui refusait de baisser pavillon devant l’inexorable.
Riker ne put articuler une réponse. Wesley tenta d’écarter les doigts enfoncés dans sa chair. Des filets de sang apparurent.
- Vous l’avez laissée mourir, répéta-t-elle. Elle était trop jeune... trop belle ! J’espère que vous brûlerez en enfer ! Tout est votre faute !
Crusher parvint à libérer l’amiral. Malgré son humiliation, Riker réussit à articuler :
- C’est faux ! J’ai fait tout ce que j’ai pu ! Vous devez le comprendre
- Amiral... commença Wesley.
- Je vous en prie ! cria Riker, désespéré. Croyez-moi ! Lwaxana, j’ai tout tenté ! C’est arrivé trop vite ! Je...
Wendy posa une main amicale sur son épaule.
- Il est trop tard, Will.
La tête de Lwaxana avait roulé sur l’oreiller. Dans ses yeux grands ouverts ne brillait plus de lumière.
Wesley Crusher les lui ferma.
Une dernière fois, Riker chuchota :
- Ce n’était pas ma faute.
Mais il n’y croyait pas plus que Lwaxana, dont les mains demeurèrent figées dans leur geste vengeur.

CHAPITRE VI

Les funérailles furent d’une simplicité surprenante. De son vivant, Lwaxana Troi avait mené grand train; Riker s’attendait à ce qu’elle soit enterrée en grande pompe.
Mais elle avait laissé des instructions très claires. Elle voulait des obsèques sobres, dans l’intimité. Seule une poignée de proches étaient présents, ainsi qu’un ou deux politiciens de haut vol.
Et Riker.
Longtemps après le départ des autres, il se recueillit devant la bière transparente.
Il s’efforçait de trouver d’autres mobiles à la défunte, plus purs que la soif de vengeance. Quand il l’avait rencontrée, elle n’était pas ainsi.
Lwaxana était entêtée, curieuse et indiscrète...
Mais amère ? Vindicative ? Certainement pas.
Pourtant, la vie changeait les gens.
Les souffrances pouvaient endurcir le coeur, noircir l’âme.
Peut-être avait-elle vraiment voulu s’éteindre après avoir fait la paix avec le monde entier. La mort approchant, elle avait pu paniquer et ne plus contrôler son ressentiment...
Peut-être n’avait-elle pas voulu retourner le couteau dans la plaie - Mesure, Riker, à quel point tes défauts m’ont privée du bonheur ! -‘ mais revoir une dernière fois celui qui avait été l’Imzadi de sa fille.
Les mausolées étaient rares sur Bétazed. Les coutumes funéraires modernes se résumaient à la crémation et à la dispersion des cendres aux quatre vents.
Les antiques lignées, comme la Cinquième Maison de Bétazed, s’attachaient aux traditions désireuses de conserver un souvenir des ancêtres.
Seul avec la dépouille mortelle de Lwaxana Troi, Riker ne voulait pas penser à la femme qui reposait dans l’alvéole voisine.
Bon sang, il n’avait eu aucune part dans ce qui était arrivé ! Il n’avait rien pu faire
Se recueillir devant sa dernière demeure était trop lui demander.
Il s’apprêtait à sortir, mais la tempête choisit cet instant pour éclater. Après quelques giboulées, l’orage donnait toute sa démesure. Les éclairs déchirèrent les cieux de plomb; il se mit à pleuvoir des hallebardes. Au loin, contre la noirceur des éléments, se découpait le manoir en deuil.
On eût dit une scène tirée d’un vieux film d’épouvante.
Riker recula et se tourna vers la gisante.
- Tu as arrangé ça, hein, Lwaxana ? fit-il un rien ironique. A peine es-tu là-haut depuis douze heures que tu leur expliques déjà comment faire leur boulot...
La Bétazoïde n’eut pas à répliquer; le tonnerre s’en chargea pour elle.
- Très bien, soupira le vieil officier.
Avec un regain d’irrévérence juvénile, il pianota sur le cercueil et gagna la pièce adjacente.
Où elle se trouvait.
Pour la millionième fois, il s’imagina en train de détruire la boîte transparente qui protégeait le corps de la défunte. Il l’attraperait à bras-le-corps, l’embrasserait et ses paupières se lèveraient comme par miracle, révélant ses yeux lumineux.
Il posa les mains sur le cercueil.
Deanna était plus belle encore que dans ses souvenirs.
Comme sa mère, elle gisait nue, sous de la gaze immaculée.
Au contraire de Lwaxana, les ravages du temps lui avaient été épargnés.
Mais à quel prix
La préservation du corps était parfaite. L’épaisse chevelure noire, les lèvres voluptueuses, les traits ciselés...
Fauchée dans la fleur de l’âge, Deanna demeurait aussi séduisante qu’aux premiers jours de leur liaison.
Riker aurait voulu soulever le couvercle et l’étreindre.
Cela aurait été pire que tout. Une fois l’atmosphère du cercueil polluée, le cadavre serait retombé en poussière en un clin d’oeil.
De toute façon, aucune science au monde ne rendrait à la défunte le velouté de sa peau, le souffle de la vie et l’âme vibrant dans l’éclat de ses prunelles.
Plus jamais elle ne lèverait les paupières pour le dévorer du regard. Plus jamais elle n’ouvrirait sa bouche adorable pour dire...
-...Will ?
Hurlant de terreur, Riker sursauta.
Se retournant, il se trouva nez à nez avec Wesley Crusher, aussi sidéré que lui. Quand il reprit son souffle, le capitaine marmonna :
- Je suis désolé... Je vous ai fait peur ? Riker attendit que les battements de son cœur s’apaisent.
- D’où diable venez-vous ?
Crusher était mouillé jusqu’aux os.
- De dehors... (Il tendit le bras. ) Je me suis téléporté sur la planète. Vous ne vouliez pas de moi durant la cérémonie. J’ai respecté vos voeux. Mais à présent...
- Vous pensiez qu’il était temps que je rentre au bercail.
Le capitaine hocha la tête, aspergeant le sol de gouttelettes d’eau.
- Vous avez tout du rat pelé, Wes ! Combien de temps êtes-vous resté sous la pluie ?
- Deux secondes environ. Me téléporter dans une crypte m’a paru irrespectueux... Je n’aurais pas cru être trempé si vite.
- C’est une averse typique. Très bien, capitaine. Je suis prêt. Néanmoins... Ce n’est pas si simple. Le testament comportait une étrange clause : Lwaxana veut que je catalogue ses possessions.
- Pardon ?
- Vous avez bien entendu, capitaine.
- Mais pourquoi diable ?
Riker posa les mains sur le sarcophage, comme pour tirer des forces de la « présence » de la belle endormie. En avait-il conscience ?
- Selon elle, je suis plus qualifié. Ce qui est absurde. M. Homn l’est -pas moi. Wes, elle veut que je revive le passé, que je boive de nouveau la coupe jusqu’à la lie...
- Mais... pourquoi ?
- Je suppose, soupira-t-il, qu’il ne s’est pas écoulé un jour sans qu’elle y repense... Peut-être a-t-elle cru que j’avais oublié et refait ma vie en toute quiétude... En ce cas, elle s’est bercée d’illusions. Je devrais prendre ça comme une sorte d’étrange compliment, j’imagine. Elle veut me faire subir une dernière fois tout ce qu’elle a souffert pendant des années.
- Vous n’avez pas à exécuter cette tâche, amiral. Dites que vos responsabilités d’officier ne vous en laissent pas le loisir. M. Homn est vraiment plus qualifié que vous. Dites-leur...
- « Dites-leur tout ce que vous voudrez pour échapper à cette déplaisante corvée », hein, Wes ?
- Oui, si vous voulez, dit Crusher, haussant les épaules.
- Je m’en voudrais de me défiler ainsi. ( Riker s’écarta du cercueil. ) Je ne priverai pas Lwaxana de son ultime vengeance. J’ai manqué assez de tripes pour vouloir reculer cette dernière entrevue le plus longtemps possible. Je lui dois bien ça... Je...
Sa voix mourut. Crusher ne l’écoutait plus. Il avait les yeux rivés sur Deanna, que Riker lui avait cachée jusqu’à présent. Sans mot dire, celui-ci observa le capitaine.
Crusher se frotta l’arête du nez -comme pour chasser une poussière.
- Vous étiez amoureux d’elle, non ? souffla Riker.
- Était-ce si évident ?
L’amiral haussa les épaules.
- Les adolescents croient toujours les adultes trop bêtes pour voir clair en eux. Mais la plupart du temps ils portent leur coeur en écharpe...
On eût dit qu’un grand poids tombait des épaules de Crusher...
- Elle était la femme la plus fascinante que j’aie jamais vue... On n’avait pas à jouer la comédie. Deanna vous acceptait comme vous étiez. Tous les jeunes gars avaient le béguin pour elle. On s’asseyait près d’elle et...
Rougissant, il s’éclaircit la gorge.
- Et vous vous demandiez comment ce serait si..., compléta Riker.
- Oui... Nous étions des gosses
- Nous l’étions tous, Wes. Vous, elle, moi... Seulement, nous ne le savions pas à l’époque. ( Il sourit. ) Vous vous souvenez de la tenue aigre-marine qu’elle affectionnait ?
- Oh, oui ! C’était ma favorite.
- La mienne aussi. Quand j’étais d’humeur frivole, je la revêtais et j’allais m’ébattre tout mon soûl dans l’holodeck.
Crusher ouvrit des yeux comme des soucoupes.
- Vous... ? s’étrangla-t-il.
- Je plaisante, Wesley.
- Oh.
Il eut un petit rire incertain.
- Vous avez eu une drôle de vision à l’esprit pendant une seconde, pas vrai, Wes ?
- En effet, monsieur
Riker alla à la porte surveiller le cours de l’orage.
- De quoi discutiez-vous entre copains, Wes ?
- Vous voulez la vérité ?
- J’apprécierais, oui.
- Nous vous trouvions idiot de rester ami avec elle alors que vous auriez pu avoir tellement plus.
Riker lui lança un regard en coin.
- Faisait-on à ce point des gorges chaudes de ma vie personnelle, à bord de l’Enterprise ?
Crusher haussa les épaules.
- Un millier de gens vivant en circuit fermé des années durant, vous savez... Je suis désolé, amiral, mais on raffolait des secrets de polichinelle.
- Je vois... (Riker poussa un lourd soupir. ) Cela n’a plus d’importance, mais... Pour votre gouverne, Crusher, sachez que nous étions beaucoup plus que des amis. Si erreur il y a eu de ma part, ce fut de prendre ça pour argent comptant. Et de m’imaginer qu’elle serait toujours près de moi, que notre relation serait immuable -que je n’aurais qu’un geste à faire... Sans nul doute, ce fut ma pire présomption.
Le silence retomba, ponctué par le martèlement monotone du déluge. De temps à autre, un coup de tonnerre les faisait sursauter.
Crusher aurait pu se téléporter à tout moment. Mais il était clair qu’il s’était mis à la disposition de l’amiral, aussi longtemps que ce dernier aurait besoin de lui.
Riker se demanda combien de faveurs Crusher avait revendiquées, combien de prétextes il avait inventés pour échapper aux missions qui réclamaient sûrement l’intervention du Hood.
Will sentit la gratitude l’envahir.
- Comment est-ce arrivé, monsieur ?
- Quoi donc, Crusher ?
Le capitaine hésita à formuler sa demande.
- J’ai lu les rapports... sur sa mort. Je sais ce que ma mère m’en a dit. Mais, à l’époque, elle était si bouleversée... Elle n’a jamais voulu en parler même avec le recul des années. Son chagrin restait trop vivace. Maintenant, peut-être que...
- Vous aimeriez apprendre ce qui s’est passé.
- Eh bien... Je n’étais pas là, rappelez-vous. J’étudiais à l’Académie. Quand la nouvelle m’est parvenue, j’étais loin de tout et...
-... Et vous vouliez des réponses.
- Oui. Je me revois dans ma chambre, trop hébété pour pleurer. Je bafouillais sans réussir à m’arrêter : « Pourquoi, pourquoi ? »
- Aujourd’hui, je pourrais avoir des « parce que » pour vous, c’est ce que vous pensez ?
- Absolument, monsieur.
Avançant d’un pas, Riker laissa la pluie battante le transpercer. Par-dessus le fracas d’un nouveau coup de tonnerre, il cria
- Je n’ai pas de réponses pour toi, Wesley ! Je n’en ai aucune ! Mais si tu veux savoir ce qui s’est passé... je vais te raconter. Dieu sait que tu as le droit de savoir. Dieu sait que nous l’avons tous

LA FIN DU COMMENCEMENT

Comme autour d’un antique feu de camp, ou près de l’âtre glacé d’une maison hantée, l’amiral William Riker évoqua le passé pour son compagnon, Wesley Crusher...

CHAPITRE VII

- Entrez.
Obéissant à son supérieur, le commander William Riker pénétra dans les quartiers du capitaine Jean-Luc Picard. Assis derrière son ordinateur, celui-ci lui fit signe de s’installer.
L’officier en second retourna la chaise et s’assit à califourchon. Puis il patienta.
Quand Picard relèverait la tête, Riker aurait une idée sur la teneur de leur entretien.
A son grand soulagement, le capitaine lui sourit. Apparemment, il n’y avait pas de problème.
Mais on n’était jamais trop prudent.
- Vous vouliez me voir, monsieur ?
- Rien de grave, numéro un. Comment vont les délégués ?
- Ils sont en excellente forme, monsieur. Je dirais presque qu’ils sont d’humeur joviale. Les Byfrexiens, les Lussiens et les ambassadeurs de Cordia, ainsi que leurs aides, n’ont aucun grief concernant leur hébergement... Même si les Byfrexiens ont demandé une température plus fraîche. J’y ai veillé en personne, monsieur.
- C’est un détail, remarqua Picard, surpris. Aucun autre problème ?
- Non... Hormis un incident embarrassant, avoua Riker. Un jeune gamin a abordé un ambassadeur cordien dans un couloir et lui a dit...
- Oui ? encouragea Picard, sourcil haussé.
- Eh bien... L’enfant semblait penser que le Cordien était un accordéon. Il lui a demandé de lui jouer une chanson...
- Oh... Comment l’ambassadeur a-t-il réagi ?
- Il l’a bien pris, en fait. Ça lui est souvent arrivé dans le passé, a-t-il dit. Et il envisage de prendre des leçons de musique.
- Bien. Ces missions sont toujours délicates, numéro un. Considérant que les diplomates sont censés promouvoir l’harmonie interstellaire, la fréquence avec laquelle de tels incidents tournent au drame est sidérante.
- C’est vrai, monsieur. Mais je ne pense pas que ce sera le cas cette fois. Que les Sindaréens se décident à mettre un terme à des décennies d’animosité est une grande nouvelle.
- Je lisais les dernières analyses sur le conflit, numéro un. C’est vraiment étonnant : l’attitude belliqueuse des Sindaréens peut se comparer à celle des Klingons ou des Kreels. Leur agressivité est stupéfiante, tout comme leur art de tirer prétexte de la moindre anicroche, aussi dérisoire soit-elle... Et ne parlons pas de leur âpreté au combat.
- D’après ce que j’ai lu, dit Riker, peu leur importait que leur économie tombe en ruine.
- Tout à fait. D’après eux, tout s’arrangerait avec la défaite de l’ennemi. Ils en ont été pour leurs frais. La victoire assurée, ils ont découvert qu’ils n’en tireraient rien -ni profit, ni gloire. Il ne restait que des ruines...
- On peut parler de victoire à la Pyrrhus...
- Précisément. Pour finir, ils se sont trouvés à court d’essence -pour reprendre l’ancienne terminologie.
- Hisser le drapeau blanc est la première chose sensée qui leur soit venu à l’esprit en près d’un siècle, renchérit Riker. Ils ont eu une sacrée veine que leurs ennemis, les Cordiens, les Byfrexiens et les Lussiens, aient été disposés à accepter des pourparlers. Ils auraient pu les écraser une bonne fois pour toutes.
- En effet. Espérons que les Sindaréens n’oublieront pas de sitôt cette leçon de tolérance. Rien ne contribuerait davantage à l’harmonie interstellaire que des Sindaréens civilisés. Maintenant, Will, il ne faudrait pas que leur ressentiment alimente l’autosatisfaction des autres ambassadeurs. Ces individus, accomplis et intelligents, ont parfois tendance à la suffisance. Il faudra ouvrir l'œil.
- Le conseiller Troi en fera son affaire.
- Je lui ai déjà parlé. Selon elle, ils sont difficiles à déchiffrer. Leur agressivité naturelle trouble ses perceptions empathiques.
- Je sais. D’un autre côté, si elle les côtoie assez longtemps, elle pourra traverser leurs barrières.
Picard ne cacha pas sa surprise.
- Ce sont ses propres termes
Riker haussa les épaules.
- Ce n’est pas la première fois que Deanna a affaire à eux.
- Elle vous en a parlé ?
- On peut dire ça...
- Quelque chose vous empêche-t-il d’être plus spécifique à ce sujet ?
- En effet, monsieur.
- Et il s’agit de... ?
- Ma pudeur naturelle, monsieur, sourit Riker.
- Je vois... Très bien, commander. Loin de moi l’intention de heurter votre « pudeur » naturelle.
- Merci, monsieur. Y avait-il autre chose ?
Picard hésita.
- Voyons... Jouons cartes sur table, si vous voulez bien, Will. Tout semble se dérouler à merveille, j’en conviens. Mais nous n’avons pas encore atteint Sindar. Une fois là, les choses pourraient prendre une tournure différente... A nous de rester sur nos gardes.
- Si j’ai appris une chose, capitaine, c’est de toujours repérer les anomalies.
- Moi aussi, numéro un. Ainsi tirons-nous profit de nos erreurs. Autant que possible, évitons de les répéter.
- Parfois, monsieur, malgré toutes les précautions au monde... ce qui devait arriver arrive.
A contrecœur, Picard hocha la tête.
- Là encore, Riker, je suis obligé d’être d’accord avec vous.

CHAPITRE VIII

Après s’être enquis auprès de Worf que tous les paramètres de sécurité étaient respectés, Riker gagna les quartiers de Deanna Troi. Elle lui avait décrit ses impressions sur les ambassadeurs présents. S’inspirant de son rapport, Will avait assuré au capitaine que tout allait pour le mieux.
En reparler avec elle ne ferait pas de mal. Disposait-elle d’éléments nouveaux ? Avait-elle perçu des haines larvées susceptibles de compromettre le succès de leur mission ?
Devant la porte des quartiers de la Bétazoïde, le commander s’annonça.
- Deanna ?
Aucune réaction. L’avait-il manquée ?
Recourant à son communicateur, il ordonna :
- Ordinateur, localisez le conseiller Troi.
- Le conseiller Troi est dans ses quartiers, l’informa l’ordinateur.
En une seconde, Riker se livra à mille supputations. Était-elle en danger ? Pourquoi ne répondait-elle pas ?
Activant de plus belle l’intercom, il insista
- Deanna ? Est-ce que ça va ? C’est Will. La porte s’ouvrit. En peignoir doré, une jambe pointant sous les plis, la Bétazoïde se découpa dans l’encadrement. Elle semblait essoufflée. Sa peau brillait d’un éclat particulier, comme sous l’effet d’une huile.
- Je sais bien que c’est vous, Will...
- Tout va bien ? Je voulais vous parler de...
Alors il le vit.
Assis sur le lit, entièrement nu, un Lussien penaud serrait un oreiller sur ses cuisses.
Le drap roulé en boule gisait sur le parquet, hors de portée.
La peau orangée de l’homme luisait aussi. Ses oreilles, élégamment pointues, semblaient retomber de déception.
Riker attendit que le sol veuille bien s’ouvrir sous ses pieds pour le délivrer.
- Vous êtes occupée, bafouilla-t-il.
- Je l’étais, souligna Troi.
Riker eut l’impression d’avoir pris racine dans le couloir. Troi l’attrapa par le bras et le tira à l’intérieur; la porte se referma.
Repoussant les mèches de son front, Deanna reprit, à peine polie :
- Will Riker, voici Dann Lendann, attaché d’ambassade lussien. Dann est... un vieil ami. Dann, voici le commander Riker.
- Je le connais, dit Dann sur le ton de la conversation mondaine. Il nous a accueillis à notre arrivée à bord.
- Oui... mais pas aussi chaleureusement que vous, conseiller, précisa Riker.
Les éclairs que lançaient les yeux de Deanna auraient pu faire fondre trois épaisseurs de plastacier.
A la surprise de Riker -Deanna recourait rarement à la télépathie -, il entendit sa voix résonner sous son crâne : « C’était un coup bas, commander. »
- Je badinais, conseiller, reprit Riker. Ne faites pas attention.
Dann les regarda tour à tour. Que se passait-il entre eux ?
Deanna rajusta son peignoir.
- Je pense, commander, que vous nous obligeriez en nous laissant seuls.
- Bien sûr. Je... m’en vais. C’était bon de vous revoir, Dann. Quoique je ne pensais vous rencontrer ainsi, dans le plus simple appareil...
Deanna le foudroya du regard.
Drapé dans sa dignité blessée, Riker sortit.
La porte se referma sur lui avec un sifflement.
Dans le couloir, il s’appuya contre la paroi.
- Parfait. C’était parfait.

* * * * *

Dans le bar du vaisseau l’Avant-Toute, Riker siégeait à sa table de prédilection. Des hommes d’équipage dérivaient parfois vers lui. Mais son langage corporel, hurlant avec clarté « Laissez-moi tranquille », avait tôt fait de décourager toute approche amicale.
Guinan, bien sûr, fit la sourde oreille.
La tenancière du bar se campa devant lui jusqu’à ce qu’il daigne lever la tête.
- Le temps, voilà le problème, lança-t-elle à brûle-pourpoint.
- Pardon ?
- N’est-ce pas une entrée en matière traditionnelle ? Discuter de choses sans aucune importance ? Le climat a toujours convenu à merveille. Parler du mauvais temps permet de passer ensuite à des sujets plus sérieux, parfois désagréables. (Elle se tourna vers le hublot. ) Mais regardez plutôt. Pas grand chose à en dire, pas vrai ? « Quel vide aujourd’hui. Et on prédit la même chose pour demain. » Vous voyez la difficulté...
- C’est un obstacle formidable pour engager une conversation, admit Riker avec gravité.
- De même que de diffuser à la ronde un paquet d’ondes négatives...
- Je faisais ça ?
- Regardez autour de vous, Riker. A votre arrivée, il y avait deux fois plus de monde. La moitié est partie chercher de la distraction ailleurs... Comme se jeter dans le premier lance-torpilles à photons venu, par exemple.
- A ce point ?
- Pas encore... Les gens ont tendance à trop en faire, parfois. Si vous étiez un enseigne, ce serait différent. Mais quand l’officier en second a l’air d’avoir perdu son meilleur ami... l’équipage devient nerveux.
- J’essaierai d’être plus ouvert aux besoins des autres.
- C’est louable. Mais est-ce votre cas ?
- Plaît-il ?
- Être malheureux d’avoir perdu un ami cher...
Riker contempla le fond de son verre.
- Je l’ignore. Je me suis conduit en parfait idiot avec elle.
- Je vois. Est-ce impardonnable ? L’avez-vous frappée ?
- Bien sûr que non
- L’avez-vous un peu malmenée ?
- Non !
- L’avez-vous insultée ?
- Bien sûr que non, Guinan ! Jamais je ne me comporterais ainsi. Du reste, elle ne le tolérerait pas.
- Et si vous rudoyiez un de ses amis ? Vous le pardonnerait-elle ?
- Non.
- Eh bien, conclut Guinan, comment réagiraitelle en vous voyant vous maltraiter vous-même ainsi ?
Riker ne sut que répondre.
Guinan tourna la tête. Se doutant de ce qu’il verrait, Riker se tordit le cou.
Bras croisés sur son uniforme gris à l’échancrure pourpre, Deanna venait d’entrer et de s’installer au bar. Tournée vers Riker, impavide, elle attendit.
Guinan la rejoignit.
- Il est tout à vous, fit-elle à la Bétazoïde. Si vous en voulez, bien sûr.
- Je l’ignore... Il semble pathétique.
- Les apparences sont souvent trompeuses. Mais parfois... elles reflètent la réalité.
- Merci, Guinan.
- Je vous en prie.
Décidée, Deanna vint s’installer à la table de Riker.
- Je suis... navré, bafouilla l’officier.
- Et... ?
- Je me suis mal conduit, je l’admets. C’était embarrassant... déconcertant. Surtout quand on a...
- Oui ?
- Surtout quand on a des sentiments qui échappent aux étiquettes...
- Et... ?
Agacé, il chercha encore ses mots.
- C’est toi, le conseiller, après tout... Tu as passé des années à apprendre à analyser les émotions. Si les rôles étaient inversés, et que tu m’aies surpris en galante compagnie avec.., je ne sais pas, moi...
- L’enseigne Ro ?
- Mauvais exemple... En fait, j’ai eu une étrange sensation de déjà-vu, avec les rôles inversés. Souviens-toi, sur Bétazed, quand...
- La jeunesse excuse beaucoup de choses, laissa tomber Deanna.
Riker sut qu’il venait de faire mouche.
Lorsqu’elle releva la tête, il lut sur ses traits une expression familière : la compréhension.
- Will, il s’est passé beaucoup de choses entre nous. Si notre relation en est à ce stade précis, bien des raisons l’expliquent. En particulier le fait que nous servions à bord du même bâtiment. En tout cas, nous sommes d’accord sur une chose : une vie monastique ne nous intéresse ni l’un ni l’autre.
- Je sais, Deanna. Je ne le nie pas. Tu as le droit d’avoir des liaisons avec qui il te plaira. Je suis même heureux pour toi. (Il eut un sourire sincère. ) Tu as le droit de goûter à tout le bonheur du monde. Puisque nous avons décidé qu’il valait mieux rester simplement amis...
- Il n’y a rien de « simple » dans notre relation, Will.
- Entendu. Mais... bon sang ! Je comprends que des rapports charnels avec d’autres comblent les lacunes de notre relation. Voilà. C’est tout à fait normal.
Sans mot dire, tel un spectre, Guinan apporta un verre au conseiller et se retira. Deanna le prit machinalement.
- Nous ne nous sommes fait aucun serment, souligna-t-elle.
- C’est exact. Il est naturel que nous nouions des liens avec d’autres personnes.
- Tu te répètes, Will. Est-ce histoire de mieux souligner l’évidence, ou pour mieux te convaincre toi-même ?
Il eut un sourire penaud.
- Un peu des deux, j’imagine. Intellectuellement, je comprends et j’accepte notre situation. Dans l’abstrait... Me retrouver nez à nez, si j’ose dire, avec la réalité... Cela m’a désarçonné, voilà tout. Peut-être ai-je été... ( du pouce et de l’index, il mima un minuscule intervalle )... un brin jaloux ?
- Rien qu’un brin.
Il écarta largement les mains.
- Deanna, je suis humain, après tout.
- Et je me suis toujours efforcée de ne pas t’en tenir rigueur...
Ils trinquèrent.

CHAPITRE IX

Honorant une antique tradition, le capitaine Picard frappa avec son couteau contre son verre.
A la table du banquet, les délégués cessèrent leurs conversations pour accorder toute leur attention au capitaine.
Le dîner de têtes regroupait les ambassadeurs cordiens, byfrexiens et lussiens, aux côtés de Data, de Riker et de Troi.
Contrairement à l’attribution originale des places, Riker était placé assez loin de Deanna. Celle-ci avait eu la surprise de trouver Dann comme compagnon de table.
- Le commander Riker a insisté, lui avait expliqué l’attaché, un peu perplexe. J’aurais dû être avec ma délégation, en principe, mais...
Jusque-là, Riker avait mené une vive discussion avec l’ambassadeur lussien. Avec son sourire énigmatique typique, le Lussien opinait du chef, l’air rêveur.
Deanna croisa le regard de Riker et lui exprima sa gratitude - ce n'était pas nécessaire, mais je te remercie de ta délicatesse.
La soirée s’était déroulée sans incident tandis que l’Enterprise gravitait en orbite autour de Sindar, la planète-mère des Sindaréens. Chose singulière, ces derniers avaient fait leur entrée en douceur.
Naguère, quiconque -attendu ou non -s’aventurait à moins d’un parsec de leur espace se heurtait à leur hostilité.
L’Enterprise était passé sans anicroche. Le gouvernement planétaire l’avait accueilli de mauvaise grâce, mais en lui donnant l’assurance que les diplomates se préparaient à monter à bord.
Ils siégeaient à présent au côté de leurs ennemis héréditaires.
Le silence revenu, Picard prit la parole :
- Starfleet est une organisation attachée à la paix. Une mission comme celle-ci est des plus gratifiantes aux yeux de la Fédération des Planètes Unies. Une fois encore, je souhaite la bienvenue aux représentants cordiens, lussiens et byfrexiens. J’ai également l’honneur d’accueillir les représentants sindaréens : l’ambassadrice Nici et son adjoint Eza.
Nici se leva. Ses cheveux noir de jais relevés mettaient en valeur son long cou de cygne. Ses lèvres remuaient à peine quand elle parlait : ses cordes vocales se situaient à la base de son cou.
- Tout... l’honneur est pour nous. Depuis des années, je préconisais la suspension des hostilités. Nos dirigeants se sont enfin inclinés devant l’inexorabilité de...
Picard comprit la raison de son hésitation; elle attendait qu’un délégué adverse prononce le mot « défaite ».
Un silence courtois répondit à ses attentes. Nici en fut pour ses frais.
- ... d’un compromis, acheva-t-elle.
Tous trinquèrent. Qui ignorait que les Sindaréens utilisaient aussi le langage comme une arme ? Ils adoraient tendre des pièges linguistiques à leurs interlocuteurs, pour les amener à trahir leurs pensées. Aucun des diplomates ne tenait à tomber dans leurs célèbres chausse-trappes sémantiques.
Assise près de Nici, à la droite de Deanna, Eza avait l’air renfrogné. Au moins évitait-il d’envenimer les choses.
De plus, il ne semblait pas buté. Quand Deanna lui adressait la parole, il souriait, apparemment heureux qu’on lui témoigne de l’intérêt.
D’évidence, le pouvoir de séduction de la Bétazoide ne se limitait pas à Riker.
A la fin du dîner, tous les convives étaient en verve. On n’aurait pu rêver meilleures prémices pour les débats.
Le début des négociations était programmé pour le lendemain.
Tandis que de petits groupes bavardaient à bâtons rompus, Riker et Picard en profitèrent pour rejoindre Troi.
- Que pensez-vous des Sindaréens ? souffla le capitaine, sans se départir de son sourire poli.
- En surface, capitaine, leurs motivations coïncident avec leurs déclarations : ils veulent la paix.
- Mais ? murmura Riker.
Deanna réfléchit.
- Je n’ai pas de certitudes. Comme je vous l’ai dit, les Sindaréens sont difficiles à percer à jour. A force de les côtoyer, je devrais mieux cerner leur psyché et pouvoir vous en dire plus.
- Vous ferez de votre mieux, je n’en doute pas, conseiller, dit Picard. Au moins partons-nous du bon pied.
Une main posée sur son épaule fit se retourner la jeune femme.
- Avez-vous fini, Deanna ? s’enquit Dann. Désolé, messieurs... Je ne voulais pas vous interrompre.
- Nous avions terminé, assura-t-elle. N’est-ce pas, capitaine ?
- Tout à fait.
Un bras autour de sa taille, Dann entraîna la Bétazoïde hors de la salle.
Picard se tourna vers son second; Riker avait les mâchoires serrées.
- Un problème, numéro un ?
- Aucun, capitaine.
- Elle semble très amicale envers lui. Cela ne devrait pas vous poser de difficultés, n’est-ce pas, Will ?
Riker arqua un sourcil.
- Je vous ai dit que non, capitaine. Faites-moi l’honneur de croire que je ne vous mens pas.
- Numéro un, jamais je ne soupçonnerais une telle chose de votre part.
- Merci, monsieur.
- Néanmoins... Vous mentir à vous-même change les données.
Riker tressaillit.
- Le bonheur de Deanna est le mien... monsieur, ajouta-t-il d’un ton moins agressif.
- Une attitude fort louable et très adulte, numéro un. Si la situation vous satisfait, elle me convient aussi. D’autant que ce ne sont pas mes affaires.
- Comme vous dites, monsieur.
Un Byfrexien rejoignit les deux officiers pour s’entretenir avec le capitaine du problème éthique posé par la Prime Directive. Durant un séminaire conduit par l’ambassadeur, cette question épineuse avait été la pomme de discorde.
RiKer couta un moment avant de rejoindre Nici pour bavarder.
Mais son regard ne cessait de glisser vers la sortie. En esprit, il revoyait la main de la jeune femme posée sur celle de son chevalier servant...
Comme pour s’assurer qu’il n’ôterait pas le bras de sa taille.
- Je suis heureux pour toi, dit tout haut Riker.

CHAPITRE X

Allongé sur le dos dans l’obscurité, les doigts entrelacés derrière la nuque, Riker broyait du noir.
Depuis une heure, il cherchait le sommeil sans le trouver.
Voir clair en lui devenait un véritable casse-tête. Deux ou trois ans plus tôt, dans les quartiers de Deanna...
Tous deux étaient d’humeur langoureuse. Flottant sur un petit nuage après une absorption d’alcool inconsidérée, Will n’avait plus mesuré la portée de ses actes. Un amical baiser de bonne nuit s’était transformé en étreinte passionnée.
Emportés par leur désir, les deux anciens amants s’étaient embrassés avec fougue.
Deanna l’avait supplié d’arrêter, lui rappelant les problèmes que poserait une liaison entre deux officiers servant à bord du même bâtiment.
Malgré ses protestations, elle aussi ne demandait qu’à céder.
Riker s’était ressaisi. Les appels à la raison de la jeune femme l’avaient dessoûlé.
Ils n’étaient pas allés plus loin.
Non qu’ils n’en eussent pas envie... Tous deux brûlaient de désir...
Mais qu’avaient-ils voulu, en réalité ? Un instant de plaisir ? Ou ranimer les feux mal éteints d’une passion qu’ils croyaient avoir laissée derrière eux ?
Peut-être s’étaient-ils voilé la face.
A bord de l’Enterprise, Will avait de hautes responsabilités. Deanna évoluait dans le monde des sentiments et des émotions.
Quoi de plus logique, pour eux, que de mettre leur relation amoureuse en veilleuse au bénéfice des priorités du moment ?
Mais était-ce bien réaliste ?
Rester allongé dans le noir sans pouvoir fermer l’oeil, imaginer Deanna au même moment dans les bras de Dann, lui chuchotant des mots doux à l’oreille...
Les mêmes que ceux qu’elle lui avait murmurés ?
Riker décida que tout serait plus clair au matin.
Une impulsion le fit se rasseoir sur son lit, d’un mouvement si brusque que la tête lui tourna.
Il y avait quelqu’un dans ses quartiers. Comment, pourquoi ? Il l’ignorait, mais un intrus se dissimulait dans un coin.
- Lumière ! ordonna Will.
Ses quartiers s’illuminèrent.
Il vit...
Rien.
Les portes ne s’étaient pas ouvertes. Personne n’était entré. A part lui, les quartiers étaient vides.
Il n’existait aucun mot pour qualifier le sentiment qu’il éprouvait. Quelle était la vieille expression ?
On a marché sur ma tombe.
- Qui est là ?
Détectant que seul le commander occupait les lieux, l’ordinateur interpréta l’étrange question comme une variante originale d’interrogation. Il attendit patiemment d’autres instructions.
- Ordinateur, demanda Riker, qui est ici ?
- William Thelonius Riker.
- Personne d’autre ?
- Non.
- Éteignez la lumière, ordonna-t-il après un silence.
Cette situation difficile lui portait-elle à ce point sur les nerfs ? C’était une possibilité.
La fatigue finit par avoir raison de lui. Il s’endormit enfin.
Elle envahit ses rêves. Souriante, bras tendus vers lui, elle avança.
Tout devint limpide.
Sans elle, il n’y avait pas de...
- IMZADI !
Le cri résonna sous le crâne du dormeur.
En une microseconde, Riker fut tiré de son sommeil. Il ignorait depuis combien de temps il s’était assoupi et il n’en avait cure.
Cette fois, il n’avait pas rêvé ! Deanna venait de l’appeler au secours. Elle paraissait folle de terreur.
- Deanna ! cria-t-il.
Toujours serviable, l’ordinateur reprit
- William Thelonius Riker est le seul occupant de...
- La ferme ! Lumière !
L’ordre fut obéi sur-le-champ. Clignant des yeux, Riker courut attraper une tunique.
- Riker au conseiller Troi ! ordonna-t-il d’un ton plus calme.
Normalement, il aurait dû être relié à Deanna via l’intercom du vaisseau.
Il n’obtint aucune réponse. Pourtant, il ressentait une terreur absolue.
Quoi qu’il advînt, Deanna communiquait avec lui de façon bien plus raffinée qu’un simple système électronique.
Enfilant son pyjama, il changea son fusil d’épaule
- Riker au docteur Crusher !
Cette fois, il obtint une réponse. D’abord ensommeillée, le médecin de bord retrouva vite son professionnalisme. Les appels nocturnes étaient monnaie courante dans son métier.
- Quelque chose est arrivé à Deanna ! Envoyez une unité médicale dans ses quartiers immédiatement !
A son honneur, Beverly Crusher ne perdit pas de temps en questions du style : « Comment le savez-vous ? » ou : « Pourquoi n'avez-vous pas contacté directement l’infirmerie ? »
D’évidence, elle supposa -avec raison -que Riker avait d’instinct appelé la personne à qui il se fiait le plus en cas d’urgence.
Quant au mystère des relations presque télépathiques entre Riker et Troi, Beverly Crusher admettait volontiers s’en remettre à la foi.
- Entendu fut sa seule réponse. Riker courait déjà dans le couloir. Luttant contre la panique, en tenue peu orthodoxe, il s’attira les regards de tous ceux qu’il croisait.
Au détour d’un corridor, l’infortuné Chafin, au mauvais endroit au mauvais moment, fut renversé par un bolide humain. L’enseigne percuta la paroi opposée sans que l’autre ralentisse.
Indifférent à sa propre sécurité, Riker fonça tête baissée jusqu’aux quartiers de Deanna Troi. Que savait-il de ce qui menaçait la jeune femme ? Peut-être des Sindaréens tous de rage s’amusaient-il à l’écorcher vive...
Riker fut horrifié par le spectacle qui s’offrit à ses regards.
Secouée de convulsions, Deanna gisait sur le sol. Un drap jeté sur elle couvrait sa nudité, tel un linceul. Torse nu, Dann se tenait près d’elle sans savoir que faire.
- Deanna ! hurla Riker.
Dann releva la tête.
- J’ignore ce qui s’est passé ! Elle a juste...
- Pourquoi diable n’avez-vous pas appelé à l’aide ? s’écria Will, hors de lui.
- J’ignore comment faire ! Je n’ai jamais voyagé à bord d’un vaisseau stellaire ! Faut-il presser un bouton ou... ?
Riker le bouscula avec plus de force que nécessaire, s’époumonant
- Riker à l’infirmerie ! Où est passée l’équipe médicale, bon sang
Au désespoir, il se laissa tomber près de la jeune femme, pâle comme la mort. Sa main était glacée. Repoussant sa terreur, il murmura
- Tout ira bien, tu verras, Deanna. Tout ira bien...
Le regard de la Bétazoïde se fit lointain. Sans doute ne le voyait-elle plus.
Que lui arrivait-il ?
Détail plus terrifiant que tout : Riker comprit qu’elle n’en savait rien elle-même.
- Imzadi, chuchota-t-elle, répétant le mot qui lui avait déchiré l’esprit et l’âme. Je t’en prie, aide-moi... Aide-moi...
Il la souleva dans ses bras et sortit, courant vers l’infirmerie. Riker était un homme fort. Sous l’influence de l’adrénaline et de la peur, il sentait à peine le poids de la jeune femme, à qui il ne cessait de parler. Peut-être tout ce qui la rattachait encore à ce monde était-il le son de sa voix ?
A mi-chemin, il croisa l’équipe médicale. En chemise de nuit - elle n’avait pas pris le temps d’enfiler une tenue -‘ Beverly Crusher arrivait à toute vitesse.
- Vite ! Vite
Riker déposa son précieux fardeau sur la civière antigrav et courut à son côté. Agrippant sa tunique, Deanna répéta :
- Aide-moi... Je t’en prie... J’ai si froid...
- Stabilisez-la ! s’écria Crusher.
Le docteur Selar pressa une seringue contre le bras de la Bétazoïde.
- Je t’aiderai, promit Riker, le cœur serré dans un étau.
Il eut l’impression que le monde se désintégrait autour de lui.
- Je te le promets, Imzadi, ajouta-t-il, désespéré. Je ferai tout... absolument tout...
Deanna ne l’entendait plus.
Sa poitrine se souleva une dernière fois...
Quand ils arrivèrent dans l’infirmerie, quelques secondes plus tard...
C’était fini.
Deanna Troi n’était plus.

* * * * *

A des milliers d’années-lumière de là, Lwaxana Troi se réveilla.
Et elle hurla.
Deux heures durant, elle cria à gorge déployée.
Après cette nuit, elle ne fut plus jamais la même.

ÉPILOGUE

L’amiral Riker dévisagea le capitaine Crusher.
- Ensuite, continua Riker, votre mère s’est accusée du drame. C’était si... inutile. Elle a fait tout ce qui était humainement possible. Elle s’est acharnée sur le corps de Deanna pendant... Oh, une éternité, peut-être. Elle a tout tenté pour la ramener à la vie. Mais rien n’y faisait. Rien...
Même moi, je n'ai servi à rien, songea-t-il.
- Elle s’est sentie coupable sans raison, selon vous ? résuma Crusher.
- C’est exact.
La pluie battante s’était calmée. Dans quelques minutes, le beau temps reviendrait.
- De toute façon, continua Wesley, vous teniez la première place sur la liste des reproches.
Riker hocha la tête.
- A la différence près que votre mère a tout tenté... Je n’ai jamais cessé de penser que j’aurais dû faire quelque chose. Quoi, je l’ignore. Et c’est ma plus grande frustration. J’avais promis de l’aider... et je l’ai regardée mourir.
- Peut-être était-ce tout ce qu’elle désirait.
Riker ne dit mot.
- Et ma mère n’a jamais pu déterminer la cause du décès ?
- Jamais. C’est le plus déchirant de tout. Dans ces cas-là, on ferait n’importe quoi pour obtenir des réponses, quelles qu’elles soient. Beverly n’a pu trouver la moindre explication. Les fonctions vitales de Deanna se sont... arrêtées. Il n’y avait aucune raison physiologique à sa mort. Beverly s’est livrée à des recherches exhaustives. En vain. Elle n’a rien négligé et, malgré tout, la... fin de Deanna demeure un mystère.
- Que s’est-il passé ensuite ?
- Tout s’est désagrégé... Le vaisseau, ma vie... Autour de moi, tout est parti à vau-l’eau. Parfois, on ignore à quel point une personne est le centre de son univers -jusqu’à ce qu’elle disparaisse. Alors.., il est trop tard.
Après un silence, le capitaine pencha la tête de façon caractéristique.
- Ici, Crusher.
N’ayant aucune envie de le voir discuter avec des fantômes, Riker retourna dans la cellule où gisait Deanna Troi, en parfait état de conservation.
- Je suis navré, Imzadi, chuchota-t-il. J’ai essayé.
Bientôt Wesley le rejoignit.
- On signale un séisme sur Cygnia III. C’est une urgence. Vous êtes le bienvenu parmi nous, amiral. Désolé, mais ici il ne vous reste que de mauvais souvenirs.
- Sans doute, capitaine, mais, comme je l’ai dit, Lwaxana Troi a laissé des instructions précises. Lui dire non n’a jamais été possible...
- Très bien, amiral. Comme vous voudrez. Il s’est arrêté de pleuvoir. Je vous raccompagne au manoir.
Riker acquiesça.
Le soleil perçait derrière une mince couche de nuages. Devant la demeure, l’amiral prit Wesley par les épaules.
- Vous revoir fut un plaisir, Wes.
- J’aurais souhaité des circonstances moins douloureuses.
- Moi aussi. Peut-être une prochaine fois... Riker l’étreignit avant de s’écarter. Tous deux tirèrent sur leur tunique avec un bel ensemble. Ils éclatèrent de rire.
- Bon vent, capitaine Crusher. Le Hood est un beau vaisseau. J’ai servi à bord d’un de ses prédécesseurs. Par bonheur, celui-ci a un bon capitaine à la barre.
- Bonne chance pour vos prochaines entreprises, amiral Riker. J’espère que vous trouverez le bonheur... et la paix de l’esprit. (Il inclina la tête. ) Crusher au Hood. Energie.
Wesley Crusher disparut dans une cascade de lumière.
Le vieil amiral resta seul.

* * * * *

Riker dénicha les Anneaux Sacrés de Bétazed. Sans raison apparente, ils étaient dans les affaires de Lwaxana. Haussant les épaules, il les ajouta à une montagne de colifichets et de souvenirs.
Homn s’était volatilisé. Sans un mot d’explication, sans un adieu. Sans doute ne voyait-il plus de raison de rester ?
Will se trouvait à la tête d’un capharnatim. Bétazed comptait un excellent musée. La collection des Troi y ajouterait un département de qualité.
L’officier avait pour mission de trier les possessions personnelles ne présentant aucun intérêt public.
Lwaxana mourait sans descendance. Le mobilier avait été légué à des associations caritatives.
Toutes les pièces rangées, Riker n’eut plus que la chambre de Deanna à explorer.
Dans ce sanctuaire dédié à sa fille, Lwaxana avait tout laissé en l’état. Tendue de violet et de pourpre, la pièce comportait de nombreuses statuettes.
Deanna était capable d’en contempler certaines des heures durant.
Curieux, Riker souleva le couvercle d’une petite boîte.
Il reconnut ce qui s’y nichait, parfaitement conservé : un morceau de liane de la jungle de Jalara, le bandeau que Deanna avait récupéré lors des noces de Chandra, sa puce d’études sur les « dysfonctions humaines »...
- Bonté divine !
Riker prit entre ses doigts un petit éclat de roche. Une tache de sang noircissait l’arête.
- Elle a même gardé ça
Ensuite, il découvrit le poème.
Des décennies plus tôt, il en avait couché les vers sur le papier avec l’exubérance de la jeunesse. A l’époque, il s’était cru inspiré...
Maintenant, la pauvreté des rimes lui sautait aux yeux. Le gosse qu’il avait été, et qui ne connaissait rien à la vie, voulait résumer en quelques lignes des sentiments que le vieil homme d’aujourd’hui ne maîtrisait toujours pas.
- Quelle horreur ! Comment ai-je pu écrire ces inepties ! Et comment diable as-tu pu les apprécier au point de les garder...
Il s’aperçut que des larmes coulaient sur ses joues.
Quand il les essuya avec le bandeau, la douceur du tissu raviva sa peine.
Il avait cru en avoir fini avec le chagrin.
Il avait cru que sa vie reprenait un cours normal.
Assis en tailleur dans la chambre d’une femme autrefois débordante d’énergie et de vitalité, il comprit que, pour lui, la vie s’était arrêtée avec sa mort.
Son existence puait la défaite et les rêves inachevés.
Il crèverait ainsi. Tant de choses auraient voulu être dites. Mais le temps avait passé -et la vie était une course contre la montre.
Il l’avait compris trop tard.
Rien ne s’arrangerait. Quoi qu’il tente, Riker mourrait avec un sentiment d’échec.
Les doigts refermés sur le bandeau, il fouilla sa mémoire à la recherche d’une époque de sa vie où il ne souffrait pas.

LE DÉBUT

CHAPITRE XI

Le lieutenant William T. Riker flanqua un coup de poing à la cloison et réussit à se faire mal à la main. Le plastacier, lui, ne sentit rien.
Il lança un regard mauvais à la valise qui prenait tout le lit, furieux de la voir là.
- C’est vraiment horrible. Je ne peux pas croire qu’on me fasse ça.
Il obtint à peu près la même réponse de la valise que de la cloison.
La voix du capitaine retentit :
- Lieutenant Riker sur la passerelle
- J’arrive.
Il jeta un dernier regard à la valise et à la cloison, qui avaient conspiré pour lui rendre la vie plus impossible encore, et sortit pour rejoindre la passerelle.
Dans l’ascenseur, ses doigts pianotaient impatiemment sur la rampe. Tout allait si lentement... jusqu’à sa vie qui n’avançait pas. Il avait prévu de voyager loin et de donner une certaine « impulsion » à sa carrière. Mais le destin en avait décidé autrement, et il se sentait comme un oiseau condamné à ramper.
Arrivé sur la passerelle exiguë du Fortuna, Riker rejoignit son poste après avoir brièvement salué le capitaine Lansing. Celui-ci, d’âge moyen, était assez satisfait de sa position hiérarchique, pourtant basse. Il se retourna vers Will.
- Lieutenant, je pense qu’il vous intéressera de savoir que nous arriverons sur Bétazed dans exactement...
- Vingt-sept minutes, répondit le pilote.
- Et nous avons pensé que vous aimeriez passer avec nous votre dernière demi-heure à bord.
Riker avait l’impression que tout le monde le fixait.
- Merci, capitaine, c’est vraiment très gentil
- Vous nous avez fait comprendre que vous ne vouliez aucune cérémonie d’adieux.
- Oui, et j’apprécie que vous ayez accédé à ma requête.
- Vous savez, Will, ce qui est merveilleux quand on commande, c’est qu’on a toute liberté d’ignorer les désirs de ses subordonnés. Officier Li, si vous voulez bien nous rejoindre.
Le navigateur Kathy Li se leva. Elle portait une chose, et Riker essaya de ne pas faire la grimace quand il l’identifia : un gros gâteau avec une bougie et une inscription sur le glaçage rose : Au revoir, mon gros gâteau. Li l’avait affublé de ce surnom, dans des circonstances très intimes.
Le capitaine appela le programme « Un-A, cérémonie de départ Riker ». Aussitôt, de la musique Dixieland retentit sur la passerelle. Riker ne put s’empêcher de rire aux éclats.
- Vous voyez, monsieur Riker, nous sommes parvenus à un compromis. Une petite fête, pas plus longue que vingt-sept... non, excusez-moi, vingt-six minutes...
Riker fit le tour de l’équipage, serrant des mains et acceptant de bonne grâce les souhaits de bonne chance pour sa nouvelle affectation. Kathy Li l’embrassa assez passionnément. Ils n’avaient guère été discrets sur leur relation quand ils travaillaient ensemble; maintenant qu’il était sur le point de partir, elle ne voyait plus aucune raison de ne pas l’afficher au grand jour.
- On a bien rigolé, hein, mon gros gâteau ?
- Pas plus que ça ? ajouta-t-il avec un air espiègle.
Elle le regarda, étonnée.
- Plus que ça ? Avec Super-Will-Qui-Aime-Toutes-Les-Femmes-Qu’Il -A-l’Occasion-De-Rencontrer ? Allons donc, lieutenant, pas de ça, ce n’est pas votre genre.
Lansing semblait horrifié.
- Vous voulez dire que notre bon lieutenant ne se contente pas d’une seule femme ?
- J’apprécie beaucoup de discuter de mon profil psychologique devant tout le monde, dit Riker.
Il continua gaiement, comme s’il n’était pas intervenu.
- Capitaine, vous vous souvenez des premiers voyages dans l’espace : la consommation de carburant était telle que tout devait être mesuré. Un excédent de poids pouvait coûter la vie aux astronautes. Eh bien, notre cher lieutenant fonctionne selon le même principe. Une histoire d’amour constituerait un excédent de bagage pour sa conquête de l’espace.
- Kathy, tu m’en veux ou quoi ?
- Nullement, je te connais, c’est tout. Oserais-tu affirmer le contraire ?
- Non, tu as sans doute raison.
- Bon, dit Lansing, si l’officier Li a probablement raison, ça me suffit. Monsieur Riker, vous désirez ajouter quelque chose avant de partir vers les horizons prometteurs de votre nouvelle affectation ?
- Pour être honnête, je préférerais ne pas partir du tout, répondit Riker en sirotant son champagne.
- Enfin, lieutenant, devenir l’officier en second du Hood est une magnifique promotion et...
- Ce serait fabuleux si j’allais à bord. Mais ça ne va pas être le cas. Je vais user mes basques sur une planète pendant six mois. J’aimerais mieux rester sur le Fortuna.
- Je comprends, lieutenant. Mais c’est le résultat d’un déplorable concours de circonstances. Personne ne pouvait prévoir l’attaque des brigands sindaréens, et il tient du miracle que l’équipage du Hood ait survécu et même réussi à détruire les criminels. Le navire a besoin de réparations. Après deux ou trois mois de cale, il sera comme neuf. Vous devez prendre les choses du bon côté.
- Être coincé sur une planète est tellement ennuyeux. Je vais avoir l’impression que tous mes muscles d’homme de l’espace fondent
- C’est sûrement frustrant pour vous. Mais votre transfert a été décidé avant l’attaque des Sindaréens et nous avons rendez-vous avec votre remplaçant dans dix-huit heures. Nous ne pouvons vous occuper tous les deux ici. Alors, quand ce poste s’est libéré, à l’ambassade de Bétazed...
- Pourquoi n’envoie-t-on pas mon remplaçant sur Bétazed pour ces quelques mois ?
- Parce que Starfleet entend affecter là-bas un officier d’expérience. Et, que vous le vouliez ou non, c’est vous, monsieur Riker. Vous êtes trop populaire, on vous désire partout.
- Cela fait des années que je n’ai pas passé plus de soixante-douze heures sur une planète.
- Vous vous y habituerez, répondit Lansing en levant son verre. Tous mes voeux de succès. A votre avenir, puisse-t-il être glorieux.
Tout l’équipage se joignit au capitaine.
- A l’avenir
Riker leva son verre en souriant.

CHAPITRE XII

La première vision que Riker eut de Mark Roper, l’ambassadeur de la Fédération sur Bétazed, allait lui devenir familière : assis derrière son bureau, l’homme semblait prêt à soutenir un siège. Et il n’esquissa aucun geste trahissant qu’il avait conscience de la présence de quelqu’un.
C’était un Terrien assez fort, avec les cheveux grisonnants et un gros nez rouge qui devait avoir été plaqué sur son visage par Dieu un jour où Il avait envie de s’amuser. Deux ordinateurs occupaient son bureau, sur lesquels il prenait des notes tout en grommelant
Le toussotement de Riker ne le dérangea pas.
- Incroyable... Je ne peux pas être partout à la fois ! Maintenant, l’ambassadeur rigélien entend venir ici et il veut que j’organise une réception. Mon Dieu... Grâce
Il avait crié ses derniers mots; un instant, Riker crut qu’il en appelait réellement à l'Être suprême. Puis il vit entrer la jeune femme énergique qui l’avait accueilli. Elle se faufila derrière le bureau de son chef. Le jeune officier eut la nette impression de se trouver devant un chaos à peine contrôlé.
- Grâce, passez-moi Harras, du service des réceptions, c’est urgent.
- Vous l’avez déjà vu hier
- Oui, mais hier je n’étais pas au courant pour l’ambassadeur rigélien. Ces gens-là sont complètement paranoïaques ! Ils vous avertissent quarante-huit heures à l’avance, puis ils ne viennent pas et annulent à la dernière minute, comme d’habitude. Bon, il faut absolument que je règle ça ce soir.
- Ce soir vous être invité au mariage Xerx.
- Parfait, c’est parfait.
Il se prit la tête dans les mains. Riker profita de cette pause dans le flot de paroles pour se manifester.
- Monsieur Roper ? Je suis le lieutenant William Riker. Je suppose que vous attendiez ma venue.
Roper lui lança un regard furtif et lui demanda à quelle heure était son rendez-vous.
- Rendez-vous ? éclata le jeune officier. Est-ce que personne ne s’intéresse à ma mission ?
Grâce raviva la mémoire du diplomate avec la patience née d’une longue collaboration
- Rappelez-vous, Mark : Starfleet...
- Ah oui, mon garçon, vous êtes détaché de Starfleet. Excusez-moi. Comme vous le voyez, c’est toujours la panique ici et du renfort sera le bienvenu. Asseyez-vous donc. Voulez-vous du café ?
- Volontiers.
Roper se dirigea vers la porte. Grâce l’arrêta et demanda à Riker s’il voulait du lait. Puis elle disparut en souriant.
- Je suis très impressionné, capitaine, Grâce est mon assistante depuis trois ans et elle n’a jamais offert d’aller me chercher du café. Vous savez vous y prendre avec les femmes
- Euh... Les femmes semblent... m’apprécier. Monsieur Roper, ne m’appelez pas capitaine, je ne suis que lieutenant.
- Pas pour moi, mon garçon, j’ai lu vos états de service, et ils sont déjà assez impressionnants. Vous êtes un jeune officier plein d’avenir, remarquable dans l’action et très doué pour la diplomatie. Bref, vous avez le vent en poupe.
Le vent en poupe ! Riker, amusé, s’habituait au style de Roper. Il commençait même à bien aimer ce diplomate un peu spécial.
- Oui. On dit même que vous êtes bien placé pour battre le record du plus jeune capitaine, détenu depuis près d’un siècle par James Kirk. Alors j’ai décidé de prendre de l’avance et de vous appeler comme ça dès maintenant. A moins que vous ne préfériez amiral ?
- Je n’y vois pas d’inconvénient. C’est vous le patron. Devant les autres, je préférerais que vous utilisiez mon véritable grade, car les authentiques capitaines sont parfois d’un susceptible...
- Comme vous voulez, dit Roper, l’air détaché.
Grâce revint avec un plateau, adressant un sourire chaleureux à l’officier de Starfleet. Elle posa le café sur un coin de table, puis repartit veiller à ce que Roper et Riker ne soient pas dérangés.
- Décidément, c’est très impressionnant. Bon, maintenant, qu’est-ce qu’on vous a dit ?
- Sur mon affectation ? Eh bien, Bétazed a la réputation d’être une planète particulièrement magnifique. Il semble que c’est justifié.
Dehors, les nuages roses paraissaient peints sur le ciel d’un bleu éblouissant. Du vingtième étage,
Riker apercevait la ville entière, où tous les bâtiments s’harmonisaient. Les grandes cités étaient si souvent hétéroclites ! Celle-ci avait dû croître sans à-coups. Au loin, une chaîne de montagnes complétait le tableau.
- Un monde merveilleux, dit Roper, et des gens charmants. Extrêmement sensibles, attentionnés et très coopératifs. C’est un peuple ancré dans la tradition avec de grands penseurs et philosophes. C’est loin d’être mon cas. Et vous, capitaine ?
- Pour le moment, je pense vite. Quant au reste, je ne m’en occupe guère. Je sais évidemment que Bétazed est un membre estimé de la Fédération. La planète a eu récemment des ennuis avec les Sindaréens.
- Exact. Les Sindaréens ont un lourd passé de guerriers, et ils semblent lancer leurs attaques par vagues. Ils ont dans le collimateur un certain nombre de planètes, qu’ils n’agressent pas franchement. Ils les harcèlent pendant un certain temps jusqu’à devenir une menace réelle, puis ils se retirent et ne font plus parler d’eux pendant des mois, parfois des années. Quand on les a presque oubliés, ils relancent leurs attaques. C’est ce qui se passe ici. En trois mois, nous avons subi trois assauts à différents endroits de la capitale.
- Et les autres villes ?
- Principalement agricoles ou consacrées aux recherches philosophiques. L’activité économique de la planète est concentrée ici. Les échanges commerciaux transitent presque à cent pour cent par cette ville.
- Voilà ce qu’on appelle mettre tous ses œufs dans le même panier ! Ce n’est pas très futé.
- Ces gens sont chez eux. On n’a pas à leur dire ce qu’ils doivent faire. Mais nous avons pris quelques dispositions. Starfleet a envoyé une escouade d’hommes de la sécurité, qui seront sous vos ordres puisque vous êtes l’officier le plus gradé.
Riker connaissait la procédure. La Fédération détachait des gardes de la sécurité sans affectation particulière aux endroits où une présence quasi militaire était requise pendant un temps prolongé. C’était plus facile que de laisser un vaisseau en orbite durant des mois.
En général, il s’agissant de fortes têtes, d’hommes durs, souvent méprisants envers ceux qui passaient leur carrière à bord des « vaisseaux de loisirs », selon la formule de l’un d’entre eux.
- Une dernière chose, Riker, n’essayez jamais de duper les indigènes. Ils sont capables de tout connaître de votre pensée.
- Il ne me viendrait pas à l’idée de duper quelqu’un.
- Taratata, capitaine, nous le faisons tous. Dans une soirée, quand vous voyez une femme avec une robe horrible, comme si un targ klingon avait vomi dessus, que lui dites-vous ? Certainement pas que vous trouvez son accoutrement hideux. Eh bien, ici, les gens savent ce que vous pensez. Le bon côté de la chose étant qu’ils ont développé une très grande tolérance. Nécessairement... Sinon, ils se seraient entre-tués. Ils ne s’offensent donc pas pour un oui ou pour un non. En revanche, ils ne supportent pas les tergiversations. Soyez franc et direct, et ils vous respecteront pour cela.
La porte s’ouvrit, livrant passage à une jeune femme brune aux yeux brillants et malicieux.
- Salut, papa.
- Bonjour, Wendy. Laisse-moi te présenter le lieutenant Riker.
- Enchantée. Comme c’est intéressant, nous avons les mêmes initiales W.R. Quand nous nous marierons, un monogramme identique ornera nos serviettes de toilette.
Riker, surpris, se tourna vers Roper qui haussa les épaules.
- Wendy est ici depuis trois ans. Elle a pris l’habitude de parler très franchement, même avec ceux qui ne lisent pas ses pensées.
- Oui, et, si vous en étiez capable, vous verriez que je plaisantais. Mais vous êtes mignon et j’aime bien vos yeux, ils ont l’air d’avoir vu... beaucoup de choses.
Riker commençait à trouver cette affectation rafraîchissante. Une planète où les gens disaient ce qu’ils pensaient devait être une expérience enrichissante.
- Wendy, pourquoi es-tu venue nous voir ?
- Je voulais ton avis sur ce que je dois porter au mariage Xerx.
- Quelle importance ? Encore une de ces obligations sociales où la Fédération se doit d’envoyer un représentant. Chandra Xerx est la fille aînée de Gart Xerx. Elle appartient à la Troisième Maison de Bétazed -il s’agit de la troisième plus ancienne famille fondatrice de Bétazed. Les maisons sont les vingt « dynasties » de la planète. Moi, je déteste les mariages bétazoïdes et celui-là vient à un moment très mal choisi. Quand vais-je donc voir Harras pour mettre au point cette réception pour les Rigéliens ?
- Roper, si ça vous arrange, je peux aller au mariage à votre place.
- Vous ?
Wendy regarda Will de façon encore plus impudente qu’auparavant. L’officier ne comprit pas trop la raison de son large sourire.
- Oh oui, ce serait génial.
- Très bien. Si vous n’y voyez pas d’inconvénient... Je serais libre de m’occuper de mes affaires.
- Je ne vois pas où pourrait être le problème. Je suis content de me rendre utile quand je peux.
- Alors, c’est d’accord, dit Wendy joyeusement.
- Je dois admettre que, pour la Fédération, votre prestance sera nettement plus flatteuse que la mienne.
Riker sourit poliment, sans vraiment comprendre le sens des paroles du diplomate.
Il n’allait pas tarder à le découvrir.

CHAPITRE XIII

La chapelle était un petit bâtiment isolé en forme de trapèze.
L’air était vif, et il faisait assez frais. En grand uniforme, Riker était allé chercher Wendy chez elle. Il remarqua qu’elle s’était décidée à mettre une robe courte et apprécia ce qu’elle laissait voir. De plus, elle. mettait également en valeur son très joli cou.
Elle lui sourit.
- Vous êtes très chic, lieutenant.
- Pour un premier contact, je tenais à faire bonne impression. S’il vous plaît, appelez-moi Will.
- D’accord. La chapelle est à deux pas, et la nuit est douce. Ça vous dirait de marcher ?
- Absolument.
Elle lui prit le bras et ils descendirent la rue en parlant gaiement. Riker apprit que Wendy était sociologue, qu’elle avait perdu sa mère quelques années auparavant et qu’elle adorait la musique new age.
Will prit l’air offensé.
- Il faudra que je vous fasse écouter de la vraie musique un de ces jours. Du swing, de l’époque des grands orchestres. C’est autre chose que ces nouvelles tendances, qui consistent à faire du bruit.
Il ne put décrire plus en détail ses préférences musicales, car ils étaient arrivés à la chapelle.
Des groupes de Bétazoïdes se saluaient. Le jeune Terrien n’avait pas encore vu un rassemblement aussi important d’autochtones. Il eut l’immédiate impression que quelque chose clochait. Puis il comprit.
Quasiment personne ne parlait.
Les gens hochaient la tête, se souriaient et prenaient l’air attentif de quelqu’un qui écoute, mais on n’entendait aucun mot, juste une exclamation ou un rire ici ou là.
- Ils communiquent par télépathie n’est-ce pas ?
- Tout à fait.
- Eh bien, ça ne va pas être drôle avec tous ces gens qui se penseront des choses que nous ne pourrons pas entendre.
- Oh, vous n’avez pas à vous inquiéter, dit Wendy en riant. Les mariages se passent toujours de manière « sonore », par considération pour les ressortissants des autres mondes qui pourraient y assister.
- Je me sens soulagé. Mais est-ce que je pourrai communiquer avec eux ? Je veux dire mentalement... Je n’ai jamais rencontré de Bétazoïde, je ne sais pas comment cela se passe.
- Non, vous ne pourrez pas. Oh, bien sûr, eux capteront assez facilement ce qui vous passe par la tête. Si vous voulez envoyer et recevoir des messages, c’est toute une technique à apprendre. Elle requiert une certaine discipline. Il faut savoir faire le vide, sauf si on a affaire à un télépathe très puissant.
Riker ouvrit de grands yeux.
- Vous voulez dire qu’ils n’ont pas tous les mêmes capacités ?
- Bien sûr que non. Est-ce que les humains ont tous la même intelligence, les mêmes aptitudes physiques, la même éloquence ? Non. Eh bien, c’est pareil avec les Bétazoïdes. La plupart peuvent lire les pensées sans trop de difficulté, mais seul un petit nombre sont assez puissants, assez... formidables pour... (elle chercha en vain le mot juste). C’est à eux qu’il faut faire attention, ce sont les plus difficiles.
- Les plus difficiles ?
- Oui, pour savoir comment se comporter. Ils affichent un air désinvolte, mais il est presque impossible de garder en soi un espace qui soit... disons... intime.
- Je me tiendrai sur mes gardes.
La chapelle était une large pièce où il faisait frais. Tous les invités semblaient en grande conversation.
Riker considéra les alentours avec attention. Le décor était austère; à certains endroits, les murs portaient des inscriptions en bétazoïde. Sur les côtés, des sortes de portemanteaux étaient installés. Par terre étaient posées une série de petites boîtes, creuses, comme Riker put en avoir la confirmation en donnant un coup de pied dans l’une d’elles.
Des portemanteaux et des boîtes vides... Certainement pour y ranger son imper et ses affaires les jours de mauvais temps.
Deux portes sculptées se trouvaient à une extrémité de la pièce. Les mariés entreraient certainement par là lorsque tout le monde serait prêt.
Plusieurs Bétazoïdes remarquèrent la présence de Riker. Ils se tournèrent vers lui en souriant et en faisant des petites signes de tête comme pour lui dire : Nous avons conscience de votre présence. Bienvenu chez nous !
Riker avait un jour séjourné dans un monde où les gens, ne pouvant ni parler ni entendre, communiquaient par le langage des signes. Là-bas, il avait assisté à une soirée où des claquements de mains étaient les seuls bruits.
Ici, l’atmosphère n’était pas aussi étrange, mais assez déconcertante quand même.
- C’est difficile pour vous, cette communication silencieuse, pas vrai ? Vous êtes de la Terre.
Riker se tourna. Un Bétazoïde à l’allure avenante lui souriait.
Évidemment, il connaissait déjà la réponse à sa question, mais faisait à Riker la grâce de pouvoir répondre lui-même.
- On doit s’habituer ! Je me présente, lieutenant William Riker.
- Gart Xerx, je suis votre hôte.
- Félicitations, monsieur Xerx.
- Oh, appelez-moi Gart. Bonjour Wendy, je suis content de vous revoir.
- Moi aussi. Je me réjouis pour Chandra et vous.
- Merci, Wendy. Tout devrait être prêt dans quelques instants. Chandra est assez nerveuse, elle tient à ce que son apparence soit parfaite.
- Je sais ce que c’est. La mariée veut être sûre que sa robe est impeccable.
Gart Xerx sourit poliment à Riker.
- Eh bien... C’est peut-être le cas dans votre culture. Ici, le problème ne pose pas de la même façon.
- Alors, vous avez de la chance.
- Apparemment, vous n’êtes pas au courant du déroulement d’un mariage bétazoïde.
Ce n’était pas une question.
Riker s’apprêta à demander de quoi il s’agissait lorsque les portes s’ouvrirent très doucement. Will, intéressé, put jeter un coup d’oeil à la pièce qui se trouvait de l’autre côté.
Elle était remplie jusqu’au plafond de fleurs tropicales, une vraie petite jungle, cultivée spécialement à l’occasion du mariage. Riker sentit une bouffée d’air humide, tout avait été fait pour que les plantes soient préservées.
Riker se retourna vers Gart pour le complimenter. Il découvrit, abasourdi, que Xerx avait enlevé sa chemise et qu’il défaisait la ceinture de son pantaion.
- Excusez-moi... mais que faites-vous ?
Se tournant vers Wendy, Riker vit qu’elle avait quitté sa robe. Il pouvait désormais voir.., tout ce qu’il y avait à voir.
Ses deux compagnons, à présent totalement dévêtus, le regardaient avec innocence.
- Eh bien, Will, qu’est-ce que vous attendez ? De la musique ?
La jeune femme rit doucement et s’en alla vers les portemanteaux, son joli petit fessier se balançant joyeusement. A sa grande consternation, Riker vit que tous les invités se déshabillaient et accrochaient leurs vêtements aux dispositifs prévus à cet effet.
Gart, complètement nu, portait ses habits sur le bras. Il se tourna vers Riker avec sympathie.
- Je suis désolé, lieutenant, ils auraient dû vous informer. Roper a dû penser que vous ne voudriez pas venir.
Riker ne réussit qu’à balbutier :
- C’est... c’est toujours comme ça ?
- Oui, répondit Gart calmement. Lors d’un mariage bétazoïde, les futurs époux et tous les invités sont nus.
- Pour quelle raison ?
- Pour montrer que, physiquement comme spirituellement, nous n’avons rien à cacher. C’est aussi une façon de communier dans un total esprit d’harmonie et d’unité.
Le jeune officier avait l’impression d’être vidé de son sang. Starfleet préconisait de s’adapter aux coutumes du monde visité tant qu’il n’y avait pas violation de la Prime Directive. Rien n’était précisé sur le fait de se mettre nu devant une centaine d’étrangers. Malgré cela...
Gart essayait de contenir son amusement.
- Je vous assure, lieutenant, que vous garderez toute notre considération, même si vous ne vous déshabillez pas. Nous pensons qu’il ne faut pas demander aux gens plus que ce qu’ils peuvent donner. Nous sommes ici pour faire la fête, non pour embarrasser les convives. Donc, assistez au mariage de la façon la plus confortable pour vous.
- Je ne voudrais pas insulter quelqu’un...
- Je peux vous assurer que personne ne sera offensé. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, je dois m’occuper de mes invités.
Riker se retrouva seul, debout et habillé, au milieu des Bétazoïdes affairés à se préparer. Wendy revint vers lui, lui lançant un regard réprobateur.
- Eh bien, Will, avez-vous un problème ? Attendez, je vais vous aider.
Elle approchait les mains des boutons de son uniforme lorsqu’il lui saisit les poignets, un sourire tendu aux lèvres.
- Vous auriez pu me le dire avant !
- Quoi ? Et rater le magnifique spectacle de votre réaction ?
- Vous l’avez vue, et alors ?
- Je pense qu’un bataillon entier de Klingons vous ferait moins peur qu’un groupe de gens nus.
- Avec le bataillon, je saurais à quoi m’attendre.
- Allons, Will, vous n’avez pas à avoir honte de votre apparence. (Elle reprit, après une courte pause : ) N’est-ce pas ?
- Non, répondit Riker d’une voix un peu trop forte.
- Alors...
- Eh bien, pour être honnête... Je n’ai jamais eu à jouer mon rôle de représentant de Starfleet sans uniforme.
- Ne vous occupez pas de votre mission ! Ne pensez qu’à vous joindre à la célébration. Venez, même si vous ne voulez pas vous déshabiller.
- D’accord. Et merci de votre compréhension.
Il entra avec elle dans la chapelle où l’on sentait partout l’odeur des fleurs. Le passage de la ville à la jungle était plutôt abrupt.
Ils s’installèrent. Devant, derrière, à droite et à gauche d’eux, tous les gens étaient nus.
Personne n’avait l’air tendu ou embarrassé, même les individus qui, d’après l’idéal de beauté humain, auraient gagné à être habillés.
Will avait l’impression que tous le regardaient. Il savait pertinemment que ce n’était pas le cas, mais il ne pouvait rien contre la sensation.
- Excusez-moi, je reviens tout de suite.
Il partit avant que Wendy ait le temps de lui demander où il allait.
Abandonnée et ignorant où avait disparu son chevalier servant, elle sourit et fit des signes amicaux aux autres.
La voix de Will finit par résonner derrière elle.
- Merci d’avoir gardé ma place.. Elle leva la tête et lui fit une petite grimace.
- Ah, vous vous êtes enfin décidé à faire comme tout le monde.
Le jeune officier s’assit à côté d’elle, ne sachant pas trop où mettre ses jambes nues. Il les étendit, les mains sur les cuisses. Pour la première fois, il remarqua que les sièges étaient garnis de bons coussins, fort appréciables, vu les circonstances. Du métal lui aurait fait froid aux fesses...
Wendy se pencha pour lui parler doucement à l’oreille.
- Vous avez bien fait, et j’avais raison, il n’y a rien dont vous puissiez avoir honte.
Il apprécia le ton de sa voix et y devina une part de promesse.
- Merci, vous êtes très aimable.
- Je ne comprends pas pourquoi vous étiez si nerveux. Que redoutiez-vous ? Que les femmes vous montrent du doigt et s’esclaffent ?
- Je ne sais pas, je n’ai pas l’habitude, c’est tout. Je craignais que les gens disent des choses qui m’embarrassent.
- Allons, ne soyez donc pas stupide. Il n’y a rien en vous de ridicule.
A cet instant, Gart Xerx descendit la travée centrale, accompagnant une vieille femme bétazoïde, sans doute sa mère, ou peut-être une tante. Elle s’arrêta à hauteur de Riker, fronçant les sourcils.
- Pourquoi les humains sont-ils si poilus ?
Xerx, pris au dépourvu, ouvrit des yeux comme des soucoupes. Wendy mit une main devant la bouche pour cacher son sourire. Riker, imperturbable, répondit simplement.
- Une question de confort...
Wendy réussit à contenir son rire, mais Xerx sourit franchement. La vieille dame lança un regard dubitatif au Terrien avant de repartir.
- Une question de confort ? répéta Wendy.
- Il fallait bien que je dise quelque chose
- Et vous aviez peur de ne pas pouvoir conserver votre dignité en étant nu ! Vous vous en êtes sorti d’une façon remarquable.
- Merci.
Wendy sembla le jauger pendant un instant, puis tâta timidement les poils qu’il avait sur la poitrine... Le début de la cérémonie fut annoncé à grands coups de gong.
Le cortège nuptial entra par l’avant de la chapelle. Comme prévu, tous ceux qui le composaient étaient nus. Le marié fut suivi par sa mère qui, à la surprise de Riker, le tirait par le bras, essayant de l’empêcher d’avancer vers le centre de la salle. Derrière, un homme, vraisemblablement le père, tendit une main, enjoignant au marié de s’arrêter. Celui-ci le poussa sur le côté mais, comme Riker le remarqua, sans violence et en s’assurant que le vieil homme ne tombe pas.
- C’est symbolique, n’est-ce pas ?
Wendy confirma d’un signe de tête.
Le marié s’immobilisa devant un personnage, sans doute un religieux qui attendait, un long rouleau de parchemin à la main. Alors les parents de la mariée firent leur entrée. La mère sanglotait bruyamment sur l’épaule de Gart Xerx, poussant le symbolisme un peu trop loin au goût de Riker.
Finalement, la mariée s’avança.
Riker cligna des yeux à la façon des gens qui n’arrivent pas à croire ce qu’ils voient.
Elle était fabuleuse.
Ses yeux étaient les plus éblouissants que Riker ait jamais vus, son menton pointait avec un petit air aristocratique et ses longs cheveux bruns ondulaient autour de son visage et de son cou. Quant à son corps, comme on eût dit dans les vieux romans policiers, elle avait un châssis à se damner.
La pensée de ce qu’il pourrait faire avec ce corps l’envahit. Il dut se raisonner : elle était déjà prise, c’était la mariée, sur le point de convoler, et...
La superbe beauté s’écarta et fit un signe à une autre jeune femme, assise au premier rang.
- Je te prie de te rendre sur le lieu du mariage.
Elle parlait d’une voix douce et musicale, avec un accent exotique que Riker ne connaissait pas. Comme un mélange de plusieurs intonations d’Europe centrale.
La jeune femme ainsi appelée se leva. Ses cheveux blonds étaient attachés par un bandeau blanc. Prenant la main de son amie, qui s’était approchée d’elle, elle alla se placer à côté du marié. Tous deux se tournèrent vers le maître de cérémonie...
A ce moment, Riker comprit que la jolie brune était une sorte de demoiselle d’honneur.
Des pensées sans retenue se bousculèrent à nouveau son esprit. Il voulait voir cette femme, tout connaître d’elle, la conquérir... Elle lui tournait le dos et il la dévorait littéralement du regard. La forme de ses hanches était somptueuse, la courbure de ses reins d’une élégance unique, et la façon dont ses omoplates se révélaient sous sa peau brillante...
Elle lui tournait le dos mais il put bientôt voir son sourire...
Car elle s’était retournée.
Et elle le regardait.
Droit dans les yeux.
Souriante.
Oh mon Dieu, elle sait ce que je pense, elle sait ce que j’ai...
Wendy le regarda et vit que son visage était devenu écarlate.
- Will... ça va !
- Oui, oui, ça va, répondit-il d’une voix rauque.
- Vous êtes sûr ? Vous êtes tout en sueur.
- Oui, il fait chaud ici. Vous n’avez pas remarqué qu’il fait très chaud ?
Elle continua à lui sourire pendant encore un petit moment qui, pour Riker, sembla durer une éternité. Ses seins (mon Dieu, ses seins) frémirent, conséquence d’un rire silencieux, et elle finit, heureusement, par se détourner pour suivre la cérémonie.
Riker n’entendit rien de ce qui se passa ensuite. Des préoccupations nouvelles monopolisaient ses pensées.
Il lui fallait trouver comment mener à bien ses projets.

* * * * *

Une réception avait été organisée dans le jardin derrière la chapelle, où brillait la lumière des projecteurs.
Riker ne fit pas attention à ce qu’il avala pendant la soirée... Peut-être le paierait-il plus tard en étant malade, mais pour le moment son esprit était ailleurs.
Les invités étaient maintenant rhabillés. Porter à nouveau son uniforme était pour Riker une bénédiction qui lui permettait de mettre son esprit sur « pilotage automatique » et de converser agréablement avec tous ceux qui s’adressaient à lui.
Il se demanda s’ils savaient qu’il était à demi présent.
Sans relâche, il cherchait la demoiselle d’honneur, qui n’avait pas encore réapparu. De même que les mariés.
Cela devait faire partie du rituel.
Will était incapable de la chasser de son esprit. Il avait connu beaucoup de femmes dans sa vie, mais, quand il l’avait vue, il s’était produit quelque chose qu’il n’arrivait pas à expliquer. Comme s’il l’avait déjà rencontrée...
Pourtant, il était sûr de ne l’avoir jamais croisée. Mais quelque chose en elle le...
Une salve d’applaudissements lui fit reprendre contact avec la réalité. Sa belle inconnue était là. Elle venait de sortir de la chapelle avec les mariés, entourés d’amis qui les félicitaient, riaient et gesticulaient.
Le lieutenant espérait qu’elle se tournerait vers lui. Mais l’occasion d’attirer son attention ne se présenta pas; on aurait dit qu’elle regardait partout, sauf dans sa direction. Riker ne savait pas trop si elle le faisait exprès. En tout cas, c’était diablement frustrant.
Il sentit quelqu’un lui taper sur l’épaule : Wendy le fixait avec ses grands yeux de biche.
- Will, vous passez du temps avec tout le monde sauf moi, alors que vous êtes censé être mon chevalier servant.
- Aucun problème. Venez, je ne m’occuperai plus que de vous, désormais.
Riker passa son bras autour de l’épaule de la jeune femme et resta près d’elle le reste de la soirée. Elle était un peu un bouclier lui rappelant que la Galaxie regorgeait de femmes.
Car il avait presque peur de la façon dont cette Bétazoïde avait colonisé son imaginaire.
C’était fou, Riker ne la connaissait pas du tout. Toute nue, elle était fabuleuse, plus qu’extraordinaire, mais cette splendeur n’expliquait pas le sentiment d’urgence qu’il éprouvait chaque fois qu’il la voyait.
- Vous croyez au coup de foudre ? demanda-t-il à Wendy.
- Pas vraiment. Je pense qu’on peut être attiré par quelqu’un dès le premier regard. Cela arrive souvent. De là à ressentir un amour véritable... Non. On peut aussi tomber amoureux plus tard, mais ce n’est plus un coup de foudre. C’est seulement... disons.., la conséquence d’une attirance fortuite.
Il se sentit soulagé par cette irruption de la réalité dans un monde fantasmagorique.
- Vous avez tout à fait raison, je vois ça de la même façon. On découvre quelque chose, on l’étudie, on tire des conclusions puis on passe à la phase active. Personne ne plonge dans l’inconnu.
- Will... euh... Est-ce une façon de me faire savoir que vous me trouvez attirante ? Enfin, je veux dire... qu’essayez-vous d’exprimer ? Que vous pourriez avoir le coup de foudre pour moi ?
- Bien sûr que non. Je pensais qu’on était d’accord là-dessus. On vient de dire que ce phénomène n’existe pas. Ne vous rappelez-vous pas ?
- Oui, je m’en souviens.
Toutes les jeunes femmes s’étaient regroupées, y compris la demoiselle d’honneur. Riker observa la scène avec curiosité.
- Vous connaissez la vieille coutume terrienne ? Lorsque la mariée lance son bouquet ?
- Oui.
- Eh bien, ils font quelque chose de similaire ici. Mais ce n’est pas un bouquet. La mariée porte dans les cheveux un bandeau blanc qu’elle défait.
Chandra tournait le dos à ses compagnes; après un instant d’hésitation, elle lança son bandeau pardessus son épaule droite. Des dizaines de bras se tendirent. La demoiselle d’honneur attrapa l’objet au vol sous un tonnerre d’applaudissements.
- Oh super ! Deanna l’a eu ! Deanna et Chandra sont amies depuis des années.
- Deanna ?
- Deanna Troi. La demoiselle d’honneur...
- Ah vraiment ?
Riker fit un effort énorme pour garder l’air indifférent.
Si énorme que Wendy le regarda avec suspicion.
- Oui. Étonnant que vous ne vous en souveniez pas.
- Oh, vous savez, avec tous ces corps nus, on finit par confondre. Et récupérer ce bandeau signifie quoi ? Qu’elle sera la prochaine à se marier ?
- Non. Ça veut dire que le grand amour de sa vie est présent dans cette salle.
- Oh ! Comme c’est romantique...
Toute ses pensées étaient tournées vers la jeune femme dont il savait désormais le nom.
Mais Deanna Troi ne lui accorda plus un regard de la soirée.

CHAPITRE XIV

- Vous auriez pu me le dire, ambassadeur ! Mark Roper leva les yeux vers le lieutenant Riker en souriant.
- Bonjour, capitaine.
Will Riker avait autant mal à l’estomac qu’à la tête.
- Ne m’appelez pas comme ça ! Pourquoi ne m’avez-vous pas prévenu qu’on ne porte pas de vêtements lors des mariages bétazoides ?
Roper lança un regard légèrement méprisant à Riker.
- Capitaine, dans Starfleet, vos instructeurs vous apprennent à vous adapter à toutes les situation et à gérer l’inattendu. Je n’ai pas pensé un seul moment que vous ne maîtriseriez pas la situation.
- A l’Académie, mes professeurs n’ont pas traité de la nudité.
- Dans ce cas, vous devriez leur suggérer d’ajouter ce sujet au programme.
- Je n’y manquerai pas, mentit Riker.
- Wendy a été une excellente cavalière, je suppose ? Vous avez fait l’amour avec elle ?
Riker resta bouche bée devant l’expression joyeuse de Roper.
- Quelle planète de fous est-ce donc ? Les gens font la fête tout nus, et les pères s’informent de l’activité sexuelle de leurs filles dès potron-minet...
- Vous préfériez que j’attende l’après-midi ?
- Monsieur Roper, je pense que cela ne vous regarde pas.
- Ah Riker, Riker, vous ne comprenez pas ! Je le saurai de toute façon, car ma fille et moi avons une relation très franche depuis que nous sommes ici. L’honnêteté en toute chose. Et si vous et ma fille vous êtes donné du plaisir, eh bien, j’en retirerais une grande satisfaction.
- Roper, je ne me suis jamais considéré comme quelqu’un de prude, mais, au vu de ce qui se passe ici, je me sens positivement archaïque.
- Vous verrez, on s’habitue à cette liberté après un moment. Il faut juste un petit temps d’adaptation.
- Très bien, alors, pour votre information, sachez que je n’ai pas fait l’amour avec votre fille. Il était tard, nous étions fatigués... et je ne pensais qu'à Deanna Troi.
Il garda pour lui cette dernière précision.
- Grand bien vous fasse. Ma fille est une jeune femme responsable, qui sait ce qu’elle fait, et avec qui. Chandra Xerx était une bien jolie mariée, non ?
- Oui, tout à fait. (C’était l’occasion parfaite pour aborder le sujet qui lui tenait à cœur : ) Et sa demoiselle d’honneur aussi... Elle s’appelle, je crois, Donna ? Dena ?
- Deanna ? Deanna Troi ?
- Oui, c’est ça, dit Riker, adoptant son air le plus innocent, c’est le nom que j’ai entendu. Deanna Troi.
- Jolie fille. Vraiment très jolie. Qu’est-ce qu’elle devient ?
L’ambassadeur regarda les nuages avant de se tourner vers Riker.
- Ah oui ! Elle est étudiante en psychologie, une des meilleures de sa classe... J’aurais dû m’en souvenir : Lwaxana n’arrête pas de vanter les mérites de sa fille. Une sacrée bonne femme, celle-là. Vous connaissez le vieil adage : pour savoir à quoi ressemblera une fille dans vingt ou trente ans... il suffit de regarder sa mère.
- Oui.
- Eh bien, c’est tout à fait ça.
- Pourquoi ? Elle est si moche que ça ?
- Lwaxana ? Absolument pas. C’est quelqu’un qui ne vous laisse pas indifférent, elle est très attirante et elle sait comment se servir de son apparence. Mais elle peut aussi être... excessive.
- Excessive en quel sens ? Attendez, Wendy m’a parlé de certains Bétazoïdes qui possédaient d’extraordinaires pouvoirs télépathiques et dont je devais me méfier.
- Elle aurait pu tout aussi bien citer le nom de Lwaxana. Formidable serait la description qui lui convient tout à fait. Si cela vous intéresse, Wendy m’a raconté -et elle se tient au courant des potins -que les prétendants de Deanna n’étaient pas gâtés. Sa mère les décourage littéralement. Pauvre petite puce, elle n’a pas la vie facile.
- Quel dommage.
Le ton de sa voix trahit Will; Roper lui lança un regard oblique.
- Elle vous plaît, n’est-ce pas ?
- Mark, je ne la connais même pas.
- Vous éludez la question.
- Pas du tout. J’ignore si je m’intéresse à quelqu’un avec qui je n’ai pas échangé dix mots.
- Vous savez, quand j’étais jeune et plein de vigueur, comme vous, j’avais besoin de me défouler... Si vous voyez ce que je veux dire. Ma relation la plus mémorable, sans compter mon épouse, je l’ai vécue avec une jeune femme avec qui j'avais échangé cinq mots.
- Je n’ai pas un tel besoin de me défouler, répondit Riker fermement. Maintenant, si vous voulez m’excuser, j’ai rendez-vous avec le chef de l’escouade de la sécurité.
- Le sergent Tang ? Ce gars connaît bien son travail, vous le saluerez pour moi. J’espère que je ne vous ai pas choqué avec mes remarques sur la jeune Deanna Troi.
- Pas du tout. J’ai bien d’autres choses à penser pour le moment.
- Bien sûr. Vous savez où est l’université ?
- Non, mais ça ne doit pas être difficile à trouver. (Riker réalisa qu’il s’était fait piéger. ) Si y aller m’intéressait, ce qui n’est pas le cas.
- Certainement, capitaine. Je suis bien content de vous l’entendre dire.

CHAPITRE XV

Traversant le campus, Deanna pensait à la discussion animée qu’elle venait d’avoir en cours de psychologie et elle ne fit pas attention au jeune officier de Starfleet qui passa si nonchalamment près d’elle.
- Je vous reconnais.
La jeune femme revint sur ses pas... La voix ne lui disait rien mais les « vibrations » de cette personne lui étaient diablement familières. Elle sourit intérieurement.
Il fallait s’y attendre.
Elle se retourna.
Le Terrien avança vers elle, pensif comme s’il cherchait à se rappeler l’endroit où il l’avait rencontrée.
- Le mariage, hier ! Vous étiez au mariage, n’est-ce pas ?
Elle acquiesça, prenant un air des plus lointains.
- Lieutenant William T. Riker, à votre service. Elle regarda la main tendue pendant un instant, puis saisit précautionneusement le bout de ses doigts comme si elle manipulait un spécimen rare.
- Que signifie le T ?
- Terrible, ajouta-t-il, grimaçant pour lui faire comprendre qu’il plaisantait.
Elle ne sembla pas y accorder une importance particulière.
- Je suis nouveau ici... sur cette planète, enfin je veux dire... J’essaye de lier connaissance avec toutes les personnes que je peux.
Deanna était habillée d’une tunique à manches longues et d’une longue jupe que le vent faisait voler. Elle tenait son ordinateur portable, l’équipement standard de tous les étudiants, même en psychologie, devant sa poitrine, un peu comme un bouclier.
Pour la protéger de quoi ?
- Je vois. Vous vous promenez, vous présentant aux gens un par un. Cela risque de prendre du temps.
- Ce sera encore plus long si les « gens » ne me disent pas leur nom.
Elle inclina la tête.
- Je n’ai pas à m’en inquiéter. Vous savez déjà comment je m’appelle.
- Il est difficile d’être à l’aise avec des personnes qui lisent en moi comme dans un livre ouvert
- Je n’ai pas lu en vous. J’ai émis une hypothèse et vous l’avez confirmée.
- Oh, je... pensais juste que...
- Trop penser peut parfois être embarrassant, lieutenant, comme vous avez sûrement dû en faire l’expérience.
Deanna se retourna. Il la regardait s’en aller quand une pensée explosa dans son cerveau : N’abandonne pas !
Cette suggestion était-elle sortie de son esprit, ou y avait-il une chance -même infime -qu’elle vienne d’elle ?
La probabilité était mince, virtuellement inexistante, mais il ne pouvait la négliger.
Riker se décida en un instant et lui emboîta le pas. Elle marchait à bonne allure, mais il la rejoignit sans peine.
- Vous avez fait beaucoup de géologie, n’est-ce pas ?
Prise de court, elle le regarda.
- Vous avez fait beaucoup de travail sur le terrain...
- Oui, quand j’étais adolescente.
- Pourquoi avez-vous abandonné ?
- Parce que mes talents sont ailleurs. Comment avez vous fait pour deviner ?
- A la façon dont vous marchez, d’un pas très précis et très mesuré. Une amie à moi a fait son métier de la géologie. Elle marchait exactement comme vous, consciente de la longueur de chacun de ses pas. Ainsi, même sans instruments, elle pouvait toujours calculer les distances.
- Excellent, lieutenant, je suis impressionnée.
- Et moi donc ! Être arrivé à vous étonner n’est pas un mince exploit.
Le jeune homme tendit à nouveau sa main
- Lieutenant William T. Riker. Et vous ?
- Vous allez me jouer ce coup-là combien de fois ?
- Cela dépend de vous.
Cette fois, elle plaça l’ordinateur sous son bras gauche, prit sa main et la serra fortement.
- Deanna Troi. La réponse est non.
Will adorait le son de sa voix et il aurait bien voulu qu’elle lui fasse des discours sans fin.
- La réponse à quoi ?
Elle croisa les bras, brandissant à nouveau son « bouclier ».
- La réponse à toutes les questions que vous aurez envie de me poser. Voyez-vous, lieutenant.., je ne voudrais pas être impolie, mais je n’ai aucune intention de vous mener en bateau. Nous savons tous les deux que vous m’avez vue au mariage hier et je n’ignore rien de ce qui s’est passé dans votre tête.
Riker approcha et prit son air le plus persuasif.
- Alors, nous ne sommes pas sur un plan d’égalité, car je ne sais pas ce qui se passait dans la vôtre.
- Je vais vous le dire. Je suis flattée de l’attention que vous me portez, lieutenant. J’irai même jusqu’à dire que j’aime l’idée que me voir nue éveille chez vous des... sensations aussi intenses. Mais votre réaction indique que vous êtes obsédé par les apparences.
- Pas uniquement, répondit Will, sur la défensive.
- Non, mais c’est un élément essentiel de votre vie.
Il s’approcha un peu plus pour voir si cela lui faisait un quelconque effet. Deanna ne recula pas. Voulait-elle le sentir près d’elle ou s’en fichait-elle complètement ?
- Ça ne m’empêche pas de m’intéresser à votre personnalité.
- Peut-être, mais c’est l’ordre de vos priorités qui me gêne. J’ai également des difficultés avec la nature transitoire de votre personnalité.
- La nature transitoire...
- Je ne voudrais pas vous perturber avec mes déclarations, lieutenant.
- Ne vous faites pas de soucis. Je suis assez équilibré, et je ne perds pas facilement les pédales.
- Je sens que vous aimez les brèves rencontres. Vous appréciez la dimension physique des relations sans vous impliquer sur le plan affectif. Ce sera d’autant plus vrai que vous resterez peu sur Bétazed. Quoi de plus logique que vivre des passades puisque vous partirez bientôt vers d’autres horizons ? Je me trompe ?
Will pinça les lèvres.
- Je suppose que vous pensez avoir fait le tour du spécimen.
- Suffisamment pour ce qu’il m’intéresse. Bonsoir, lieutenant.
Deanna tourna les talons. Cette fois, Riker n’eut aucune indication sur ce qu’il devait faire.
Si toutefois il fallait faire quelque chose. Aucune indication non plus sur ce qu’elle pensait ou voulait. Le jeune homme n’avait pas avancé d’un pouce sur le chemin de la conquête...

* * * * *

Je suis là.
Deanna adressa un petit signe de tête à M. Homn, le majordome de la famille, qui la laissa entrer dans la demeure.
Dans sa tête, la voix de sa mère répondit : Je suis en haut, mon petit poussin.
Deanna leva les yeux en direction de la chambre du premier étage.
Ça ne va pas, mère ?
En général, Lwaxana s’affairait toujours, s’occupant de mille choses, s’entretenant avec un diplomate étranger...
Elle n’avait pas l’habitude de faire retraite à cette heure de la journée. Que se passait-il ?
Deanna monta les marches. Lwaxana Troi était au lit. Semblant complètement vidée, elle se moucha bruyamment.
- Oh, mère, qu’est-ce qu’il y a ?
Lwaxana répondit par la pensée à la question de sa fille :
Ça m’est tombé dessus. Je me sentais bien et, l’instant d’après, j’ai cru que ma tête allait exploser. Prends toujours soin de ta santé, petit poussin, car on ne l’apprécie pas avant de l’avoir perdue.
Puis-je faire quelque chose, mère ?
Oui, remplace-moi. L'ambassade de la Fédération organise une réception pour le délégué rigélien ce soir. La Fille de la Cinquième Maison se doit d’y assister. Mais, dans mon état, il est hors de question que j'y aille.
Deanna s’assit sur le bord du lit, incapable de cacher son trouble. Elle parla à haute voix.
- J’aimerais mieux en être dispensée, mère. Hier, j’ai veillé tard pour le mariage de Chandra. J’ai beaucoup travaillé ces derniers temps et...
Lwaxana se dressa sur un coude.
- Qui est le lieutenant Riker ?
- Personne, mère, répondit Deanna avec un soupir gêné. Tu sais très bien que je déteste quand tu fais ça. Si j’avais voulu en parler avec toi, j’aurais pris l’initiative.
- Tu l’aurais fait tôt ou tard.
Lwaxana dut se recoucher à cause d’une crise d’éternuements. Elle recommença à communiquer avec sa fille par la pensée.
Alors, qui est-il ?
- Je te l’ai dit : personne. Juste un officier de Starfleet qui n’arrive pas à... contrôler... ses instincts. Aucun intérêt.
Il en a assez, mon petit poussin, pour que tu veuilles te dérober à tes obligations sociales.
- Très bien, mère, j'irai à cette réception, je serai charmante et magnifique, et je n’aurai aucun problème avec le lieutenant Riker. Ça t’ira comme ça ?
Lwaxana tendit une main et lui caressa la joue.
Ah, je reconnais bien là ma fille.
Génial, vraiment génial, grogna Deanna dans les profondeurs de son esprit, là où elle espérait que sa mère ne pouvait aller fouiner.

CHAPITRE XVI

L’ambassade de la Fédération, tout illuminée ce soir-là, vibrait au rythme de l’événement.
A la différence du mariage, où les Bétazoïdes étaient majoritaires et où l’ambiance faisait la part belle au silence, le protocole exigeait que les échanges soient verbaux afin de faciliter la tâche aux délégués des autres mondes.
Riker se sentit beaucoup plus à l’aise.
Il regarda un moment Roper s’occuper des invités, veiller au grain et faire tout son possible pour que l’ambassadeur rigélien se sente comme chez lui.
Jusqu’à présent, l’officier de Starfleet avait vu Roper se charger du quotidien. Il nota avec satisfaction qu’il pouvait être un fin diplomate quand les circonstances le demandaient.
Le lieutenant ne se débrouillait pas trop mal non plus, utilisant son charme indéniable pour converser avec les uns et les autres dans le style purement « haute voltige » des rapports diplomatiques.
Au cours de la soirée, son ami Mark se dirigea vers lui.
- Je crois, capitaine, que vous avez une vraie vocation pour ce métier.
- Je ne suis qu’un amateur doué, monsieur.
- Ne soyez donc pas modeste.
Riker n’entendit pas les paroles suivantes de Roper, car il venait d’apercevoir Deanna Troi. Elle regardait autour d’elle, essayant de repérer quelqu’un de sa connaissance. Un vieux conseiller la remarqua et se mit à lui parler.
Roper n’avait pas perdu une miette de la scène.
- Vous semblez ailleurs, capitaine.
- Hum ? Excusez-moi, monsieur.
- Une fois encore, votre déplorable absence d’intérêt pour Deanna Troi s’est manifestée.
- Vous savez, Mark, ce n’est pas quelqu’un de particulièrement amical.
- Vraiment ? (Roper sembla choqué.) Tout le monde la trouve très gentille et avenante. Vous êtes sûr ?
- Elle a été extrêmement distante avec moi.
- Où donc ?
- Je suis tombé sur elle, en ville, et j’ai été très poli... A vrai dire, j’étais plutôt embarrassé.
- Pourquoi ça ?
- J’ai du mal à me sentir à l’aise avec une femme qui peut lire dans mes pensées.
Le regard de Roper alla de Deanna Troi à William Riker.
- Qui ? Deanna ? Mais elle est incapable de lire vos pensées.
- Comment ? Mais je pensais que... Comme vous m’avez expliqué que sa mère était tellement...
- Sa mère oui, mais pas Deanna. Elle est deux fois moins télépathe que sa mère. Son père était humain.
- Humain ?
Riker en perdait son latin. Alors qu’il avait du mai à converser avec une Bétazoïde, un autre homme en avait épousé une, et pas des moindres, qui plus est.
- Tout à fait, Deanna n’est pas télépathe, elle est empathe. Elle peut capter l’honnêteté, la duplicité, le désir sexuel...
Roper fit une pause, guettant l’expression de surprise de Riker, puis continua
- Elle est dotée d’une très grande sensibilité... qui lui permet de percevoir les émotions d’une façon générale.
Riker acquiesça et sourit.
- Je vois... Peut-être ferais-je bien d’aller la voir.
Il avança et tomba sur Wendy. Elle lui posa une main sur l’épaule.
- Oh, Will, j’espère que vous ne m’évitez pas. Vous me blesseriez.
Riker essayait de trouver un prétexte pour se tirer de ce guet-apens lorsque Roper intervint.
- Wendy, je voudrais te présenter à l’ambassadeur rigélien.
- Vraiment ? protesta-t-elle d’une voix hésitante. Apparemment, elle n’en était pas à son premier verre.
Le représentant de la Fédération attrapa sa fille par le bras et l’entraîna avec lui. Au passage, il fit un clin d'œil à Will, soulagé.
Celui-ci en profita pour fendre la foule et se retrouver en un instant derrière Deanna, attendant qu’elle note sa présence.
Il sut qu’elle l’avait senti arriver, mais il dut contempler son dos pendant ce qui lui sembla une éternité. Enfin, le diplomate à qui elle parlait s’éloigna.
Deanna soupira, et ses épaules s’affaissèrent légèrement.
- Pourquoi restez-vous planté la, lieutenant !
- Comment le saviez-vous ?
- Je sentais votre souffle dans mon cou.
- Non, pas ça. Je voulais dire comment saviez-vous que je resterais quelques mois seulement sur Bétazed ?
Elle se retourna, un sourire aux lèvres.
- Je pensais que vous lisiez dans mes pensées. Mais un empathe ne peut pas être si précis, n’est-ce pas ?
- Absolument.
- Alors ? J’attends une explication.
- Disons que j’ai demandé, et voilà.
- Pourquoi ?
- Par curiosité. Ça vous va, lieutenant ?
- Appelez-moi Will.
- Pour le moment, je préfère lieutenant.
- Cela veut-il dire que vous envisagez de communiquer avec moi dans le futur ?
- Pour l’heure, je souhaiterais vous voir partir sur Vulcain par la prochaine valise diplomatique.
Il fit mine d’être poignardé dans le cœur.
- Quelle cruauté, mademoiselle Troi...
- Lieutenant, que voulez-vous donc de moi ? Non..., ne répondez pas. Je sais ce que vous voulez. Comment vous faire comprendre que je ne suis pas intéressée ?
- Fréquentez-moi
- C’est trop drôle, vous suggérez que le meilleur moyen de vous décourager est... de vous encourager. Quelle étrange logique
- Je n’ai jamais dit que c’était logique, mais ça vous permettra de juger autrement que sur les apparences. Après un peu de temps passé ensemble, si vous décidez que vous n’êtes pas intéressée, alors je l’accepterai, croyez-moi... Je ne m’incruste pas quand on ne veut pas de moi.
Deanna ne put résister à la perche tendue.
- Vous devez beaucoup bouger, dans ce cas.
- Bon, si vous le prenez comme ça.
Riker s’apprêtait à abandonner quand, à sa grande surprise, il sentit une main se poser sur son bras.
- Demain, je n’ai pas le temps. Mais venez me chercher après-demain, vers midi. Nous irons piqueniquer.
- Ne vous sentez pas obligée de me faire une faveur, mademoiselle Troi. Ne vous dérangez pas pour...
- Lieutenant, ne jouez pas avec la chance.
- A douze heures, donc.
- Il y a tant d’autres femmes ici. Pourquoi moi ?
- J’aime relever les défis.
- Formidable. Dans ce cas, quand vous viendrez me chercher, vous vous entendrez bien, tous les deux.
- Tous les deux ?
- Vous et ma mère. Elle adore aussi les défis et j’ai le sentiment qu’elle va vous adorer tout particulièrement, lança Deanna sur un ton qui ne plut pas à Riker.

CHAPITRE XVII

Le sergent Roger Tang, vétéran grisonnant promu chef de la sécurité sur Bétazed, jeta un regard à Riker, puis il lui fit un salut dans les règles.
Ce geste était tombé en désuétude depuis deux cents ans, mais Tang était de la vieille garde et il regrettait peut-être la discipline des jours anciens.
Riker lui rendit approximativement la politesse.
- Repos, sergent.
Tang caressa son large menton. Un fuseur d’assaut était fixé à sa taille et pendait le long de sa jambe. Riker aurait parié qu’il le gardait pour dormir.
- Belle journée, lieutenant, alliez-vous.., excusez-moi de vous demander cela.
- Sortir ?
- Oui, monsieur. Vous vous dirigiez vers la porte. Je voulais juste savoir où vous comptiez vous rendre, on n’est jamais trop prudent.
- Si vous voulez tout savoir, sergent, j’ai un rendez-vous.
- Une fille du coin ?
- Exactement, j’ai essayé d’en emmener une du Fortuna, mais elle ne rentrait pas dans ma valise.
Tang prit un air compatissant et baissa sa voix, adoptant un ton confidentiel
- C’est fichtrement dommage. Permettez-moi de vous donner un conseil, faites très attention, ces gens peuvent vous détruire.
- Pardon ?
- Oui. Ils sont gentils, agréables et tout le temps en train de philosopher et de réfléchir. Si vous voulez mon avis, ils pensent beaucoup trop.
- Vous savez, penser est une bonne habitude.
- Pour sûr, sauf quand on ne fait que ça. Ils considèrent tout d’un point de vue intellectuel. Jamais ils ne se battent, car ils préfèrent discuter des causes du conflit. Un jour, j’ai dit à un de ces zouaves que la seule chose que les Sindaréens comprenaient était la force. Le gars m’a regardé comme si j’étais tombé du ciel.
- A vrai dire... c’est tout à fait ça.
Le rire de Tang ressembla à un aboiement.
- Exact ! Lieutenant, je voulais simplement vous dire de ne pas oublier qui vous êtes et qui ils sont. C’est super de découvrir d’autres cultures et tout ça... Mais rappelez-vous que la Galaxie est divisée en deux camps.
- Qui sont ?
- Starfleet... et les autres ! (Tang plaqua un doigt sur ses lèvres. ) Silence, j’en ai assez dit.
- Merci, sergent.
- A votre service.
Il refit un salut et s’en alla, le fuseur se balançant contre sa cuisse.

* * * * *

Riker se tenait devant la maison de Deanna Troi. Impressionné par l’architecture, il hésita avant de frapper à la porte.
Il n’entendit personne arriver, mais l’huis s’ouvrit doucement. Riker leva les yeux.
Un homme très grand, qui ne ressemblait pas aux Bétazoides ni à aucune autre race connue, d’ailleurs, le regarda d’un air impassible.
- Je suis le lieutenant Riker. Je viens chercher Deanna Troi... Car je suis bien chez les Troi ?
L’homme hocha la tête et recula, laissant le passage à Riker, qui considéra l’opulence du lieu avec curiosité.
- Où dois-je attendre ?
Le géant ferma la porte sans répondre. Will était plus que perplexe lorsqu’il entendit une voix derrière lui.
- Je vois que vous avez fait connaissance avec M. Homn.
Riker se retourna et découvrit une femme aux longs cheveux châtains. Vêtue d’une robe rose et gris qui mettait en valeur ses yeux foncés et son teint frais, elle était belle à se damner...
- Madame Homn, je présume.
- Non. Je suis la mère de Deanna.
Will prit sa main tendue et s’inclina.
- Lieutenant William Riker. Mais vous pouvez m’appelez Will ou William, à votre convenance. Comment dois-je m’adresser à vous ?
- Appelez-moi madame Troi.
- Très bien, madame Troi... Deanna et moi avons rendez-vous pour un pique-nique.
Prenant son visiteur par le bras, elle le conduisit dans la grande salle à manger.
- Oui, je sais, elle se prépare et sera là dans un instant... Ça nous laisse le temps de bavarder tranquillement...
- J’en suis enchanté.
S’asseyant sur un canapé, il s’enfonça littéralement dans les coussins. Lwaxana prit place non loin de lui sur un siège qui ressemblait à un trône.
- Maintenant.., parlez-moi de vous.
- Pourquoi ne me parlez-vous pas de moi ? demanda Will.
- Excellent, lieutenant. Au lieu de dire des généralités que je connais déjà, vous souhaitez que je prenne les devants. Ainsi, vous saurez où vous en êtes. Alors voilà : vous êtes agressif, travailleur, loyal et prudent. Assez réservé, et par conséquent mal à l’aise quand vous devez être direct. Vous êtes attiré par ma fille et nourrissez à son égard toutes sortes de fantasmes sexuels. En réalité, vous espérez que cette sortie aura un cadre suffisamment romantique pour que vous puissiez, grâce à votre charme, briser la résistance de Deanna et lui faire découvrir les joies de votre virilité. Votre position préférée, pour les rapports, est...
- Madame Troi ! coupa Riker sur un ton un peu plus sec qu’il n’aurait voulu.
- Et que signifient ces massages à l’huile parfumée au citron vert ?
Le jeune officier se leva.
- Madame Troi, je dois admettre que vous me choquez.
- Je vous choque ? Lieutenant, ce sont vos pensées.
- Peut-être, mais jusque-là la courtoisie semblait être l’apanage des Bétazoïdes. La façon dont vous me traitez ne me paraît nullement courtoise.
Elle changea soudain d’expression.
- Vous avez tout à fait raison. Où sont donc passées mes bonnes manières ? Je ne vous ai même pas offert à boire. Monsieur Homn, un drink pour notre invité.
- Ce n’est pas ce que je voulais dire. Vous parliez... comme si j’étais un ennemi.
- C’est votre façon de voir les choses, lieutenant. Mais je ne vous vois pas comme un ennemi, plutôt... comme une expérience passagère qui apprendra beaucoup à Deanna et la fera mûrir. C’est tout. Ennemi est un terme excessif. Quant à ce que j’ai dit sur votre nature et vos pensées, vous ne pouvez guère me blâmer. Car c’est vous qui m’avez demandé de le faire.
Sans y prêter attention, Riker prit le verre que lui présentait M. Homn sur un plateau d’argent étincelant.
- Vous devez comprendre, lieutenant, que ma position implique certaines responsabilités. Je suis la fille de la Cinquième Maison, détentrice du Saint Calice de Riix, et héritière des Anneaux Sacrés de Bétazed. J’ai l’habitude de dire ce que je pense et de veiller aux intérêts de ma fille. C’est une jeune femme attentive et intelligente, qui héritera un jour des responsabilités qui m’incombent à présent. Dans Starfleet, vous avez des horizons infinis. Deanna ne peut s’offrir ce luxe. Cela fait partie de sa vie, elle l’accepte, et elle en est même heureuse. Je voudrais que vous ne perdiez pas ça de vue, et que vous ne fassiez rien qui puisse contrarier son destin.
- Ce qui veut dire...
- Ce qui veut dire : rien.
- Madame Troi, j’ai saisi ce que vous m’avez dit, et je comprends votre point de vue. Avec tout le respect que je vous dois... vous n’avez pas à me donner des ordres.
- Je suis d’accord avec vous. Mais Starfleet n’est pas dans ce cas. Croyez-moi, lieutenant, si une tille de la Cinquième Maison de Bétazed se plaint auprès de vos chefs, ils se donneront la peine d’écouter. Nous sommes-nous bien compris ?
Lwaxana l’invita à boire. Riker regarda le contenu de son verre et se demanda s’il pouvait contenir du poison.
- Il n’y a rien à redouter, lieutenant.
Il leva la tête et réalisa qu’elle lisait vraiment ses pensées.
- Je ne l’ai jamais sérieusement cru.
Elle sourit. Deanna profita de ce moment de détente pour faire son entrée.
Riker sourcilla : ses beaux cheveux étaient attachés dans un chignon serré et sa silhouette disparaissait sous un ample vêtement. Elle tenait un petit panier à la main.
- Salut, Will, dit-elle joyeusement.
- Deanna, vous êtes magnifique.
- A part le fait qu’il déteste ta robe et ta coiffure.
Riker lança un regard méchant à Lwaxana; Deanna semblait un peu confuse.
- Mais, mère, c’est toi qui as suggéré ce vêtement et les cheveux relevés.
- Oh, vraiment ? Dans ce cas, je crois que le lieutenant ne partage pas mes goûts.
- Madame, qu’elle se rase la tête et s’habille avec un sac à patates ne me dérangerait pas, car elle serait toujours superbe.
La mère et la fille échangèrent un regard. Puis Lwaxana fixa Riker.
- Je vois, lieutenant...
- Merci.
Il se dirigea vers Deanna et lui indiqua la porte.
Son panier à la main, elle sourit à sa mère avant de sortir.
Lwaxana ne lui rendit pas son sourire.

* * * * *

- J’espère qu’elle n’a pas été trop dure avec vous.
Deanna et Riker étaient assis sur un grand rocher qui dominait un coin charmant de la campagne de Bétazed.
Entre eux gisaient les reliefs du pique-nique. Ils avaient mangé sans mot dire. De temps en temps, Deanna levait la tête vers Riker, fronçait les sourcils ou souriait, et il avait l’impression qu’ils conversaient sans qu’un mot soit prononcé. Plus exactement sans qu’il soit conscient de ce qui se disait.
La phrase qu’elle venait de prononcer était la plus longue de l’après-midi.
- Rien que je ne puisse maîtriser. Mais pourquoi riez-vous comme ça ?
- A cause de votre réponse. Je vous ai demandé comment vous vous étiez senti, et vous avez voulu me faire comprendre que vous contrôliez la situation.
- Et alors ?
Le jeune officier ne comprenait pas où sa compagne voulait en venir.
- Tout ne doit pas être défini en terme de contrôle et de maîtrise. Parfois, il suffit de reconnaître que quelque chose s’est produit, et qu’on en est conscient.
- Je ne pense pas que ça apporte grand-chose.
- Pourquoi pas ?
Will s’allongea dans l’herbe, la tête reposant dans ses mains croisées.
- Reconnaître qu’une situation existe n’est jamais suffisant pour moi. Il faut s’en occuper.
- Ce n’est pas vrai. Que faites vous de la Prime Directive ? Ne recommande-t-elle pas de ne pas s’impliquer ?
- Elle nous montre le meilleur moyen de gérer un certain type de situation. L’idée fondamentale consiste à savoir traiter chaque cas d’une manière adaptée. A l’occasion, il est vrai que le meilleur moyen de bien faire est de ne pas intervenir.
Elle ôta sa serviette de ses genoux et la replia soigneusement avant de la ranger dans le panier.
- Je vois. Contrôler les situations est-il très important pour vous, lieutenant ?
- Il est important de ne pas laisser les choses devenir incontrôlables. Il y a une différence.
- Laquelle ?
- Supposons qu’on se trouve dans une situation particulière, avec des paramètres spécifiques. Tout va bien tant qu’on reste dans la limite de ces paramètres. Dans ce cas, il suffit de laisser les choses évoluer d’elles-mêmes, du moins si rien ne vient briser cet équilibre. C’est très différent de vouloir tout garder sous son contrôle. Cette dernière démarche fait les mauvais commandants et trahit l’incapacité de déléguer les tâches mineures.
Elle redressa la tête.
- Vous considérez tout à la lumière de Starfleet ?
- Non, pas tout.
Ils se regardèrent pendant un long moment. Riker vit quelque chose dans les yeux de la jeune femme, quelque chose qui l’appelait...
Il s’approcha d’elle, la saisit par le bras et l’attira à lui. Elle tomba sur le sol et poussa une exclamation, sans résistance pendant un instant.
Will lui prit le visage entre ses mains et posa sa bouche sur la sienne.
Un courant électrique passa entre eux...
Puis l’officier sentit l’impact d’un genou dans le creux de son estomac. Il roula sur le côté, le souffle court, se tenant le ventre en gémissant.
Quand il se releva, Deanna était en train d’arranger sa robe, l’air impassible.
Reprenant sa respiration, Will essaya de contrôler la douleur. Deanna plongea une main dans le panier et en sortit une pâtisserie marron.
- Vous voulez du dessert ? demanda-t-elle innocemment.
- Pourquoi... pourquoi avez-vous fait ça ?
- Will, expliqua-t-elle en lui tendant le gâteau, pourquoi posez-vous des questions quand vous connaissez la réponse ? Je ne suis pas en train de vous demander pourquoi vous venez de me malmener. C’est évident, comme le sont les raisons qui m’ont fait endiguer votre élan. Je voudrais savoir si vous pensez, en ce moment, contrôler la situation ?
- Euh... pas vraiment.
La douleur commençait à passer.
- Eh bien... C’est exactement ce que ce que je ressentais il y a quelques minutes. Faire l’amour, Will, suppose que deux personnes décident de leur plein gré de s’abandonner corps et âme l’une à l’autre. Comme ce n’était nullement mon cas, j’avais besoin de récupérer rapidement ma lucidité.
- Vous... auriez pu simplement dire non.
- Je l’ai fait, dit-elle en le regardant de travers.
- Non.
- Je me souviens très bien.
- Faux ! Si vous aviez dit non, j’aurais arrêté. Je peux vous le garantir, dit-il en se redressant.
Deanna prit l’air intrigué.
- Pourtant, j’étais sûre que...
- Vous avez peut-être cru l’avoir dit. Mais vous ne l’avez pas fait, parce que vous n’en aviez pas vraiment envie. Au début, vous n’avez pas résisté. Vous étiez même drôlement encourageante. Laissezmoi vous dire quelque chose : vous êtes certaine de savoir ce qui se passe en moi, mais je suis persuadé que vous ne savez rien de ce qui se passe en vous.
- C’est ce que vous croyez ?
- Oui.
- Alors répondez-moi...
- Ouais.
- Voulez-vous du dessert ?
- C’est ça... la question ?
- Oui
- Non, merci, pas de dessert ! Entre le repas et votre genou, mon estomac a assez subi d’outrage pour la journée.
Deanna continua à garder les yeux rivés sur Riker et à le surveiller d’un air soupçonneux. Sans doute n’était-elle pas certaine de savoir quel effet il produisait sur elle.
- Vous avez connu beaucoup de Terriens ?
- Quelques-uns, principalement des amis de mon père.
- Et vous vous êtes fait une opinion ?
- Pas spécialement. Ce sont des gens comme tout le monde. Généraliser apporte rarement des enseignements valables. Je préfère les études au cas par cas.
- Un vrai discours d’étudiante en psychologie. Que ferez-vous, quand vous aurez votre diplôme ?
- Je ne sais pas. Probablement rien.
- Rien ?
- Eh bien... Savoir comment l’esprit fonctionne et être capable de communiquer avec les autres me sera utile pour faire face à mes responsabilités sociales. Plus que ne l’aurait été la géologie.
- Alors, vous n’envisagez pas de carrière ?
- Ma carrière, c’est mon existence, et mes responsabilités font partie de la tradition de Bétazed. Je ne suis pas comme vous, Will. Le déroulement de ma vie a été déterminé dès ma naissance.
Riker s’autorisa un petit sourire.
- J’ai déjà eu cette conversation avec votre mère. C’est vraiment une honte que vous ne puissiez pas penser par vous-même.
- Je suis tout à fait capable de penser par moi-même ! Il se trouve simplement que je suis du même avis que ma mère.
- Bien sûr, bien sûr ! Je ne suis qu’un idiot qui ne comprend pas ce qui se passe dans sa pauvre tête, et vous êtes une Bétazoïde pleine de sagesse qui sait tout. C’est ça, ou je me trompe ?
Deanna soupira, déçue et exaspérée. Elle entreprit de ranger les restes du pique-nique en marmonnant.
- C’était stupide. Je me demande comment j'ai pu me laisser embarquer dans ce rendez-vous.
- Parce que vous le vouliez bien.
- Complètement absurde
- Deanna, savez-vous quel est votre problème ?
- Oui : vous
Il approcha et s’accroupit en face d’elle. Comme elle ne le regardait pas, il lui prit le menton entre les mains et la regarda dans les yeux.
- Absolument pas ! Votre problème est que vous suranalysez tout. Vous avez tellement l’habitude d’étudier les sentiments, d’y réfléchir et de les observer que vous ne savez plus comment les vivre.
Elle chassa violemment sa main.
- Et vous, vous ne savez que les vivre ! Vous ferez un sacré officier de Starfleet, capable d’appréhender les situations et de décider calmement et rationnellement de ses actes. Je suis prête à parier que vous ne demandez jamais conseil à personne, parce que vous vous fichez de l’opinion des autres. Vous faites ce que vous voulez, quand vous voulez, selon vos impulsions du moment. L’équipage n’aura qu’à obéir, et advienne que pourra si vous vous trompez.
Il s’assit sur les talons, l’air un peu dépassé.
- Vous devez m’aimer beaucoup pour vous être autant creusé la cervelle sur mon cas.
- Oh ! Vous êtes impossible.
Elle ramassa le panier et s’éloigna. Riker se leva pour la rattraper.
- Je suis sûr que vous ne croyez pas au coup de foudre.
Elle ne le regarda même pas.
- A présent, vous allez me dire que vous m’aimez
- Non. Je voudrais savoir ce que vous pensez du concept en général. Croyez-vous au coup de foudre ?
Il pensait qu’elle répondrait « non » comme Wendy et fut très surpris lorsqu’elle s’arrêta, se retourna et le regarda d’un air pensif. Puis elle repartit d’un pas rapide. Intrigué, il la suivit.
Le terrain devint plus raide. Elle posa le panier et s’aida de ses mains pour avancer. L’officier n’avait pas la moindre idée de ce qu’elle avait en tête. Mais il ne voulait rien dire ou faire qui puisse l’arrêter.
Arrivée sur une sorte de haut plateau, la jeune femme s’assit. Riker s’installa près d’elle.
La vue était éblouissante. Le ciel orange pâle se reflétait dans la rivière qui serpentait dans des prairies où l’herbe poussait en toute liberté.
- J’aime beaucoup venir réfléchir ici. C’est un de mes endroits préférés.
- Et à quoi pensez-vous ?
- Au coup de foudre. Oui, j’y crois.
- Eh bien, vous m’en voyez surpris. Une telle attitude n’est guère digne d’un esprit rationnel qui ne se soumet pas à la dictature des impulsions.
- Ce n’est pas spécialement rationnel, mais je présume que mon raisonnement est plus romantique que logique.
- Et puis-je vous demander quel est votre « raisonnement » ?
Elle ne répondit pas tout de suite, essayant de rassembler ses idées.
- Je pense que nous avons tous des âmes coupées en deux et que nous traversons la vie à la recherche de ce qui nous manque. Parfois, nous avons la chance de rencontrer des gens qui possèdent ce qui nous fait défaut. On ne s’en rend pas toujours compte, mais c’est évident sur le plan de l’inconscient. On voit chez l’autre... quelque chose de nous.
Deanna tenait ses mains croisées devant elle.
- C’est pour ça qu’on rencontre parfois des gens avec qui on se sent tout de suite bien, et qu’on a l’impression d’avoir toujours connus. Ils sont une partie de nous, nous sommes une partie d’eux. C’est comme l’idée des âmes soeurs... Une fois réunies, rien ne peut les séparer, à moins qu’on laisse pourrir les choses...
Elle desserra sa prise; ses deux mains se séparèrent.
Will toussa poliment.
- Et comment avez-vous développé.., cette théorie ?
- Elle semble l’explication la plus raisonnable à ce qui est arrivé à mes parents. Personne de sensé n’aurait imaginé que leur couple marcherait. Ma mère prétend pourtant qu’ils se sont « reconnus » au premier coup d’oeil.
- Mais ça a l’air tellement triste.
- Pourquoi ?
- Étant d’une nature si rationnelle, quand vous rencontrerez votre âme sœur, vous ne suivrez pas vos impulsions, car aucune démarche purement romantique ne peut prendre le dessus sur une attitude logique désincarnée...
- Le coup de foudre n’arrive pas tous les jours. Mon attitude diffère de la vôtre. Vous suivez vos impulsions et je ne doute pas qu’elles soient bonnes. Vous êtes sûr de vous, ce qui est nécessaire dans votre métier. Mais ce n’est pas le type de démarche mentale auquel je suis habituée. Je doute qu’il y ait un quelconque avenir pour nous.
Riker approcha de sa compagne.
- Alors faites-moi évoluer.
- Quoi ?
- Vous êtes étudiante en psychologie et votre but est d’aider les gens. Si vous pensez que j’ai des problèmes émotionnels, essayez d’y changer quelque chose.
- Will, je n’ai aucune expérience professionnelle. Je ne suis pas qualifiée ! Vous... vous seriez un peu comme un cobaye. Ce ne serait pas moral.
- Et pourquoi pas ? Il n’est pas moral de se faire passer pour ce qu’on n’est pas. Être un cobaye ne me gêne pas. Croyez-moi, rien de ce que vous pourrez dire ou faire ne sera plus dur que la formation d’un officier à Starfleet.
- Vous espérez que cela vous fournira l’occasion de me séduire.
- Absolument, et vous l’espérez aussi. Vous appréciez cette chance de me hisser à votre niveau. Car cela vous permettra de descendre plus facilement jusqu’au mien.
Le Terrien était si sûr de lui et semblait tellement y croire que Deanna éprouva quelque chose d’inhabituel...
Elle avait les joues en feu.
Riker remarqua sa réaction et lui parla gentiment, reprenant une de ses phrases.
- Je n’ai pas lu en vous, j’ai juste émis une hypothèse que vous avez confirmée.
Il lui lança un regard tellement provocant qu’elle lui prit la main et la serra si fort qu’il en eut des fourmis pendant quelques minutes.
- C’est d’accord, lieutenant Riker. Préparez-vous à être un cobaye.
- Mademoiselle Troi, à vous de m’indiquer le chemin du laboratoire.

CHAPITRE XVIII

Mark Roper aimait prendre son petit déjeuner dans un café, non loin de l’ambassade de la Fédération.
Étudiant le menu, il pensa à ce qu’il allait commander.
Quelques instants plus tard, il fut servi. Ici, on savait ce qu’il voulait, on connaissait son numéro de compte et on y imputait directement le prix du repas et le pourboire.
Des dispositions qui simplifiaient la vie.
Un petit coup sur la vitre lui fit lever la tête. C’était Riker.
L’ambassadeur l’invita à venir s’asseoir à sa table.
- Alors, comment ça a marché avec la jeune Deanna hier ?
- Très bien, très bien...
- Vous ne pouvez pas affirmer la même chose au sujet de Lwaxana, hein ?
- Pour sûr que non
- Alors, Deanna y est passée ?
Effondré, Riker n’en crut pas ses oreilles.
- Mark... que signifie votre fascination pour ma vie sexuelle ?
- Je n’en ai pas moi-même, répondit Roper tristement. Alors je prends mon plaisir par personne interposée.
- Je vous suggère de trouver quelqu’un, et vite, car ça devient obsessionnel. De plus, n’êtes-vous pas inquiet de la façon dont votre fille réagira si je suis avec Deanna... Attendez... En réalité, c’est ça, non ?
- Quoi ?
- Vous préférez que je fréquente Deanna parce que vous croyez que je laisserai Wendy tranquille.
Roper rit tellement fort qu’il s’en étrangla.
- Capitaine, vous me voyez bien plus machiavélique que je ne le suis. Quoi que vous entrepreniez avec ma fille, ou avec Deanna, ça me convient tout à fait. J’irais même jusqu’à dire que tout ce qu’elles pourraient faire ensemble me conviendrait aussi, même si ce devait être diablement surprenant. Je suis curieux, c’est tout.
- Eh bien, pour satisfaire votre curiosité : il ne s’est rien passé.
- Je parierais que vous avez tenté une approche et que vous avez reçu une bonne douche froide.
- Hum... oui.
- Je m’en doutais.
- Ah bon. Pourquoi ?
- Parce que vous n’êtes pas son type. Je la connais, je sais d’où elle vient. Sans vouloir vous blesser, Deanna a des goûts plus intellectuels.
Riker ne sut trop comment réagir.
- Il n’y a pas de mal. Mais je ne suis tout de même pas un attardé mental
- Oh, je n’ai pas dit ça, loin de là. Vous êtes même très brillant. Mais Deanna et vous n’êtes pas sur la même longueur d’onde. Elle est une douce pluie d’été, vous un orage enfermé dans une bouteille. Je doute que vous ayez, l’un et l’autre, la patience de faire avancer les choses.
- Pourtant, nous nous voyons demain.
- Non !
- Eh oui.
- De vous à moi, capitaine, j’espère que vous ne comptez pas sur Deanna pour rompre votre célibat pendant votre séjour sur cette belle planète.
- Je n’ai aucune intention de rester seul, et si vous voulez tout savoir.., je lui plais.
- Je ne vous crois pas.
- Elle ne l’a pas encore reconnu, mais ça viendra.
- Quand ? Sur son lit de mort ?
- Oh ! Bien avant !
- Vous rêvez
- Pas du tout, je parie...
Roper lui lança un regard malicieux.
- D’accord ! Cent crédits que vous ne serez jamais intime avec elle.
- Mark, je n’ai jamais parié sur une telle chose. C’est grossier, vulgaire et...
- Deux cents crédits.
- Topez là.
- Et pas d’entourloupe, vous ne devez ni la soûler, ni lui forcer la main. Seul le consentement mutuel est valable.
- Lui forcer la main ? Je n’ai jamais eu à forcer la main à une femme de ma vie ! Pour qui me prenez-vous ?
- Pour quelqu’un qui va perdre deux cents crédits.

CHAPITRE XIX

Deanna et Will se promenaient devant le musée d’art pictural de Bétazed, un bâtiment imposant et décoré à l’extrême.
Pendant quelques minutes, elle lui expliqua l’histoire de l’édifice et des grandes tendances qui avaient influencé sa décoration.
Will appréciait surtout qu’elle ait à nouveau les cheveux défaits et que ses vêtements fassent davantage honneur à sa silhouette.
Il n’enregistrait rien de ce qu’elle expliquait; la jeune femme finit par s’en apercevoir.
- Je me demande pourquoi je me casse la tête ainsi.
- Pardon ?
- Vous n’avez pas l’air intéressé par ce que je dis, Will. J’essaye de vous faire comprendre pourquoi cette bâtisse est en elle-même une oeuvre d’art.
- Et j’essaye de vous faire comprendre, Deanna, que je ne peux apprécier qu’une seule œuvre d’art à la fois.
- Présentement, vous êtes en train de m’apprécier.
- Exact.
Elle soupira, le prit par la main et l’entraîna à l’intérieur du bâtiment où résonnait une mélodie rappelant une musique d’orgue.
Elle provenait d’un grand instrument muni de nombreux tuyaux qui se trouvait au milieu d’une vaste rotonde. Autour du musicien, de nombreux Bétazoïdes écoutaient, les yeux fermés, un air de béatitude sur le visage.
Riker regarda autour de lui, essayant de comprendre ce qui se passait. Il aimait bien la musique, sans plus, et n’imaginait pas comment les auditeurs pouvaient la ressentir si profondément.
Deanna semblait dans le même état que ses compatriotes, les yeux mi-clos et le corps frémissant.
- Ça va ?
Elle ouvrit les yeux pour le regarder, n’arrivant pas à croire qu’il pût encore parler.
- Cette musique s’adresse à l’âme. Écoutez, laissez-la vous envahir et vous parler.
Il écouta et se laissa envahir.
- Et c’est censé me dire quoi ?
Irritée, elle le poussa dehors et l’entraîna dans un long couloir.
Il faisait frais dans le bâtiment. Riker promena son regard autour de lui, essayant de repérer quelque chose de bouleversant qui lui parlerait et lui apporterait la lumière.
Rien de particulier ne le toucha.
Deanna l’emmena dans une pièce et fit un grand geste de la main.
Il y avait sur les murs des peintures du genre abstrait, c’est-à-dire qui ne représentaient rien de connu.
En face de chacune était installé un banc où des Bétazoïdes s’abandonnaient à la contemplation.
- Je viens ici une fois par semaine.
Deanna avait murmuré, mais le son de sa voix avait quand même attiré l’attention de tous les amateurs de peinture.
Ici. la communion silencieuse était la règle. Après avoir dévisagé les jeunes gens, l’expression des Bétazoïdes passa de l’irritation à la compréhension, avec un zeste de pitié qui ne fut pas du goût de Riker.
- Pourquoi une fois par semaine ?
Elle le conduisit devant une « œuvre » composée de cercles concentriques rouges, bleus, verts, blancs, noirs, plus deux autres couleurs qu’il n’identifia pas.
Personne ne venait dans ce coin de la salle.
- Parce que c’est ainsi que je reste en contact avec moi-même. Si on veut comprendre les autres et leurs motivations, il faut d’abord savoir comment on fonctionne.
- J’ai étudié ça à l’Académie. Le cours s’appelait «dynamique du commandement ».
- Pour commander qui ?
- Les autres officiers, l’équipage.
- Eh bien, ici, la seule personne qu’on commande, c’est soi-même. Maintenant, je veux que vous regardiez la peinture. Dites-moi ce qu’elle évoque pour vous.
- Elle est supposée me parler ? Deanna, y a-t-il quelque chose sur cette planète qui se taise ?
Son commentaire était un peu plus sarcastique qu’il ne l’aurait voulu, mais Troi ne sembla pas s’en soucier.
- Sur Bétazed, nous croyons à la communion totale. Avec la planète comme avec nous-mêmes.
- La peinture s’appelle comment ?
- Quoi ?
- Oui, quel est son titre ? Ainsi, j’aurai au moins un indice sur ce que l’artiste a tenté de dire en peignant ce fichu machin.
- Ce fichu machin, Will, n’a pas de nom. Il serait présomptueux de lui en donner un. L’artiste ne doit pas imposer sa vision à celui qui regarde.
- Vraiment génial. Ne pourrions-nous pas essayer avec une peinture qui ressemble à quelque chose ?
- Will, vous ne faites aucun effort. Mais vous aviez promis de coopérer.
- D’accord. Excusez-moi... j’essayerai. Chaque fois qu’il regardait Deanna, Will ne pensait qu’à une chose : la déshabiller. Hélas, ce genre d’imagination ne lui apporterait aucun bon point. Alors il joua le jeu et se concentra à nouveau sur le tableau.
Des cercles multicolores. Il eut beau regarder longtemps et intensément, il ne voyait que de la peinture barbouillée en rond, rien d’autre.
- Vous essayez trop fort.
- D’abord vous dites que je n’essaye pas du tout. Maintenant que j’essaye trop fort. Serait-il possible de me préciser une bonne fois pour toutes ce que vous voulez ?
Soudain, il sentit deux doigts puissants se poser sur sa nuque. Deanna le massait, effectuant un mouvement circulaire régulier.
En lui, une tension dont il n’avait pas soupçonné l’existence s’apaisa. Heureusement que personne ne regardait. Il devait faire une drôle de tête.
- Puisque vous êtes détendu... Regardez la peinture et dites-moi ce que vous voyez. Apprenez à voir au-delà des apparences. Qu’y a-t-il à « prendre » dans ce tableau ? Que pouvons-nous apprendre sur nous-mêmes ?
La tête balançant doucement d’avant en arrière, il regarda la toile pendant ce qui lui sembla être une éternité.
- Je vois...
- Oui ?
- Des cercles de peinture, dit-il après un moment de silence.
Elle interrompit le massage, l’air dégoûtée.
- C’est tout ?
- C’est tout, je suis désolé. Vous ne voudriez pas que je vous mente, et je doute que je puisse le faire si je le voulais. Des cercles de peinture, de gros cercles de peinture, voilà tout ce que je vois. Vous savez, je n’ai pas de goût particulier pour l’art abstrait. Pour que je tire du plaisir d’une représentation picturale, il faut qu’elle ressemble à quelque chose, qu’elle sollicite mon imagination.
- Lieutenant, lors de vos futures explorations de l’univers, vous rencontrerez inévitablement des phénomènes qui ne ressembleront pas à ce que. vous connaissez. Que ferez-vous à ce moment-là ? Vous considérerez que ces choses sont inférieures, ou qu’elles ont « quelque chose qui ne va pas ». Comment les appréhenderez-vous ?
- Lorsque je rencontrerai des formes de vie inconnues, je disposerai d’appareils sophistiqués, de senseurs, d’instruments médicaux, de traducteurs automatiques et de matériel de communication. Je n’aurai pas à...
- Vous n’aurez pas à compter sur vous-même.
- Je n’ai pas dit ça.
- Cela revient au même, lieutenant. Croyez-moi, vous affronterez des situations où tous les appareils de la Galaxie ne vous apporteront rien de bon. Il peuvent vous guider, mais vous devrez vous fier a des notions qui sortent du cadre de la logique. Je parie même qu’il vous faudra parfois agir en totale contradiction avec ce que vous indiqueront les appareils.., et ce que vous diront les gens. Et il vous faudra savoir pourquoi vous pensez ce que vous pensez. Autrement, vous serez vite sur la mauvaise pente.
- Merci de vos conseils, mademoiselle Troi... sans nul doute tirés de votre longue expérience de Starfleet.
- Je n’ai pas besoin d’avoir travaillé des années dans Starfleet pour savoir à quel point il importe de connaître son propre esprit.
- Vraiment ? Et que dit-il sur les sentiments que vous éprouvez à mon égard ? lui demanda-t-il, serrant sa main dans la sienne.
- Il suggère de commencer par une expérience plus terre à terre. Partons d’ici
- Où allons-nous ?
- Nous retournons aux études de base.

* * * * *

Will et la jeune Bétazoïde se tenaient sous un arbre qui n’avait aucune feuille et dont les branches semblaient s’étendre à l’infini.
Le tronc brun et noueux était si tordu que grimper se révéla facile.
Riker suivit Deanna. Au moins cela apportait-il un peu de divertissement... Car il aimait regarder les muscles de la jeune femme jouer sous ses vêtements serrés.
A trois mètres du sol, Deanna fit halte. De grandes branches partaient dans toutes les directions.
Elle avança sur l’une d’elles. Quand le lieutenant voulut la suivre, elle secoua la tête et lui indiqua qu’il devait partir dans l’autre sens.
Il obéit.
- Le problème, Will, est que les besoins de votre corps ont trop d’influence sur votre esprit.
- Que voulez-vous dire par là ?
- Voyez votre attirance pour moi, par exemple... En réalité, votre attirance pour la plupart des femmes. Elle est d’origine hormonale et entièrement déterminée par vos pulsions sexuelles. Bref, vous êtes toujours prêt à soumettre votre intellect aux diktats de votre biologie.
- Et votre aveu sur le coup de foudre, qui vous paraît un concept convaincant ? Quel rôle joue la biologie là-dedans ?
- Aucun. Ce que j’appelle le coup de foudre est un lien spirituel entre deux personnes. Vous êtes bien trop primaire pour ça.
- En clair, je suis incapable de tomber spontanément amoureux parce que je pense avec mes glandes, ce qui exclut de facto toute émotion d’ordre supérieur.
- Exactement.
- Eh bien, merci beaucoup, mademoiselle Troi.
- Ce n’était pas un compliment, lieutenant. Les émotions supérieures sont ce qui nous séparent des formes de vie primitives.
- C’est tout ?
- Les émotions supérieures... et les bonnes manières.
- Deanna, est-ce que vous avez déjà bien fait l’amour ? Ou n’est-ce pour vous que de la théorie ?
- Décidément, me cerner vous est impossible, lieutenant. Vous imaginez qu’il suffit de me sourire, de me faire de l'œil et de m’impressionner pour que je succombe, vaincue par votre virilité.
- Oui, quelque chose comme ça.
- Lieutenant Riker, bienvenue au vingt-quatrième siècle ! Je ne sais pas ce qui se passe sur Terre ou à bord des vaisseaux spatiaux... Sur Bétazed, une femme demande à un homme d’être plus qu’un héros qui prend la demoiselle en détresse dans ses bras puissants. Les femmes ne font pas ce genre de rêve. Moi pas, en tout cas.
- Bien sûr. Vous êtes trop occupée à écouter maman et à être ce qu’elle veut que vous soyez pour être influencée par quelqu’un d’aussi vulgaire que moi.
Elle le dévisagea d’une façon fort peu plaisante.
- Vous voulez continuer, ou non ?
- Et comment ! Vous alliez me montrer comment séparer les besoins de mon esprit de ceux de mon corps.
- L’exercice est très simple. Vous vous accrochez solidement à la branche, comme moi, et vous vous laissez pendre aussi longtemps que possible.
- Si c’est pour comparer nos forces, ça me semble idiot, car il est évident que je suis plus costaud que vous. En revanche, si c’est un autre type de compétition...
- Vous ne serez en compétition qu’avec vous même, lieutenant. Ça n’a rien à voir avec un test musculaire, car le corps le mieux entraîné a des limites, alors qu’un esprit correctement formé n’en a pas. Vous êtes prêt ? Allez-y...
Deanna sauta de sa branche et resta suspendue, les pieds à plus d’un mètre du sol.
Riker fit de même.
Il la regarda et remarqua que ses doigts de pied n’étaient pas pointés vers le bas, mais vers l’extérieur. Elle gardait les yeux fermés et parlait d’une voix douce et mélodieuse.
- Tôt ou tard, vos doigts voudront lâcher prise. Votre instinct vous fera lutter contre cette tentation. Ne la combattez pas... ignorez-la simplement. Bannissez-la de votre esprit et concentrez-vous sur autre chose.
- Sur quoi, par exemple ?
- N’importe quoi, pourvu que ça dissocie votre esprit de votre corps : le ciel, les nuages, un oiseau en vol. la formation d’une étoile. Quelque chose qui vous sépare de votre corps. Maintenant, faites comme moi, concentrez-vous sur une image, fermez les yeux, respirez avec calme et régularité, inspirez par le nez, expirez par la bouche... doucement, régulièrement, progressivement.., c’est ça.
Will ferma les yeux, mais il tourna la tête pour regarder Deanna à travers ses paupières mi-closes.
Elle avait l’air parfaitement à l’aise; ses seins se soulevaient à peine.
Vide ton esprit, pense à autre chose qu’à tes doigts qui commencent à faire mal et à ton bras qui s’engourdir.
Il imagina Deanna comme il l’avait vue la première fois, nue et souriante.
Elle courait sur une plage, le corps couvert de gouttelettes. Elle secouait la tête, chassant l’eau de son épaisse chevelure.
Puis elle approchait de lui, les bras tendus, lui faisant signe de venir.
Lui faisant signe... Les bras tendus...
Will subissait les assauts d’une douleur qu’il ne pouvait plus ignorer.
Ouvrant les yeux, il vit que ses mains étaient couvertes de sueur et glissaient.
Il essaya de s’accrocher, mais ses doigts étaient insensibles.
Depuis combien de temps était-il suspendu ? Toute notion de durée lui échappait. En tout cas, assez longtemps pour avoir perdu ses sensations au-dessus du coude.
Il tomba, s’écrasant au sol avec un bruit sourd ponctué d’un juron.
Il s’assit en s’époussetant et leva les yeux vers l’arbre.
Deanna se tenait encore à la branche, calme et sereine, comme si le monde n’existait pas. Elle avait toujours les yeux fermés et respirait comme avant. Non, encore plus lentement.
Assis par terre, Will bougeait les bras pour rétablir sa circulation.
Deanna Troi n’avait pas bronché.
Quand le sang revint dans ses bras, Riker grimaça de douleur en touchant la peau à vif de ses mains.
Le jeune officier voulut interroger son professeur.
Deanna Troi n’avait toujours pas bougé.
Pas bougé.
Quinze minutes s’étaient écoulées, peut-être plus. Son corps ne trahissait aucun signe de fatigue.
Après ce qui parut une éternité à Will, la Bétazoïde commença à se balancer lentement, les yeux toujours fermés. Elle réussit à prendre assez d’élan pour enrouler ses jambes autour de la branche et s’y asseoir.
- Qu’est-ce que vous faites là, Will ?
- Et vous, que fichez-vous là-haut ? Vous êtes fatiguée ? -
- Non, j’aurais pu continuer un bon moment. Dommage que vous n’ayez pas pu tenir. Peut-être le poids de vos muscles vous a-t-il fait tomber. Quel inconvénient d’être tellement plus fort que moi.
Comme il s’approchait de l’arbre, Deanna grimpa plus haut. Elle avançait sur la branche comme une acrobate.
Riker essayait de ne pas laisser paraître son écœurement.
- Ça va, vous avez démontré ce que vous vouliez. Vous pouvez descendre.
Deanna fit un pas vers le tronc pour s’y accrocher et quitter son perchoir.
Son pied glissa.
Elle remua les bras, poussa un cri d’effroi et dégringola après avoir perdu l’équilibre.
Riker se précipita, rapide comme l’éclair. Les bras tendus, il l’attrapa avant qu’elle ne heurte le sol.
Le poids l’entraîna, mais il ne la lâcha pas. Deanna lui passa les bras autour du cou, respirant profondément pour reprendre son aplomb.
Riker secoua la tête puis la regarda... un grand sourire aux lèvres.
Il se remit debout, la tenant toujours.
- Ça va ?
- Oui, vous pouvez me lâcher.
Leurs visages étaient à quelques centimètres l’un de l’autre. Le lieutenant ne pouvait laisser passer pareille occasion.
Il l’embrassa.
Un moment, il la sentit sans résistance. Elle semblait fondre dans ses bras et se blottit davantage, comme si elle craignait qu’il disparaisse ou que le baiser s’arrête.
Deanna finit par s’arracher à lui.
- Lâchez-moi, murmura-t-elle.
- Nous étions juste...
Lâchez-moi tout de suite.
Riker la laissa tomber. Il n’en avait pas eu l’intention, mais le ton était si impératif et catégorique qu’il fut pris de court.
Deanna se releva lestement.
- Je vous ai entendu dans ma tête. Je dois faire des progrès...
La Bétazoïde s’éloigna de quelques pas.
- Vous ne pouvez pas m’avoir entendue dans votre tête.
- Je suis sûr que...
- Je vous dis que c’est impossible ! cria-t-elle.
Deanna marcha un peu, essayant de se calmer. Riker ne fit aucun mouvement et resta à distance.
Elle souffrait. Mon Dieu, elle souffrait à cause de lui.
Il vida son esprit parce qu’il ne voulait pas penser ou ressentir quelque chose qu’elle puisse capter et qui lui causerait encore plus de chagrin.
Soudain, il ne pensa plus à rien et se sentit totalement détendu.
- Deanna...
Elle ne répondit pas de suite. Quand elle se retourna vers lui, sa confusion avait disparu. Le calme et la sérénité l’habitaient de nouveau.
- Votre chute de tout à l’heure, dit-elle sur un ton clinique, était liée à vos fantasmes érotiques. Si vous ne les bannissez pas de votre esprit, jamais vous ne...
- Mademoiselle Troi, je pense que votre corps et votre esprit ne sont pas aussi synchronisés que vous le pensez. Se fichant de la manière dont votre esprit me juge, votre corps avait envie de tomber dans mes bras et vos pieds, qui sont pourtant si sûrs, vous ont délibérément trahie.
- Seriez-vous en train de sous-entendre que je me suis inconsciemment jetée dans vos bras ?
- Tout à fait.
- Lieutenant, ce n’est pas possible. Un morceau d’écorce s’est détaché, voilà ce qui m’a fait glisser. Si vous cherchez sur le sol, je suis sûre que vous trouverez le coupable de ma culbute. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser...
Elle se retourna et s’en alla.
- A quand votre prochaine leçon ? cria Will.
Elle ne répondit pas.
Il passa les vingt minutes suivantes à chercher le fameux morceau d’écorce.
Sans succès.

CHAPITRE XX

Ce soir-là, le dîner, à la résidence Troi, fut très calme. Se tenant à côté de la table, M. Homn joua longuement de l’instrument dont on se servait pour remercier les dieux.
Lwaxana regardait Deanna qui semblait préoccupée et repliée sur elle même. Sondant l’esprit de sa fille pour découvrir ce qui n’allait pas, elle fut abasourdie de se sentir rejetée.
Bien sûr, elle aurait pu pousser l’investigation plus loin, mais « un petit balayage » était une chose et forcer le contact après avoir rencontré une résistance en était une autre.
Deanna... ?
En l’absence de toute réponse, Lwaxana dut recourir à la parole. Une démarche gênante, car cela l’empêchait de manger.
- Deanna...
- Oui, mère.
- Qu’est-ce qui cloche, mon petit poussin ?
- Rien, mère.
Lwaxana lança à sa fille un regard désapprobateur.
- Un mensonge ? D’abord tu te fermes à moi, puis tu me dis que tout va bien alors qu’il est évident que tu as un problème. Franchement, Deanna, je pensais qu’il y avait une plus grande confiance entre nous.. Je suis un peu blessée.
- Il n’y a vraiment pas de quoi. J’ai le droit de ne pas vouloir partager avec toi les détails intimes de ma vie.
Lwaxana ouvrit de grands yeux.
- Intimes ?
- Mère, je ne tiens pas à en parler.
Lwaxana envoya une pensée fort crue dans l’esprit de sa fille et obtint la réaction espérée.
Deanna rougit.
- Mère, c’est tout à fait injustifié.
- Peut-être. Est-ce que c’est faux ?
- Mère...
- C’est lui, cet officier de Starfleet, n’est-ce pas ? Striker ?
- Riker.
Lwaxana plia avec soin sa serviette et se tourna vers son serviteur.
- Monsieur Homn, je dois envoyer un message à Starfleet.
- Tu n’en feras rien ! dit Deanna, tapant du poing sur la table.
Crachant dans la soupe de Lwaxana, elle aurait obtenu le même résultat; celle-ci se tourna vers sa fille, terriblement choquée.
- Tu oses dire à la détentrice du Calice Sacré de Riix ce qu’elle doit ou ne doit pas oser ? Puis-je te demander, jeune demoiselle, à qui, par tous les saints, tu crois t’adresser ?
- Mère, s’il te plaît, je suis désolée.
- Je n’admets pas que tu me parles de façon aussi cavalière. Je ne suis pas une de tes amies,
Deanna, et certainement pas un de tes petits copains de Starfleet.
- Ce n’est pas un « copain » ! Ce n’est même pas... Mère, je n’ai aucune sympathie pour lui.
- Alors, qu’est-il est donc pour toi ?
- Un cas fascinant à étudier. Sinon, il n’est rien pour moi, rien du tout sur un plan personnel.
- Je n’ai pas besoin de te rappeler ton engagement envers Wyatt ?
- Je n’ai pas oublié, mère. Franchement, je ne comprends pas que tu m’obliges à honorer ce... contrat.
- Mon petit poussin, je ne t’oblige à rien. Il s’agit d’une question de tradition et de coutume. Je ne désire pas t’embêter, ni te rendre la vie difficile. Simplement, je t’apprends comment sont les choses en espérant que tu t’y conformes. Et comme tu connais ta place dans la société et les responsabilités subséquentes, tu t’y conformeras, n’est-ce pas ?
Ce n’était pas une question.
Deanna regarda ses pieds.
- N’est-ce pas ?
Le ton était plus cinglant qu’avant.
- Oui, mère, répondit la jeune femme sans réfléchir.
Elle avait répété cette phrase en tant d’occasions...
- Bien. En toute franchise, je parle de ce qui se voit de l’extérieur, puisque tu refuses que je te sonde sur ce problème. Il me paraît évident que tu ne te contrôles pas dès qu’il est question de ce lieutenant.
Deanna regarda sa mère dans les yeux.
- Je peux me contrôler sans problème. Je ne suis pas... un animal en chaleur.
- Je n’ai jamais dit cela.
- Non, mais tu l’as sous-entendu.
- Jamais
- Si.
- D’accord, peut-être... Mais c’est compréhensible, car tu n’as plus l’air d’être toi-même quand tu penses à lui. Je devrais avoir une conversation avec tes professeurs. Si ce lieutenant n’est qu’un « cas » pour toi, leur conception du détachement clinique n’est pas brillante.
- Ils font du bon travail, mère, s’il te plaît... reste en dehors de ça. Je peux très bien m’occuper du lieutenant Riker.
- Et comment définis-tu ce « très bien » ?
- Comme une situation que je peux gérer sans ton aide.
Lwaxana sembla réfléchir un moment, puis elle se resservit du poisson.
M. Homn recommença à jouer. Deanna en fut gênée. Depuis tant d’années, jamais elle n’avait réalisé à quel point cette fichue mélodie était assommante.

* * * * *

Dans ses quartiers, à l’ambassade, Riker était assis devant son ordinateur, étudiant un traité sur les prolégomènes de la philosophie de Bétazed que Deanna lui avait recommandé.
Will était assez troublé. A chaque exemple, le lecteur devait dire comment il réagirait dans l’une ou l’autre situation.
Riker répondait systématiquement à côté.
Il lut l’exemple suivant à haute voix :
Une amie vous raconte qu’elle est très contrariée. Son supérieur hiérarchique lui a fait plusieurs remarques désagréables concernant son travail et elle se sent frustrée et blessée par la situation. Que faites-vous ?
Riker analysa le problème et répondit :
- D’abord un ou deux conseils : repenser sa façon de travailler, voir où ça pèche et améliorer ses performances. Si elle est sûre que les critiques de son supérieur ne sont pas fondées, le lui dire et lui démontrer pourquoi il se trompe. Et, s’il continue, lui faire comprendre qu’elle se plaindra en haut lieu.

Après une courte réflexion, il avait décidé que la seule réaction utile était celle-là. Il passa à la solution de l’exercice pour y découvrir la proposition des grands maîtres bétazoïdes.
Il la lut à haute voix sans rien comprendre :
- Dites à votre amie que vous comprenez sa frustration. Vous savez qu’elle est dans une situation difficile, mais vous êtes sûr qu’elle s’en sortira. Racontez-lui une anecdote où vous avez connu les mêmes sentiments d’anxiété. Faites-lui sentir qu’elle n’est pas seule et qu’elle peut compter sur votre soutien.
Riker en resta bouche bée. Se lamenter sur les difficultés de la vie n’allait pas résoudre le problème ou améliorer les choses. Pourquoi un ami lui soumettrait-il un problème si ce n’était pas pour qu’il propose des solutions ?
Le jeune officier éteignit l’écran.
Quelle-attitude ridicule ! Tang avait raison. Ces gens passaient leur temps à réfléchir à ce qu’ils pensaient !
Il décida d’en parler à Deanna la prochaine fois qu’il la verrait.

Ce ne fut pas le lendemain.
Ni le surlendemain.
Ni le jour d’après.
A la fin de la semaine, Will fut intrigué, et même carrément perplexe, face au silence de son professeur.
Will l’avait appelée plusieurs fois, mais toujours pour s’entendre répondre qu’elle était absente ou indisponible. Deanna ne l’avait jamais rappelé.
Sa mauvaise humeur éclata lorsque le sergent Tang lui rendit visite pour discuter d’un point de règlement. L’officier lui parla sèchement, mais regretta de suite son ton.
- Excusez-moi, sergent, c’était injustifié. Tang le fixa, frottant pensivement sa barbe naissante. Riker se demanda comment il faisait pour avoir sans arrêt une barbe de trois jours. Utilisait-il une méthode spéciale ?
Le vétéran de l’espace posa une main sur l’avantbras de Riker.
Pour un sergent, c’était une façon bien trop famihère de s’adresser à un lieutenant. Néanmoins, elle convenait à la personnalité de Tang.
- Venez avec moi, lieutenant, j’ai quelque chose à vous monter. Vous avez une tête à savoir vous en servir.
Ils se rendirent dans les sous-sols de l’ambassade, des entrepôts rarement utilisés et tragiquement vides depuis la réception en l’honneur de l’ambassadeur rigélien.
Riker fut à peine surpris de voir que Tang et ses hommes avaient transformé ces locaux en armurerie de fortune.
- On se débrouille avec ce qu’on a. De temps en temps, on tombe sur quelque chose d’intéressant
- Bon sang !
Le jeune officier venait d’aviser une des pièces d’armement les plus impressionnantes qu’il ait jamais vues. Elle pendait au mur et était presque aussi grande que lui.
- Je peux ?
- Je vous en prie, vous êtes mon supérieur, et mon invité.
Il saisit la longue arme cylindrique. Son poids le fit chanceler. Il eut du mal à placer ses mains et sentit l’arme glisser de son épaule.
Tang l’aida, apparemment plus inquiet pour son joujou que pour Riker.
- Reprenez votre petite merveille.
Le sergent obéit avec une facilité déconcertante. Riker ne put dissimuler son étonnement de découvrir tant de force chez un bonhomme plutôt courtaud.
- C’est quoi, votre truc ?
- Le dernier cri en matière de défense antiaérienne mobile : le phaseur portable modèle II, de niveau 10, portable. Le modèle I a explosé pendant les essais, après avoir détruit la moitié de Pluton. Ça n’est pas une grande perte, car cette planète est assez ennuyeuse ! Je plaisante, lieutenant.
- Bien sûr. Quelle est la puissance de cette chose ?
- Sur le réglage maxi, j’arriverais à faire sortir de son orbite une des lunes de Bétazed.
- Vous plaisantez encore
- Je n’ai pas dit que j’y arriverais facilement.
Tang replaça le canon sur le mur. Ensuite, il prit deux petits fuseurs d’entraînement sur un râtelier, conduisit Riker dans une autre zone, assez sombre, où il lui tendit une des armes. Puis il décrocha de sa ceinture deux objets de la forme d’un diamant.
- Équipement de base pour la sécurité au sol. Où que nous soyons stationnés, ça nous empêche de nous encroûter.
Il lança les cibles électroniques qui commencèrent à se déplacer dans la pièce. Riker réussit à faire mouche deux fois, Tang obtenant dix fois ce résultat.
- C’est une femme, n’est-ce pas ?
- Pardon ?
- Une des filles du coin dont vous m’avez parlé l’autre jour. Elle vous a mis le grappin dessus... sans vouloir vous offenser.
- Personne ne m’a mis le grappin dessus, sergent. J’essaye simplement de comprendre les traditions et la philosophie de ces gens, qui sont des plus intéressantes.
- L’homme a-t-il besoin de philosophie pour vivre ? Si quelqu’un vous attaque, descendez-le; s’il ne vous attaque pas, laissez-le tranquille. Tout le reste, c’est des histoires de bonne femme.
- Voilà une vision du monde un peu étroite, sergent.
- C’est celle qui permet de rester vivant. Lieutenant Riker, mes hommes pensent comme moi et on est toujours là. C’est la seule chose qui compte.
- Bonjour, Will.
Les deux hommes se retournèrent pour voir que Wendy Roper venait de les rejoindre.
- Madame ! salua Tang.
- Bonjour, sergent...
Son regard semblait traverser le vétéran.
- Will, je ne vous ai pas beaucoup vu, ces derniers temps...
- Euh... Hum. J’ai été très occupé, Wendy.
- Vraiment ! Qu’est-ce que vous faisiez ?
- Je...
- Le lieutenant a été très pris par l’inspection du périmètre. Il faut que nous puissions à tout moment faire face à une attaque.
- A tout moment, répéta Riker.
- Nous passons beaucoup de temps à peaufiner la sécurité afin que vous viviez tranquille, madame...
- Je vois... Eh bien, quand votre devoir vous laissera un petit moment de libre, lieutenant, je serai contente de vous voir. On s’entendait bien... J’ai été ravie de vous connaître, sergent.
Wendy partit. Riker entendit résonner ses pas dans l’escalier
- C’est une gentille fille, qui ferait une agréable compagne. Sans vouloir vous offenser, pas trop intellectuelle, si vous voyez ce que je veux dire.
- Je suis d’accord avec vous.
- Mais je pense que ce n’est pas la jeune personne qui...
- Non.
- Vous n’avez jamais couru deux lièvres à la fois, lieutenant ?
- Vous voulez dire courtiser deux femmes en même temps ?
- On peut l’exprimer ainsi.
- Pour être honnête... oui. Mais jusqu’à ce que les choses soient réglées avec Deanna...
- La fille d’ici ?
- Oui, enfin je ne sais comment dire, sergent. Ça ne me semblerait pas... correct.
- Un mauvais signe, lieutenant, un très mauvais signe. Levez vos boucliers et soyez très prudent...
- Compris et enregistré, sergent. Au fait, vous n’aviez pas besoin de mentir à Wendy pour moi...
- Je sais, monsieur, mais j’ai l’habitude d’étouffer les incendies. Considérez que ces petits riens font partie de mon service.
- J’apprécie. J’ignorais comment lui parler de Deanna... D’autant plus que je ne suis pas sûr qu’il y ait quelque chose à dire.
- Pas de problème, lieutenant.
- Je ne l’ai pas vue depuis une bonne semaine. Peut-être devrais-je aller à l’université, où elle suit des cours.
- Une grossière erreur, monsieur. Gardez à l’esprit qu’elle ne vous a pas vu non plus. Si ça lui pèse, vous devez la laisser mariner jusqu’à ce qu’elle craque. Si elle se fiche complètement de vous, il faut l’oublier au plus vite. Poursuivez-la et vous lui donnerez l’avantage. Ce n’est pas une bonne manoeuvre du tout.
- Vous avez l’air de tenir la séduction pour une opération militaire
- Monsieur... on appelle ça la guerre des sexes La guerre reste la guerre, et la stratégie la stratégie. (Tang tira deux fois sur les cibles volantes. Deux coups au but ! ) Gagner est la seule chose qui compte.
- Gagner n’est pas tout, sergent.
- Gagner n’est pas tout, mais perdre est rien.
- Je suppose que vous dites vrai.
- Ça n’est pas de moi, mais d’un philosophe du vingtième siècle. Ils savaient de quoi ils parlaient à cette époque. Il s’appelait... attendez, oui, c’est ça, Charlie Brown.
- Ce Charlie Brown devait être un homme des plus avisés.
- Sans doute, monsieur. Sans doute...

CHAPITRE XXI

- Alors, j’encaisse quand mes deux cents crédits ? demanda Roper en ricanant.
Riker et lui étaient assis dans le café où prendre leur petit déjeuner était devenu rituel. Will, qui beurrait sa tartine, regarda Roper d’un air innocent.
- Que voulez-vous dire ?
- Les deux cents crédits du pari sur Deanna.
- J’ai encore le temps, vous ne croyez pas ?
- Le temps, capitaine, n’y changera rien. Lwaxana m’a dit...
- Elle vous a dit quoi ? Vous l’avez vue quand ?
- J’ai eu une petite conversation avec elle il y a à peu près une semaine..
- Pourquoi ne m’en avoir pas parlé ?
- Je suis en train de vous en parler. A vrai dire, vous n’étiez même pas le sujet de notre conversation. Nous parlions des difficultés d’élever des filles; Lwaxana se vantait de la façon dont Deanna écoute et fait tout ce qu’elle lui dit parce qu’elle lui a bien enfoncé dans le crâne ses responsabilités de fille de la Cinquième Maison. Elle m’a cité comme exemple la façon dont elle avait mis un terme a la relation de sa fille avec ce « type de Starfleet » qui n’était pas assez bien pour elle.
- Vraiment, dit Will, glacial. Étrange, mais je ne vois pas la situation sous cet angle.
- Je savais que vous ne la verriez pas ainsi. Mais ce que vous pensez n’a aucune importance...
Malgré le regard noir que lui lança son compagnon, Roper était l’image même de la sérénité. Après tout, il avait virtuellement gagné deux cents crédits.
Riker considérait les choses différemment. Tang avait raison sur un point : poursuivre Deanna, l’appeler chez elle et essayer de faire avancer les choses alors qu’elle était si dominée par sa mère ne semblait pas la solution.
Mais qu’est-ce qui était plus humiliant ? Poursuivre Deanna ou perdre le pari ?
Il entendait dans sa tête la voix de Tang qui le mettait en garde, lui parlait de stratégie...
La voix dans sa tête !
Bon sang, c’était si simple...

Le lendemain matin, après une réunion avec Tang sur les derniers messages de Starfleet au sujet des pillards, Riker se rendit à l’université. Il s’assit sur le socle d’une grande sculpture, au milieu du campus, et attendit.
Tôt ou tard, Deanna devait passer par là.
Une demi-journée durant, le jeune homme suivit la course du soleil dans le ciel et regarda les ombres changer de position.
C’était des choses simples et sans importance, mais ainsi il se concentrait, ralentissant sa respiration comme elle le lui avait appris.
Riker ne voulait pas seulement se calmer intérieurement. Il avait un but et s’en servait pour focaliser au mieux ses pensées.
Il avait perdu la notion du temps quand quelque chose lui fit lever la tête.
Deanna était là.
Elle traversait le campus en bavardant avec deux amies.
Elle gesticulait et riait. Un instant, toute logique oubliée, Riker bouillit de rage : comment osait-elle être joyeuse alors qu’il avait l’esprit tout embrouillé ?
Il ne fallait pas se laisser à la confusion, mais se concentrer sur « l’affaire en cours ».
Il ne regarda plus en direction de l’objet de son désir, mais fixa les ombres en respirant doucement. Il plongea en lui-même, puisant dans la force qui lui servait à mener sa carrière. Cette fois, elle tendrait à un autre but.
Il sentit monter en lui la capacité de tout réussir... du moins l’espérait-il
Puis il chercha à voir Deanna, qui avait avancé de quelques pas.
Elle venait de le remarquer, flanquant un coup de coude à une de ses amies. Les deux jeunes femmes le regardèrent un moment avant de pouffer de rire.
Will grava l’image de la jeune femme dans son esprit. Puis il passa à l’attaque de la façon la plus inélégante et indisciplinée qui soit.
Vous avez peur de moi ! émit-il.
La réaction fut immédiate.
Deanna s’arrêta et le regarda, abasourdie et choquée.
Elle reprit vite ses esprits et continua à papoter comme si de rien n’était.
Mais Riker savait. Bon Dieu, il savait !
Il essaya de lui communiquer d’autres pensées, mais il était trop nerveux pour ça.
Impossible de se ressaisir vite. Après pareil exploit, il manquait encore de discipline.
Sans doute avait-il bénéficié de la chance du débutant, mais il était parvenu à communiquer à la Bétazoïde ce qu’il pensait. En termes militaires, il l’avait défiée sur son terrain en se servant des armes qu’elle lui avait fournies.
Deanna ne regarda pas de son côté. Elle craignait qu’il la suive, ce qui eût été la dernière chose à faire.
Quasiment hors de vue, elle risqua un œil dans sa direction. Le Terrien n’avait pas bougé d’un pouce, les jambes croisées comme un Bouddha.

* * * * *

Riker était profondément endormi quand des coups répétés contre la porte de ses quartiers le tirèrent de ses rêves.
Il pensa à une attaque et courut ouvrir, enveloppé dans une couverture.
Deanna le toisait, les bras croisés, et les yeux brillants.
- Je n’ai absolument pas peur de vous.
Riker mit un moment à réaliser qu’il n’y avait pas de raid ennemi sur la planète.
- Alors, vous avez fait semblant.
- Apparemment, vous n’êtes pas difficile à tromper. Qu’est-ce qui vous fait penser que j’ai peur de vous ?
- Vous m’évitez...
- J’ai rompu tout contact parce que j’ai plus important à faire que de perdre mon temps avec un Terrien incapable de comprendre les subtilités de notre philosophie.
- J’ai dû les comprendre un peu puisque j’ai projeté des pensées dans votre cerveau...
- Un pur hasard. De plus, vous ne l’avez pas fait par intérêt scientifique, mais pour attirer mon attention de la façon la plus grossière qui soit. Quant à vous éviter, ma présence ici devrait être suffisante pour démontrer à quel point c’est ridicule. Comment osez-vous penser que...
Riker l’interrompit sans vergogne.
- Deanna, vous ne vous contrôlez plus dès que vous êtes avec moi. Votre corps envoie des signaux que votre cerveau rejette. Voyez les choses en face... je perturbe votre joli petit programme intellectuel.
Elle le foudroya du regard.
- Habillez-vous
- Où allons-nous ?
- Dehors.
- Mais où ? Pourquoi voulez-vous que je vous suive alors que je ne sais pas où on va ?
- Lieutenant, avez-vous peur de moi ?
- D’accord. J’en ai pour une minute.
- Prenez tout votre temps.

L’air de la nuit était tiède. Deanna resplendissait sous la lumière intense de la lune.
Les bras croisés, elle semblait avoir froid.
Riker attendait.
- Très joli coin. Vous venez souvent ici ?
- Oui, répondit Deanna. De temps en temps.
- On est loin de tout.
- C’est voulu...
Il se trouvaient à la lisière d’une forêt. Riker leva les yeux sur les arbres, dont les branches torturées paraissaient vouloir l’attirer vers le cœur du bois.
- Et maintenant ? Allons-nous de nouveau nous accrocher aux branches pour nous balancer ?
Elle se tourna vers lui.
- Enlevez vos vêtements.
- Que dites-vous ?
- Il s’agit d’une thérapie que j’ai apprise il y a quelques jours. Enlevez vos vêtements. Tous.
Le jeune lieutenant afficha un sourire goguenard.
- D’accord. Où est le gag ? Une de vos petites copines se cache dans la forêt. Dès que je serai tout nu, vous attraperez mes frusques et partirez en courant. Je devrai rentrer en ville à pied, me présenter à l’ambassade et expliquer pourquoi je porte une tenue si peu réglementaire. Vous aurez joué un sacré tour au Terrien. C’est ça ?
Deanna soupira. Sans autre commentaire, elle commença à dégrafer sa tunique. En quelques secondes, elle fut débarrassée de tous ses effets, qu’elle lança vers Riker. Le paquet atterrit à ses pieds.
- Enlevez vos vêtements
L’officier s’exécuta.
Ils se firent face dans le clair de lune, nus comme des vers. Deanna approcha. Riker tremblait intérieurement; il faisait un gros effort pour ne rien en laisser paraître.
- Couchez-vous.
La jeune femme parlait d’une voix ferme, mais Will se demanda si elle n’était pas aussi nerveuse que lui.
Nom d’un chien, pourquoi était-il nerveux ? Il n’allait pas perdre son pucelage
- Si vous voulez, proposa Deanna devant son indécision, vous pouvez tenir votre uniforme pour qu’aucun complice ne puisse l’emporter.
Riker se coucha.
- Mettez-vous sur le côté, le dos tourné vers moi.
Sachant de moins en moins où elle voulait en venir, il suivit ses instructions. Il remonta légèrement les jambes, dans une position presque foetale, se sentant plutôt ridicule.
La Bétazoïde s’allongea dans son dos. Elle passa un bras sous lui, l’autre par-dessus, l’enveloppant tout entier.
Riker sentit le menton de Deanna posé sur son épaule. De tous les points de contact, celui-ci devait être le moins érogène. Elle se serrait contre lui; son pouls et son esprit s’emballèrent. Quelle chaleur émanait de ce corps de femme... Chaque muscle lui faisait mal, toutes ses veines devaient véhiculer un flot de sang qui n’allait pas tarder à lui faire exploser la peau.
- Maintenant, annonça la Bétazoïde, nous pouvons parler.
- Parler ?
Will faillit s’étrangler.
- Oui. Vous devez développer votre discipline mentale et apprendre à vous contrôler. Vous devez pouvoir être avec moi sans penser au désir physique.
- Ce que nous faisons là est censé m’amener à ne plus m’intéresser à vous physiquement !
Il aurait voulu se retourner, lui faire face, la prendre entre ses mains, l’attirer à lui et...
- Exactement, répondit-elle avec un calme inhumain. Nous bavarderons de tout ce qui vous passe par la tête en restant dans cette position. Vous vous sentirez à l’aise face à l’idée de ma sexualité et de la vôtre, et vous serez capable d’aller plus loin, vers une communication spirituelle.
- Je peux imaginer une manière bien plus adaptée aux circonstances de me mettre à l’aise... Ce sera plus amusant que les sensations que j’ai en ce moment.
- Quelles sont vos sensations, en ce moment ?
- J’ai mal partout, et je voudrais hurler à la lune.
A sa grande surprise, cette description provoqua un petit rire. Mais Deanna poursuivit :
- Suivre vos impulsions réduirait à néant tout ce que j’ai essayé de vous enseigner, Will. Les désirs de l’esprit doivent prendre le pas sur ceux du corps.
Le jeune homme l’aurait volontiers étranglée.
- Au nom de tous les diables, pourquoi faitesvous ça ? Pourquoi me mettre dans un état où il faudrait toute l’eau d’un lac pour éteindre l’incendie que vous avez allumé ? Ça ne vous fait aucun effet, et moi ça me rend fou
La réponse fut prononcée à voix si basse qu’il ne la comprit pas.
- Quoi ?
- J’ai dit, répéta-t-elle avec effort, que cela me fait de l’effet.
- Vraiment ? Et... quel effet ?
- Enfin, répondit-elle sur un ton frustré, qu’imaginez-vous ?
- Deanna, dit Riker sur un ton presque ferme, si nous éprouvons ça tous les deux... il serait peut-être raisonnable de... ?
- Will ! Je ne peux pas. Ne comprenez-vous pas ? Avant toute autre chose, deux personnes doivent se rencontrer sur un plan intellectuel et spirituel. Si elles font l’amour à cause d’une simple attirance physique, ce n’est rien que... du sexe. Nous commettrions une erreur.
- Deanna, comment faire ce que nous désirons tous les deux pourrait-il être une erreur ?
- Je ne le désire pas, Will.
- Mais vous venez de dire...
- Je ne veux pas me laisser aller à mes impulsions. Vous devez comprendre ! Ce serait agir contre toutes mes convictions. Je ne sens pas de lien avec vous sur un plan spirituel. Je ne me sens pas à l’aise avec vous. Il est impossible de simplement m’abandonner, je dois...
- Vous avez peur de moi.
A présent, Riker parlait sans intention de la défier, ni de se moquer d’elle. Il compatissait... La comprenait-il ? Ce n’était pas sûr. Mais il souhaitait la réconforter.
- Un peu, avoua-t-elle très doucement. J’ai un peu peur. Avoir toujours vécu selon une certaine philosophie, puis rencontrer quelqu’un qui la fait voler en éclats... On revient à ce que nous avons déjà évoqué : le coup de foudre. J’admets qu’on puisse aimer quelqu’un dès la première minute, et même qu’on désire quelqu’un aussitôt qu’on le voit. Mais je ne veux pas vivre une simple aventure.
- Il existe des arguments en faveur de l’abandon aux plaisirs du moment.
- Vous êtes sans doute expert en la matière, Will...
Un long moment, ils gardèrent le silence. Riker sentait toujours la chaleur du corps de la jeune femme et les mouvements paisibles de sa respiration. Mais il ne souffrait plus des affres d’un désir inassouvi.
- Alors.., qu’allons-nous faire maintenant ?
- Parler.
- Parler de quoi ?
- De tout ce qui vous passe par la tête... Tout, sauf le sexe ! C’est pour...
- Je sais : pour nous élever au-dessus des impulsions de notre corps ! J’ai saisi. (Il réfléchit un moment. ) C’est bon. J’ai même un sujet de conversation.
- Qui est ?
Elle semblait presque impatiente.
Will ignora la mélodieuse légèreté de la voix de Deanna, la douceur de son souffle près de son oreille...
- Ce truc que j’ai lu sur la philosophie bétazoïde. Vous savez, le livre que vous m’avez recommandé.
- Oui ?
- Je n’y comprends rien.
- Qu’est-ce que vous ne comprenez pas ?
- Par exemple, l’histoire de la bonne femme qui a été critiquée injustement par son supérieur. Et qui vient pour me parler de ça...
- Je connais le scénario. Laissez-moi deviner : vous lui avez proposé des solutions.
- Exact.
- Et le manuel indique que ce n’est pas la bonne approche.
- Exact.
- Et vous ne savez pas pourquoi.
- Exact. En quoi souhaiter résoudre son problème peut être plus inadéquat que se contenter de jérémiades ?
- Ce n’est pas inadéquat dans l’absolu, si elle veut une solution. Mais ce n’est pas ce qu’elle attend. Le problème est que vous êtes insensible à ses désirs.
- Insensible ? (Indigné, Riker se souleva sur un coude.) Comment puis-je être insensible ? Je me suis intéressé à ses difficultés et j’ai essayé d’arranger les choses.
- Ce n’est pas ce qu’elle vous demandait.
- Mais si elle... Écoutez, donnons-lui un nom : Jane, par exemple...
- Un nom des plus excitants...
- Si Jane est venue me voir avec son problème, il va de soi qu’elle cherchait de l’aide pour le résoudre. C’est évident.
- Pas du tout.
- Mais si ! Si un technicien s’adresse à l’ingénieur en chef pour lui dire qu’il a constaté un mauvais fonctionnement des moteurs, la réponse ne peut pas être : « Oh, quel dommage, c’est vraiment terrible. Je comprends à quel point vous souffrez dans de telles circonstances ! » Non, il dira : « Nous devons réparer tout de suite ! » Une machine en panne, un supérieur arbitraire... le fond est le même. A savoir une situation difficile exigeant que des mesures soient prises.
- Vous êtes à côté de la question, Will.
- Je ne suis certainement pas à côté de la question
Le jeune officier se tourna pour affronter sa compagne. Leurs corps se touchaient toujours, mais de face à présent. Aussi incroyable que cela lui aurait semblé un quart d’heure plus tôt, Riker n’y attachait aucune importance.
- J’ai raison ! Vous êtes têtue.
- Vous vous placez dans la position d’un commandant, Will. Mais l’univers ne se réduit pas à
Starfleet. Et Jane, comme vous l’appelez, ne vous a pas demandé de résoudre son problème.
- Pour l’amour du ciel, alors, pourquoi m’a-t-elle consulté ?
- Elle cherchait un soutien affectif, répondit la Bétazoïde. Jane était consciente d’avoir un problème. Elle savait qu’il fallait le résoudre. Ou peut-être avait-elle décidé de vivre avec. Peu importe, mais elle devait le traiter à sa façon, car c’était son problème. Jane attendait de la compréhension. Elle avait besoin de vous entendre dire que vous compatissiez et que vous la souteniez. C’est la philosophie RaBeem, dont la traduction littérale est : « Je comprends. » La meilleure façon de s’occuper d’elle consiste à lui parler d’un moment de votre vie où vous étiez confronté au même type de situation...
- Et lui raconter comment je m’en suis sorti ?
- Et lui raconter ce que vous éprouviez. Même si elle se sent très mal à l’aise et frustrée, elle saura ainsi que ce genre de choses arrivent à d’autres. Quand on est malheureux ou découragé, il est facile de croire qu’on est la seule personne au monde à avoir jamais éprouvé ces sentiments. Les adolescents sont plus que d’autres sujets à ce phénomène, mais les adultes le connaissent aussi. Jane voulait simplement avoir l’impression de ne pas être seule.
- Mais alors.., comment sera-t-il résolu, son foutu problème ?
- Par elle, selon la méthode qu’elle choisira. Mais elle attendra de vous que vous soyez d’accord avec elle et que vous la souteniez quelle que soit sa décision. Car ce sera la sienne.
- Je ne suis pas sûr d’avoir tout saisi.
- Vous commencez à comprendre, mais vous ne voulez pas encore l’admettre, dit Deanna en souriant.
- Ce que vous m’expliquez revient à ce théorème : confronté à un problème, je ne dois faire aucun effort pour le résoudre.
- Pareille notion ne vous est pas étrangère, Will. N’est-ce pas le sens profond de la Prime Directive ?
- Pas du tout. Nous en avons déjà parlé, et elle n’a rien à voir là-dedans.
- La portée change, mais pas le fond. Une théorie ne perd pas sa validité parce que le problème concerne un ami proche et non une civilisation étrangère.
Sur le point de répliquer vivement, le jeune officier réalisa qu’il n’avait aucun argument en réserve. La Bétazoïde lui toucha la joue. Un geste de pure sympathie.
- Je sais que cela est difficile pour vous, Will. Votre réflexe est de prendre les choses en main, de commander. Votre apprentissage était axé sur cela et vous tendez à vous y conformer. Mais le commandement n’est pas l’essence de la vie et il ne peut répondre à toutes les situations.
- Si. Pour moi, en tout cas. J’espère ne pas vous paraître égoïste, mais... c’est la seule chose que je désire faire. J’aspire à battre le record de Kirk.
- Pardon ? demanda Deanna.
- Devenir le plus jeune capitaine de l’histoire de Starfleet. Voilà mon objectif. Je veux avoir mon vaisseau. Peut-être mon esprit s’est-il modelé en fonction de cette idée et me conduit-il à...
-... à vouloir imposer votre volonté dans toutes les circonstances ? A chaque personne que vous rencontrez ?
Riker remarqua l’expression moqueuse de sa campagne.
- Vous exagérez
- Mais, un jour, peut-être jugerez-vous qu’obéir à un chef de grande valeur est plus bénéfique que commander soi-même.
- Jamais ! Quand je suis sous les ordres d’un supérieur, j’en profite pour acquérir les qualités qui me permettront d’obtenir mon propre vaisseau.
- Vous ne vous voyez pas servir sous les ordres d’un capitaine parce que le travail vous plaît ? Ou rester dans une équipe où vous vous sentez particulièrement bien ?
- Jamais ! Même si j’appréciais beaucoup un navire ou un équipage, si on me proposait un poste de commandant, je les quitterais sans regret. Vous pouvez me croire. Sans doute ne me comprenez-vous pas.
- Vous faites erreur, Will. Je ne suis pas d’accord avec vous, mais je comprends votre manière de voir. Si ça peut vous être utile, citez-moi les autres aspects de la philosophie bétazoïde qui vous laissent perplexe.
Ils demeurèrent ainsi, nus, blottis l’un contre l’autre, à parler et à échanger leurs points de vue... Puis les premières lueurs de l’aube embrasèrent les cimes des arbres.
Alors, ils s’habillèrent, Riker se sentant à nouveau gêné, et Troi.~. il n’avait aucune idée de ce qu’elle éprouvait.
- Je vous remercie de cette soirée... enrichissante, dit Will.
- Je crois que nous avons fait quelques progrès.
- Quand nous reverrons-nous ?
- Pourquoi voulez-vous me revoir ?
- Bien, je... (Il sourit. ) Pour un tas de raisons.
- Dans ce cas, répondit Deanna, nous avons fait plus de progrès que je le pensais. Je vous appellerai, Will. Au revoir.
Elle tourna les talons et s’en fut.

* * * * *

Deanna avait espéré pouvoir rentrer à la maison sans se faire remarquer, mais Lwaxana l’y attendait, les mains sur les hanches, les lèvres pincées.
- Veux-tu m’expliquer où tu as été ?
- Non, je ne veux pas.
- Deanna, nous n’avons jamais eu de secrets l’une pour l’autre.
- C’est faux, mère. Je ne t’ai jamais rien caché, parce que je n’ai jamais eu le choix.
Lwaxana lui montra l’escalier.
- Monte dans ta chambre, petit poussin. Nous reparlerons de tout ça plus tard... peut-être.
- Mère, je préférerais...
- Je m’en moque !
Face à tant de furie, la jeune Bétazoïde jugea que ce n’était pas le moment de commencer une discussion trop serrée.
Pourtant, elle ne voulait pas en rester là.
- Mère, dit-elle très calmement, tu ne me fais pas confiance ?
L’expression de Lwaxana s’assombrit.
- Bien sûr que je te fais confiance, mon petit poussin, répondit-elle d’un ton grave.
- Alors pourquoi t’inquiètes-tu ?
Lwaxana prit le visage de sa fille entre ses mains.
- J’ai confiance en toi; c’est des autres dont je me méfie. Tu es appelée à remplir de hautes fonctions, alors je m’inquiète de tout ce qui pourrait te conduire à t’écarter de ce chemin.
- Et que fais-tu des choses que je me dois à moimême en tant que...
- Tes responsabilités dépassent ta petite personne, dit tristement Lwaxana. Tu dois préserver notre histoire et transmettre nos traditions. Nos ancêtres, lointains et proches, sont mort apaisés, heureux même, car ils avaient conscience d’appartenir à un vaste canevas. Pour les servir, Deanna, il ne sera pas toujours facile de renoncer à tes intérêts et à tes rêves. S’il te plaît... dis-moi que tu ne me décevras pas.
Jamais Deanna ne l’avait entendue l’implorer ainsi. Comme toujours, elle renonça à ses désirs et se soumit à la volonté de la femme qui dirigeait sa vie. -Bien entendu, mère, tu peux compter sur moi.
- Tu es sûre ?
- Oui. Je suis sûre.
Lwaxana sembla embarrassée par la sincérité de cette déclaration.
- Bon, bien, euh... je... Voilà qui me rend heureuse.. Bon... C’est encore tôt, mais que dirais-tu d’une tasse de chocolat chaud ?
Deanna ne put s’empêcher de sourire. Son amour du chocolat et, accessoirement, sa naissance étaient deux des preuves, peu nombreuses, de l’existence de son père. Fou de chocolat, il avait transmis cette passion à sa femme qui, à son tour, avait contaminé leur fille. Deanna se lécha les babines.
- Ce serait merveilleux... Mais je ne veux pas te déranger.
Lwaxana prit une expression rassurante.
- Oh, mais tu ne me déranges pas.
Elle mit les mains en cornet devant sa bouche et hurla à en ébranler les fondations :
- Homn ! Debout ! Deanna veut un bol de chocolat chaud.
- Mère ! Je pensais que tu allais... J’aurais pu le faire moi-même.
- Ne dis pas d’idioties. Une fille de la Cinquième Maison ? C’est absurde.
- Mais pourquoi avais-tu besoin de crier ?
- Parce que mes messages télépathiques ne réveillent pas Homn. Parmi les hommes que j’ai connus, seul ton père partageait cette capacité déplaisante.
M. Homn parut quelques instants plus tard. A la surprise de Deanna, le serviteur géant était tout habillé. Était-il si rapide à se vêtir ? Se couchait-il dans sa livrée, toujours prêt à répondre à l’appel de Lwaxana ? Pour ce qu’elle en savait, Homn ne dormait jamais. Servir Lwaxana n’était sans doute pas compatible avec des activités aussi futiles.
- Deanna voudrait du chocolat chaud.
M. Homn, impassible, regarda la jeune fille. Elle tenta d’exprimer, d’un geste, qu’elle regrettait de le déranger. Homn se contenta d’incliner'la tête et se dirigea vers la cuisine.
- Tu vois, petit poussin ? dit Lwaxana, prenant le bras de Deanna. Ceux qui savent témoigner du respect à qui de droit existent encore. Je te suggère de garder cela à l’esprit... particulièrement dans tes rapports avec le lieutenant Riker.
Deanna la regarda, nerveuse.
- Tu ne vas pas le dénoncer à Starfleet, mère ? Nous sommes seulement amis.
- « Seulement amis » ? Parce que tu l’as voulu ainsi, ma chérie, pas à cause de lui. Mais... Je ne dirai rien à Starfleet. Après tout, mon petit poussin, (Lwaxana lui tapota la joue), tu veux que je te fasse confiance, non ?

CHAPITRE XXII

Attablés dans leur café habituel, Riker et Roper furent surpris de voir surgir Gart Xerx.
- C’est donc ici que vous vous cachiez, Roper ! dit Xerx à l’ambassadeur de la Fédération avec une contrariété feinte.
Le diplomate haussa les épaules.
- Je suis ici tous les matins. Demandez à Riker.
- Je m’en porte garant, dit Riker solennellement
- Hélas, dit Roper en posant sa serviette sur la table, je dois écourter notre petit déjeuner. J’ai une réunion de bonne heure.
Roper se leva; automatiquement, Riker abandonna son assiette, qu’il n’avait pas terminée, et se leva pour le suivre. Roper l’arrêta :
- Capitaine, vous n’avez pas à vous serrer la ceinture parce que je dois m’en aller. Restez plutôt à bavarder avec notre bon ami Xerx.
- Comment ça, « bon ami » ? dit Xerx avec une moue exagérée. J’aurais pourtant juré que vous n’êtes pas venu au mariage de ma fille, il y a quelques semaines.
Roper leva une main conciliante
- Ma fille et le capitaine Riker ont assisté aux réjouissances en mon nom. Et puis, je me suis fendu d’un sacré cadeau, non ?
- Parfaitement exact, dit Xerx avec diplomatie.
- Alors l’incident est clos. (Roper indiqua la chaise qu’il venait de quitter. ) Commandez quelque chose et faites-le mettre sur mon ardoise.
- Comme vous voudrez, Mark.
Xerx s’assit et attendit que Roper soit parti.
- Il va le regretter, dit-il à Riker.
- Pourquoi ?
Un instant plus tard, la serveuse arriva avec une assiette fumante et la plaça devant Xerx. Riker l’examina, et remarqua :
- C’est le plat le plus cher de la carte.
- Oui, je sais. Vous en voulez ?
- Non, merci.
- Au fait... Pourquoi « capitaine » ? Je croyais que vous étiez lieutenant ? demanda Xerx.
- C’est vrai. C’est une vieille plaisanterie entre Mark et moi.
- Il a effectivement un sens de l’humour un peu particulier.
- Alors.., dit Riker. (Il bu une gorgée de café avant de continuer. ) Comment va votre fille ?
- Vous savez comment sont les jeunes mariés, fit Xerx en riant. Pour le moment, contempler le moindre geste de l’autre les liquéfie : marcher, parler, respirer... Ils sont venus à la maison hier soir, et il était amusant de voir Chandra regardant avec adoration son époux mastiquer sa nourriture.
- Mastiquer sa nourriture ?
- Ce sont de jeunes mariés. Que peut-on y faire ? (Xerx changea de sujet.) Quoi de neuf à propos de la jeune mademoiselle Troi ?
- Vous lisez dans mon esprit maintenant ? demanda Riker en levant un sourcil.
- Assez pour confirmer ce que je savais déjà. J’ai remarqué que vous la dévisagiez pendant le mariage. Et je sais que vous la fréquentez. J’ai entendu -fortuitement -Deanna en discuter avec ses amis, à l’université.
- Que faisiez vous à l’université, si je peux me permettre cette question ?
- Je suis professeur de psychologie. Pour quelle autre raison aurais-je été là ?
- Je l’ignorais.
- Je n’ai pas eu l’occasion d’en parler. Deanna assiste même à un de mes cours.
- Où on enseigne la thérapie par la nudité ?
Xerx le regarda, incrédule. La nourriture qu’il s’apprêtait à avaler resta oubliée sur la fourchette, à quelques centimètres de sa bouche.
- Je vous demande pardon ?
- J’ai entendu parler de cette... technique... où un patient et son thérapeute se déshabillent et s’allongent, se serrant même l’un contre l’autre.
- Je crois qu’on appelle ça « faire l’amour », dit Xerx, amusé.
- Non, pas du tout. Le but est de surmonter l’attirance physique pour établir un rapport purement intellectuel. Mais... pourquoi je vous explique tout ça ? Je veux dire, vous connaissez certainement... ?
Xerx essaya de contenir son hilarité.
- Lieutenant, j’ai étudié et enseigné la psychologie pendant plus de trente ans. Je peux vous assurer que je n’ai jamais entendu parler d’une « technique » où le patient et le thérapeute se pressent, nus, l’un contre l’autre... excepté dans les cas de troubles sexuels et de thérapies destinées spécifiquement à les traiter. S’agissait-il de problèmes sexuels ?
- N...non, bafouilla Riker, confus.
- Dans ce cas, je ne vois pas d’autre fin à ces manoeuvres que le plaisir évident qu’elles procurent. (Xerx se pencha vers Riker.) Qui vous a proposé cette « technique » ?
- Personne, dit Riker. J’en ai... seulement entendu parler.
- Tout ce que je peux vous dire, c’est que tout ça me semble très agréable, mais sans grande signification psychologique.
Un grand sourire illumina le visage de Riker.
- Lieutenant, y a-t-il... hum... quelque chose dont vous voudriez parler avec moi ?
- Non. Je trouve seulement l’affaire... très drôle, dit-il, incapable de dissimuler sa joie.
- Je vois.
Le communicateur de Riker bipa. Ce bruit était courant sur un vaisseau, mais dans l’atmosphère plus détendue de Bétazed, il surprenait.
L’officier activa son commbadge avec une certaine appréhension.
- Lieutenant, ici Tang.
- Qu’y a-t-il...
Le sergent ne le laissa pas finir sa phrase.
- Les senseurs détectent des vaisseaux qui approchent à grande vitesse. Ils ne répondent pas à nos transmissions. A leur forme, ils sont sindaréens.
Riker se leva d’un bond.
- Les systèmes de défense planétaire...
- Lieutenant, les Bétazoïdes sont tellement pacifiques qu’ils n’en ont presque pas. De toute façon, c’est trop tard.
Xerx le regarda avec inquiétude; Will ne prit pas le temps de le rassurer.
- Dispersez l’escouade, ordonna Riker.
- C’est déjà fait.
- Calculez la destination probable du vaisseau par rapport à sa trajectoire.
- C’est fait. Nos calculs prévoient un atterrissage au milieu de la ville.
- Très bien, nous les attendrons. Leur arrogance se retournera contre eux. J’arrive. Riker, terminé.
Les clients du café éprouvaient une évidente terreur. Bien qu’aucun d’eux ne parlât, Riker sentit leur anxiété. Alors qu’il se dirigeait vers la porte, Xerx le retint.
- Un espace libre vous offrirait des cibles faciles, dit Xerx. Mais la densité de la population vous oblige à tenir compte des vies innocentes. Ne laissez pas la détermination de capturer votre proie se retourner contre vous.
Riker regarda Xerx dans les yeux.
- Compris, dit Riker.
Il quitta en toute hâte le café.

CHAPITRE XXIII

Deanna et Chandra examinaient le tableau qu’elle étudiaient depuis dix ans. Chaque semaine, il leur réservait une nouvelle découverte; elles ne savaient toujours pas si ces surprises provenaient de la peinture ou d’elles-mêmes.
Deanna frissonna. Chandra s’en aperçut, et lui demanda :
- Ça va ?
- Ça va. C’est juste que...
Elle laissa la phrase en suspens.
- C’est Riker, hein ? Celui qui était au mariage ?
Hésitante, Deanna fit oui de la tête.
- Qu’a-t-il de spécial, celui-là ?
- Je ne sais pas. Il est différent. Si peu intellectuel.
- Tu veux dire qu’il est stupide ?
- Non ! Non, pas du tout. Il est vif, très intelligent... non, vraiment, je t’assure.
Elle essaya d’exprimer sa pensée le plus clairement possible :
- C’est un archétype primal ambulant. Ses actes sont déterminés autant par l’instinct que par la pensée rationnelle.
- Quel mal y a-t-il à ça ? Quoi de plus naturel que l’instinct ? Quand j’ai rencontré Teb, notre attirance fut instinctive.
- Mais vous étiez compatibles. Riker et moi, nous sommes...
- Vous êtes quoi ?
Deanna frissonna de nouveau.
- Mon bon sens me dit que Will Riker n’est pas fait pour moi.
- Mais tu as des pensées irrationnelles ?
- Oui. Elles me donnent la chair de poule
- Eh bien ! Et ta mère, que dit-elle de ça ?
- Ne m’en parle pas ! Si j’ai des doutes au sujet de Riker, elle a des certitudes. Ce n’est pas du tout le genre d’homme qu’elle voudrait voir à mes cotés~ Il n’a aucun statut social, pas de liens avec Bétazed ou la société Bétazoide. Non...
Elle s’interrompit; ses yeux sombres s’écarquillèrent et elle pâlit.
- Deanna, s’inquiéta Chandra, que se passe-t-il ?
Puis elle capta à son tour le phénomène.
- Dieux du ciel ! murmura-t-elle.
Deanna l’attrapa par le bras et lâcha, les mâchoires serrées
- Viens ! Sortons d’ici avant que...
D’autres bétazoïdes réagissaient aux pensées violentes affectant la foule.
Ils tentèrent de fuir, mais il était déjà trop tard.
Sur toute la longueur de la galerie, des portes furent défoncées. Un rayon laser démolit une partie du mur; les gravats écrasèrent un homme. Coincé sous les décombres, il se débattit en vain.
Des guerriers sindaréens arrivèrent, parés de leurs armures noires rutilantes et brandissant des disrupteurs. L’un tira une rafale en l’air. Le bruit paniqua un peu plus ses victimes.
Les deux amies firent volte-face et se précipitèrent vers l’unique sortie encore libre. Elles y étaient presque lorsque la porte coulissa, révélant le colosse sindaréen qui obstruait le passage.
Son visage ressemblait à un masque mortuaire. Il braqua son arme sur les deux femmes, et dit d’une voix faussement amicale :
- Reculez.
Chandra geignit pendant que Deanna la reconduisait vers la foule. A voix basse, elle lui conseilla
- Ne leur montre pas que tu as peur.
Elle était tout aussi effrayée, mais trouva plus facile de se contrôler dès le moment où elle tenta de calmer son amie.
Deanna sentit la terreur envahir l’esprit de sa compagne. La jeune mariée était désespérée à l’idée de ne plus revoir son époux. Deanna, elle, avait des préoccupations plus pratiques. Elle n’acceptait pas de mourir ici, brutalement et inutilement. La survie, voilà tout ce qui comptait pour elle
Pendant que les Sindaréens poussaient une trentaine de Bétazoïdes capturés vers le centre de la pièce, Deanna réfléchissait à leurs chances de s’en sortir. Elle était certaine que l’intervention sindaréenne avait été détectée. Par conséquent, les sauveteurs étaient déjà en route.
Elle ne doutait pas un instant de l’homme qui mènerait l’assaut : William T. Riker. Cette idée la réconfortait. Elle était convaincue du succès de son nouvel ami.
Elle en demeura persuadée jusqu’à ce qu’un Sindaréen lui enfonce le canon de son disrupteur dans la bouche.

* * * * *

- Comment ça se présente ?
Riker se tenait près de Tang, à cent mètres du musée. Percevant la terreur de ceux qui étaient pris au piège à l’intérieur, les Bétazoïdes cherchaient à s’approcher. Ils désiraient les aider et les calmer. Mais Tang avait ordonné à ses soldats de boucler le périmètre. Les hommes s’activaient à repousser les citoyens hors de la zone de danger.
Tang se caressait le menton -toujours aussi mal rasé.
- Voilà leur navire.
Le sergent désigna de la main un petit vaisseau sindaréen posé sur le toit du musée. Le navire était du type « araignée ». Il devait son surnom à son étrange forme compartimentée reposant sur huit bras articulés.
- Sergent, pouvez-vous l’atteindre d’ici ? Le neutraliser ?
Tang regarda longuement le lieutenant, et dit :
- Oui. Exécution immédiate ?
- Non. Ce ne serait pas une bonne idée. Si nous les bloquons sans leur laisser d’issue, les Sindaréens seront fous furieux. Notre priorité est la sécurité des otages.
Tang hocha la tête; Riker réalisa que le vétéran de l’espace avait abouti aux mêmes conclusions. Il ne s’attarda pas sur cette découverte plutôt flatteuse pour lui. Son esprit était déjà en train d’élaborer une stratégie.
- Qui est votre expert en communications ?
- Hirsch, dit Tang.
Avant que Riker ne puisse le lui demander, il actionna son communicateur :
- Hirsch, ramenez-vous
Riker étudia le bâtiment en attendant l’arrivée de l’homme
- Combien sont-ils là-dedans ?
- Nous ne savons pas exactement. Certains ont pu s’échapper des étages inférieurs. Une Bétazoïde aux capacités mentales spéciales a détecté une trentaine de prisonniers et neuf Sindaréens. C’est cohérent puisque nous savons que l’équipage standard de l’araignée est de dix membres.
Hirsch, une solide jeune femme brune, courut vers eux, fusil-laser au poing. Elle avait avec elle un modèle spécial d’unité portable de communication.
- Oui, sergent ?
Tang désigna Riker du doigt. Hirsch se tourna vers lui et attendit.
- Je veux parler aux Sindaréens, dit le jeune officier. Il est probable qu’ils ont laissé quelqu’un dans le vaisseau. Quelqu’un qui leur sert d’yeux et d’oreilles à l’extérieur du bâtiment.
- Vous voulez avoir leur fréquence pour pouvoir vous immiscer dans leur conversation ? dit-elle.
- C’est ça, oui. Et n’oubliez pas que leurs communications peuvent être codées.
La moue méprisante de Hirsch exprima parfaitement son opinion sur les talents des Sindaréens en la matière.
- Je ne voudrais pas vous manquer de respect, monsieur, mais je pensais que vous alliez me donner une tâche réellement difficile.
Elle mit un genou à terre, retira l’unité de communication de son sac et étudia les fréquences qui s’affichaient sur l’écran. Ses doigts volèrent sur le clavier.
- Lieutenant, je n’ai plus besoin qué de quelques instants pour transcrire les messages, annonça-t-elle après trente secondes. ( Elle ricana. ) Apparemment, ils ne croient pas qu’un tel exploit soit dans nos cordes.
- Éclairez leur lanterne, Hirsch, dit Riker. Montrez-leur de quoi nous sommes capables.

* * * * *

Le Sindaréen qui avait mis un terme à la tentative de fuite de Deanna et de Chandra était le chef du groupe. Comme la plupart de ses compatriotes, il portait ses cheveux anthracites tirés en arrière. Sa peau pâle avait presque la blancheur de la craie. Bien qu’il eût une bouche, elle lui servait exclusivement à manger. Il parlait par l’entremise des membranes nictitantes qui couraient le long de son cou élancé.
- Baytzah ! cria-t-il, Zroah ! Qu’est-ce que vous fichez là ? Charoset et Chazeret, vérifiez la pièce d’à côté. Les autres, bougez-vous ! On n’a pas toute la journée
Les Sindaréens traversaient le musée en portant de grands conteneurs. Avec des gestes précis, ils ôtèrent les toiles des murs, se saisirent des sculptures et les jetèrent dans les caisses. Chacune de leurs actions provoquait la désapprobation des Bétazoïdes. Un mouvement brutal de l’arme du chef les dissuada de continuer.
- Mes chers Bétazoïdes, dit-il sur un ton étonnamment raisonnable, je m’appelle Maror. Voudriez vous être assez aimables pour coopérer ? Ainsi, nous pourrions conclure rapidement notre opération sans créer de difficultés majeures à qui que ce soit.
- Et pourquoi donc ?
Cet éclat provenait de Deanna Troi. Elle avait crié sans réfléchir. Chandra essaya de l’entraîner à l’abri, parmi les autres Bétazoïdes, mais il était trop tard. Elle avait attiré l’attention de Maror. Survivre au traumatisme de se voir enfoncer un canon de disrupteur dans la gorge l’avait rendue téméraire.
Le regard de Maror suivit les courbes de son corps de telle manière que Deanna se sentit sale. Mais ce n’était qu’une perception superficielle. Elle ne pouvait pas établir de contact empathique avec ses agresseurs. C’était inhabituel et irritant. Cette frustration était la cause de sa question imprudente.
- Pourquoi donc quoi ? demanda Maror.
Derrière lui, ses hommes poursuivaient leur tâche.
- Vous voulez savoir pourquoi vous ne devez pas intervenir dans notre opération ?
Troi, tais-toi ! La voix de son amie résonna dans l’esprit de Deanna.
Trop tard. Son cri de colère avait déjà attiré l’attention des Sindaréens. De plus, une partie d’elle-même désirait savoir ce qui poussait ces êtres à commettre des actes aussi destructifs.
Elle imagina sa mère, qui ne se laissait jamais intimider. Après une profonde inspiration, elle exigea de savoir :
- Pourquoi nous volez-vous nos trésors artistiques ? Quelle signification peuvent-ils avoir pour vous ? Ces oeuvres sont nées du coeur et de l’esprit de créateurs bétazoïdes.
Maror émis un gargouillis qui devait être l’équivalent sindaréen d’un rire : ses membranes pulsaient rapidement, comme les ouïes d’un poisson échoué sur la berge.
- Tu crois vraiment que nous allons rester assis à regarder de jolies images ? demanda Maror. C’est d’un ridicule ! Notre client est un collectionneur avide de pièces uniques, Il est aussi très riche, et prêt a débourser ce qu’il faut pour satisfaire ses caprices. Tu devrais être fière de l’intérêt qu’il porte à ton monde, car il a un goût sûr.
Toute la peur que Deanna aurait pu éprouver fut balayée par l’indignation.
- Comment pouvez-vous priver un peuple de son héritage culturel afin de satisfaire la cupidité d’un individu ? Quelles sortes de créatures êtes-vous ?
Les coins de la bouche de Maror remontèrent un peu quand il répondit :
- Des entrepreneurs, très chère.
Il recula, mettant ainsi fin à la conversation, ou du moins, indiquant qu’elle n’avait plus d’intérêt pour lui. Il activa le communicateur fixé à son poignet.
- Karpas, ton rapport !
- Il y a un grand rassemblement dans la rue. Mais ces Bétazoïdes ne font rien. Ils essaient juste de comprendre comment les autres vivent la situation.
- Oui, c’est typique, grogna Maror. Autre chose ?
- Ouais. Il semble qu’un détachement de Starfleet ait pris les choses en main.
- Grand bien leur fasse. Je connais les règlements. Tant que nous aurons les otages, ils ne tenteront rien. Chauffe les moteurs. Je pense qu’on en a encore pour deux ou trois...
Une voix l’interrompit, colonisant la fréquence de son communicateur.
- Attention, agresseurs sindaréens, vous êtes encerclés, vous ne pouvez pas nous échapper. Rendez-vous, c’est votre seul espoir.
Les yeux noirs de Deanna s’ouvrirent grand. Elle regarda Chandra, qui comprit immédiatement ce qui lui traversait l’esprit. Un bref instant, Deanna voulut crier : Will ! Je suis enfermée ici avec les autres ! Fais quelque chose !
Elle s’en abstint. Riker n’avait pas besoin qu’un enjeu personnel vienne compliquer sa mission.
Maror bouillait de colère.
- Qui es-tu ? cria-t-il.
- Lieutenant Riker, de Starfleet. Et vous, qui êtes-vous ?
- Maror de Sindar. Dis-moi, homme de Starfleet, où est ton vaisseau ? Il y en a aucun dans un rayon de plusieurs années-lumière. Nous avons vérifié.
- Je n'ai pas besoin d’un vaisseau pour résoudre ce problème.
- Toi, tu sais flatter les gens, dit Maror, sarcastique.
- Non. Je vous préviens, je dispose déjà d’une escouade et j'attends des renforts. Le secteur a été bouclé. Vous ne pouvez pas fuir. Rendez-vous maintenant, et nous en tiendrons compte.
- « Tenir compte » ? Quelle belle inscription pour ma pierre tombale : « Ci-gît un crétin qui coopéra. » Merci, lieutenant, mais je crois que je vais courir le risque de te décevoir. Si tu aimes aussi les défis, je t’invite à tenter de nous empêcher de partir. (La voix de Maror devint froide et dure. ) Tu pourras sans doute expliquer à tes supérieurs la présence d’une trentaine de cadavres bétazoïdes. Nous comprenons-nous, lieutenant ?
- Vous ne vous échapperez pas, dit Riker.
- Tu ne nous arrêteras pas ! rétorqua Maror. Et, maintenant, disparais de ma fréquence.
- Nous brouillons vos transmissions. Vous ne pourrez pas communiquer tant que vous refuserez de coopérer.
- Oh vraiment ?
Sans la moindre hésitation Maror se retourna et lit feu.
Le coup atteignit Chandra en haut de la cuisse. Elle s’écroula en poussant un cri qui résonna dans le musée; à n’en pas douter, il avait été entendu à travers le communicateur.
Deanna se laissa tomber au côté de Chandra, qui se tenait la jambe en gémissant. Une plaie lui barrait la cuisse.
- Alors, tu as compris ? dit Maror, J’aurais pu la tuer. Voilà la seule coopération que tu obtiendras de moi. Lieutenant, la prochaine fois que je tirerai, je viserai au cœur, et je t’assure que je fais toujours mouche ! Maintenant, dégage de ma fréquence, ou quelqu’un mourra dans les dix secondes ! Et ce sera ta faute, lieutenant Riker.
- Dans l’intérêt de la paix, la liaison avec votre vaisseau sera rétablie. Je m’attends à vous voir faire preuve d’une bonne volonté comparable, dit Riker presque instantanément.
Une seconde plus tard, Karpas cria :
- Ils vont nous faire des ennuis !
- J’ai entendu, idiot ! aboya Maror, Et eux aussi, ils entendent, ils sauront tout ce qui se dira sur cette fréquence et je n’ai pas besoin d’oreilles indiscrètes. Maintiens le silence radio, sauf en cas d’urgence Maror, terminé.
Il coupa son communicateur.
Deanna avait déchiré une bande de tissu de sa manche pour panser la brûlure sur la cuisse de Chandra. La colère et le défi brillaient dans ses yeux. Maror avait l’air calme. La frustration de ne pas pouvoir lire l’esprit de son geôlier rongeait Deanna. Une composante de la structure psychologique des Sindaréens les immunisait contre son empathie. Du moins pour le moment.
- Vos sauveurs, dit Maror, ne feront qu’aggraver votre situation. Je suggère que vous priiez vos dieux, quels qu’ils soient, pour que la Sécurité de Starfleet et son noble lieutenant ne soient pas aussi bons qu’ils croient l’être, car leur efficacité se mesurera au nombre de vos cadavres.

CHAPITRE XXIV

- Le résultat aurait pu être meilleur, dit Riker, déçu.
- Il aurait pu être bien pire, fit Tang. Personne n’est mort.
- Il faut savoir ce qu’ils veulent. Connaître leurs exigences.
- Ce n’est pas nécessaire, dit Tang, logique. Ce qu’ils désirent se trouve dans ce musée. Nous connaissons leurs exigences : repartir avec le butin sans être inquiétés. La question est : va-t-on les laisser faire ?
- Ce n’est pas concevable, affirma Riker.
- Même si des gens doivent mourir ?
- Il faudra essayer de l’éviter à tout prix. Mais les laisser partir serait les inviter à recommencer au détriment d’autres victimes innocentes. Il faut les arrêter, ici et maintenant.
Gart Xerx les rejoignit, essoufflé.
- Des pirates sindaréens ! dit-il, haletant.
- Oui, monsieur. Nous le savons et nous nous en occupons. S’il vous plaît...
- Chandra est dans le musee
- Quoi ? s’exclama Riker. Comment le savez... (Il se ressaisit quand il se rappela à qui il avait à faire. ) Oui, bien sûr vous le savez.
- Elle a été blessée. Ces salauds lui ont tiré dans la jambe.
Le visage de Riker s’assombrit. Il se souvenait du visage passionné de la jeune femme fraîchement mariée.
- Elle va bien ?
- Aussi bien qu’il est possible avec une jambe brûlée, dit Xerx.
A l’évidence, il combattait la panique qui menaçait de le submerger. Sans doute cherchait-il le calme intérieur dont Deanna avait parlé à Will.
Xerx ajouta, presque fortuitement :
- Deanna Troi est avec elle. Elle la soigne comme elle le peut.
Riker essaya de rester impassible. Il n’articula qu’un mot :
- Bien.
L’officier comprit que Xerx captait la tempête émotionnelle que la nouvelle avait déchaîné en lui.
- Pouvez-vous communiquer avec Chandra ? Obtenir des informations ?
Riker entendait se comporter comme un vrai professionnel.
- Que voulez-vous savoir ?
- Tout.

* * * * *

Deanna tapota la brûlure avec le tissu. Elle avait presque arrêté de suinter. S’apprêtant à offrir à Chandra des paroles de consolation, elle vit à l’expression de son amie qu’elle n’était pas vraiment présente à la réalité.
D’abord, elle crut que Chandra s’était mentalement isolée pour ne pas souffrir. Puis elle comprit se qui se passait : son amie communiquait avec quelqu’un de l’extérieur.
Maror s’approcha d’elles, les examina et manifesta son approbation.
- C’est bien, plus de gémissements. Vous prenez sur vous. Ça fait plaisir à voir; vous facilitez la tâche à tout le monde.
Maror activa son communicateur pour recevoir un court rapport de Karpas sur les activités des représentants de la Fédération. La brièveté s’imposait puisque Riker espionnait leurs communications.

* * * * *

- Il y a trente-deux prisonniers à l’intérieur, répéta Xerx à Riker. Et neuf Sindaréens. Maror, auquel vous avez parlé, est bien leur chef. Ils ne menacent pas les otages tant que ceux-ci se tiennent tranquilles. Ils dépouillent le musée de ses oeuvres d’art afin de les revendre à un collectionneur privé. (Xerx frissonna. ) Quel concept barbare !
- Comparé à ce qu’ils sont capables de faire, c’est presque civilisé, dit Riker. Ils sont probablement la seule race de la galaxie avec qui les Ferengis s’entendent. Bien, Gart... dites-lui qu’elle doit nous prévenir dès que les Sindaréens commenceront à regagner leur vaisseau. Tang, je veux que vous déployiez vos troupes...
- C’est déjà fait, monsieur, dit Tang, indiquant divers emplacements.
Riker regarda autour de lui et sourit. Les hommes de la sécurité rassemblés dans la rue faisaient diversion. Pendant ce temps, les autres s’étaient dispersés pour atteindre les points stratégiques, tout autour du bâtiment. Ils étaient accroupis sur les toits, en équilibre sur le bord des fenêtres; leurs fuseurs étaient armés, leur cible étant le toit où l’araignée se perchait tel un prédateur géant.
- Le problème, reprit Tang, est que les Sindaréens, même s’ils en ont pas l’air, sont très robustes. Les décharges de fuseurs les arrêtent, mais pas avec le réglage minimum. La puissance nécessaire pour les paralyser peut blesser ou même tuer d’autres humanoïdes.
- Comme les Bétazoïdes, précisa Riker.
- C’est exact. S’ils utilisent les otages comme boucliers...
- Il faudra faire avec, sergent. Dites à vos tireurs d’être extrêmement prudents. Nous ne devons sous aucun prétexte laisser échapper ces pillards.
- Oui, monsieur. Au cas où ils arrivent à rejoindre leur vaisseau...
Tang fit signe à un homme qui transportait une imposante valise et avança vers son supérieur en titubant pour la poser à ses pieds. Le sergent l’ouvrit et en retira l’étonnant canon phaseur modèle II.
La force du petit homme était impressionnante. Il flanqua une tape affectueuse à Riker et dit
- Croyez-moi, lieutenant, ils ne risquent pas de s’échapper.
- C’est une bonne nouvelle. Informez vos troupes qu’il y a bien neuf Sindaréens dans le musée. Je ne veux pas de coups de feu avant d’être sûr que neuf sont bien sortis et s’approchent de leur vaisseau. Dès qu’ils seront tous dehors, c’est-à-dire dès que les otages ne seront plus surveillés, commencez à tirer. S’ils arrivent à décoller, je compte sur vouspour les abattre. Je ne veux pas qu’ils s’échappent. Nous devons leur donner une leçon, à eux et à tous ceux de leur espèce. Et nous allons le faire maintenant.
- Compris, lieutenant.
- Bien. Oh... Et attention à ne pas manquer votre cible, sergent. Si vous tirez sur la lune de Bétazed, on va avoir un vrai problème sur les bras.
- Je ne les raterai pas, lieutenant, faites-moi confiance.
Les conteneurs remplis, les Sindaréens les portèrent sur le toit. Sur le point de partir, Maror regarda les Bétazoïdes d’un air pensif.
- Ce fut un plaisir, mais toutes les bonnes choses ont une fin. Je vais devoir prendre congé de vous. Mais j’ai peur que les hommes de la Fédération nous créent des ennuis et tentent de faire obstacle à notre départ. C’est pourquoi je vais demander à l’un de vous de m’accompagner. Une simple précaution, vous comprenez ? Il serait plus sûr de vous prendre tous, mais notre vaisseau est petit et nous sommes déjà surchargés. Nous devons donc nous limiter à un seul otage. Voyons...
Il examina rapidement les prisonniers.
- Toi, tu es déjà blessée. Tu ne vas pas faire d’histoires.
Il coinça son arme sous son bras droit, et, de l’autre, attrapa Chandra. Elle se débattit frénétiquement.
- Non ! Laissez-la tranquille ! hurla Deanna.
Elle se jeta sur Maror et lui laboura le visage de ses ongles. Les traits déformés par la rage, le Sindaréen poussa Chandra, qui tomba. Sa tête heurta le sol avec un bruit mat.
Deanna se tourna vers son amie, mais Maror lui fit faire volte-face pour lui cracher au visage :
- Je pensais que tu avais du sang-froid, et que tu étais intelligente. Je respecte ça, et je t’aurais épargnée. Mais tu n’es pas assez maligne pour t’arrêter à temps et comprendre que tu t’en étais tirée à bon compte. Alors espèce de sale Bétazoïde, c’est toi que je prendrai.

* * * * *

Xerx en eut le souffle coupé. Il vacilla. Riker lui tendit le bras pour l’aider à se stabiliser.
- J’ai perdu le contact. Chandra s’est évanouie.
Riker attendit que le Bétazoïde lui fournisse plus d’informations. Enfin, Xerx ajouta :
- Il y avait... ils... les Sindaréens allaient utiliser un des otages comme bouclier. Ils avaient choisi Chandra. Elle s’est débattue, elle est tombée... et maintenant je ne la sens plus. Lieutenant... J’ai peur
Le communicateur de Tang bipa.
- Ici Sommers, au point gamma. J’ai une identification visuelle. Ils sortent, monsieur !
- Que toutes les unités attendent mon signal, cria Tang. Je répète : aucun coup de feu ne doit être tiré sans l’autorisation du poste de commandement central. Vous êtes le chef, lieutenant, à vous de jouer.
- Nous en restons au plan. Dès que les neuf pirates seront à découvert, nous tirerons, dit Riker avec fermeté.
- Ma fille ! Grands dieux, lieutenant, vous ne pouvez pas tirer sur ma fille
- Nous ne viserons pas dans sa direction, dit Riker, regardant Tang pour qu’il confirme.
Tang hocha la tête. Il décrocha une paire de jumelles électroniques de son ceinturon, les porta à ses yeux, et étudia le toit du musée.
- Donnez-m’en aussi une paire, ordonna Riker.
- Des jumelles pour le lieutenant ! grogna Tang sans quitter le toit du regard.
Hirsch approcha et tendit les jumelles à Riker. Maintenant, lui aussi surveillait le toit.
D’abord, l’absence de mouvement lui fit croire que c’était un coup monté. Un autre moyen de fuir était prévu, le vaisseau étant un leurre. Mais la porte du toit coulissa et les premiers Sindaréens franchirent le seuil. Ils traînaient une grosse caisse.
- Ne tirez pas encore, dit Riker.
Tang répéta cet ordre.
Ce n’était pas vraiment nécessaire. Tous connaissaient la musique et savaient ce qu’ils avaient à faire.
Un silence quasi surnaturel régnait sur le secteur. Tang avait vécu des situations similaires. A chaque fois, le bourdonnement de la foule avait été assourdissant au point de risquer de compromettre l’opération en cour. Quels que soient les tourments des Bétazoïdes, ils avaient la courtoisie de les subir en silence.
D’autres Sindaréens apparurent, portant des conteneurs. Riker les compta tout bas... cinq... six... puis il demanda à Tang :
- Statut des cibles ?
- Statut des cibles ? demanda Tang à son communicateur.
- Point alpha, cible détectée.
Les tireurs d’élite avaient choisi leurs cibles par ordre d’apparition selon leur nom de code : alpha prenait la première, bêta la deuxième, etc.
Les rapports affluèrent. Toutes les cibles étaient en main.
Huit Sindaréens seulement étaient visibles. Riker grommela des invectives. Les deux premiers arrivaient déjà au vaisseau. Une seconde plus tard, un des tireurs annonça :
- Ici point alpha. Je vais bientôt perdre l’objectif. J’attends des instructions.
Riker imaginait le doigt du soldat sur la détente. Il voulait donner l’ordre de tirer, et sentait les yeux de Tang posés sur lui. Mais il ne pouvait pas lancer cette autorisation tant que le neuvième bandit ne serait pas localisé.
Il y eut de nouveaux mouvements; le dernier Sindaréen apparut.
Dans sa main droite, il tenait un disrupteur. Il tourna lentement la tête, essayant de deviner où se cachaient les hommes de la Fédération. Son bras gauche entourait le cou d’une jeune femme.
- Deanna ! chuchota Riker.
Il braqua les jumelles sur le visage de la Bétazoïde. Ses mâchoires étaient crispées; elle regardait droit devant elle. Si elle avait peur, elle le cachait rudement bien.
- C’est le neuvième, dit Tang. Lieutenant... ?
- Ils ont un otage, murmura Riker.
- Je sais, monsieur.
- Qui est notre meilleur tireur ? demanda Will.
Tang s’attendait à la question. Il activa son communicateur.
- Sommers. Ta cible est maintenant le dernier Sindaréen. Lorie, prend l’objectif gamma.
- Objectif repéré, dit la voix de Lorie.
- Je l’ai dans ma ligne de visée, confirma Sommers immédiatement après.
- On tire ?
- Négatif, répondit Sonuners. Je répète : négatif. La cible bouge trop.
Riker vit que Sommers avait raison. Maror avait l’habitude de ce genre d’opération. Il avançait en déplaçant Deanna devant lui pour la placer en « première ligne ».
Riker appuya les jumelles contre ses yeux avec une telle force qu’il craignit qu’elles ressortent de l’autre côté de sa tête. Il savait ce qu’il devait faire. Les otages n’étaient plus menacés. Il n’y en avait plus qu’un... qui pourrait même survivre si tout se déroulait bien.
S’ils ne faisaient rien, les pillards s’enfuiraient et d’autres innocents souffriraient.
Deanna, pensa-t-il tristement.
A ce moment, la Bétazoïde fut poussée dans le champ de vision des jumelles de Riker...
Les yeux fixés sur lui, elle se tenait droite et fière. Elle n’avait pas peur.
Deux mots résonnèrent dans son esprit.
Je comprends.
- Feu ! cria Riker.
- Feu, ordonna Tang. Feu
Deanna tressaillit.
Les fuseurs canardèrent les Sindaréens, les enveloppant de corolles d’énergie. Plusieurs s’écroulèrent. L’un évita l’attaque et atteignit le vaisseau en chancelant.
Sommers rata Maror. Le frisson incontrôlable de Deanna, qui avait prévu la fusillade, avait été suffisant pour alarmer le chef des Sindaréens. Il s’accroupit, tirant Deanna avec lui.
Sommers avait visé haut, espérant que Maror exposerait sa tête un bref instant.
Un mauvais jour
Le pillard se précipita vers son vaisseau entraînant Deanna avec lui. Le tireur d’élite allait devoir faire feu en évitant la Bétazoïde.
Une seconde, le dos de Maror tut dégage. Le rayon de fuseur à haute puissance qui aurait grièvement brûlé Deanna Troi fit vaciller Maror. Il trébucha et tomba presque sur sa prisonnière. Mais il se reprit et réussit à monter à bord, poussant Deanna devant lui. Le sas se referma. En compagnie de cinq Sindaréens, plusieurs caisses de trésors artistiques bétazoides gisaient sur le toit.
- Merde ! cria Riker. Merde
Cette réaction n’était pas commune dans Starfleet, mais fort compréhensible.
Les moteurs rugirent; l’araignée s’éleva en oscillant dangereusement. Le pilote avait le diable au trousses, et il faisait l’économie des procédures de navigation. Il n’avait qu’une seule préoccupation partir de là.
Riker n’eut même pas besoin de se retourner pour voir ce que Tang faisait. Le vétéran avait calé le canon sur son épaule.
- Pouvez-vous les abattre ? demanda Riker, sans se retourner.
- Je vais les pulvériser en un clin d'œil.
- Pouvez-vous les paralyser ?
- Ça n’est pas évident, dit Tang. Je ne peux pas garantir la survie de l’otage si le vaisseau s’écrase.
- Je sais.
L’araignée filait vers l’ouest, suivant une trajectoire montante. Bientôt elle accélérerait et s’arracherait à la pesanteur de Bétazed pour s’enfuir loin dans l’espace.
- Paralysez-les, dit Riker.
Tang régla la puissance de son arme et fit feu.
Riker n’avait jamais vu une décharge d’une telle intensité. L’air grésilla et il étouffait.
Tang anéantit le moteur tribord et les appareils de navigation de l’araignée. Le vaisseau fit des embardées, essaya de se stabiliser et échoua. Une traînée de fumée épaisse et noire accompagna sa chute.
- Où va-t-il s’écraser ? demanda Riker d’une voix blanche.
- D’après sa vitesse et sa trajectoire, répondit Tang, quelque part dans la région appelée la Jungle de Jalara.
Tous restèrent silencieux. Puis Gart Xerx dit
- Si Deanna survit à l’atterrissage, elle a de bonnes chances de s’en sortir. Les puits de boues de la jungle de Jalara sont redoutables, mais il y a peu d’animaux vraiment dangereux.
- Vous oubliez les bêtes féroces qui pilotent le vaisseau, leur rappela Riker.

CHAPITRE XXV

Maror ne savait pas ce qu’il fuyait, ni vers où chercher refuge.
Ce n’était pas tout à fait exact. Il savait où : en enfer. Mais il n’irait pas seul. Avec lui, il entraînerait cette foutue Bétazoïde.
Elle était assise sur un rocher, près de lui, égale à ce qu’elle avait été le jour précédent et ceux d’avant. Un calme qui exacerbait la frustration de Maror.
Les vêtements de la jeune fille étaient déchirés et souillés. Son visage était sale et ses cheveux retombaient sur ses épaules, entrelacs filandreux aplatis par l’humidité. Elle n’avait plus de chaussures. Comment pouvait-elle garder l’espoir de survivre ?
Pourtant Maror lui enviait sa maîtrise d’elle-même.
Il ne supportait plus ce spectacle. Il voulait qu’elle soit comme toutes les femmes qu’il avait capturées dans le passé. Il désirait la voir implorer, l’entendre gémir. Il voulait qu’elle.., que...
Il sortit son arme et la braqua sur Deanna.
- Supplie-moi de ne pas te tuer.
Elle haussa ses minces épaules et dit d’un ton posé :
- S’il vous plaît, ne me tuez pas.
- Tu appelles ça supplier ? s’exclama Maror, incrédule.
- Non, j’appelle ça « demander ». Mais à vrai dire, cet exercice est sans objet. Vous allez me tuer, ou ne pas le faire, et je ne peux pas vous en empêcher. Supplier m’abaisserait et ne servirait à rien. Je ne vois pas quel avantage j’en tirerai. Donc je ne le ferai pas.
Avec un cri de rage, il se jeta sur elle pour la saisir par les cheveux et lui tirer la tête en arrière. Deanna ouvrit la bouche; Maror y enfonça le canon de son arme. Sous cet angle, la décharge ferait exploser la boîte crânienne et gicler la matière cérébrale alentour.
- J’ai dit : supplie, répéta-t-il
Les yeux de Deanna se révulsèrent. Sa respiration ralentit; tout son corps devint mou.
Maror crut qu’elle s’était évanouie, mais il finit par comprendre ce qu’elle avait fait. La Bétazoïde était entrée en transe. Il ne pouvait pas la forcer à sortir de cet état. S’il lui faisait sauter la cervelle, elle ne le saurait jamais et ne se sentirait pas mourir.
Il se fit l’impression d’être un parfait idiot. Comment menacer quelqu’un qui n’a aucune conscience de soi ? Devait-il la tuer ? Un cadavre ne lui permettrait pas de faire pression sur les hommes de Starfleet, s’ils le rattrapaient. Ça n’avait aucun sens. Plus rien n’avait de sens.
Maror la lâcha. Avec une amère satisfaction, il la vit tomber et s’écraser sur le sol comme un sac de pommes de terre.
Il monta sur le rocher où elle s’était assise et attendit qu’elle revienne à elle.
Ce qu’elle fit quelque instants après.
- Tu te demandes pourquoi je ne t’ai pas tuée ?
- Vous espérez vous servir de moi plus tard...
Sur le cou de Maror, les membranes pulsèrent plus vite.
- Et tu te demandes pourquoi je ne t’ai pas violée ?
- Vous n’êtes pas un violeur. Un voleur, oui. Un tueur, si nécessaire. Mais pas un violeur.
- En es-tu certaine ?
- Au début, non. (Deanna s’assit en tailleur. ) Quand j’ai vu que nous étions les seuls survivants, l’idée m’a terrifiée. Mais à mesure que le temps passait, j’ai commencé à avoir des impressions empathiques de vous. Avant, c’était impossible.
- Garde tes impressions empathiques pour toi, gronda Maror.
Il la tira par le bras pour la faire se lever, comme s’il avait dû compenser la tare de n’être pas porté à agresser sexuellement les femmes.
- Je ne peux toujours pas croire que tu aies survécu à l’atterrissage, grommela-t-il. Tous mes hommes sont morts...
- Je n’étais pas tendue. Je m’étais relaxée. Vos hommes étaient crispés. C’est ce qui a causé les blessures internes dont ils sont morts.
- Merci de ton diagnostic, gronda-t-il.
Il la poussa à travers la jungle, attentif au moindre signe de poursuite.
Deanna en profita pour « ouvrir » grands ses sens et capter la vie qui grouillait autour d’elle dans la jungle. Les Bétazoïdes pénétraient rarement dans le Jalara, et jamais aussi loin.
La jeune femme trouvait ça excitant, mais elle regrettait que le prix de cette expérience soit l’inquiétude de ceux qui l’aimaient.
Elle aurait parié que sa mère paniquait. Une fois encore, elle maudit le destin qui avait fait d’elle une demi-humaine. Une pure Bétazoïde aurait pu projeter ses pensées jusqu’en ville, appeler de l’aide et guider ses sauveteurs jusqu’à l’endroit où elle se trouvait, et ce même sans connaître sa position géographique précise. Car les siens auraient été capable de la percevoir, tout simplement.
Mais sa capacité à émettre et à recevoir était brouillée par son héritage humain. Pour une transmission fiable, Deanna avait besoin de proximité. Ici, perdue au milieu de nulle part, elle n’était près de rien.
Les oiseaux voletaient alentour; elle dut faire un écart pour éviter un petit serpent qui passa devant elle. Il n’était pas venimeux, et elle n’avait aucun désir de blesser un être innocent.
Qu’il était grisant de sentir une créature avant de la voir
La végétation se fit plus rare. Maror poussa un soupir de soulagement. Ils avaient atteint un point d’eau.
- Tu dois avoir soif, dit Maror. Tu es faite de glace, je sais, mais même celle-ci a besoin d’eau.
- Je ne suis pas faite de glace. L’eau sera aussi douce pour moi que pour vous, souffla Deanna en écartant des mèches de son visage.
Elle s’efforça de ne pas trahir sa fatigue.
- Voilà qui est plutôt rassurant. (Maror lui fit un signe avec son arme. ) Bois d’abord.
- Merci.
Elle s’agenouilla devant l’eau. Sa robe déchirée laissait entrevoir son corps davantage qu’elle ne l’aurait souhaité. Mais à ce stade, ça n’avait plus guère d’importance.
Elle prit l’eau dans ses mains en coupe et but, évitant de le faire aussi goulûment qu’elle en avait envie.
Maror fronça les sourcils en la regardant.
- Tu bois comme un oiseau.
- Je ne vois pas pourquoi j’exagérerais, répondit elle. Sinon, je risquerais d’avoir des crampes d’estomac. Quel intérêt y aurait-il à ça ?
- Très bien. Fais ce que tu veux.
Apercevant son reflet, elle gémit doucement. Elle plongea les mains dans l’eau une fois de plus et se frotta le visage pour enlever le plus gros de la saleté. Le résultat n’était pas parfait, mais au moins était-ce une amélioration.
- Vous rendez-vous compte que vous n’allez nulle part ? Tout ce que vous faites, c’est gagner du temps. Personne ne vous attend, nul ne viendra vous chercher et vous n’avez pas de cachette en vue.
- Jamais, je n’ai jamais été capturé. J’en suis fier et je ne me laisserai pas prendre. Ils ont dû arrêter les recherches. Probablement ont-ils trouvé le vaisseau et les corps des autres. Même s’ils continuent à nous chercher pendant quelques jours, tôt ou tard, ils concluront que nous sommes tombés dans un... Comment appelles-tu ça ?
- Un puits de boue.
- Dans un puits de boue, ou un ravin. Ou que nous avons été dévorés par un grand fauve dont personne n’a jamais entendu parler. Ils finiront par se décourager.
- Faux ! Ils continueront, dit Deanna calmement. Je crois qu’ils ne cesseront jamais. Pour être honnête, je pense que vous ne le croyez pas non plus.
- Vraiment ? Pourquoi, alors, me donner toute cette peine, si ma capture est si certaine ?
- Vous avez peur du châtiment de Starfleet. Vous ne voulez pas renoncer à votre liberté. Mieux vaut survivre quelques heures de plus sans entraves... plutôt que de passer des jours, des mois, ou des années en captivité.
Ses yeux se plissèrent. Il ne dit rien.
Deanna se leva, désigna le point d’eau et dit :
- Elle est toute à vous.
Il lui fit signe de s’éloigner.
- Avant, tu me fatiguais. Maintenant, tu me rends malade et tu me ralentis. Goûter l’eau est ta seule utilité.
Il s’accroupit et but tout en continuant de parler.
- Tu jacasses et tu es toujours après moi. Pis, tu essayes de me faire passer pour un lâche à mes propres yeux. L’avantage de t’avoir pour otage n’est rien en regard du plaisir que j’aurais à te brûler la cervelle...
Elle lui flanqua un coup de pied dans le bas des reins.
Avec un cri, Maror bascula la tête la première dans l’eau. Il était sur le point de regagner la berge quand les serpents aquatiques que Deanna avait sentis rôder dans les parages décidèrent d’examiner ce visiteur inattendu en s’enroulant autour de lui.
Deanna prit ses jambes à son cou.
Elle aurait voulu subtiliser l’arme de Maror, mais il la tenait trop fermement. En essayant de la lui arracher, elle se serait trop exposée.
Ce n’était pas le moment qu’il lui mette la main dessus. La Bétazoïde avait senti que Maror en avait assez. Conscient d’être coincé, il était prêt à se passer les nerfs sur le premier venu.
Elle, en l’occurrence.
Bref, il était résolu à la tuer, puisqu’elle ne servait plus à rien.
Donc elle courut.
Postillonnant de rage, Maror sortit de l’eau et entraîna les serpents avec lui. Ceux-ci, surpris d’être arrachés à leur habitat naturel, le lâchèrent enfin. Le Sindaréen les jeta dans l’étang.
Il beugla le nom de Deanna et se lança à sa poursuite. Tirant à l’aveuglette, il manqua de peu -sa proie.
Il n’avait plus aucune raison rationnelle de la pister. La course de Deanna dans la jungle la conduirait à se perdre définitivement ou à se trouver nez à nez avec un prédateur mortellement dangereux. La consolation que cette pensée apportait à Maror était réduite à néant par le souvenir de l’humiliation que Deanna lui avait infligé.
Un outrage qu’il ne pouvait pas tolérer.
Avec un hurlement, il brandit son arme et se lança pour de bon à la poursuite de la Bétazoïde.
Sa piste n’était pas difficile à suivre. Dans sa hâte, la jeune femme cassait des branches et piétinait des buissons -autant d’indices que Maror aurait pu suivre les yeux bandés.
Deanna n’aurait pas parié un sou sur sa réaction : la traquerait-il ou serait-il heureux d’en être enfin débarrassé ? Elle avait misé sur la seconde option; ses espoirs s’effondrèrent quand elle entendit le pillard se frayer un chemin à travers la végétation.
Affolée, elle regarda autour d’elle, cherchant une arme ou une cachette. Mais aucun endroit ne semblait propice.
Elle tourna à droite et trébucha sur une racine, s’étalant de tout son long. Pour se protéger le visage, elle absorba l’impact, les paumes tendues. Une douleur fulgurante lui déchira l’avant-bras. Sa main droite avait rencontré une pierre pointue.
Par pur réflexe, ses doigts se refermèrent dessus. Elle se relevà et continua sa course.
Son poursuivant gagnait du terrain. Il écartait la végétation, accompagnant sa progression d’un chapelet d’injures.
Parfois, Deanna entendait le bruit de son arme, et sentait même la chaleur du rayon. Maror devait utiliser son disrupteur pour se dégager le passage. Deanna aurait donné cher pour avoir un outil de ce type.
Un moment, cédant au délire, elle imagina Will Riker qui venait à son secours, noble héros surgissant de nulle part avec le parfait minutage des contes de fées de son enfance. Combien elle aurait voulu croire que de telles choses pouvaient arriver dans la vie.
Le coup de foudre... Réciproque, impérieux, enivrant... Deux âmes qui se rencontrent et communient instantanément. Deux corps, aussi...
Elle voulait Will Riker ! Elle l’avait su dès le premier instant, et elle avait été stupide de combattre ce sentiment pour des raisons qui lui semblaient maintenant futiles.
Ah, rattraper le temps perdu ! Revoir Will, lui parler, s’abandonner...
Deanna savait qu’elle se laissait aller à des rêves dangereux. Tout dépendait uniquement d’elle : vivre ou mourir, tel était l’enjeu. Il n’y aurait pas de noble héros. Et dans quelques minutes, il n’y aurait plus de Deanna Troi non plus.
Le terrain monta abruptement, la ralentissant. Comme il était impossible de rebrousser chemin, elle reprit sa respiration et commença à grimper.
Mais cette ascension la retardait trop. Derrière elle, Deanna entendit un cri de triomphe. Elle essaya d’accélérer, mais une main se referma sur sa cheville.
- Je t’ai eu, chiennai de Bétazoïde ! gronda Maror. Deanna cria; ses doigts devinrent des griffes qui cherchaient vainement une cible. Maror la tira vers le bas, jusqu’à ce que son visage soit à quelques centimètres du sien.
- Les ennuis que tu me causes ne valent pas les avantages que tu pourrais m’apporter. Je vais...
Dans sa paume, Deanna sentit la pointe de la pierre qu’elle avait ramassée. Sans hésiter, elle l’abattit sur le Sindaréen, visant le front.
Le pillard hurla comme un possédé, des traînées de sang coulant le long de ses joues. Luttant comme un animal cerné, Deanna essaya d’enfoncer davantage la pierre. Mais son adversaire était trop fort. Avec un rugissement, il repoussa la jeune femme. La pierre sortit de la blessure et un flot de sang jaillit.
Le Sindaréen plaqua une main sur la plaie pour enrayer l’hémorragie. La fureur le faisait trembler et l’empêchait d’articuler.
- Toi ! Toi ! parvint-il à grogner.
Il s’allongea sur elle, pesant de tout son poids. Elle se cambra sans pouvoir le désarçonner. Alors il plaqua le canon de l’arme contre le ventre de Deanna et cria :
- Une trou dans les tripes, voilà une manière très lente et très douloureuse de mourir ! C’est ce que tu mérites. Tu as tout gâché...
- Mais je n’ai pas...
- Tais-toi ! Tu ne la boucles donc jamais ! Je vais te crever, entends-tu ?
Soudain retentit une voix extraordinaire de calme.
- Éloigne-toi d’elle...
Maror releva la tête et se raidit. Deanna voulut vérifier de visu ce que ses oreilles et son cerveau lui disaient, mais qu’elle ne parvenait pas à croire tout à fait.
William Riker était debout sur la pente, trois mètres au-dessus d’eux, son tuseur braqué sur Maror. Il portait une veste de commando et un ceinturon lesté de plusieurs pochettes.
Les émotions du Terrien assaillirent Deanna, aussi claires que celles de sa mère ou de ses amis les plus chers. Froid et déterminé, il présentait au Sindaréen l’image d’un adversaire invincible.
- J’ai dit : éloigne-toi d’elle. Les mains en l’air.
Le fuseur de Riker ne tremblait pas.
- Non, homme de la Fédération ! aboya Maror.
Il pivota, les jambes autour de la taille de Deanna pour l’utiliser comme un bouclier.
- Non, tu vas poser ton fuseur et lever les mains. Tu as compris ? Fais-le, ou je jure que je la tue
Ne l’écoute pas, Will, entendit Riker dans son esprit. Ne fais pas ce qu’il te dit. Il te tuera.
- Tue-la, et tu n’auras plus de monnaie d’échange.
- Qu’importe ? Je m’en moque, au point où j’en suis ! Je la descends, puis je me rends, les mains sur la tête. Tous ce que tu pourras faire, c’est me remettre aux autorités. Mais elle sera morte. Si ce scénario te plaît, allons-y. Peut-être désires-tu tirer ? Je suis difficile à paralyser, lieutenant. Tu l’auras carbonisée avant. Sinon, je la tuerai de toute façon. Tu n’as pas tellement de choix, mon vieux...
- J’en ai plus que tu crois.
- C’est faux ! Je le sais et tu le sais.
Sa voix monta d’un octave; il maîtrisait mal sa panique.
- Jette ton arme ! Aller ! Jette-la ou je tue la Bétazoïde !
- D’accord.
Riker lança le fuseur sur le sol, où il rebondit avec un bruit métallique pour disparaître dans les fourrés.
Deanna se laissa retomber contre son agresseur, découragée.
- La veste aussi, tu pourrais y avoir caché des armes. Et le ceinturon ! Doucement, que je puisse voir tes mains ! Le moindre geste brusque et j’appuie sur la détente. Sa vie dépend de toi, lieutenant. Uniquement de toi...
Très lentement, Riker enleva sa veste et son ceinturon.
Il les montra à Maror.
- Tu vois ? Pas d’armes cachées.
Il laissa tomber le tout à ses pieds.
Maror se fendit d’un sourire cynique et visa le Terrien. A sa grande surprise, ce dernier ne fut pas impressionné.
- Pose ton arme si tu veux sauver ta peau, exigea-t-il.
- C’est une plaisanterie
- Pas du tout. Tu es encerclé
Maror hésita. Se reprenant, il cria :
- Tu mens. C’est du bluff.
- Non. Des hommes de Starfleet nous entourent. Ils sont là pour défendre les innocents, mais aussi pour protéger leurs officiers. Jette ton arme, si tu veux t’en tirer vivant. Menace-moi et mes hommes te tueront. Tant pis pour l’otage.
- Tu ne m’auras pas comme ça. Ce genre de truc est interdit par le règlement de Starfleet.
- C’est vrai, mais les hommes de la sécurité ont leur propre code. Tu n’es pas très bien placé, en ce moment, pour en discuter avec eux.
Maror se tut. Il se redressa, tira Deanna avec lui et lui colla son disrupteur sur la tempe.
- Tu bluffes ! Vous vous êtes dispersés pour défendre plus de terrain. Cette jungle est très grande. Tu communiques peut-être avec eux, mais ils sont trop loin pour t’être utiles. Alors, vas-y, lieutenant, dit leur de tirer
- Dernier avertissement, lança Riker.
- Je sais. Mais je vais courir le risque.
Riker regarda Deanna et dit :
- Je suis désolé...
Puis il cria :
- Feu
Maror capta un mouvement à la périphérie de son champ de vision : il tira. Puis un autre : il tira encore, tourna sur lui-même, ne sachant plus où regarder. Il aurait pourtant juré que l’homme de la Fédération était seul.
Profitant de la confusion de son adversaire, Riker sauta sur lui, les bras ouverts.
Maror comprit qu’il avait été joué et fit feu. Deanna le frappa au bras et dévia le tir.
Riker s’écrasa sur le Sindaréen. Repoussant Deanna d’une main et attrapant le pillard de l’autre, il se lança dans la bagarre.
Mais son adversaire était fort.
- Will ! cria Deanna.
Le Sindaréen était assis sur le lieutenant, plaqué au sol, et il braquait son arme sur lui.
Deanna courut et sauta sur le pillard essayant de le déloger de sa position. Maror enfonça la crosse de son disrupteur dans l’estomac de la Bétazoide. Elle s’effondra, le souffle coupé.
Riker profita de la diversion pour frapper les membranes nictitantes semées de chaque côté de la gorge de Maror : le coup revenait à écraser la pomme d’Adam d’un Terrien.
Maror s’étrangla. Mais sa force était toujours supérieure à celle de Riker, qui ne put lui arracher son disrupteur.
Les combattants se relevèrent. Ayant retrouvé son équilibre le premier, Will poussa Maror contre un arbre.
Le Sindaréen lâcha son disrupteur. Plutôt que d’attaquer directement, Riker décida de plonger pour récupérer l’arme. Cette erreur lui valut un coup de pied dans le visage, le disrupteur allant s’écraser dans les buissons.
Riker s’écroula, le goût de son sang dans la bouche. Le pillard le bourra de coup de pieds, mais il réussit à se relever.
Maror chargea; le lieutenant s’adossa à un arbre pour mieux résister. Au dernier moment, il vit briller une lame dans la main son adversaire.
Will changea de tactique. Il se baissa et le couteau vint se ficher dans le tronc de l’arbre. Riker se releva et flanqua un coup de tête au Sindaréen.
Maror tomba dans les buissons où le disrupteur avait atterri. 111e trouva et canarda son ennemi sans pouvoir l’atteindre, car le Terrien s’était mis à couvert.
Alors le pillard choisit de changer de position.
- Pas par là ! cria Riker.
Les membranes du Sindaréen s’étant remises du choc, il put haleter :
- Pourquoi pas, homme de la Fédération ? Parce que ça me donnerait l’angle de tir idéal pour te carboniser ? Ou y a-t-il des hommes de la sécurité en embuscade ? Tes ruses me fatiguent, lieutenant. Tu me fatigues.
Maror sauta vers la droite, atterrissant avec un drôle de bruit. 11 visa Riker.
Le lieutenant n’abandonna pas son attitude de vainqueur; le Sindaréen pensa qu’il était un acteur accompli.
- Éloigne-toi avant qu’il ne soit trop tard
- Celui pour qui il est trop tard, c’est...
Maror s’aperçut soudain qu’il rapetissait.
Il baissa les yeux : il se trouvait dans un puits de boue.
Il savait à quoi ressemblaient ces pièges mortels. La veille, il avait vu un petit animal s’enfoncer en moins de deux secondes.
Pour lui, il en faudrait peut-être cinq.... Le Sindaréen releva la tête. De la boue jusqu’au épaules, il termina sa phrase
-... c’est moi
Riker accourut. Il tendit un bras, essayant de déterminer où se trouvaient les limites du puits.
- Tiens bon ! cria Riker.
- Tiens bon ? Mais à quoi ? demanda Maror, indubitablement amusé par la situation.
Ce fut la dernière chose qu’il dit avant d’être avalé par la boue. Will essaya de l’attraper par les cheveux. C’était impossible. En cinq secondes, Maror eu disparu sans laisser de trace.
A la stupéfaction de Riker, une expression de triomphe s’était affichée sur son visage au moment ultime où la boue l’engloutissait.

CHAPITRE XXVI

Deanna regardait le puits de boue. Elle murmura :
- Il a gagné. Il n’a pas été capturé.
- Ça va ? s’inquiéta Riker, la prenant par les épaules. Il t’a fait mal ?
- Non. Will, emmène-moi loin d’ici.
Après tant d’épreuves, le tutoiement s’imposa aux deux jeunes gens sans qu’ils y prennent garde.
- Attends un instant, je...
- Non, tout de suite
Elle voulait s’éloigner le plus vite possible des lieux du drame.
- D’accord. Laisse-moi quand même rassembler mes affaires.
La jeune fille hocha la tête sans quitter des yeux le puits de boue.
Riker récupéra sa veste, son ceinturon et son fuseur. Il écrasa une touche, sur la crosse de l’arme; deux objets, des losanges, volèrent devant le nez de Deanna pour aller se ranger dans le ceinturon.
- Que sont ces choses ? demanda la Bétazoide.
- Des cibles mobiles. Elles font partie de l’équi234
pement standard du personnel de sécurité affecté au sol. Très utile pour faire une diversion...
- Astucieux, dit-elle, mais sa voix semblait lointaine.
- Es-tu certaine que ça va ?
- Parfaitement. Allons-y.
Riker l’éloigna du puits de boue. Il la regarda, toute dépenaillée, et ne put s’empêcher de la trouver désirable. Décidément, cette femme avait des réserves inépuisables de vitalité.
Maror avait bien jugé la situation : les hommes de la Fédération s’étaient dispersés. Riker avait eu la chance de localiser Deanna sur son tricordeur après plusieurs jours de recherche.
Chemin faisant, Will transmit à Tang un compte rendu des événements : Deanna était retrouvée (« sauvée » sonnait trop mélodramatique ), et ils se dirigeaient à présent vers le point de rendez-vous. Cela prendrait quelques jours, mais Riker avait de l’eau et des vivres et aucune cause particulière de retard n’était à prévoir.
Jusque-là, préoccupé par la mission, Riker n’avait pas prêté attention à la jungle, sauf pour en éviter les obstacles et les pièges. La voie qu’il avait défrichée au fuseur leur faciliterait le retour.
N’étant plus sous pression, Will pouvait enfin jouir de la beauté de la jungle de Jalara. Les plantes grimpantes et les fleurs qui décoraient la chapelle, lors du mariage, venaient de là. Les fleurs et la végétation formaient comme un kaléidoscope de couleurs exotiques.
L’air était chaud et humide, sans excès. Il y flottait une brume vivifiante.
Silencieuse, Deanna marchait à son côté. Les bras croisés, elle claquait des dents.
Riker comprit ce qui se passait. Pendant qu’elle était en danger, elle avait réussi à contenir ses émotions. A présent, elles allaient ressurgir et il lui faudrait les affronter.
Riker obligea la jeune femme à s’asseoir. Laisse-toi aller, Deanna, tout va bien.
Elle tremblait plus violemment. Sans regarder son compagnon, elle surveillait les alentours, redoutant que quelqu’un ou quelque chose jaillisse des buissons pour l’attaquer.
Deanna prit le bras de Riker. Ses ongles s’enfoncèrent si loin dans sa chair qu’il eut peine à surmonter l’impulsion d’écarter la main de la Bétazoïde. Serrant les dents, il ne laissa rien paraître de sa souffrance.
Il caressa le visage de sa compagne en lui parlant doucement.
Il l’assura qu’il n’y avait rien de mal à avoir peur, lui rappela qu’elle n’était pas seule et lui promit que tout ça ne serait bientôt plus qu’un cauchemar presque oublié.
Pendant qu’il la réconfortait, elle s’approcha de lui, se serrant contre sa poitrine. Des larmes coulaient le long de ses joues, mais elle n’émettait aucun son.
Riker se tut et la berça doucement, conscient que sa seule présence était pour elle source de réconfort.
Les tremblements et les larmes s’arrêtèrent; Deanna s’essuya les yeux avec le dos de sa main.
Will lui sourit. Voulait-elle reprendre la route, maintenant ?
- Es-tu prête ? demanda-t-il.
- Oui.
Elle passa une main derrière la nuque de Will et attira son visage contre le sien.
Le baiser fut long, doux et plein de promesses. Quand ils se séparèrent, Riker la regarda. L’air de la jungle lui faisait tourner la tête. Tout lui semblait irréel.
- Deanna, ce n’est pas le moment de... Tes pensées ne sont pas ordonnées, tu as subi beaucoup de...
- Tais-toi et embrasse moi, Will.
Il obéit.
Toutes les raisons logiques de ne pas faire l’amour maintenant -car ce n’était ni opportun ni éthique pour un officier de Starfleet -s’envolèrent en fumée. L’univers de Riker se réduisit à un seul élément : Deanna.
L’humidité de la jungle se confondit avec la sueur de la Bétazoïde. Cette fois, quand leurs corps nus se serrèrent l’un contre l’autre, il n’y eut pas de débats intellectuels, pas de méditation, mais un florilège de mots doux et de soupirs.
A cet instant, chacun sut tout ce qu’il y avait à savoir de l’autre, de son corps, de son âme, de sa chair et de son esprit.
Au lieu de résister au désir, ils s’y abandonnèrent...
Alors ce fut comme si plus rien n’existait dans la jungle -dans le monde, peut-être -que l’extraordinaire découverte qu’ils venaient de faire : depuis toujours, avant même de se connaître, ils avaient faim l’un de l’autre !
Ils explosèrent, leurs corps essayant de fusionner à l’exemple de leurs âmes.
Quelque part, au fond de l’esprit de Riker, un mot résonna. Un mot qu’il n’avait jamais entendu, rempli de mystère et de promesse.
Un mot porteur d’avenir...
Imzadi.

* * * * *

Ils étaient allongés côte à côte, la tête sur l’épaule de Riker, Deanna jouait avec les poils de sa poitrine.
- Alors c’est une question de confort ? demanda-t-elle.
C’était la phrase la plus longue qu’elle prononçait depuis qu’ils avaient fait l’amour. Plus exactement : depuis la dernière fois qu’ils avaient fait l’amour.
Les deux jeunes gens n’avaient pas bougé de l’endroit où tout avait commencé, des heures plus tôt.
- Tu as entendu parler de cette histoire ? s’étonna Will.
- Le père de Chandra l’a racontée à sa fille, qui me l’a rapportée.
- Oui, bien sur, la traction, fit Riker, cherchant en vain quelque chose à dire.
- Et qu’allons nous faire maintenant ?
- Suivre le chemin qui nous mènera au point de rendez-vous. Mais j’ai l’impression que nous allons être en retard...
- Ce n’est pas ce que je voulais dire.
- Je sais.
Il se mit sur le côté et passa une main dans les cheveux de la jeune femme. Il en retira une petite vrille qui s’y était entortillée. Il s’apprêtait à le jeter quand elle l’en empêcha.
- Non, je veux la garder comme souvenir.
- Un morceau de plante ? demanda-t-il, incrédule.
Comme elle ne répondit pas, il continua :
- Pour revenir à ta question, j’ignore que répondre. Je sais ce que je ressens pour toi et ce que tu ressens pour moi, mais je n’ai pas de réponses. Il faut que je réfléchisse. C’est toi l’experte en émotions, non ? Qu’est-ce que tu en penses ?
Deanna soupira. Elle se lova contre Riker.
- Je ne sais pas. C’est ça que je trouve si attirant en toi, Will : quand nous sommes ensemble, je ne pense pas.
Il leva un sourcil pour marquer son amusement :
- Je ne sais pas comment prendre ça...
- Quand je suis avec toi, quand je pense à toi, toute ma « sur-intellectualisation » comme tu l’appelles, disparaît. Je n’ai jamais rien ressentit de tel... C’est pour ça que j’ai décidé de céder, de vivre l’expérience dans sa plénitude. Comment puis-je être une vraie personne si je refuse d’aller là où mon esprit veut me conduire ?
- Je crois que ton esprit est très beau, souffla Will en écartant une mèche de cheveux de son front.
- Merci, lieutenant, c’est gentil de le dire. Toi aussi, tu as un bel esprit...
- Ça va te paraître banal, mais je n’ai jamais rien éprouvé de comparable non plus. C’est plus que l’acte... C’était sublime, ne t’y trompe pas, mais il y avait... Je ne trouve pas les mots...
- Il n’y en a peut-être pas... Pourquoi devrait-il y en avoir ?
- Il y avait.., quand nous étions... (Il s’éclaircit la gorge.) Il y a eu un mot... Tu l’a dit mentalement. Enfin, ça devait être toi, car il ne me semble pas que nous avions des invités. Ça ressemblait à « Imzi ».
- Imzadi...
- Oui, c’est ça. Et ça veut dire ?
- Il y a plusieurs significations. La première, la plus courante, est « bien-aimé » ou « chéri ». Mais si ce mot est utilisé par certaines personnes, dans certaines circonstances... il faut bien connaître les autres nuances pour comprendre toute sa signification.
- De quoi s’agit-il alors ?
Elle sourit timidement, un contraste délicieux avec l’insolence de sa nudité.
- Cela signifie « le premier ».
- Le... premier ?
Il n’était pas sûr d’avoir compris, ni même de vouloir comprendre.
- Oui, quoi qu’il arrive, à partir de maintenant, nous sommes... Imzadi. Nous serons à jamais les premiers, l’un pour l’autre.
Elle le regarda de ses grand yeux noirs et il se fit l’effet d’un crétin accompli.
- Tu veux dire... tu veux dire que je suis le premier homme que... avec qui tu...
- Tu sembles surpris. Est-ce si difficile à croire ?
- Eh bien, je veux dire... (Will n’avait jamais été aussi embarrassé. ) Une société aussi ouverte que la tienne, et tu es si belle...
- Merci...
- Enfin, il ne m’a jamais traversé l’esprit que tu ne sois jamais...
-... passée à la casserole ? demanda-t-elle avec une lueur amusée dans les yeux.
Il tressaillit.
- Cette expression est utilisée, c’est vrai, mais elle ne fait pas partie de mon vocabulaire.
- Non, bien sûr...
- De plus... hum... Deanna, je ne sais pas ce que j’ai dit ou fait pour te donner l’impression que... Enfin, tu n’es pas ma première... Je veux dire, j’ai été avec d’autres femmes...
- Ce n’est pas vrai, affirma Deanna sereinement.
- Si, je t’assure. Je m’en souviens : j’y étais.
- Oh ! je comprends... Tu veux dire que tu as déjà fait l’amour avec des femmes.
- Ben oui, je pensais que c’était le sujet...
- Tu ne comprends toujours pas, Will. La composante physique de la chose est agréable. Je ne peux pas le nier : c’était très excitant... (Elle hésita soudain, et prit l’air vulnérable. ) Ai-je été à la hauteur ?
- Oh que oui ! C’était... fantastique. Si tu ne me l’avais pas dit, jamais je n’aurais deviné...
- Bien. Le concept d’Imzadi va au-delà de l’amour physique. Je sais que tu as eu des rapports avant de me connaître. Et si je n’ai pas eu d’hommes, c’est accessoire. Etre Imzadi est beaucoup plus profond que ça. D’autres femmes ont eu ton corps, mais j’ai été la première à toucher ton âme.
Riker comprit qu’elle avait raison. Pour lui, le sexe avait toujours était synonyme de simple plaisir, même quand il avait cru être amoureux.
Etait-il amoureux à présent ? A dire vrai, il se sentait trop désorienté pour le savoir. Etre amoureux, c’était ne plus contrôler totalement les choses. Il n’avait jamais voulu ou pu y consentir.
En était-il capable ? Pour la première fois de sa vie, il voulait sincèrement être amoureux.
- Imzadi, dit-il, et il sourit.
- Je comprends, répondit-elle.
Le soleil se couchait. Des rayons rose et orange dansaient dans le ciel de Bétazed.
- Tu sais, dit-il, il y a si longtemps que je regarde les étoiles par centaines que j'ai oublié combien une seule peut être belle quand le soir tombe. Et ces deux nuages là-bas : on croirait des dragons en train de se battre...
- Tu vois toujours des conflits dans le ciel. C’est normal. Quand tu te lances dans l’espace, c’est pour affronter le vide.
- C’est comme avec le tableau, hein ?
- En quelque sorte. Quand tu regardes un tableau
- qu’il soit sur un mur ou dans le ciel -tu vois le reflets de tes manques et de tes désirs...
- Tu as envie de regarder le soir tomber en philosophant ? demanda-t-il.
- Certainement...
Elle se serra contre lui et ils contemplèrent ensemble le coucher de soleil, découvrant sur leurs âmes des choses superbes et inédites.
Après quelques minutes, Deanna lança :
- Assez philosophé ! Au « travail », Imzadi Bon garçon, le soleil acheva de se coucher sans eux.

CHAPITRE XXVII

Affligé, Riker regardait le morceau de papier. Qu’est-ce qui avait bien pu lui passer par la tête ?
Il remettait la feuille dans sa poche quand il entendit les pas de Deanna. Surpris par la fin rapide de sa toilette matinale, il sursauta et lâcha le document.
Deanna le ramassa et le regarda, étonnée :
- Du papier ? Voilà une chose qu’on ne voit pas tous les jours.
- Les gens de la Fédération sont convaincus qu’il faut être prêt à toute éventualité. Même s’il s’agit de laisser des messages cloués sur les arbres. Rendsmoi ça.
- Will, ça fait cinq jours que nous marchons ensemble dans cette jungle. Il nous en aurait fallu trois s’il n’y avait pas eu toutes ces... interruptions.
Riker sourit. L’enthousiasme de Deanna pour l’amour était redoutable. Décidément, elle ne faisait jamais les choses à moitié...
- Nous devrions résister à ces... interruptions, fit Riker, pince-sans-rire.
Il essaya de lui prendre le papier, mais elle fut trop rapide.
- Même si nos... activités physiques... ne nous avaient pas autant rapprochés, et même si notre lien empathique n’était pas aussi fort, il crèverait les yeux que tu as écrit quelque chose qui t’embarrasse.
- Là, je suis bien d’accord... Ne devrais-tu pas respecter ma pudeur ?
- Exact. Je devrais le faire, dit-elle avec un sourire espiègle.
La jeune fille déplia la feuille et commença à lire.
Riker gémit.
- Je préférerais que tu t’abstiennes. Je ne voulais pas te montrer ce truc avant de l’avoir fini... Et il ne le sera probablement jamais. Je ne suis pas doué pour ce genre de choses. D’ailleurs, je n’ai jamais essayé avant...
- Chut !
Riker ne tenta plus de l’interrompre et se concentra sur le réglage de son tricordeur.
Ils étaient en retard, mais ils seraient au point de rendez-vous dans une heure; de là, il restait un court trajet pour regagner la ville.
Riker pris son courage à deux mains et leva la tête. Leur regards se croisèrent. Il appliqua ce qu’elle lui avait appris, aspirant à fond et rejetant lentement l’air; son esprit en fut instantanément éclairci.
C’est très beau, Imzadi, lui dit-elle mentalement.
Tu aimes ?
Si je mentais, tu le saurais...
Elle lut le texte à haute voix :
- Mes bras t’enlacent
Je sens ton souffle sur ma peau, Je m'émerveille
Et me rappelle une époque
Où tu n'étais pas là.
Mais plutôt comme on se souvient
D'un cauchemar lugubre et lointain.
Tu frissonnes contre moi dans ton sommeil
Rêves-tu des mêmes vestiges d’un triste passé ?
Tu me souris
As-tu la prescience de notre avenir ?
Comment ai-je survécu si longtemps
Sans toi ?
Et comment survivrais-je à des lendemains
Où tu ne serais pas ?
Riker essaya de cacher sa fierté :
- Je crois que c’est un peu sirupeux, quand même...
- A d’autres ! Tu n’en penses pas un mot. Tu penses que c’est la parfaite expression de tes sentiments. Ce texte, dit Deanna, te satisfait...
- J’aurais dû deviner que la fausse modestie ne marcherait pas avec une empathe.
- Parfaitement exact. Ça t’aurait économisé une bonne dose d’embarras...
- En parlant d’embarras, il faut y aller ! Nous sommes tellement en retard que ça en devient... embarrassant. Le sergent Tang m’a contacté quatre fois en deux jours pour s’assurer que j’étais toujours vivant.
- Je trouve réconfortant de savoir qu’il tient à toi.
Elle plia le papier et, à la grande surprise de Riker, le glissa dans son corsage.
- Tu ne me le rends pas ?
- Je voudrais le garder...
- Si tu promets de ne le montrer à personne...
- Croix de bois, croix de fer....
Luttant contre la tentation de... s’interrompre..., ils firent le reste du chemin sans aggraver leur retard.
Arrivés en vue du campement, ils se lâchèrent la main, histoire de ne pas révéler à tout le monde la nature de leur relation.
Tang et ses hommes les attendaient.
Les trésors artistiques de Bétazed avait déjà été restitués au musée et les corps des Sindaréens réexpédiés sans commentaire vers leur monde d’origine.
- C’est du bon travail, sergent. Je vous présente Deanna Troi.
La jeune femme essaya de garder une expression aussi neutre que possible.
- Bonjour, mademoiselle, dit Tang, inclinant la tête en guise de salut.
Les regards de Tang et de Riker se croisèrent. Si le sergent se doutait de ce qui s’était passé dans la jungle de Jalara, il n’en laissa rien paraître. C’était un soldat trop aguerri pour dire tout ce qui lui passait par la tête.
- Lieutenant, vous êtes certain de vous être occupé du chef des Sindaréens ?
- Affirmatif, dit Riker. Ce n’est pas la chose la plus agréable à laquelle j'aie assisté, mais pour s’en être occupé, on s’en est occupé.
- Dans ce cas, monsieur, on lève le camp ?
- Certainement, sergent.
Le retour fut assez rapide. Deanna et Will n’échangèrent qu’un minimum de paroles, destinées à s’enquérir de leur santé et de leur bien-être respectifs. Quand ils arrivèrent, Riker entendit une voix dans son esprit :
Pourquoi ne viendrais-tu pas à la maison ce soir ? Tu es certaine que ta mère n’y verra pas d’inconvénients ?
Inconvénients ? Elle voudra te remercier de m’avoir sauvé la vie. J’espère la voir mieux disposée à ton égard.
Moi aussi, car l’idée qu’elle soit plus hostile est effrayante.

* * * * *

- Je veux des détails.
- Des détails sur quoi ? demanda poliment Riker.
- Sur quoi ? demanda Roper. Sur tout ! Qu’est-ce que vous vous imaginez ? Ne me cachez rien.
Riker pris une chaise qu’il retourna pour s’asseoir à califourchon.
- L’opération était très simple. Nous avons fouillé la jungle et j’ai eu la chance de tomber sur le pillard sindaréen avant qu’il ne puisse faire du mal à l’otage. Il a résisté et terminé sa vie dans un puits de boue. J’ai ramené Deanna au point de rendez-vous; au moment où je parle, elle est en sécurité chez elle. Voilà.
- Ce n’est pas tout ! dit Roper, agitant un index accusateur devant Riker. Elle et vous ! Seuls dans la jungle ! La jungle moite et romantique de Jalara... Vous venez de sauver la vie de Deanna, elle a pour vous une incroyable gratitude... L’atmosphère, les circonstances... Notre pari, bon dieu, notre pari
N’allez pas me dire que vous n’êtes pas parvenu à vos fins ?
Riker soupira.
- D’accord, Mark, je dois tout avouer...
Roper tendit le cou, manifestant tous les signes de l’attention la plus vive.
- Allez ! Donnez à un vieil homme ce plaisir par procuration
- J’ai peur que ça ne soit pas possible. Tout ce que je peux vous donner, c’est deux cents crédits.
- Vous ne voulez pas dire que...
- Elle est aussi pure que la neige, et croyez-moi, Roper, j’ai grandi en Alaska, je m’y connais.
Roper s’appuya contre le dossier de son siège. Il affichait l’expression déçue du gamin qui vient d’apprendre que le Père Noèl n’existe pas.
- Je ne vous crois pas.
- Croyez-moi, Mark. J’ai essayé mes meilleures approches. Rien n’a marché, et mon ego en a eu assez de prendre des coups.
- Je dois dire que je suis un peu déçu, soupira Roper. J’ai habituellement de bonnes intuitions, capitaine. Malgré mon attitude égrillarde, j’avais le sentiment que Deanna et vous formeriez un beau couple. J’ai appris à faire confiance à mon instinct, et je déteste me rendre compte qu’il m’a trompé.
- Ça arrive aux meilleurs d’entre nous, Mark. En ce qui nous concerne, Deanna et moi, je n’était pas à la hauteur. Prenez les choses du bon côté : nous sommes tous les deux frustrés, mais vous avez gagné deux cent crédits.
- C’est censé me consoler ?
- C’est censé consoler l’un d’entre nous.
- Vous savez ce que je pense ? dit Roper.
- Non, Mark. Que pensez-vous ?
- Que vous affichez une remarquable autosatisfaction pour un « perdant ».
Le sourire de Riker fut énigmatique à souhait.

CHAPITRE XXVIII

Riker se tenait devant l’entrée de la demeure des Troi. Il attendait impatiemment qu’on vienne.
Quand la porte s’ouvrit, ce ne fut pas Homn mais Lwaxana qui se campa en face de lui.
- Madame Troi, dit Will, souriant.
Elle s’obligea à sourire, mais ne s’effaça pas pour lui permettre d’entrer.
- Lieutenant, déclara-t-elle, croyez-bien que ce que j’ai à dire n’est pas facile.
- Qu’est-ce qui n’est pas facile, madame Troi ?
- D’abord, j’ai l’obligation morale de vous remercier d’avoir tiré ma fille d’une situation très dangereuse. Pour cela, vous avez ma gratitude éternelle et je suis votre obligée. Je garderai votre héroïsme à l’esprit chaque fois que je penserai à vous...
- Merci.
Elle n’avait pas fini
- C’est pourquoi je n’userai pas de mon influence sur Starfleet pour que vous receviez un blâme.
- Je vous demande pardon ?
Au moment où il dit cela, une pensée traversa son esprit : elle sait tout.
Lwaxana ne lui laissa pas le temps d’en douter.
- Ce que vous avez fait à ma fille ensuite n’était pas convenable. Vous avez profité d’une situation délicate...
- Ce qui s’est passé entre Deanna et moi, madame Troi, dit Will, essayant de contenir sa colère, était réciproque et ne regarde que nous. Je veux voir Deanna.
Il fit un pas pour entrer dans la maison.
Elle l’empêcha de passer.
- Lieutenant, en dépit de ma reconnaissance, si vous mettez un pied dans cette maison, je vous ferai arrêter pour violation de domicile. Est-ce clair ?
Il s’arrêta et répéta :
- Je veux voir Deanna.
- Pour quoi faire ? Pour lui dire quoi ? Que pouvez-vous lui offrir, sinon continuer à la détourner de son destin ?
- Son destin ?
- Vous ne comprenez rien ? Rien du tout ? Avez-vous la moindre idée de ce que vous risquez de détruire ? Une maison au service de Bétazed depuis des siècles ? Une tradition qui était déjà ancienne quand vos ancêtres découvraient les bienfaits de la chaussure ! Dieux du ciel, lieutenant, Deanna n’est pas comme les autres femmes que vous avez connues, ni comme les autres Bétazoïdes. Chaque étape de sa vie a été planifiée : son éducation, sa carrière, sa place dans la société... Tout
- Par vous.
- Oui, par moi. Bien sûr, par moi. Vous croyez que j’aime avoir pareille responsabilité ? Non, lieutenant. Je le fais parce que c’est mon devoir et que je l’ai admis. Deanna aussi, quand elle a accepté d’être essentielle pour l’avenir de cette planète. Quant à vous, Riker, vous n’avez pas de place dans le sien
- C’est à Deanna de décider
- Oh, vraiment, dit Lwaxana sans faire d’effort pour masquer son mépris. Où la conduira cette décision ? Allez-vous abandonner votre carrière ? Vous contenterez-vous d’une affectation sur Bétazed ?
- Je veux voir Deanna...
- Pour quoi faire, lieutenant ? continua Lwaxana, déterminée à se faire comprendre. Êtes-vous prêt à renoncer vos ambitions pour elle ? Et si oui, pour combien de temps ? Combien en faudra-t-il pour que l’horizon de cette planète vous lasse ? Combien pour que reprochiez à Deanna de vous avoir rogné les ailes ? Un an ? Deux ? Cinq ? Quand les feux de la passion ne brûleront plus aussi fort que les étoiles qu’il vous aura fallu abandonner, que se passera-t-il ? Dites-le moi ?
Dans un premier temps, Will ne put pas répondre. Derrière Lwaxana, il la vit soudain. Elle se tenait au pied de l’escalier, l’air troublé.
- Deanna ! cria-t-il.
Elle semblait désorientée. Sa mère les regarda tour à tour et dit fermement :
- Dis-le lui, Deanna.
La jeune femme regardait le sol, ne trouvant pas ses mots.
- Deanna ! dit Riker. Imzadi !
Lwaxana lui lança un regard glacé qui aurait pu éteindre une étoile.
Deanna leva les yeux.
- Elle a raison, dit-elle d’une voix sans timbre.
- Elle n’a pas raison ! Elle...
- Tôt ou tard, tu voudras partir. Ta place est au loin... La mienne est ici.
Après une hésitation elle poursuivit
- Je dois me conduire en adulte. Toi aussi. Jamais plus nous ne connaîtrons ce que nous avons vécu dans la jungle. C’est fini, Will. C’était le point culminant. Je veux garder ce souvenir avant que ta nature t’entraîne vers d’autres étoiles et d’autres femmes...
- Deanna ! appela-t-il sans espoir, comme si elle disparaissait devant ses yeux.
- Laisse notre histoire finir sur un point d’orgue, Will. Pense à ce que nous avons eu... Car il n’y a rien pour nous dans le futur. Rien du tout.
La jeune femme tourna les talons et partit.
Imzadi, lui lança-t-il tristement.
Elle ne ralentit pas.
Lwaxana le regardait. Riker ne lut aucune satisfaction dans ses yeux, ce qui lui sembla étrange.
- Ce n’est pas étrange du tout. Je ne suis pas une marâtre. Croyez-moi, je veux le bien de Deanna. Si vous avez un jour des enfants, vous verrez que décider au mieux de leurs intérêts n’est pas une tâche agréable. A des moments comme celui-ci, cette responsabilité est très douloureuse. William, vous êtes un officier, ce concept ne peut pas vous être étranger... Vous avez juré d’accomplir des missions pas toujours très gratifiantes; vous devez obéir aux ordres, même quand vous n’êtes pas d’accord. Plus que tout, il faut vous soumettre à la Prime Directive. Les décisions difficiles ne sont pas réservées à Starfleet. Deanna doit en prendre une maintenant.., et moi aussi. Croyez-le ou non, ça ne me fait aucun plaisir, car le chagrin de ma fille est aussi le mien. Mais nous faisons notre devoir. Je le sais et je l’accepte. Deanna aussi. Et je crois qu’il est temps que vous l’acceptiez. Au revoir, lieutenant.
Lwaxana lui ferma la porte au nez.

CHAPITRE XXIX

Le scotch brûlait la gorge de Riker.
Tang lui avait offert la bouteille à son retour de la maison des Troi.
Sans rechigner, il avait sacrifié sa réserve personnelle pour le bien de son supérieur.
- Une bonne cuite, monsieur, et on oublie tous ses ennuis ! Croyez-moi, c’est un expert qui parle
- Voulez-vous vous joindre à moi, sergent ?
- Franchement, lieutenant, je doute vous que vous ayez besoin de compagnie. Il y a des moments dans la vie où un homme doit se soûler seul.
- La sagesse parle par votre bouche.
- Merci monsieur, ça fait partie...
-... du service , avait fini Riker.
Seul dans ses quartiers, Will se versa un autre verre, Il résistait depuis le début au désir de boire à la bouteille, un comportement qui ne semblait pas compatible avec la dignité d’un membre de Starfleet.
Un obscur alinéa du règlement prévoyait sûrement qu’un officier devait utiliser un verre.
Ayant avalé le sien cul sec, Will tenta de se souvenir du chagrin qu’il était en train de noyer.
- Deanna, dit-il à haute voix.
La mémoire lui revint.
Quel crétin il était de s’être acoquiné avec une fille du cru, sur une planète où il ne resterait pas Ce genre d’idées farfelues menait toujours au désastre. Comble d’idiotie, il y avait mêlé des sentiments.
- Non, pas de sentiments..., marmonna-t-il, essayant de se consoler.
Oui, c’était ça ! Il n’avait rien ressenti pour elle. C’était une illusion. Un mensonge qu’il s’était raconté à lui-même pour la convaincre de passer à la partie la plus intéressante d’une relation. L’amour était le seul type d’argument que de telles oies blanches étaient capables de comprendre. Mais la partie vraiment intéressante d’une relation, c’était... c’était...
Il fronça les sourcils. C’était quoi, au fait ?
On sonna à la sorte.
Will tapota sur son commbadge.
- Riker, j’écoute.
Il attendit en vain une réponse.
On sonna à nouveau à sa porte.
Will malmena son commbadge et grogna avec une irritation croissante :
- Riker, j’écoute
- Will ?
C’était la voix de Wendy Roper.
- Parlez plus fort, Wendy, la connexion est exécrable.
- Will, je veux vous voir.
- Bien sur, vous pouvez venir...
La porte coulissa pour laisser passer Wendy. Riker cligna des yeux.
- Fichtre de rapidité !
Wendy fit mine de ne pas comprendre.
- J’ai appris que vous étiez bouleversé, Will.
- C’est idiot. Je vous fais l’impression d’être bouleversé ?
- Non. Pour être franche, vous me faites l’impression d’être ivre mort.
- Ivre ? s’exclama Riker, indigné. Ça, jeune fille, c’est une rumeur lancée par ceux que j’ai bousculés sur la route du succès.
- Au moins, vous êtes drôle. Papa ne boit que du synthéhol...
- Du synthéhol ? Beurk ! Jamais on ne me fera avaler cette saloperie.
Il fit le tour de la pièce avec une lenteur exagérée.
Sans entrée en matière, il lança à Wendy
- Et elle n’était même pas belle
- Qui ?
- Elle ! Elle ! Avec son nez trop long, sa bouche trop large, et... et ses pommettes trop hautes. Franchement, elle était moche...
- Qui ça, elle ?
- Quelqu’un que je connais -ou plutôt que je croyais connaître.
Il se laissa tomber sur le bord de son lit. Wendy s’assit à côté de lui et attendit qu’il reprenne la parole.
- Vous savez, dit-il, on a en tête une idée de la façon dont les choses vont évoluer. Mais on est toujours déçu.
- Je connais ça...
- Vraiment ?
- Bien sûr. Le destin adore nous flanquer des claques dans la figure...
- Mais pourquoi s’en prendre à moi ?
- Il ne s’en prend pas qu’à vous, lieutenant ! dit-elle devant l’air misérable de Riker. Il frappe tout le monde. Moi aussi, j’ai dû renoncer à des amours. Et mon père, comment croyez-vous qu’il a pris la mort de ma mère ?
- Pas très bien, non ?
- Pas bien du tout ! Ça lui a brisé le cœur. Mais un destin contraire ne doit pas pousser un homme à baisser les bras. Il faut lutter. Toujours lutter, et ne jamais renoncer.
- Elle n’a pas compris, dit Will, l’air désolé. Je pensais qu’elle comprendrait, mais elle n’a rien capté. Elle ne voit que cette ridicule petite planète. Toute une galaxie s’offre à elle et elle enfouit sa tête dans les sables de Bétazed.
- Moi, je ne vivrai pas toujours ici, vous pouvez en être sûr. Sur ce monde, il y a trop de rochers et beaucoup trop de philosophes qui viennent s’y asseoir...
- Vraiment ?
- Vraiment. Je n’ai pas d’attaches. Je veux ma liberté, dit Wendy. Encore un an ou deux et je rejoindrai les corps diplomatiques. Ou peut-être embarquerai-je sur un vaisseau commercial pour visiter la Galaxie.
- Pas d’attaches...
- Aucune.
Il la regarda de plus près.
- Ne vous a-t-on jamais dit que vous étiez très mignonne ?
- Pas depuis longtemps...
- Quelqu’un a-t-il déjà pris des mesures à ce sujet ?
- Pas depuis longtemps. Beaucoup plus longtemps...
Il l’embrassa. Wendy était chaude et douce. Et elle n’avait aucune exigence.
Il s’arrêta de l’embrasser pour s’enquérir :
- Que pensez-vous de l’art ?
- C’est ennuyeux à mourir...
- Divines paroles
Ils s’allongèrent pour passer à la phase suivante des opérations.

* * * * *

Lwaxana lisait dans son fauteuil favori. Deanna était assise à son bureau, entourée de manuels de psychologie.
- Qu’étudies-tu, petit poussin ? demanda Lwaxana
Deanna ne répondit pas. Lwaxana s’aperçut que le regard de sa fille se perdait dans le lointain. Elle lui lança mentalement
Qu’étudies-tu ?
- Oh, dit Deanna. (Elle prit une feuille, au hasard. ) « Les dysfonctionnements humains », lut-elle.
- Eh bien, dit Lwaxana avec un petit sourire, tu as eu des travaux pratiques aujourd’hui.
- Mère, ce n’est pas gentil
- Ton contact avec lui pourrait t’être utile d’un point de vue clinique. C’est un excellent exemple de comportement obsessionnel. Qu’en penses-tu ?
Deanna se leva.
- Je sors, dit-elle.
Lwaxana se mit en travers de son chemin.
- Il est tard...
- Il n’y a pas de couvre-feu, que je sache.
- Tu vas le retrouver, n’est-ce pas ? N’essaye pas de mentir.
- C’était trop abrupt, je ne peux pas...
- C’était exactement ce qu’il vous fallait à tous les deux. Laisser traîner les choses aurait tout compliqué. C’est fini. C’est tout. Retourne à tes études.
- Mère, je n’ai pas envie, je ne peux...
Peu importe ce que tu veux. Fais ce que je te dis ! lança Lwaxana.
Deanna recula sous l’impact de son attaque mentale. Ses yeux se plissèrent, ses poings se serrèrent.
- Will a raison : ce que je veux t’est égal.
- Ce qui m’importe, c’est ce qu’il y a de mieux pour toi...
Ce n'est pas vrai ! cria mentalement Deanna avec une telle force que l’air grésilla.
Lwaxana vacilla. Elle pâlit sous son maquillage.
- Comment oses-tu penser une telle chose ? Sous-entendre que...
- Je ne sous-entends rien. Je le dis clairement.
Un instant, Deanna crut que le courage allait lui manquer. Mais après son aventure dans la jungle, elle ne pouvait plus avoir peur. La rancoeur la fit exploser
- Pendant des années, mère, pendant des années, alors que tu faisais ce que tu voulais, tu m’as dicté ce que je devais faire. Et tu dis que c’était pour moi. Mais c’est pour toi ! Ce sont tes besoins, tes désirs, tes décisions. Tu ne m’as jamais demandé ce que je pensais de ces fichues responsabilités. Ça t’était égal ! Tu t’es convaincue que je les accepterais parce qu’elles étaient importantes pour toi. Je suis désolée, mais elles ne le sont pas pour moi ! Je te les laisse, m’entends-tu ? Quant aux Anneaux Sacrés, tu peux te...
- Deanna ! Je me serais arrachée la langue plutôt que de parler à ma mère de cette façon
Lwaxana étouffait d’indignation.
Sa fille ne s’arrêta pas. Sinon, elle avait peur de ne pas pouvoir continuer.
- Je veux pouvoir décider de mes priorités. (Elle se frappa la poitrine du poing. ) Je veux prendre mes décisions ! Faire mes choix ! Pas les tiens ! Pas des options déterminées par des centaines d’années de tradition. J’y ai droit ! Chaque fois que j’ai fait quelque chose, tu avais pris la décision pour moi Quand mon tour viendra-t-il, mère ? Quand prendrai-je des décisions à propos de carrière et de mariage ? Quand ?
- Comme moi : quand tu auras une fille.
Deanna en resta bouche bée de stupeur.
- Je n’en crois pas mes oreilles ! Génération après génération, les femmes de la famille n’ont pas eu le droit de penser par elles-mêmes... Mais ça s’arrêtera avec moi
- C’est ce Riker ! éclata Lwaxana. C’est lui qui t’a mis ces idées dans la tête
- Non, mère. Ces pensées, je les ai toujours eues. Mais je n’ai jamais eu le courage de les dire. Le plus triste, c’est que tu le savais. Tu savais que je n’étais pas heureuse, mais ça ne t’a pas empêché de compter sur ma docilité et mon sens du devoir filial.
- Je savais que tu comprendrais plus tard...
- Tu t’es trompée, mère.
Contournant Lwaxana, Deanna se dirigea vers la porte.
- C’est moi ou lui, Deanna !
- C’est lui
- Tu ne peux pas faire ça ! Tu as tes études... ton devoir.., ta destinée
- Je veux être avec lui, mère. Je n’aurais pas dû me laisser intimider et te céder. Je n’aurais pas dû le laisser partir. Nous ne pouvons pas faire comme si rien ne s’était produit. Ce serait un mensonge. Je refuse de vivre dans le mensonge.
- Que vas-tu faire ? demanda Lwaxana, les poings sur les hanches. Abandonner tes études ?
- Probablement.
- L’épouser ?
- Peut-être, peut-être pas. Peut-être irai-je simplement avec lui. J’essayerai de trouver un travail à bord du vaisseau : cuisinière, femme de ménage, peu importe, tant que nous serons ensemble.
- Toi ? Sur un vaisseau spatial ? dit Lwaxana horrifiée. Une créature belle et libre comme toi ? Enfermée pendant des années ? A des millions d’années-lumière de chez toi ? C’est de la folie.
- Il y a des années que je pense à Starfleet. Je vivrai une vie d’aventures. Je rencontrerai des esprits nouveaux, des philosophies inconnues. L’univers offre tellement de possibilités, même pour une simple Fille de la Cinquième Maison -si elle a le cran de les exploiter. Peut-être n’entrerai-je pas à Starfleet. Peut-être vais-je revenir à la géologie. Ou me peindre en bleu et devenir danseuse nue dans le système de Zetli. Quoi que je fasse, ce sera mon choix, pas le tien.
Deanna ouvrit la porte.
Si tu franchis le seuil, ne reviens pas, entendit-elle dans son esprit.
Elle sortit.

CHAPITRE XXX

Deanna entra dans l’ambassade. L’heure d’ouverture était passée, mais elle rencontra des hommes de la sécurité qui la connaissaient.
- Bonsoir, mademoiselle, dit Sommers.
- Bonsoir, je... je cherche le lieutenant Riker.
- Oui, bien sûr. Vous connaissez le chemin ?
- Euh, oui.
Il lui fit signe de passer. Alors qu’elle disparaissait dans le couloir, il marmonna :
- Les officiers nous cassent les pieds et en plus ils se payent les plus belles femmes
Deanna se dirigea vers les quartiers de Riker, le coeur battant. Elle avait déjà imaginé ce qu’elle dirait et ce que Will ferait. Il la féliciterait de son courage, la prendrait dans ses bras...
Elle entra dans la pièce et s’immobilisa. Malgré le faible éclairage, elle vit Will, allongé nu sur le lit. Les pièces de son uniforme étaient éparpillées sur le sol. Il dormait... enlaçant une femme que Deanna reconnut immédiatement : Wendy Roper.
La jeune femme ne dit rien, mais son esprit hurla sa colère et sa déception.
Il n’en fallut pas plus pour réveiller Riker.
Il s’assit -beaucoup trop vite en regard de sa gueule de bois.
Il bafouilla... Puis il vit la silhouette de Deanna dans l’encadrement de la porte.
Un cauchemar ?
- Deanna ? demanda-t-il d’une voix pâteuse, étrangère à ses propres oreilles.
Elle voulut s’enfuir, mais ça aurait manqué de dignité.
- Mes excuses, lieutenant. Il semble que je ne sois pas venue à un moment opportun... Si j’avais appelé avant, peut-être auriez-vous trouvé un créneau dans votre planning.
- Deanna ! cria Will.
Sa tête lui faisait mal. Essayant de se lever pour aller vers elle, il s’étala lamentablement.
Le bruit réveilla Wendy Roper -qui n’avait pas bu. Elle regarda autour d’elle, accablée quand elle reconnut Deanna. Pudique, elle tira la couverture sur sa poitrine nue.
Will tenta en vain de parler...
- Deanna...
Histoire d’affirmer sa dignité, il commença à revêtir son uniforme.
- Bravo, Riker. Je vois que vous maîtrisez parfaitement la prononciation de mon nom.
- Ce n’est pas ce que tu penses...
Il regarda Wendy et les draps froissés.
- D’accord, c’est exactement ce que tu penses. Mais je... Tu as dit que tu ne voulais plus me voir. Que tout était fini
- Et ça faisait plus de vingt-quatre heures que tu n’avait plus eu de compagnie féminine. Une éternité, pour un étalon comme toi
La Bétazoïde criait de plus en plus fort. Riker lui fit signe de mettre une sourdine; bien entendu, elle hurla de plus belle.
- Tu as peur que quelqu’un entende ?
- Non, c’est que... J’ai mal à la tête.
- Désolée pour ta tête, dit-elle, sans être très convaincante. Je ne la solliciterai pas d’avantage.
Elle partit. Riker la poursuivit et la rattrapa dans le couloir.
- Tu avais dit que..., commença-t-il.
- Je sais ce que j’ai dit. Aimerais-tu savoir ce que j’ai fait à ma mère ? Je lui ai lancé à la figure que j’avais eu tort de te rejeter et que j’allais te rejoindre. Je pensais que c’était ce que tu voulais...
- Mais... je le veux
- Non, tu ne le veux pas ! J’ai remis ma vie en question pour toi, mais tu n’as pas changé.
- Tu te trompes. Je n’avais pas les idées claires, Wendy est venue et...
- Ça s’est passé tout seul.
- Oui.
- Et cette aventure n’a aucune signification pour toi ?
- Aucune.
- Comment puis-je savoir, dit-elle froidement, si tu ne ranges pas ce que nous avons vécu ensemble dans le même sac ?
- Tu le sais, n’est-ce pas ? cria-t-il en la prenant par les épaules.
- Je n’en suis plus aussi certaine. Et toi non plus, Will, tu n’en es pas sûr. Je croyais que nous partagions le désir et l’amour. Pour moi, les deux sont inséparables. Pas pour toi. Et je ne crois pas que tu changeras jamais.
Riker sentit lui échapper quelque chose de très important.
- Je peux changer, dit-il, je le peux...
- Pas du jour au lendemain. Et peut-être jamais. Pour toi, ça ne viendra peut-être qu’avec la maturité. Tu vas partir. Je dois prendre des décisions et je ne peux pas construire ma vie sur des « peut-être ».
A ces mots, le jeune lieutenant se rebiffa.
- De quel droit affiches-tu tant de supériorité morale ? Comment savoir si tu ne vas pas changer aussi ? Peut-être, avec la maturité, comprendras-tu qu’il n’est pas nécessaire d’être amoureux de quelqu’un pour l’apprécier physiquement ?
- Peut-être, dit Deanna, mais il y a une chose dont je suis raisonnablement sûre.
- Vraiment ? Laquelle ?
- Que tu ne seras pas là pour voir mon évolution.
Il essaya de trouver une réponse. Avant qu’il puisse la trouver, Deanna lui caressa la joue et dit
- Je suis désolée, Will. Je crois qu’il n’y a pas d’avenir pour nous...
Elle tourna les talons et partit.
Riker resta là, immobile, voulant ajouter quelque chose sans y parvenir. C’était sans doute l’effet de l’alcool... Ou n’existait-il pas de mots ?
Quand il voulut regagner ses quartiers, il s’aperçut que le sergent Tang attendait derrière lui, appuyé contre un mur.
- Vous avez raison de la laisser partir, dit Tang. Il y a sûrement une étoile dans l’espace pour chaque coeur brisé que les gars de Starfleet ont abandonné derrière eux...
- Fermez-la, Tang
Le vétéran ne se laissa pas démonter; il répliqua simplement :
- Je me tais, monsieur. Ça fait partie du service.

* * * * *

Deanna entra dans le bureau où sa mère était toujours.
Lwaxana contemplait un petit hologramme. Elle ne dit rien, mais Deanna sentit qu’elle ne la repoussait pas mentalement. Alors elle regarda par-dessus l’épaule de sa mère.
- C’est grand-mère ?
Lwaxana hocha la tête.
Il y eut un long silence.
- Je suis venue chercher quelques affaires.
- Quand j’ai dit que si tu franchissais la porte tu ne pourrais pas revenir... Hum... Ces paroles m’ont rappelé quelque chose. Je me suis creusé la cervelle pour savoir si je les avais déjà entendues.
- Eh bien ?
- Eh bien... oui. C’est mot pour mot ce qu’a dit ma mère quand je lui ai annoncé que je voulais épouser ton père.
- Elle avait des projets pour toi ?
- Bien sûr. De la même façon que tu es promise à Wyatt, j’étais fiancée à... Comment s’appelait-il ? Oui, c’est ça, Stahly. Quand nous avons atteint l’âge requis, nous nous sommes rencontrés. Ça n’a pas... fonctionné.
Fascinée, Deanna s’assit à côté de sa mère. Jamais elle ne lui avait parlé de cette histoire.
- Pourquoi ? Vous ne vous êtes pas trouvés sympathiques ?
- Si. Il m’aimait bien et je l’aimais bien. Mais quelques instants après lui avoir été présentée, je savais que ce ne serait pas possible. Il était amoureux de quelqu’un d’autre.
- Une autre femme ?
Lwaxana eut un demi-sourire.
- Un autre homme...
- Oh !
- Le pire, c’est qu’ils faisaient un bien plus joli couple que lui et moi.
- Ça a dû être difficile pour toi.
- Par bonheur, j’ai rencontré ton père peu de temps après. Ma mère était tellement vexée de s’être trompée qu’aucun candidat n’aurait trouvé grâce à ses yeux. Nous avons eu une querelle. Chez ton père, tout lui déplaisait.
- Comme tout te déplaît chez Riker ?
- Oh, non... Ma chérie, tu penses que j’ai été détestable avec toi ? (Lwaxana éclata d’un rire sans joie. ) Elle était pire. Bien pire. Pour elle, c’était une question d’orgueil. L’idée que je sois capable de me trouver un compagnon alors qu’elle avait échoué la rendait folle... Quand j’ai franchi le seuil, elle m’a dit que ce n’était pas la peine de revenir. Elle ne le pensait pas, bien sûr. Encore que, sur le moment...
- Et le pensais-tu quand tu me l’as dit ?
- Sur le moment... Oh Deanna ! dit-elle, ouvrant les bras. Je suis désolée
Deanna se réfugia contre le sein de sa mère.
- Pourquoi es-tu désolée ?
- Je sais ce qui t’est arrivé dans les quartiers du lieutenant Riker. Une mère devine ce genre de choses.
- Surtout quand elle sait lire les pensées.
- C’est vrai. Je suis également désolée parce que tu avais raison. Notre relation a changé et nous ne pouvons pas revenir dessus.
- Et pourquoi serait-ce désolant ?
- Parce que j’aimais les choses telles qu’elles étaient avant. C’était bien, sans complications. (Lwaxana soupira et tapota la main de sa fille.) Mais ce n’est pas ce que tu voulais. Je le comprends. Et je ne suis pas une marâtre...
- Je sais, mère.
- Je ne te demande qu’une chose : quelle que soit la couleur, ne deviens pas danseuse nue sur Zetli. Il fait si froid là-bas que tu risquerais une pneumonie
- D’accord, mère. Tu sais quoi ? Je te promets de ne pas devenir danseuse nue et je vais poursuivre mes études de psychologie. Cela dit... je n’exclus pas une carrière dans Starfleet.
Lwaxana sembla sur le point de protester, mais elle hocha la tête et souffla
- Fait ce qui te rendra heureuse, ma chérie.
- Merci.
- Il est tard et tu es partie sans rien manger. Tu dois avoir faim. Tu veux quelque chose ?
- Oui. C’est une bonne idée.
Réalisant sa gaffe, Deanna tendit une main pour couvrir la bouche de sa mère avant qu’elle puisse appeler Homn.
- Mère, je vais me faire mon dîner. Si tu veux, je peux préparer le tien.
- Toi-même ?
- Oui, mère.
- Eh bien ! Tu es pleine de hardiesse, aujourd’hui. D’accord... Allons-y.
Lwaxana se leva, regarda autour d’elle, puis demanda :
- Mais... où est donc la cuisine ?
Deanna la prit par le coude.
- Je vais te montrer, mère.
Lwaxana se laissa conduire par sa fille.
- Les enfants et leurs idées farfelues ! Starfleet, faire la cuisine... Où va-t-on, je vous le demande ?

CHAPITRE XXXI

Roper vit avec joie le lieutenant Riker entrer dans le café.
- Vous êtes en retard, capitaine
Will hocha la tête... très lentement. Il s’assit. Sans attendre sa commande, la serveuse lui apporta du café noir. Il lui en fut reconnaissant.
- J’ai entendu, annonça Roper, qu’il y a eu du grabuge hier soir.
- Quelque chose comme ça, oui...
Riker ne voulait pas savoir comment l’ambassadeur avait eu connaissance de l’affaire : que ce soit par un homme de la sécurité ou par sa fille ne changerait rien à son embarras.
- Les relations avec les indigènes, quand on est affecté sur une planète, peuvent devenir un vrai sac de noeuds, dit Roper. C’est l’avantage d’un poste sur un vaisseau. Chaque nouveau départ est une occasion d’échapper aux situations compliquées.
Riker hocha la tête et attendit que le café l’aide à retrouver un minimum de cohérence.
- Vous devez être heureux de pouvoir nous quitter, dit Roper.
Quelque chose dans la tournure de la phrase fit tiquer Will, dont l’esprit était toujours embrumé par l’alcool.
- J’ai encore un bon mois à passer ici...
- Je pensais que vous étiez au courant. Les réparations du Hood se sont terminées plus vite que prévu. Vous partez dans vingt-quatre heures, capitaine.
- Vous voulez dire que je vais embarquer ?
- Exact. Alors, remettez-vous en forme : vous avez des formulaires à remplir et un rapport à écrire sur le raid des Sindaréens. Nous devons avoir tout à jour avant de vous lâcher.
Riker se leva rapidement, but son café d’un trait et se brûla. Peu lui importait.
- Mark, ce sont d’excellentes nouvelles, c’est...
L’ambassadeur lui serra la main et dit en souriant
- Quand vous serez dans les étoiles, pensez de temps en temps à nous.
- Bien sûr, Mark. Je vous le promets.
- Alors, capitaine, qu’attendez-vous pour vous mettre en action ?
Riker lâcha la main de Roper et se rua hors du café. Mark le regarda s’éloigner et soupira :
- Ah, la jeunesse

* * * * *

Tout avait été réglé.
Presque.
Riker décida d’effectuer une ultime inspection du musée pour s’assurer que tout avait été remis en place.
Dans le bâtiment, il se surprit à regarder pendant assez longtemps le tableau que Deanna lui avait montré.
Il entendit de la musique. Sans qu’il puisse expliquer pourquoi, elle mettait en valeur la peinture.
Comme si elles obéissaient à la mélodie, les couleurs se mirent à danser. La ressemblance avec un ciel étoilé était étonnante. On eût dit une sorte de tornade galactique. Peut-être l’univers avait-il eu cet aspect au moment de sa naissance : un chaos rempli de promesses...
Il sentit qu’elle se tenait près de lui, mais ne put pas tourner la tête.
- Tu pars, dit Deanna.
- Oui.
- Je te souhaite bon voyage.
- J’aimerais que tu...
Il trouva la force de lui faire face. Le mouvement étant rapide, son esprit superposa le tourbillon de la peinture et le visage de la Bétazoïde. Un instant, Deanna sembla être le centre de l’univers.
- J’aurai aimé que tu viennes avec moi, dit-il.
- Tu sais, Imzadi, j’étais prête à chambouler ma vie pour toi. Hélas, je crois que nous ne sommes pas prêts.
Il aurait voulu la convaincre qu’elle avait tort, mais il ne trouva pas d’argument. Alors il essaya de lui dire au revoir.
Ça aussi, c’était impossible.
Will se retourna vers le tableau. Une telle immensité... à présent, elle semblait complètement vide.
- Deanna, peut-être...
Elle était partie.
Et il n’avait même pas pris congé. Aucun message n’était passé. Ne trouvant pas les mots, il avait fait le vide dans son esprit. Deanna avait sûrement cru qu’il ne voulait pas d’une relation sérieuse avec elle...
Il voulut la suivre mais il s’arrêta.
Will savait, sans l’ombre d’un doute, que Deanna ne voulait pas qu’il la rattrape. Et ses désirs étaient devenus plus importants pour lui que les siens.

Le second début

CHAPITRE XXXII

Journal de bord du capitaine Picard, date stellaire 42372.5. : Onze des vingt-quatre heures accordées par Q pour faire nos preuves se sont écoulées sans incidents. Je ne peux pourtant pas oublier qu’il a promis que nous subirons une épreuve apte à déterminer la valeur de l’humanité.

L’Enterprise était toujours en orbite autour de Cygnus IV. Le commander Riker, assis en face de son nouveau capitaine, s’entretenait avec lui des bizarreries remarquées sur la station Farpoint.
Riker se réjouissait que Picard l’ait accepté facilement et sans réserve. Après lui avoir souhaité la bienvenue à bord et expliqué sa conception du règlement, le Français s’était montré ouvert et amical. Contrairement aux autres capitaines sous lesquels Will avait servi, Picard le traitait d’une manière simple et directe.
Relisant ses notes sur Cygnus IV, Riker précisa
- Le noyau de la planète lui fournit une énergie géothermique abondante, monsieur. A première vue, c’est la seule caractéristique intéressante de ce monde.
Picard prit l’air dubitatif.
- Et vous pensez que c’est ça qui leur a permis de bâtir cette base aussi vite ?
- Oui, monsieur. Sans doute ont-ils troqué leur énergie excédentaire contre des matériaux de construction. Nos senseurs indiquent qu’une grande partie ne sont pas originaires de cette planète.
- Peut-être y a-t-il un lien avec ce que votre rapport décrit comme des tentatives « presque magiques » de nous faire plaisir.
Venant d’un autre capitaine, la remarque aurait pu sembler condescendante. Mais Picard avait simplement énoncé des faits.
- D’étranges événements se sont en effet produits.
- Avec le temps, nous découvrirons une explication. Pour l’instant, rien ne suggère une menace. Si toutes les races que nous avons rencontrées avaient le même désir de plaire à Starfleet...
Riker comprenait ce que son supérieur voulait dire. Les Ferengis, les Pirates d’Orions, les Sindaréens... sans oublier les rumeurs sur le retour des Romuliens. La Fédération avait assez de problèmes. Pour ne rien simplifier, voilà que Q s’était manifesté.
- Prêt à être téléporté sur la base ? demanda Picard en se levant. J’ai hâte de rencontrer ce groppler Zorn.
Après la tirade sur la sécurité du capitaine qu’il avait faite un peu plus tôt, Riker ne voyait pas d’un bon oeil la rencontre entre Picard et le chef de la station Farpoint.
Mais il dit seulement
D’ailleurs, elle paraissait parfaitement sereine...
Te rappelles-tu ce que je t’ai appris ? Peux-tu toujours entendre mes pensées ?
Sa voix, dans son esprit ? Jamais il n’aurait cru connaître à nouveau cette sensation...
Deanna était si sûre d’elle qu’elle émettait ces pensées tout en lui lançant un très professionnel
- Enchantée, commander.
- Je... Euh... Moi aussi, conseiller.
A la mine de Riker, Picard comprit qu’il y avait anguille sous roche.
- Vous vous êtes déjà rencontrés ? demanda-t-il.
Rencontrés ? Nous avons eu la relation amoureuse la plus intense, la plus torride, la plus satisfaisante et la plus frustrante que j'ai jamais eue. C’est tout.
A haute voix, Will dit simplement :
- Nous... Oui, monsieur.
Il se demandait si Picard avait deviné la nature intime de leurs rapports. Pensait-il simplement à une rencontre plus « officielle » ?
- Excellent. Je juge important pour mes officiers de connaître les capacités de leurs collègues.
Riker ne l’aurait pas juré, mais il crut entendre le rire de Deanna résonner dans sa tête quand elle dit :
- Pour les connaître, nous les connaissons, capitaine
Jean-Luc entra dans l’ascenseur, suivi de Riker et de Troi.
Will aurait voulu dire tant de choses à la Bétazoïde. Son esprit tourbillonnait, car il n’était plus habitué à une présence dans son esprit. Et il ne pouvait pas projeter ses pensées vers elle.
Le temps leur manquait pour se parler, et une situation dangereuse les attendait. Une situation où il faudrait travailler ensemble sans fausse note. Cela serait-il possible, sachant ce qu’ils avaient vécu ensemble et la façon dont ils s’étaient séparés ? Savait-elle combien il l’aimait ? Ou lui en avait-elle voulu pendant des années sans comprendre comment...
La voix mentale de Deanna retentit dans la tête du commander, portant ses pensées comme le vent soutient la colombe
Imzadi, j’ai toujours su que nous nous reverrions...
Quel soulagement ! Il aurait dû se douter qu’elle réagirait ainsi.
Pour eux, il existait toujours un avenir.
Will ne savait pas lequel, mais quoi qu’il arrive, ils affronteraient la vie ensemble...

Il fallut du temps pour que leur relation trouve un nouvel équilibre. La première tentation fut de la reprendre là où ils l’avaient laissée... Très vite, ils découvrirent qu’ils ne pouvaient pas. Trop d’années avaient passé. Les jeunes gens de jadis ne se retrouvaient pas dans les officiers de Starfleet qu’ils étaient devenus.
De plus, ils n'étaient pas sûrs de ce qui se produirait s'ils ranimaient la flamme de leur passion. S’ils échouaient, leur vie professionnelle ne pourrait plus se dérouler dans l’harmonie.
La probabilité que ça ne marche pas était considérable, car chacun d’eux avait évolué comme l’autre le lui avait prédit. Riker courait toujours les jupons et Troi, ayant fini par apprécier les plaisirs de la découverte, n'avait pas vécu comme une nonne durant ces dix dernières années.
Redevenir amants impliquait de telles complications qu’ils décidèrent de ne pas se hâter. Ni l’un ni l’autre n'étaient prêt à risquer leur carrière.
« Le temps a sa façon d’arranger les choses, » avait dit Deanna.

Ainsi, ils voulaient donner à leur amour le temps de renaître.
Mais ils ne lui donnèrent rien d’autre. Pendant leurs années de services sous les ordres de Picard, leur relation resta en veilleuse.
La seule chose susceptible de les obliger à changer de rythme eût été la menace de manquer de temps.
Mais n'avaient-ils pas tout le temps du monde ? Alors arriva la conférence de paix avec les Sindaréens...

CHAPITRE XXXIII

Allongé sur le dos dans l’obscurité, les doigts entrelacés derrière la nuque, Riker broyait du noir.
Depuis une heure, il cherchait le sommeil sans le trouver.
Voir clair en lui devenait un véritable casse-tête. Deux ou trois ans plus tôt, dans les quartiers de Deanna...
Tous deux étaient d’humeur langoureuse. Flottant sur un petit nuage après une absorption d’alcool inconsidérée, Will n’avait plus mesuré la portée de ses actes. Un amical baiser de bonne nuit s’était transformé en étreinte passionnée.
Emportés par leur désir, les deux anciens amants s’étaient embrassés avec fougue.
Deanna l’avait supplié d’arrêter, lui rappelant les problèmes que poserait une liaison entre deux officiers servant à bord du même bâtiment.
Malgré ses protestations, elle aussi ne demandait qu’à céder.
Riker s’était ressaisi. Les appels à la raison de la jeune femme l’avaient dessoûlé.
Ils n’étaient pas allés plus loin.
Non qu’ils n’en eussent pas envie... Tous deux brûlaient de désir...
Mais qu’avaient-ils voulu, en réalité ? Un instant de plaisir ? Ou ranimer les feux mal éteints d’une passion qu’ils croyaient avoir laissée derrière eux ?
Peut-être s’étaient-ils voilé la face.
A bord de l’Enterprise, Will avait de hautes responsabilités. Deanna évoluait dans le monde des sentiments et des émotions.
Quoi de plus logique, pour eux, que de mettre leur relation amoureuse en veilleuse au bénéfice des priorités du moment ?
Mais était-ce bien réaliste ?
Rester allongé dans le noir sans pouvoir fermer l’oeil, imaginer Deanna au même moment dans les bras de Dann, lui chuchotant des mots doux à l’oreille...
Les mêmes que ceux qu’elle lui avait murmurés ?
Riker décida que tout serait plus clair au matin.
Une impulsion le fit se rasseoir sur son lit, d’un mouvement si brusque que la tête lui tourna.
Il y avait quelqu’un dans ses quartiers. Comment, pourquoi ? Il l’ignorait, mais un intrus se dissimulait dans un coin.
- Lumiè...
Impossible de finir le mot.
Une main lui ferma la bouche et le repoussa dans son lit.
Riker se débattit. Il toucha le visage de l’assaillant
- une peau fragile, une barbe rugueuse...
Puis une voix déterminée ordonna
- Lumière
Ce ton était si familier...
L’éclairage s’alluma.
- Lumière sur demi-puissance
Alors Riker distingua les traits de l’homme à qui appartenait cette voix jamais entendue et pourtant si bien connue :
Des cheveux épais, une barbe grisonnante, des traits marqués par les ans... Ces expressions dans les yeux : le courage, la détermination, l’honnêteté -un visage reconnaissable parmi tous : le sien, dans quelques décennies.
- Pas un mot ! souffla le vieux Riker. Nous n’avons pas beaucoup de temps.
Le jeune officier était stupéfait. Dormait-il encore ? Il s’agita, tenta de se libérer de la main qui lui obstruait la bouche.
- Tu n’as pas compris ce que j’ai dit ? rugit le vieil homme. Ferme-la, crétin ! Ils peuvent arriver à tout moment pour essayer de m’arrêter ! Tiens-toi tranquille et écoute-moi. Tu dois faire exactement ce que je te dis. La vie de Deanna en dépend.

Le milieu

CHAPITRE XXXIV

Le conservateur des archives nationales de Bétazed serra la main de l’amiral Riker avant de s’incliner avec déférence :
- La donation des possessions de Lwaxana Troi ajoute un élément important à notre collection, amiral.
- J’en suis heureux, répondit Riker. Mais... si vous voulez bien m’excuser, mon vaisseau vient d’arriver.
- Ah oui... J’ai entendu dire qu’ils avaient envoyé l’Enterprise vous chercher...
- Il s’agit d’une coïncidence; c’était le navire le plus proche. N’en déduisez pas que je suis quelqu’un d’important...
- Amiral, ne vous sous-estimez pas. Certains d’entre nous se souviennent encore des pillards sindaréens. Après votre intervention, ces malfrats se sont tenus à l’écart de Bétazed pendant une bonne dizaine d’années. Hélas, ils ont repris leur mauvaises habitudes. C’est bien dommage...
Riker acquiesça sans mot dire. Il n’avait qu’une envie : partir au plus vite...
A quelques mètres de lui, l’air vibra d’un bourdonnement familier. Un large sourire -tout à fait inhabituel -se peignit sur le visage de l’officier.
- Commodore Data ! C’est un plaisir de vous revoir. Vous n’avez pas vieilli.
L’androïde inclina la tête.
- Pourquoi aurais-je dû, amiral ?
- L’humour n’est toujours pas votre fort, Data, dit Riker. Il est réconfortant de voir que certaines choses ne changent pas.
- Je vous crois sur parole, répondit l’androïde. (Il désigna son compagnon.) Vous vous souvenez sans doute de mon officier scientifique, le lieutenant Blair.
- Bien sûr, fit Riker en serrant l’énorme main couverte de fourrure que celui-ci lui tendait. Alors, messieurs ? Partons-nous enfin ?
- A vos ordres, amiral... Si vous avez terminé votre tâche.
Riker lança un regard interrogateur au conservateur.
- En ce qui me concerne, nous avons fini, annonça son interlocuteur. Oh... Une femme est passée; je crois qu’elle s’appelait Wendy. Elle a demandé que vous veniez lui dire au revoir.
- Nous pouvons attendre, amiral...
Riker secoua la tête.
- Non. Non, je n’ai jamais été très doué pour dire au revoir, sur cette planète ou ailleurs.
Data effleura son commbadge.
- Enterprise. Trois à téléporter.
Une seconde plus tard, les deux officiers disparurent dans un crépitement d’énergie bleutée.
Une vague de plaisir monta en Riker quand il posa les pieds sur l’Enterprise... Mais le phénomène cessa rapidement quand il se rendit compte que ce n’était pas son vaisseau. Il portait le même nom, mais ce n’était pas celui sur lequel il avait servi. Ces annéeslà avaient été uniques.., spéciales... Rien n’avait approché le plaisir que cette partie de sa vie lui avait apporté.
Inspecter le pont et examiner les nouvelles merveilles techniques fut agréable. Une fois la visite terminée, il s’aperçut qu’il était encore plus agréable de s’asseoir dans sa cabine avec pour compagne la solitude à laquelle il était habitué.
Ce fut donc solitaire que Data le découvrit quand il voulut l’informer qu’ils approchaient de la base stellaire 86.
- Merci, dit simplement Riker.
Il retourna à sa contemplation.
- Vous semblez préoccupé, amiral.
- Je regarde les étoiles. Certaines personnes pensent que tout ce qui nous arrive y est inscrit et que nous n’avons aucun contrôle sur notre destin. Je crois même que Shakespeare a écrit que « la faute est dans les étoiles ».
- Amiral, cela est incorrect...
- Selon vous, il est ridicule de croire que les phénomènes stellaires peuvent avoir un effet sur les affaires humaines ?
- Ce n’est pas ce que je voulais affirmer... Cela me paraît si évident qu’il n’est pas nécessaire de le souligner. J’allais simplement vous dire que votre citation n’était pas simplement imprécise, mais inexacte.
- Inexacte ?
- Vous citiez un passage de Jules César, acte un scène deux, je suppose... Et vous l’avez inversé. La véritable citation est : « Les hommes sont parfois maîtres de leur destin : la faute, cher Brutus, n’est pas dans les étoiles, mais en nous-mêmes. »
- Vraiment ? dit Riker après un instant de silence. Et qui a dit ça ?
- Shakespeare, monsieur. Vous aviez raison sur ce point.
- Non. Je veux dire... dans la pièce ?
- Cassius, lors d’une conversation avec Brutus. Ce sont deux des conspirateurs qui assassinent Jules César.
- Hum... ironique, n’est-ce pas, Data ? Des êtres qui décident de prendre leur destin en main en tuant un homme qu’ils admirent.
- Je ne puis comprendre comment on peut accomplir une action immorale au nom de la moralité. L’idée de devenir son propre maître est louable. Mais comment accepter de commettre un meurtre ?
- Quelquefois, Data... on fait ce qui doit être fait. On prend une décision, quelles qu’en soient les conséquences.
Riker ne dit rien de plus et l’androïde le contempla, immobile.
- Parfois, ma manière de rester sans bouger agaçait le capitaine Picard, dit-il enfin.
- Vraiment ? demanda Riker en haussant les épaules. Data, il n’y a plus grand-chose qui m’agace.
- Est-ce à cause de Deanna Troi ?
L’amiral se tourna vers lui
- C’est de l’histoire ancienne, dit-il d’une voix morne. Très ancienne.
L’androïde semblait perplexe, ce qui était inhabituel chez lui.
- Amiral, je sais quelque chose qui pourrait vous aider à libérer votre conscience.
- Vraiment ? demanda Riker, amusé. C’est quoi ?
Son compagnon demeura silencieux un moment. Quand il se décida à parler, ses paroles prirent l’amiral au dépourvu.
- Que diriez-vous si je vous apprenais que... quelque part... Deanna Troi est encore vivante ?
La déclaration plana dans l’air un instant.
- Data, vous devenez philosophe, répondit Riker en souriant.
- Vous trouvez ?
- Vous allez me dire que Deanna vit encore dans nos coeurs, c’est ça ?
- Non, monsieur. Elle vit dans une ligne temporelle alternative.
Le sourire de Riker se figea.
- Qu’est-ce que vous me chantez là ?
Data s’assit et sélectionna dans ses programmes la méthode didactique la plus simple afin que l’officier puisse suivre.
- Avant Bétazed, nous nous sommes arrêtés sur le monde du Gardien de l'Éternité. Vous le connaissez ?
- Bien sûr, répondit l’amiral.
- Durant notre visite, les scientifiques m’ont montré les turbulences temporelles qu’ils ont découvertes. Ces irrégularités sont connues sous le nom d’univers parallèles, ou de lignes temporelles alternatives. L’histoire de la Fédération a enregistré un certain nombre de cas. Par exemple, l’univers parallèle dans lequel la Fédération et les Klingons sont toujours en guerre... Il y a aussi l’univers miroir rencontré par James Kirk et certains membres de son équipage, puis par notre propre Enterprise...
- Je sais tout cela ! Bon sang, Data, quel rapport avec Deanna ?
- Ces univers parallèles ou ces lignes temporelles alternatives...
- Arrêtez de répéter les deux ! Ça m’énerve Choisissez un terme et tenez-vous y.
Data cligna des yeux. A coup sûr, Riker avait montré plus d’exaspération en cinq minutes que durant les cinq dernières années...
- Ces flux temporels... (Data fit une pause pour voir si Riker acceptait la terminologie. L’amiral lui fit signe de continuer. ) Personne ne sait combien il y en a, peut-être une infinité... Mais ils semblent diverger à partir de certains moments clés. L’officier scientifique Spock les avait nommés des Points Focaux. Edith Keeler, qui avait survécu alors qu’elle était censée mourir, était à l’origine d’un de ces points. Grâce au Gardien, nous avons appris l’origine de certaines divergences...
- Et ces scientifiques en ont découvert une qui concernait Deanna ?
- En effet, monsieur. La divergence prend naissance au moment de la mort de Deanna Troi, pendant la conférence de paix sindaréenne. Dans ce flux temporel alternatif, Troi n’est pas morte.
- Comment a-t-elle survécu ? demanda Riker dans un murmure.
- Les experts n’ont pas été capables de le déterminer. Dans cet autre univers, Deanna Troi, présente à la conférence, a déterminé grâce à ses dons empathiques que les Sindaréens mentaient, leurs intentions étant loin d’être pacifiques. Une fois leur duplicité découverte, il fut facile de percer leur plan à jour. La Fédération a vite compris qu’ils comptaient utiliser ses ressources pour se réarmer et se retourner plus tard contre elle.
- Ce qu’ils ont fait.
- Oui, monsieur, dans notre flux temporel – le vrai en ce qui nous concerne - les Sindaréens sont un peuple puissant. Dans le flux alternatif, la Fédération a refusé la proposition de paix. Elle s’est retirée des négociations et l’économie sindaréenne s’est écroulée. La Fédération a alors offert à nouveau son aide, mais sous un contrôle très strict. Dans cette autre réalité, les Sindaréens ne sont plus un danger potentiel.
- Et Deanna a survécu, dit Riker en regardant Data, les yeux étincelants. Elle a survécu...
- Oui, monsieur. La mort du conseiller Troi était une tragédie... Mais comme vous le voyez, il existe une sorte de justice cosmique.
Riker demeura silencieux un moment puis murmura quelque chose.
- Amiral ?
Se redressant, l’officier tendit la main vers Data. Pensant que Riker avait besoin de son aide, l’androïde se pencha... mais la main de son ami se referma sur son épaule avec une force inhabituelle. Galvanisé par quelque flamme intérieure, l’officier secoua Data comme un prunier.
- Faites demi-tour, dit-il d’une voix rauque.
- Amiral ?
- Vous avez bien entendu. Calculez une trajectoire pour Bétazed. Vitesse maximum.
- Monsieur, j’aimerais vous satisfaire, mais je ne comprend pas pourquoi...
- Faites changez de cap à ce putain de vaisseau, Data ! hurla Riker, empourpré par la colère. C’est un ordre. Obéissez, ou, Dieu me le pardonne, je vous relève de votre commandement et je l’assume moi-même...

CHAPITRE XXXV

Il fallut une journée pour obtenir les autorisations du gouvernement de Bétazed. Data s’en acquitta le plus rapidement possible. Il était sûr que s’il n’obtenait pas le droit d’emmener le corps de Deanna Troi, l’amiral serait capable de descendre le chercher en personne... Dans son état d’esprit actuel, il n’hésiterait pas à le porter sur son dos jusqu’à l’Enterprise.
Riker resta enfermé dans son mutisme jusqu’à ce que le cadavre de Deanna se matérialise dans le transporteur de la soute, encore enfermé dans son conteneur équipé de flotteurs anti-gravifiques.
Data, Blair et l’officier médical Hautman, assisté de deux de ses hommes, attendaient son arrivée. Grand et raide, le médecin adressa à ses supérieurs un regard interrogateur :
- Messieurs ? Ai-je bien compris ? Vous me demandez de pratiquer une autopsie sur une femme morte depuis quarante ans ?
- C’est cela même, répondit Data avec ce qui ressemblait à un soupir.
Riker leva une main.
- Attendez. Hautman... Passez-le au tricordeur. Cherchez des signes de vie.
Hautman regarda Riker, puis Data, puis revint sur Riker.
- Comptez-vous en trouver, monsieur ?
- Je compte que vous obéissiez à mes ordres.
L’officier promena le petit appareil sur le corps de Deanna.
- Rien. Même pas un blip. Navré, amiral, mais il s’agit d’un macchabée vieux de quatre décennies. Rien de plus.
- C’est bien plus que cela, docteur, répondit Riker. Une lueur d’espoir au milieu de l’enfer. Transportez-la... transportez le conteneur à l’infirmerie.
- Et que dois-je chercher... si je peux me permettre ?
- Les causes de la mort.
- Monsieur, ne sont-elles pas consignées dans le rapport d’autopsie pratiquée au moment du décès ?
- Oui, certainement. Je veux que vous sortiez ce rapport des archives.
- Et...
- Cherchez quelque chose qui ne s’y trouve pas.

Riker demeura dans ses quartiers pendant l’autopsie. Aux temps primitifs des scalpels et des écarteurs, les séances étaient insoutenables. Les médecins de l’époque ouvraient les corps, examinaient chaque organe, les soumettant à des tests obscurs tandis qu’une odeur nauséabonde emplissait l’atmosphère.
Bien sûr, on n’en était plus là... Le corps de Deanna ne serait pas découpé; une série d’analyses seraient effectuées sans qu’un de ses cheveux ne bouge. Mais Riker n’avait pas la force d’y assister, de voir la jeune femme être traitée comme un paquet de viande... Il avait déjà vécu la scène une fois. Une seconde serait au-dessus de ses forces.
Sous leurs pieds, Bétazed tournait avec lenteur et majesté. Imzadi, murmura Riker à quelqu’un qui n’avait pas répondu depuis deux générations. Imzadi... dis-moi que je ne perds pas la tête.
La sonnette de la porte le tira de ses pensées.
- Entrez.
Data pénétra le premier dans la pièce, suivi du docteur Hautman. Le visage de l’androïde était impassible, comme toujours, mais, à l’expression de Hautman, Riker comprit que quelque chose s’était produit. Quelque chose qui avait surpris le docteur. Et cela suffisait à lui donner de l’espoir...
- Alors ? demanda-t-il, croisant les doigts.
- C’est... heu... c’est... extrêmement étrange.
- Qu’est-ce qui est étrange ?
- Il semblerait, amiral, que nous ayons un paradoxe sur les bras, dit Data.
- Vraiment ? demanda Riker. Expliquez-moi ça... Non... j’ai mieux... Je vais le dire moi-même. (Le coeur battant, il se leva. ) Vous avez trouvé des traces de quelque chose qui n’existait pas au moment de la mort de Deanna.
Le médecin se sentit stupide. Il avait douté de ses propres découvertes.., et Riker semblait avoir une longueur d’avance sur lui.
- C’est... C’est exact, monsieur. Nous avons découvert des traces infimes de Raxatocine, si infimes que les équipements médicaux de l’époque auraient été incapables de les détecter. Elles ne seraient même pas apparues sous la rubrique « substance inconnue ».
- De la Raxatocine, répéta Riker. C’est un poison, n’est-ce pas ?
- Oui, monsieur. Il... il provoque le même type d’affection que celle dont Deanna Troi est morte. Arrêt circulatoire massif. Cette substance a été développée il y a treize ans et elle était encore indétectable il y en a cinq.
- Comment se transmet la toxine ?
- Très facilement. Par injection ou ingestion. A des concentrations suffisantes, il suffit de l’inhaler.
- Bien, dit Riker en prenant une longue inspiration. Le corps de Deanna a-t-il été rendu aux autorités compétentes ?
- Oui, monsieur.
- Parfait. (L’amiral se froua les mains. ) Monsieur Data, conduisez-nous jusqu’au Gardien de l'Éternité.
Un silence de mort tomba sur la pièce; l’androïde se tourna vers Hautman
- Docteur, je vous remercie de votre aide. Ce sera tout... assurez-vous cependant que le fichier de Deanna Troi demeure bien protégé.
Hautman acquiesça. Riker se tourna vers Data :
- Quoi ?
L’androïde leva un doigt pour indiquer qu’ils ne devaient pas parler avant que le docteur soit sorti.
Son compagnon attendit, bouillant d’impatience.
- Quel est le problème, Data ? demanda-t-il enfin.
- Amiral, je ne voulais pas du docteur Hautman parce que, pour être sincère, j’avais peur que vous ne disiez des choses graves. Un témoin moins loyal que moi pourrait se révéler dangereux.
- Des choses graves ? Data, que voulez-vous dire ? La situation n’est-elle pas évidente ?
- Je m’en veux, monsieur. Je voulais vous apaiser. Au lieu de cela, mes paroles vous poussent à tenter l’impensable. Vous allez essayer d’utiliser le Gardien de l'Éternité pour retourner dans le passé et sauver la vie du conseiller Troi... Et par là même changer l’Histoire.
- Non, Data, répondit Riker en arpentant la pièce, incapable de contrôler son excitation. De réparer l’Histoire. Ne comprenez-vous pas ? Elle ne devait pas mourir ! Quelqu’un est revenu dans le passé. Quelqu’un de notre présent... ou de notre futur... Et ce quelqu’un l’a empoisonnée
- Rien ne le prouve.
- Mais si, reprit Riker, excédé. Le poison vient de l’avenir ! Le nôtre, ou peut-être son avenir, qui est notre passé, qui... Excusez-moi. Dès qu’il s’agit de voyages dans le temps, je m’y perds...
- Je comprends ce que vous voulez dire. Mais je dois préciser que la Raxatocine a existé à l’état naturel bien avant d’être utilisée comme un poison. Il est possible que Deanna Troi soit entrée en contact avec cette substance suite à une combinaison de circonstances improbables...
- Improbables, comme vous dites. Data, vous aviez raison quand vous parliez de Deanna comme d’un Point Focal. Mais c’est le contraire d’Edith Keeler. Deanna ne devait pas mourir. Elle devait vivre. Notre monde n’est pas la bonne ligne temporelle
- Et en supposant que vous obteniez la permission d’utiliser le Gardien de l'Éternité... Vous espérez rectifier les choses ?
- Exactement.
L’expression de Data ne changea pas, mais il était clair que le cerveau de l’androïde était en pleine ébullition. Il lui fallait trouver un moyen de gérer une situation nouvelle et déconcertante...
- Amiral... vous ne devez pas remonter dans le temps.
- Je vous donne l’ordre de...
Data secoua la tête.
- Non, monsieur. Pas cette fois. Votre grade ne vous servira à rien; le règlement de Starfleet est très précis. Depuis le premier contact de l’Enterprise avec le Gardien, des limites strictes ont été imposées aux voyages dans le temps. « Pas d’ingérence » est la première de ces lois.
- Nom de Dieu, Data, quelqu’un s’est déjà mêlé de notre passé
- Nous n’en sommes pas certains. Le règlement de Starfleet, lui, ne laisse aucun doute sur la...
- Au diable le règlement ! hurla Riker. (Il s’approcha de Data, les poings levés. ) La vie de Deanna est en jeu
- Deanna n’a pas de vie, amiral. Deanna est morte depuis quarante ans. Sa mort a contribué à la création de l’univers dans lequel nous vivons.
- Alors je ne veux pas vivre dans cet univers. Je veux en changer, comme a fait Tasha.
- C’est impossible, amiral. En pénétrant dans le Gardien, vous mettrez en danger la vie de milliards d’innocents. Il s’est passé beaucoup de choses depuis la mort du conseiller Troi. J’ai évolué.., en terme de personnalité, mais aussi d’expérience du commandement. Vous avez votre base stellaire...
Riker laissa échapper un rire sinistre.
- Wesley a son vaisseau, reprit l’androïde. Geordi, Worf, son fils Alexander... tous ont vécu leur existence comme en a décidé le destin. Des gens sont nés et morts depuis la disparition de Deanna. Vous ne pouvez pas ouvrir le grand livre de l’His299
toire, effacer ce qui ne vous plaît pas et le remplacer par une version à votre convenance.
- Je pourrais plaider cette cause devant Starfleet...
- C’est une de vos prérogatives, acquiesça Data. Mais je ne vois pas nos chefs sacrifier la réalité pour une seule femme.
Riker se tut. L’androïde poursuivit, sentant peutêtre que ses arguments portaient :
- Avez-vous tout pris en considération ? Vous voulez sauver la vie de Deanna. Mais qui vous dit qu’en accomplissant cela -si vous y parvenez -vous n’aggraverez pas les choses pour les autres ? Vous connaissez l’avenir de tous les gens que vous rencontreriez; il vous serait facile de dire ou de faire quelque chose qui aurait un impact sur le flux temporel. La connaissance amène le pouvoir, diton... Mais la connaissance de l’avenir est le pouvoir absolu. Nul n’a la sagesse nécessaire pour maîtriser cette puissance. La règle de non-ingérence temporelle a été instituée pour la même raison que la Prime Directive. Et bien que la Prime Directive soit parfois lourde à supporter... elle est nécessaire.
L’amiral se retourna; ses épaules s’affaissèrent. Ses mains se détendirent.
Quand il parla, ce fut avec l’expression désespérée qui avait marqué son visage durant toutes ces années.
Celle d’un homme vaincu.
- Ce n’est qu’une femme, n’est-ce pas ?
- Oui, monsieur. Et vous êtes un homme... consciencieux et respectueux de l’éthique. Vous ne prendriez pas le risque de détruire la réalité... pour une femme.
- D’accord, Data, admit Riker, épuisé. Vous m’avez convaincu. 11 est peut-être temps de reconnaître que ce que je veux est impossible.
- Je crois, monsieur, que ce serait la meilleure chose à faire.
L’officier leva les yeux vers Data, exprimant le même découragement que l’androïde avait remarqué quand il avait été le chercher sur Bétazed.
- Ramenez-moi à la maison, Data, dit-il. LaisSons les morts reposer en paix.

* * * * *

Le second voyage de retour vers la base stellaire 86 se déroula sans incidents. L’amiral Riker demeura dans sa cabine pendant tout le trajet. Data vint lui rendre visite plusieurs fois, essayant d’engager la conversation ou de lui demander son avis sur des problèmes quotidiens.
A chaque occasion, les réponses de Riker furent claires mais concises. Il n’essayait pas d’éviter la compagnie des gens, mais il ne la recherchait pas. Il existait... simplement.
Craignant qu’il n’échafaude un plan pour se diriger vers le Gardien de l’Eternité au moment où il atteindrait la base 86, Data prit ses précautions. Bien qu’utiliser une telle méthode lui déplût, l’androïde chargea son conseiller de découvrir ce qui travaillait l’amiral. Riker ne se prêta pas à l’expérience avec enthousiasme, mais cela importait peu. L’empathe était un pur Bétazoïde qui s’obligea à sonder son patient plus en profondeur que de coutume.
Son rapport correspondit à ce qu’attendait Data :
- Il est découragé, commodore. Mais si je ne devais employer qu’un seul mot pour le décrire, ce serait... résigné.
- Résigné a quoi Y
- A vivre les dernières années de son existence. Il abandonne...
Les nouvelles étaient plutôt bonnes, mais à ces mots, Data ne put s’empêcher de ressentir un malaise, comme si quelqu’un venait de condamner son ami à une lente agonie.
Informant Riker de leur arrivée prochaine sur la base stellaire 86, il reçut en réponse un simple signe de tête. L’officier fit ses bagages et Data l’accompagna en salle de téléportation.
- Si cela ne vous gêne pas, amiral, j’aimerais descendre avec vous.
- La station est ouverte à tout le monde, répondit Riker en haussant les épaules. Pourquoi le capitaine de l’Enterprise en serait-il exclu ?
C’était la phrase la plus longue qu’il prononçait depuis vingt-quatre heures.
Le lieutenant Dexter les attendait dans la salle de téléportation de la base stellaire; il les accueillit avec le sourire de connivence dont il avait l’exclusivite.
- Bienvenue, amiral. Tout s’est bien passé sur Bétazed ?
- Oui, répondit Riker, tournant la tête vers son compagnon. Vous connaissez le commodore Data ?
- Je ne crois pas avoir ce plaisir, dit Dexter en serrant la main de l’androïde.
Les contournant sans un mot, Riker se dirigea vers ses appartements. Dexter s’apprêta à le suivre, mais l’androïde le retint :
- L’amiral a reçu un choc sur Bétazed, dit-il à voix basse. J’apprécierais que vous gardiez un oeil sur lui durant les prochains jours.
- Quoi ? Est-il malade, ou...
- Je ne pense pas... il est déprimé. Ne changez rien a vos habitudes. Mais s’il devait taire quelque chose qui sorte de l’ordinaire.., contactez-moi aussitôt.
- D’accord, commodore.
- Merci, lieutenant, répondit Data. (Il éleva la voix.) Amiral, je retourne sur l’Enterprise. Si je puis vous être d’une aide quelconque...
Riker s’arrêta et regarda Data avec tristesse.
- Non. Je pense que vous en avez déjà fait assez.
Il pénétra dans son bureau; les portes se refermèrent en sifflant.
- Il n’est pas de bonne humeur, dit Dexter en frissonnant.
L’androïde secoua la tête.
- Et ça fait quarante ans que ça dure.

* * * * *

- Le Chance arrivera demain à la même heure, dit Dexter. Nous sommes prêts pour le ravitaillement. Oh... et Starfleet nous a envoyé un message nous demandant de traiter la paperasserie en temps et en heure.
Riker regarda son subordonné avec des yeux de glace.
- Dites à Starfleet que nous accélérerons la paperasserie dès qu’ils nous enverrons du papier.
- Monsieur... commença Dexter, écarquillant les yeux. Nous n’utilisons plus de papier; c’était juste une... phrase. Une expression imagée.
- Bien. Dites à Starfleet que nous traiterons sa paperasserie virtuelle à temps... de manière relative. Il n’y a rien de plus relatif que le temps.
- Oui, monsieur.
- Quelque chose d’autre ?
- Non, monsieur.
- Je m’en doutais. Toujours la routine. Les journées passent...
- Oui, monsieur, répondit Dexter un peu nerveux. Amiral, vous allez bien ?
- Je vais bien, soupira Riker. Tout va bien.
Dexter acquiesça et quitta le bureau, prenant le temps d’étudier son supérieur. Ce dernier, le menton enfoncé dans sa main, lui fit un petit signe amical avant que la porte se referme.
Alors Riker se retrouva seul.
Il se tourna sur son fauteuil et contempla les étoiles. L’Enterprise avait quitté son orbite autour de la station spatiale pour se diriger vers de nouvelles aventures. Car il y avait encore des aventures à vivre, il en était sûr. La Galaxie était vaste et tant de choses s’y passaient. Mais fort peu l’intéressaient.
Il l’entendit derrière lui.
Tic.
Tic.
Tic.
L’horloge. Sa joie et sa fierté.
Le symbole des heures disparues.
Il regarda le balancier effectuer son mouvement de va-et-vient.
Va-et-vient.
Comme une grande et lourde faux. Tranchant l’air, tranchant le temps, au fil des minutes. Une seconde n’était pas affectée par la précédente et elle ne s’occupait pas de la suivante. Pour le balancier, chaque seconde était identique.
Rien n’avait d’importance.
L’horloge marquait juste le temps.
Tic.
Tic.
Tic.
Le son augmenta dans sa tête et dans son corps. Un son qui lui rappelait que c’était ainsi, que le temps n’avait pas d’état d’âme et qu’il n’y avait rien à y faire. Il était là, c’était tout.
Les engrenages de l’horloge tournaient de manière irrévocable, chaque dent s’engageant là où il le fallait, sans autre préoccupation que son mouvement.
Ce fut à ce moment qu’il la vit. Deanna -allongée sur un des engrenages. Une à une, les dents se combinaient; sans un bruit, elles écrasèrent le corps sans défense. Les roues continuèrent leur mouvement et recrachèrent le cadavre.
Deanna Troi n’était bonne qu’à cela : être écrasée et rejetée par le temps.
Tic.
Tic.
Tic.
Avec un hurlement de rage, Riker saisit l’horloge et la secoua de toutes ses forces. La relique bascula pour exploser dans une gerbe de verre et de bois. Les roues dentées filèrent dans toutes les directions, puis roulèrent un peu avant de s’immobiliser sur le sol.
Pénétrant dans le bureau, Dexter vit Riker debout au milieu des débris, les poings serrés, un sourire malsain sur le visage. L’amiral regarda son second.
- Tic-tac ! dit-il simplement
Quand le vaisseau de surveillance Chance se présenta, douze heures plus tard, Riker était prêt.

CHAPITRE XXXVI

L’Enterprise 1701-F était à mi-chemin de sa destination quand un appel subspatial attira l’attention du commodore Data.
- Ici l’Enterprise, dit-il quand l’ordinateur lui eut fourni les coordonnées d’origine du message. Parlez.
- Commodore ?
C’était précisément la voix qu’il aurait préféré ne pas entendre.
- Oui, lieutenant Dexter. Ordinateur, activez l’écran.
Une image tridimensionnelle de l’officier apparut devant l’androïde. Le jeune homme s’essuya le front, trahissant un malaise certain.
- Monsieur, nous avons un problème.
- Précisez.
- C’est l’amiral.
Blair et Data échangèrent un regard.
- Est-il malade ?
- Non. Il a disparu.
- Avez-vous une idée de sa destination ?
- Pas la moindre. Il s’est téléporté sur le Chance pour un contrôle de routine. Puis le vaisseau est parti à la distorsion trois... avec l’amiral à son bord.
- Avez-vous tenté de le contacter ?
- Bien sûr ! Pas de réponse. Silence radio.
- Oui. C’est logique.
Dexter se mordit les lèvres.
- Mais pourquoi ? Pourquoi ? Que fait-il ? En avez-vous une idée, commodore ?
- J’ai une idée très précise, lieutenant. Mais ce n’est qu’une hypothèse... que je n’aimerais pas crier sur les toits avant d’en avoir obtenu confirmation. Merci de m’avoir averti; je prends la situation en main. Fin de transmission.
L’image de Dexter s’évanouit avant qu’il ne puisse prononcer un mot de plus.
Blair se tourna vers Data
- Vous savez où il se dirige, commodore ? Cela a-t-il un rapport avec ce qui s’est passé sur Bétazed ?
Data sentit les regards de ses hommes peser sur lui. Il aurait aimé que l’amiral comprenne que la vie de tous ces gens était en jeu. Mais ça n’avait pas marché; le mieux que l’androïde pouvait faire, maintenant, était de limiter les dégâts.
Il devait agir vite.
- La vitesse maximale du Chance est la distorsion six, reprit-il, fouillant dans ses banques de données. Et je sais où il se dirige. Navigateur, faites route vers la Planète du Gardien, distorsion facteur huit.
- Trajectoire calculée et programmée, monsieur.
- En avant, dit Data.
L’Enterprise plongea dans l’hyperespace et l'androïde se leva de son fauteuil de commandement.
- Monsieur Blair, suivez-moi dans la salle de conférence. Nous devons convenir d’une stratégie au cas où le pire se produirait.
Blair suivit son chef; à la console de navigation, Lamont se pencha vers Tucker :
- J’ignore ce qui est préférable. Ne pas savoir ce qui se passe... ou le découvrir.

* * * * *

- Nous approchons de la Planète du Gardien, commodore.
Data était assis dans son fauteuil, fixant l’écran, toute sa puissance de réflexion concentrée sur le problème qui l’attendait.
- Balayage senseurs, dit-il d’un ton encore plus neutre qu’à l’habitude. Y a-t-il un autre vaisseau en orbite autour de la planète ?
- Négatif, répondit le lieutenant Margolin, assis à la console tactique. Non... Attendez... Il y a... L’Enterprise fut un instant pris dans les roulis des distorsions temporelles qui entouraient la Planète du Gardien.
- Un vaisseau en orbite standard, continua Margolin. La sérigraphie indique qu’il s’agit du Chance. Navré pour mon erreur, monsieur. Les distorsions sont particulièrement...
Une fois de plus le vaisseau fut malmené avec assez de force pour que les ceintures automatiques des fauteuils de la passerelle se déclenchent.
-... puissantes, poursuivit Margolin comme si le tangage n’était qu’un inconvénient mineur. Elles brouillent les senseurs.
- Compensez, monsieur Margolin. Et contactez le Chance.
- Vous l’avez en audio.
- Chance, ici l’USS Enterprise.
Il n’y eut aucune réponse du petit vaisseau. Les turbulences continuaient à s’attaquer à l’Enterprise Data sentait le temps couler autour de lui... de façon littérale.
Un deuxième appel n’eut pas plus de résultats et Data donna un ordre auquel lui même avait du mal à croire.
- Monsieur Margolin. Armez les phaseurs.
L’officier l’observa, stupéfait.
- Monsieur ?
Tout l’équipage s’était tourné vers lui, mais le commodore savait qu’il n’avait pas le choix.
- Obéissez à mes ordres, monsieur Margolin.
- Oui, commodore, répondit l’homme d’une voix neutre. Phaseurs armés et verrouillés sur la cible.
- Monsieur Blair, informez la salle de téléportation que vous et moi devrons être transférés sur la planète dans deux minutes. (Data activa le canal de communication avec le vaisseau. ) Attention, Chance. Nos phaseurs sont armés et verrouillés sur vous. A moins d’une réponse immédiate nous nous verrons dans l’obligation de tirer. Répondez. Répondez.
Aussitôt, une voix retentit.
- Enterprise, ici le capitaine Tennant, du Chance. Que croyez-vous être en train de faire ?
- Je pourrais vous demander la même chose.
- Nous obéissons aux ordres, répliqua Tennant. Il s’agit d’une mission confidentielle que je n’ai pas la liberté de révéler. Même à un des vaisseaux-phares de la flotte.
- Il n’y a rien à révéler, dit Data. Cette mission est une pure invention... Je suppose que le silence radio était l’un de vos ordres... Un moment, s’il vous plaît... (Il se tourna vers Margolin : ) Sommes-nous à portée de transfert de la planète ?
- Oui, monsieur.
- Contactez les chercheurs... Capitaine Tennant, ai-je raison quant au silence radio ?
- Oui. Et pour être franc, je mets en péril cette mission en parlant avec vous. Mais la sécurité de mon équipage était en jeu, aussi ai-je décidé de répondre à votre appel.
- Excellente initiative. Et si je vous dis que l’amiral Riker est absent, je suppose que j’aurais également raison.
- C’est exact; l’amiral s’est téléporté à la surface il y a quinze minutes. Il nous a ordonné de rester en orbite et de conserver le silence radio.
- Cela ne me surprend pas...
- Monsieur, dit Margolin, nous n’arrivons pas contacter quelqu’un sur la planète.
- Cela ne me surprend pas non plus. Téléportation, pouvez-vous localiser toutes les formes de vie présentes à la surface ? Si oui, je veux que vous les remontiez immédiatement à bord de l’Enterprise.
- Négatif, passerelle, dit la voix de l’officier des téléportations après un instant de silence. Les relevés sont trop vagues. Si quelqu’un nous donnait les coordonnées, il n’y aurait pas de problèmes... Mais j’ai peur que dans l’état, il soit dangereux de ramener quelque chose. Le résultat risque d’être une masse de protoplasme...
- Très bien. Monsieur Blair, avec moi.
Data se dirigea vers l’ascenseur, son second sur les talons.
- Chance, appela l’androïde, maintenez votre position. Si vous pouvez nous être d’une quelconque utilité, nous vous informerons.
- Enterprise ! Pourriez-vous nous dire ce qui se passe ? L’amiral Riker nous a raconté que nous accomplissions une mission ultra-secrète pour Starfleet. Il avait des ordres signés de...
- J’en suis sûr, répondit Data. Néanmoins, je vous assure qu’ils étaient faux. Vous êtes en mission, Chance... mais pas pour Starfleet. Pour l’amiral Riker.
- Quoi ? Qu’est-ce que vous racontez ?
- Ne vous posez pas trop de questions, Tennant. Quel que soit le résultat de la mission de l’amiral, vous n’en saurez jamais rien. Fin de transmission.
Il valait mieux éviter de perdre plus de temps. Après tout, cette conversation n’aurait peut-être jamais lieu.

* * * * *

Quand Data et Blair se matérialisèrent sur la planète, ils découvrirent ce qu’ils pensaient y trouver.
Les corps des scientifiques gisaient à terre, vivants, mais paralysés à grands coups de fuseur. Quel mensonge avait donc élaboré l’amiral ? Un complot sindaréen ? Une incursion romulienne ? Ou un truc tordu des Ferengis ? Pour un esprit imaginatif, il n’y avait aucune limite.
Et Riker était très imaginatif.
- Mary Mac n’est pas là, dit Data après avoir scanné la zone.
- Ce qui veut dire...
- Elle est avec lui. Et elle ne l’accompagne pas volontairement.
Au-dessus de leurs têtes, l’air crépita et des éclairs zébrèrent le ciel. L’androïde sentit des forces se masser autour d’eux comme si une expérience cosmique était en cours. Blair et lui traversèrent le complexe en courant, sautant au-dessus des tourbillons de poussière et de gravier.
- Il est fou, murmura Blair. Il est complètement fou.
- Non, monsieur Blair, répondit Data en accélérant. Il n’est pas fou. Il est déterminé et certain d’agir pour le mieux.
Le vent souffla plus fort; Blair éleva la voix :
- Et s’il avait raison ? Comment pouvons-nous être sûrs ?
- Nous ne le pouvons pas. Mais nous ne devons prendre aucun risque.
Ils parvinrent au sommet de la colline. Loin devant s’élevaient les ruines de la cité, silencieuses et énigmatiques, comme toujours. A leurs pieds se dressait le Gardien de l'Éternité.
Le champ de force qui l’entourait était intact...
Riker était à l’intérieur.
Mary Mac avec lui. L’amiral la tenait par le poignet, mais elle se débattait avec toute la fougue de son sang orion. Ses dents étaient visibles et ses ongles brillaient. Le tricordeur de Riker était tombé sur le sol; l’officier avait besoin de ses deux mains pour contenir les assauts de cette furie.
Mary cria quelque chose que même Data, avec son ouïe hypersensible, ne put entendre dans le hurlement des vents. Puis sur l’écran installé près du Gardien, l’androïde aperçut une scène qui lui était hélas familière. Deanna Troi étouffait sur le sol de sa cabine tandis le commander Riker, terrifié, se penchait sur elle, impuissant. A côté de l’écran, sur le sol, le tricordeur continuait à enregistrer les informations.
Data fit signe à Blair de le suivre. Les deux officiers se dirigèrent vers le Gardien.

* * * * *

Mary Mac tordit le bras de Riker, puis y planta les dents. Hurlant de douleur, l’amiral la frappa aussi fort qu’il pouvait. Mary lâcha prise, recula en titubant et essuya le sang qui coulait le long de son menton.
- Vous allez tout détruire
- Ce « tout » n’a aucune raison d’être
- Vous n’avez pas le droit de prendre cette décision.
- C’est faux
Elle bondit sur lui en grognant; Riker se baissa, la laissant plonger au-dessus de lui, puis se redressa pour l’attraper au vol. Avant qu’elle ait pu faire un nouveau geste, il se jeta en arrière et la plaqua sur le sol. Enfin il se retourna et, rassemblant ses forces, la frappa à la tempe. La scientifique gémit, ses yeux se révulsèrent et elle ne bougea plus.
Riker vérifia son pouls. Il n’était pas sûr que le rythme soit normal pour une Orione, mais il avait l’air régulier. Tant mieux.
Ramassant son tricordeur, il le braqua sur l’écran géant et se força à programmer avec calme. Le tricordeur mesurerait le ratio existant entre la vitesse d’affichage du Gardien et la diffusion différée des scènes sur l’écran. Une fois les calculs effectués, l’appareil lui dirait quand sauter dans le portaii temporel.
L’officier n’avait aucune garantie de réussite... mais c’était sa seule chance. Il devait sauter le plus près possible de l’événement. Plus il resterait à bord de l’Enterprise 1701-D, plus il aurait de chances d’affecter le futur. Il lui fallait cerner au maximum la mort de Deanna, sans la dépasser... tout ça en se laissant un certain délai pour agir.
Les doigts de l’amiral coururent sur le tricordeur il programma le compte à rebours. Quand le moment arriverait, un indicateur vert s’allumerait... Il lui faudrait sauter exactement cinq secondes plus tard.
- Gardien ! A mon signal, remontre ce que je viens de voir. Trois... deux... un... maintenant
Des images se formèrent au cœur du Gardien de l'Éternité. L’ordre était simple : Riker avait demandé à voir l’histoire de l’Enterprise. Le Gardien s’était exécuté, mais il avait commencé avec le premier événement qu’il jugeait primordial dans la création du puissant vaisseau... Hélas pour Riker, il s’agissait de la découverte du feu. Des silhouettes recroquevillés autour d’une branche enflammée... même si se trouvaient là les ancêtres de l’humanité, ce n’était pas ce que voulait voir l’officier.
Par bonheur, le Gardien était réputé pour sa vitesse. En un clin d’oeil, l’amiral assista à la création de la roue et au développement des outils. Des merveilles qu’il aurait rêvé de contempler en toutes autres circonstances. Pour l’heure, il n’avait qu’une envie : les dépasser.
Dès les premières images, le tricordeur s’était mis en phase avec le Gardien.
Riker tapota la fiole qu’il avait dissimulée dans sa veste.
- Amiral
Se retournant, il vit Data et Blair s’approcher et resta un instant paralysé. Ils ne pouvaient pas intervenir maintenant.., pas alors qu’il était si près du but... il n’aurait plus jamais une telle occasion.
Alors il se souvint du champ de force.
- Cela ne servira à rien, Data, cria-t-il. J’ai bien réfléchi.
Les nouveaux arrivants s’immobilisèrent devant la barrière invisible. La fourrure de Blair voletait dans les tourbillons.
- Mary Mac est-elle vivante ?
Riker jeta un coup d’oeil au Gardien. Léonard de Vinci se frottait le menton en étudiant les plans d’une machine volante.
- Elle va bien, Data ! Elle n’était pas coopérative... Mais je lui ai dit que j’utiliserais ses empreintes digitales et rétiniennes même si elle était à demi consciente. Aussi a-t-elle choisi de collaborer, espérant me faire changer d’avis. Elle a échoué... De peu.
Riker se frotta le cou en faisant une grimace.
- Amiral, vous courez au désastre.
Sur le Gardien, Alexandre Graham Beil informait Watson qu’il avait besoin de lui; sur l’image suivante, Thomas Edison contemplait avec émerveillement la lumière d’une ampoule.
- Je la sauverai, Data ! Quarante ans durant, j’ai été torturé par l’idée que j'aurais dû faire quelque chose ! Elle m’a supplié... J’ai promis... et tout ce que j’ai fait, c’est la regarder mourir.
- Elle n’aurait pas voulu cela, amiral ! C’est trop de risques !
- Vous ne vous rappelez donc pas, Data ? Le titre de l’autobiographie de James Kirk ?
- « Les risques sont notre affaire. »
- C’est ça ! Je dois à Deanna de faire tout mon possible ! Vous m’entendez, Data ? Rien de moins
- Amiral, si vous ne sortez pas d’ici à l’instant, j’ordonnerai à l’Enterprise d’ouvrir le feu et d’utiliser les phaseurs pour pénétrer le champ de force. Vous risquez d’être détruit
- Et le Gardien subira le même sort ! (Quelques secondes plus tôt, une fusée Saturn V s’était élevée sur son pas de tir. Zephram Cochrane allait activer le premier moteur de distorsion. ) Prendriez-vous le risque de le détruire ? Vous ne voyez donc pas ? Vous avez essayé de comprendre l’humanité. Vous avez voulu avoir une âme ! Data, le Gardien est le dépositaire de toutes les âmes et de tous les temps. C’est la fenêtre de Dieu ouverte sur l’éternité. Qui êtes-vous pour vouloir le faire disparaître ?
- J’ai déjà contacté Starfleet, amiral, répondit l’androïde. Les ordres sont clairs. Protéger le flux temporel quelles qu’en soient les conséquences. Deanna Troi doit mourir... et s’il faut détruire la fenêtre de Dieu, qui mieux que moi peut en prendre la responsabilité ? Après tout... je ne suis pas une créature de Dieu. (Data leva la tête.) Enterprise... Visez le champ de force, devant moi. Tirez à mon commandement.
- Non... ne faites pas ça, Data ! Ne tuez pas Deanna !
- Je ne l’ai pas tuée, amiral. Mais pour sauver l’Histoire, je le ferai... de mes propres mains, s’il le faut. Je n’en tirerai aucune satisfaction. Le conseiller m’était aussi cher qu’à vous.., à ma façon. Pourtant je suis prêt à accepter que sa mort soit dans l’ordre naturel des choses. Et pour préserver cet ordre, je ferai ce que j’ai à faire.
Data s’était exprimé d’une voix implacable. Riker comprit que les dés étaient jetés.
- Moi aussi, monsieur Data, répondit-il.
- Enterprise, dit l’androïde d’une voix neutre. Feu.
Les phaseurs de l'Enterprise se déchaînèrent, frappant l’air au-dessus de Riker. Le champ de force vibra sous le tir de barrage mais résista.
Le plus puissant bouclier que la Fédération pouvait installer.., identique aux déflecteurs de l’Enterprise. La Planète du Gardien avait été équipée d’un système de défense top niveau... Si un vaisseau hostile l’avait attaquée, les scientifiques auraient chèrement défendu leur peau. Ils auraient même pu détruire l’ennemi.
Mais le Chance n’était pas un vaisseau hostile et l’amiral William T. Riker ne pouvait être considéré comme une présence ennemie. L’erreur des scientifiques avaient été de croire Riker quand il avait dit devoir leur parler d’affaires urgentes...
Lorsqu’ils s’étaient aperçus de leur méprise, il était trop tard.
Data essayait de réparer cette erreur. Les phaseurs finiraient par abattre le champ de force. Le tout était qu’ils le fassent à temps.
Riker esquissa un pas en arrière, impuissant. Il était pris au piège... sortir l’éloignerait du Gardien. Un gémissement se fit entendre derrière lui. Mary Mac se réveillait. Un ennui de plus...
Le bouclier commença à faiblir, ses réserves d’énergie ne suffisant plus à maintenir sa résistance. Quelle ironie... il était là, aux portes du temps, et le temps était ce qui lui manquait le plus.
Il jeta un coup d'œil au tricordeur.
Le voyant vert était allumé.
Riker hurla. Il aurait dû le surveiller, attendre le signal. Venait-il de s’allumer ou cela faisait-il déjà plusieurs secondes ?
Trop loin ! Trop loin du Gardien !
Il se retourna, fonça vers le portail; ses bottes écrasèrent le sable. Sur l’écran, il vit une brève image de Q dansant avec Lwaxana Troi, puis de Locutus menaçant le vaisseau.
Alors tout se mélangea.
La voix de Data retentit au-dessus du vent et du bourdonnement des phaseurs.
- Amiral, nous vous arrêterons
Blair disait lui aussi quelque chose...
Pas le temps ! Pas le temps
Aide-moi, Imzadi... la voix semblait venir du fond des temps.
Riker bondit.
Il n’avait plus le temps.
Littéralement.

CHAPITRE XXXVII

Le lieutenant Barclay entra dans l’holodeck de l’USS Enterprise et fit craquer ses phalanges.
Il savait bien qu’il risquait de se faire prendre. Mais les risques étaient infimes... Le capitaine Picard, le commander Riker et tous les officiers supérieurs étaient en plein psychodrame diplomatique. Il ne traîneraient pas dans le coin ce soir.
Et puis, il n’était pas de service. Il avait limité ses séances à une par semaine; elles n’interféraient pas dans son travail. Et s’il avait ses petites... spécialités, à partir du moment où elles ne blessaient personne, et tant qu’il n’en était pas dépendant physiquement, où était le mal ?
Il avait déjà informé l’ordinateur de ce qu’il voulait.
- Lancez le programme.
Un instant plus tard, il se retrouva sur une vaste plaine verdoyante. Loin devant, l’ancienne Rome s’étendait dans toute sa gloire. Il se dirigea vers le petit temple qui n’attendait que lui.
Au centre, Deanna Troi dansait, vêtue de voiles diaphanes. Elle tendit les bras vers lui :
- Je suis la déesse de l’esprit, dit-elle d’une voix mélodieuse.
Barclay avança. Son ton était grave et viril :
- Je suis celui qui te vénère.., et que tu vas servir à ton tour.
A ce moment précis, une silhouette apparut dans le paysage. Barclay s’arrêta et rougit. L’uniforme de l’homme rappelait vaguement celui de la Fédération, mais les couleurs étaient différentes et...
Barclay étudia le visage de l’inconnu.
- Qu’est-ce qui...
La nouvelle image générée par l’holodeck était une version plus âgée de Riker. Un moment désorientée, elle se tourna vers Barclay. Elle regarda le double de Deanna et le lieutenant, puis posa ses mains sur ses hanches et dit :
- J’aurais dû le savoir. Vous en êtes encore là, lieutenant ?
- Ordinateur.., bafouilla Barclay, supprimez la nouvelle image et lancez une vérification du système.
Riker ne montra aucune disposition à disparaître.
- Je suis un fusible de l’holodeck, dit-il, programmé pour vérifier les environnements que vous créez, monsieur Barclay. Et je suis très déçu de voir que vous imaginez encore de tels scénarios... J’exige que vous arrêtiez. (Il leva un doigt. ) Est-ce clair ?
- O... Oui, monsieur ! répondit Barclay sans comprendre. Ordinateur, annulez ce programme ! Effacez tous les programmes que j’ai créés. D’ailleurs, annulez toutes mes participations futures à des activités virtuelles
Rome, ses environs et Deanna Troi disparurent dans le néant. Il ne resta plus dans la pièce qu’un quadrillage jaune sur fond noir, plus Barclay et Riker.
- Très bien, lieutenant, approuva ce dernier.
- Allez-vous disparaître, maintenant ? demanda Barclay, une pointe d’espoir dans la voix.
Il ne savait pas pourquoi l’ordinateur avait choisi une version plus âgée de Riker, mais cette présence le mettait terriblement mal à l’aise.
- Oui, je vais m’en aller, dit l’image. Et laissez moi vous dire... Si vous ne mentionnez pas cet incident, je ne le ferai pas non plus. Ce petit secret restera entre nous.
- Mer... merci, monsieur, dit Barclay.
L’image de Riker se dirigea vers la porte. Le lieutenant s’attendit à ce qu’elle disparaisse, comme toutes les créations qui essayaient de quitter l’holodeck...
Les portes s’ouvrirent en sifflant. Riker sortit, tourna à gauche et s’engagea dans la coursive.
Barclay resta immobile un long moment. Enfin, il sortit, tourna à droite et rejoignit sa cabine.
Jusqu’à la fin de son service sur l’Enterprise, il ne s’approcha plus de l’holodeck.

* * * * *

L’amiral Riker marchait d’un bon pas dans les couloirs, évitant de croiser les regards de passants... Bien sûr il rencontra quelques membres de l’équipage qui le dévisagèrent, étonnés. Ils croiraient sans doute qu’un oncle de Riker était venu sur le vaisseau, ou que le commander revenait déguisé de quelque mission. En tout cas, il ne s’arrêta pas pour répondre aux questions.
Il lui fallait s’orienter... apprendre avec précision quand il était. Il n’avait pas posé de questions à Barclay, car il préférait que celui-ci. le considère comme une manifestation de l’holodeck. Cela lui avait fait gagner du temps... mais il ne savait pas combien il lui en restait.
L’amiral entra dans une chambre sur sa gauche. C’était une des cabines réservées aux invités et il savait qu’elle serait libre.
- Ordinateur ! dit-il une fois à l’intérieur. Quelle est la date et l’heure ?
Peu de moments dans la vie de Riker étaient assez importants pour qu’il ait gardé en tête la date précise. Mais celle de la mort de Deanna Troi était restée gravée dans sa mémoire. Il se souvenait du ton désespéré de Beverly Crusher tandis qu’elle tentait de ramener Deanna à la vie.
Quand elle avait échoué, admettant enfin que sa meilleure amie était partie pour toujours, elle avait demandé à l’ordinateur d’enregistrer la date de la mort. La machine avait obéi, Beverly répétant les données à voix haute pour confirmer l’enregistrement.
Riker avait entendu et il n’avait rien dit; le nuage l’enveloppait déjà.
Le nuage qui devait le couvrir pendant quarante ans.
L’ordinateur donna la date et l’heure.
Il sentit sa respiration s’arrêter et le sang lui battre aux tempes.
Il avait espéré avoir un jour ou deux. Il aurait pu prendre contact avec Deanna, lui dire ce qui allait se passer... La mettre sur ses gardes et lui donner l’antidote.
Cela aurait été dangereux, bien sûr. Data avait pu envoyer des hommes pour l’empêcher de réaliser son plan. Mais l’androïde aussi devrait prendre toutes les précautions possibles pour ne pas modifier le cours du temps.
Riker s’attendait à une terrible partie d’échecs dans les couloirs de l’Enterprise 1701-D...
Il s’était trompé.
Il n’y avait plus de temps pour les subtilités.
Il lui restait vingt-trois minutes.
Dans vingt-trois minutes, Deanna Troi serait allongée sans vie sur la table d’examen de Beverly Crusher.
- Merde
Fonçant dans le couloir, Will régla son chronomètre et se dirigea le plus vite possible vers les appartements de Deanna.
Sa précipitation alerta un garde de la sécurité. L’homme se retourna; Riker ne le reconnut pas... ce qui ne voulait rien dire. Même quand il était officier en second, il ne connaissait pas chaque membre de l’équipage, surtout quand il s’agissait d’une nouvelle recrue. Et quarante ans avaient passé... les visages étaient devenus flous.
L’homme pouvait aussi être un agent de Data.
Le garde fronça les sourcils et porta la main à son fuseur.
- Attendez !
Bien sûr. Avec tant de dignitaires à bord de l’Enterprise, les procédures standard imposaient de contrôler toute personne suspecte. Et Riker semblait éminemment suspect.
L’amiral leva un bras pour empêcher le garde de le reconnaître et fonça.
- Alerte rouge, pont quatorze !
Riker se jeta sur lui. Il le fit pivoter et lui cogna la tête contre le mur. L’homme s’écroula, inconscient; Riker lui prit son fuseur.
Les membres de la sécurité allaient grouiller sur les lieux dans moins d’une minute. S’il était capturé puis interrogé.., le temps de se faire comprendre, et il serait trop tard.
Il ne pouvait faire confiance qu’à une seule personne.
Il fonça.
A gauche, puis à droite. Là. Il prit une longue inspiration. La porte était verrouillée -ce qui n’était guère étonnant.
- Ordinateur, dit-il. Ouvrez la porte pour William Riker.
L’ordinateur contrôla qu’il s’agissait bien de la voix de William Riker; le battant s’ouvrit en sifflant. L’amiral entra.
Ses yeux s’habituèrent à l’obscurité.
Il ne savait pas comment il allait réagir en voyant son double et il s’en moquait. Will Riker était simplement le moyen d’atteindre son but.
Quand tout cela serait terminé, sans doute tremblerait-il comme une feuille, à l’image de Deanna, bien des années plus tôt.
Un instant, il fut distrait par l’image de leur traversée de la jungle... mais il revint rapidement à la réalité.
Le jeune Riker s’assit sur son lit et regarda son double sans bien distinguer la personne qui était devant lui.
Il commença à dire « lumière », mais l’amiral se déplaça avec rapidité. Se souvenant de la disposition de la cabine, il se jeta sur le lit et plaqua une main sur la bouche de Will.
Le commander se débattit.
- Lumière, dit l’amiral.
Il sentit son double frémir en reconnaissant la voix.
Les lumières s’allumèrent, trop intenses. L’amiral ordonna qu’elles diminuent pour atteindre un niveau supportable.
Le commander Riker fixait son double, bouche bée.
- Pas un mot ! dit l’amiral. Nous n’avons pas beaucoup de temps !
Will se débattit à nouveau, essayant de crier.
- Tu n’as pas compris ce que j’ai dit ? Ferme-la, crétin ! Ils peuvent arriver à tout moment pour essayer de m’arrêter ! Tiens-toi tranquille et écoutemoi. Tu dois faire exactement ce que je te dis. La vie de Deanna en dépend.
C’était plus qu’il n’en fallait pour intriguer. Il arrêta de se débattre, puis réalisa qu’il n’était pas attaqué et qu’il ne rêvait pas...
- Je vais te lâcher, dit l’amiral. Si tu cries ou si tu essayes d’attirer l’attention, je t’assomme et je m’occupe de régler la situation. Et si me fais prendre parce que je suis trop visible, tu n’auras personne d’autre que toi à blâmer jusqu’à la fin de ta vie...
Will acquiesça pour indiquer qu’il comprenait; l’amiral retira sa main. Il recula tandis que le jeune officier s’asseyait sur le lit.
Il y avait de la confusion mais aussi de la surprise dans ses yeux :
- Qui... êtes-vous ?
- Le Père Noël, répondit l’amiral. D’après toi, qui je suis ? Nous perdons du temps... du temps que je n’ai pas. Habille-toi. Vite. Vite
Sans quitter des yeux le Riker âgé, Will se leva et enfila son uniforme.
- Vous venez du futur ?
- C’est ça. Tu n’as pas l’air surpris.
- Après que le capitaine Picard s’est rencontré lui-même, j’ai juré que plus rien ne me surprendrait.
- Ah oui, dit l’amiral. C’est vrai, j’ai juré ça. Écoute et ne m’interromps pas. Deanna est en danger de mort.
- Pourquoi m’habiller, alors ?
- Parce qu’ils doivent surveiller tout ce qui est inhabituel. Et courir dans les couloirs de l’Enterprise à moitié nu est un comportement inhabituel.
- Qui « ils » ?
- J’ai dit de ne pas m’interrompre. Écoute : Deanna va être empoisonnée. (Il sortit la fiole qu’il avait dans sa veste, ignorant l’expression de stupéfaction de Will. ) C’est un antidote. Tu dois aller dans sa cabine et le lui faire boire. Et tu as... un peu plus de quinze minutes.
Le commbadge de Riker bipa.
- Tu n’as pas le temps ! siffla l’amiral.
Sans quitter l’homme des yeux, Will toucha son insigne du bout de l’index.
- Riker.
- Alerte rouge, monsieur, dit la voix grave de Worf. Un intrus a été détecté dans votre zone. L’avez-vous vu ?
Will Riker regarda son double.
L’amiral comprit que tout se décidait à cet instant. Un mot de Riker et Worf et son équipe viendrait à son secours.
Et il n’avait plus le temps de le convaincre de la véracité de ses propos.
A moins que...
- « As-tu la prescience de notre avenir ?
Comment ai-je survécu si longtemps
Sans toi ?
Et comment survivrais-je à des lendemains
Où tu ne serais pas ? »
Les yeux de Will s’écarquillèrent.
- Commander ? demanda Worf. Votre réponse ?
- Rien. Je ne l’ai pas vu. Je vous rejoins dans quelques minutes. Je dois... m’habiller. (Il coupa la communication. ) Elle est morte. Dans votre passé... mon avenir.., elle est morte. Et vous êtes revenu pour l’empêcher. Vous... vous perturbez le cours du temps... Les « ils » dont vous avez peur sont les gens de votre époque... peut-être des scientifiques, ou... mon Dieu... des hommes de Starfleet qui tentent de vous arrêter.
- Elle ne devait pas mourir, dit l’amiral. C’était une erreur et je suis là pour la corriger. Je me fous de ce que disent les règlements. Si tu l’aimes... si tu es vraiment son Imzadi... tu t’en fiches aussi.
- Mais... comment vous croire ? Comment prendre l’avenir entre mes mains ? Nos mains ?
L’amiral fit un pas vers Will.
- Nous le faisons à chaque instant de notre vie. Chaque jour, nous prenons notre avenir en main. Mais quelqu’un est revenu en amère et a décidé de remodeler le futur... Et je suis là pour l’arrêter.
- A moins que ce quelqu’un ne vous arrête. Ce qui signifie que d’autres personnes ne sont pas certaines du bien-fondé de votre...
L’amiral Riker saisit Will par son uniforme, ses forces décuplées par la colère :
- Tu crois tout savoir ? Tu ne sais rien ! Tu veux être certain ? D’accord, voici une certitude :
Deanna va mourir ! Elle va se tordre sur le sol, te suppliant de l’aider, et tout ce que tu pourras faire, c’est la regarder crever d’un arrêt circulatoire massif. Et c’est à cet instant, pauvre crétin, que tu te rendras compte qu’elle était tout pour toi...
- Vous... c’est mal, commença Will, mais ses yeux s’embuaient déjà. Il ne faut pas jouer avec le passé... je ne crois pas qu’une circonstance me pousserait à... à...
- Tu crois que tu peux me juger ! dit l’amiral. Souviens-toi de ce que nous avons écrit. Le poème que j’ai cité tout à l’heure. Tu te rappelles ? Eh bien, je suis l’avenir sans elle, mon gars, et je peux te dire que tu ne vas pas apprécier. (Il désigna la fiole.) Ça va arriver, Riker ! Dans quelques minutes ! Sa vie va s’achever. Tu peux la sauver ! Tu en as le pouvoir ! Alors, vas-tu continuer à parler philosophie ? Ou vas-tu comprendre que tu as une chance de sauver Deanna ? Si elle meurt, quarante ans d’enfer t’attendent. Quarante ans de si et de peut-être. Et pour toi, ce sera pire que pour moi. Car tu sauras que tu aurais pu agir et que tu as refusé. Quand tu invoqueras ton Imzadi et que personne ne te répondra, que se passera-t-il ? Riker ! Quand ton cœur sera transpercé, comment te sentiras-tu en sachant que c’est toi qui tenais le poignard ?
Will s’arracha à ses mains, le visage cramoisi, le cœur battant.
- Deanna ! hurla-t-il en bondissant hors de la cabine.

CHAPITRE XXXVIII

Dann massa le cou de Deanna et commença à descendre le long de son dos. La jeune femme soupira.
Elle était allongée sur le ventre, dans son lit, vêtue d’une chemise de nuit. Elle la tira sur ses épaules afin que Dann ne soit pas gêné.
Quelque chose la dérangeait...
- Dann ? Vous allez bien ?
- Bien sûr, dit-il en levant la tête. Pourquoi n’irai-je pas bien ?
- Je ne sais pas... je sens... je veux dire...
Elle s’assit, une voix résonnant dans sa tête.
- Will ?
Dann s’immobilisa.
- Que se passe-t-il ?
- C’est... c’est Will. Quelque chose ne va pas... je sens... de la panique... quelque chose dirigé contre moi, je ne...
- Deanna, calmez-vous, dit Dann, la prenant par les épaules. Il est juste... jaloux. C’est ce qui le rend anxieux. Il est sûrement endormi et vous avez dû capter ses rêves d’une façon ou d’une autre. Je sais que vous êtes proches l’un de l’autre, mais...
- Non ! dit-elle en le repoussant. Quelque chose ne va pas
- Deanna
Sortant de son lit, la jeune femme ajusta sa nuisette, fonça sur son uniforme et activa le commbadge
- Troi à Riker.
- Deanna ! répondit Will. Reste là ! Ne bouge pas ! Je serai là dans quelques secondes
Elle se retourna et fit face à Dann
- Vous avez entendu ? Il est terrifié
- Oui, répondit Dann avec une pointe de tristesse dans la voix. Je ne peux pas dire que je sois surpris...

Will courait dans le couloir aussi vite qu’il le pouvait. Il trébucha et faillit renverser la fiole.
Il ne comprenait ni le comment ni le pourquoi de cette affaire, mais il était convaincu de deux choses : d’abord qu’il venait bien de rencontrer une version future de lui-même, et ensuite que Deanna allait mourir dans les minutes suivantes.
Il arriva devant la cabine de la Bétazoïde et entra. Deanna était assise sur le lit, en train de discuter avec Dann. Quand elle vit Riker, elle se leva aussitôt.
- Will ?
Il lui tendit la fiole.
- Bois ça ! Tout de suite
Dann se leva et s’interposa.
- Vous êtes fou ? Elle ne va pas avaler un liquide inconnu parce que vous lui dites. Sortez d’ici
- Deanna, tu dois le faire. Ta vie est en jeu
Riker semblait convaincu. La Bétazoïde n’en fut pas moins secouée.
- Ma vie ?
- Toi, dégage, dit Riker à Dann en essayant de le repousser.
- Mon œil ! Deanna, ne l’écoutez pas ! Il essaye de vous faire du mal. Il est jaloux de moi
Dann bloqua une fois de plus Riker; cette fois, ce dernier l’attrapa par les épaules pour l’écarter de son chemin. Dann ne bougea pas d’un pouce. Il faisait une tête de moins que Riker, il était plus mince... mais il restait là. Attrapant le poignet de Will, il le serra avec une force étonnante...
- Deanna ! hurla Riker...
Dans sa tête il entendait un tic-tac régulier, comme si le temps lui échappait.
Il lança la fiole sur le lit. La bouteille atterrit sur les draps, rebondit une fois et commençait à rouler vers le sol quand la main de Deanna la saisit. Elle la regarda, essayant de comprendre.
- Donne-moi ça ! hurla Dann.
Il tendit sa main libre vers la fiole, mais Will se retourna en se baissant. L’homme vola à travers la pièce et s’écrasa sur les meubles.
- Bois vite ! hurla Riker. Si tu as jamais eu confiance en moi, si tu m’as jamais aimé, bois !
Deanna n’avait pas besoin de plus d’encouragements. Elle tira sur le bouchon...
Il était collé.
Dann se remit sur pied; avec un rugissement animal, il bondit vers l’empathe. Riker l’intercepta et les deux hommes roulèrent sur le sol.
Deanna essayait toujours d’ouvrir la fiole.
Riker roula sur le côté et frappa Dann à la tête... mais ses coups n’avaient aucun effet. Son adversaire lui flanqua son genou dans le ventre pour le désarçonner. Riker ne lâcha pas prise et réussit à l’envoyer valser contre un mur.
Le bouchon commença à se dévisser.
Dann se transforma. Il devint plus grand, plus gros. Ses bras se couvrirent d’épaisse fourrure; ses mains se muèrent en pinces...
Riker reconnut immédiatement l’espèce. Un Caméloïde. Des métamorphes très puissants, incroyablement dangereux.
Deanna contempla l’homme qu’elle pensait être Dann, ses grands yeux sombres s’élargissant sous le choc.
Puis elle sentit une sensation brûlante et profonde se diffuser dans son corps.
Le bouchon sauta et tomba sur le lit.
- Non ! rugit Dann.
Il bondit une dernière fois, repoussa Riker, sa main se tendant vers la fiole. Riker l’agrippa par sa fourrure et tira en arrière aussi fort qu’il pouvait. Il passa les mains sous les bras du Caméloïde, puis autour de sa nuque...
Deanna avala le contenu de la fiole.
Le Caméloïde hurla de fureur en essayant de se débarrasser de Riker.
- Espèce d’idiot ! Tu ne sais pas ce que tu as fait
Sans répondre, Will employa toute son énergie à lui briser le cou.
Le Caméloïde se dégagea et projeta Riker sur le sol.
- Bâtard égoïste ! rugit-il. Le risque est énorme !
- J’ai déjà tout risqué pour Deanna. Et je le ferai à nouveau.
- Je n’ai pas un tel choix, cracha « Dann ».
Il avança vers la jeune femme...
Une décharge de fuseur le fit s’agenouiller. Worf se tenait dans l’embrasure de la porte, gardant le Caméloïde dans sa ligne de mire.
- Écartez-vous, commander, dit-il.
Riker obéit de son mieux et Worf tira à nouveau. Le faisceau du fuseur percuta le Caméloïde. Il se débattit puis s’écroula, inconscient, sur son adversaire.
Le Klingon aida Riker à se dégager. L’officier s’assit et se massa la poitrine.
- Deanna ? Tu vas bien ?
- Je... j’ai senti quelque chose... comme si... une douleur brûlante dans ma poitrine.., mais elle a disparu. Will... que s’est-il passé ? Qui... ? D’où vient cette fiole ? Comment savais-tu ? Riker lui tapota la main avec une assurance feinte.
- Worf... enfermez notre.., ami. Alertez le capitaine, dites-lui de me rejoindre à l’extérieur de ma cabine. Insistez bien. Dites-lui « à l’extérieur ».
- Très bien, dit Worf en jetant le Caméloïde sur son épaule.
Deux autres gardes étaient arrivés, mais le Klingon avait les choses en main :
- Ai-je raison de considérer que cet être est un intrus ?
Will regarda l’officier en tentant de reprendre sa respiration :
- Worf, vous ne savez pas à quel point vous avez raison.
L’officier grogna et se dirigea vers la prison, le Caméloïde sur le dos. Quand il eut disparu, Riker remua son bras blessé.
Troi le regardait avec fierté :
- Tu m’as sauvée, Will, dit-elle. J’étais en danger et tu es venu.., tu as risqué ta vie.
- Sans me vanter, j’ai fait un peu plus que ça. Habille-toi et viens. Je doute que tu me croies si tu ne le vois pas toi-même. Je... (Il s’éclaircit la gorge et montra le couloir de l’index. ) Je vais attendre dehors.
- Très décent de ta part, commander. Deanna glissa du lit, se hissa sur la pointe des pieds et l’embrassa.
- Merci de m’avoir sauvé la vie, lui murmura-t-elle à l’oreille.
- Ça fait partie du service, soupira-t-il.

CHAPITRE XXXIX

Quand Deanna et Will arrivèrent devant la cabine de ce dernier, Picard les attendait, passablement énervé.
- Très bien, numéro un, lança-t-il en croisant les bras. J’ai obéi à vos... ordres... et je suis resté dehors. Je ne peux pas dire que j’aime attendre.
- Le conseiller se rendait présentable, dit Will.
- Présentable pour qui ?
- Oui, commander, fit Troi en écho. Pour qui me suis-je rendue présentable ?
Pour toute réponse, Riker entra dans sa cabine, espérant que son double serait encore là.
Il avait disparu.
Will resta immobile au milieu de la cabine et regarda autour de lui, ébahi. Troi et Picard le suivirent, échangeant des regards surpris.
- Il était là ! dit Riker.
- Numéro un ! Qui... était là ?
- Moi.
C’était la voix de Will qui avait répondu -mais pas celle du Riker que regardait Picard. Un instant, le capitaine pensa que son second s’était entraîné à devenir ventriloque et qu’il devait être enfermé le plus vite possible. Puis il comprit que la voix venait de derrière eux.
Il se tourna... pour voir une version aux cheveux gris de son second émerger de la salle de bains.
- J’étais ici, dit-il. En fait je suis ici... ce qui me porte à...
L’inconnu aperçut Deanna, qui se tenait derrière le jeune Riker, et se tut. Will désigna la jeune femme
- J’ai réussi, dit-il. Ou plutôt... nous avons réussi.
Picard ne trouva rien à dire, mais la tension était telle qu’il aurait pu jouer du tambourin sans que l’amiral Riker ne le remarque.
Il contemplait Deanna Troi, la joie et l’incrédulité se mêlant dans son regard.
- Deanna... murmura-t-il.
- Will ?
Elle fit un pas en avant.
C’était le revirement émotionnel le plus rapide qu’ait jamais senti l’empathe. Un nuage de désespoir avait enveloppé l’homme qui lui faisait face jusqu’à ce qu’il la voie. Alors la brume avait disparu.
Comment était-il possible qu’une personne puisse faire autant de différence dans la vie d’une autre ?
L’inconnu s’approcha d’elle. Picard et son second ne firent aucun mouvement.
L’amiral leva les mains vers le visage de la jeune femme et les laissa un instant en l’air, comme s’il avait peur de la toucher.
Puis il posa ses mains tremblantes sur son front.
- Oh, mon Dieu...
C’était comme dans la jungle de Jalara, mais cette fois, c’est lui qui tremblait. Deanna le prit dans ses bras et le serra très fort.
Le vieil homme sanglota. Qu’importait où il était, qui le regardait; rien ne comptait que cet instant. Elle était vivante, dans ses bras. Tant d’années d’agonie, de doute et de culpabilité lavées par ces larmes... Sa première véritable émotion depuis des décennies.
Deanna capta ses pensées.
Mon Dieu... Imzadi ! Je suis entier à nouveau ! Je ne savais pas... ce que j’avais avant que tu disparaisses.
- Tout va bien, murmura-t-elle. Tout va bien.
Il recula et la regarda dans les yeux, des yeux qui pour lui étaient restés clos pendant quarante ans. Ils étaient aussi brillants que dans son souvenir. Leurs deux visages étaient couverts de larmes.
Les siennes avaient-elles mouillé le visage de Deanna, ou étaient-ce celles de la jeune femme ?
Il s’en moquait.
Assistant à la réunion des deux amants, le commander Will Riker réalisa -ce qui était un peu fort de café -qu’il était jaloux.
- Worf à Riker.
Se retenant de répondre, l’amiral fit un signe à Will :
- Je crois que c’est pour toi.
L’officier activa son commbadge.
- Oui ?
- Nous avons fouillé la cabine de l’ambassadeur Dann. Il est là, inconscient. Le Caméloïde a dû prendre sa place au cours de la soirée.
L’amiral lâcha Deanna et se tourna vers Will
- Merci, monsieur Worf, dit celui-ci. Que le Caméloïde reste sous haute surveillance. Terminé.
Il se tourna vers son double :
- Ce Caméloïde est de leur côté ?
- Je le pense. Il est massif avec une fourrure brune ?
Will Riker acquiesça.
- A moins que je ne me trompe, il s’agit d’un officier appelé Blair. Il n’y avait qu’un Caméloïde sur... le vaisseau. Je doute qu’ils aient pu en obtenir un autre si vite. Et la logique voulait qu’il prenne l’aspect de l’homme qui était avec Deanna à ce moment précis. Pour garder un œil sur elle, être sûr que tout se déroule normalement.
- J’aurais aussi bien pu être de leur bord, dit Will. Quand vous êtes venu dans ma cabine, vous auriez pu tomber dans un piège.
- C’est pourquoi j’ai récité ce poème. Pas seulement pour te convaincre que j’étais toi... mais pour me persuader que tu étais moi.
- Désolé de troubler ses touchantes retrouvailles, commença Picard, mais, moi, qui suis incontestablement moi, je serais heureux si l’un de vous avait l’obligeance de m’expliquer ce cirque
- Mesurez vos paroles, capitaine, dit le vieux Riker avec un demi-sourire. Je suis plus âgé que vous.., et plus gradé.
Jean-Luc n’était pas homme à s’énerver mais son regard exprimait une certaine tension quand il se retourna vers son officier en second :
- Numéro un ?
- Pour rester simple, capitaine, il s’agit de moi... dans le futur.
- J’avais compris. Mais que fait-il sur mon vaisseau ?
L’amiral prit la parole.
- Très bien, capitaine. Pour être succinct... La vie de Deanna était en danger et je suis revenu pour la sauver. Certaines personnes auraient voulu me voir échouer...
- Will..., commença Picard.
- Oui ? répondirent les deux Riker.
Malgré le tragique de la situation, Deanna se mordit les lèvres pour ne pas éclater de rire.
- Amiral, dit Picard, le conseiller Troi a déjà été en danger. Nous l’avons tous été. Qu’avait cette menace de si particulier pour que vous décidiez de remonter dans le temps ?
- Elle... elle est morte, dit l’amiral, essayant de ne pas regarder la Bétazoïde. Mais plus maintenant... sauf que je ne suis pas rentré dans mon époque... ce qui veut dire... que le danger n’a pas disparu.
Picard se sentit soudain très las.
- Comment... comment êtes-vous arrivé ici ?
L’amiral le regarda.
- Je ne puis vous le dire, répondit-il enfin.
Le capitaine sursauta.
- Bien. Dites-nous au moins pourquoi le conseiller Troi s’est fait... attaquer. Quelles en ont été les conséquences ?
- Je ne peux pas non plus vous le dire...
- Oh, merde ! grommela le capitaine, furieux.
- Jean-Luc, dit l’amiral en remarquant l’expression surprise du capitaine. Jean-Luc... vous comprenez les risques énormes que j’ai pris en venant ici. Vous connaissez aussi bien que moi les règlements de Starfleet contre les ingérences temporelles...
- Bien sûr, mais puisque vous êtes déjà ici, que vous vous êtes déjà mêlé de l’Histoire...
- Qui vole un œuf, vole un bœuf, c’est ça ? J’aimerais que ce soit aussi simple. Je suis venu ici pour une seule raison : sauver Deanna. Violer le règlement était la seconde chose la phis difficile que j’ai faite de ma vie... La première fut de laisser les Romuliens vous tuer.
- Je... je me suis fait tuer par les Romuliens ?
- Non, Jean-Luc. Je viens de l’inventer.
- Vous... (Picard regarda Will et Deanna, puis revint sur Riker. ) Vous l’avez inventé ? Pourquoi ? Pourquoi plaisanter sur un tel sujet ?
- Ce n’était pas une plaisanterie, mais un moyen de vous faire comprendre mon point de vue. Si je parle d’événements, quels qu’ils soient, je risque d’en dire trop. Le plus petit détail pourrait changer l’Histoire. J’ai déjà assez joué à Dieu en prenant cette décision; je ne veux pas continuer. Que se passerait-il si je parlais de quelqu’un -de vous, de Worf, de Beverly Crusher -au passé ? Si je dévoilais qu’une personne que Will connaît maintenant ne sera plus présente quarante ans plus tard ? Passer son temps à se demander « Maintenant ? Est-ce maintenant que je vais mourir ? » Imaginez-vous cet enfer ? Quant à l’inverse... Si je vous disais, Jean-Luc, que vous commanderez Starfleet à mon époque, vous pourriez devenir trop confiant et vous lancer dans des opérations dangereuses. Et vous vous tueriez avec votre équipage. Le temps est très malléable; je ne modèlerai pas cette glaise plus longtemps. Navré.
Les trois officiers se regardèrent. Picard finit par prendre la parole.
- Bien. Mais si vous ne nous donnez pas les informations dont nous avons besoin pour affronter cette situation, Deanna peut encore mourir.
- Je le sais, Jean-Luc. Mais la première fois, vous avez été surpris, et un homme averti en vaut deux. L’avertissement devrait vous suffire... Et j’ai encore quelques tours dans mon sac. Je ne peux pas vous les montrer, c’est tout.
Il s’assit et croisa les bras pour indiquer qu’il ne dirait rien de plus.
- Très bien, soupira Picard. Je ne peux pas dire que je suis heureux de cette situation. D’un autre côté... grâce à vous.., le conseiller est vivant. Je dois espérer que les instincts de l’homme auquel je fais confiance alors qu’il est mon officier en second sont encore présents chez celui qui est devenu.., mon supérieur.
Picard se redressa; Riker fit de même.
- J’ai besoin d’un uniforme de Starfleet... d’une sorte de déguisement, pour pouvoir me déplacer librement.
- Ce dont vous aurez besoin, amiral, c’est de lecture. Je refuse de vous laisser vous promener dans le vaisseau. Vous resterez dans cette cabine; les portes seront fermées. Je serai seul à pouvoir donner l’ordre d’ouverture et des gardes seront postés dans le couloir.
L’amiral le regarda, furieux.
- Vous ne pouvez pas faire ça ! Il y a des choses que je peux accomplir et que vous ne pouvez pas Des gens que je peux surveiller...
- Peut-être, dit Picard. Mais peut-être pas. Vous avez été clair, le temps suit à présent un nouveau cours. A partir de maintenant, nous improvisons tous, amiral, et sans être brutal, je peux le faire aussi bien que vous. Vous resterez ici, en sécurité. Conseiller Troi, vous ne ferez pas un pas sans le lieutenant Worf à votre côté...
- Mais s’il croit que tout danger est écarté, ne se posera-t-il pas de questions ?
Picard, Will et Troi regardèrent l’amiral avec surprise; celui-ci fit une grimace.
- Vous avez raison... C’est un Klingon. Pardonnez-moi. Cela fait longtemps que je n’ai... Capitaine, croyez-moi, vous devez me rendre ma liberté de mouvement.
- Numéro un, dit Picard, fouillez-le.
Will avança vers Riker qui resta immobile, tixant Picard. Will lui prit le fuseur qu’il avait subtilisé au garde ainsi qu’un autre, beaucoup plus petit, qu’il découvrit dans son blouson.
Le jeune Riker l’étudia et émit un sifflement d’admiratif :
- Il est sacrément miniaturisé.., qu’est-ce qu’ils vont inventer d’autre ?
- Tu verras bien, dit son double. Jean-Luc...
- Cela ne sert à rien, amiral.
Effleurant son commbadge, Picard convoqua deux gardes. Aucun mot ne fut échangé jusqu’à leur arrivée.
- Vous pouvez au moins me dire cela..., reprit alors le capitaine. Y a t-il toujours un vaisseau nommé Enterprise ?
- Est-ce important pour vous ?
- J’aimerais le savoir.
- D’accord. La réponse est oui. Et il porte son nom avec autant de noblesse que ses prédécesseurs. Vous... (Il s’interrompit.) Vous voyez ? J’allais dire que vous en serez fier, ou que vous en auriez été fier. Il est si simple de faire une erreur. Comme celle que vous commettez en me gardant ici.
- Comme toutes les erreurs, amiral, il faut apprendre à vivre avec.
Riker regarda Deanna.
- Certains n’apprennent jamais. Et d’autres remueront ciel et terre pour changer les choses.
La jeune femme baissa les yeux et rougit.
- Je suis navré, dit l’amiral. Je vous gêne... parce que mes sentiments sont évidents et que vous êtes habitués à la relation neutre et confortable que nous avons développée sur ce vaisseau.
- Oui, admit-elle.
L’amiral se retourna et flanqua une claque sur la poitrine de Will.
- Imbécile, dit-il. Tu as choisi le chemin facile... mais l’autre est tellement plus riche. Tu n’es même pas assez futé pour comprendre que tu possèdes le plus beau trésor de l’univers.
L’amiral s’assit, les bras croisés.
Picard, Riker et Troi sortirent, laissant le vieil homme seul. Le capitaine ordonna aux gardes de rester à l’écoute. En cas de problème, ils devaient le contacter aussitôt... mais n’entrer dans la cabine sous aucun prétexte. Les hommes acquiescèrent; Picard dit à l’ordinateur de garder les portes closes.
- Je vous présente mes excuses, capitaine, dit Will quand ils s’éloignèrent. Ainsi qu’à vous, conseiller.
Picard et Deanna le regardèrent, surpris.
- Mais pourquoi donc, numéro un ?
- A cause de son attitude.
- Oui, mais ce n’est pas... D’accord, c’est vous, je suppose. Mais il y a des différences essentielles, numéro un, par exemple l’âge et l’expérience. Vous ne devez pas vous sentir mal à l’aise...
- Je le suis. Voir quelqu’un qui est... moi se conduire ainsi...
- Je ne sais pas si vous devez en être affligé, dit Deanna. Il m’a semblé très gentil...
Will haussa les sourcils.
- Vous plaisantez. Je veux dire... Je sais combien je lui dois. (Il regarda la jeune femme dans les yeux.) Mais il y a quelque chose en lui qui me prend à rebrousse poil.
- Il est ce que vous deviendrez, numéro un, fit remarquer Picard. Vous devez avoir quelque chose de lui en vous.
- Non, répondit Riker. Très peu. Pour être honnête, il me rappelle...
- Il vous rappelle ?
- Mon père.
Deanna éclata de rire; Riker la fusilla du regard.
- Bien, dit Picard en essayant de dissimuler son propre sourire. Nous sommes dans une situation délicate... Moins l’équipage sera au courant, moins nous risquerons de problèmes. Cependant, je pense qu’il y a quelqu’un à qui il est important de demander son avis. Quelqu’un qui pourrait nous offrir un point de vue unique sur cette situation...

* * * * *

Data répondit à l’appel qui le trouva sur la passerelle.
- Commander Data, j’écoute.
- Monsieur Data, dit la voix de Picard, j’ai un problème urgent à voir avec vous. Rendez-vous dans votre cabine.., immédiatement.
- Ma cabine ? Il s’agit d’une procédure inhabituelle, capitaine.
- C’est une situation inhabituelle, monsieur Data.
- Très bien. Je m’y rends de ce pas.

* * * * *

Déambulant dans le couloir, le lieutenant Barclay se cogna contre Data. L’androïde le regarda avec curiosité :
- Lieutenant ? Vous allez bien ?
- Je... je vais bien, monsieur, bafouilla l’officier.
- Partait, répondit Data en pénétrant dans sa cabine.
Barclay soupira. Il ne s’était pas encore remis de l’incident de l’holodeck. Peut-être avait-il juste besoin de vacances... De vraies vacances, pas composées d’images virtuelles. Une véritable expérience. Sinon...
Les barrières qui séparaient fantasme et réalité dans son esprit étaient-elles en train de faiblir ? Perdait-il contact avec le monde ?
Non, pensa-t-il. Ce n'est pas possible. Ce n'est tout simplement pas...
Au détour d’un couloir il se cogna contre le commander Data.
Barclay recula et bafouilla :
- Mais... mais...
L’androïde le regarda, ses yeux jaunes brillants de curiosité :
- Lieutenant ? Vous allez bien ?
- Je... je vais bien, monsieur, balbutia Barclay, sentant poindre la folie.
- Très bien, répondit Data.
L’androïde continua son chemin vers sa cabine.
La tête de Barclay tournait comme un manège. Il s’appuya contre un mur et pleura comme un enfant égaré.

* * * * *

Data pénétra dans sa cabine.
- Capitaine ? demanda-t-il.
La porte se referma derrière lui -aucun signe de Picard.
- Capitaine ?
Il sentit une présence et se retourna...
La main était déjà posée sur le commutateur qui le désactivait; il n’eut pas le temps de voir son agresseur avant de s’écrouler.
L’intrus à la peau dorée porta l’androïde inanimé dans son lit et recula pour observer son image dans le miroir.
Parfait, bien sûr. Comment aurait-il pu en être autrement ? Ils étaient la même personne et il n’avait pas vieilli d’un jour. Son corps était identique, sa puissance de réflexion n’avait pas diminué. Et sa capacité à imiter les voix, cette fois celle du capitaine, lui avait été fort utile.
Il inclina la tête comme si une pensée l’avait frappé... Il n’avait aucun souvenir de cet événement. Pourtant, il venait de se produire dans son propre passé. Comment était-il possible que quelque chose lui soit arrivé sans qu’il s’en souvienne ?
Bien sûr, le même raisonnement était valable pour l’amiral Riker. S’il était retourné dans son propre passé, il...
Non. Ni l’amiral ni lui n’avaient de souvenirs de ces événements parce que ceux-ci ne s’étaient pas encore produits. Ils modelaient leur avenir en temps réel.
Sauf que celui-ci était déjà modelé. Riker voulait le modifier; Data essayait de l’en empêcher.
Il ne fallait pas que Deanna Troi vive et qu’elle affecte le déroulement de la conférence de paix...
Quelles que soient les mesures à prendre
L’androïde toucha son commbadge :
- Ordinateur... Où se trouve Deanna Troi ?
Un court instant, il espéra que la machine lui répondrait : « A la morgue. »
Cela lui aurait simplifié les choses.
- Deanna Troi est dans ses quartiers, annonça la voix artificielle.
Data hocha la tête. S’agenouillant devant la forme immobile du commander Data, il prit la mesure de prudence qui s’imposait et se prépara à aller tuer le conseiller.

CHAPITRE XL

Picard se rendit directement de la cabine de Riker au bar de l’Enterprise.
En quelques minutes, il résuma la situation à Guinan.
- Qu’en pensez-vous ?
- Ce que je pense ? Que c’est possible...
- L’auriez-vous senti ? demanda Picard. Si le temps s’était déplacé autour de nous, d’une façon ou d’une autre, l’auriez-vous remarqué ? Vous avez une grande sensibilité pour ce genre de choses.
- Une sensibilité, oui, mais je ne suis pas omnisciente. (Elle servit un verre à Picard. ) Jean-Luc, je vis chaque journée l’une après l’autre, de la même façon que vous. S’il se produisait un accident important dans le continuum spatio-temporel, surtout dans le passé, je devrais le sentir et pouvoir vous dire que quelque chose ne va pas. Mais si quelque chose arrive en ce moment, nous sommes dans le même wagon. Tout ce que nous pouvons faire, c’est attendre.
- J’ai été tenté d’annuler la conférence de paix, avoua le capitaine, pensif. La tentative d’assassinat est peut-être liée aux Sindaréens. Je pourrais faire interroger les délégués, ou... (Il secoua la tête. ) Nous entrons dans le domaine des devinettes temporelles. Jusqu’où puis-je aller sur la foi des révélations de l’amiral Riker ?
- Si vous n’êtes pas sûr, laissez faire les choses...
Picard approuva.
Data pénétra dans le salon, regarda autour de lui puis, après un signe à Guinan, approcha du capitaine.
- Question. Pourquoi le lieutenant Worf et trois autres gardes se trouvent-ils devant les quartiers du conseiller Troi ?
Picard regarda Guinan et posa son verre.
- Je vais vous le dire, Data, et j’informerai le commander Riker que vous faites partie de notre petit cercle. Mais personne d’autre ne doit savoir. La raison officielle est qu’un intrus, que nous gardons pour l’instant prisonnier, a attenté à la vie du conseiller. C’est d’ailleurs la vérité.., sauf que la situation est un peu plus compliquée.
Le commodore Data savait à quel point.
Il s’était rendu chez Deanna et avait vu les gardes... dont Worf qui vérifiait l’identité de tous ceux qui se présentaient. Là se trouvait le problème.
Il pouvait passer en force, car les gardes ne se méfieraient pas de lui. Deanna mourrait avant qu’ils ne comprennent et les courants du temps les ramèneraient, lui, Riker et Blair, dans leur ligne temporelle.
Mais une attaque ouverte prouverait qu’il y avait eu plus d’un Data sur l’Enterprise. L’équipage comprendrait que l’androïde existait toujours dans le futur, et cette simple connaissance pourrait avoir un jour des conséquences fâcheuses.
A moins que ses collègues décident simplement que Data n’était plus fiable et décident de le désactiver. S’ils en venaient là...
Que se passerait-il ?
Le Data du futur cesserait-il d’exister ? Dans ce cas, qui reviendrait pour arrêter l’amiral Riker ? Et s’il n’existait pas pour retourner dans le temps et arrêter l’amiral, comment pourrait-il tuer Deanna Troi et mettre en mouvement la série d’événements qui conduirait à sa mise au rebut ?
Un jour, lors d’une discussion sur les paradoxes temporels, ce genre de raisonnement avait conduit Geordi LaForge à déclarer : « C’est pour ça que les voyages dans le temps me donnent la migraine. »
Data n’avait pas la migraine mais une situation à contrôler.
Une solution possible était d’en apprendre plus. Ensuite, il n’aurait plus qu’à déterminer la façon la plus efficace de procéder.

CHAPITRE XLI

L’équipe de la sécurité avait déjà été renouvelée une fois, mais Worf avait décidé de rester sur place. Une option qui n’avait surpris personne. Dans des situations semblables, le Klingon avait démontré une résistance physique... inhumaine.
Aussi, quand Will Riker approcha, le lieutenant lui lança le même regard méfiant qu’avaient reçu tous les visiteurs depuis le début de sa veille.
- Nul ne s’est approché du conseiller Troi, annonça le Klingon, à l’exception du docteur Crusher... sous haute surveillance.
Riker hocha la tête.
- Bien. Malgré les événements d’hier soir, elle voulait être en forme pour la conférence de paix. (Il effleura son commbadge.) Riker à Troi. Etes-vous réveillée, Deanna ?
- Oui, commander. Je suis prête.
- Parfait.
L’officier fit un geste à Worf et l’équipe de la sécurité le suivit à l’intérieur de la cabine. Le Klingon ne put s'empêcher de remarquer que Riker portait un fuseur.
Deanna se tenait debout près de son lit.
- Comment vous sentez-vous, conseiller ?
La jeune femme se passa une main sur le cou.
- Je me suis endormie dans une position inconfortable et j’ai un léger torticolis.
- Un petit massage ?
- Ce n’est pas la peine. (Elle sourit.) La douleur n’est pas très aiguë... et elle me rappelle que je suis vivante.
Riker lui rendit son sourire.
- Il y a des manières plus agréables de s’en souvenir. J’en ai quelques-unes en tête...
- Je n’en doute pas, commander, coupa sèchement la jeune femme. Mais la conférence nous attend.
Des regards curieux les suivirent dans les couloirs; avec les gardes, ils formaient une véritable procession. Deanna se pencha vers Riker :
- Ai-je vraiment besoin d’une telle escorte ?
- Jusqu’à la salle de conférence seulement. Mais la réunion aura lieu dans un secteur de haute sécurité; un champ de force détectera toute arme éventuelle. Une fois là-bas, vous serez en sécurité. Alors Worf et les autres reprendront leur travail habituel.
- Mon travail, dit le Klingon, est d’assurer la sécurité du personnel.
- Vous le faites à la perfection, Worf, ajouta Deanna.
Le Klingon se contenta de grogner. Riker étudia la jeune femme.
- Êtes-vous certaine que tout va bien ?
- Absolument. Après l’arrivée de l’équipe de la sécurité, Beverly est venue me faire une visite de contrôle.
- J’ai entendu ça. Sous haute surveillance...
- Ses instruments n’ont rien détecté d’anormal. Et pourtant j’ai senti quelque chose... quelques secondes à peine. Une étrange sensation de brûlure... Puis elle a disparu. Je suppose que ce qu’il y avait dans la fiole a joué son rôle. J’ai une dette envers vous. Envers vous deux...
- Je sais. J’y ai repensé cette nuit; peut-être aije été un peu dur avec lui. Il fallait du courage pour agir comme il l’a fait, non ?
Deanna lui serra le bras.
- Ne vous torturez pas, commander. J’imagine que la réponse est : beaucoup de courage... Mais, avec un peu de chance, vous n’aurez jamais à le savoir.

* * * * *

Dans les appartements du commander Will Riker, l’amiral William Riker se pencha et toucha le talon de sa botte.
- Ordinateur, localisez Deanna Troi.
Le commander avait neutralisé les capteurs radios avant de partir -pensant, avec raison, que son alter ego pourrait utiliser la similitude de leurs voix pour demander de l’aide. Mais le système de localisation fonctionnait parfaitement.
- Deanna Troi est sur le pont 23.
- Destination probable ?
L’ordinateur n’hésita pas.
- La conférence de paix sindaréenne doit se tenir dans la salle 23-D. La présence de Deanna Troi y est requise. Elle est à présent à dix mètres de cette salle et en approche de manière régulière. La probabilité qu’il s’agisse de sa destination est de...
- Laissez tomber. Je vois le topo.
Il donna un coup sec sur le talon, qui se détacha. Un fuseur miniature lui tomba dans la main.
Après un bref sourire, l’amiral reconstitua la botte. Avait-il bien agi en gardant pour lui ses informations ? Il aurait été si facile d’avertir Picard que les Sindaréens jouaient double jeu. Ça aurait mis un terme à toute l’affaire... surtout si les Sindaréens étaient vraiment derrière.
Mais il avait dit la vérité à Picard : sa situation était difficile; il ne savait pas ce qu’il devait révéler ou taire. Et devait-il leur apprendre que Data -le Data du futur -était peut-être à bord ? Car à la place de l’androïde, il serait revenu en personne. Qui connaissait mieux le vaisseau que lui ? Qui pouvait mieux passer inaperçu ?
Non, il ne pouvait pas leur dire tout ça. Où cela finirait-il ?
Donc il allait prendre les choses en main sans expliquer le pourquoi de ses actes. Il serait l’ange gardien de Deanna, son chevalier et son sauveur.
Son Imzadi.
Mais d’abord il lui fallait sortir de là.
Il s’approcha de la cloison du fond. L’officier qui occupait les appartements voisins était déjà au travail, sa cabine restant inoccupée.
Levant son fuseur, il le régla sur la puissance laser minimale. Un rayon de lumière très fin apparut. Se forçant à la patience, Riker entreprit de découper le mur.
Le système de sécurité du vaisseau, programmé pour reconnaître quatre cents sortes d’armes, ne parvint pas à découvrir le fuseur futuriste parmi ses fichiers. Aussi fit-il le rapprochement avec ce qu’il y avait de plus similaire dans ses banques de données : une perceuse laser.
La perceuse n’étant pas considérée comme une arme, aucune alerte ne retentirait.
Riker continua tranquillement son travail.

* * * * *

Entrant dans la salle de conférence, Will et Deanna constatèrent que les Cordiens, les Lussiens et les Byfrexiens -ainsi que le capitaine Picard -étaient déjà sur place. Seuls manquaient les Sindaréens.
Dann était assis près de l’ambassadeur lussien. Aucune explication satisfaisante ne lui avait été donnée sur son évanouissement; quand il aperçut Troi il se leva, interrogateur. La jeune femme fit signe qu’elle lui parlerait plus tard.
Will se tourna vers Worf :
- Ça ira pour l’instant...
- Si vous en êtes sûr... dit le Klingon.
- Certain. (Riker désigna son fuseur.) Voilà la seule arme en état de marche dans cette pièce. Elle est connectée au champ de force. Je vais m’asseoir à côté de Deanna et personne ne l’approchera.
- Très bien. Mais appelez-moi au moindre signe de danger.
La phrase sonnait comme un ordre -étonnant de la part d’un lieutenant s’adressant à un commander.
Riker se contenta de sourire.
- C’est entendu, monsieur.
Si Worf sentit le sarcasme, il n’en donna aucun signe. Après un dernier grognement, il sortit de la pièce.
- Il semble que les Sindaréens ne soient pas encore parmi nous, déclara Picard tandis que Deanna et Will s’asseyaient.
L’ambassadeur cordien s’inclina.
- Peut-être devrions nous commencer sans eux. Tout traité de paix incluant des Sindaréens se négociera mieux en leur absence...
Il y eut quelques rires autour de la table; Picard hocha la tête.
- Je crains qu’il soit plus poli de les attendre.

* * * * *

Data était sur la passerelle, regardant Sindar évoluer parmi les étoiles.
La porte de l’ascenseur s’ouvrit; Worf apparut. L’androïde attendit qu’il se soit installé avant de se lever :
- Je vous laisse les communications, monsieur Worf. J’ai un travail urgent à faire.
Il sortit sans attendre de réponse. Le Klingon sourit. Quel que soit le travail de l’androïde, il était certain que cela ne le concernait pas.

* * * * *

Persuadé que les événements de la nuit n’étaient qu’un long et pénible cauchemar, le lieutenant Barclay prit sa douche et enfila son uniforme.

* * * * *

Les deux gardes ne prêtèrent aucune attention au sifflement de la porte de la cabine voisine. Aussi n’eurent-ils pas le temps de réagir quand Riker tira.
Ils s’écroulèrent, inconscients.
L’amiral vérifia qu’ils respiraient puis regarda autour de lui, heureux de constater que personne n’avait été témoin de la scène. Puis, maudissant son corps vieillissant, il traîna les deux hommes dans la pièce qu’il venait de quitter.
Quand il ressortit, il portait l’uniforme. Sa ressemblance avec le commander Riker n’allait pas jouer en sa faveur, mais au moins serait-il un peu plus discret en arpentant les couloirs.
Il lui restait un peu de temps. Serait-il suffisant ?
Data, si tu es là... Où te caches-tu ? Que prépares-tu ? Est-il possible que tu aies le courage de tuer Deanna... Dans ce cas, comment vas-tu t’y prendre ?

* * * * *

Data attendit que les portes de l’ascenseur s’ouvrent devant lui. Il avait un plan, et les probabilités militaient en sa faveur.
Son action générerait un certain chaos. Comme les événements sembleraient confus, rien ne l’incriminerait directement.
Et Deanna serait morte.

* * * * *

Les Sindaréens entrèrent dans la salle de conférence.
- Veuillez nous excuser, dit Nici. Nous ignorions qu’il y avait eu un changement de salle.
Son assistant, Eza, fixait Troi d’un regard étrange. Deanna sentit dans son esprit comme un frémissement...
Des années auparavant, prisonnière d’un pirate sindaréen, elle avait eu le même sentiment...

* * * * *

Dans le couloir, l’amiral Riker s’immobilisa brusquement.
- Bien sûr...
Il fit demi tour.

* * * * *

Data sortit de l’ascenseur et une voix inquiète l’accueillit.
- Data
Geordi LaForge courut vers lui.
- Content de vous rencontrer, commander. Nous avons détecté des fluctuations inquiétantes dans le champ de distorsion.
- Ce n’est pas le moment, Geordi, dit l’androïde.
Le lieutenant l’observa, étonné.
- Data ? Vous allez bien ?
- Je fonctionne parfaitement. Nous étudierons ces fluctuations plus tard. J’ai un travail urgent à accomplir.
- Mais les données sont vraiment bizarres. Les détecteurs spatio-temporels paraissent réagir à... eh bien, j’ignore à quoi.
- Plus tard.
Data tourna les talons et s’éloigna.

* * * * *

Will Riker étudiait les ambassadeurs réunis autour de la table. Tous semblaient calmes. L’ambiance paraissait amicale... courtoise, en tout cas.
Il se tourna vers Deanna. Une expression d’étonnement flottait sur son visage. Elle se concentrait, tentait de capter les émotions de l’assistance pour en déduire quelque chose...
Le commander se retint de lui donner un coup de coude pour lui demander ce qui se passait. Quand elle aurait envie de lui dire, elle le ferait.

* * * * *

Le lieutenant Barclay jeta un coup d'œil à son emploi du temps, qui ne contenait rien d’inhabituel. Après un regard satisfait à son miroir, il sortit en sifflotant de sa cabine, prêt à vivre une journée d’une rassurante normalité. Dans le couloir, il croisa le lieutenant Data.
- Bonjour, monsieur.
- Bonjour, Barclay. Vous avez l’air plus détendu aujourd’hui.
L’androïde s’éloigna. Sifflotant toujours, Barclay se dirigea vers l’ascenseur.

* * * * *

L’amiral Riker fit irruption dans la cabine de Data et soupira.
L’androïde gisait sur son lit, immobile. D’après la position de ses membres, il avait été désactivé puis jeté là comme un sac de pommes de terre.
Plus ennuyeux encore, il n’avait pas de tête.
Riker se donna soixante secondes pour la retrouver. Il serait pratique d’avoir l’androïde du présent comme allié, mais si c’était impossible, il se débrouillerait sans.
Comme il l’avait toujours fait dans le passé...
ou dans l’avenir...
Qu’importait.

* * * * *

La porte de la salle de conférence s’ouvrit. Data entra. Picard lui jeta un coup d'œil interrogateur.
- Un problème privé, monsieur, qui concerne le conseiller Troi.
- Très bien, dit le capitaine, un peu étonné.
Deanna se leva, accompagnée par Will. Ils rejoignirent l’androïde dans un coin de la pièce.
- Vous savez sans doute que le capitaine m’a fait un résumé de la situation, souffla Data. J’ai de mauvaises nouvelles. L’amiral Riker... votre double... a été victime d’un grave malaise cardiaque. Le docteur Crusher dit que son état n’est pas stable et... (Il se tourna vers Troi. )... il vous demande, conseiller.
Deanna fronça les sourcils.
- Je ne sens pas sa détresse...
- Il est à peine conscient. Peut-être son état affecte-t-il vos talents d’empathe... ou peut-être la proximité de notre Riker vous empêche-t-elle de vous concentrer sur l’autre. J’ai pris la liberté de venir en personne plutôt que d’utiliser les communications, cela pour plus de discrétion...
- Vous avez eu raison, monsieur Data, dit Riker.
- Il faut que j'y aille, dit Deanna, le regard inquiet.
- Je vous accompagne, lança Will.
- Êtes-vous certain que ce soit une bonne idée,commander ? Se voir mourir soi-même... l’expérience pourrait être déstabilisante.
Troi se tourna vers son compagnon.
- Il a raison, Will. Je ne veux pas que tu assistes à ça. Data m’accompagnera... En toute honnêteté, je crois que tu te fais du souci pour rien. Le danger est sans doute passé.
- L’officier scientifique Blair étant en prison, dit Data, je ne vois pas ce qui pourrait encore arriver au conseiller...

CHAPITRE XLII

Au bout de cinquante-sept secondes, l’amiral Riker découvrit la tête de Data. Elle avait été enveloppée dans un drap et rangée au fond d’un placard... Une action conçue pour retarder d’éventuels poursuivants sans mettre en danger l’existence de l’androïde.
Riker l’activa aussitôt. Data cligna des yeux, regarda autour de lui, puis posa les yeux sur son sauveteur.
- Je suppose que vous n’êtes pas mon agresseur.
- Non, Data. Vous vous êtes fait ça tout seul.
- Vous semblez être le commander Riker... En plus âgé.
- Dépêchons, dit l’amiral en se levant. Pouvez vous contrôler vos jambes à distance ? ( Une impulsion cybernétique et le corps se leva du lit, tressautant comme dans un vieux film d’horreur. ) Bien. Je vous résumerai la situation en chemin. Allons-y
- Faites moi regarder devant, que je puisse voir où nous allons.
Riker bondit hors de la cabine, la tête de l’androïde sous le bras. Derrière lui le corps trottinait pour ne pas se laisser distancer.
- Pourriez-vous m’expliquer ce qui se passe ?
L’officier avait réfléchi; dire la vérité à Data ne lui paraissait pas une bonne idée. L’androïde pouvait fort bien décider que son alter ego du futur avait raison... Riker se retrouverait avec deux ennemis sur le dos au lieu d’un, ce dont il n’avait vraiment pas besoin.
Aussi n’hésita-t-il pas à mentir.
- Je suis bien Will Riker... mais je viens d’une autre dimension. Je suis à la poursuite de l’individu que vous connaissez sous le nom de Lore. Il est entré dans notre univers, il a tué Deanna Troi, et il veut maintenant faire subir le même sort à la vôtre. Nous ignorons tout de ses motivations.
- Lore est connu pour se conduire de manière irrationnelle. Il doit être arrêté. Nous devrions utiliser mon commbadge pour prévenir le conseiller Troi...
- Non, Lore surveille peut-être les transmissions. Notre meilleur espoir est de le prendre par surprise.

* * * * *

Data et Troi sortirent de la salle de conférence et le commander Riker se rassit. Picard se pencha vers lui.
- Numéro un ?
- Mon double venu du futur est... très malade. Data dit qu’il demande Deanna. Elle se rend à son chevet.
Le capitaine étudia son second pour voir comment il prenait la nouvelle. Mais l’expression de Riker était indéchiffrable.
Il semblait perdu dans ses pensées.

* * * * *

Inquiète, Deanna Troi se tourna vers Data :
- Après vous, conseiller.
Elle se mit en route, suivie par l’androïde.

* * * * *

Barclay sortit de l’ascenseur et s’immobilisa, le souffle coupé.
Le Riker de l’holodeck le dépassa pour entrer dans la cabine... Ce qui était impossible. Sous son bras se trouvait la tête du commander Data... Ce qui était également impossible, puisque Barclay venait de voir l’androïde passer sur le pont supérieur.
Il observait la scène, paralysé, quand il fut bousculé par un corps sans tête qui rejoignit les deux officiers dans l’ascenseur.
- J’espère que vous garderez le nez propre, Barclay, dit Riker.
- Bonjour, Barclay. Vous avez l’air plus détendu aujourd’hui, ajouta la tête de Data.
Les portes se refermèrent.
- Merci, monsieur, bredouilla Barclay avant de s’évanouir.

* * * * *

Deanna Troi et l’androïde marchaient dans les couloirs. Data avait décidé qu’il ferait accuser Lore du meurtre, de façon à ne pas hypothéquer son avenir, Il étudia le cou de la jeune femme, réfléchissant au moyen le moins douloureux de remplir sa mission. Curieusement, maintenant qu’il n’avait plus qu’à agir, il se sentait... réticent.
Mais son devoir était clair.

* * * * *

Riker bondit sur ses pieds comme si une guêpe l’avait piqué.
Interrompue dans son discours préliminaire, l’ambassadrice Nici lui jeta un regard noir.
- Commander ? s’enquit Picard.
- Data a dit que Deanna ne risquait plus rien maintenant que Blair était en prison.
Picard ne comprit pas l’intérêt de la chose, mais l’inquiétude de son second était palpable.
- Et alors, Will ?
La voix de Riker se fit plus forte.
- Vous ne comprenez pas, capitaine. Il a parlé de l’officier scientifique Blair. Comment...
- Notre Data pourrait-il connaître sur le Caméloïde des détails que nous ne lui avons pas communiqués ?
Les deux officiers bondirent sur leurs pieds; Riker était plus près de la porte. Stupéfaits, les ambassadeurs le regardèrent sortir.
Data et Troi tournaient le coin du couloir.
Riker hurla.
- Deanna ! C’est un piège
La jeune femme s’immobilisa.
Comprenant qu’il était découvert, l’androïde leva le poing; Deanna se retourna juste à temps pour le voir frapper. Avec un cri de terreur, elle bondit en arrière, évitant le coup de justesse. Le bras de Data s’enfonça jusqu’au coude dans la paroi.
La jeune femme tenta de fuir, mais Data lui fit un croche-pied et elle s’écroula. Will chargea, fuseur à la main. Déchirant la paroi déjà entamée, son adversaire détacha un morceau de métal et le lança sur lui.
Will l’évita de justesse et tira... Bondissant en avant à une vitesse incroyable, l’androïde saisit l’arme pour la lui arracher.
Riker n’était pas de taille à résister à Data. Il lâcha le fuseur et lança une main à la recherche du commutateur de l’androïde.
Il n’y en avait pas
- Je l’ai fait enlever, dit Data sur un ton d’excuse. Pour un commodore, il devenait gênant.
Le fuseur roula à terre, inutilisable. Soulevant Riker de terre, l’androïde le propulsa contre une paroi.
Jaillissant de nulle part, Picard saisit Data à la taille; l’androïde lui prit le bras et le secoua comme un prunier. La manœuvre n’empêcha pas le capitaine de le frapper plusieurs fois au visage. Des coups pareils auraient assommé n’importe qui... Mais pas l’androïde.
- Je fais cela pour vous, capitaine. Si j’avais le choix, je n’agirais pas ainsi.
Il souleva Picard de ses deux mains pour le jeter au bout du couloir. Les ambassadeurs, sortis de la salle de conférence, reculèrent, effrayés.
Will Riker bondit sur les jambes de Data et lui fit un magnifique plaquage. Les trois officiers roulèrent à terre.
- Arrêtez ! cria Deanna, les larmes aux yeux. Arrêtez !
Picard et Riker tentèrent de retenir Data en lui immobilisant les bras et les jambes... En vain. L’androïde se relevait déjà.
Les ambassadeurs criaient ou protestaient, bruyant comme un poulailler.
Data se tourna vers Deanna.
Will n’avait pas l’intention d’abandonner. Il saisit la jambe du tueur pour le ralentir.
Le couloir n’était que confusion, chaos et émotions brutes...
Alors Deanna Troi tendit un doigt vers la délégation sindaréenne.
- Ils nous trompent !
Le temps s’arrêta.
- C’est un mensonge, dit Nici avec un calme olympien.
- Non, reprit Troi. C’est la vérité...
- Fais-la taire, dit Eza d’une voix blanche. (Il se tourna vers Nici. ) Fais-la taire
Deanna désigna Data.
- Vous voulez qu’il réussisse à me tuer. Vous... vous n’êtes pas de bonne foi. Je sens en vous de la duplicité.., des mensonges, des tricheries... Vous êtes prêts à n’importe quoi pour gagner du temps et vous réarmer...
Nici prit l’air offensé, mais la colère brillait dans ses yeux.
- Cette femme est folle.
Deanna l’ignora, avançant vers Eza.
- Et vous ! Vous voulez ma mort ! Mais oui, je le sens ! Vous avez essayé de me tuer en versant quelque chose dans mon verre... Je capte vos pulsions homicides...
Autour d’eux, l’air crépita...
Comme s’il devenait vivant.
Ou comme si une énergie venue de nulle part était en train d’apparaître...
Eza hurla :
- Saloperie d’empathe ! Tu as tout gâché !
De sa manche il tira un fuseur minuscule et visa Deanna...
Sa ligne de tir était dégagé. Il ne pouvait pas rater. Mais un objet rond et doré vola au-dessus de Troi, frappant Eza à la poitrine. Le rayon du fuseur se perdit au plafond.
L’objet rond et doré roula jusqu’aux pieds de Deanna, qui plongea les yeux... dans ceux de Data.
- Je vous suggère de vous jeter à terre, conseiller, dit la tête.
Deanna ne réagit pas aussi vite qu’il l’aurait fallu... une demi-seconde plus tard, le corps décapité de l’androïde la plaquait au sol, la partie supérieure de Data se confondant en excuses pour sa brutalité.
Ses paroles furent noyées dans le sifflement du rayon d’un nouveau fuseur qui frappa Eza, le faisant reculer.
L’amiral William T. Riker avançait, son arme réglée sur la pleine puissance.
- Reste à terre, Deanna. Il en faut une sacrée dose pour mettre ces bâtards hors d’état de nuire...
- « Bâtards » ! hurla Nici, verte d’indignation. Capitaine Picard ! Je proteste contre cette appela...
- Taisez-vous ! cracha Picard.
Eza lâcha son fuseur et tomba à terre, où il se débattit encore, animé par la rage...
- Vous venez de mon époque, n’est-ce-pas... articula l’amiral en continuant sa progression. Il n’y a que là que vous avez pu obtenir une arme si miniaturisée. Vous venez de l’autre ligne temporelle... la bonne, celle qui va réapparaître. Vous avez décidé que cette conférence était la cause de la chute de votre race et vous avez décidé de revenir en arrière, pour modifier le futur comme ça vous arrangeait. Et dans une réalité, vous avez réussi. Mais pas dans la mienne, espèce d’assassin. Pas dans la mienne. Parce que ce n’est pas le bon moment clé...
Autour d’Eza l’air se mit à hurler, couvrant le son du fuseur. L’extraterrestre fut projeté en arrière et alla s’écraser contre la paroi avant de retomber à terre, inconscient.
Les tourbillons rugissaient dans l’atmosphère confinée du couloir... Des vents venus d’un autre temps, d’un autre lieu, d’une infinité de possibles...
Eza commença à se dématérialiser, ses molécules avalées par le vortex qui se formait autour de lui.
L’étreinte de Will Riker sur Data se relâcha. Pendant un instant, il redouta que l’androïde tente encore de s’attaquer à Deanna, puis il comprit qu’il n’en était rien.
Data bis était en train de disparaître. Les doigts de Riker ne tenaient plus que du vide.
Deanna se tourna vers l’amiral.
Il s’effaçait lui aussi. Ses couleurs pâlissaient, comme celles d’une photo délavée. Il se tourna vers son Imzadi.
- Deanna !
Sans penser au danger, la Bétazoïde tendit une main vers l’homme qui avait défié les années et remodelé le temps pour elle...
Mais ses doigts le traversèrent comme s’il était un fantôme.
Le fantôme des choses à venir...
Son corps s’aplatit.
- Je suis désolée, cria-t-elle. J’ai essayé... de te toucher encore une fois...
Il sourit.
- Ne t’inquiète pas. Ce n’est peut-être pas la dernière fois que nous nous voyons. Et puis... Qu’importe le contact physique pour nous ? Seuls comptent les liens spirituels. Car ils durent... toujours...
Le vent souffla plus fort.
Puis mourut.

CHAPITRE XLIII

- Entre, dit Deanna.
Will Riker s’exécuta, puis il l’étudia, les mains croisées dans le dos.
- Tu vas bien ?
Troi éteignit l’ordinateur et sourit.
- Pourquoi irais-je mal ?
- Disons que... beaucoup de choses se sont passées...
- Tu en as vu pas mal également..., dit la jeune femme. Mais c’était il y a vingt-quatre heures. Je récupère vite.
L’officier avança, hésitant.
- Le Caméloïde a disparu a peu près en même temps que les autres. Je pensais que ça t’intéresserait de le savoir.
- Je m’en doutais.
- L’ambassadrice sindaréene a été renvoyée dans ses foyers... Le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’est pas ravie. Le processus de paix prend l’eau de toute part; la civilisation sindaréenne ne tardera pas à s’écrouler. Les experts de la Fédération étudient déjà les moyens de récupérer les restes.
- Voilà qui est très... humain, dit Deanna, ambiguë.
- Et Data a retrouvé sa tête. Mon autre moi... l’amiral... lui a dit que l’androïde qui a tenté de te tuer était son frère Lore...
- Était-ce vrai ?
Riker fronça les sourcils.
- Je ne sais pas. Data le croit. L’idée que ce soit Lore doit être plus... satisfaisante pour lui que penser qu’il pourrait devenir un meurtrier.
- Nous ignorons quels événements influenceront Data au cours des quarante prochaines années. Mais s’il se trouve un jour que l’existence d’une femme puisse mettre en danger sa réalité, il pourrait décider de l’abattre.
- Même si c’est toi ?
- Même... Et je comprends sa décision.
- Oui... Mais peut-être le Data d’aujourd’hui ne la comprendrait-il pas. Ce serait un poids trop lourd à porter. Peut-être serait-il préférable...
- De garder cela pour nous ? (Il acquiesça.) C’est d’accord. Will... Est-ce la seule chose dont tu voulais me parler ?
- A quoi d’autre penses-tu ?
- A nous.
Riker laissa échapper un soupir.
- J’ignore ce qu’il va advenir de nous. J’ai vu ce qu’était ma vie sans toi et comment j’avais évolué... Je ne peux pas dire que ça me plaise. Mais tu avais complètement disparu de mon existence. Si notre relation demeure ce qu’elle est... tout se passera bien.
- Je comprends. Mais si nous devenons.., ou redevenons.., amants, les choses se passeront peut-être encore mieux.
- A moins qu’elles ne soient pires.
- Peut-être.
Riker secoua la tête.
- Je me sens ridicule. Allons-nous vraiment attendre quarante ans avant de tenter notre chance ?
- Non, Will. Mais nous allons attendre d’être prêts. Cela prendra peut-être quarante ans... ou quarante jours. Mais nous aurons notre chance. A nous de savoir la saisir...
Un court silence suivit cette déclaration. Puis Riker sourit :
- Au fait... J’ai fabriqué quelque chose pour toi. Ce n’est qu’une copie, bien sûr, réalisée d’après de très vieux souvenirs... Ceux d’une gracieuse demoiselle d’honneur et de sa magnifique silhouette.
La jeune femme rougit.
- Will... Qu’est-ce que tu racontes ? De derrière son dos, l’officier sortit un bandeau
blanc d’une finesse extrême. Deanna hésita, puis comprit.
- On dirait celui de Chandra
- Ce qui prouve qu’il n’est pas si raté que ça. Bon... Maintenant, si tu voulais bien baisser ta tête...
Il lui noua le morceau de tissu autour des cheveux, puis arrangea sa coiffure. Elle se tourna vers lui.
- Alors ? Qu’est-ce que ça donne ?
- C’est aussi magnifique que la femme qui le porte.
Deanna se sentit fondre et fit un pas vers lui. Riker l’attira dans ses bras; leurs lèvres se joignirent.
Pendant de longues minutes, la complexité de leur existence s’envola. Ils redevinrent le jeune couple qui avait mis si longtemps à traverser la jungle...
Elle était la femme à qui il avait sauvé la vie; lui l’homme dont elle avait construit l’existence.
Et ils avaient tout le temps du monde devant eux.

Le début de la fin

CHAPITRE XLIV

Mary Mac regarda avec stupéfaction les hommes qui sortirent du Gardien de l'Éternité : l’amiral Riker, le commandant Data, le lieutenant Blair... ainsi qu’un quatrième individu qui roula à leurs pieds, inconscient.
Se précipitant, elle reconnut l’homme gisant à terre.
- Mar Loc !
Data inclina la tête.
- Votre collègue disparu ? La scientifique acquiesça.
Alors le Gardien parla :
- Tout est accompli.
L’androïde leva les yeux vers le portail.
- Voulez-vous dire que l’amiral Riker vient de recréer la bonne ligne temporelle ?
- Tout est accompli, répéta simplement la voix.
Blair avança, sa fourrure frémissant dans le vent.
- Nom de nom, je ne parviens pas à y croire. Gardien, si vous saviez que quelqu’un avait altéré le temps, pourquoi ne l’avez-vous pas dit avant ?
Avec une impériale sérénité, le Gardien répondit :
- Vous ne me l’aviez pas demandé...
Le silence qui suivit parut infini. Puis Blair réussit à articuler :
- Nous ne l’avions pas demandé ? ( Riker éclata de rire.) Nous ne l’avions pas demandé ! répéta Blair, tremblant de rage. Tout ce que nous avons vécu - les décisions atroces que nous avons dû prendre - tout ça parce que nous ne vous l’avions pas demandé ?
- C’est exact, dit Data. Voilà qui était stupide de ma part. J’étais si obsédé par l’idée de faire respecter la loi de non-ingérence que...
-... que vous avez oublié le premier devoir de Starfleet, coupa Riker, qui avait réussi à retrouver son sérieux. Notre raison d’être - un principe plus important que toutes les lois.
- Nous sommes à la recherche de la vérité, dit l’androïde.
- Exact. (Riker souleva le corps inconscient de Mar Loc, alias Eza.) Et la vérité, c’est que cette petite ordure avait décidé d’offrir à son peuple une plus grosse part du gâteau. Mamy Mac... auriez-vous remarqué des marques inexpliquées sur votre corps, récemment... des hématomes, par exemple ?
- Eh bien... oui, dit la scientifique en se tournant vers Data. Vous vous souvenez, commodore ? Ce gros bleu sur mon avant-bras...
Riker hocha la tête.
- La marque d’une seringue. Quand on appuie trop, cela laisse des traces. Eza doit vous avoir droguée une nuit... puis il vous a traînée devant le Gardien et il vous a contrainte à ouvrir le champ de force... Après vous avoir ramenée au lit, afin que vous ne vous doutiez de rien, il a fait le grand saut.
- Le reste appartient à l’Histoire, grommela Blair.
Riker sourit.
- Plus aujourd’hui.
Mamy Mal et Blair traînèrent Mar Loc jusqu’au complexe, la scientifique récitant à voix basse la liste des sévices que la justice d’Orion infligerait à un tel individu.
- Je regrette véritablement mes actions, amiral, dit Data. Je voudrais vous en convaincre.
- Vous avez fait ce qui vous semblait juste. Et au vu des données de l’affaire, vous n’aviez pas tort...
- C’est curieux... Au cours du voyage destiné à tuer Deanna Troi, j’ai commis de nombreuses erreurs. J’ai même été... maladroit.
- Ces erreurs étaient peut-être volontaires, Data. Peut-être vouliez-vous qu’on vous arrête.
L’androïde regarda Riker avec curiosité.
- Est-ce possible ?
- Bien entendu. Une des clés du comportement humain, c’est qu’on ne sait pas toujours pourquoi on agit...
- Comme c’est étrange. Je dois admettre... que je me sentais un peu dans la peau de Brutus.
- Brutus était un homme honorable, mon ami. L’important, c’est que tout ait bien fini.
- Vraiment ?
Riker fronça les sourcils.
- Que voulez-vous dire ?
Data fit un geste vers le paysage qui les entourait.
- Tant que nous sommes sur cette planète, amiral, au coeur du vortex, nous restons à l’abri des altérations provoquées par votre... réparation. Quand Mar Loc a modifié la ligne temporelle, nos existences et nos souvenirs ont changé avec elle. Mais aujourd’hui nous sommes à l’origine des nouveautés. Et elles se sont produites alors que nous étions absents. Quand nous quitterons cette planète, j’ignore ce qu’il adviendra. Nos souvenirs vont-ils brusquement s’adapter ? Ou les conserverons-nous
- pour nous retrouver dans un univers étranger ? Il est aussi possible que nous disparaissions, tout simplement, si nous n’avons pas d’équivalents dans ce monde...
- Je ne crois pas à cette éventualité. Savez-vous pourquoi ? Parce que je suis profondément convaincu de ce que je vous ai dit avant que nous partions. Cette... chose (il désigna le Gardien ) est la fenêtre de Dieu. Il ne nous ferait pas entrer par la fenêtre s’il ne voulait pas de nous dans la maison.
- Voilà un raisonnement très philosophique, amiral.
- Je n’étais pas du genre à philosopher, mais j’ai eu un bon professeur.
Riker leva les yeux vers le ciel.
- Je ne sais pas quoi dire d’autre, Data, à part...
-... partons vite ? proposa l’androïde.
L’amiral acquiesça.
- Tout à fait, dit-il, mais son esprit était ailleurs.
Les nuages tourbillonnants dessinaient un tableau qu’il avait vu bien longtemps auparavant...
- Nous allons à la rencontre d’un nouvel univers, amiral. N’êtes-vous pas inquiet ?
Parmi les rouges et les violets Will reconnut la forme d’un visage...
- Non, Data. Je ne suis pas inquiet. Tout ira pour le mieux.
Il lança son esprit dans l’espace, en quête de ce qu’il avait cherché en vain pendant de si longues années...
La réponse vînt.
Émanai -elle de son cœur, ou de quelque lieu dans la Galaxie... Il l’ignorait.
Cela importait peu. Des larmes lui montèrent aux yeux quand résonnèrent dans son esprit les mots qu’il attendait depuis bientôt quarante ans.
Bienvenue chez toi... Imzadi...

F I N

Cette ligne de programmation ne sert qu'a formaté proprement les lignes de textes lors d'un utilisation sous Mozilla Firefox. J'aimerais pouvoir m'en passer mais je ne sait pas comment, alors pour l'instant. Longue vie et prospèrité