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La dernière créature
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La dernière créature. Un orphelin doué de pouvoirs étranges sème la panique à bord de l’Enterprise. Un savant fou menace l’équilibre mental du Capitaine Kirk. Une créature assoiffée de vie joue avec les sentiments du Dr McCoy. L’Enterprise doit faire face à un ennemi invisible...
Et ce n’est qu’un début.
Sept aventures passionnantes adaptées des scénarios originaux de la série télévisée, par un maître de la science-fiction James Blish.

Table des matières.
La Loi de Charlie
Un esprit tranchant
La dernière créature
L’équilibre de la terreur
Un vent de folie
Miri
La conscience du roi

LA LOI DE CHARLIE
(de D. C. Fontana, d’après une histoire de Gene Roddenberry)

En tant que capitaine du vaisseau Enterprise, James Kirk avait toute autorité sur plus de quatre cents officiers et hommes d’équipage, ainsi que sur les passagers qui allaient et venaient à son bord. Par ailleurs, en vingt ans de voyages intersidéraux, il avait connu des situations pour le moins délicates. Pourtant, il avait le sentiment que personne ne lui avait jamais donné plus de fil à retordre que ce gamin de dix-sept ans.
Pendant quatorze années, Charles Evans avait mené une existence solitaire sur la planète Thasus - il était le seul survivant du naufrage du vaisseau d’investigation scientifique sur lequel travaillaient ses parents. L’Antares, un transporteur dix fois plus petit que l’Enterprise, l’ayant trouvé là, par hasard, l’avait recueilli puis transféré sur le vaisseau du capitaine Kirk. L’enfant portait des vêtements dépareillés et tout ce qu’il possédait tenait dans son havresac.
Les officiers de l’Antares avaient vanté l’intelligence de l’enfant, son goût pour l’étude, sa compréhension intuitive des questions techniques - « Il serait capable de manœuvrer seul l’Antares. » - ainsi que la douceur de son caractère. Kirk les avait pourtant sentis bien pressés de regagner leur vaisseau
- ils n’avaient même pas accepté de prendre un verre de brandy en sa compagnie.
La curiosité de Charlie s’était manifestée dès les premiers instants. Et s’il lui arrivait de se montrer un peu agité, ce n’était guère surprenant après les longues années de solitude qu’il avait dû endurer. Kirk ordonna à l’enseigne Rand de le conduire à ses quartiers. C’est à ce moment que Charlie surprit tout le monde en demandant avec beaucoup de sérieux :
« C’est donc ça une fille ? »
Léonard McCoy, le médecin de bord, examina Charlie de la tête aux pieds et constata que l’enfant était en parfaite condition physique : nulle trace de malnutrition ou de carence quelconque. C’était remarquable pour un garçon ayant dû lutter pour sa survie depuis l’âge de trois ans. « Enfin, peut-être pas si remarquable que ça, observa le médecin, car dans sa situation, Charlie n’avait eu que cette alternative : Périr ou s’adapter à son environnement. »
L’enfant n’était guère loquace, quand il s’agissait de lui; en revanche, il paraissait désireux d’apprendre comment se comporter et surtout comment se faire aimer. Certaines questions de McCoy le déconcertaient de toute évidence.
Non, personne n’avait survécu au naufrage. Il avait appris l’anglais en conversant avec les banques de données du vaisseau, que la catastrophe avait, fort heureusement, épargnées. Non, les Thasiens ne l’avaient pas aidé, pour la bonne raison qu’il n’y avait pas de Thasiens. Dans un premier temps, il avait consommé les provisions de bord, puis il avait trouvé d’autres... choses, poussant aux alentours.
Charlie demanda à consulter le règlement intérieur du vaisseau. Sur l’Antares, expliqua-t-il, il n’avait pas fait ou dit tout œ qu’il fallait. Quand il avait commis des erreurs, les membres d'équipage s’étaient tachés; lui aussi, d’ailleurs. Il n’aimait pas commettre deux fois la même erreur.
« Je te comprends, lui dit McCoy. Mais garde-toi de brûler les étapes. Ouvre l’œil et les- oreilles, et s’il t’arrive de douter, souris et tais-toi. Ça marche toujours. »
Charlie rendit son sourire à McCoy, qui le congédia avec une claque sur les fesses - geste qui surprit l’enfant.
McCoy évoqua le cas de l’enfant avec Kirk et son second, M. Spock. L’enseigne Rand, qui préparait le tableau de service, proposa aussitôt de quitter la pièce et de laisser ses supérieurs converser entre eux, mais Kirk la pria de rester, vu qu’elle connaissait aussi bien Charlie qu’eux. Kirk avait, par ailleurs, un petit faible pour la jeune femme, et s’imaginait que nul n’en savait rien, pas même elle.
« On trouve dans l’histoire de la Terre de nombreux cas d’enfants ayant survécu dans un environnement hostile, dit McCoy.
- J’ai lu certaines de vos légendes, intervint Spock, qui était originaire de Vulcain, une planète extérieure au système solaire. Dans tous les cas, il semble qu’une louve ait adopté les enfants.
- Pour quelle raison Charlie mentirait-il en affirmant qu’il n’existe pas de Thasiens ?
- Ce qui est sûr, c’est qu’il existait des Thasiens il y a plusieurs millénaires, insista Spock. La première exploration a révélé des traces d’objets artisanaux très sophistiqués. Or les conditions ne se sont pas modifiées sur Thasus depuis au moins trois millions d’années. Peut-être subsiste-t-il quelques survivants.
- Charlie prétend que ce n’est pas le cas, ponctua Kirk.
- Le fait même qu’il ait survécu prouve qu’il ment. J’ai consulté les informations que nous possédons sur Thasus. Elles sont maigres, mais un point est établi : « Pas de vie comestible. « Il a dû recevoir une aide quelconque.
- Je crois que vous le sous-estimez, dit McCoy.
- Pour le moment, restons-en là, conclut Kirk.
M. Spock, établissez un programme de formation pour Charlie. Trouvez à l’occuper. Quand nous arriverons à Colonie Cinq, nous le confierons à des éducateurs expérimentés - entre-temps, il ne devrait pas nous poser trop de problèmes... Enseigne Rand, que pensez-vous de notre protégé ?
- Voyons.... dit-elle. Je ne suis peut-être pas très objective. Je n’avais pas l’intention de soulever la question, mais... Il m’a suivie dans la coursive hier, et m’a offert un flacon de parfum. Mon préféré, qui plus est... je me demande comment il l’a deviné. Et puis, il n’y en a pas à bord de notre vaisseau, ça j’en suis sûre.
- Hum.... marmonna McCoy.
- J’allais lui demander où il se l’était procuré, quand il m’a donné une claque sur les fesses. Après ça, j’ai pris soin de garder mes distances. »
Les trois hommes, surpris, ne purent retenir un éclat de rire, vite réprimé.
« Autre chose ? Demanda Kirk.
- Rien d’important. Saviez-vous qu’il connaît des tours de cartes.
- Où les aurait-il appris ? S’enquit Spock.
- Je l’ignore, mais il est très fort. Je faisais une partie de solitaire, quand il est entré dans la salle de récréation. Le Lieutenant Uhura chantonnait Charlie is my darling, et l’espace d’un instant, l’enfant a cru qu’elle se moquait de lui. Quand il a compris que le lieutenant n’avait pas d’arrière-pensée, il s’est approché de moi. Il s’est étonné de me voir perdre toutes mes parties. Il m’a montré comment réussir... sans même toucher aux cartes - c’est prodigieux ! Quand je lui ai fait part de ma surprise, il a pris le jeu et m’a montré toute une série de tours de passe-passe - excellents, ma foi. Les meilleurs qu’il m’ait été donné de voir. Il prétend que c’est un homme de l’Antares qui les lui a enseignés. Croyez-moi, il était satisfait de l’effet produit, mais je ne tiens pas à l’encourager trop. Pas après la claque sur les fesses.
- J’ai bien peur que ce soit moi qui lui ai appris ce geste, confessa McCoy.
- J’en suis sûr, dit Kirk. Néanmoins, il serait bon que j’aie une petite conversation avec lui.
- La paternité te sied à ravir, Jim, ironisa McCoy.
- La ferme, Bones. Je ne tiens pas à ce qu’il sème la pagaille ici, c’est tout. »

* * * * *

Charlie bondit sur ses pieds quand Kirk pénétra dans sa cabine. Kirk l’avait à peine salué qu’il s’exclamait : « Je n’ai rien fait.
- Relax, Charlie. Je venais juste voir comment tu allais.
- Bien. Je... je suis censé vous demander pourquoi je ne dois pas... Euh, je ne sais pas comment dire.
- Le plus simplement du monde, Charlie, suggéra Kirk. C’est, en général, la meilleure solution.
- Ben, dans la coursive... je parlais avec... quand Janice... quand l’enseigne Rand a... « Il s’interrompit tout à coup, s’avança vers Kirk, et lui donna une claque sur les fesses. « Je lui ai fait ça et elle n’a pas aimé. Elle m’a dit que vous m’expliqueriez pourquoi.
- Voyons, commença Kirk en s’efforçant de ne pas sourire. En vérité, il y a des choses qu’on peut faire avec une dame, et d’autres qu’on ne peut pas. Hum, le fait est qu’il ne faut jamais frapper une femme, de quelque manière que ce soit. Entre hommes, ça ne prête pas à conséquence, mais entre un homme et une femme, c’est une tout autre affaire. Tu comprends ?
- Je ne sais pas. Sans doute.
- Si tu ne comprends pas, tu vas devoir te contenter de ma parole pour l’instant. J’ai demandé qu’on organise un programme de formation à ton intention, Charlie. Pour t’inculquer certaines notions qui te font défaut, du fait de ton isolement sur Thasus.
- C’est très gentil à vous, remercia Charlie, visiblement ravi. Vous m’aimez ? »
La question était si directe que Kirk en fut désarmé. « Je ne sais pas, dit-il tout aussi direct. Il faut du temps pour apprendre à aimer les gens. Il faut les regarder vivre, essayer de les comprendre. Ça ne vient pas tout seul.
- Oh, murmura Charlie.
- Capitaine Kirk. » La voix du lieutenant Uhura venait de résonner dans l’intercom.
« Excuse-moi, Charlie... Ici, Kirk.
- Le capitaine Ramart de l'’Antares, sur le canal D. Il désire vous parler personnellement.
- Bien, je le prends sur la passerelle.
- Puis-je vous accompagner ? Demanda Charlie, alors que Kirk coupait la communication.
- J’ai bien peur que non, Charlie. C’est une affaire de service.
- Je ne dérangerai personne. Je resterai dans mon coin. »
Le besoin de compagnie de l’enfant était touchant, même s’il l’amenait parfois à commettre des maladresses. Il avait à rattraper de nombreuses années de solitude.
- « Bien, dit Kirk. Mais tu ne resteras à mes côtés que lorsque je t’en donnerai la permission. D’accord ?
- D’accord ! » Promit Charlie avec enthousiasme. Il suivit Kirk comme un chiot.
Sur la passerelle, le visage de Bantou du lieutenant Uhura, imperturbable comme celui d’une idole tribale, demandait dans le micro : « Pouvez-vous augmenter votre puissance de transmission, Antares ? Nous vous recevons mal.
- Nous sommes à la puissance maximum, Enterprise, déclara la voix lointaine du capitaine Ramart. Je dois parler au capitaine Kirk. C’est urgent ! »
Kirk s’avança vers le tableau de contrôle et saisit le micro. « Ici, Kirk, capitaine Ramart.
- Capitaine, Dieu soit loué. Nous sommes presque hors de portée de transmission. Je dois vous prévenir que...»
Sa voix se tut. On n’entendait plus rien que le grésillement de l’électricité statique.
« Essayez de rétablir la communication, ordonna Kirk.
- Rien à faire, capitaine, annonça le lieutenant Uhura, stupéfaite. Ils n’émettent plus.
- Gardez le canal ouvert. »
Derrière Kirk, Charlie dit avec calme : « C’était un vieux vaisseau. Il était mal construit. »
Kirk le considéra avec attention, puis se tourna vers Spock.
« M. Spock, balayez la zone de transmission à l’aide des sondes sensorielles.
- Je l’ai, dit aussitôt Spock. Mais la réception est floue. La distance n’explique pas tout.
- Que s’est-il passé, Charlie ? A ton avis ? « Interrogea Kirk en plongeant son regard dans celui de l’enfant.
Celui-ci ne baissa pas les yeux, dans lesquels Kirk lut un mélange de défi et de méfiance. « Je ne sais pas, dit-il.
- La zone floue s’élargit, remarqua Spock. Je capte maintenant des signaux distincts vers les bords. Des débris, sans aucun doute.
- Mais pas de traces d’Antares ?
- Capitaine Kirk, c’est l’Antares, affirma Spock. Je ne vois pas d’autre explication. Il est clair que le vaisseau a explosé. »
Kirk soutenait toujours le regard de Charlie.
« J’en suis désolé », dit l’enfant. Il paraissait mal à l’aise, mais nullement ému. « Mais ils ne me manqueront pas. Ils n’étaient pas très gentils. Ils ne m’aimaient pas. Je l’ai bien senti. »
Il y eut un lourd silence. Enfin, Kirk desserra lentement les poings.
« Charlie, dit-il, un des premiers traits de caractère dont tu vas devoir te défaire, c’est cette horrible insensibilité... cet égoïsme, ou que sais-je ? Tant que tu n’auras pas réussi à maîtriser cela, tu ne seras pas un être humain à part entière. »
Il s’arrêta aussitôt, à la fois embarrassé et surpris. Charlie pleurait.

* * * * *

« Il quoi ? « S’exclama Kirk. Il leva les yeux de son bureau et dévisagea l’enseigne Rand. Celle-ci, visiblement mal à l’aise, n’avait pas l’air de plaisanter.
« Il m’a fait des avances, répéta-t-elle. Oh pas de longs discours. Mais il a été clair. Il me veut.
- Rand, il a dix-sept ans.
- Justement, observa la jeune femme.
- Tout ça à cause d’une claque sur les fesses.
- Non, sir, dit-elle. A cause de son attitude générale. Capitaine, j’ai déjà vu ce genre de regard; je n’ai pas dix-sept ans, moi. Et si vous n’intervenez pas, tôt ou tard, je vais devoir le remettre à sa place. Peut-être même devrai-je lui donner une paire de claques, et pas sur les fesses, celles-là. Ce serait triste pour lui. Je suis tout à la fois son premier amour, son premier chagrin d’amour et la première femme qu’il ait jamais vue et... » Elle s’interrompit pour reprendre son souffle. « Capitaine, ça fait beaucoup pour un seul homme... Il ne comprend pas les rebuffades habituelles. Si je devais être amenée à le repousser d’une manière plus brutale, cela risquerait de poser des problèmes - de sérieux problèmes. Vous me comprenez ?
- Je crois, enseigne Rand », dit Kirk. Il ne parvenait pourtant pas à prendre la situation au tragique. « Je n’aurais jamais cru qu’il me faudrait parler un jour des petits oiseaux et des petites abeilles... pas à mon âge. Je le convoque à l’instant.
- Merci, sir. » Elle sortit et Kirk appela Charlie par l’intercom. L’enfant apparut presque aussitôt, comme s’il s’était attendu à cette démarche du capitaine.
« Entre, Charlie. Assieds-toi. »
Le garçon alla s’installer dans le fauteuil, face à Kirk. Il avait l’air d’un oiseau en cage. Une fois de plus, il prit Kirk de court.
« Janice... dit-il. L’enseigne Rand. C’est d’elle que vous voulez me parler, n’est-ce pas ?
- Plus ou moins. Mais c’est surtout de toi que j’aimerais parler. (Maudite soit la sagacité de cet enfant !)
- Je ne la frapperai plus. Je l’ai promis.
- Ce n’est pas suffisant, enchaîna Kirk. Il te faut apprendre quelques petites choses.
- Tout ce que je dis, tout ce que je fais est mal, se désola Charlie. Je vous gêne. Le Dr McCoy ne veut pas me montrer le règlement intérieur. Je ne sais pas ce que je suis censé faire ou ne pas faire, ni même ce que je suis censé être. Et je ne sais pas non plus pourquoi j’ai toujours aussi mal au-dedans...
- Moi bien, expliqua Kirk. Ce que tu éprouves, tous les hommes l’ont éprouvé avant toi, et ce depuis que le monde est monde. Il n’existe aucun moyen d’y échapper ou de s’y soustraire. Il faut l’accepter. Charlie.
- Mais j’ai l’impression qu’on me tord les boyaux. Janice... l’enseigne Rand... elle veut me confier à quelqu’un d’autre. A l’enseigne Lawton. Mais elle n’a pas... c’est juste un... elle n’a même pas l’odeur d’une femme. Personne sur ce vaisseau n’est comme Janice. Je ne veux qu’elle.
- C’est normal, dit Kirk, avec gentillesse. Charlie, il est un million de choses dans l’univers que tu peux avoir. Il en est aussi un million que tu ne peux avoir. Ce n’est pas drôle, j’en conviens, mais c’est ainsi. C’est la vie.
- Ça ne me plaît pas, dit Charlie, comme si cela expliquait tout.
- Je ne t’en blâme pas. Mais tu vas devoir t’y faire situ veux survivre. A ce propos, la prochaine activité à ton programme de formation est un cours de combat à main nue. Allons, accompagne-moi au gymnase et essayons quelques chutes. Autrefois, il y a très longtemps, dans l’Angleterre victorienne, une légende voulait que la pratique d’un sport violent était souveraine contre les peines de cœur. A ma connaissance, le truc n’est pas très efficace, mais cela vaut la peine d’essayer. »

* * * * *

Charlie était terriblement maladroit, mais, somme toute, guère plus que n’importe quel débutant. L’officier Sam Ellis, un membre de l’équipe de McCoy, ayant revêtu, comme Kirk et Charlie, une combinaison d’exercices, fit montre d’une patience infinie avec l’enfant.
« Voilà qui est mieux. Frappe le tapis du plat de la main en tombant, Charlie. Ça absorbe le choc. Encore une fois. »
Ellis se laissa tomber sur le tapis, le frappa comme il l’avait conseillé, roula sur lui-même et se releva.
« Comme ça.
- Je n’y parviendrai jamais, déclara Charlie.
- Bien sûr que si, dit Kirk. Allons, vas-y ! »
Charlie se laissa tomber maladroitement et faillit oublier de frapper le tapis.
« C’est déjà mieux, lui assura Kirk. C’est en forgeant qu’on devient forgeron. Allons, recommence. »
Le résultat fut un peu meilleur. « Bien. Okay, Sam, apprends-lui à rouler sur son épaule. »
Elle fit une démonstration.
« Je ne veux pas faire ça, déclara Charlie.
- Ça fait partie du cours, insista Kirk. Ce n’est pas bien difficile. Regarde. « Il exécuta à son tour l’exercice. « Allons, essaie.
- Non. Vous deviez m’apprendre à me battre, pas à tomber.
- Oui, mais pour te battre, tu dois d’abord savoir tomber. Sam, on devrait peut-être lui faire une petite démonstration. Quelques prises simples.
- D’accord », dit Ellis. Les deux officiers s’empoignèrent et Ellis, qui était beaucoup mieux entraîné que Kirk, laissa celui-ci le projeter au sol. Puis, se relevant avec souplesse, il saisit le bras du capitaine et le fit voler par-dessus son épaule. Kirk roula sur lui-même et se redressa, ravi de l’exercice.
« Tu vois ce que je veux dire ? Demanda-t-il.
- Je crois, dit Charlie. Ça n’a pas l’air bien compliqué. »
Il s’avança et empoignant Kirk comme l’avait fait Ellis, il essaya de l’envoyer au sol. Bien que robuste, il manquait de puissance. Kirk le contra et le déséquilibra. La prise n’était pas bien méchante, mais Charlie rata sa chute. Il bondit sur ses pieds, fulminant, les yeux injectés de sang.
« La colère ne t’avancera à rien, commenta Elis en souriant. Tu vois pourquoi il est indispensable d’apprendre à tomber, Charlie ?»
Charlie virevolta vers lui. Furieux, il gronda d’une voix sourde : « Ne vous moquez pas de moi.
- Du calme, Charlie, dit Ellis, en riant de bon cœur. L’essentiel est de ne pas perdre le contrôle de soi.
- Ne vous moquez pas de moi ! » Répéta Charlie. Ellis leva les bras au ciel, sans pour autant se départir de son sourire.
Une seconde plus tard, un violent claquement déchira l’air, comme si une énorme ampoule électrique venait d’exploser. Aussitôt, Elle disparut.
Kirk demeura pétrifié. Charlie hésita un bref instant, visiblement mal à l’aise, puis il se dirigea vers la porte du gymnase.
« Un instant », l’arrêta Kirk. Charlie se figea sans toutefois oser se retourner.
« Il n’aurait pas dû se moquer de moi, expliqua l’adolescent. Ce n’est pas gentil... de se moquer des autres. Je faisais des efforts.
- Guère. Mais là n’est pas la question. Que s’est-il passé ? Qu’as-tu fait de mon officier ?
- Il est parti, dit Charlie, renfrogné.
- Ce n’est pas une réponse.
- Il est parti, répéta Charlie. C’est tout ce que je sais. Je voulais pas faire ça. C’est sa faute. Il s’est moqué de moi.»
Et si Janice était amenée à le gifler ? Et... si l’explosion de l’Antares... ? Kirk se précipita sur l’intercom mural le plus proche. Charlie se retourna enfin. « Ici le capitaine Kirk, lança celui-ci. Deux gardes au gymnase, d’urgence.
- Que comptez-vous faire de moi ? S’enquit Charlie.
- Je vais te renvoyer dans tes quartiers. Et je veux que tu y restes.
- Je les laisserai pas me toucher, dit Charlie d’une voix sourde. Je les ferai disparaître eux aussi.
- Ils ne te feront aucun mal. »
Charlie ne répondit pas, mais il avait l’air d’un fauve prêt à bondir sur le dompteur. La porte s’ouvrit et deux gardes pénétrèrent dans la salle, déphaseur au poing. Ils s’arrêtèrent et dévisagèrent Kirk.
« Accompagne-les, Charlie. Nous parlerons de tout cela plus tard, quand nous serons calmés, l’un et l’autre. Tu me dois une explication. »
Kirk fit un signe de tête en direction de Charlie. Les gardes s’approchèrent de l’enfant et le saisirent par les bras.
Ou plutôt, ils s’apprêtaient à le saisir, quand l’un eut un mouvement de recul, tandis que l’autre était projeté avec violence contre le mur, comme balayé par un ouragan. Réussissant à préserver son équilibre, il leva son arme.
« Non ! « Intervint Kirk.
Mais l’ordre arriva trop tard. Le garde avait déjà mis l’enfant en joue. Il ne pressa pas la détente, cependant... l’arme se désintégra dans sa main. Elle s’évanouit, comme l’avait fait, Sam Ellis. Charlie défiait Kirk du regard.
« Charlie, dit celui-ci, ça suffit maintenant. Regagne tes quartiers.
- Non.
- Accompagne les gardes, ou je vais te prendre sous mon bras et te ramener moi-même dans ta cabine. « Ii s’avança d’un pas ferme vers l’enfant. «Tu n’as pas le choix, Charlie. Ou tu fais ce que je dis ou tu m’envoies rejoindre le déphaseur et Sam Ellis.
- Oh, bon, d’accord », céda Charlie. Kirk poussa un soupir de soulagement. « Mais dis-leur de pas me toucher.
- Ils ne te feront aucun mal... situ obéis. »
Kirk convoqua le conseil général sur la passerelle, mais Charlie l’avait, une fois de plus, pris de vitesse. Au moment où les officiers se réunirent, tous les déphaseurs du vaisseau s’étaient volatilisés. Charlie les avait fait « disparaître ». Kirk informa ses officiers de la tournure sinistre que prenait la situation.
« Dans ces conditions, intervint McCoy, il est clair que Charlie était tout à fait capable de se passer de l’aide d’éventuels Thasiens. Il disposait des moyens de satisfaire lui-même ses besoins.
- Pas nécessairement, dit Spock. Tout ce que nous savons, c’est qu’il est capable de faire disparaître des objets - nous ignorons s’il sait en faire apparaître. Je reconnais cependant que cette faculté a dû lui être précieuse.
- Quelles sont les chances, demanda Kirk, pour qu’il soit un Thasien ? Ou tout au moins, un extraterrestre d’origine inconnue ?
- C’est une possibilité, concéda McCoy, mais j’aurais tendance à l’écarter. N’oublie pas que je l’ai examiné. Il est de toute évidence de type humain... jusqu’à son groupe sanguin. Bien sûr, il se peut qu’un détail m’ait échappé, mais l’enfant était branché sur le panneau d’analyse des fonctions corporelles - la machine aurait déclenché une douzaine d’alarmes à la moindre anomalie.
- En tout cas, il possède des facultés inhumaines, insista Spock. Il est probable qu’il soit responsable de la destruction de l’Antares. Malgré l’énorme distance... une distance de loin supérieure à la portée d’un déphaseur.
- Merveilleux, ironisa McCoy. Dans ce cas, comment comptons-nous le maintenir en cage ?
- C’est encore plus compliqué que cela, Bones, dit Kirk. Nous ne pouvons plus l’emmener sur Colonie Cinq. Tu imagines les dégâts qu’il risque de provoquer dans un environnement normal... un environnement sans discipline ? »
Il était clair que McCoy n’avait pas envisagé la question sous cet angle. Kirk se leva et se mit à arpenter la passerelle.
« Charlie est un... humain, selon toute vraisemblance, mais ne possédant aucune expérience de la vie en société. Il est d’un tempérament emporté, parce qu’il désire tant de choses et ne peut se les procurer assez rapidement. Il est en pleine crise d’adolescence. Et en plus, il veut se faire accepter, se faire aimer, se rendre utile... Je me souviens qu’à dix-sept ans, je rêvais de me débarrasser proprement et sans ennui des gens qui me dérangeaient. C’est un fantasme normal chez la plupart des gosses de cet âge. Mais... chez Charlie, ce n’est pas qu’un fantasme. Il a les moyens de concrétiser son rêve.
En d’autres termes, si nous tenons à survivre, messieurs, nous devons veiller à ne pas lui déplaire. Sinon... pop !
- Ne pas lui déplaire ! Voilà une notion bien relative, intervint Spock. Les sentiments de Charlie évoluent d’une minute à l’autre. Et du fait de sa formation, ou plutôt de son manque de formation, nous n’avons aucun moyen de prévoir ce qui risque de lui déplaire, malgré toute notre diplomatie. Il est l’arme la plus destructrice de la galaxie, et il a libéré son cran de sûreté.
- Non, le coupa Kirk. Il n’est pas une arme. Il a une arme. C’est une nuance subtile, mais sur laquelle nous pouvons jouer. Il reste avant tout un enfant, un enfant dans un corps d’adulte, un enfant désireux de devenir un homme à part entière. Son problème, ce n’est pas sa méchanceté. C’est son ingénuité.
- Quand on parle du loup », murmura McCoy avec une cordialité forcée. Kirk pivota sur son siège et vit Charlie sortir de l’ascenseur et s’approcher d’eux, le sourire aux lèvres.
« Salut, lança l’arme la plus destructrice de la galaxie.
- Je croyais t’avoir consigné dans tes quartiers, Charlie.
- C’est vrai, dit Charlie, et son sourire s’estompa aussitôt. Mais je me suis lassé d’attendre.
- Oh, parfait ! Et te voici donc. Peut-être voudras-tu répondre à quelques questions. Es-tu responsable de ce qui est advenu à l’Antares ?
- Pourquoi ?
- Parce que je désire le savoir. Réponds-moi, Charlie. »
Les officiers présents retinrent leur souffle, tandis que Charlie paraissait perdu dans ses réflexions. Il dit enfin : « Oui. Une plaque gondolait sur l’écran de leur générateur Nerst. Je l’ai enlevée. De toute façon, elle aurait cédé tôt ou tard.
- Tu aurais pu les en avertir.
- Pourquoi ? S’enquit Charlie, avec une naïveté désarmante. Ils n’ont pas été gentils avec moi. Ils ne m’aimaient pas. Vous l’avez bien vu quand ils m’ont amené à bord. Ils étaient pressés de se débarrasser de moi. Maintenant plus.
- Et nous ? Interrogea Kirk.
- Oh, j’ai besoin de vous. Je dois gagner Colonie Cinq. Mais si vous n’êtes pas gentils avec moi, je trouverai autre chose. » Le garçon tourna brusquement les talons, et les quitta sans raison apparente.
McCoy essuya la sueur de son front. « Tu as pris un fameux risque.
- Nous ne pouvons continuer à marcher sur des oeufs, expliqua Kirk. Si chacun de nos actes, chacune de nos questions risque de l’irriter, autant adopter un comportement normal, sans quoi nous serions totalement paralysés.
- Capitaine, dit Spock lentement. Croyez-vous qu’un champ de force soit en mesure de le neutraliser ? Il est trop malin pour se laisser enfermer dans une cellule de détention, mais nous pourrions condamner la porte de sa cabine à l’aide d’un tel champ. Tous les circuits du laboratoire courent le long de la coursive principale jusqu’au pont cinq, pourquoi ne pas en profiter ? C’est un risque, mais...
- Combien de temps vous faut-il ? Demanda Kirk.
- Je dirais soixante-douze heures.
- Soixante-douze heures qui risquent d’être longues, M. Spock. Bien, au travail. « Spock opina et quitta la pièce.
« Lieutenant Uhura, appelez la Colonie Cinq. Je veux parler au Gouverneur, en personne. Lieutenant Sulu, modifiez légèrement notre cap, juste de quoi nous permettre de gagner du temps. Bones... »
Il fut interrompu par un grésillement accompagné d’une forte étincelle, et d’un cri de douleur. Les mains de la jeune femme, crispées sur la console, étaient agitées de convulsions frénétiques. McCoy se précipita à ses côtés et essaya de lui ouvrir les poings.
« Ça ira, dit Uhura. Je crois... Rien qu’une décharge. Je ne comprends pas, il semble qu’il y ait un court-circuit dans le tableau de bord...
- Je crains de comprendre, observa Kirk, sombre. N’y touchez plus jusqu’à nouvel ordre. Comment va-t-elle, Bones ?
- Brûlures superficielles, dit McCoy. Mais qui sait ce qu’il nous réserve pour la prochaine fois.
- En ce qui me concerne, dit Sulu, je ne parviens pas à introduire de nouvelles coordonnées dans l’ordinateur de bord. Il est opérationnel, mais refuse toute modification de cap, il est bloqué sur Colonie Cinq.
- Je suis pressé », expliqua Charlie, sortant à nouveau de l’ascenseur, mais il se figea en découvrant la fureur qui déformait le visage de Kirk.
« Je commence à être fatigué de tout ça, explosa le capitaine. Qu’est-il arrivé au transmetteur ?
- Vous n’avez pas besoin de tous ces commérages intergalactiques, déclara Charlie, sur un ton défensif. S’il y a le moindre problème, je puis vous aider. J’apprends vite.
- Je n’ai pas besoin de ton aide, fulmina Kirk. Charlie, je ne peux rien faire, en ce moment, pour t’empêcher de semer la pagaille à bord de mon vaisseau. Mais écoute-moi bien : tu as raison, je ne t’aime pas. Je ne t’aime pas du tout. Et maintenant, tire-toi.
- Je m’en vais, dit Charlie, avec une froideur terrible. Je m’en fous si vous ne m’aimez pas. Bientôt, vous m’aimerez. Je ferai en sorte que vous m’aimiez. »
Quand il eut disparu, McCoy se laissa aller à jurer. «Domine-toi, Bones, ça n’avance à rien. Lieutenant Uhura, qu’en est-il des communications ? Celles avec l’extérieur sont perturbées, mais l’intercom... est-ce qu’il fonctionne encore ?
- L’intercom a l’air de fonctionner, Capitaine.
- Parfait, passez-moi l’enseigne Rand... Janice, j’ai une pénible mission à vous confier... Je veux que vous trouviez le moyen d’amener Charlie à regagner sa cabine... C’est bien ça. Nous suivrons vos mouvements sur l’écran... mais n’oubliez pas, si vous provoquez sa colère, nous ne disposons d’aucun moyen de vous protéger. Vous pouvez refuser, si vous voulez; de toute façon, le résultat n’est nullement garanti.
- Si ça ne marche pas, dit la voix de Rand, on ne pourra pas me reprocher de n’avoir pas essayé. »

* * * * *

Ils observèrent. La main de Spock restait en suspension au-dessus de la manette devant activer le champ de force. Janice était seule dans la cabine, et l’attente paraissait interminable. Enfin, la porte s’ouvrit lentement et Charlie pénétra dans le champ de la caméra. Son expression trahissait un mélange d’espoir et de suspicion.
« C'est gentil à toi d’être venue, dit-il. Mais je n’ai plus confiance en personne. Ils sont tous si compliqués, et il y a tant de haine en eux.
- Non, tu te trompes, dit Janice. Seulement tu ne prends pas assez en considération leur sensibilité. Tu dois leur donner du temps.
- Alors... tu m’aimes ?
- Oui, je t’aime. En tout cas, assez pour essayer de t’éduquer un peu. Sans quoi, je n’aurais pas demandé à te rencontrer.
- C’est très gentil à toi, dit Charlie. Je sais aussi être gentil. Regarde. J’ai quelque chose pour toi. »
De derrière son dos, qui était tourné vers la caméra, il fit apparaître un bouton de rose. Il n’y avait pas de roses à bord du vaisseau ! Kirk songea à ce que Janice lui avait dit du parfum. Il était désormais évident que l’enfant était en mesure de faire apparaître des objets aussi bien que de les faire disparaître. Voilà qui n’était pas de bon augure.
« Le rose est ta couleur préférée, n’est-ce pas ? Demanda Charlie. Les livres disent que toutes les filles aiment le rose et les garçons, le bleu.
- C’est une attention... charmante, Charlie. Mais le moment est mal choisi pour me faire la cour. Je dois te parler sérieusement.
- Mais... tu as insisté pour venir dans ma chambre. Les livres disent que ça signifie quelque chose d’important. « Il tendit la main et essaya de caresser le visage de la jeune femme, qui se recula d’instinct. Elle se dirigea vers la porte, maintenant commandée à distance par la manette sur laquelle était posée la main de Spock. Marchant à reculons, elle ne vit pas une chaise qui arrêta sa progression.
« J’ai dit que je voulais te parler et rien de plus.
- Mais je voulais seulement t’être agréable. »
Elle écarta la chaise et reprit son mouvement de recul. « C’est une inversion de la Loi de Charlie, dit-elle.
- Que veux-tu dire ? Qu’est-ce que c’est que ça ?
- La Loi de Charlie stipule que tout le monde doit être gentil avec Charlie, sinon...
- C’est pas vrai, déclara Charlie, avec colère.
- Ah non ? Alors, où est Sam Ellis ?
- Je sais pas où il est. Il est juste parti. Janice, je veux être gentil, c’est vrai. Ils me laissent pas faire. Aucun d’entre vous ne me laisse faire. Je peux vous donner tout ce que vous désirez. Vous n’avez qu’à demander.
- Bien, dit Janice. Alors, je crois que tu devrais me laisser partir. C’est tout ce que je veux en ce moment.
- Mais tu as dit... » Le garçon avala sa salive et essaya de poursuivre. « Janice, je... je t’aime.
- Non, tu ne m’aimes pas. Tu ne sais pas ce que veut dire « aimer ».
- Alors montre-moi », implora-t-il en tendant la main vers elle.
Elle était maintenant adossée à la porte, et Spock actionna la manette. La porte s’ouvrit sous le regard sidéré de l’enfant et Janice sortit de la cabine. Il voulut la suivre, mais Spock actionna la seconde manette.
Le champ de force entra en action et Charlie fut projeté au milieu de la cabine. Il se releva, comme un étalon prêt à charger, les narines dilatées, le souffle court. Puis, il dit :
« Très bien. Très bien... Puisque c’est comme ça... »
Il marcha lentement vers la coursive. Kirk manœuvra la caméra de manière à le suivre. Cette fois, Charlie traversa le champ de force comme si celui-ci n’existait pas. Il continua à avancer vers Janice.
« Pourquoi as-tu fait ça ? Demanda-t-il. Tu veux même pas me laisser essayer. Aucun de vous. Très bien... A partir de maintenant, je ferai plus d’effort. Je garderai que ceux dont j’ai besoin. Et je n’ai pas besoin de toi. »
Le bruit d’une implosion retentit à nouveau. Janice s’évapora à son tour. Kirk sentit l’univers basculer autour de lui.
« Charlie », hurla-t-il. L’intercom fit résonner son cri jusque dans la cabine de l’enfant. Celui-ci paraissait chercher la source de la voix.
« Vous aussi, Capitaine, dit-il, vous avez été méchant avec moi. Je vais vous garder encore un peu. L’Enterprise n’est pas tout à fait comme l’Antares. Il était facile à manœuvrer, l’Antares. Mais si vous essayez encore de me faire du mal, je ferai disparaître encore bien des gens... Je monte sur la passerelle maintenant.
- Je ne puis t’en empêcher, dit Kirk.
- Je sais. Etre un adulte, c’est pas si terrible. Je suis pas un adulte et je sais tout faire. Vous pas. Peut-être que c’est moi l’adulte et pas vous. »
Kirk coupa la communication et contempla Spock. Au bout d’un temps, l’officier en second dit :
« Il n’y a pas grand-chose à ajouter, à mon avis.
- J’en ai bien l’impression. Est-ce que le champ a réagi la deuxième fois ?
- Non. Ce gamin l’a traversé aussi facilement qu’un rayon de lumière. Plus facilement... j’aurais pu arrêter un rayon de lumière si j’avais connu sa fréquence... Il semble que Charlie ait raison : il sait tout faire !
- Sinon manœuvrer le vaisseau... et gagner Colonie Cinq par lui-même.
- Piètre consolation.»
Les deux hommes se turent à l’arrivée de Charlie. L’enfant marchait très droit. Sans adresser un mot à quiconque, il se dirigea vers le siège du pilote. Il fit signe à Sulu de lui céder la place. Celui-ci jeta un bref coup d’œil à Kirk, et comprit qu’il devait obéir. Charlie s’assit et commença à jouer avec les manettes. Le vaisseau tangua légèrement, et l’enfant relâcha aussitôt les commandes.
« Montrez-moi comment faire, ordonna-t-il à Sulu.
- Il faudrait trente années de formation.
- Ne discutez pas ! Montrez-moi.
- Allons, montrez-lui, intervint Kirk. Peut-être nous fera-t-il tous exploser... Je préférerais encore cela à le savoir en liberté sur Colonie Cinq...
- Capitaine Kirk, risqua le lieutenant Uhura. Je capte quelque chose de l’extérieur. Un message sur le canal F. Appel de vaisseau à vaisseau, je crois. Mais c’est curieux, j’enregistre l’appel sur mes instruments, et je n’entends rien.
- Il n’y a rien à entendre, déclara Charlie d’une voix rauque. Ne vous occupez pas de cela.
- Capitaine...
- C’est moi le capitaine », tonna Charlie. Tout à coup, Kirk eut la certitude que l’enfant avait peur. De manière aussi inexplicable, il sut qu’il était important pour l’Enterprise de recevoir ce message.
« Charlie, dit-il, est-ce toi qui crées ces parasites... ou empêches-tu un message de nous parvenir de l’extérieur ?
- C’est moi qui mène le jeu, M. Kirk, dit Charlie. A vous de le découvrir. Faites vos jeux - comme vous dites. « Il se leva et dit à Sulu : « Je vous rends votre place. J’ai à nouveau bloqué le cap sur Colonie Cinq.»
Il n’aurait rien pu faire de semblable en si peu de temps - en tout cas, pas de la manière dont il avait manipulé les contrôles. Sans doute, son blocage original demeurait-il inchangé. De toute façon, la situation n’était pas réjouissante. Colonie Cinq n’était plus qu’à douze heures de voyage.
Pourtant les mains de Charlie tremblaient. Kirk dit :
« Très bien, Charlie, c’est le jeu... mais je ne crois pas que tu sois encore maître de la situation. Tu as atteint tes limites. Dommage, car tu vas devoir maîtriser un dernier élément. Moi !
- J’aurais déjà pu me débarrasser de vous, dit Charlie. Ne m’obligez pas à le faire maintenant.
- Tu n’oseras pas. Tu détiens mon vaisseau. Je veux le récupérer. Et je veux récupérer l’ensemble de mon équipage... si je dois te briser le cou pour y parvenir, je n’hésiterai pas.
- Ne me bousculez pas, murmura Charlie. Ne me bousculez pas. »
Kirk avançait toujours, mais tout à coup une douleur vive le projeta au sol. Il ne put retenir un cri.
« Je suis désolé, marmonna Charlie, en sueur. Je suis désolé... »
La radio se mit soudain à grésiller avec plus de force, puis le bruit confus devint un code identifiable. Uhura tendit la main vers le décodeur.
« Arrêtez ça ! Hurla Charlie, en se retournant. J’ai dit : Arrêtez ça ! »
La douleur cessa; Kirk était à nouveau libre de ses mouvements. Après une seconde d’hésitation, et ayant constaté que tout le monde était là, il bondit sur ses pieds. Spock et McCoy s’approchaient de l’enfant, mais Kirk en était le plus près. Il leva le poing.
« La console n’est plus en court-circuit, annonça la voix de Sulu dans son dos. Ici Enterprise. »
Charlie reculait devant Kirk... il pleurnichait. Jamais il n’avait paru plus désemparé. Kirk retint son coup, intrigué.
Pop !
Janice Rand se matérialisa sur la passerelle. Elle fit un effort pour retrouver son équilibre, blême, ébranlée, mais par ailleurs indemne.
Pop !
« Diable, quelle chute, Jim, s’exclama Sam Ellis. La prochaine fois, vas-y mollo... eh, qu’est-ce qui se passe ici ?
- Message reçu, annonça Uhura, d’un ton calme. Vaisseau à tribord. Il vient de Thasus. »
Laissant échapper un cri paniqué, Charlie s’effondra sur la passerelle, martelant le sol de ses poings.
« N’écoutez pas, n’écoutez pas ! Suppliait-il. Non, je vous en prie ! Je ne veux plus vivre avec eux. »
Kirk l’observait sans bouger. Le garçon qui les avait manipulés depuis son arrivée perdait toute contenance.
« Vous êtes mes amis. Vous avez dit que vous étiez mes amis. Souvenez-vous... quand je suis arrivé à votre bord... « Il avait l’air pitoyable. « Ramenez-moi à la maison, sur Colonie Cinq. C’est tout ce que je veux... C’est vraiment tout ce que je veux !
- Capitaine, dit Spock d’une voix dépourvue d’émotion. Regardez, là. On dirait une matérialisation par transporteur. »
Un peu décontenancé, Kirk se tourna vers Spock.
Quelque chose se matérialisait, en effet, sur la passerelle... une chose à travers laquelle Spock apparaissait un peu flou. La « chose » était d’une taille considérablement inférieure à celle d’un homme; de forme ovale, elle prenait peu à peu consistance. L’espace d’un instant, elle eut presque la forme d’un énorme visage humain; puis, elle perdit toute apparence humaine, pour ressembler à un bâtiment lointain mais gigantesque. Elle paraissait incapable de rester longtemps à l’état solide.
Enfin, elle parla. Cependant, la voix, profonde et grave, n’émanait pas de l’apparition, mais du récepteur radio et, comme le Thasien, elle était floue.
« Nous regrettons d’avoir été source de tant d’ennuis pour vous, dit-elle. Nous avons tardé à constater le départ de l’enfant humain. Ensuite, nos recherches ont été lentes... nous avons perdu l’habitude des voyages spatiaux. Désolés que notre retard ait coûté la vie aux membres de l’autre vaisseau. Nous n’avons pu leur venir en aide, car ils ont explosé sur votre plan. Nous avons pu, en revanche, vous rendre vos équipiers et vos armes, car ils avaient été transférés, intacts, sur un autre plan. Tout est rentré dans l’ordre maintenant. Vous n’avez plus rien à craindre : il est à nouveau sous notre contrôle.
- Non », dit Charlie, pleurant convulsivement. Tombant à genoux, il saisit le poignet de Kirk. « Je ne veux pas retourner avec eux. Je vous en prie... je serai gentil. Je ne vous ferai plus de mal. Je suis désolé pour l'Antares. Je suis désolé... Je vous en prie, laissez-moi partir avec vous. Je vous en supplie...
- Ce n’est pas aussi simple, dit Kirk, en considérant la forme étrangère - le Thasien ? - devant lui. Charlie a détruit l’autre vaisseau et devra être jugé en conséquence. Mais grâce à vous, tous les autres dommages ont été réparés... et puis, c’est un être humain... un de notre race.
- Tu es fou ! Gronda McCoy.
- La ferme, Bones. Il est des nôtres. L’équipe de réhabilitation pourrait s’occuper de lui, assurer son intégration. Nous lui devons ça... nous réussirons peut-être à lui apprendre à ne pas utiliser ses pouvoirs.
- C’est nous qui lui avons donné ses pouvoirs, dit l’apparition, pour lui permettre de survivre. Il est impossible de l’en priver maintenant, ou de lui faire oublier ce qu’il a appris. Il les utilisera; il ne pourra s’en empêcher. Il vous détruira, vous et les vôtres, à moins que vous ne le détruisiez pour vous protéger. Nous seuls pouvons assurer sa survie.
- En fait, dit Kirk, vous le condamnez à la captivité à perpétuité... ce n’est pas vivre, cela.
- Nous le savons, mais le mal est fait depuis longtemps. Nous agirons pour le mieux. Nous sommes responsables de la situation actuelle, il nous revient donc de nous occuper de lui. Allons, venez, Charles Evans.
- Ne les laissez pas faire ! Supplia Charlie. Ne les laissez pas m’emmener ! Capitaine... Janice ! Vous ne comprenez pas... Je ne peux même pas les toucher... »
Le garçon et le Thasien s’évanouirent dans un silence profond, troublé uniquement par le ronronnement des moteurs de l’Enterprise.
Le ronronnement des moteurs et les sanglots de Janice Rand pleurant Charlie, comme une mère pleure un fils perdu.

F I N

* * * * *

UN ESPRIT TRANCHANT
(de S. Bar-David)

Simon van Gelder, détenu de la Colonie pénitentiaire Tantale, fut conduit à bord de l’Enterprise dans une cellule destinée au Bureau de Criminologie de Stockholm - mesure désespérée, à défaut d’être intelligente, dictée par les circonstances. Il était à peine sur le vaisseau depuis trois minutes que Tristan Adams, directeur et médecin en chef de la colonie, apprenait par le capitaine Kirk que le prisonnier (" un homme dangereux ») s’était échappe.
En ce court laps de temps, van Gelder, qui mesurait près de deux mètres et avait la quarantaine, réussissait à assommer un garde, à le dépouiller de son uniforme et à lui subtiliser son déphaseur. Ainsi métamorphosé, il gagnait la passerelle, où il implorait le droit d’asile, paralysant les opérations pendant trois autres minutes, avant d’être mis hors d’état de nuire par la fameuse décompression sensorielle de M. Spock. Aussitôt après, il fut emporté dans une cellule de l’infirmerie. Et l’incident s’arrêta là.
Ou plutôt, l’incident aurait dû s’arrêter là. S’il avait respecté la procédure normale, Kirk aurait soumis le prisonnier à un contrôle médical de routine avant de le renvoyer par transporteur sur Tantale, où le Dr Adams disposait de ressources thérapeutiques appropriées. Cependant, Kirk était un fervent admirateur du Dr Adams et de son concept de réhabilitation. Ses fonctions l’ayant retenu à bord de l’Enterprise, il n’avait pu visiter la colonie, et en avait éprouvé une vive déception. La crise violente de ce patient dangereux était l’occasion rêvée de compenser sa frustration. Par ailleurs, van Gelder intriguait Kirk. Au cours de leur brève rencontre, le capitaine n’avait pas eu le sentiment de se trouver en présence d’un criminel comme les autres, or Tantale n’accueillait, à sa connaissance, que des individus ayant commis des crimes graves. Kirk décida donc de rendre visite au prisonnier dans sa cellule à l’infirmerie.
Le Dr McCoy avait administré un sédatif à van Gelder, après l’avoir attaché à sa couche par des sangles, pour pratiquer ses analyses en toute sécurité. Le visage du prisonnier était détendu, enfantin, presque vulnérable dans son sommeil.
« L’électro-encéphalogramme enregistre des poussées d’ondes delta », annonça McCoy, en indiquant l’écran de contrôle des fonctions corporelles. « Une telle quantité est anormale, mais ne relève ni de la schizophrénie, ni d’une lésion tissulaire, ni d’aucun état que je connaisse. Après l’avoir amené ici, je lui ai injecté une triple dose de sédatif... »
Il fut interrompu par un bruit provenant du lit, une curieuse combinaison de gémissements et de grondements. Le patient reprenait conscience et luttait déjà pour se dégager de ses liens.
« Le rapport le dit très loquace, remarqua Kirk.
- Mais pas très généreux en informations. Il commence une phrase, semble oublier ce qu’il disait, puis enchaîne avec autre chose... pourtant, le peu que j’ai pu comprendre avait un accent de sincérité. Dommage que nous n’ayons pas le temps de l’examiner plus avant.
- C’est donc ça, hein ? Gémit l’homme en se débattant toujours. Ramenons-le ! Lavons-nous les mains de cette affaire ! Les ennuis pour les autres ! Bon sang...
- Comment vous appelez-vous ? Demanda Kirk.
- Mon nom... mon nom... » Kirk eut soudain l’impression que l’homme faisait des efforts pour se libérer non de ses liens, mais d’une souffrance intense. « Mon nom... je m’appelle Simon... Simon van Gelder. »
Il se laissa retomber en arrière et ajouta d’un ton presque paisible : « J’imagine que vous ne m’avez pas entendu.
- C’est le nom qu’il a donné précédemment, dit McCoy.
- Ah oui ? S’exclama van Gelder. J’avais oublié. J’étais directeur de... de... de la Colonie Tantale. Je ne suis pas un prisonnier... j’étais... assistant. Gradué en... en... « Son visage se tordit en une grimace atroce. « Et puis à... j’ai eu mon doctorat de... mon doctorat... »
Plus l’homme faisait d’efforts pour rassembler ses souvenirs, plus la douleur paraissait insoutenable.
« Peu importe, intervint Kirk, avec douceur. Tout va bien. Nous...
- Je sais.... gronda van Gelder les dents serrées. Ils ont effacé ma mémoire... ils m’ont revu et corrigé... ils m’ont détruit ! Mais je n’oublierai... je n’oublierai pas ! Je ne retournerai pas là-bas ! D’abord mourir. Mourir, mourir ! »
Il paraissait à nouveau déchaîné. Il se débattait et hurlait, le visage déformé par une fureur aveugle. McCoy s’approcha de lui, et on entendit le sifflement d’une injection hypodermique. Les hurlements s’estompèrent, se transformèrent en murmure, puis cessèrent purement et simplement.
« Une suggestion ? Demanda Kirk.
- Une chose est claire, déclara McCoy. Il ne veut pas retourner sur cette... comment as-tu dit déjà ? « Un hospice plus qu’une prison. » De toute évidence, une cage reste une cage, quelle que soit l’étiquette qu’on lui donne.
« A moins que quelque chose ne tourne plus rond, là-bas, risqua Kirk. Tiens-le à l’œil, je vais mener une petite enquête. »

* * * * *

Lorsque Kirk arriva sur la passerelle, Spock extrayait une cassette du vidéoscope. « J’ai trouvé ceci dans nos fichiers, Capitaine, annonça-t-il. Pas de doute, notre prisonnier est le Dr van Gelder.
- Docteur ?
- Tout juste. Affecté à la Colonie Tantale, il y a six mois, comme assistant du Dr Adams. Ce n’était pas un détenu, mais un scientifique très respecté dans sa profession. »
Kirk réfléchit un long moment en silence, puis il se tourna vers l’officier des communications. «Lieutenant Uhura, appelez-moi le Dr Adams sur Tantale... Docteur ? Ici, le capitaine Kirk de l’Enterprise. A propos de votre évadé...
- Est-ce que le Dr van Gelder se porte bien ? Le coupa le Dr Adams, visiblement inquiet. Et vos hommes ? Pas de blessés ? Il est dans un tel état d’agitation...
- Tout le monde se porte bien, sir. Mais nous pensions que vous pourriez peut-être nous éclairer sur l’état de votre patient. Il intrigue mon médecin de bord.
- Cela ne me surprend pas. Le Dr van Gelder se livrait à un travail expérimental, Capitaine - un rayon dont nous escomptions des effets thérapeutiques en matière de réhabilitation des irréductibles. Mon assistant estimait n’avoir pas le droit de soumettre un être humain à un traitement qu’il n’avait pas testé, au préalable, sur lui-même. »
Tandis qu’Adams parlait, McCoy était venu rejoindre Kirk et Spock devant l’écran de communication. Ayant accroché le regard de Kirk, il passa le plat de sa main sur sa gorge avec une grimace.
« Je vois, dit Kirk dans le micro. Un instant, je vous prie, Dr Adams. » Uhura coupa la communication et Kirk se tourna vers McCoy. « Explique-toi.
- Ce n’est pas convaincant, Jim, dit le médecin. Je ne crois pas que notre patient ait été victime d’une maladresse de sa part. S’il est dans cet état, c’est parce qu’on lui a fait subir un traitement. Je ne possède aucune preuve de ce que j’avance, ce n’est qu’une impression... mais elle relève de la conviction.
- Ce n’est pas suffisant pour entamer une procédure, dit Kirk, irrité malgré lui. Tu n’as pas affaire à un directeur de prison ordinaire, Bones. Au cours de ces vingt dernières années, Adams a fait plus pour révolutionner... pour humaniser le régime carcéral que le reste de l’humanité en quarante siècles. J’ai visité des colonies pénitentiaires ayant adopté ses méthodes. Ce ne sont plus des « cages »; ce sont des hôpitaux décents et propres pour des êtres humains ayant l’esprit dérangé. Je n’ai pas l’intention de lancer des accusations à la légère contre un tel homme.
- Qui parle d’accusation ? Demanda McCoy avec calme. Il ne s’agit ici que de questions. Organise une commission d’enquête. S’il y a vraiment quelque chose qui cloche, Adams s’esquivera. Quel mal à lui proposer cela ?
- Il n’y en a pas, je suppose », concéda Kirk en adressant un signe de la main à Uhura, qui rétablit aussitôt la communication. « Dr Adams ? J’ai un problème quelque peu gênant. Un de mes officiers vient de me rappeler que les règles de notre vaisseau m’obligent à ouvrir une enquête afin d’établir un rapport détaillé sur...
- Inutile de vous excuser, capitaine Kirk, le coupa la voix d’Adams. En fait, je considérerais comme une faveur personnelle que vous acceptiez de mener l’enquête en personne. Vous réalisez, j’en suis sûr, que je ne reçois guère de visites... A ce propos, j’apprécierais que vous limitiez autant que faire se peut le nombre des membres de votre commission d’enquête. Nous sommes contraints de réduire les contacts avec l’extérieur.
- Je comprends. J’ai déjà eu l’occasion de visiter des colonies de réhabilitation. Très bien. Message terminé... Satisfait, McCoy ?
- Pour le moment, dit l’officier médical, imperturbable.
- Bien. Nous garderons van Gelder ici en attendant que j’aie terminé mon investigation. Trouvez-moi quelqu’un dans votre service qui ait des compétences à la fois en matière de psychiatrie et de criminologie.
- Helen Noel devrait faire l’affaire. Elle est docteur en médecine, mais a consacré plusieurs articles aux problèmes de réhabilitation.
- Parfait. Transport prévu dans une heure. »

* * * * *

Il y avait beaucoup de femmes parmi les officiers et les membres d’équipage de l’Enterprise, pourtant l’apparition d'Helen Noel surprit Kirk. Elle était jeune et presque trop belle - en outre, Kirk avait déjà eu l’occasion de faire sa connaissance, mais sans savoir qu’elle faisait partie de son personnel. C’était lors de la petite fête de Noël organisée chaque année par le staff médical. Il l’avait prise pour une passagère impressionnée - comme le sont toujours les passagères - de voir le capitaine du vaisseau s’intéresser à elle. Et à dire vrai, Kirk avait profité de l’atmosphère de fête pour abuser un peu de son avantage... Or, cette jeune femme était une nouvelle recrue de McCoy ! L’expression d’Helen Noel, quand ils se retrouvèrent dans la salle de transport, était réservée, mais il eut la nette impression qu’elle tirait plaisir de sa propre déconfiture.
Tantale était un monde étrange, sans vie, soumis à un climat instable, dont l’atmosphère était composée essentiellement d’azote dilué par certains des gaz les plus nobles - un endroit ne favorisant guère les évasions. Sur ce point, il ressemblait à toutes les colonies pénitentiaires. Autre point commun, les installations de la colonie étaient souterraines; sa localisation n’étant indiquée à la surface que par une petite superstructure composée d’une salle de transport, d’une tête d’ascenseur et de quelques modules de service.
Le Dr Tristan Adams les accueillit dans son bureau. C’était un homme d’une quarantaine d’années, aux traits chaleureux, avec quelques taches de rousseur sur les ailes du nez et des manières presque trop amicales. Sa poignée de main était vigoureuse, il avait de l’humour, ne dédaignait pas un verre de brandy, et affichait une candeur à toute épreuve. Il paraissait bien jeune pour un homme qui s’était forgé une telle réputation. La pièce était à l’image de son occupant - personnelle, rangée sans maniaquerie, meublée avec un souci de confort et indiquant un amour de l’art primitif presque aussi grand que de la médecine sociale.
Il était en compagnie d’une jeune femme, grande, assez jolie quoique cadavérique, qu’il présenta sous le nom de « Lethe ». Celle-ci avait quelque chose d’étrange, que Kirk ne parvint pas à définir; peut-être un manque de spontanéité tant dans les manières que dans la voix. Comme s’il avait prévu une telle réaction, Adams expliqua :
« Lethe nous a été adressée à fin de réhabilitation, et aujourd’hui, elle a rejoint mon équipe de thérapeutes - une excellente recrue.
- J’aime mon travail », dit la jeune femme d’une voix terne.
Kirk l’interrogea, après avoir sollicité du regard l’autorisation d’Adams.
« Et avant de venir ici ?
- J’étais une autre personne, dit Lethe. Méchante, haineuse.
- Dites-moi, quel crime vous aviez commis ?
- Je l’ignore. Répondit Lethe. Ça n’a plus d’importance. Cette personne n’existe plus.
- Une partie du traitement, Capitaine, consiste à enfouir le passé, expliqua Adams. Si le patient parvient à maîtriser ses souvenirs, c’est très bien. Mais si ceux-ci le perturbent pourquoi s’en embarrasserait-il ? Voulez-vous commencer l’inspection ?
- Je crains que nous n’ayons pas le temps de tout voir, dit Kirk. Compte tenu des circonstances, j’aimerais que vous me montriez, pour commencer, l’appareil, ou l’expérience, se trouvant à l’origine des ennuis du Dr van Gelder. C’est cela, somme toute, qui justifie notre présence.
- Vous avez raison. On n’aime guère évoquer ses échecs; pourtant, ils sont souvent riches d’enseignement. Si vous voulez me suivre...
- Un instant, le coupa Kirk, sortant son communicateur de sa poche. Je voudrais prendre des nouvelles du vaisseau. Excusez-moi, je vous prie. »
Adams acquiesça et Kirk s’éloigna du bureau, tournant le dos à son interlocuteur. Aussitôt, la voix de Spock lui parvint.
« L’état de van Gelder ne s’améliore pas, mais le Dr McCoy a réussi à lui soutirer quelques informations supplémentaires Rien de bien neuf, toutefois.
Il s’obstine à répéter qu’Adams est un être nuisible et que la machine est dangereuse. Pas de précisions.
- Bien. Je reprendrai contact avec vous toutes les quatre heures. Pour l’instant, tout semble’ en ordre ici. Message terminé.
- Vous êtes prêt, Capitaine ? Demanda Adams, d’un ton enjoué. Bien. Par ici, je vous prie. »

* * * * *

En pénétrant dans la pièce où van Gelder avait subi son mystérieux accident, Kirk, qui ne possédait pas de formation médicale, eut l’impression de mettre les pieds dans une salle de traitement semblable à beaucoup d’autres - une salle de radiologie peut-être. Un patient était étendu sur la table d’opération, inconscient. Du plafond pendait un appareil compliqué, projetant sur le front de l’homme un rayon monochromatique, semblable à un rayon laser. Près de la porte, un thérapeute en uniforme surveillait un tableau de contrôle. De toute évidence, la radiation, quelle qu’elle fût, était sans danger même à courte distance. Tout ici paraissait inoffensif.
« Voilà l’engin, expliqua Adams à voix basse. Un activateur, ou modérateur, neural. Les deux termes semblent contradictoires, pourtant ils décrivent le même effet : un accroissement induit de la conductivité neurale, lequel augmente fortement le nombre de connexions croisées dans le cerveau. A un certain point, comme prévu par la théorie de l’information, un tel accroissement favorise une disparition d’information. Nous pensions ainsi aider le patient à se libérer de ses pensées et de ses désirs perturbateurs. Hélas, les effets ne sont que temporaires, aussi je ne crois pas que cet engin nous sera aussi utile que nous l’espérions.
- Hum.... dit Kirk. Mais alors, s’il n’est pas vraiment utile...
- Pourquoi l’utiliser ? Poursuivit Adams avec un sourire triste. Parce qu’il produit certains effets positifs, Capitaine. Il nous permet de calmer des accès de violence. Mais ce ne sera jamais qu’une mesure palliative.
- Pour remplacer les tranquillisants, suggéra Helen Noel. Ceux-ci non plus n’ont pas une action permanente, et on ne peut les injecter trop souvent dans le flux sanguin d’un patient, pour le garder sous contrôle...
- C’est exact, Docteur », dit Adams en hochant vigoureusement la tête.
Il se dirigea vers la porte, mais Kirk observait toujours le patient sur la table. Il se tourna soudain vers le thérapeute en uniforme et demanda : « Comment cet engin fonctionne-t-il ?
- De manière assez simple, il est non sélectif, dit le thérapeute. Branché, débranché, avec un potentiomètre pour régler l’intensité. Nous espérions accorder l’émission et les rythmes de repos delta du patient, mais les résultats ne se sont guère avérés satisfaisants. Il semble, en revanche, qu’il suffise d’une suggestion extérieure pour que le cerveau organise son propre monitoring. Pour ce faire, il importe, bien entendu, de posséder une bonne connaissance du patient; vous ne pouvez vous contenter de l’allonger sur la table et laisser la machine le traiter comme une disquette d’ordinateur.
- C’est pourquoi nous ne devrions pas parler autant en sa présence », intervint Adams, dont la voix commençait à trahir une certaine impatience. « Il vaudrait mieux attendre d’avoir regagné mon bureau pour poursuivre les explications.
- Je préfère poser mes questions tant qu’elles sont fraîches dans mon esprit, dit Kirk.
- Le Capitaine est un être impulsif », glissa Helen à Adams.
Le docteur sourit. « Il me fait penser à ce vieux sceptique qui voulait qu’on lui enseigne toute la sagesse du monde tandis qu’il demeurait en équilibre sur un pied.
- Je veux simplement m’assurer que c’est bien ici que s’est produit l’accident du Dr van Gelder, déclara Kirk, d’un ton glacial.
- Oui, dit Adams, c’est bien ici, et il en est seul responsable, si vous voulez tout savoir. Je n’aime pas dénigrer un collègue, mais le fait est que Simon est un être obstiné. Il aurait pu rester allongé là, pendant un an, le rayon réglé sur cette intensité, ou même sur une intensité un peu plus forte. Il aurait aussi pu prendre la précaution de placer un assistant auprès du tableau de contrôle, de manière à couper le rayon au moindre problème. Mais il a procédé à son expérimentation seul, en réglant le rayon sur une forte puissance. Naturellement, il en garde des séquelles. L’eau peut être nocive pour un homme, s’il en consomme en quantité excessive.
- Quelle imprudence, ponctua Kirk, sur un ton dénué d’expression. Bien. Voyons le reste, Dr Adams.
- Parfait. J’aimerais que vous voyiez aussi certains de nos succès.
- Nous vous suivons. »

* * * * *

Dans les appartements qu’Adams avait mis à sa disposition pour la nuit, Kirk appela l’Enterprise, mais il n’apprit rien de bien neuf. McCoy s’employait toujours à forcer le blocage mémoriel de van Gelder, mais sans résultat satisfaisant. Van Gelder, épuisé, s’était contenté de répéter vers la fin de la séance : « Il nous vide... et puis il nous remplit de lui-même. Je me suis enfui avant qu’il ait pu me remplir. On est si seul quand on est vide...»
Voilà qui n’avait guère de sens, de prime abord; pourtant, cela éveilla quelque chose dans l’esprit de Kirk. Après un moment de réflexion, il alla calmement frapper à la porte de l’appartement voisin, qu’occupait Helen Noel.
« Eh bien ! S’exclama celle-ci debout dans l’embrasure de la porte. Que se passe-t-il, Capitaine ? Vous croyez que c’est toujours Noël ?
- Question de service, dit Kirk. Laissez-moi entrer avant qu’on ne nous surprenne. C’est un ordre. »
Elle s’écarta, hésitante, et il referma la porte derrière lui.
« Merci. Maintenant, Docteur, dites-moi ce que vous pensez des patients que nous avons vus cet après-midi.
- Voyons... j’ai été impressionnée, dans l’ensemble. Ils paraissaient heureux, ou tout au moins intégrés... Ils semblent faire des progrès...
- Mais ils sont un peu... absents, non ?
- Ils n’étaient pas normaux, certes, mais je ne m’attendais pas à ce qu’ils le soient.
- Bien. J’aimerais néanmoins réexaminer cette salle de traitement, mais pour cela j’aurai besoin de vous; vous avez sans doute mieux compris que moi la théorie du Dr Adams.
- Pourquoi ne pas vous adresser directement à lui ? Demanda-t-elle d’un ton grave. Il est le seul expert en la matière, ici.
- Oui, mais s’il ment, il continuera à me mener en bateau et je ne serai pas plus avancé. La seule manière d’obtenir une certitude quelconque consiste à tester la machine. J’ai besoin d’un opérateur et je n’ai personne d’autre que vous sous la main.
- Hum... très bien. »
Ils trouvèrent la salle de traitement sans difficulté. Elle était déserte. Kirk indiqua aussitôt au Dr Noel le panneau de contrôle, dont le thérapeute lui avait expliqué le fonctionnement, puis il prit la place occupée précédemment par le patient. Il examina l’appareil au plafond d’un air circonspect.
« Je compte sur vous pour déterminer si cet engin me fait du tort, dit-il. Adams le prétend sans danger, et j’entends m’en assurer. Branchez le potentiomètre au minimum; pendant une seconde ou deux, pas plus. »
Il ne se produisit rien.
« Eh bien ? Quand vous voulez.
- Les deux secondes sont passées.
- Hum... Il ne s’est rien passé.
- Si. Vous avez froncé les sourcils, puis votre visage est devenu blême. Quand j’ai coupé l’émission, vous avez recommencé à froncer les sourcils.
- Je n’ai rien remarqué. Essayez à nouveau.
- Comment vous sentez-vous ?
- Un peu... hum, rien de précis. Attendez. Je croyais que nous devions réessayer.
- Nous l’avons fait, dit Helen. Il semble qu’il se produise un blanc dans votre esprit, que vous perdiez conscience du temps qui passe.
- Bien. Bien, dit Kirk, d’un ton sec. Remarquablement efficace, pour un engin auquel Adams compte renoncer. Le technicien a dit que la suggestion intervenait dans le processus. Essayez quelque chose... d’inoffensif de préférence. Et quand nous en aurons fini ici, nous irons faire un raid du côté de la cuisine.
- Ça marche, dit Helen d’une voix tendue. J’ai branché l’appareil pendant deux secondes en disant : “Vous avez faim.” Et voilà que... vous avez faim.
- Je n’ai rien entendu. Essayons encore une fois. Je ne veux pas qu’il subsiste le moindre doute.
- Vous avez raison », ponctua une nouvelle voix. Kirk se redressa et se trouva face à Adams, un déphaseur au poing. Derrière le docteur, le thérapeute, armé lui aussi, tenait Helen en respect.
« Les prisons et les hôpitaux psychiatriques, expliqua Adams avec un sourire presque compréhensif, enregistrent toutes les conversations, tous les sons... sans quoi, nous ne tiendrions pas le coup bien longtemps. Je suis donc en mesure de satisfaire votre curiosité, Capitaine. Nous allons vous donner une démonstration en bonne et due forme. »
Il s’avança vers le panneau de contrôle et actionna le potentiomètre. Kirk ne le vit pas enfoncer la manette de commande. La salle s’estompa dans une vague de douleur intolérable.

* * * * *

Comme lors des essais précédents, Kirk perdit toute notion de temps et quand il reprit conscience il était debout et offrait son déphaseur à Adams. Au même moment, il comprit d’où provenait sa douleur : elle était provoquée par son amour pour Helen et par la détresse causée par son absence. Helen était partie; il ne se souvenait de rien sinon de l’avoir transportée dans sa cabine, ce soir de Noël, malgré ses protestations - il se souvenait de ça et de ses mensonges à lui, lesquels étaient devenus réalité. Curieusement, les souvenirs paraissaient incolores, unidimensionnels; les personnages parlaient d’une voix monocorde. Pourtant, la détresse et le sentiment de solitude étaient, eux, bien réels. Pour les apaiser, il était prêt à mentir, à tricher, à voler, à livrer son vaisseau, à sacrifier sa réputation... Il hurla.
« Elle n’est pas ici, dit Adams, en confiant le déphaseur de Kirk au thérapeute. Je la rappellerai dans un instant, ensuite tout ira mieux. Mais auparavant, vous allez appeler votre vaisseau. Il est important qu’ils sachent que tout va bien. Ensuite, peut-être, pourrons-nous voir le Dr Noel. »
Kirk saisit machinalement son communicateur. La douleur lui déchirait l’âme. Il brancha l’appareil. « Capitaine... à Enterprise », dit-il. Il éprouvait de sérieuses difficultés à parler; le message paraissait sans importance.
« Ici Enterprise, Capitaine, répondit la voix de Spock.
- Tout va bien, M. Spock. Je suis toujours avec le Dr Adams.
- Vous paraissez fatigué, Capitaine. Des problèmes ?
- Pas du tout, M. Spock. Mon prochain appel dans six heures. Message terminé. »
Il allait ranger le communicateur dans sa poche, mais Adams tendit la main.
« Veuillez me donner cela aussi, Capitaine. »
Kirk hésita. Adams tendit la main vers le panneau de contrôle. La douleur se fit plus vive; elle redoubla, tripla, quadrupla, puis fit place à une inconscience réelle et bienvenue.

* * * * *

Kirk s’éveilla en entendant le murmure d’une voix féminine, et en sentant un linge humide sur son front. Il ouvrit les yeux. Il était étendu sur son lit, dans ses appartements sur Tantale, il avait le sentiment d’avoir été jeté là. Une main passa devant son champ de vision et il sentit à nouveau le contact du linge humide. La voix d’Helen dit
« Capitaine... Capitaine. Vous n’êtes plus dans la salle de traitement. Ils vous ont ramené dans vos quartiers. Réveillez-vous... je vous en prie. Je vous en prie !
- Helen », murmura-t-il. Automatiquement, il tendit les mains vers la jeune femme, mais il était très faible et elle le repoussa sans effort.
« Essayez de vous rappeler. Il a distillé tout ça dans votre esprit. Adams m’a écartée du panneau de contrôle... vous vous souvenez ?... La douleur ! Et puis sa voix, vous disant que vous m’aimiez... »
Il se souleva sur son coude. La douleur était bien présente, le désir aussi. Il luttait contre les deux, sentant la sueur perler sur son front.
« Oui... je crois », dit-il. Une autre vague de douleur envahit son être. « Sa machine n’est pas parfaite. Je me souviens... un peu.
- Bien. Laissez-moi aller mouiller ce linge. »
Tandis qu’elle s’éloignait, Kirk s’efforça de se relever. Titubant, il gagna la porte de la chambre et essaya de l’ouvrir. Fermée, bien sûr. Helen et lui étaient censés consolider l’amour qui avait été distillé dans son être, lui donner vie... et oublier l’Enterprise. Tout n’était pourtant pas joué ! En regardant autour de lui, il aperçut la grille d’un conduit d’air conditionné.
Helen revenait et il posa un doigt sur ses lèvres pour lui imposer le silence. Elle le suivit, intriguée. Il essaya de déplacer la grille, mais elle tint bon. Appuyant son pied contre le mur, il banda tous les muscles de son dos, et réussit à la gauchir. A la deuxième tentative, il l’arracha. S’agenouillant, il engagea la tête dans l’ouverture.
Le tunnel qu’il découvrit n’était pas un simple conduit; c’était un boyau assez large pour laisser passer un homme - il servait sans doute à l’entretien de l’installation électrique. Il devait être aisé de s’y déplacer, tout au moins dans la partie visible. Il essaya de s’y glisser, mais ses épaules étaient trop larges.
Se relevant, il tendit les mains vers sa compagne, qui se recula aussitôt. Il lui adressa un regard qu’il s’efforça de dépouiller de toute expression passionnée. Après un moment d’hésitation, elle s’avança vers lui.
« Nous savons qu’il nous écoute, peut-être nous observe-t-il aussi, murmura Kirk. Si c’est le cas, j’espère que la caméra est centrée sur le lit... Ce tunnel doit être relié à un ensemble de boyaux semblables, lesquels aboutissent, en définitive, à leur générateur. Si vous parveniez à vous y glisser, vous pourriez plonger la station dans une obscurité complète - et mettre hors d’usage leurs sensors. Spock pourrait alors nous envoyer de l’aide sans danger d’interception. Prête à tenter votre chance ?
- Bien sûr.
- Ne touchez pas à ces câbles. La décharge vous secouerait méchamment.
- Ça vaut encore mieux que la salle de traitement d’Adams.
- Brave petite. »
Il la regarda. La douleur était puissante, renforcée par la mémoire et le danger; les yeux de la jeune femme à moitié fermés, sa bouche offerte... Il réussit pourtant à rompre le charme. Se baissant, la jeune femme se glissa dans la canalisation et disparut; Kirk entreprit aussitôt de replacer la grille.
Elle était trop gauchie pour reprendre sa place, et il dut se contenter d’une réparation de fortune dans l’espoir que nul ne remarquerait qu’elle avait été déplacée. Il venait de se relever et de glisser la tête du rivet brisé dans sa poche, quand il entendit un claquement indiquant le déverrouillage de la porte. Il se tourna juste à temps pour voir entrer le thérapeute, pointant sur lui un déphaseur d’un modèle ancien. L’homme examina la pièce, surpris.
« Où est la fille ? Demanda-t-il.
- Un de vos zombies l’a emmenée. Si vous lui faites du mal, je vous tue. C’est l’heure d’un nouveau traitement ? » Il fit un pas en avant. Le déphaseur se leva sur lui.
« Reculez ! Passez devant moi et tournez à droite dans la coursive. Je n’hésiterai pas à tirer.
- Je ne suis pas sûr que votre patron en soit ravi... Oh, bien... bien, allons-y. »
Adams l’attendait; il lui indiqua la table d’un geste sec.
« Quel est votre plan ? S’enquit Kirk. Je coopère, pas vrai ?
- Si c’était le cas, vous ne poseriez pas la question, dit Adams. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas l’intention de vous fournir d’explications, Capitaine. Couchez-vous. Bien. Maintenant. »
Le rayon du potentiomètre jaillit vers le front de Kirk. Celui-ci lutta, sentant croître en lui l’impression de vide. Cette fois, au moins, il ne perdit pas la notion du temps - il s’en félicita, même si ce n’était qu’une piètre consolation. Sa volonté s’écoulait hors de son être, comme si on avait ouvert un robinet de purge dans son crâne.
« Vous croyez en moi, totalement, dit Adams. Vous croyez en moi. Vous me faites confiance. Rien que l’idée de vous défier de moi vous est source de douleur. Vous me faites confiance...
- Je vous fais confiance... » dit Kirk. Il n’aurait pu dire autre chose sans éprouver une souffrance atroce. « Je crois en vous. Je vous fais confiance, je vous fais confiance... Arrêtez ! Arrêtez ! »
Adams coupa le circuit. La douleur diminua peu à peu, mais elle ne disparut pas.
« Je vous félicite, dit Adams, songeur. Van Gelder pleurait à genoux, à ce stade, pourtant il avait une forte volonté. Je suis ravi d’avoir trouvé un adversaire tel que vous; vous me permettez d’apprendre bien des choses sur cet appareil.
Mais... dans quel... but ? Votre réputation... votre... œuvre...
- Ainsi, vous êtes encore en mesure de poser des questions ? Remarquable ! Peu importe. Je suis las de me mettre au service des autres, voilà tout. Je veux m’assurer une vieillesse confortable... et je suis un homme très exigeant. Vous allez m’aider.
- Bien sûr... mais tout ça est inutile... faites-moi confiance...
- Vous faire confiance ? Ben voyons ! Pourquoi ne pas faire confiance à l’humanité pour me récompenser ! Tout ce qu’on m’a donné à ce jour, c’est Tantale. Ce n’est pas assez. Je sais comment fonctionne leur esprit. Nul n’est mieux placé que moi pour ça. »
La porte de la salle coulissa, et Kirk vit entrer la femme thérapeute, Lethe.
« Le Dr Noel a disparu, annonça-t-elle. Personne n’est venu la chercher. Elle s’est évanouie dans la nature. »
Adams se retourna vers le panneau et enfonça la manette du potentiomètre. Le rayon frappa Kirk avec une violence inconnue. Le Capitaine eut l’impression que son cerveau se vidait de toute substance.
« Où est-elle ?
- Je... ne sais pas... »
La douleur augmenta. « Où est-elle ? Répondez ! »
Il lui était impossible de répondre. Il n’en savait rien, et la douleur l’empêchait de dire quoi que ce soit qui ne fût pas la réponse attendue. Comme s’il comprenait tout à coup ce qui se passait, Adams réduisit la force du rayon.
« Où l’avez-vous envoyée ? Quelles sont ses instructions ? Répondez ! »
La douleur s'accrut, le portant presque à l’extase... Au même instant, toutes les lumières s’éteignirent à l’exception d’un faible éclairage de secours intégré au plafond. Kirk ne prit pas le temps de se poser de questions. Fou de douleur, il réagit par réflexe, comme on le lui avait enseigné dans ses cours de formation. L’instant d’après, le thérapeute gisait sur le sol, et Kirk braquait le vieux déphaseur, qu’il lui avait subtilisé, sur Lethe et Adams.
« Pas le temps de m’occuper de vous » dit-il. Il brancha l’arme en position « inconscience », et pressa la détente. Il se précipita ensuite dans la coursive - masse vivante de désir, de solitude et de terreur. Il devait retrouver Helen; cette pensée monopolisait son esprit - cette pensée et une vive douleur causée par le sentiment d’avoir trahi quelqu’un à qui il lui avait été ordonné de faire confiance.
Des patients terrorisés, les yeux écarquillés se pressaient autour de lui, tandis qu’il tentait de gagner le centre des installations, où devait se trouver le générateur. Il les écartait avec violence. Sa quête était comme un cauchemar sans fin. Puis... soudain... Helen était là et ils s’embrassaient.
Cela ne le soulageait pas. Il la serra plus fort. Elle cria, mais sans manifester beaucoup d’enthousiasme dans l’étreinte. Un moment plus tard, il se produisit un sifflement caractéristique dans son dos - celui d’une matérialisation par transporteur. Puis, la voix de Spock le fit sursauter.
« Capitaine Kirk... que diable... »
Helen se dégagea. « Il n’est pas responsable. Vite, Jim, où est Adams ?
- Là-haut, répondit Kirk, hébété. Dans la salle de traitement. Helen...
- Plus tard, Jim. Le temps presse. »

* * * * *

Adams gisait, affalé sur la table. L’engin était resté branché. Lethe se tenait, impassible, auprès du panneau de contrôle. Quand ils pénétrèrent dans la salle, suivis par un groupe de gardes armés, elle coupa le potentiomètre.
McCoy apparut soudain et se pencha sur Adams. Puis il se redressa.
« Mort.
- Je ne comprends pas, dit Helen. Le rayon n’était pas assez fort pour tuer. D’ailleurs, je ne crois pas que cet engin en soit capable.
- Il était seul, expliqua Lethe, d’une voix éteinte. C’était suffisant. Je ne lui ai pas parlé. »
Kirk se prit la tête à deux mains. « Je crois comprendre.
- Moi pas, Jim, admit McCoy. Il doit y avoir une explication à la mort d’un homme.
- Il est mort de solitude, dit Lethe. C’est suffisant. Je le sais.
- Que faisons-nous maintenant, Capitaine ? Demanda Spock.
- Je ne sais pas... voyons... amenez van Gelder ici et soignez-le. Il devra assurer la relève. Et... me déconditionner. Helen, je n’en ai aucune envie... il n’est rien que je désire moins au monde, mais...
- Je ne le désire pas plus, dit-elle faiblement. Je crois que nous devons nous résigner. Ce fut agréable tant que ça a duré, Jim... terrible, mais agréable. »

* * * * *

« J’ai toujours peine à croire, dit McCoy beaucoup plus tard, qu’un homme puisse mourir de solitude.
- Non », dit Kirk, qui avait retrouvé son état normal. Helen n'était plus pour lui qu’un membre de son personnel. Pourtant...
« Non, dit-il. Ça n’a rien d’incroyable. »

F I N

* * * * *

LA DERNIÈRE CRÉATURE
( de George Clayton Johnson)

Le Site du Cratère, sur Regulus VIII - le Camp Bierce, dans les documents officiels - désignait les vestiges de ce qui avait dû être un temple. Celui-ci était entouré de tranchées archéologiques, d’ateliers, et d’un amoncellement d’outils, de bâches et d’objets bosselés. Au-delà du cratère, la planète était essentiellement désolée, avec çà et là des parcelles de végétation basse et épineuse. La surface était creusée de tant de cratères, que nul n’avait eu le temps de les étudier. Un point était toutefois établi avec certitude : tous avaient été habités, il y a de cela bien des millénaires. Cette conclusion n’avait rien d’extraordinaire en soi, la galaxie abondant en ruines inexplorées. Il existait, de par l’univers, des centaines de planètes qui auraient fait la joie d’archéologues curieux. Bierce, lui, avait eu de la chance - une chance inouïe.
Quoi qu’il en soit, Kirk - le capitaine James Kirk de l’Enterprise - éprouvait un malaise indéfinissable depuis qu’il avait mis le pied sur Regulus VIlI. Il avait pourtant vu plus de planètes que les hommes imaginaient qu’il en existât. La loi prévoyait que les chercheurs en activité sur des planètes extérieures devaient se soumettre chaque année à un examen médical pratiqué par le médecin d’un vaisseau officiel. L’Enterprise se trouvant à proximité de Bierce au terme de l’année, le Dr McCoy avait été chargé de procéder au check-up tandis que le vaisseau tournerait en orbite autour de la planète. Simple travail de routine, sinon que McCoy avait confié à Kirk avoir eu une aventure avec Nancy, mais celle-ci remontait à une dizaine d’années et, à cette époque-là, Nancy n’était pas encore Madame Bierce.
A leur arrivée, Nancy sortit du temple - si c’était bien de cela qu’il s’agissait - et vint les accueillir.
Deux hommes avaient accompagné le Dr McCoy : Darneil, un homme d’équipage, qui était là par devoir, et Kirk, qui était là par curiosité. Nancy s’avança vers eux les mains tendues et après un moment d’hésitation, McCoy les saisit entre les siennes. « Léonard ! S’exclama-t-elle. Laisse-moi te regarder.
- Nancy, dit-il. Tu... tu n’as pas pris une ride. » Kirk réprima un sourire. Nancy Bierce était agréable, de prime abord, mais elle n’avait rien d’une beauté - solide, la quarantaine, à peine jolie, les cheveux grisonnants. Il était difficile d’imaginer un vieux baroudeur comme le médecin épris au point de ne pas voir les marques du temps sur ce visage au sourire par ailleurs aimable.
« Je te présente le capitaine de l’Enterprise, Jim Kirk, poursuivit McCoy. Et l’homme d’équipage Darneil. »
Nancy se tourna en souriant vers le Capitaine, puis vers Darneil, dont la réaction fut pour le moins surprenante. LI dévisagea son hôtesse, bouche bée. Kirk lui aurait envoyé un coup de coude dans les côtes s’il avait été à sa portée.
« Venez, venez, dit-elle. Bob risque de se faire attendre; quand il est plongé dans ses fouilles, il perd toute notion du temps. Nous avons établi nos quartiers dans ce que nous supposons être une ancienne chapelle - ce n’est pas très luxueux, mais il y a de l’espace. Allons, viens Prune. »
Elle disparut par une porte basse en pierre.
« Prune ? S’étonna Kirk.
- Un petit mot gentil, expliqua McCoy », embarrassé. Il la suivit. Kirk se tourna vers l’homme d’équipage.
« Qu’avez-vous à dévisager ainsi cette femme, Monsieur ?
- Désolé, sir, répondit Darnell, avec une certaine raideur. C’est juste qu’elle me fait penser à quelqu’un. Une femme que j’ai connue sur la planète de Wrigley. C’est...
- Suffit, le coupa Kirk, d’un ton sec. Encore une pensée de ce genre, et je vous mets aux arrêts. Attendez-nous à l’extérieur.
- Bien, sir, et... merci. » Darneil paraissait soulagé. « J’en profiterai pour explorer les environs, si vous le voulez, Capitaine.
- Excellente initiative. Mais restez à portée de voix. »
L’attitude de l’homme d’équipage n’était nullement exceptionnelle. Il n’avait pas vu une femme étrangère depuis la dernière étape. Pourtant, quelque chose tracassait Kirk.

* * * * *

L’absence de Bierce se prolongeant, Nancy pria ses hôtes de l’excuser, et partit à sa recherche. Kirk et McCoy en profitèrent pour étudier la chapelle en pierre. Les deux hommes évitaient de s’adresser la parole. Kirk se demandait s’il aurait préféré être de retour sur l’Enterprise ou purement et simplement mort - il ne se souvenait pas avoir jamais manqué à ce point de diplomatie.
Par bonheur, Bierce arriva avant que Kirk n’ait eu à opter entre la fuite et le suicide. C’était un homme d’une taille peu commune, aux articulations et aux pommettes saillantes, vêtu d’une combinaison élimée. Plus grand que McCoy, son visage était aussi décharné que son corps. La lueur qui brillait dans ses yeux mêlait, selon Kirk, intelligence et amertume. Mais le Capitaine n’avait jamais prétendu comprendre les scientifiques.
« Dr Bierce, dit-il, je suis le capitaine Kirk, et voici le médecin de bord...
- Je vous connais, l’interrompit Bierce, d’une voix aux accents rocailleux. Nous n’avons pas besoin de vous ici. Livrez-nous nos aspirines, nos tablettes de sel, et tout ça, et poursuivez votre route.
- Désolé, mais la loi exige que vous vous soumettiez à un check-up annuel, dit Kirk. Si vous coopérez, je suis sûr que le Dr McCoy n’en aura pas pour bien longtemps. » McCoy avait déjà sorti ses instruments.
« McCoy ? Interrogea Bierce. J’ai déjà entendu ce nom... Ah oui, Nancy a souvent parlé de vous.
- Laissez pendre les bras le long du corps, et respirez calmement... Ne vous a-t-elle pas prévenu de mon arrivée ?
- Vous... avez vu Nancy ? Demanda Bierœ, après une brève pause.
- Elle était ici à notre arrivée, intervint Kirk. Elle est partie à votre recherche.
- Oh, bien. Je suis ravi qu’elle ait eu l’occasion de revoir un vieil ami... d’avoir un peu de compagnie. J’aime la solitude, mais elle est parfois pesante pour une femme.
- Je comprends », dit Kirk, sans en être vraiment convaincu. Cette tentative soudaine pour paraître chaleureux sonnait faux après l’hostilité spontanée de l’accueil.
McCoy avait terminé le check-up pratiqué à l’aide du tricorder et sortait de sa trousse son abaisse langue.
« Elle n’a pas changé, dit-il. Ouvrez la bouche, je vous prie. »
Bierce s’exécuta avec réticence. Au même instant, un cri d’épouvante déchira l’air. Sur le moment, Kirk eut l’impression qu’il provenait de la gorge de Bierce. Puis un autre cri se fit entendre, et Kirk réalisa qu’il s’agissait d’une voix de femme.
Les trois hommes se précipitèrent vers la porte. Kirk et McCoy distancèrent rapidement Bierce, qui, malgré sa vie en plein air, n’était pas un sportif. Ils ne durent pas courir bien loin. Nancy, debout au bord du cratère, les poings écrasés sur les lèvres, contemplait le cadavre de Darneli.
Les voyant arriver, elle s’avança vers McCoy, mais celui-ci se précipita directement sur Darneil. Le malheureux gisait sur le ventre. McCoy ayant pris son pouls, tourna légèrement sa tête de côté, puis, grognant, le fit rouler sur le dos.
Il était clair, même pour Kirk, que l’homme d’équipage était mort. Son visage était couvert de taches rouges, en forme d’anneaux, qui s’estompaient lentement. « Que lui est-il arrivé ? Demanda Kirk avec gravité.
- Je l’ignore. Traces d’ecchymoses sous-épidermiques, peut-être une défaillance immunologique... hé, qu’est-ce que c’est que ça ? »
Bierce arrivait en haletant au moment où McCoy ouvrait le poing de Darneil. Celui-ci serrait un objet curieux, d’une couleur indéfinissable, faisant songer à une racine momifiée. Une extrémité en était déchiquetée, comme si quelqu’un l’avait mordue. Kirk se tourna vers Nancy.
« Que s’est-il passé ? Interrogea-t-il, tendu.
- Ne vous adressez pas sur ce ton à ma femme, Capitaine, dit Bierce de sa voix rocailleuse. Il est clair qu’elle n’y est pour rien !
- Un de mes hommes est mort. Je n’accuse personne, mais Mme Bierce est notre seul témoin. »
McCoy se releva et demanda gentiment à Nancy :
« Raconte-nous ce que tu as vu. Prends ton temps.
- J’étais juste... » commença-t-elle, mais elle s’interrompit pour avaler sa salive. De toute évidence, elle devait faire des efforts pour continuer. « Je ne trouvais pas Bob, et j’ai... je m’apprêtais à revenir quand j’ai vu votre homme d’équipage. Il tenait cette racine de borgia à la main et la reniflait. J’allais lui crier gare quand il a mordu dedans. Je n’imaginais pas qu’il... puis son visage s’est contracté et il est tombé... »
Elle fondit en larmes et enfouit son visage dans ses mains. McCoy la prit, avec douceur, par les épaules. Kirk, qui ne voyait pas la nécessité de mettre des gants, intervint d’un ton sec : «Comment pouviez-vous identifier la racine qu’il tenait en main alors que vous étiez à peine à portée de voix ?
- Cet interrogatoire... fulmina Bierce.
- Bob, je t’en prie. J’ignorais qu’il s’agissait d’une racine de borgia, bien entendu. Je l’ai découvert avec vous. Mais il est toujours dangereux de manipuler des plantes, quelles qu’elles soient, dans un monde nouveau. »
C’était une vérité première. Une vérité que Darneli n’aurait jamais négligée. Le visage impassible, Kirk se tourna vers McCoy : « Remballe tes affaires, Bones. On reprendra les examens demain.
- Je suis sûr que c’est inutile, dit Bierce. Si vous vouliez nous livrer nos prévisions, Capitaine.
- Ce ne sera pas aussi simple, Dr Bierce », déclara Kirk. Il ouvrit le canal de son communicateur. « Kirk à Salle de Transport. Soyez prêts. Deux passagers et un cadavre. »
Le corps autopsié de Darnell reposait sur la table de l’infirmerie. Il aurait été méconnaissable même pour sa mère, si tant est qu’un tel vétéran de l’espace en ait jamais eu une. Kirk, debout près du panneau de communication, observait, avec une certaine répugnance, McCoy déposer le cerveau de Darneli dans un récipient creux. Le médecin se lava ensuite les mains jusqu’à ce qu’elles fussent d’une blancheur immaculée. Kirk avait vu des cadavres dans tous les états imaginables, au cours de ses diverses batailles, mais ce sang-froid clinique lui glaçait toujours le sang.
« Je ne puis exclure l’éventualité d’une intoxication, annonça McCoy, d’une voix calme. Certains des plus célèbres poisons ont une action aussi rapide et ne laissent pas plus de traces : le botulinus par exemple. Mais je n’ai relevé aucune trace de fibres de bois, ni dans son estomac ni entre ses dents. Tout ce que je puis affirmer, c’est qu’il a subi d’importants dommages capillaires - lesquels peuvent avoir mille causes diverses, même un choc - et puis il y a ces marques sur son visage...»
McCoy recouvrit le corps d’un drap blanc. « Je vais procéder à une série d’analyses de sang, mais je préférerais avoir une idée de ce que je cherche. J’aimerais aussi connaître les symptômes qu’est censée provoquer cette racine de borgia ". Pour le moment, Jim, je suis dans le noir absolu.
- Spock est à la bibliothèque, il cherche des informations sur cette plante, dit Kirk. Il ne devrait pas tarder. Mais je dois avouer que tes observations actuelles ne me surprennent pas. Darneli était un vieux routier, il ne se serait jamais risqué à goûter une plante inconnue.
- Tu vois une autre explication ? Nancy ? Jim, je ne me fie plus guère aux premières impressions, mais Nancy serait incapable de commettre un meurtre - d’autant que Darnell lui était parfaitement inconnu.
- Les humains ne sont pas seuls à tuer... Attends, voici le rapport. Je vous écoute, M. Spock.
- Nous ne possédons rien sur la racine de borgia, hormis ce que les Bierce eux-mêmes en disent dans le projet d’étude qu’ils ont établi il y a six ans, expliqua Spock de son ton posé. Ils la qualifient d’aconit, et la comparent aux liliacées. Elle contiendrait entre vingt et cinquante alcaloïdes différents, que l’équipement rudimentaire dont ils disposaient à l’époque ne leur permettait pas d’identifier. La racine brute est toxique pour les souris. Aucune mention d’expérimentation humaine. Sinon...
- Sinon quoi ? Intervint McCoy.
- Eh bien, Dr McCoy, il ne s’agit pas vraiment d’un symptôme. Le rapport précise que la racine dégage un parfum agréable, doux mais non toxique, évoquant celui du tapioca. C’est tout.
- Merci, conclut Kirk. Bones, j’imagine mal Darneli incapable de résister à l’envie de mordre dans une racine inconnue sous prétexte qu’elle a l’odeur du tapioca. Il n’aurait même pas goûté une plante à l’arôme de pêche à l’eau de vie, â moins d’en connaître le pedigree. C’était un vieux renard. »
McCoy leva les mains en signe d’impuissance. « Tu connais tes gars, Jim... Les symptômes évoquent vaguement ceux provoqués par une intoxication à l’aconit... nous ne sommes guère plus avancés.
- Justement, dit Kirk. C’est pourquoi il va nous falloir cuisiner les Bierce... J’en suis désolé, Bones. D’autant que je vais avoir besoin de ton aide. »
McCoy lui tourna le dos et entreprit à nouveau de se laver les mains. « Elle t’est tout acquise », dit-il, mais sa voix était glaciale.
Le mode d’enquête adopté par Kirk s’avéra simple mais ferme : il convoqua le couple à bord du vaisseau. Bierce fulminait.
« Si vous vous imaginez que vous pouvez débarquer sur notre planète, nous malmener, perturber mon travail... d’autant qu’il est un fait incontournable : vous vous rendez coupable d’une violation de propriété privée...
- Votre plainte sera enregistrée, le coupa Kirk. Je suis désolé de ce contretemps, mais il est un autre fait incontournable : un agent, qui nous est inconnu, a tué un de mes hommes. Il peut fort bien représenter un danger pour vous aussi.
- Nous vivons ici depuis près de cinq ans. S’il y avait quoi que ce soit d’hostile, nous le saurions à l’heure qu’il est, vous ne croyez pas ?
- Pas nécessairement, dit Kirk. Deux êtres ne peuvent connaître toutes les subtilités d’une planète, pas en cinq ans - pas même en toute une vie. Quoi qu’il en soit, une des missions de l’Enterprise consiste à protéger la vie humaine en des lieux comme celui-ci. Dans ces circonstances, je vais devoir faire montre d’autorité et déclarer la discussion close. »
Ce fut peu après l’arrivée du couple à bord de l’Enterprise que McCoy rédigea son rapport d’autopsie.
« Le choc est bel et bien à l’origine du décès », annonça-t-il à Kirk. Son visage sur l’écran vidéo était sombre. «Mais un choc d’un genre très particulier. Ses électrolytes sanguins ont été totalement perturbés : Perte massive de sel... sacredieu, il n’a plus un microgramme de sel dans tout l’organisme. Rien dans le sang, rien dans les larmes, rien dans les organes, rien nulle part. Je ne comprends pas comment cela a pu se produire, surtout aussi rapidement.
- Et les marbrures de son visage ?
- Rupture de capillaires. Il porte des marques semblables sur tout le corps. Elles s’expliquent compte tenu des circonstances, mais pourquoi sont elles plus marquées sur le visage, pourquoi ont-elles la forme d’anneaux ? Voilà qui reste pour moi un mystère. En tout cas, une chose est sûre : il n’a pas été empoisonné.
- Et la racine mordue était là pour brouiller les pistes, remarqua Kirk. Cela implique l’intervention d’une intelligence. Cette conclusion ne me réjouit pas vraiment.
- Moi non plus », concéda McCoy, en détournant les yeux.
« Bien. Nous devons cuisiner les Bierce sans perdre de temps. Je m’en charge. Bones, je sais combien cette affaire t’est pénible, par ailleurs tu n’as pas dormi depuis deux jours. Prends quelques calmants et fais un somme.
- Je me sens en pleine forme.
- Exécution ! » Ordonna Kirk. Il coupa la transmission et gagna les quartiers dans lesquels étaient consignés les Bierce.
Il ne trouva là qu’un membre du couple. Nancy était absente.
« J’imagine qu’elle est redescendue, dit Bierce, avec nonchalance. Je ferais de même si je pouvais accéder à votre transporteur pendant seulement dix secondes. Nous n’avons pas demandé à être emprisonnés ici.
- Darneli n’a pas demandé à être assassiné, lui non plus. Votre femme court peut-être un grave danger. Vous me paraissez bien insouciant.
- Elle ne court aucun danger. Cette menace n existe que dans votre imagination.
- Je suppose que le cadavre sort lui aussi de mon Imagination.
- Nul ne sait ce qui l’a tué, dit Bierce en haussant les épaules. En ce qui me concerne, je dirais que vous avez apporté votre propre menace avec vous. »
Il fut impossible de lui arracher autre chose. Exaspéré, Kirk retourna sur la passerelle et ordonna une fouille générale. Les résultats s’avérèrent négatifs. Or les hommes de la Salle de Transport affirmaient que personne n’avait utilisé l’appareil depuis l’arrivée du couple.
Si la fouille ne permit pas de retrouver Nancy, elle déboucha sur une découverte plus macabre. L’homme d’équipage Barnhart gisait sans vie sur le Pont Douze. Son corps portait les mêmes marques que celles observées sur le cadavre de Darnell.

* * * * *

Sidéré et furieux, Kirk contacta McCoy. « Désolé d’interrompre ton sommeil, Bones, mais les choses sont allées trop loin. Je veux interroger Bierce sous penthotal.
- Hum... » dit McCoy, d’une voix pâteuse. Il devait encore subir les effets du calmant. « Penthotal. Le sérum de vérité. Narco synthèse. Hum... Ça prend du temps. Et les droits civils du patient ?
- Qu’il remplisse un formulaire de réclamation s’il le désire. Allons, va le préparer.
Une heure plus tard, Bierce reposait sur sa couche, dans un état proche de la transe. Kirk se pencha sur lui, tendu. McCoy et Spock allaient et venaient derrière lui.
« Où est votre femme ?
- Je sais pas... Pauvre Nancy, je l’aimais... Il n’y en avait plus comme elle.
- Expliquez-vous, je vous prie.
- La tourterelle... les bisons. - Il gémit - Je me sens tout drôle. »
Kirk adressa un signe à McCoy, qui vérifia le pouls de Bierce et examina sa pupille. « Il va bien, dit-il. Le changement d’interrogateur, de moi à vous, le perturbe. Ça va aller.
- Parlez-nous des bisons », demanda Kirk, tout en trouvant cette suggestion stupide.
« Il y en a des millions... les prairies en sont noires. Un seul troupeau couvrant trois états. Quand ils se déplaçaient... Comme l’éclair. Ils sont tous partis, maintenant. Comme les créatures, ici.
- Ici ? Vous voulez dire sur cette planète ?
- Sur cette planète. Leurs temples... de la grande poésie... Des millions autrefois, et aujourd’hui... il n’en reste pas un seul. Nancy l’avait compris.
- Toujours l’imparfait, fit observer Spock dans un murmure.
- Où est Nancy ? Où est-elle maintenant ?
- Morte. Enterrée sur la colline. Il l’a tuée.
- Enterrée ! Mais depuis quand ?
- Un an... dit Bierce. Ou peut-être deux ? Je ne sais pas. C’est si confus. Nancy et pas Nancy. Ils avaient besoin de sel, vous comprenez. Quand il n’y en a plus eu, ils sont morts... tous sauf un. »
Kirk sursauta en pressentant ce que cela impliquait. Ce fut Spock qui formula la question.
« Cette créature prend-elle l’apparence de votre femme ?
- Pas l’apparence, ânonna Bierce. Elle peut être Nancy.
- Ou n’importe qui ?
- N’importe qui. Quand elle a tué Nancy, je l’ai presque détruite. Mais je n’ai pas pu aller jusqu’au bout. C’était la dernière. »
La répétition devenait irritante. Kirk demanda d’une voix grave : « Est-ce la seule raison, Bierce ? Dites-moi : Quand elle est avec vous, est-ce toujours sous les traits de Nancy ? »
Bierce se contorsionna, mais ne répondit pas. McCoy s’avança à nouveau.
« Je n'insisterais pas sur ce point, si j’étais toi, Jim, dit-il. Peut-être finira-t-il par te répondre, mais tu risques de l’ébranler considérablement.
- Sa réponse me suffit, dit Kirk. Ainsi, nous avons dérangé une sorte de paradis. La créature peut être une épouse, une maîtresse, un ami, une idole, un sage, un fou... n’importe quoi. Quelle vie de rêve avoir l’univers tout entier à sa portée, avec la certitude d’avoir toujours le dernier mot.
- Une voie directe vers la paranoïa », dit Spock. Kirk revint vers le patient.
« Vous êtes donc en mesure de reconnaître la créature... quelle que soit son apparence.
- Oui...
- Nous aiderez-vous ?
- Non. »
Kirk ne fut pas surpris. Il adressa un signe à McCoy. « Je dois organiser une fouille. Brise sa résistance, Bones. Peu importe comment tu t’y prendras et tant pis si Bierce doit y laisser des plumes. Dans son état d’esprit actuel, il est aussi dangereux pour nous que sa “femme”. Spock, prêtez-lui main forte, et n’hésitez pas à tirer s’il devient violent. »
Il sortit. Sur la passerelle, il déclencha l’Alarme Générale Trois. Cela voulait dire qu’il y aurait bientôt deux hommes armés dans chaque coursive, et sur chaque pont. « Que chacun examine avec soin son partenaire, clama-t-il dans l’intercom. Une créature étrangère est à notre bord; elle a pris les traits de l’un des nôtres. Lieutenant Uhura, procédez à une inspection par circuit télévisé de tous les postes et stations. Si vous apercevez une même personne en deux lieux différents, sonnez l’alarme. Compris ? »
Un bruit derrière lui le fit se retourner. C’était Spock. Ses vêtements étaient lacérés, et il respirait avec peine.
« Spock ! Je croyais vous avoir dit de... que s’est-il passé ?
- C’est McCoy, dit-il, haletant. Ou plutôt, ce n’était pas McCoy. Vous étiez à peine sorti de la cabine qu’il m’a sauté dessus. Je me suis dégagé, mais il a réussi à s’emparer de mon arme. J’ignore où il a filé.
- McCoy ! J’aurais dû m’en douter. Cet interrogatoire au penthotal lui déplaisait. Et puis il était bizarre. Comme s’il fouillait sa mémoire. Pas étonnant. Bien, au moins savons-nous où le trouver.
- Sur la planète ? Impossible.
- Non. Dans la cabine de McCoy. « Il se levait quand Spock arrêta son mouvement.
« Mieux vaut être prudent, capitaine. Il ne l’a peut-être pas encore tué, et si nous l’alarmons...
- Vous avez raison. » Kirk s’empressa de brancher l’écran de réception sur la cabine de McCoy en veillant à enfoncer le bouton qui lui donnerait l’image sans faire résonner le signal d’appel à l’autre bout.
McCoy était là. Il était là deux fois : l’un dormait sur sa couche, l’autre se tenait à l’entrée de la pièce, qu’il examinait avec soin. Ce dernier passa devant la caméra masquée, bouchant un instant le champ de vision. Puis il redevint visible, mais non plus sous l’apparence de McCoy - sous celle de Nancy.
La créature s’assit sur le lit et secoua le docteur endormi. Celui-ci gémit, mais sans parvenir à émerger du sommeil.
« Léonard », murmura Nancy. « C’est moi. Nancy. Réveille-toi. Je t’en prie. Aide-moi. »
Kirk ne pouvait s’empêcher d’admirer la performance de la créature, dont la terreur était feinte de manière tout à fait convaincante. Il n’était d’ailleurs pas impossible qu’elle fût vraiment terrifiée.
Elle secouait McCoy. Celui-ci se redressa enfin, à moitié endormi.
« Nancy ? Que se passe-t-il ? Depuis combien de temps suis-je endormi ?
- Aide-moi, Léonard.
- Que se passe-t-il ? Tu as l’air terrorisée.
- Je le suis, je le suis, dit-elle. Je t’en supplie, aide-moi. Ils veulent me tuer.
- Qui ? Demanda McCoy. Allons, calme-toi. Personne ne te fera de mal. »
« Ça suffit », dit Kirk en baissant involontairement la voix, alors que le couple sur l’écran ne pouvait l’entendre. « Par bonheur, la créature essaie de l’enjôler, elle ne paraît pas décidée à le tuer. Allons-y avant qu’elle ne change d’avis. »
Quelques instants plus tard, ils pénétraient dans la cabine de McCoy. Le médecin et la jeune femme se tournèrent vers eux.
« Ecarte-toi d’elle, Bones, ordonna Kirk en pointant son arme vers la jeune femme.
- Quoi ? Que se passe-t-il, Jim ?
- Ce n’est pas Nancy, Bones.
- Non ? Mais bien sûr que si. Tu es fou ou quoi ?
- Cette créature a tué deux de nos hommes.
- Ainsi que Bierce, ajouta Spock, l’arme également levée.
- Cette créature ?
- Exactement, dit Kirk. Laisse-nous te montrer. »
Kirk leva sa main libre et l’ouvrit. Au creux de la paume, il tenait un petit tas de cristaux blancs, lesquels fondaient sur les bords du fait de sa transpiration. « Regardez, Nancy, dit-il. Du sel. Pour vous. Du sel concentré, pur. »
Nancy hésita, fit un pas vers lui, puis s’arrêta.
« Léonard, dit-elle d’une voix faible. Chasse-le. Si tu m’aimes, chasse-le. Fais-le partir.
- Bonté divine, s’exclama McCoy. Ton attitude est absurde, Jim. Tu la terrorises.
- Erreur, dit Kirk. Je lui mets l’eau à la bouche. Regarde-la ! »
La créature, comme hypnotisée, fit un nouveau pas vers l’avant. Puis, sans avertissement, elle bondit. Kirk eut l’impression fugitive d’un corps, de la taille de celui d’un homme, mais différent à tous les autres points de vue, étendant ses tentacules pour saisir son visage. Puis, il y eut comme une explosion, qui le projeta au sol.

* * * * *

Il s’écoula un certain temps avant que Kirk et McCoy ne reprennent leurs esprits - McCoy avait subi un choc affectif et Kirk celui du déphaseur à faible portée de Spock. Lorsqu’ils se retrouvèrent enfin tous sur la passerelle, la planète de Bierce s’éloignait à grande vitesse.
« Le sel a été une idée de génie, dit Spock. De toute évidence, la créature ne chassait que lorsqu’elle était dans l’incapacité de s’en procurer à l’état pur; c’est de cette manière que Bierce la gardait sous contrôle.
- Je ne crois pas que l’épuisement de leurs réserves en sel fut la seule raison de l’extinction de cette race, dit Kirk. En fait, ses membres n’étaient pas vraiment intelligents - ils ne tiraient pas tout le parti possible de leurs avantages naturels.
- Ceux-ci étaient peut-être résiduels, suggéra Spock. Nous avons des dents et des ongles, pourtant nous n’avons plus tellement l’occasion de mordre ni de griffer.
- Possible. Un détail m’échappe encore. Comment la créature s’est-elle introduite dans ta cabine, Bones ? Mais peut-être préfères-tu ne pas en parler.
- C’est sans importance, dit McCoy. Quoique je ne me sente pas très malin. Elle est entrée alors que je venais de prendre mon calmant. J’étais déjà à. moitié assoupi. Elle a prétendu ne plus aimer son mari... elle voulait que je la ramène sur Terre. Eh bien... nous avions vécu quelque chose d’assez fort, il y a quelques années.. Je n’ai guère résisté à la tentation, surtout que la drogue commençait à émousser mes sens. Ensuite, j’imagine qu’elle a profité de mon sommeil pour m’injecter une nouvelle dose - sans quoi, l’agitation de l’alarme m’aurait réveillé. La morale de cette histoire est classique : ne vous mêlez jamais des affaires des civils.
- Un bon principe, admit Kirk. Hélas, il y a un pas entre la théorie et la pratique.
- Moi aussi, quelque chose m’échappe, ajouta McCoy. La créature s’est retrouvée seule avec Spock et Bierce, et d’après ce qu’a révélé la dissection, elle était deux fois plus forte qu’un homme. Comment Spock s’en est-il sorti, en ne perdant que son arme ?
- Par bonheur, mes ancêtres ont baigné dans un océan très différent de celui des vôtres, Dr McCoy, dit-il. Nos sels sanguins sont donc fort dissemblables. J’imagine que la créature ne les aura pas trouvés à son gout.
- Bien sûr », dit McCoy. Il se tourna vers Kirk. « Tu me parais bien songeur, Jim. Quelque chose qui cloche ?
- Hum ? Non, pas vraiment, dit Kirk. Je pensais seulement aux bisons. »

F I N

* * * * *

L’ÉQUILIBRE DE LA TERREUR
(de Paul Schneider)

Quand les Romulains déclenchèrent les hostilités, le capitaine James Kirk se trouvait dans la chapelle de l’Enterprise, où il procédait à un mariage.
Il aurait pu, bien sûr, refuser de pratiquer une telle cérémonie. Mais il était le seul homme à bord accrédité à remplir cette tâche et les fiancés étaient deux membres de son équipage : l’artilleur Robert Tomlinson et l’artilleur 2ème classe Angela Martine.
Aussi, l’idée de refuser ne lui avait même pas effleuré l’esprit. Les voyages interstellaires - à des vitesses « relativistes » ou proches de celle de la lumière - étaient au mieux épuisants. On ne pouvait, dès lors, ignorer les relations humaines au cours de trajets aussi longs, à moins d’être un garde-chiourme ou un imbécile, et Kirk entendait n’être ni l’un ni l’autre.
Par ailleurs, nulle cérémonie n’était plus symbolique de ses fonctions de Capitaine, et de celles de l’Enterprise dans son ensemble, qu’un mariage. Du fait des vastes distances les séparant, les vaisseaux spatiaux étaient les seuls liens entre les planètes civilisées. Même les émissions de la radio intersidérale, dont les communications étaient forcément plus rapides, étaient sujettes à de multiples interruptions; en outre, elles ne permettaient pas de véhiculer des provisions, et en termes de contacts humains, elles étaient rien moins que satisfaisantes. En revanche, les vaisseaux spatiaux étaient des sortes de ruches; ils fournissaient des provisions, une assistance médicale, un savoir-faire technique, des nouvelles du pays, et surtout, des contacts avec d’autres êtres humains.
C’était pour les mêmes raisons complexes qu’il y avait une chapelle à bord de l’Enterprise. Conçue par quelque ingénieur désireux de n’offenser personne (ou, comme l’annonçait la publicité officielle : « d’accueillir toutes les confessions de la planète » - une tâche impossible de prime abord), cette chapelle était dépouillée au maximum et dépourvue de symboles au point d’en être insipide. Pourtant, son existence même prouvait qu’un vaisseau aussi fonctionnel que l’Enterprise n’en était pas moins un monde à part entière, et devait, en conséquence, accepter cette vérité que les êtres humains ont souvent des pulsions religieuses.
Le fiancé était déjà présent à l’arrivée de Kirk, ainsi qu’une demi-douzaine de membres d’équipage, parlant à voix basse. Dans le fond de la salle, l’ingénieur en chef, Scott, réglait une caméra - la cérémonie devant être retransmise sur le réseau intérieur, et diffusée vers les satellites d’observation de la zone neutre de Romulus et Remus. Scotty aurait pu confier la tâche à un de ses assistants, mais en l’accomplissant lui-même, il avait le sentiment de souligner le caractère solennel de la circonstance - c’était, en quelque sorte, son cadeau de mariage aux jeunes époux. Kirk ne put réprimer un léger sourire. L’air était chargé de symboles aujourd’hui.
« Tout est prêt, Scotty ?
- Je ne puis me prononcer pour le fiancé, sir, mais pour le reste tout est en ordre.
- Parfait. »
Le sourire de Kirk s’estompa pourtant quand il s’avança vers l’autel impersonnel. Cela le dérangeait un peu - oh, pas consciemment, mais quelque part au fond de son être - de procéder à un exercice de ce genre alors que le vaisseau croisait si près de la zone neutre. Les Romulains étaient autrefois les plus terribles ennemis de la Fédération. Mais à dire vrai, on n’avait plus entendu parler d’eux depuis que leur système avait été entouré d’une zone neutre, environ cinquante ans plus tôt. S’ils préparaient une reprise des hostilités, pourquoi choisiraient-ils précisément ce jour pour attaquer - surtout avec un vaisseau puissamment armé aussi près de leurs bases.
Scotty, en ayant terminé avec la caméra, se recoiffa avec minutie; il devait conduire la fiancée à l’autel. L’intercom diffusa une musique douce - Kirk, qui n’avait pas l’oreille musicale, déduisit qu’il devait s’agir d’une musique de circonstance. Angela fit son entrée, accompagnée par sa demoiselle d’honneur, l’enseigne Janice Rand. Scott vint lui offrir son bras. Tomiinson et son garçon d’honneur avaient déjà pris place. Kirk s’éclaircit la voix.
A cet instant précis, la sirène d’alarme du vaisseau se mit à rugir.
Angela blêmit. Etant à bord depuis peu de temps, elle n’avait pas encore eu l’occasion d’entendre ce son sinistre, mais elle en devinait tout naturellement la signification. Puis, la sirène se tut et fut remplacée par la voix de l’officier de communication Uhura
« Capitaine Kirk sur la passerelle ! Capitaine Kirk sur la passerelle ! »
Le pasteur d’occasion avait déjà quitté la chapelle.

* * * * *

Spock, l’officier en second, se tenait à côté du lieutenant Uhura quand Kirk et son ingénieur arrivèrent sur la passerelle. Spock, fils d’une Terrienne et d’un habitant de Vulcain - pas le monde solaire imaginaire du même nom, mais une planète de 40 Eridani -, ne connaissait pas les émotions propres aux Terriens : quant au Lieutenant Uhura, elle avait l’impassibilité des femmes bantoues. L’atmosphère était pourtant tendue. Kirk demanda : « Que se passe-t-il ?
- C’est le commandant Hansen, du satellite avant poste quatre zéro deux trois, expliqua Spock. Ils ont capté des signaux indiquant la présence d’un vaisseau intrus dans la zone neutre.
- Identification ?
- Pas encore, mais les moteurs sont d’un modèle récent. Ce ne serait donc pas un vaisseau romulain.
- Excusez-moi, M. Spock, le coupa l’officier des communications. Nous avons établi un contact visuel. Le vaisseau est moderne, mais les signes d’identification sont romulains. »
Kirk s’avança et saisit le micro des mains du lieutenant Uhura. « Ici le capitaine Kirk. Avez-vous fait les semonces d’usage, Hansen ?
- Affirmatif. Pas de réponse. Pouvez-vous nous prêter main forte, Capitaine ? Vous êtes le seul vaisseau dans les parages.
- Affirmatif.
- Nous les localisons visuellement à... » La voix de Hansen se tut un instant. Puis : «Désolé, nous venons de les perdre. Ils ont disparu de nos écrans.
- Transmettez votre image vidéo. Lieutenant Uhura branchez-la sur l’écran de la passerelle. »
Pendant un instant, l’écran ne révéla qu’un espace rempli d’étoiles, s’estompant dans la faible nébulosité ambiante. Puis, le vaisseau étranger se rematérialisa. De prime abord, il ressemblait à un vaisseau du même type que l’Enterprise; un disque surmonté d’un dôme. Il paraissait foncer sur l’Enterprise, bien qu’en réalité il s’approchât du satellite. Il était impossible d’évaluer sa taille sans connaître la distance à laquelle il se trouvait.
« Agrandissement maximum, Lieutenant Uhura.»
L’intrus parut faire un brusque bond en avant. Scott tendit le doigt vers l’écran, et Kirk hocha la tête. Les marques sur la coque étaient nettes des ombres larges évoquant un oiseau de proie, les ailes à demi déployées. C’était bien un vaisseau romulan.
Du satellite S-4023, la voix de Hansen se fit pressante : « Nous le visualisons à nouveau, Capitaine Kirk. Le voyez-vous... ?
- Nous le voyons. »
Soudain, l’écran devint d’une blancheur aveuglante, et Uhura s’empressa d’élargir le champ d’observation. Kirk fronça les sourcils et se pencha vers l’avant, tendu.
Le vaisseau ennemi avait lancé une torpille de lumière aveuglante de sous sa coque. Se déplaçant avec une curieuse préméditation, il paraissait évoluer à la vitesse de la lumière dans un autre espace. La ceinture de lumière enveloppa l’obturateur de la caméra de S-4023, donnant l’illusion d’englober par la même occasion l’Enterprise.
« Ils ont ouvert le feu ! Hurla Hansen. Notre écran est hors d’usage... Nous... »
L’écran projetait une lumière sinistre dans la salle de contrôle de l’Enterprise. Le haut-parleur se mit à grésiller de façon lugubre, et se tut.
« Tout le monde aux postes de combat, ordonna calmement Kirk à Uhura. Alerte générale. M. Spock, vitesse maximum et interception.»

* * * * *

Personne n’avait jamais vu un Romulain vivant. D’ailleurs, « Romulain » n’était pas leur nom propre, ce fait était clairement ressorti d’indices fragmentaires recueillis dans diverses épaves après leur révolte quelque soixante-quinze ans plus tôt. Il était apparu que ces êtres n’étaient pas originaires de cette planète et que leur race ne pouvait donc partager les conventions de nomenclature terrestres. Quelques corps congestionnés recueillis dans l’espace au cours de cette guerre avaient permis d’établir qu’il s’agissait d’humanoïdes ayant une physionomie de faucon, comme les habitants de Vulcain, plutôt qu’une apparence anthropoïde, comme les Terriens. Les experts en avaient conclu que les Romulains s’étaient installés sur leur planète adoptive à la suite d’une migration massive. Sans doute avaient-ils été exilés par leurs semblables, moins militaristes, lorsque ceux-ci avaient décidé de s’installer dans un monde nouveau plus accueillant. Romulus et Remus, planètes jumelles orbitant autour d’un centre commun, un soleil nain blanc, ne pouvaient être attrayants que pour une race aimant les épreuves.
Mais tout cela n’était que des suppositions que n’étayait aucune évidence. Les races originaires de Vulcain, membres de la Fédération, prétendaient ne rien savoir des Romulains. Ces derniers n’avaient jamais fait de prisonnier et ne s’étaient jamais laissés capturer - le suicide semblait faire partie intégrante de leur tradition militaire. La seule certitude les concernant est qu’ils avaient émergé de leur petit système planétaire sans provocation apparente, dans des vaisseaux primitifs, cylindriques, dont la Flotte de la Fédération aurait dû avoir raison sans difficulté, et qui avaient pourtant réussi à les défier pendant vingt-cinq années d’une guerre sanglante.
La zone neutre, avec sa sphère de satellites d’observation, avait été instaurée autour du système de Romulus et Remus au lendemain des hostilités. Pendant cinquante années, il n’en était rien sorti - ni signaux ni vaisseau. Sans doute les Romulains pansaient-ils leurs blessures et perfectionnaient-ils leurs armes - à moins qu’ils n’aient tiré la leçon de leurs erreurs passées, ou que la race, décadente, se fût éteinte.
Autant de suppositions auxquelles l’incident d’aujourd’hui apportait des éléments de réponse : les Romulains revenaient à la charge - ou tout au moins un de leurs vaisseaux était passé à l’offensive.

* * * * *

Les membres d’équipage de l’Enterprise prirent leurs positions de combat avec une efficacité telle que nul observateur extérieur ne se serait douté que, pour la plupart, ils n’avaient jamais participé à un combat réel. Même les jeunes fiancés s’étaient installés à leurs consoles de tir, prêts à semer la destruction avec la même détermination qu’ils avaient envisagé de donner la vie quelques heures plus tôt.
Mais il n’y avait pour l’instant pas la moindre cible en vue. Sur la passerelle, Kirk s’était installé dans son fauteuil de commandement, entouré de Spock et de Scott. Sulu pilotait, secondé par l’officier Stiles. Le lieutenant Uhura, à son habitude, était à la console de communications.
« Pas de réponse des satellites quatre zéro deux, trois deux quatre et deux cinq, annonça-t-elle. Il semble qu’ils n’occupent plus leurs positions en orbite. Les autres avant-postes répondent présents. Aucune trace d’un vaisseau intrus. Les aiguilles des sensors sont normales. Zone neutre,, zéro.
- Donnez ordre à tous les postes de rester en alerte et de signaler la moindre anomalie.
- Oui, sir.
- Nous pénétrons dans la région occupée par quatre zéro deux trois, annonça Sulu.
- Lieutenant Uhura ?
- Rien, sir. Si... je capte un effet de halo. Des débris, je suppose... c’est ça, des débris métalliques.
Le point radiant se situe, selon toute apparence, à l’endroit que devrait occuper le satellite; je procède à une vérification par ordinateur, mais...
- Mais cela ne semble guère faire de doute, dit Kirk, d’une voix sombre. Ils disposent d’une puissance de loin supérieure à ce qu’ils avaient il y a cinquante ans... ce qui ne m’étonne pas vraiment.
- Mais c’était quoi cette arme ? Murmura Stiles.
- Pas de devinettes ! Des vérifications, gronda Kirk. M. Spock, envoyez une sonde et ramenez quelques échantillons. Je veux une analyse complète - spectre, tests de tension, diffusion des rayons-X, micro-chimie... le grand jeu, quoi. Nous connaissons la composition originale de la coque du satellite. Je veux savoir à quoi elle ressemble maintenant - et je veux que les gars du labo m’expliquent comment elle a été réduite à cet état. Compris ?
- Bien sûr, sir », répondit l’officier en second. De n’importe qui d’autre, une telle réponse aurait eu quelque chose de présomptueux, voire de provocateur. De la part de Spock, c’était l’expression d’un fait indubitable. Il était déjà en communication avec le laboratoire, par intercom.
« Capitaine », dit Uhura. Sa voix résonnait de manière étrange.
« Oui ?
- Je capte quelque chose ici. Une masse en mouvement. Rien de plus. Pas de contact visuel, pas de signal radar. Pas de radiation. Rien ! Juste une transformation de Broglie sur l’ordinateur. Ce pourrait être un objet proche très petit et très dense, ou très grand et diffus, mais lointain... une comète, par exemple. Mais les traces ne correspondent à rien de tout ça.
- Navigateur ?
- Il y a une comète froide à proximité; elle fait partie du système Romulus et Remus, répondit Stiles avec promptitude. Coordonnées 973 Est galactique, distance un virgule trois heures-lumière, course approximativement convergente...
- Je l’ai repérée depuis longtemps, le coupa Uhura. Ce n’est pas ça. La vitesse de cette... masse, par rapport à nous, est d’une demi-année-lumière. Elle se dirige vers l’intérieur de la zone neutre. Il s’agit d’un champ électromagnétique... mais d’un type que je n’ai jamais observé à ce jour. Je suis sûre qu’il n’est pas naturel.
- Certes pas », dit Spock, de la même voix qu’il aurait annoncé les prévisions météorologiques. « Il s’agit d’un écran d’invisibilité. »
Stiles ricana, mais Kirk savait d’expérience que son second n’avançait jamais une information à la légère. Spock, à moitié Vulcanien, était un être étrange selon les critères terriens, mais il avait un esprit acéré comme une épée.
« Expliquez-vous, dit Kirk.
- Primo, la trajectoire correspond à celle qu’a dû prendre le vaisseau après avoir attaqué le dernier satellite volatilisé. Pas celui dont nous recueillons les débris en ce moment, mais quatre zéro deux cinq. L’orbite passe à côté de Hohmann D vers une interception avec Romulus. L’ordinateur a déjà indiqué ce détail.
- Lieutenant Uhura ?
- Confirmé, répondit-elle, comme à regret.
- Secundo, le commandant Hansen a perdu la trace de l’ennemi alors que celui-ci se trouvait juste face à lui. Le vaisseau romulain n’est réapparu qu’au moment de déclencher son attaque, pour disparaître aussitôt après. Nous ne l’avons pas revu depuis. Tertio, en théorie un vaisseau de la taille de l’Enterprise pourrait se doter d’un écran d’invisibilité, à condition d’y consacrer quasiment toute sa puissance - ce qui l’obligerait à redevenir visible au moment où il aurait besoin de son énergie pour alimenter les déphaseurs, ou toute autre arme énergétique.
- Et quarto, foutaises ! S’exclama Stiles.
- Pas tout à fait. M. Stiles, intervint calmement Kirk. Ceci expliquerait qu’un seul vaisseau romulain se soit aventuré hors de la zone neutre, juste sous le nez de l’Enterprise. Les Romulains sont convaincus de pouvoir nous éliminer désormais, et ils ont envoyé un engin pour s’en assurer.
- Voilà beaucoup de suppositions, dit Stucs, sur un ton plus respectueux.
- J’en suis bien conscient. Mais vous n’avez rien de mieux à suggérer pour le moment, j’imagine ? M. Sulu, réglez votre cap et votre vitesse sur ceux des signaux captés par le lieutenant Uhura, et tenez-vous-en là. Mais en aucune circonstance ne pénétrez dans la zone neutre sans mon ordre. Miss Uhura, vérifiez toutes les fréquences pour trouver une onde porteuse, un moteur, ou toute autre transmission en dehors de cette onde de Broglie - essayez surtout d’intercepter une communication entre le vaisseau et la planète. M. Spock et M. Scott, je vous attends dans la salle de conférences; je veux passer en revue tout ce que nous savons de Romulus. Convoquez aussi le Dr McCoy. Des questions ? »
Il n’y en eut pas. Kirk conclut : « Exécution ! »

* * * * *

La réunion était encore en cours dans la salle de conférences quand Spock fut appelé au laboratoire. A peine eut-il quitté la pièce que l’atmosphère se détendit. Scott et McCoy n’aimaient pas le Vulcanien, et Kirk, bien qu’appréciant son second, éprouvait toujours un certain malaise en sa présence.
« Tu veux que je te laisse, Jim ? Proposa McCoy. Il me semble que tu as besoin de réfléchir un peu.
- Je réfléchis mieux avec toi, Bones. Avec toi aussi, Scotty. L’affaire est grave. Des membres de la moitié des planètes de la Fédération patrouillent aux abords de la zone neutre. Si nous nous y engageons sans raison valable, nous risquons de ne plus avoir que les Romulains sur le dos. C’est ainsi que débutent les guerres civiles.
- La perte de trois satellites, n’est-ce pas une raison valable ? Demanda Scott.
- A mon sens oui, mais qu’est-ce au juste qui a détruit nos satellites ? Un vaisseau romulain disons-nous, mais pouvons-nous le prouver ? Non ! Nous le prétendons invisible. Même Stiles trouve cela ridicule, et il est des nôtres, lui. Les Romulains avaient un retard technologique considérable sur nous, la dernière fois qu’ils ont fait parler d’eux. S’ils se sont si bien débrouillés dans la guerre, autrefois, c’est qu’ils s’arrangeaient toujours pour bénéficier de l’effet de surprise et qu’ils étaient habités d’une fureur meurtrière. Aujourd’hui, ils possèdent un vaisseau aussi puissant que le nôtre, plus un écran d’invisibilité. J’ai peine à y croire moi-même.
« Par ailleurs, messieurs... Par ailleurs, tandis que nous discutons tranquillement de la conjoncture, ils risquent de nous anéantir. C’est la situation classique à la veille d’une guerre : que nous intervenions ou non, nous sommes dans de sales draps. »
La porte de l’ascenseur s’ouvrit. Spock était de retour.
« Sir...
- Nous vous écoutons, M. Spock.»
Spock portait sous le bras un classeur volumineux. Son autre main était libre, mais son poing fermé. Le visage émacié du Vulcanien était dépourvu d’expression, mais quelque chose dans son attitude trahissait une tension intérieure.
« Voici les analyses des débris, dit-il de sa voix à peine humaine. Je ne vous importunerai pas avec les détails, à moins que vous n’insistiez. En résumé, il semble que l’arme utilisée pour détruire S-4023 est un champ d’implosion moléculaire.
- Ce qui signifie ? « Interrogea McCoy, d’un ton sec.
Spock leva son poing au-dessus de la table. Ses doigts malaxaient quelque chose dans sa paume. Une fine poussière métallique s’en échappa.
« Un tel champ fatigue le métal, expliqua-t-il. Instantanément. Les cristaux métalliques perdent leur cohésion, et sont réduits en poussière... comme ceci. Ensuite, tout ce que contenait le métal implose, n’ayant plus de support. Je suppose que c’est assez clair, Dr McCoy. Sinon, je puis reprendre mon explication.
- Bon Dieu, Spock...
- Silence, Bones, dit Kirk d’une voix lasse. M. Spock, asseyez-vous. Nous ne pouvons nous permettre des tensions internes. En réalité, notre situation est encore plus grave qu’il n’y paraissait de prime abord. Si nous devons nous en tenir aux faits en notre possession, les Romulains disposent primo, d’un écran d’invisibilité, et secundo, d’une arme pour le moins comparable aux nôtres.
- De beaucoup supérieure aux nôtres, intervint Spock, imperturbable. Tout au moins, dans certaines situations.
- Ces deux gadgets, insinua McCoy, n’existent peut-être que dans l’imagination de M. Spock. Ce qui est sûr, c’est que dans les deux cas, c’est son interprétation des faits qui est affolante.
- Nous ne disposons d’aucune autre interprétation valable pour le moment, gronda Kirk. D’accord ? Bien. Voyons donc comment en tirer parti. Scotty, que possédons-nous qui puisse contrer ces gadgets romulains... à supposer qu’ils soient bien réels ? Nous ne pouvons ouvrir le feu sur un ennemi invisible, pas plus que nous soustraire à lui. Que faire alors ?
- Notre vaisseau est bien armé, il est rapide et manœuvrable à souhait, commenta l’ingénieur. Par ailleurs, l’ennemi n’est pas tout à fait invisible. Le lieutenant Uhura est en mesure de suivre ses déplacements au moyen des ondes de Broglie. Donc, il s’éloigne et demeure invisible, ce qui signifie qu’il doit utiliser toute sa puissance pour alimenter son écran. Nous avons l’avantage de la vitesse, et je suppose qu’il ignore que nos sensors l’ont repéré.
- Ce qui signifie que nous pouvons le prendre de vitesse et connaître - approximativement - ses mouvements. Mais nous ne pouvons pour autant le battre sur le terrain des armes ni le voir.
- C’est ce qu’il semble pour le moment, dit Scott. Je dirais qu’il y a équilibre des forces, Jim. C’est mieux que ce que la plupart des commandants peuvent espérer sur un champ de bataille.
- Mais nous ne sommes pas sur un champ de bataille... pas encore, dit Kirk. On ne peut même pas parler d’escarmouche. Et pourtant, nous sommes à deux doigts d’une guerre interstellaire. Nous ne pouvons nous permettre la moindre erreur.
- Nous ne pourrions faire mieux, compte tenu des faits en notre possession, sir », dit Spock.
McCoy ne put s’empêcher de dire : « Vous êtes toujours si sûr de vous... »
La sonnerie de l’intercom l’interrompit. La voix du lieutenant Uhura résonna dans la pièce.
« Capitaine Kirk.
- Je vous écoute, Lieutenant, dit Kirk, les mains moites.
- J’ai repéré le vaisseau cible. Je ne le vois toujours pas... mais je capte des voix. »

* * * * *

McCoy se précipita lui aussi sur la passerelle. Là, le haut-parleur principal du tableau de communication émettait des sons étranges, considérablement perturbés par l’électricité statique, mais tout à fait incompréhensibles même lorsque la réception était de qualité acceptable. Les voix étaient rudes, à peine humaines, mais peut-être cette impression provenait elle de l’étrangeté d’un langage inconnu.
La femme bantoue ne prêtait attention à rien, sinon : à ses instruments. Ses mains manœuvraient avec délicatesse les manettes de contrôle, s’efforçant de stabiliser la réception. A sa gauche, un enregistreur fixait les sons pour qu’ils puissent être analysés par la suite.
« Cela semble provenir de leur système intérieur dit-elle dans le micro de l’enregistreur. Un faible signal de haute impédance à modulation pulsée. Il serait intéressant de vérifier le type de champ produisant un tel signal, d’étudier le spectre de filtre engendré - bon sang, non le revoici. Scotty, c’est vous qui me soufflez dans le cou ?
- Bien sûr, chérie. Besoin d’aide ?
- Demandez à l’ordinateur d’analyser pour moi ce schème d’ondes. Mes poignets n’en peuvent plus. Si nous parvenions à le stabiliser, je pourrais obtenir une image. »
Les doigts de Scott se mirent aussitôt à courir sur la console d’ordinateur. Peu après, le niveau du volume des voix se stabilisa, et le lieutenant Uhura se renversa dans son siège, avec un profond soupir, agitant les doigts dans l’air. Elle ne paraissait pas détendue pour autant.
« Lieutenant, demanda Kirk. Croyez-vous vraiment être en mesure d’obtenir une image sur la base de cette transmission ?
- Pourquoi pas ? Répondit l’officier des communications en se penchant à nouveau sur sa console. Une faille de cette taille devrait nous permettre de nous infiltrer. Ils ont bloqué le passage de la lumière visible, mais ils ont laissé bien d’autres fenêtres ouvertes. Quoi qu’il en soit, essayons... »
Rien ne se produisit pendant un moment. Stiles vint relayer Scott, après avoir soigneusement contourné Spock, lequel semblait ne s’être aperçu de rien.
« Comme tout cela est curieux, observa McCoy presque en aparté. Ces créatures avaient un siècle de retard sur nous quand nous les avons ramenées à leur tanière. Et ce vaisseau est presque aussi sophistiqué que le nôtre. Il ressemble même au nôtre. Et leurs armes...
- Taisez-vous un instant, Dr McCoy. Dit le lieutenant Uhura. Je discerne quelque chose.
- Sulu, appela Kirk. Une modification de cap ?
- Aucune, sir. Il file droit vers sa base.
- Eurêka ! S’exclama le lieutenant Uhura d’une voix triomphante. Le voici ! »
L’écran principal s’alluma. De toute évidence, estima Kirk, l’image était produite par une caméra de contrôle située dans la salle de commandement de l’engin romulain. Voilà qui était étrange. Bien sûr l’Enterprise avait des caméras de contrôle dans presque tous les coins du vaisseau, mais aucune sur la passerelle - car enfin, qui aurait le droit de surveiller le Capitaine ?
Trois Romulains étaient installés devant des consoles, la lumière de l’écran éclairant leurs visages. Ils avaient l’air humain, ou presque des hommes minces, aux visages couleur d’amande, vêtus de tuniques militaires avec des têtes de loup en guise d’emblème. Le reflet rougeâtre des cloisons du vaisseau accentuait leur impassibilité. Ils portaient de lourds casques.
Au premier plan, un homme qui paraissait être le commandant de bord, s’activait dans un réceptacle évoquant un cockpit. En comparaison avec la passerelle de l’Enterprise, cette salle de commandement semblait vieillotte. De volumineux conduits couraient au-dessus des têtes, presque à portée de main.
Tous ces détails furent enregistrés en un instant et aussitôt oubliés. L’attention de Kirk se concentra sur le commandant. Son uniforme était blanc, et, curieusement, moins décoré que celui de ses officiers. En outre, il ne portait pas de casque. Ses traits, sa stature, son maintien, jusqu’à la forme de ses oreilles étaient ceux de Spock.
Kirk n’eut pas à quitter l’écran des yeux pour sentir toutes les têtes se tourner vers le demi Vulcanien. Il y eut un long silence, troublé uniquement par le ronflement des moteurs et les voix provenant du vaisseau romulain. Puis Stiles marmonna comme pour lui-même.
« Voici la réponse. Ils se sont procuré les plans de nos vaisseaux par des espions. Ils peuvent se faire passer pour nous... ou pour certains d’entre nous. »
Kirk ne releva pas la remarque. Peut-être n’avait elle été destinée qu’à ses propres oreilles, ou à personne... Jusqu’à preuve du contraire, il voulait croisé que c’était le cas. Il dit
« Lieutenant Uhura, que les experts en linguistique et en cryptographie se mettent au travail sur cette langue. Si nous pouvions la comprendre. »
Stiles émit un nouveau grognement, inintelligible celui-là, mais nettement plus fort que le précédent. Il n’était plus possible de l’ignorer.
« Je ne vous ai pas bien compris, M. Stiles.
- Je me parlais à moi-même.
- Parlez donc plus fort. Je voudrais entendre ce que vous -aviez à dire.
- Ce n’était pas...
- Répétez ! « Insista Kirk, en décochant chaque syllabe comme une flèche. Tout le monde, à l’exception de Spock, observait maintenant Kirk et Stiles comme si la scène se déroulant sur l’écran ne présentait tout à coup plus le moindre intérêt.
« Très bien, dit Stiles. Je me faisais la réflexion que M. Spock devrait être capable d’effectuer la traduction beaucoup plus rapidement que les analystes ou les ordinateurs. Après tout, ce sont des êtres de sa race. Il suffit de les regarder pour s’en convaincre. C’est clair pour tout le monde.
- Est-ce une accusation ?
- Non, sir, dit Stiles après avoir inspiré avec force. Une observation. Je n’avais pas l’intention de la rendre publique, et si elle est sans utilité, je la retire. Mais je crois qu’elle nous a tous effleuré l’esprit.
- Vos excuses ne me satisfont en rien. Toutefois, la question étant posée, nous allons tenter d’y répondre. M. Spock, comprenez-vous le langage de ces êtres ? Je n’apprécie guère les insinuations de M. Stiles, pourtant je dois admettre qu’il existe une ressemblance entre les Romulains et vous-même. Y a-t-il une raison à cela.
- Sans aucun doute, répondit vivement Spock. Il semble que la plupart des êtres vivant dans cette région de l’espace soient issus d’une même lignée. L’observation n’est pas neuve. Pourtant, Vulcain n’a pas entretenu plus de contacts avec les Romulains que la Terre. Par ailleurs, je ne comprends rien à ce qu’ils disent. Il existe certes des racines communes entre leur langage et le mien, mais au même titre qu’entre l’anglais et le grec ancien. Celles-ci ne permettraient pas pour autant à un Anglais de déchiffrer les textes d’Homère, mais elles devraient lui procurer les moyens, avec du temps, d’arriver à une interprétation satisfaisante des textes. Je veux bien essayer - mais il est peu probable que j’obtienne un résultat quelconque dans le court laps de temps dont nous disposons. »
Durant le silence qui s’ensuivit, Kirk constata que le murmure provenant du vaisseau ennemi avait cessé. Une seconde plus tard, l’image de la salle de commandement disparut à son tour.
« Ils ont bouché la faille, expliqua Uhura. Impossible de savoir s’ils ont constaté que nous les avions repérés.
- Continuez vos observations et prévenez-moi dès que vous les repérerez à nouveau. Faites une copie de votre bande pour M. Spock. Dr McCoy et M. Scott, accompagnez-moi dans mes quartiers. Quant à vous autres, n’oubliez pas que nous sommes en état d’alerte permanente tant que cette affaire n’est pas réglée, d’une manière ou d’une autre. »
Kirk se leva et parut se diriger vers l’ascenseur. Puis, après une pause soigneusement étudiée, il se tourna vers Stiles.
« Quant à vous, M. Stiles. Votre suggestion nous sera peut-être utile, mais pour l’instant, elle me paraît chargée d’insinuations dangereusement sectaires. Si vous deviez avoir une autre idée de ce genre, faites en sorte que j’en sois informé avant que vous ne la rendiez publique. Suis-je assez clair ? »
Blême, Stiles répondit d’une voix faible : « Très clair, sir. »
Kirk posa les pieds sur son bureau et un regard amer sur le docteur et l’ingénieur.
« Comme si nous n’avions pas assez d’ennuis, dit-il. Spock est un drôle de bonhomme. Il agace la plupart des membres d’équipage, même en temps ordinaire, et cette... coïncidence... n’est pas faite pour arranger les choses.
- S’il s’agit d’une coïncidence, glissa McCoy.
- Je crois que c’en est une, Bones. J’ai une totale confiance en Spock; c’est un excellent officier. Ses manières sont déplaisantes selon nos critères terrestres, mais celles de Stiles ne me plaisent pas plus. Laissons cette question de côté pour le moment. Je veux savoir que faire. Le Romulain paraît filer à vive allure. Il aura quitté la zone neutre dans quelques heures. Continuons-nous à lui donner la chasse ?
- Si tu continues, nous aurons une guerre sur les bras, dit McCoy. Tu le sais. Et peut-être même une guerre civile.
- Exact. D’autre part nous avons déjà perdu trois avant-postes. Ce qui représente soixante victimes - en plus d’un équipement important... J’ai fait mes études avec Hansen, vous le saviez ? Bah, qu’importe. Scotty, ton avis.
- Il n’est pas question d’ignorer ces soixante victimes, dit Scott. Mais il y a près de quatre cents personnes à bord de l’Enterprise, et nous devons aussi en tenir compte. Nous ne possédons aucune défense contre cette arme des Romulains, quelle qu’elle soit... quant aux déphaseurs, ils ne peuvent frapper une cible invisible. Il serait peut-être préférable de laisser leur vaisseau regagner sa base et de déposer une plainte auprès de la Fédération. Nous pourrions patrouiller dans les parages en attendant que la Flotte prenne la relève. Cela nous laisserait plus de temps pour étudier leurs... gadgets.
- Ainsi que leur langage et les enregistrements visuels, ajouta McCoy. C’est un matériau précieux, inestimable... qui risquerait de se perdre si notre vaisseau était détruit au cours d’un engagement.
- Prudent et logique, reconnut Kirk. Cependant... je ne partage pas votre opinion... mais j’avoue qu’elle ferait bien dans les rapports. Autre chose.
- Qu’ajouter ? Demanda McCoy. Si c’est dépourvu de sens... J’espère que tu ne m’en veux pas, Jim.
- Ne sois pas stupide. Je viens de vous dire que j’ai fait mes études avec Hansen, et j’ai des gosses à bord qui étaient sur le point de se marier quand l’alarme a sonné. La gloire ne m’intéresse pas. Je veux empêcher cette guerre. C’est mon rôle. La seule question qui me tracasse est : Comment ? »
Il considéra le bout de ses chaussures, l’air sombre. Puis, il ajouta :
« Ce raid des Romulains est de toute évidence une épreuve de force. Ils possèdent deux armes, qu’ils entendent tester. Ils sont sortis de la zone neutre et ont semé la pagaille parmi nos avant-postes pour nous contraindre à relever leur défi. C’est aussi une épreuve de détermination. Ils veulent savoir si nous nous sommes adoucis depuis leur dernière défaite. Allons-nous accepter de voir détruire nos amis et nos installations, simplement parce que nous paraissons être en position d’infériorité ? Combien de temps les Romulains nous laisseront-ils en paix si nous leur permettons d’agir à leur guise maintenant - surtout si nous les laissons regagner la zone neutre après cette agression ? Je ne crois pas qu’il y ait grand chose à espérer d’une telle attitude... ni pour nous, ni pour la Terre, ni pour la Fédération... ni même pour les Romulains. Le moment me semble venu d’aller leur donner une leçon chez eux.
- Peut-être as-tu raison, dit Scott. Je n’aurais pas cru que j’en arriverais à cette conclusion, mais je suis ravi que la décision finale ne dépende pas de moi.
- Bones ?
- Attends. J’ai une autre suggestion. Tu pourrais peut-être améliorer le moral des troupes en mariant ces deux jeunes.
- Tu crois le moment bien choisi ?
- J’ignore s’il est un moment bien choisi pour se marier. Mais si ton équipage t’importe - et je n’en doute pas un seul instant - c’est le moment de le montrer. Une histoire d’amour au seuil d’une bataille... J’espère ne pas te choquer.
- Si, Docteur, dit Kirk en souriant, mais tu as raison. Je m’en occupe. Seulement, il va falloir que ça se passe rapidement.
- Cela ne dure jamais bien longtemps »,- dit McCoy d’un ton énigmatique.

* * * * *

Rien de neuf ne semblait s’être passé sur la passerelle. Kirk avait peine à croire que la conférence n’avait duré que dix minutes. Le vaisseau des Romulains filait toujours vers sa base, mais il avait réduit sa vitesse.
« Il est possible que leur écran d’invisibilité empêche leurs sensors de nous repérer.
- A moins qu’ils ne cherchent à nous attirer dans un traquenard, dit Kirk. D’une manière comme d’une autre, nous devons éviter un affrontement direct. Ce qu’il faudrait c’est créer une... diversion. A vous de jouer, M. Spock.
- De préférence non fatale », ponctua Stucs. Sulu se tourna vers lui.
« Tu as proféré tant d’inepties, ces derniers temps, que tu as épuisé tes réserves jusqu’à la fin de tes jours, glissa-t-il.
- A chacun son opinion, dit Stiles, amer.
- Suffit, coupa Kirk. Gardez le cap, M. Sulu. Et maintenant, occupons-nous de ce mariage. »

* * * * *

« En accord avec les lois en vigueur dans l’espace, dit Kirk, nous voici réunis pour unir cette jeune femme, Angela Martine, et ce jeune homme, Robert Tomiinson, par les liens sacrés du mariage... »
Cette fois, il n’y eut pas d’interruption. Kirk referma le livre et leva les yeux.
« ... Aussi, par les pouvoirs qui me sont conférés, en tant que Capitaine de l’U.S.S. Enterprise, je vous déclare mari et femme. »
Il fit signe à Tomlinson, qui se rappela qu’il était d’usage d’embrasser la mariée. Suivirent les félicitations habituelles. L’enseigne Rand alla embrasser Angela, McCoy serra la main de Tomlinson et lui asséna une claque amicale sur l’épaule. Il s’apprêtait à embrasser la mariée, quand Kirk s’interposa.
« Honneur au Capitaine, Bones. »
Mais il n’eut pas le temps de joindre le geste à la parole. La voix de Spock retentit.
« Capitaine... je crois tenir la manœuvre de diversion souhaitée.
- Ce n’est que partie remise, dit Kirk, morose. J’arrive, M. Spock. »

* * * * *

La diversion proposée par Spock consistait à tirer profit du passage à proximité de la comète observée précédemment, et dont la queue était devenue visible - elle s’approchait, en effet, du soleil du système Romulus et Remus. Spock l’avait trouvée sur la liste des éphémérides, et une vérification informatique avait fait apparaître qu’elle passerait pratiquement entre l’Enterprise et le vaisseau romulain dans 440 secondes.
« Excellente idée, admit Kirk. M. Sulu vous passerez en accélération maximum au moment d’interposition. Scotty, préviens la salle des déphaseurs de préparer un tir à la fourchette. Avec cette masse de glace entre nous, il y aura forcément dispersion.
- A cette distance, nous devrions néanmoins placer un coup.
- Une minute avant interposition.
- Et si le coup ne traversait pas leur écran ? Demanda Stiles.
-C’est un risque qu’il nous faut courir, admit
Kirk.
- Trente secondes... vingt... quinze... dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un, zéro. »
L’Enterprise bondit vers l’avant. Au même instant, la lumière faiblit dans le vaisseau, les solénoïdes du déphaseur monopolisant toute l’énergie disponible. La comète grossit sur l’écran.
« Parfait, M. Tomlinson... Feu ! »
L’Enterprise gronda comme un lion chargeant. L’instant d’après, la lumière retrouva son intensité habituelle, et le bruit cessa. Les déphaseurs avaient cessé le tir.
« Surcharge, annonça Spock sans une trace d’émotion dans la voix. Le solénoïde principal est grillé. « Il était déjà au travail, ouvrant un panneau pour vérifier les circuits. Après une seconde d’hésitation, Stiles alla lui prêter main-forte.
« Capitaine, dit Sulu. Leur vaisseau... il s’estompe sur l’écran... je crois que nous les avons touchés... oui, c’est ça !
- Pas suffisant », dit Kirk, sombre. Il avait compris la manœuvre du vaisseau ennemi.
« Décélération maximum ! »
Mais l’ennemi avait été plus rapide. Sur l’écran, une torpille radiante semblable à celle ayant détruit le satellite 4023 fonçait vers l’Enterprise - et cette fois, ce n’était pas une illusion, la cible était bien le vaisseau de Kirk.
« Inutile, dit Sulu. Impact dans deux minutes.
- Enseigne Rand, préparez-vous à libérer les enregistrements de bord dans quatre-vingt-dix secondes.
- Un instant, intervint Sulu. La torpille change de forme... "
En effet, le projectile paraissait se diluer dans l’espace. Il se dispersait en langues d’énergie bleue et perdait de son éclat. Sa portée était-elle limitée ?
La ceinture radiante s’éteignit sur l’écran. L’Enterprise fut vivement secoué. Plusieurs membres d’équipage tombèrent, notamment Spock, mais il réussit à éviter le contact avec les circuits dénudés de la console, lesquels se mirent à crépiter.
« Scotty ! Quels sont les dommages ?
- Un compartiment de cale percé. Pour le reste, les dommages sont mineurs. La batterie du déphaseur principal est toujours hors d’usage... elle le sera tant que le solénoïde ne sera pas remplacé.
- Je crois que l’ennemi est dans un état plus piteux, sir, annonça le lieutenant Uhura. Je capte des débris, droit devant... un écho semblable à celui d’une épave. »
Une clameur de joie retentit, mais Kirk l’interrompit d’un geste agacé. « Maintenez la décélération. Il est clair qu’ils doivent baisser leur écran pour tirer... et l’écran est toujours baissé.
- Non, ils s’estompent à nouveau, Capitaine, dit Sulu. Le dernier enregistrement Doppler indique qu’ils ralentissent aussi... Ils ont disparu.
- Vous captez des émissions de leur circuit intérieur, Lieutenant Uhura ?
- Rien, sir. Même les ondes de Broglie ont cessé. Je crains que la présence de la comète ne joue désormais en notre défaveur. »
Que diable signifiait cela ? Combattre un ennemi inconnu était un handicap en soi, mais quand en plus il pouvait se rendre invisible à volonté... « Et si ce vaisseau regagnait la planète mère avec toutes ses données... ? Nous risquerions de ne plus entendre parler des Romulains jusqu’au jour où ils émergeront par millions de la zone neutre, pour nous porter le coup fatal. Il faut à tout prix intercepter ce vaisseau,
« Leur tactique est claire, murmura Kirk, songeur. Ils nous ont appâtés en attaquant trois cibles relativement inoffensives ils ont ensuite fait retraite vers le centre de l’échiquier pour évaluer notre puissance; enfin, ils ont déclenché une offensive sur le flanc avant de filer. Il est clair que les Romulains se livrent à une partie d’échecs très serrée. Si j’étais à leur place, je sais quel serait mon prochain mouvement. Je retraverserais l’échiquier... Si c’est ce qu’ils ont fait, ils doivent se trouver dans notre dos en ce moment... tandis que leurs renforts nous attendent droit devant.
- Et l’épave, sir ? Demanda Uhura.
- Ils ont vidé les sas d’évacuation pour nous induire en erreur... un vieux truc qu’utilisaient autrefois les sous-mariniers. La prochaine fois, ils risquent d’envoyer un missile atomique avec les débris. Lieutenant Sulu, faites demi-tour et préparez le déphaseur principal. M. Spock, nous ne pouvons attendre le remplacement du solénoïde; gagnez la salle des déphaseurs et dirigez le feu manuellement. M. Stucs, accompagnez-le pour le seconder. Tirez à mon commandement, dès que le demi-tour sera terminé. Compris ? »
Les deux hommes acquiescèrent et disparurent aussitôt - Stiles, avec une certaine réticence. Kirk les regarda s’éloigner, songeur... Malgré lui, il se sentait gagné par la méfiance de Stiles, mais il s’empressa de chasser ce sentiment. La manœuvre avait commencé. Sur l’écran, l’espace dans le sillage d’ionisation de l’Enterprise paraissait désespérément vide.
Puis, pour la troisième fois, le vaisseau romulain se matérialisa... à l’endroit précis prévu par Kirk... Un silence de mort plana sur la passerelle. Les dents serrées, Kirk observait sur l’écran le viseur glisser lentement vers la masse en solidification de l’ennemi.
« Très bien ! Spock, ouvrez le feu ! »
Rien. Le soupçon qui l’agitait un instant plus tôt se fit plus pressant. D’un geste sauvage, Kirk brancha la caméra de la salle des déphaseurs sur l’écran de contrôle.
Pendant un moment, il demeura sidéré. L’écran était envahi par une vapeur verte. A travers celle-ci, Kirk distinguait vaguement deux silhouettes étendues sur le sol près des consoles de tir. Puis Stiles entra dans le champ de la caméra. Il se protégeait le nez et la bouche de la main, essayant de gagner la console, mais le gaz vert s’était déjà insinué dans ses poumons. Sa main se referma sur sa gorge et il s’effondra sur le sol.
« Scotty ! Qu’est-ce qui se passe ?
- Un échappement de fluide de refroidissement, expliqua Scott d’une voix éteinte. Regardez, Spock.... »
Spock venait en effet d’apparaître sur l’écran. Il se traînait sur les mains et les genoux... rampant vers la console. Kirk comprit que les deux corps allongés sur le sol devaient être ceux de Tomiinson et d’un membre de son équipe. La fuite du fluide de refroidissement devait s’être produite quand le projectile romulain avait frappé l’Enterprise et les deux hommes avaient sans doute succombé instantanément. Sur l’écran principal, une autre ceinture énergétique filait vers eux avec l’inexorabilité d’une furie. Le temps semblait s’être ralenti de façon effroyable.
Puis Spock atteignit la console, il se redressa à la force du poignet, réussit à se mettre à genoux... ses doigts presque paralysés glissaient sur les instruments. Il frappa deux fois le bouton de mise à feu du plat- de la main et s’écroula.
La lumière s’estompa. Le vaisseau romulain vola en éclats.

* * * * *

A bord de l’Enterprise, il y avait trois morts, Tomlinson, son assistant et Stiles. Angela, ne s’étant pas trouvée dans la salle des déphaseurs au moment de la fuite, avait eu la vie sauve. Angela... épouse d’un jour, veuve pour le reste de sa vie. Kirk consigna la chose dans le livre de bord.
La deuxième guerre contre les Romulains était terminée. Et qu’importaient les morts, puisqu’elle n’avait jamais commencé.

F I N

* * * * *

UN VENT DE FOLIE
(de John D. F. Black)

Personne, c’était évident, ne songerait à regretter la planète quand elle se serait désintégrée. Personne n’avait seulement pris la peine de lui donner un nom. Sur les cartes, c’était ULAPG42821DB, un code auquel les plus jeunes officiers de l’Enterprise avaient substitué le sobriquet de « Le Goret ».
Ce n’était pas vraiment un nom approprié. La planète, une roche d’environ 10 000 miles de diamètre, était une surface désertique, glaciale, sans vent, sans même une racine ou un fragment de lichen pour rompre la monotonie d’un paysage uniforme d’un horizon pourpre à l’autre. Pourtant, ce sobriquet n’était pas vraiment erroné, car ce monde vide était trop grand pour une planète de ce type.
Après une existence relativement brève de quelques centaines de millions d’années, la tension entre sa surface gelée et son noyau en pleine contraction allait la faire exploser.
La Terre avait installé un observatoire sur Le Goret, lequel abritait six chercheurs, qu’il convenait d’évacuer. L’Enterprise se trouvant à proximité, avait été chargée de ce travail. Ensuite, précisaient les consignes, le vaisseau devrait rester à proximité afin d’observer la nova. Les données récoltées seraient d’un intérêt considérable pour les chercheurs de la Terre. Un jour, peut-être, ces calculs leur permettraient-ils de faire exploser une planète à volonté, avec tous ses habitants.
Le capitaine Kirk, comme la plupart des officiers évoluant sur le terrain, ne tenait pas en haute estime les membres de ce service militaire.
Il s’avéra, cependant, qu’il n’y avait plus personne à évacuer sur Le Goret. Les portes de l’observatoire étaient ouvertes, et la glace avait envahi les installations. D’épaisses couches de givre couvraient toute chose - le sol, les consoles, et jusqu’aux fauteuils. Les portes étaient bloquées par le gel, et la génératrice hors d’usage.
Les six membres de la station avaient rendu l’âme. L’un, vêtu d’une lourde combinaison, était à moitié couché sur une console. Sur le sol, à l’entrée d’une coursive, une femme court-vêtue était en partie recouverte par la glace. L’autopsie révéla qu’elle était morte avant d’être saisie par le froid - elle avait été étranglée.
Les quatre autres membres du personnel se trouvaient a l’étage inférieur de la station. L’ingénieur était assis à son poste - toutes les manettes du système de survie en position OFF. De toute évidence, il ne s’était pas soucié de ce qui leur arrivait. L’installation disposait pourtant d’une réserve d’énergie largement suffisante. L’arrêt du générateur avait été délibéré. Deux autres chercheurs étaient morts dans leurs lits, ce qui était logique compte tenu de la température ambiante. Mais le sixième et dernier homme était mort sous sa douche... tout habillé.
« Il n’y avait rien de plus à voir », déclara plus tard au capitaine Kirk l’officier ayant dirigé l’inspection de la base, M. Spock. « Sinon de petites flaques d’eau, ce qui est incompréhensible à cette température. Nous en avons prélevé un échantillon à fin d’analyse. Les corps sont à la morgue, toujours gelés. Quant à expliquer ce qui s’est passé... il faudrait être devin ou médium...
- L’imagination est un don précieux pour un policier, commenta Kirk. Je dirais qu’une substance très volatile et très toxique s’est infiltrée dans la station. Un des hommes s’est précipité tout habillé sous la douche pour s’en débarrasser. Un autre a ouvert tous les accès pour permettre au gaz de s’échapper dans l’atmosphère extérieure.
- Et la femme étranglée ?
- Quelqu’un l’a tenue pour responsable de l'’incident, lequel était peut-être le dernier d’une longue série d’imprudences. Vous savez combien les hommes deviennent parfois imprévisibles quand ils vivent trop longtemps en vase clos.
- Très bien, Capitaine, admit Spock. Et comment expliquez-vous que l’ingénieur ait débranché le système de survie ? »
Kirk leva les mains au ciel. « Je renonce. Peut-être, a-t-il compris que tout était perdu et a-t-il opté pour le suicide... et peut-être que je me trompe sur toute la ligne. Nous ferions mieux de gagner l’orbite d’observation. Quoi qu’il ait pu se passer là-bas, il semble bien que l’affaire soit close. »
Il avait raison de dire : « il semble ».
Joe Tormolen, l’homme d’équipage qui avait accompagné M. Spock sur « Le Goret », fut le premier à trahir les symptômes du mal. Il mangeait, - seul, dans la salle de récréation - ce qui n’était pas rare chez lui, car bien que très efficace et fiable, Joe était peu sociable. Dans la même pièce, Sulu, le chef, pilote, discutait avec le navigateur Kevin Riley; Sulu vantait les mérites de l’escrime à un Riley pour le moins sceptique. Tout à coup, Sulu se tourna vers Joe pour obtenir son approbation.
Mais Joe entra aussitôt dans une colère noire, parlant de manière décousue mais très animée des six personnes mortes sur Le Goret et de l’absurdité pour les êtres humains, en général, de voyager dans l’espace. Au plus fort de sa harangue, il retourna son couteau à steak contre lui.
Le combat qui s’ensuivit fut assez long. Sulu et Riley, s’étant mépris sur les intentions de Joe - ils s’étaient crus visés par l’agression - ne purent l’empêcher de se blesser gravement. Les trois hommes étaient couverts de sang. Sulu et Riley conduisirent aussitôt Joe à l’infirmerie, où les médecins de garde ne parvinrent pas tout de suite à déterminer lequel des trois hommes était blessé.
Ils n’eurent pas le temps d’exposer les détails de l’incident, car « Le Goret » vivait ses derniers instants. Sulu et Riley durent s’empresser de regagner la passerelle après s’être lavés. Au moment de l’explosion finale, la masse de la planète se modifierait et son centre de gravité se déplacerait en conséquence. Il s’ensuivrait une distorsion régulière et croissante du champ magnétique environnant - distorsion telle que l’orbite de l’Enterprise, stable pour le moment, deviendrait hautement instable avant d’être envahie par des débris de la planète. Les ordinateurs ne pouvaient guère fournir qu’une notion vague de l’amplitude des modifications prévues; le cerveau humain devait compenser en permanence l’absence de données informatiques.
Le rapport du Dr McCoy établissant le décès de Joe Tormolen parvint donc à Kirk avec vingt-quatre heures de retard, et il s’écoula encore une heure avant que le Capitaine pût répondre à la demande d’entrevue de McCoy. A ce moment, le processus Paraissait avoir atteint un point d’inflexion - la pause durerait environ une heure. Kirk pouvait confier la direction des opérations à Sulu et Riley, le temps de s’entretenir avec McCoy.
« Je ne t’aurais pas dérangé si Joe n’avait été un des deux hommes à s’être rendus sur “Le Goret”, dit McCoy sans détour. Mais son cas est curieux, et je ne puis exclure l’éventualité que les deux faits soient liés.
- Voyons cela.
- Bien, commença McCoy, la tentative de suicide est déjà curieuse en soi. Bien sûr, Joe était d’un tempérament ténébreux, porté à l’introspection. Mais cela n’explique pas cette crise soudaine.
Et surtout, il n’aurait pas dû mourir, Jim. Il présentait une lésion intestinale, certes, mais j’avais bien nettoyé le péritoine. Il n’y avait aucune trace d’infection secondaire. Pourtant, il est mort et j’ignore ce qui l’a tué.
- Peut-être a-t-il tout simplement renoncé à vivre, suggéra Kirk.
- Cela s’est vu. Mais cette explication ne me satisfait pas. Je dois préciser une cause sur le certificat de décès - toxémie, ou embolie cérébrale... Or, il semble que Joe ait succombé à une défaillance généralisée du système circulatoire... sans cause apparente. L’affaire se complique si on songe aux six morts trouvés sur “Le Goret “.
- C’est vrai. Tu as tiré quelque chose de l’échantillon ramené par Spock ? »
McCoy haussa les épaules. « Tout est possible, bien sûr... mais pour autant que nous puissions en juger, ce n’est que de l’eau renfermant des minéraux abaissant le niveau de glaciation dans une mesure considérable. Nous la manions avec d’infinies précautions - elle est nette sur le plan bactériologique, ce qui veut dire qu’elle ne renferme aucun virus, et chimiquement elle est presque pure. J’ai l’impression qu’elle ne nous apprendra rien, mais bien sûr, j’ai fait pousser les examens plus avant.
- Bien, je garderai un œil sur Spock, dit Kirk. Il est le seul à avoir accompagné Joe sur " Le Goret” - mais son métabolisme est si différent du nôtre, que je ne sais pas très bien quels signes surveiller chez lui. En attendant, espérons que tout cela ne soit qu’une coïncidence. »
En sortant de l’infirmerie, il eut la surprise de voir Sulu passer dans une coursive voisine. Le pilote, qui n’avait pas vu Kirk, revenait de toute évidence du gymnase. Sa combinaison ouverte révélait un teeshirt noir, et une serviette pendait autour de son cou. Il portait sous le bras une épée et paraissait fort satisfait de lui. Il n’avait nullement l’air d’un homme ayant déserté son poste au beau milieu d’une alerte.
Il lança l’épée en l’air, la rattrapa par la lame et la laissa glisser entre ses doigts jusqu’à ce que le bout moucheté se trouve juste au-dessus de son visage. Après l’avoir considérée un instant, il retira la mouche, reprit l’arme par la poignée et la soupesa.
« Sulu ! »
Le pilote bondit en arrière et se mit en position de défense. La pointe de l’épée décrivait de petits cercles dans l’air, entre les deux hommes.
« Ah ! S’exclama Sulu, d’un ton presque enjoué. Mousquetaire de la reine ou homme de Richelieu ? Allons, parlez !
- Sulu, que signifie cette mascarade ? Vous êtes censé être de garde. »
Sulu avança d’un pas, le buste de côté, dans la position d’un escrimeur.
« Vous espérez vous jouer de moi, hein ? Allons, en garde !
- Suffit, ordonna Kirk d’un ton sec. Présentez-vous immédiatement à l’infirmerie.
- En vous laissant le champ libre ? Non, plutôt... »
Soudain, il se fendit. Kirk sauta de côté. Il dégaina son déphaseur, le régla en position « inconscience» d’un geste du pouce, mais Sulu fut trop rapide. Bondissant vers une échelle d’accès à un autre étage, il disparut. Kirk entendit sa voix résonner dans le conduit.
« Lââââcheeeeee ! »
Kirk se précipita sur la passerelle. Un homme d’équipage remplaçait Uhura au poste de navigateur et le lieutenant regagnait son siège à la console de communication. Un autre homme avait remplacé Sulu. Kirk demanda :
« Où est Riley ?
- Apparemment, il s’est esquivé », dit Spock, en rendant à Kirk son siège de commandement. « Personne ici ne l’a vu partir, sauf l’enseigne Harns.
- Des symptômes ? Demanda Kirk à l’homme en question.
- Il n’était pas violent, sir. Je lui ai demandé où se trouvait Sulu et il s’est mis à chanter : «N’aies pas peur, Riley est là. » Puis il a dit qu’il était désolé que je ne sois pas Irlandais - en fait, je suis Irlandais, sir - et il a ajouté qu’il allait faire un tour sur les remparts.
- Sulu est dans le même état, annonça Kirk. Il m’a poursuivi avec une épée au niveau deux, dans le corridor trois, puis il a filé par une échelle de communication. Lieutenant Uhura, demandez à la Sécurité de les retrouver tous les deux. Je veux que tout homme entrant en contact avec eux se soumette à un examen médical.
- Je suggérerais un examen psychiatrique, Capitaine, intervint Spock.
- Expliquez-vous.
- Cette crise, quelle qu’elle soit, semble faire émerger a la surface des souvenirs enfouis. Tormolen était d’un tempérament dépressif... il s’est suicidé. Riley s’imagine être un descendant de rois irlandais. Sulu est fondamentalement un bretteur du XVIII siècle.
- Bien. Quel est l’état actuel de la planète ?
- Elle se dégrade plus rapidement que prévu, dit Spock. Pour l’instant, nous avons enregistré un accroissement de chute de 2 pour oent.
- Stabilisez. « Il se tourna vers son propre écran de commande, mais la voix du pilote attira son attention.
« Sir, le gouvernail ne répond plus.
- Alors libérez tous les verniers centraux. Nous corrigerons l’orbite plus tard. »
Le pilote enfonça la manette. Rien ne se produisit.
« Les verniers sont morts, sir !
- Moteurs principaux : actionnez le un ! Gronda Kirk.
- Ça va nous projeter en dehors du système, fit observer Spock, comme s’il énonçait une simple évidence.
- Tant pis.
- Pas de réaction, sir, annonça le pilote.
- Salle des machines, répondez ! Lança Spock dans l’intercom. Poussez le potentiel. Nos contrôles sont morts. »
Kirk pointa un pouce en direction de l’ascenseur.
« M. Spock, allez voir ce qui se passe. « Spock se levait quand la porte de l’ascenseur s’ouvrit. Sulu s’avança sur la passerelle, l’épée à la main. « Richelieu ! S’exclama-t-il. Enfin !
- Sulu ! Gronda Kirk, lâchez cette satanée...
- Pour l’honneur, la Reine et la France ! « Sulu se précipita sur Spock, lequel, interloqué, se laissa presque embrocher. Kirk essaya de s’interposer mais la pointe de l’épée se tourna aussitôt vers lui. « Ah, traître, suppôt de Richelieu... »
Sulu s’apprêtait à se fendre quand il aperçut Uhura, qui tentait de le prendre à revers. Il virevolta, et la jeune femme arrêta son mouvement.
« Ah, la belle !
- Désolée », dit Uhura. Elle regarda par-dessus l’épaule gauche de Sulu; comme celui-ci suivait son regard, la main de Spock se referma sur son épaule droite, et libéra le fameux flux nerveux vulcanien. Sulu s’effondra sur le sol comme un sac de farine.
Oubliant aussitôt sa présence, Kirk se tourna vers l’intercom. « M. Scott ! Donnez-nous de la puissance ! Scott ! Salle des machines, répondez ! »
Une voix de ténor résonna dans l’intercom « Vous avez appelé ?
- Riley ? Demanda Kirk, essayant de maîtriser sa fureur.
- Ici, le capitaine Kevin Thomas Riley du vaisseau Enterprise. A qui ai-je l’honneur ?
Ici Kirk, sacrebleu !
- Kirk ? Quel Kirk ? Je n’ai pas d’officier de ce nom que je sache.
- Riley, ici le capitaine Kirk. Sortez de la salle des machines, navigateur. Où est Scott ?
- Allons, écoutez-moi, maître-coq, dit Riley. Ici votre capitaine. Je veux une double ration d’ice-cream pour l’équipage... en l’honneur de la Saint Kevin. Et maintenant, votre Capitaine va vous interpréter quelques chansons. »
Kirk bondit vers l’ascenseur. Spock se dirigea automatiquement vers le siège de commandement. «Sir, dit-il, compte tenu de notre vitesse de chute actuelle, il nous reste moins de vingt minutes avant d’entrer dans l’exosphère de la planète.
- Très bien, dit Kirk, sombre. Je vais voir ce que je peux tirer de cet abruti. Tenez-vous prêt à pousser le potentiel dès que vous en aurez l’occasion. »
Les portes de l’ascenseur se refermèrent derrière lui. La voix de Riley résonnait à travers tout le vaisseau. «I’ll take you home again, Kathleen. « Ses talents de chanteur laissaient à désirer.
La situation eût été amusante si sa sérénade n’avait mobilisé l’ensemble du système de communication intérieur, si le cas de Joe Tormolen n’avait pas révélé que la crise débouchait sur la mort, et si l’Enterprise n’était pas sur le point de devenir un débris supplémentaire d’une planète défunte.
Kirk découvrit Scott et deux hommes d’équipage devant la porte de la salle des machines, passant le sensor sur le chambranle. Scott lança un rapide coup d’œil au Capitaine, puis reprit son travail.
« On essaie de forcer cette foutue porte, expliquât-il. Riley a prétendu que vous vouliez nous voir sur la passerelle, puis il s’est enfermé là-dedans. Nous avons entendu votre échange par l’intercom.
- Il a coupé le générateur, dit Kirk. Pouvez-vous le contourner et brancher l’auxiliaire ?
- Non, Capitaine. Il maîtrise tout par l’entremise du tableau principal. « Scott se tourna vers un de ses hommes. «File dans mon bureau et ramène-moi les plans du circuit. S’il nous faut découper la porte, je ne veux pas cisailler un câble électrique. » L’homme disparut aussitôt.
« Pouvez-vous seulement nous donner du courant sur le gouvernail ? S’enquit Kirk. Ça n’arrêtera pas notre chute, mais au moins ça nous stabilisera. Il nous reste peut-être dix-neuf minutes, Scotty.
- J’ai entendu. Je peux essayer.
- Bien. » Kirk regagna la passerelle.
« And tears be-dim your loving eyes... »

* * * * *

Sur la passerelle, Kirk cria : « Vous ne pouvez pas couper ce vacarme ?
- Non, sir, répondit le lieutenant Uhura. Il contrôle tous les canaux depuis le tableau principal.
- Splendide ! Ironisa Kirk. M. Spock, isolez toutes les sections du vaisseau. Si nous sommes en présence d’une épidémie, peut-être parviendrons-nous, par la même occasion, a l’empêcher de se propager...
- Compris », dit Spock. Il activa les commandes des cloisons de secteur. Aussitôt, l’alarme principale se déclencha, noyant complètement la voix de Riley. Quand elle cessa, il y eut un bref silence, puis la voix de Riley reprit
« Lieutenant Uhura, ici le capitaine Riley. Vous avez interrompu ma chanson. C’est méchant, ça. Pas d’ice-cream pour vous.
- Plus que dix-sept minutes, sir, annonça Spock.
- Avis à l’équipage, annonça la voix de Riley. Il y aura bal dans la salle de réception du navire à dix-neuf heures. Tout le monde est invité. « Son rire retentit à nouveau. « Pour la circonstance, les femmes se verront attribuer une pinte de parfum sur les réserves de bord. Les hommes recevront une prime à titre de compensation. Ne quittez pas l’écoute. Voici encore quelques bons vieux succès.
- Avons-nous reçu des nouvelles de Sulu avant que l’intercom n’ait été paralysé ? Demanda Kirk.
- Le Dr McCoy l’a emmené à l’infirmerie et lui a administré une forte dose de calmants, répondit le lieutenant Uhura. Son état ne s’est pas aggravé, mais les tests sont négatifs... J’ai l’impression que le médecin a sa petite idée sur la question, mais nous avons été coupés avant qu’il n’ait pu l’exposer.
- Ça attendra. Concentrons-nous pour l’instant sur Riley. »
Un homme arriva en courant et salua Kirk.
« Compliments de M. Scott, sir. Nous avons branché un circuit auxiliaire sur le gouvernail.
M. Scott a entrepris de percer la porte de la salle des machines. Il devrait avoir terminé dans quatorze minutes, sir.
- Ce sera juste, dit Kirk. Il faudra encore trois minutes pour que les moteurs donnent leur pleine puissance. Compliments du Capitaine à M. Scott. Dites-lui de percer la porte au plus tôt. Qu’il ne se soucie pas des câbles, sauf s’ils sont vitaux.
- Ecoutez-moi, dit la voix de Riley. A l’avenir, les femmes de l’équipage laisseront pendre leurs cheveux et utiliseront le maquillage avec modération. Je répète, les femmes doivent se maquiller avec modération.
Sir, intervint Spock d’une voix tendue.
- Une seconde, que deux gardes rejoignent M. Scott. Riley est peut-être armé.
- J’ai déjà pris les mesures nécessaires, dit Spock. Sir... »
« ... A cross the ocean wide and deep... »
« Sir, je me sens bizarre, ajouta-t-il d’un ton calme. Je demande la permission de me rendre à l’infirmerie. »
Kirk se frappa le front du plat de la main.
« Symptômes ?
- Rien qu’un malaise général, sir. Mais au vu de...
- Oui Oui. Seulement vous ne pouvez gagner l’infirmerie. Toutes les sections sont isolées.
- Alors, je demande la permission d’être mis aux arrêts dans mes quartiers, sir. Ils sont accessibles.
- Permission accordée. Trouvez-moi un garde. » Tandis que Spock sortait, une réflexion inquiétante traversa l’esprit de Kirk. Et si McCoy subissait à son tour les effets de l’épidémie ? Les êtres affectés étaient peut-être contagieux... or, Spock était doté d’une résistance exceptionnelle. « Lieutenant Uhura, vous pouvez quitter votre console, elle est inutile pour le moment. Trouvez-vous une longueur de câble téléphonique et un écouteur, et gagnez la cabine située au-dessus de l’infirmerie. Vous entendrez McCoy, mais vous ne pourrez lui parler. Attirez son attention et conversez avec lui à la manière des prisonniers, par des coups en morse sur la cloison. Rapportez-moi votre conversation au moyen d’un émetteur de poche. Exécution.
- Oui, sir. »
La jeune femme partie, Kirk se retrouva seul sur la passerelle. Il ne pouvait rien faire, sinon arpenter la salle et observer l’écran mural. Plus que douze minutes.
Soudain son communicateur se mit à crépiter. Il le saisit avec empressement.
« Kirk.
- Lieutenant Uhura, sir. J’ai établi le contact avec le Dr McCoy. Il croit détenir une solution partielle, sir.
- Demandez-lui ce qu’il entend par “partielle”. »
L’attente fut interminable. Uhura devait épeler le message en morse sur la cloison de la cabine. Le métal était épais. Elle utilisait sans doute un marteau, mais même ainsi les coups ne devaient parvenir qu’étouffés au docteur.
« Sir, il veut libérer quelque chose... une sorte de gaz... dans le système de ventilation du vaisseau. Il affirme pouvoir le faire depuis l’infirmerie. La propagation devrait être assez rapide. Le gaz a donné de bons résultats sur le Lieutenant Sulu; le Dr McCoy estime qu’il devrait guérir tous les membres de l’équipage ayant été contaminés... mais il ne garantit pas les effets sur les autres.
- Voilà une remarque bien dans la logique de McCoy, mais... demandez-lui comment il se sent lui-même. »
Une nouvelle attente interminable. Puis : « Il dit s’être senti très faible, sir, mais maintenant tout va bien, grâce à l’antidote. »
Comment savoir s’il disait vrai ? Si l’épidémie avait gagné McCoy, il était impossible de prévoir ce qu’il s’apprêtait à libérer dans le vaisseau. Par ailleurs, en lui refusant la permission d’aller de l’avant, Kirk n’était pas certain d’être obéi. Si seulement l’autre cessait de chanter ! Comment réfléchir dans de telles conditions ?
« Dites-lui que vous voulez entendre la voix de Sulu, et voyez s’il semble guéri. »
Une autre attente. Plus que dix minutes - dont trois nécessaires pour régler les moteurs. Et à quelle vitesse l’antidote de McCoy se répandrait-il, combien de temps ses effets mettraient-ils à se faire sentir ?
« Sir, il dit que le lieutenant Sulu est épuisé et il refuse de le réveiller, comme l’y autorise sa charge. »
McCoy avait le droit d’agir ainsi, certes. Mais cette réaction n’était-elle pas, en l’occurrence, celle d’un esprit dérangé ?
« Très bien, dit Kirk en soupirant. Dites-lui qu’il a carte blanche.
- Bien, sir. »
L’émetteur de Uhura se tut et Kirk rangea le sien. Il était la proie d’un sentiment d’impuissance terrible. Neuf minutes.
La voix de Riley commença à défaillir. Il semblait oublier les paroles de son interminable chanson. Puis, il sauta une strophe et continua en faisant « la, la, la » mais bientôt il se tut tout à fait.
Silence.
Kirk prit son propre pouls et procéda à un examen subjectif de son état. Pour autant qu’il pût en juger, il était en parfaite condition, à l’exception d’une légère migraine, dont il remarqua qu’elle le tracassait, en fait, depuis une heure. Il se dirigea vers la console de Uhura et appela la salle des machines.
Il se produisit un grésillement dans le haut-parleur principal. La voix de Riley lui parvint, hésitante :
« Ici Riley.
- M. Riley, ici Kirk. Où êtes-vous ?
- Sir, je... il semble que je sois dans la salle des machines. Je... je ne suis pas à mon poste, sir. »
Kirk respira librement. « Peu importe. Poussez le potentiel au maximum. Ensuite, ouvrez la porte et rendez sa place à l’ingénieur en chef. Faites attention, car il essaie de forcer la porte avec un déphaseur branché à pleine puissance. Compris ?
- Oui, sir. Pousser le potentiel, ouvrir la porte... et puis je reviens. Sir, que se passe-t-il ?
- Peu importe, obéissez.
- Oui, sir. »
Kirk libéra le blocage des cloisons, qui glissèrent aussitôt avec un crissement sourd. Enfonçant le bouton d’alerte générale, il hurla dans le micro
« Tous les officiers sur la passerelle ! Accélération maximum dans six minutes. Exécution ! »
Au même instant, les aiguilles des écrans de contrôle s’animèrent. Riley venait d’activer les moteurs. Un instant plus tard, sa voix, chargée d’une profonde tristesse, annonça : « Il n’y aura pas de bal ce soir dans la salle de réception. »

* * * * *

Après avoir adopté une nouvelle orbite autour de la masse en désintégration du « Goret », Kirk alla interroger McCoy. Le médecin paraissait épuisé, ce qui était compréhensible, vu qu’il avait veillé plus longtemps que tout le monde. Il répondit de manière détournée comme à son habitude.
« Tu connais un peu les cactus, Jim ?
- Ce que chacun en sait. Ils vivent dans le désert et ils piquent. Oh oui, certains contiennent de l’eau.
- Tout juste, et c’est ce dernier point qui nous intéresse. Des cactus qui sont restés dans des caisses de musée pendant cinquante, voire soixante-dix ans, étonnent parfois les conservateurs de musée en se mettant à bourgeonner. Il arrive de même que du blé égyptien, se trouvant dans des sarcophages depuis plusieurs millénaires, germe tout à coup. »
Kirk attendait patiemment. McCoy en viendrait au fait le moment voulu.
« Ces deux phénomènes sont provoqués par une forme spécifique de stockage dite rétention d’eau. Les cristaux minéraux ordinaires, comme le sulfate de cuivre, ont souvent de l’eau attachée à leurs molécules - par une liaison libre. Cette eau résulte de la cristallisation. Avec cette eau, le sulfate de cuivre a l’apparence d’une belle gemme bleue, mais celle-ci est toxique; sans cette eau, c’est une poudre verte, tout aussi toxique. Bien, il arrive que des molécules organiques établissent des liaisons plus solides avec l’eau, à tel point que celle-ci fait partie intégrante de la molécule. Au fil des ans, l’eau se libère et devient disponible, sous forme liquide, pour le cactus ou l’épi de blé... et la vie recommence.
- Un arrangement ingénieux, observa Kirk. Mais je ne comprends pas comment il a failli nous tuer.
- L’échantillon d’eau ramené par M. Spock, renfermait un catalyseur favorisant la liaison aqueuse. A défaut d’autre chose, ce catalyseur s’accouplerait avec lui-même. Une fois dans le flux sanguin, il s’allie au sérum. Pour commencer, l’organisme éprouve des difficultés croissantes à extraire ses aliments du sang - notamment le sucre, ce qui a pour conséquence d’affamer le cerveau et explique les symptômes psychiatriques. Le processus se poursuivant, le sang devient trop épais pour circuler, surtout dans les plus petits capillaires... ce qui explique la mort de Joe par défaillance circulatoire.
Lorsque j’ai compris cela, il m’a fallu trouver un moyen de neutraliser le catalyseur. La substance se propageait facilement par la respiration, le sang ou tout autre fluide corporel; or les catalyseurs ne participent en rien aux réactions chimiques qu’ils déclenchent, de sorte que la quantité originale ne diminuait pas. Je crois même qu’elle a dû se multiplier, un peu à la manière d’un virus. Quoi qu’il en soit, il me fallait modifier la nature chimique du catalyseur - l’intoxiquer, en quelque sorte - afin de l’empêcher de continuer à déclencher cette réaction. J’ai bien failli ne pas trouver la solution à temps, et comme je l’ai expliqué au Lieutenant Uhura, j’ignorais les effets éventuels de l’antidote sur les individus non intoxiqués. Par bonheur, il n’y en a aucun.
- Grande galaxie, s’exclama Kirk. Ça me fait penser que Spock s’est retiré peu avant le dénouement de cette affaire, et il n’a pas repris son poste. Lieutenant Uhura, appelez les quartiers de M. Spock.
- Oui, sir. »
De l’intercom leur parvint aussitôt un son aigrelet
- celui de l’instrument vulcanien dont Spock aimait jouer dans sa cabine - personne sur le vaisseau n’en appréciant le son particulier. Spock accompagnait l’instrument de son chant
« Alab. wes-craunish, sprai pu ristu,
Or en r’ljiik majiir auoo... »
Kirk grimaça. « Je suis incapable de dire s’il a récupéré ou non. Seul un autre Vulcanien pourrait nous renseigner. Mais vu qu’il ne s’est pas présenté sur la passerelle au moment de l’alerte générale, il n’est pas impossible que ton antidote ait eu sur lui quelque effet désastreux. Mieux vaut le soumettre à un examen médical.
- Dès que j’aurai trouvé mes écouteurs. »
McCoy s’en alla. Spock continuait à chanter dans sa cabine
« Rijii bebe, p 'salku pirtu, Fror om... »
Sa voix monta en un crescendo passionne et Kirk coupa la transmission. Il aurait encore préféré entendre Riley chanter : « I’ ! ! take you home again, Kathleen. »
Par ailleurs, si le chant de Riley avait produit sur Spock le même effet que celui du Vulcanien sur Kirk, le Capitaine s’expliquait le malaise de son second. Avec un soupir, Kirk observa les derniers soubresauts du Goret. La planète n’était plus guère qu’un nuage de poussière ressemblant à un cerveau humain gonflant avant de se désintégrer.
La ressemblance, songea Kirk, était tout à fait superficielle. Lorsqu’une planète se désintègre, rien n’arrête le processus. Le cerveau réagissait autrement.
Avec un peu de chance, il guérissait.
Parfois...

F I N

* * * * *

MIRI
(de Adrian Spies)

Tout SOS revêt un caractère d’urgence particulier dans l’espace, mais celui-ci intrigua plus spécifiquement les officiers présents sur la passerelle de l’Enterprise. Tout d’abord, ils n’éprouvèrent aucune difficulté à en identifier la source - il ne provenait pas d’un vaisseau en détresse, mais d’une planète émettant au milieu des étoiles sur la fréquence de 21 centimètres à l’aide de générateurs beaucoup plus puissants que ceux du plus grand vaisseau.
Une planète entière appelait au secours ! Les membres du vaisseau de Kirk n’étaient pas au bout de leurs surprises. Le monde en question faisait partie du système solaire de Ophiucus 70, un soleil distant de moins de quinze années-lumière de la Terre, de sorte qu’en théorie les signaux de détresse auraient pu être perçus sur la planète mère une décennie environ après leur émission, s’il n’y avait eu un léger problème : vu de la Terre, Ophiucus 70 avait pour toile de fond la Voie Lactée, laquelle émettait une radiation de 21 centimètres à un volume quarante fois supérieur à celui du reste du ciel. Celle-ci avait donc brouillé le SOS de la planète en détresse. Le lieutenant Uhura, officier des communications de l’Enterprise, capta l’appel alors que le vaisseau approchait du « groupe local » - une sphère arbitraire de 100 années-lumière de diamètre, ayant la Terre pour centre -, et se trouvait presque à angle, droit avec le plan de la galaxie.
La surprise des officiers de l’Enterprise avait cependant une tout autre cause. La quatrième planète de Ophiucus 70 était la première planète extérieure au système solaire à avoir jamais été colonisée par l’homme. Au lendemain d’un conflit politique s’étant déroulé il y avait de cela plus de cinq cents ans - les manuels d’histoire parlaient de la Paix Froide -, un petit groupe bien équipé de dissidents avait trouvé refuge dans ce monde nouveau. Depuis, les vaisseaux de la Flotte n’avaient tenté de visiter cette planète qu’une seule fois. Les exilés n’avaient pas oublié leurs griefs passés, et avaient ouvert un feu nourri sur ceux qu’ils considéraient comme des envahisseurs. L’avertissement avait été bien reçu et la galaxie abondant en lieux plus intéressants, les refugiés avaient été livrés à leur triste isolement.
Or, voilà qu’ils appelaient au secours.
En approchant de la planète, on comprenait mieux pourquoi ces hommes s’étaient installés dans un monde aussi proche de l’endroit qu’ils fuyaient. La planète ressemblait étonnamment à la Terre - d’énormes océans couvraient la majeure partie de sa surface que masquaient des bandes de nuages. Un hémisphère abritait un vaste, continent verdoyant et montagneux ayant plus ou moins la forme d’un losange; l’autre, deux petits continents triangulaires, reliés par un long archipel formé de plusieurs îles plus grandes que Bornéo. L’écran de bard montrait - l’image étant amplifiée au maximum - d’innombrables cités et de vastes espaces cultivés.
Pourtant, nulle lumière ne semblait éclairer le versant plongé dans la nuit, et la radio ne captait aucun des bruits propres à une civilisation disposant d’une énergie sophistiquée. Des tentatives de communication, effectuées dès l’entrée de l’Enterprise dans l’orbite de la planète, demeurèrent sans réponse - sinon la répétition inlassable du SOS, qui commençait à prendre des accents tragiquement mécaniques.
« Quels qu’aient été leurs ennuis, observa M. Spock, il est clair que nous arrivons trop tard.
- Ça m’en a tout l’air, acquiesça le capitaine Kirk. N’empêche que nous descendons voir de quoi il retourne. M. Spock, Dr McCoy, enseigne Rand et deux gardes, allez revêtir vos combinaisons et retrouvez-moi dans la salle de transfert. »

* * * * *

Le groupe d’inspection se matérialisa sur la place centrale de la plus grande ville observée sur l’écran - celle-ci paraissait déserte. Kirk regarda autour de lui, guère surpris.
L’architecture évoquait celle du début des années 2100, date à laquelle les colonisateurs avaient quitté la Terre. Les bâtiments semblaient inoccupés depuis la même époque. Partout, le temps avait fait des ravages. Les pavements étaient brisés, les rues envahies par les herbes folles, les fenêtres béantes, les moindres objets recouverts d’une épaisse couche de poussière et de crasse. Sur la place, traînaient des engins rouillés qui avaient dû être des véhicules.
« Nul signe de guerre, observa Spock.
- Une épidémie ? « Suggéra McCoy. Tous parlaient à voix basse, comme par une sorte d’accord tacite.
A côté de la fontaine bouchée par la boue près de laquelle se tenait Kirk, un autre objet antique gisait sur le flanc : un tricycle d’enfant. Celui-ci, bien qu’également rouillé, était encore en état de fonctionnement, comme s’il avait été exposé moins longtemps aux intempéries que les autres véhicules.
Machinalement Kirk actionna la sonnette attachée au guidon.
Elle déchira le silence de son cri grêle. La plainte reçut une réponse instantanée. Un hurlement de rage et d’angoisse retentit derrière eux.
« C’est à moi ! A moi ! »
Ils pivotèrent pour affronter la terrible clameur. Une créature humanoïde se précipitait vers eux de la carcasse du bâtiment le plus proche, agitant les bras et donnant libre cours à sa fureur. Elle courait trop vite pour que Kirk pût la détailler. Il ne distingua qu’une masse vêtue de haillons couverts de boue, et eut le sentiment que la créature était d’un âge très avancé, mais elle avait déjà sauté sur McCoy et l’avait renversé sur le sol.
Tous se portèrent aussitôt au secours du médecin, mais la créature avait la force incroyable des déments. Pendant un instant, Kirk se trouva face à face avec un visage rongé par le temps, une bouche édentée, des traits déformés par la haine, des yeux gonflés par les larmes. Il frappa, plus ou moins au hasard.
Le coup parut à peine effleurer la créature, niais celle-ci se mit à sangloter et se laissa choir sur le pavement. C’était un vieillard, portant pour tous vêtements des tennis, un pantalon et une chemise sale et déchirée. Sa peau était couverte de taches multicolores. Il y avait quelque chose de curieux chez ce personnage... mais quoi ? N’aurait-il pas dû être plus ridé à son âge ?
Toujours sanglotant, le vieil homme tendit une main tremblante vers le tricycle.
« Faut le réparer, hoqueta-t-il entre ses pleurs. Quelqu’un doit le réparer.
- Bien sûr, dit Kirk, en l’observant intensément. Nous le réparerons. »
La créature se mit à glousser. « Rigolo, va ! » Dit-elle. Sa voix se chargeait à nouveau de toute sa rage initiale. « Vous l’avez cassé ! Rigolo, petit rigolo ! »
Les doigts crispés saisirent le tricycle. Il était clair que le vieillard s’apprêtait à l’utiliser comme une arme, mais au même instant, il parut découvrir les taches sur son bras nu. Le cri finit en un soupir.
« Réparez-le... je vous en prie, réparez-le... « Ses yeux se gonflèrent, sa poitrine se souleva, et la créature retomba sur le pavement. Elle était morte. McCoy s’agenouilla à ses côtés et passa un tricorder sur son corps.
« Impossible, murmura-t-il.
- Qu’il soit mort ? Demanda Kirk.
- Non, qu’il ait pu vivre. La température de son, corps est supérieure à cinquante et un degrés. Il s’est consumé de l’intérieur. Personne ne peut survivre à une telle température. »
Kirk releva brusquement la tête. Un nouveau bruit venait d’attirer son attention. Il provenait d’une allée sur sa gauche.
« Un autre ? Murmura-t-il, tendu. Quelqu’un nous épie... Là-bas. Voyons si nous parvenons à lui mettre la main dessus et à lui soutirer quelque information... Maintenant ! "
Ils foncèrent tous vers l’allée. Devant eux, ils entendirent l’espion détaler.
C’était une impasse donnant sur l’arrière de ce qui avait dû être un immeuble à appartements multiples. L’espion n’avait pu filer ailleurs. Ils pénétrèrent avec prudence dans l’immeuble, déphaseur au poing.
La fouille les mena en définitive dans un salon. Il y avait là un piano poussiéreux, avec le cahier de gammes d’un enfant posé sur le pupitre. Sur une page brunie, à la limite de l’effritement était écrit : « Des efforts, des efforts, des efforts ! » Mais il n’y avait aucun endroit où se cacher dans cette pièce, sinon une vieille armoire. Collant son oreille à la porte, Kirk crut entendre une respiration précipitée puis un craquement très net. Il leva la main et aussitôt Spock et les deux gardes le couvrirent.
« Sortez, dit-il. Nous ne vous ferons aucun mal. Allons, sortez ! »
Il n’obtint pas de réponse, mais la respiration se fit plus forte. D’un mouvement brusque, il ouvrit la porte.
Terrée dans un coin de l’armoire, parmi un monceau de vêtements, de vieilles chaussures et un parapluie crasseux, une fillette aux cheveux sombres tremblait. Elle n’avait guère plus de quatorze ans, moins sans doute. De toute évidence, elle était terrorisée.
« Je vous en prie, supplia-t-elle. Ne me faites pas de mal. Pourquoi êtes-vous revenus ?
- Nous ne te ferons pas de mal, la rassura Kirk. Nous sommes venus vous aider. « Il lui tendit la main, mais elle se recroquevilla plus encore sur elle-même. Kirk se tourna vers l’enseigne Rand, qui s’était approchée et s’agenouillait devant la porte ouverte.
« Tout va bien, dit-elle. Personne ne te fera de mal. Je te le promets.
- Je me souviens bien de ce que vous avez fait, dit la fillette, sans bouger. Vous avez hurlé, vous avez tout incendié et battu les gens.
- Ce n’était pas nous, dit Janice Rand. Allons viens et raconte-nous tout ça. »
La fillette la considérait avec un regard lourd de suspicion, mais elle laissa Janice la conduire jusqu’à une chaise. Un nuage de poussière vola dans l’air quand la fillette s’assit, les genoux fléchis, prête à fuir;
« Je ne peux pas jouer avec vous. Je ne connais pas les règles.
- Nous non plus, dit Kirk. Qu’est-il arrivé à tous les gens d’ici ? Y a-t-il eu une guerre ? Une épidémie ? Sont-ils partis ailleurs en vous abandonnant ?
- Vous devriez le savoir. C’est vous qui avez tout fait... vous et tous les autres grups.
- Les grups ? Que sont les grups ? »
La fillette contempla Kirk, surprise. « Les grups c’est vous. Tous les vieux.
- Les adultes, expliqua Janice. Je crois que c’est ce qu’elle veut dire, Capitaine. »
Spock, qui avait soumis la pièce à l’analyse de son tricorder, revint vers Kirk, interloqué. « Elle ne peut avoir vécu ici, Capitaine, dit-il. La poussière n’a pas été dérangée pendant au moins trois cents ans, peut-être plus. Pas de traces de radioactivité ou de contamination chimique - rien que de la très vieille poussière. »
Kirk se retourna vers la fillette. « Jeune fille... à propos, comment t’appelles-tu ?
- Miri.
- Bien. Miri, tu dis que les grups sont responsables de tout ça. Ils ont tout brûlé, battu les gens... Pourquoi ?
- Ils ont fait tout ça quand ils ont commencé à devenir malades. On a dû se cacher. » Elle posa sur Kirk un regard chargé d’espoir. « Est-ce que je fais bien ce qu’il faut ?
- C’est très bien. Tu dis que les adultes sont devenus malades. Est-ce qu’ils sont morts ?
- Les grups meurent toujours. » Exprimée de la sorte, la réponse était évidente, mais ne leur apprenait pas grand-chose.
« Et les enfants ?
- Les onlies ? Bien sûr que non. Nous sommes là, pas vrai ?
- Il y en a d’autres ? Demanda McCoy. Combien ?
- Ils sont tous là.
- M. Spock, intervint Kirk, emmenez les gardes et voyez si vous trouvez d’autres survivants... Ainsi tous les grups sont partis ?
- Sen, jusqu’à ce que ça arrive... vous comprenez... quand ça arrive à un onlie. Alors il devient comme eux. Vous allez faire du mal aux autres... comme eux ?
- Miri, dit McCoy, quelqu’un nous a attaqués, dans la rue... Tu l’as vu ? Etait-ce un grup ?
- C’était Floyd, dit-elle en tremblant un peu. Ça lui est arrivé à lui. Il est devenu comme eux. Ça m’arrive à moi aussi. C’est pour ça que je peux plus rester avec mes amis. Dès l’instant où l’un de nous commence à changer, les autres prennent peur... J’aime pas votre jeu. Il est pas drôle.
- De quoi as-tu peur ? Insista Kirk.
- Vous avez vu Floyd ? Ils essaient de blesser tout le monde. D’abord, il y a ces marques horribles sur la peau. Puis on devient un grup, et on veut blesser les gens, les tuer.
- Nous ne sommes pas comme ça, dit Kirk. Nous venons de très loin... des étoiles. Nous connaissons beaucoup de choses. Peut-être pourrons-nous t’aider, situ nous aides toi aussi.
- Les grups n’aident personne, dit Miri. Ce sont eux qui ont fait tout ça.
- Nous n’avons pas fait ça, et nous désirons que ça change. Peut-être réussirons-nous, si tu nous fais confiance. »
Janice caressa la joue de la fillette. « S’il te plaît. » Après un long moment, Mini leur offrit son premier sourire.
Avant qu’elle ait pu parler, un bruit sourd et prolongé provenant de l’extérieur déchira l’air... comme si quelqu’un avait déversé le contenu d’une poubelle du haut d’un toit. Il fut suivi du sifflement d’un déphaseur.
Dans le lointain, et apparemment d’un endroit haut perché, une voix d’enfant hurla « Nyah, nyah, nyah, nyah. NYAH, Nyah !
- Gardes ! » Hurla Spock.
De nombreuses voix lui répondirent, de tous les côtés à la fois : « Nyah nyah nyah nyah Nyah, nyah ! »
Puis le silence s’installa à nouveau, troublé uniquement par l’écho des cris.
« Il semble, dit Kirk, que tes amis ne veulent pas qu’on les trouve.
- Je crois que nous nous y prenons mal, Jim, intervint McCoy. J’ignore ce qui s’est passé ici, mais il doit bien y avoir des documents quelque part. Si nous voulons nous rendre utiles, nous devrions commencer par découvrir la cause de cette situation. J’imagine qu’il doit exister dans cette ville un centre de santé publique. Qu’en penses-tu, Miri ? Y a-t-il un endroit où travaillaient les médecins autrefois ? Peut-être un bâtiment gouvernemental.
- Je connais l’endroit, dit-elle avec une expression dégoûtée. Eux et leurs aiguilles... C’est un mauvais lieu. Aucun d’entre nous ne va là-bas.
- Mais nous devons y aller, expliqua Kirk. C’est important, si nous voulons être en mesure de vous aider. Je t’en prie, conduis-nous. »
Il lui tendit la main, et après avoir longuement’ hésité, la fillette la prit.
« Jim, c’est un joli nom, dit-elle. J’aime bien.
- J’aime bien le tien aussi. Et je t’aime bien, toi.
- Je sais. Vous ne pouvez être vraiment un grup. Vous êtes... différent. » Elle sourit et se leva avec grâce. Ce faisant, elle baissa les yeux et il sentit la main de la fillette se crisper. Puis, prudemment, elle se dégagea.
« Oh ! Dit-elle d’une voix étouffée. Déjà ! »
Il baissa les yeux à son tour, se doutant de ce qu’il allait voir. Sur le dos de sa main, s’étalait une tache bleue, de la taille d’un œuf de grive.

* * * * *

Le laboratoire se révéla doté d’un équipement sophistiqué. L’absence de fenêtres et la crainte qu’il inspirait aux enfants de la ville l’avaient, en quelque sorte, préservé. Les instruments et les tables étaient recouverts d’une couche de poussière moins épaisse que partout ailleurs. La taille du bâtiment et le fait que la lumière du jour n’y pénétrait pas le rendaient aussi accueillant qu’un caveau. En l’occurrence, nul ne songeait à s’en plaindre. Kirk était ravi que l’endroit ait rebuté d’éventuels pilleurs.
Chacun d’eux avait maintenant des taches bleues sur la peau. Spock paraissait toutefois mieux résister que ses compagnons; elles étaient moins larges chez lui et se propageaient plus lentement. C’était à prévoir, puisqu’il était d’une race différente de celle des autres membres de l’équipage et des colonisateurs. Pourtant, son origine extraterrestre ne lui conférait aucune immunité, juste une résistance supérieure.
McCoy, ayant procédé à des biopsies des lésions, en teinta certains échantillons et en cultiva d’autres dans des milieux divers. La plaque portant la gélose sanguine révéla une colonie bleue spiralée composée de bactéries fertiles ressemblant fortement a des spirochètes. McCoy était cependant convaincu que ceux-ci n’étaient pas à l’origine de la maladie, qu’il ne s’agissait que d’intrus secondaires.
« Primo, ils ne contaminent aucun des animaux que j’ai fait venir du vaisseau, dit-il, ce qui signifie que je ne puis satisfaire les postulats de Kock, secundo, j’observe un nombre anormalement élevé de divisions mitosiques dans les tissus colorés, et le schéma d’ensemble se situe à mi-chemin entre des métaplasies squameuses et un néoplasme franc. Tertio, la table chromosomique indique tant de déplacements...
- Ouais, je suis convaincu, l’interrompit Kirk. Qu’en déduis-tu ?
- Je crois que la maladie est d’origine virale, dit McCoy. Les spirochètes constituent, bien sûr, un facteur d’aggravation; il existe sur Terre une maladie dite angine de Vincent, produite par deux microorganismes œuvrant de concert.
- La spirochétose est-elle contagieuse ?
- Très, par contact. Vous et l’enseigne Rand l’avez contractée de Mini puis, vous nous l’avez transmise.
- Je ferais donc bien de veiller à ce que l’épidémie s’arrête là », dit Kirk, en prenant son communicateur.
« Kirk à Enterprise. Personne, je répète, personne ne doit sous aucun prétexte être transporté à la surface de cette planète jusqu’à nouvel ordre. La planète est hautement infectée. Prévoyez une procédure de décontamination complète pour tous ceux d’entre nous qui reviendraient.
- Ordinateur... lui glissa McCoy.
- Oh oui. Faites-nous parvenir le plus grand bio computer portable... Vous le décontaminerez au retour.
- Capitaine », appela Spock. Il avait examiné une masse de documents conservés dans des armoires couvrant toute la surface d’un mur et agitait un dossier. « Je crois avoir trouvé quelque chose. »
Tous le rejoignirent à l’exception de McCoy, qui demeura penché au-dessus du microscope. Spock tendit un dossier à Kirk et entreprit d’en feuilleter d’autres.
« Il y a une armoire de dossiers semblables. Des centaines de personnes devaient travailler ici. Un bio-computer portable aussi puissant soit-il mettrait plus d’un an à traiter toutes ces données.
- Dans ce cas, nous transmettrons les données par communicateur à l’ordinateur de bord », conclut Kirk. Il examina le dossier intitulé

Rapport d’évolution
PROJET DE PROLONGATION DE LA VIE
Section génétique

« C’est donc ça, soupira Janice Rand.
- Nous n’en sommes pas encore sûrs, dit Kirk. Mais si c’est le cas, ce fut le plus terrible retour de flamme de l’histoire de la science. Bien, au travail ! Miri, tu peux nous aider classe ces dossiers sur la grande table par catégories - un tas pour la génétique, un pour la virologie, un pour l’immunologie, etc. Peu importe que tu ne comprennes pas le sens de ces mots. »

* * * * *

Le puzzle se reconstituait avec une lenteur terrifiante. Le principe général apparut clairement, presque dès le début des recherches une tentative visant à arrêter le processus de vieillissement par une restauration sélective des cellules mutantes. Le vieillissement résulte, en fait, de l’accumulation dans l’organisme de cellules dont les fonctions normales ont été endommagées par des mutations, elles-mêmes provoquées par l’introduction dans le noyau cellulaire de radicaux libres entraînant une perturbation du code génétique. Les scientifiques de la colonie n’ignoraient pas qu’il était impossible de bloquer les radicaux libres, lesquels sont créés partout dans l’environnement par la lumière solaire, la combustion et même la digestion. Ils s’étaient donc proposé de créer une substance auto réplicante de type viral, susceptible d’exister à l’état passif dans le sang jusqu’à l’intervention des dommages cellulaires - le virus étant alors libéré dans la cellule de manière à remplacer l’élément endommagé. L’injection étant pratiquée à la naissance, avant que le mécanisme immunitaire de l’enfant devienne pleinement opérationnel, l’organisme identifiait, en quelque sorte, le virus à une substance normale plutôt qu’à un intrus à détruire. Le virus devant toutefois demeurer inactif jusqu’à la puberté - de manière à ne pas interférer avec les processus de croissance normaux - son activation était dépendante des hormones sexuelles.
« C’est le projet le plus audacieux dont j’ai jamais eu vent dans toute mon existence, déclara McCoy. Si cette expérience avait réussi, elle aurait offert une prévention idéale contre le cancer, celui-ci n’étant qu’une expression locale du processus de vieillissement, sous une forme particulièrement virulente.
- Mais ça n’a pas marché, dit Spock. Leur substance ressemblait beaucoup trop à un virus... et elle a échappé à leur contrôle. Oh, elle prolonge la vie, ça ne fait aucun doute... mais uniquement chez les enfants. Quand ceux-ci deviennent pubères, elle les tue.
- De combien... ? Commença Janice Rand.
- ... prolonge-t-elle la vie ? Compléta Spock. Nous l’ignorons. L’expérience n’a pas duré assez longtemps pour le déterminer. Nous ne possédons qu’une vague idée du rythme de ralentissement du processus de vieillissement : la personne injectée vieillit d’environ un mois, temps physiologique, tous les cent ans, temps objectif. En tout cas, il est clair qu’il en va ainsi pour les enfants. »
Janice considéra Miri. « Un mois tous les cent ans, dit-elle. Et l’expérience remonte à trois cents ans ! Une enfance éternelle... C’est presque un rêve.
- Un cauchemar, plutôt, enseigne Rand, dit Kirk.
L’exemple et les responsabilités sont sources d’enseignement. Miri et ses amis ont été privés des deux. C’est une voie sans issue.
- Avec comme perspective une mort atroce, poursuivit McCoy. Il est étonnant que tant d’enfants aient survécu. Miri, comment vous êtes-vous débrouillés après que tous les grups sont morts ?
- Nous avons joué, dit Miri. C’était gai. Personne n’était là pour nous l’interdire. Et quand nous avions faim, nous prenions de quoi manger. Il y avait beaucoup de trucs en boîtes, et beaucoup de mamies.
- Des mamies ?
- Vous savez. » Miri fit tourner sa main en l’air, imitant le mouvement d’un ouvre-boîte électrique. Janice Rand pouffa et se détourna. « Jim... maintenant que vous avez trouvé ce que vous cherchiez... est-ce que vous allez repartir ?
- Oh non, répondit Kirk. Il nous reste encore bien des choses à apprendre. Vos grups semblent avoir réalisé leurs expériences selon une séquence très précise. En avez-vous trouvé le plan, M. Spock ?
- Non, sir. Ce renseignement est probablement conservé ici. Si c’était mon projet, je l’aurais soigneusement enfermé dans un coffre - il constitue la clé de toute l’expérience.
- J’ai bien peur de partager votre avis. Et faute de le découvrir, Miri, nous serons incapables d’identifier le virus, de le synthétiser et de produire un vaccin.
- Tant mieux, dit Miri. Je veux dire, que vous ne partiez pas. Nous pourrons nous offrir du bon temps... en attendant.
- Nous pouvons peut-être encore enrayer le processus. M. Spock, j’imagine que vous n’avez pas réussi à vous approcher des autres enfants ?
- Eh non. Ils connaissent trop bien la région. Ils filent comme des souris.
- Voyons, tentons une autre forme d’approche. Miri, veux-tu nous aider à les approcher ?
- Vous ne les trouverez pas, déclara Miri, ils ont peur. Ils ne vous aiment pas. Et puis, ils ont peur de moi, maintenant que moi aussi... » Elle s’interrompit.
« Voyons, essaie de leur faire comprendre...
- Aux onlies ? Demanda la fillette. Impossible. C’est ce qu’il y a de plus gai dans le fait d’être un only. Personne ne vous demande de comprendre quoi que ce soit.
- Mais tu comprends, toi. »
Les yeux de Miri s’emplirent de larmes. « Je suis plus un only », dit-elle. Elle se précipita hors de la pièce. Janice la regarda filer avec compassion.
Elle dit : « Cette gamine...
- ... est de trois cents ans votre aînée, enseigne Rand, poursuivit Kirk. Pas de conclusions hâtives... Cela doit faire une différence pour elle... que nous en soyons conscients ou non. »
Mais une minute plus tard, Miri revenait. La crise de larmes s’était terminée comme elle avait commencé. La fillette désirant se rendre utile, M. Spock lui donna des crayons à tailler - il en avait trouvé une quantité incroyable dans le vieux laboratoire. Elle se mit au travail avec entrain... mais sans quitter Kirk des yeux. Il fit comme s’il ne remarquait pas son petit jeu.
« Capitaine. Ici Farreil sur l’Enterprise. Nous sommes prêts pour la saisie.
- Parfait. M. Spock, de quoi avez-vous besoin ? »
Miri tendit une poignée de crayons. « Y'en a assez ?
- Hum ? Oh... il nous en faudrait encore beaucoup plus, si ça ne t’ennuie pas.
- Oh non, Jim, dit-elle. Pourquoi cela m’ennuierait-il ?
- Un type, dit Spock en étalant des feuilles sur la table, a pris des notes durant les dernières semaines... après le début du désastre. J’ai négligé ses dernières remarques; il reconnaît être déjà trop atteint, trop malade, pour être sûr de ne pas délirer, et je partage son avis. Mais ces tables-là sont plus anciennes et devraient nous indiquer combien de temps il nous reste. A propos, il paraît évident que les symptômes terminaux que nous avons observés ici sont typiques... Manie homicide.
- Et rien ne permet d’identifier la lignée du virus... ou sa chimie ? Demanda McCoy.
- Rien, dit Spock. Notre homme supposait qu’un de ses collègues s’était chargé de rédiger un rapport à ce sujet. Peut-être a-t-il raison et ne l’avons-nous pas encore trouvé... ou peut-être était-ce une de ses hallucinations. Quoi qu’il en soit, les premiers signes sont une forte fièvre... des douleurs dans les articulations... des troubles de la vision. Puis, peu à peu, la manie s’installe. A propos, Dr McCoy, vous aviez raison au sujet des spirochètes... ils participent de la maladie... ce sont eux qui engendrent la manie, pas le virus. Le processus sera plus rapide chez nous parce que nous n’avons pas porté la maladie à l’état latent aussi longtemps que Miri.
- Et elle ? Demanda Kirk en baissant le ton.
- Nous devons attendre de voir ce que dira l’ordinateur. En gros, elle devrait nous survivre de cinq à six semaines... si l’un d’entre nous ne la tue pas avant.
- C’est assez ? Demanda au même instant Miri, en montrant d’autres crayons.
- Non ! » gronda Kirk, en élevant la voix,
Les commissures des lèvres de la fillette s’affaissèrent et sa lèvre inférieure se mit à trembler. « Bien, Jim, dit-elle d’une petite voix triste. Je ne voulais pas te fâcher.
- Je suis désolé, Miri. Ça ne s’adressait pas à toi. Je ne suis pas fâché. « Il revint vers Spock. « Bien, ainsi nous ne connaissons toujours pas notre ennemi. Communiquez vos données à Farreil, qu’il nous aide au moins à cerner le facteur temps. Bon Dieu ! Si nous pouvions seulement mettre la main sur ce virus, le vaisseau élaborerait un vaccin en vingt-quatre heures. Mais nous n’avons pas le moindre point de départ.
- Peut-être que si, intervint McCoy lentement. Ça demandera un gros travail d’ordinateur, mais ça devrait marcher. Jim, tu sais comment marche l’esprit des fonctionnaires. Si ce laboratoire ressemble à toutes les agences gouvernementales que j’ai connues, ces types devaient conserver des formulaires de toutes leurs commandes en cinq exemplaires. Quelque part, doit se trouver un rôle d’enregistrement de ces notes. Il nous permettrait d’étudier la consommation de réactifs bien précis à des époques différentes. Cela devrait m’aider à identifier les agents servant à des travaux classiques... milieux de culture, etc... L’ordinateur pourrait, ensuite, analyser tous les autres me paraissant significatifs. Il n’est pas impossible qu’une telle analyse nous permette de reconstruire la séquence des opérations.
- Excellente idée, acquiesça M. Spock. La question est... »
Il fut interrompu par le grésillement du communicateur de Kirk.
« Ici Kirk.
- Farrell Capitaine. Les chiffres de M. Spock situent le point de rupture dans sept jours. »
Pendant un moment, il n’y eut d’autre bruit dans la pièce que le grincement du taille-crayons. Puis Spock dit d’une voix posée :
« Voilà qui répond à la question que je m’apprêtais à poser. J’admire votre projet, Dr McCoy, mais je crains que nous ne disposions pas du temps nécessaire pour le mettre en pratique.
- Pas sûr, insista McCoy. S’il est vrai que le spirochète est à l'origine de la manie, nous pourrions enrayer son action a l’aide d’antibiotiques, et ainsi prolonger notre temps de lucidité... »
Quelque chose se fracassa sur le sol. Kirk pivota sur lui-même. Janice Rand, qui lavait les supports d’échantillons de McCoy, venait de renverser le récipient d’acide chromique. La substance jaune corrosive, qui s’étalait sur le sol, avait éclaboussé les jambes de la jeune femme. Kirk prit aussitôt du coton et s’agenouilla devant elle.
« Non, non... sanglota Janice. Vous ne pouvez rien pour moi... vous ne pouvez rien pour moi ! »
Repoussant McCoy et Spock, elle se précipita en pleurs dans le couloir. Kirk courut derrière elle.
« Revenez, dit-il. Remettez-vous au travail. Il n’y a pas une minute à perdre. »
Janine s’était arrêtée dans le couloir. Elle lui tournait le dos et pleurait convulsivement. Kirk entreprit de lui essuyer les jambes, essayant d’ignorer les taches bleues qui les recouvraient. Les pleurs de la jeune femme cessèrent peu à peu. Après un moment, elle dit d’une voix faible
« A bord du vaisseau, vous ne prêtez jamais attention à mes jambes. »
Kirk se força à sourire. « Le lourd fardeau du commandement, enseigne Rand. Ne voir que ce que le règlement juge pertinent... Voilà qui est mieux, mais il faudra vous laver à l’eau savonnée maintenant. »
Il se releva. Janice paraissait lasse, mais la crise était passée.
« Capitaine, je ne voulais pas...
- Je sais, dit-il. Oubliez ça.
- C’est tellement stupide, quel gaspillage... Sir, si vous saviez toutes les idées qui me traversent la tête. Je ne devrais pas, mais je n’y peux rien... je n’arrête pas de me dire que je n’ai que vingt-quatre ans... et j’ai peur !
- Je suis un peu plus âgé, enseigne Rand, mais j’ai peur moi aussi.
- Vous ?
- Bien sûr. Je ne tiens pas plus que vous à devenir une de ces créatures. Dire que j’ai peur, c’est peu. Vous êtes des membres de mon équipage. C’est moi qui vous ai amenés ici. J’ai peur pour chacun de nous.
- Ça ne se voit pas, murmura-t-elle. Vous ne le montrez jamais. Vous paraissez toujours tellement plus... courageux que nous.
- Foutaises, dit-il avec force. Il faudrait être stupide pour ne pas avoir peur. Un homme qui n’a pas peur n’est pas brave, mais idiot. Le courage c’est faire face au danger, et ne pas se laisser paralyser par sa peur. Et surtout, ne pas se laisser gagner par la panique d’autrui.
- Je retiendrai la leçon », dit Janice essayant de se relever. Mais au même instant, elle se remit à pleurer. « Je suis désolée, répéta-t-elle d’une voix tendue. A votre retour, sir, vous auriez intérêt à engager un enseigne qui ne pleure pas.
- Votre demande de transfert est refusée. « Il la prit par les épaules, tendrement, et elle essaya de lui prodiguer un sourire. Ils se tournèrent vers l’entrée du laboratoire. Sur le seuil de la pièce, Miri les observait en se mordant les poings, les yeux troublés par un mélange curieux d’émotions... étonnement, révolte, haine... ? Kirk était incapable de le préciser. Il voulut parler, mais Miri s’enfuit. Il écouta le bruit de ses pas s’estomper et le silence s’installer.
« Les ennuis ne viennent jamais seuls, soupira-t-il, résigné. Nous ferions mieux de rejoindre les autres.
- Où a filé Miri ? Interrogea McCoy à leur arrivée. Elle paraissait bien pressée.
- Je l’ignore. Peut-être est-elle partie à la recherche d’autres onlies. Ou peut-être s’est-elle lassée de nous. Nous n’avons pas le temps de nous en soucier. Que faisons-nous maintenant ?
- Prévention des accidents, annonça McCoy. J’aurais dû y songer bien avant ce qui vient d’arriver à Janice. Il y a beaucoup de réacteurs corrosifs ici, et pour peu que nous ayons de la chance, nous manipulerons bientôt des substances infectieuses. Je veux que vous quittiez tous vos uniformes et que vous enfiliez des combinaisons de laboratoire. Nos vêtements devront rester dans le bureau d’à côté, sans quoi nous n’aurons d’autre choix que de les brûler avant de regagner le vaisseau.
- Bien, au boulot. Et pour l’équipement... les déphaseurs et tout ça ?
- Conservons un déphaseur ici en cas de danger, mais nous devrons l’abandonner au moment de repartir, dit McCoy. Tout le reste doit quitter cette pièce.
- Parfait. Ensuite ?
- J’ai poussé l’analyse médicale aussi loin que possible, dit McCoy. Dorénavant, le travail va être d’ordre strictement statistique... et même si l’idée est de moi, je crains que M. Spock ne doive désormais assurer la relève. Les statistiques ne sont pas ma tasse de thé. »
Kirk sourit. «Bien, M. Spock, à vous de jouer.
- Oui, sir. Pour commencer, il nous faut trouver les bordereaux de commandes. Ce qui signifie une nouvelle fouille des classeurs. »
Le problème était simple : inventer une maladie.
Le registre recherché fut bientôt découvert et s’avéra précieux en renseignements. L’hypothèse de McCoy était juste : l’esprit bureaucratique n’avait pas changé en s’éloignant d’une douzaine d’années-lumière de la planète mère où il avait vu le jour. Toutes les commandes du laboratoire avaient été rédigées en triple exemplaire.
McCoy les classa rapidement en fonction d’une échelle de signification allant de O (sans signification évidente) à dix (d’importance cruciale), et le bio-computer encoda tous les éléments revêtus d’un indice de « cinq » au moins pour transmettre ces données à l’ordinateur de l’Enterprise en un minimum de temps. L’encodage fut rapide, mais l’attribution du coefficient de signification était une question de jugement humain, et McCoy se révéla, dans la moitié des cas, le seul homme présent capable de s’acquitter de cette tâche. Spock savait discerner dans un groupe donné les informations statistiquement significatives, mais seul McCoy pouvait préciser si les associations avaient une valeur médicale, financière ou routinière.
Il leur fallut deux journées de travail ininterrompu pour que Spock pût enfin annoncer, le matin du troisième jour
« Ces cartes renferment maintenant toutes les informations susceptibles d’être traitées par l’ordinateur. « Il se tourna vers Miri, qui était revenue la veille sans fournir d’explications, mais toujours aussi désireuse de se rendre utile. «Miri, si tu veux bien les ranger dans ce classeur, nous pourrons ensuite les transmettre à l’ordinateur de l’Enterprise, par l’intermédiaire de Farrell. Je dois avouer que je ne vois rien de prometteur se dessiner dans tout cela.
- Je ne dirais pas cela, dit McCoy à la surprise générale. L’agent actif ne peut être un virus pur, sans quoi il serait expulsé de l’organisme entre le moment de l’injection et la puberté... faute de se reproduire.
En effet, les virus purs ne peuvent se reproduire sans envahir une cellule de l’organisme, or cette substance inconnue ne fait rien de semblable pendant dix à douze ans, selon le sexe de l’hôte, Elle devrait donc être plus proche des rickettsies, qui possèdent des mécanismes enzymatiques intacts leur permettant de se nourrir et de se reproduire à partir de matériaux puisés dans les fluides corporels, à l'extérieur des cellules. Quand les hormones de la puberté entrent en contact avec la substance, celle-ci rejette cette partie de son organisation et se transforme en virus à part entière. En conséquence, le mécanisme abandonné doit être stéréosoluble. Il ne peut donc s’agir que de stéroïdes sexuels. Pas à pas, nous commençons à cerner l’élément.
- Assez pour lui donner un nom ? Demanda Kirk, tendu.
- Oh que non, dit McCoy. Je ne suis même pas sûr d’être dans la bonne voie; toutes ces élucubrations sont pure question d’intuition. Mais elles me paraissent raisonnables. Je m’attends à recevoir quelque chose de ce genre quand l’ordinateur de bord aura traité les codes. Quelqu’un veut parier ?
- Nous avons déjà misé nos vies, bon gré mal gré, trancha Kirk. La réponse devrait nous parvenir dans une heure. M. Spock, appelez Farrell. »
Spock se rendit dans le bureau voisin, désormais isolé du reste du laboratoire. Il revint presque aussitôt. Son visage ne trahissait jamais la moindre émotion, pourtant quelque chose dans son regard inquiéta Kirk, qui bondit sur ses pieds.
« Que se passe-t-il ?
- Les communicateurs ont disparu, Capitaine. Les poches des uniformes sont vides. »
Janice étouffa un sanglot. Kirk se tourna vers Miri en fronçant les sourcils. La fillette recula, mais soutint son regard avec une expression de défi.
« Que sais-tu de cela, Miri ?
- Les onlies les ont pris, je suppose, dit-elle. Ils aiment voler des objets. C’est un jeu.
- Où les ont-ils emmenés ? »
Elle haussa les épaules. « Je sais pas. C’est un jeu, aussi. Quand vous prenez quelque chose, vous l’emportez ailleurs. »
Il fut sur elle en deux enjambées et la saisit par les épaules. « Ce n’est pas un jeu. C’est une catastrophe. Nous devons absolument récupérer ces communicateurs... sinon, nous ne trouverons jamais le moyen de soigner cette maladie. »
Elle pouffa aussitôt. « Alors vous ne repartirez pas, dit-elle,
- Non, nous mourrons. Cesse cette plaisanterie immédiatement. Dis-nous où ils sont »
La fillette se dégagea en feignant l’indignation d’un adulte. Compte tenu du fait qu’avant l’arrivée de l’équipe de Kirk, elle n’avait plus vu d’adultes depuis le désastre, l’imitation était assez réussie.
« Je vous en prie, Capitaine, vous me faites mal, dit-elle d’un ton hautain. Que vous arrive-t-il ? Comment voulez-vous que je vous réponde ? »
Malheureusement, elle ne put jouer son rôle plus longtemps, et éclata de rire... ce qui n’eut pas pour effet de calmer Kirk. « Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Du chantage ? » Explosa-t-il. Il n’éprouvait aucun sentiment, en ce moment. «C’est ta vie aussi qui est en jeu, Miri.
- Oh non, dit Miri, suave. M. Spock a dit que je vivrais cinq ou six semaines de plus que vous. Peut-être que certains mourront avant d’autres. Moi... je serai toujours là. » Elle se précipita vers la porte. Dans d’autres circonstances, son petit jeu aurait pu paraître charmant. Au dernier moment, elle se retourna, leva une main alanguie. « Il va de soi que j’ignore ce qui vous fait croire que je sais où sont cachés vos engins. Mais, bien sûr, si vous êtes très gentils avec moi, je poserai peut-être quelques questions à mes amis... En attendant, Capitaine, adieu.»
La porte se referma derrière elle.
« Au moins, observa McCoy, on sait qu’ils connaissaient la télévision sur cette planète avant le désastre. »
L’humour du médecin eut pour effet de soulager un peu la tension ambiante.
« Que pouvons-nous faire sans le vaisseau ? Demanda Kirk. M. Spock ?
- Pas grand-chose, Capitaine. Le bio-comp est incapable de procéder à ce genre de travaux. Il lui faudrait des heures pour faire ce qui prendrait quelques secondes à l’ordinateur de bord; par ailleurs, il ne possède pas de capacité analytique.
- Le cerveau humain existait bien avant les ordinateurs. Bones, votre avis ?
- Je puis essayer, dit McCoy, las. Mais l’ordinateur nous aurait fait gagner du temps, et c’est justement la denrée qui nous fait défaut. Quand je pense à ce vaisseau là-haut qui transporte tout ce dont nous avons besoin, et qui tourne autour de la planète comme un vulgaire morceau de métal...
- Se lamenter c’est perdre encore plus de temps », le coupa Kirk. McCoy le considéra, surpris. « Je suis désolé, Bones. Je suppose que les premiers effets de la maladie commencent à se faire sentir.
Tu as raison, Jim, je me lamentais, dit le médecin. C’est à moi de te présenter des excuses. Bien, le cerveau humain devra donc se montrer le plus fort. Il a rendu de fameux services à Pasteur... mais le bonhomme était beaucoup plus génial que moi. M. Spock, prenez ces fiches et passons-les en revue une à une. Je voudrais essayer pour commencer une analyse d’ADN. S’il en sort un schéma raisonnable, suffisant pour élaborer une espèce plausible, nous les repasserons en revue encore une fois, pour voir si nous pouvons en tirer un clone.
- Je ne vous suis pas, admit Spock.
- Je vous cite les codes, pas de temps à perdre en explications. Triez, pour commencer, tout ce qui est codé LTS-426. Ensuite, nous isolerons les fiches ayant des facteurs communs non codés. Il n’y en aura pas sans doute, mais cela me paraît le début le plus prometteur.
- Bien. »
Kirk comprenait encore moins que M. Spock; il ne possédait ni la formation médicale ni les compétences statistiques pour suivre ce type d’opérations. Il se contentait donc d’exécuter de petites tâches auxiliaires.
Les heures s’écoulèrent et un nouveau jour passa. Malgré les remontants, McCoy commençait à éprouver les effets de la fatigue; tout le monde paraissait vivre à un rythme ralenti. Ils avaient l’impression de traverser un cauchemar.
Dans le courant de la journée, Miri revint surveiller l’avancement des travaux, arborant ce qu’elle voulait être une expression d’amusement détaché. Tout le monde l’ignorait. Son sourire se transforma bientôt en moue boudeuse; enfin, elle se mit à marteler le sol du bout du pied.
« Arrête, gronda Kirk sans même se retourner, ou je te brise ton petit cou de sale gosse. »
Elle cessa.
McCoy dit : « On remet ça, M. Spock. Sortons maintenant tous les T, fonctions de D-2. S’il y en a plus de trois, nous sommes foutus. »
Le biocomp parcourut les vingt-deux fiches introduites par Spock. Il n’en ressortit qu’une. McCoy se renversa dans son siège avec un soupir de soulagement.
« C’est ça ? Demanda Kirk.
- Pas si vite, Jim. C’est probablement le virus en question... probablement, je ne puis rien dire de plus.
- Ça ne paraît pas avoir beaucoup de sens, dit Spock. Dans un projet d’étude d’un nouveau produit ou quelque chose du genre, je rejetterais la fiche sans même y prêter attention. Mais la situation étant ce qu’elle est...
- La situation étant ce qu’elle est, il nous reste à synthétiser le virus, enchaîna McCoy, puis à produire un vaccin susceptible de le détruire. Non... non, ce n’est pas ça... qu’est-ce qui m’arrive, bon sang ? Il ne nous faut pas un vaccin, mais un antitoxique... C’est beaucoup plus compliqué. Jim, réveille les gardes - nous aurons besoin de beaucoup d’éprouvettes propres dans les prochaines quarante huit heures. »
Kirk s’essuya le front. «Bones, je me sens vidé, et je suis sûr que toi aussi... Officiellement, il nous reste deux jours, mais serons-nous encore efficaces dans vingt-quatre heures ?
- Le moment est mal choisi pour jouer aux devinettes, répondit McCoy d’un ton calme. Toute la main-d’œuvre disponible doit être sur pied. Allons-y pour le cours de cuisine élémentaire.
- Quel dommage, remarqua Spock, que les virus ne se trouvent pas aussi facilement que les métaphores. »
A ce moment, Kirk sut qu’il était au bord de la crise d’hystérie. Il avait, d’une certaine manière, la conviction que M. Spock avait voulu plaisanter, et pourtant...
« Passez-moi des bouteilles, dit-il, avant que je ne m’endorme sur place. »
Vingt-quatre heures plus tard, Janice Rand eut une crise de fureur, et il fallut l’attacher et lui injecter une forte dose de tranquillisant pour avoir raison d’elle. Un garde connut le même sort une heure plus tard. Leur peau à tous deux avait presque entièrement disparu sous les marques bleues; de toute évidence, plus les taches couvraient de larges surfaces, plus la folie devenait intense.
Miri disparaissait de temps à autre, mais elle assista aux deux crises. Kirk se demandait si elle essayait de prendre un air savant, supérieur ou amusé; il était incapable d’interpréter son expression. En fait, il ne devait plus faire d’effort pour ignorer la fillette, il était tellement épuisé que les menues besognes, que lui confiaient son second et le médecin de bord, monopolisaient toute son attention, noyant le reste dans un flou irréel.
Quelque part, la voix de McCoy résonna : « Tout sous la dénomination SPF maintenant. Ensuite, nous en aurons un vivant. Kirk, quand je retirerai le couvercle du flacon de Petri, tu y déposeras les deux cc de formaline. N’oublie pas.
- Non, non... »
Il n’oublia pas. Ensuite, après un long trou noir, il se retrouva considérant une ampoule capsulée remplie d’un liquide clair, dans lequel McCoy introduisait l’aiguille d’une seringue hypodermique. Vision en tunnel : l’ampoule, la seringue, les mains.
« Nous tenons peut-être l’antitoxique. Annonça la voix de McCoy à une distance infinie, mais peut-être n’est-ce qu’un poison à l’état pur. Seul l’ordinateur I aurait pu nous donner la réponse à cette question.
- D’abord Janice, puis le garde, s’entendit articuler Kirk. Ils sont les plus menacés.
- Désolé, Capitaine, le coupa McCoy mais je suis le seul cobaye du groupe. »
L’aiguille sortit de la capsule en caoutchouc. Kirk, sans savoir comment, réussit à saisir le seul poignet visible de McCoy. Le mouvement s’avéra douloureux, ses articulations le faisant atrocement souffrir... sa tête aussi.
« Une minute, dit-il. Une minute de plus ne fera guère de différence. »
Il tourna la tête jusqu’à ce que Miri pénètre dans son tunnel optique. Elle paraissait floue. Kirk s’approcha d’elle, en prenant soin de poser les pieds bien à plat devant lui.
« Miri, dit-il. Ecoute-moi. Tu dois m’écouter. »
Elle détourna la tête. Il tendit la main et lui saisit le menton, avec plus de force qu’il n’aurait voulu. Il la força à le regarder. Il était conscient de n’être plus très séduisant - barbu, trempé de sueur, les yeux injectés de sang, la bouche luttant pour émettre des sons hésitants.
« Il ne nous reste... plus que quelques heures. Nous, et vous tous... toi, et tes amis. Et... nous avons peut-être tort. Après ça, plus de grups, et plus d’onlies... plus personne... jamais. Rends-moi... ne fût-ce qu’un de ces... un de ces engins... un communicateur. Est-ce que tu veux être responsable de la mort de tout le monde ? Réfléchis, Miri... pour une fois dans ta vie. »
La fillette détourna les yeux. Elle contemplait Janice. Il la força à revenir vers lui. « Maintenant, Miri. Maintenant... Maintenant ! »
Elle inspira longuement, et bruyamment. « Je vais... essayer de vous en procurer un », dit-elle. Puis elle tourna les talons et se dégagea.
« Nous ne pouvons nous permettre d’attendre plus longtemps, dit la voix de McCoy avec un calme imperturbable. Même si nous disposions du verdict de l’ordinateur, nous ne pourrions rien faire de plus. Nous devons aller de l’avant.
- Je parie un an de salaire, dit Spock, que l’antitoxique est fatal. »
Dans un brouillard douloureux, Kirk vit McCoy sourire... comme un squelette. « Pari tenu, dit-il. Ceci dit... la maladie étant sans conteste fatale, si je perds, M. Spock, comment ferez-vous pour encaisser votre gain ? »
Il leva la main.
« Arrête ! » Hurla Kirk. Trop tard... à supposer que McCoy ait encore songé à obéir à son Capitaine. C’était le monde de McCoy, son univers... L’aiguille venait de s’infiltrer dans le bras bleui du médecin.
Calmement, McCoy reposa la seringue sur la table et s’assit. « Voilà qui est fait, dit-il. Je ne ressens rien. » L’instant d’après ses yeux se révulsaient tandis qu’il agrippait fermement le bord de la table. « Vous voyez... messieurs... tout va parfaitement... »
Sa tête s’affaissa sur sa poitrine.
« Aidez-moi », dit Kirk d’une voix sourde. Assisté de Spock, il porta le médecin sur le divan le plus proche. Le visage de McCoy, en dehors des taches, était cireux; il paraissait paisible pour la première fois depuis plusieurs jours. Kirk s’assit sur le bord du divan, à côté de son ami, et prit son pouls. Il était accéléré et désordonné, mais le cœur battait toujours.
« Je... je ne vois pas comment l’antitoxique aurait pu avoir raison de lui aussi rapidement », dit Spock. Sa propre voix faisait songer à un soupir émergeant d’une tombe.
« Il a dû défaillir. Moi-même, je me sens sur le point de perdre conscience. Maudit soit l’entêtement humain.
- Le savoir, dit Spock de très loin, a ses privilèges. »
Cela n’avait aucun sens pour Kirk. Spock disposait d’une provision de maximes de ce genre - elles devaient être vulcaniennes. Les oreilles de Kirk enregistrèrent un ronflement curieux, comme si le flou visuel était sur le point de s’enrichir d’un flou auditif.
Spock dit : « Il semble que je sois en plus mauvais état que je ne pensais. Je commence à avoir des hallucinations.»
Kirk, épuisé, se retourna et laissa échapper un petit rire. Si Spock avait des hallucinations... lui aussi. Il se demandait s’il s’agissait des mêmes.
Une procession d’enfants entrait dans la pièce, conduite par Miri. Ils étaient de toutes tailles et de tous âges - des nourrissons aux gamins de douze ans. Certains des garçons les plus âgés avaient revêtu des smokings; d’autres, des uniformes militaires; d’autres encore, des combinaisons de cosmonautes. Les filles formaient un groupe plus homogène, presque toutes portaient des robes de soirée, chargées de bijoux. Le groupe était dominé par un grand rouquin - non, il n’était pas roux, il portait une perruque, de laquelle pendait encore l’étiquette avec le prix. Derrière lui, un gamin grassouillet arborait une espèce de couronne.
C’était une version démente de la Croisade des Enfants. Mais le plus fou, c’est que ces enfants leur apportaient l’équipement et les combinaisons disparus. Il y avait là les trois communicateurs et les deux tricorders manquants - McCoy avait conservé le sien dans le laboratoire. Le rouquin portait même un déphaseur à la ceinture. En constatant qu’ils n’avaient pas pris conscience de la disparition de ces objets dangereux, Kirk et Spock mesurèrent à quel point ils étaient épuisés. Kirk se demandait si le gamin avait essayé l’arme, et s’il avait blessé quelqu’un.
Le garçon suivit son regard, et devina sa pensée.
« J’ai tiré sur Louise, dit-il gravement. J’ai dû... Elle est devenue grup tout à coup, alors qu’on jouait à l’école. Elle était juste... un peu plus âgée que moi. »
Il tira l’arme de sa ceinture et la tendit à Kirk, qui la prit comme dans un rêve. Les autres enfants s’approchèrent solennellement de la table et y déposèrent les différents objets. Miri s’avança timidement vers Kirk.
« Je suis désolée, dit-elle. J’ai mal agi, j’aurais pas dû. J’ai eu du mal à faire comprendre à Jahn que c’était plus un jeu. » Elle se tourna de côté et observa le visage cireux de McCoy. « C’est trop tard ?
- Peut-être », murmura Kirk, qui ne put rien ajouter. Puis : « M. Spock, croyez-vous pouvoir encore lire les données à Farreil ?
- J’essayerai, sir. »
Farrell, surpris et soulagé, demanda des explications. Spock le coupa et lui lut les formules. Puis il ne leur resta qu’à attendre la réponse de l’ordinateur. Kirk retourna examiner McCoy, et Mini vint le rejoindre. Il réalisa vaguement qu’en dépit des ennuis qu’elle leur avait causés, sa décision de rapporter les communicateurs représentait un grand pas vers la maturité. Il serait dommage de la perdre maintenant. Miii... une gamine à la fleur de l’âge, à la veille d’une adolescence qu’elle avait attendue pendant trois horribles siècles. Kirk la prit dans ses bras et elle le regarda avec gratitude.
Etait-ce une autre illusion, ou les taches sur le corps de McCoy s’estompaient-elles ? Non, certaines devenaient nettement plus petites et perdaient leur coloration. « M. Spock, dit-il, venez voir. »
Spock regarda et hocha la tête. « Ça régresse, dit-il. S’il n’y a pas d’effets secondaires graves... » Le sifflement du communicateur l’interrompit.
« Spock. J’écoute.
- Ici Farrell. Identification correcte, je répète identification correcte. Félicitations. Vous voulez me faire croire que vous avez traité toutes ces données avec un simple bio-computer ? »
Kirk et Spock échangèrent des sourires épuisés.
« Non, dit Spock, nous n’avons utilisé que le cerveau du docteur McCoy.
- Le bio-computer s’est contenté de le seconder », ajouta Kirk. Il tendit la main et caressa la machine. « Brave bête. »
McCoy gémit. Il faisait des efforts pour se redresser, l’air ahuri.
« Désolé, toubib, dit Kirk, mais si tu as assez récupéré, je crois que la vaccination c’est ton rayon.
- Ça a marché ? Demanda-t-il d’une voix faible.
- A merveille, l’ordinateur de bord confirme que tu as mis dans le mille. Tu es le héros du jour, tête de pioche. »

* * * * *

Ils quittèrent le système une semaine plus tard, après avoir injecté tout l’antitoxique que les ressources du vaisseau leur avaient permis de produire. Le groupe d’exploration se trouvait sur la passerelle de l’Enterprise avec Farreli, regardant la planète s’éloigner.
« J’ai un peu mauvaise conscience, dit Janice Rand. Quel que soit leur âge réel, ce ne sont encore que des enfants. Et les laisser, avec juste une équipe de médecins pour les aider...
- Ils n’ont pas vécu toutes ces années pour rien, dit Kirk, Regardez la décision délicate qu’a prise Miri. Ils auront tôt fait de rattraper leur retard, avec un minimum d’aide. En outre, j’ai demandé au lieutenant Uhura d’informer la Terre de leur situation... Si cette planète avait disposé d’un équipement de radio intersidéral, ils se seraient épargne bien des déboires. Mais celle-ci n’avait pas été inventée quand leurs ancêtres ont fui la Terre... Le Centre Spatial enverra des enseignants, des techniciens et des administrateurs...
- Je suis sûr que les enfants s’en sortiront très bien », dit McCoy.
Janice Rand ajouta lentement : « Miri... elle... elle vous aimait vraiment, vous savez, Capitaine. C’est pour ça qu’elle vous a joué ce vilain tour.
- Je sais, dit Kirk. Et j’en suis très flatté. Mais je vais vous confier un secret, enseigne Rand. J’ai pour principe de ne jamais m’éprendre d’une femme plus âgée que moi. »

F I N

* * * * *

LA CONSCIENCE DU ROI
(de Barry Trivers)

« Curieuse expérience, dit Kirk. J’ai déjà vu interpréter Macbeth en costumes fort différents, de la peau d’ours aux uniformes, mais jamais encore en vêtements arcturiens. Je suppose qu’un comédien doit s’adapter à toute sorte de publics.
- Celui-ci plus que tout autre », dit le Dr Leighton, d’un ton lourd de sous-entendus qui échappèrent à Kirk. Le docteur échangea un regard complice avec sa femme, Martha. Le jardin des Leighton, sous l’éclatant soleil du système arcturien, était chaud et plaisant. L’hospitalité du couple, et notamment le spectacle de la veille au soir, avait été irréprochable. Mais le temps passait, et les Leighton avaient beau être de vieux amis, Kirk devrait bientôt reprendre son service.
« Karidian jouit d’une prodigieuse réputation, dit-il, et de toute évidence, elle est méritée. Mais, Tom, nous devrions parler affaires. J’ai eu vent d’une nouvelle substance synthétique de ton invention, qui serait susceptible de répondre à l’un de nos besoins urgents.
- Il n’y a pas de substance synthétique, dit Leighton, sombre... Je voudrais que tu songes à Karidian. Et plus particulièrement a sa voix. Elle devrait évoquer quelque chose pour toi aussi... tu étais là !
- J’étais où ? Demanda Kirk, ennuyé. Au spectacle ?
- Non, dit Leighton, son petit corps infirme et bossu s’agitant dans son fauteuil. Sur Tarse IV, durant la Rébellion. Bien sûr, c’était il y a vingt ans, mais tu ne peux avoir oublié. Ma famille massacrée... tes amis. Et tu as vu Kodos... tu l’as entendu !
- Est-ce que tu essaies de me dire, commença Kirk lentement, que tu m’as fait faire un détour de trois années-lumière juste pour accuser un comédien d’être Kodos l’Exécuteur ? Que suis-je censé rapporter dans mon livre de bord ? Que tu as menti ? Que tu as détourné de sa route un vaisseau intersidéral en lui transmettant une information fausse ?
- Elle n’est pas fausse. Karidian est Kodos.
- Ce n’est pas de cela que je parle, mais de ton histoire d’aliments synthétiques... Et puis, Kodos est mort.
- Vraiment ? Interrogea Leighton. Un corps calciné au point d’être méconnaissable... est-ce là une preuve ? Et il reste si peu de témoins, Jim... toi, moi, et peut-être six ou sept personnes ont vu Kodos et entendu sa voix. Tu as peut-être oublié, mais moi je n’oublierai jamais.»
Kirk se tourna vers Martha, mais celle-ci dit avec une infinie douceur « Je ne parviens plus à le raisonner. Jim. Depuis qu’il a entendu la voix de Karidian tout lui est revenu. Je ne puis l’en blâmer. Tous les récits le disent, ce fut un massacre perpétré de sang-froid... et Tom n’en a pas seulement été témoin, il a été une des victimes.
- Je sais, dit Kirk. Mais une vengeance serait vaine... et je ne puis mettre l’Enterprise au service d’une vendetta personnelle, quels que soient mes sentiments à cet égard.
- Et la justice ? Demanda Leighton. Si Kodos vit, ne doit-il pas payer ? Ou tout au moins être mis hors d’état de nuire avant d’organiser un nouveau massacre ? Quatre mille morts, Jim... -
- Tu marques un point, admit Kirk, avec une certaine réticence. Bien, voici ce que je te propose : je vais consulter les dossiers informatiques et voir ce que nous possédons sur les deux hommes. Si tu te trompes nous serons immédiatement fixés. Sinon... eh bien, nous reprendrons notre discussion.
- D’accord », dit Leighton.
Kirk appela l’Enterprise au moyen de son communicateur : «Passez-moi les archives... Je veux tout ce que vous possédez sur un homme connu sous le nom de Kodos l’Exécuteur ainsi que sur un comédien dénommé Anton Karidian.
- Bien reçu », répondit la voix de l’ordinateur. Et un peu plus tard : « Kodos l’Exécuteur. Commandant adjoint des forces rebelles de Tarse IV, il y a vingt années terrestres. Population de huit mille colonisateurs terriens frappée par la famine après dévastation des cultures par épidémie de nielle. Kodos a profité de la situation pour imposer ses théories personnelles d’eugénisme. Il a massacré cinquante pour cent de la population. Recherché par les forces terrestres après répression de la rébellion. Corps retrouvé calciné, affaire classée. Données biographiques...
- Passons, dit Kirk. Ensuite.
- Karidian Anton, directeur et comédien vedette d’une compagnie de théâtre itinérante, sponsorisée par l'Interstellaire Cultural Exchange. Fait la tournée des installations officielles depuis neuf ans. Une fille, Lenore, dix-neuf ans, premier rôle féminin de la troupe. Karidian, un reclus, a été averti que cette tournée serait la dernière. Références...
- Passons. Des informations antérieures ?
- Aucune. Nous ne disposons de rien de plus à son sujet. »
Kirk rangea lentement le communicateur. « Eh bien, dit-il. Je demeure persuadé que tu fais fausse route, Tom... Je crois aussi que je devrais retourner voir la pièce ce soir. »

* * * * *

Après le spectacle, Kirk se rendit dans les coulisses, ternes et traditionnelles. Il frappa à la porte d’une loge ornée d’une étoile. Un moment plus tard, Lenore Karidian lui ouvrit - encore belle, mais moins fascinante qu’en lady Macbeth arcturienne. Elle fronça les sourcils.
« J’ai assisté à votre représentation de ce soir, dit Kirk. Ainsi qu’à celle d’hier soir. Je voulais vous... féliciter, vous et Karidian.
- Je vous remercie, dit-elle avec politesse. Mon père sera ravi, Monsieur ... ?
- Capitaine James Kirk, du vaisseau Enter- prise. »
Il lui était impossible d’ajouter quoi que ce soit. Elle répondit : « Nous sommes honorés. Je vais transmettre votre message à mon père.
- Ne puis-je le voir... personnellement ?
- Je suis désolée, Capitaine Kirk. Il ne reçoit personne.
- Un comédien renvoyant ses admirateurs ? Voilà qui est pour le moins exceptionnel.
- Karidian est un homme exceptionnel.
- Alors, je parlerai à lady Macbeth, dit Kirk. Si vous n’y voyez pas d’objections. Puis-je entrer ?
- Hum... bien sûr. » Elle se recula. La loge était une petite pièce encombrée de malles de théâtre, toutes rangées et prêtes à être embarquées. « Je regrette de n’avoir rien à vous offrir. »
Kirk plongea son regard dans celui de la jeune fille, et sourit. « Vous êtes d’une modestie excessive. »
Elle lui rendit son sourire. «Comme vous le voyez, tout est rangé. Nous devons donner deux représentations sur Benecia, si l’Astral Queen peut nous y conduire; nous partons œ soir.
- C’est un bon vaisseau, dit Kirk. Vous aimez votre métier ?
- Dans l’ensemble. Mais interpréter des classiques en ces temps où les gens préfèrent de stupides séries sur écran tri-D, ce n’est pas toujours très gratifiant.
- Pourtant, vous persévérez, observa Kirk.
- Oh oui, dit-elle, avec un soupçon d’amertume dans la voix. Mon père dit que nous devons cela à notre public. Je ne suis pas sûre que celui-ci s’en soucie.
- Il s’en souciait ce soir. Vous étiez très convaincante en lady Macbeth.
- Je vous remercie. Et en Lenore Karidian ?
- Je suis très impressionné. « Il se tut un instant. « Je crois que j’aimerais beaucoup vous revoir.
- Professionnellement ?
- Pas... nécessairement.
- Je... je crois que cela me plairait aussi. Hélas, nous avons un programme à respecter.
- Les programmes ne sont pas toujours aussi rigides qu’ils le semblent, dit Kirk. Voyons ce que nous réserve l’avenir.
- Oui... Et puis, espérons. »
La réponse était prometteuse, quoi qu’ambiguë, mais Kirk n’eut pas l’occasion de pousser son investigation plus avant. Son communicateur se mit soudain à crépiter de manière insistante.
« Excusez-moi, dit-il. Mon vaisseau m’appelle... Ici, Kirk.
- Spock, Capitaine. Nous venons de recevoir une information, et j’ai pensé que vous souhaiteriez en avoir connaissance sans tarder. Le Dr Leighton est mort.
- Mort ? Vous en êtes sûr ?
- Absolument, confirma la voix de Spock. Nous venons d’en être informés par le QG central. Il a été assassiné... poignardé. »
Lentement, Kirk rangea l’appareil dans sa poche. Lenore l’observait. Son visage exprimait une vive sympathie.
« Je dois vous quitter, dit-il. Peut-être aurez-vous de mes nouvelles prochainement.
- Je comprends et j’espère... »

* * * * *

Kirk gagna aussitôt l’appartement des Leighton. Le corps était toujours là, personne n’y avait touché sinon Martha, mais il ne lui apprit pas grand-chose. Kirk n’était pas expert en médecine légiste. Il prit la main de Martha et la serra avec tendresse.
« En vérité, il est mort le jour où ces comédiens ! Sont arrivés ici, dit-elle avec beaucoup de calme. Ses souvenirs l’ont tué. Jim... crois-tu qu’il soit possible de jamais se remettre d’une tragédie ?
- Je suis sincèrement désolé, Martha.
- Sa conviction était faite dès l’instant où il a vu cet homme, expliqua-t-elle. Vingt ans se sont écoulés depuis cette horreur, pourtant il n’a pas douté un seul instant que Karidian fût son homme. Jim... est-ce possible ? Est-il possible que ce soit Kodos, après tout ?
- Je l’ignore. Mais je mettrai tout en œuvre pour le découvrir.
- Vingt ans... et il faisait encore des cauchemars. Je le réveillais et il me disait entendre les hurlements des innocents et... le silence des morts. On ne lui a jamais dit ce qu’il était advenu de sa famille.
- Je crains qu’il n’y ait guère de doute à ce sujet, dit Kirk.
- C’est l’incertitude, Jim... ne pas savoir si les êtres qui te sont chers vivent ou non. Quand tu sais, tu pleures, et la blessure guérit et toi aussi. Quand tu ne sais pas... chaque aube annonce de nouvelles funérailles. C’est ce qui a tué mon mari, Jim, pas le poignard... mais avec lui, au moins je sais. »
Elle se contraignit à sourire et Kirk lui pressa convulsivement la main. « Tout va bien », dit-elle, comme si c’était lui qu’il convenait de réconforter. « Au moins, il repose en paix maintenant. Cela ne lui était plus arrivé depuis bien longtemps. Je suppose que nous ne saurons jamais qui l’a assassiné.
- J’ai bien l’intention de le découvrir, grand Dieu, s’exclama Kirk.
- C’est sans importance. Je suis fatiguée de cette soif de vengeance. Il est temps d’oublier tout ça. Plus que temps. »
Soudain, elle fondit en larmes. « Mais lui, je ne l’oublierai jamais. Jamais. »

* * * * *

Kirk arriva sur le vaisseau en proie à une telle fureur, que personne n’osa lui adresser la parole. Il gagna directement ses quartiers, et aboya dans l’intercom : « Uhura !
- Oui, Capitaine », répondit l’officier des communications - sa voix habituellement ferme était à peine un murmure.
« Passez-moi le capitaine Daly, de l’Astral Queen, en station orbitale. Et branchez le brouilleur.
- Oui, sir... Le voici, sir.
- John, ici Jim Kirk. Pourrais-tu m’accorder une petite faveur ?
- Je t’en dois une douzaine, répondit Daly. Et deux douzaines de verres, par-dessus le marché. Je t’écoute.
- Merci. Je veux que tu poursuives ta route.
- En laissant les comédiens ici ?
- Exact, dit Kirk. Je m’en occuperai. Et s’il y a le moindre problème, j’en assume la pleine responsabilité.
- D’accord.
- J’apprécie, John. Je t’expliquerai plus tard... je l’espère. Terminé... Lieutenant Uhura, branchez-moi sur l’ordinateur des archives.
- Archives.
- Référence : dossier Kodos. On m’a parlé de huit ou neuf survivants, qui auraient été témoins du massacre. Je veux leurs noms et statuts.
- Voici, par ordre d’âge : Leighton, T., décédé, Molson, E., décédé...
- Un instant, je veux le nom des survivants.
- Tous ces hommes ont survécu au massacre, déclara l’ordinateur, ils ont été récemment assassinés. Les affaires sont en cours. Instructions ? »
Kirk avala sa salive. « Poursuivez.
- Kirk, J., Capitaine du S.S. Enterprise. Wiemand, R., décédé. Eames, S., décédé. Daiken, R. service communications du S.S. Enterprise...
- Quoi !
- Daiken, R., Communications, Enterprise, cinq ans à l’époque de l’affaire Kodos.
- Parfait, terminé, dit Kirk. Uhura, passez-moi M. Spock... M. Spock, organisez l’accueil de la troupe Karidian; indiquez dans le livre de bord qu’elle était privée de moyen de transport pour gagner sa destination. La compagnie donnera une représentation spéciale pour l’équipage. Prochaine destination : Eta Benecia; communiquez-moi le temps d’arrivée dès que possible.
- Bien, sir. Et pour ce qui est des échantillons d’aliments synthétiques que devait nous remettre le Dr Leighton ?
- Ils n’existent pas, M. Spock, répondit Kirk d’un ton sec.
- Le fait devra être enregistré, lui aussi. Détourner un vaisseau...
- ... est une affaire grave. Voyons, une réprimande ne risque plus de faire grand tort au Dr Leighton désormais. Encore un point, M. Spock. Je tiens à ce que l’intimité de la compagnie Karidian soit strictement respectée. Ils ‘seront libres de circuler sur le vaisseau dans la limite du règlement, mais leurs quartiers seront considérés hors limite. Faites-le savoir.
- Oui, sir. » La voix de Spock ne trahit aucune émotion... mais il est vrai qu’elle n’en trahissait jamais aucune.
« Enfin, M. Spock, vous transférerez le lieutenant Robert Daiken, du service des communications au service d’ingénierie.
- Sir, dit Spock, il en vient.
- Je le sais et je l’y renvoie parfaire son expérience.
- Sir, puis-je demander plus d’explications ? Il risque de prendre ce transfert pour une mesure disciplinaire.
- Je n’y peux rien, dit Kirk. Exécution. Et prévenez-moi dès que les Karidian seront à bord. »
Il se renversa dans son siège et contempla le plafond, incapable de réprimer plus longtemps un sourire sinistre. « J’envisage, dit-il, de faire les honneurs du vaisseau à notre jeune visiteuse. »
Il y eut un long silence. Puis, Spock conclut d’un ton neutre
« A vos ordres, sir. »

* * * * *

A cette heure, la salle des machines était vide, et silencieuse à l’exception du ronflement des moteurs. L’Enterprise avait repris sa route. Lenore regardait autour d’elle, et souriait à Kirk.
« Avez-vous commandé les lumières tamisées pour la circonstance ? Demanda-t-elle.
- J’aimerais vous dire oui, avoua Kirk, cependant, il n’en est rien. Nous essayons, autant que faire se peut, de reproduire les conditions du jour et de la nuit. Les êtres humains ont un rythme diurne inné; nous essayons de le respecter. « Il balaya la salle de la main. «Vous trouvez cela intéressant ?
- Oh oui... Toute cette puissance, et si parfaitement maîtrisée. Etes-vous comme cela, Capitaine ?
- J’espère tenir plus de l’homme que de la machine, dit-il.
- Une combinaison étonnante des deux. La puissance est à votre merci, mais les décisions...
- ... émanent d’une source humaine.
- En êtes-vous sûr ? Demanda-t-elle. Exceptionnelle, oui, mais humaine ? »
Kirk répondit avec une infinie douceur : « Vous pouvez en être certaine. »
Il entendit un bruit de pas derrière eux et se retourna à regret. C’était l’enseigne Rand. Le faible éclairage ambiant la faisait paraître particulièrement délicate et blonde sous cette lumière, en dépit de son uniforme et... d’une expression sévère. Elle lui tendit une enveloppe.
« Excusez-moi, sir, dit-elle. M. Spock estime que vous devriez prendre connaissance de ceci sans tarder.
- Très bien. Merci, dit Kirk en empochant l’enveloppe. Ce sera tout.
- A vos ordres, sir. » La jeune fille s’en fut sans un battement de cil. Lenore la regarda s’éloigner, de toute évidence, amusée.
« Charmante, dit-elle.
- Et très efficace.
- Voilà un sujet intéressant, Capitaine. Parlez-moi des femmes dans votre monde. La machine les a-t-elle changées ? En a-t-elle fait... voyons, des... individus au lieu de femmes à part entière.
- Nullement, affirma Kirk. Sur ce vaisseau, elles remplissent les mêmes devoirs et les mêmes fonctions que les hommes. Elles bénéficient en outre des mêmes privilèges. Mais elles demeurent toujours et avant tout des femmes.
- Je m’en rends compte. En particulier, celle-ci. Si belle... Je crains qu’elle ne m’aime guère.
- Absurde », dit Kirk, sur un ton plus enjoué qu’il ne l’aurait souhaité. « Cette hostilité n’existe que dans votre imagination. L’enseigne Rand ne songe qu’à son travail. »
Lenore baissa les yeux. « Décidément, vous êtes bien humain. Vous dirigez un vaisseau spatial et pourtant vous connaissez mal les femmes. Ceci dit, je ne puis la blâmer.
- La nature humaine n’a pas changé, dit Kirk. Elle a sans doute évolué, elle s’est développée... mais elle n’a pas changé.
- C’est réconfortant. Savoir que les hommes, bien que maîtrisant la puissance, ont toujours des sentiments, qu’ils sont toujours capables de bâtir des rêves, d’aimer... ! Comme César... et Cléopâtre. »
Elle se rapprochait très lentement, mais très volontairement. Kirk attendit un moment, puis la prit dans ses bras.
Le baiser fut chaleureux et prolongé. Elle se dégagea la première et plongea son regard dans celui de Kirk, en affichant une expression mi-émue mi moqueuse.
« Je devais savoir, murmura-t-elle dans le bruit des moteurs. Je n’avais jamais embrassé un César à ce jour.
- Une répétition, Miss Karidian ?
- Une performance, Capitaine. »
Ils s’embrassèrent à nouveau, avec fougue. Un bruit de papier froissé sur sa poitrine rappela Kirk à la réalité. Après un temps qui parut beaucoup trop court, il prit la jeune comédienne par les épaules et la repoussa doucement... sans trop l’éloigner de lui.
« N’arrêtez pas.
- Ce n’est pas mon intention, Lenore, mais je crois qu’il serait sage que j’examine ce document que Spock jugeait si important... Il avait pour ordre de ne révéler à personne l’endroit où je me trouvais.
- Je vois », dit-elle, avec une légère amertume, dans la voix. « Les capitaines de vaisseau préviennent avant d’embrasser. Eh bien, allez-y, lisez votre document. »
Kirk saisit l’enveloppe et l’ouvrit. Le message était bref, précis, à la manière de Spock. Il disait
OFFICIER DAIKEN EMPOISONNÉ. ÉTAT CRITIQUE. Dr McCOY ANALYSE AGENT TOXIQUE ET CHERCHE ANTIDOTE. PRESENCE SOUHAITÉE

SPOCK

Lenore observa le visage de Kirk se décomposer. :
Elle dit enfin : « Je vois que je vous ai perdu. J’espère que ce ne sera pas définitif.
- Certes pas, dit Kirk, s’efforçant vainement de sourire. Mais j’aurais dû lire ce message plus tôt. Excusez-moi, je vous prie. Bonne nuit, lady Macbeth. »

* * * * *

Spock et McCoy se trouvaient à l’infirmerie quand Kirk y pénétra. Daiken était allongé sur la table d’opération. Des tuyaux reliaient son corps en sueur à un tableau d’analyse des fonctions corporelles dont les aiguilles paraissaient affolées. Kirk jeta un regard au tableau, qui ne lui apprit pas grand-chose. Il demanda : « Il s’en sortira ? Que s’est-il passé ?
- Quelqu’un a versé du tétralubisol dans son lait, annonça McCoy. Un boulot maladroit. La substance est toxique, mais presque insoluble, il a donc été aisé de la pomper. Daiken est dans un sale état, mais il a de sérieuses chances de s’en tirer. Plus que je ne puis dire de toi, Jim. »
Kirk adressa un regard sec au médecin, puis à Spock. Tous deux l’observaient comme des chats.
« Parfait, dit-il. Je vois que je suis sur la sellette.
M. Spock pourquoi ne pas commencer votre sermon ?
- Daiken était l’avant-dernier témoin de l’affaire Kodos, dit Spock d’un ton calme. Vous êtes le dernier. Le Dr McCoy et moi-même avons interrogé la bibliothèque, qui nous a fourni les mêmes informations qu’a vous. Nous supposons que vous courtisez Mlle Karidian pour lui... tirer les vers du nez. Seulement, vous serez la cible de la prochaine tentative. Il est clair que si Daiken et vous êtes les seuls survivants, c’est dû au fait que vous étiez tous deux à bord de l’Enterprise; mais si le Dr Leighton avait raison, vous ne bénéficiez plus de cette immunité, et la tentative de meurtre dont Daiken a été l’objet tend à le confirmer. Bref, vous avez invité la mort à monter à notre bord.
- Ce n’est pas la première fois, dit Kirk, d’un ton las. Si Karidian est Kodos, j’entends bien le coincer, c’est tout. Administrer la justice fait partie intégrante de mon travail.
- Es-tu certain que ce soit tout ? Demanda McCoy.
- Non, Bones, je n’en suis pas certain. Souviens-toi que j’étais sur Tarse... Un aspirant pris au beau milieu d’une révolution. J’ai vu des femmes et des enfants contraints de pénétrer dans une salle sans issue... et un demi-fou se prenant pour un messie... un certain Kodos, enfoncer une manette avec un abominable sang-froid. Puis, il n’y avait plus per sonne dans la pièce. Quatre mille morts, désintégrés... et je devais assister à ce massacre en attendant que vienne mon tour... Je ne puis oublier cela, pas plus que Leighton... Je croyais y être parvenu... je me, trompais.
- Et si tu décidais que Karidian est Kodos ? s’enquit McCoy. Hum ? Comptes-tu porter sa tête en triomphe à travers les coursives du vaisseau ? Cela ne rendra pas la vie aux morts.
- Bien sûr que non, dit Kirk. Mais peut-être leurs âmes retrouveront-elles le repos.
- La vengeance m’appartient a dit le Seigneur ", intervint Spock presque dans un souffle. Les deux hommes se tournèrent vers lui, surpris.
Enfin Kirk dit : «C’est vrai, M. Spock, quelle que soit la signification qu’un être étranger à notre système, comme vous, puisse donner à ce mot. Je ne cours pas après la vengeance... mais après la justice... et la prévention. Kodos a tué quatre mille êtres humains, s’il est toujours en liberté, il risque d’organiser un nouveau massacre, tôt ou tard. Mais Karidian est un être humain, lui aussi, avec des droits comme chacun d’entre nous. Il mérite d’être traité avec équité. Il a donc le droit d’être lavé de tout soupçon, s’il s’avérait qu’il fût innocent...
- Je me demande lequel des deux est pire, dit McCoy, en contemplant alternativement Spock et Kirk, le calculateur humain ou le capitaine doublé d’un mystique. Sortez maintenant tous les deux, et laissez-moi avec mon patient.
- Avec joie, conclut Kirk. Je vais parler à Karidian, et tant pis s’il n’apprécie pas qu’on trouble son intimité. Il peut tenter de m’assassiner si ça lui chante, mais qu’il ne s’en prenne plus à mes hommes.
- Bref, dit Spock, vous croyez que Karidian est Kodos. »
Kirk leva les mains au ciel. « Bien sûr, M. Spock, déclara-t-il. Croyez-vous que je me ridiculiserais ainsi si je n’en étais pas persuadé ? Mais j’entends en obtenir la preuve. C’est la seule définition de la justice que je connaisse.
- Je dirais que vous faites montre de logique », ponctua Spock.

* * * * *

Karidian et sa fille étaient encore éveillés quand Kirk frappa à la porte de leur cabine. Ils avaient à moitié revêtu les costumes qu’ils porteraient à l’occasion de la représentation du lendemain soir - laquelle était l’excuse officielle de leur présence. Karidian portait une robe de chambre qui aurait pu être aussi bien la tunique de Hamlet, que celle du spectre ou du roi meurtrier. Quel qu’ait été le rôle personnifié, le comédien avait une allure royale; l’impression fut encore renforcée quand il s’assit sur un siège à haut dossier, évoquant un trône. Sur ses genoux, il tenait un exemplaire très fatigué du texte de la pièce, avec son nom écrit à la plume sur la couverture.
Il était plus aisé d’identifier Lenore : elle interpréterait Ophélie... ou tout au moins une jeune fille de dix-neuf ans en robe de nuit. Karidian lui fit signe de s’éloigner. Elle se recula, affichant une expression méfiante, et alla se poster près de la porte.
Karidian se tourna avec aplomb vers Kirk, sur lequel il posa un regard lumineux. Il demanda : « Que désirez-vous, Capitaine ?
- Je désire une réponse franche à une question franche, dit Kirk. Et en échange, je vous fait une promesse... vous n’aurez rien à craindre tant que vous serez sur ce vaisseau, et vous serez traité avec justice quand vous le quitterez. »
Karidian se contenta d’opiner du chef, comme s’il s’était attendu à ce qu’il entendait. Il était intimidant. Enfin, Kirk poursuivit :
« J’ai des soupçons à votre endroit, M. Karidian. Vous le savez. Je crois que le plus grand rôle de votre vie, vous le jouez en dehors de la scène. »
Karidian sourit - un sourire amer. « Un homme interprète d’innombrables rôles différents au cours de son existence.
- Un seul m’intéresse. Dites-moi... êtes-vous Kodos l’Exécuteur ? »
Karidian se tourna vers sa fille, sans paraître la voir. Ses yeux était ouverts, mais voilés comme ceux des chats.
« C’était il y a bien longtemps, dit-il. En ce temps-là, j’étais un jeune comédien effectuant des tournées sur les colonies de la Terre. Comme vous le voyez, je continue dans cette voie.
- Ce n’est pas une réponse, lui fit observer Kirk.
- Qu’espériez-vous ? Si j’étais Kodos, j’aurais le sang de milliers d’innocents sur les mains. Pourquoi me confesserais-je à un étranger, alors que depuis vingt années je fuis une justice beaucoup mieux organisée ? Quoi qu’ait été Kodos en ce temps, je n’ai jamais entendu dire qu’il fût stupide.
- Je vous ai accordé une faveur, dit Kirk. Et je vous ai promis un traitement loyal. Ce n’est pas une promesse vaine. Je suis le capitaine de ce vaisseau, et en conséquence je suis responsable de la justice à son bord,
- Vous m’apparaissez sous un jour tout différent. Je vous perçois comme le symbole parfait de notre société technologique : mécanisé, électronisé, uniformisé... et pas tout à fait humain. Je déteste la technologie, Capitaine. Elle a détruit l’humanité... les efforts des hommes pour accéder à plus de grandeur par leurs propres ressources. C’est pourquoi je mène encore une vie de comédien, plutôt que de devenir une ombre dans un film en trois dimensions.
- Le levier est un outil, dit Kirk. Nous disposons d’outils nouveaux, mais les grands hommes luttent toujours, et ne se sentent nullement rejetés. Les êtres pervers utilisent les outils pour tuer, comme Kodos, mais ce n’est pas pour cela que les outils sont mauvais. Les armes ne tuent pas les gens. Les hommes, oui.
- Kodos, dit Karidian, prenait des décisions de vie et de mort. Certains êtres devaient mourir pour que d’autres pussent vivre. C’est le sort des rois... la croix qu’il leur faut porter. Et sans doute aussi des commandants... sinon, pourquoi seriez-vous ici en ce moment ?
- Je ne me souviens pas avoir jamais tué quatre mille innocents.
- Moi non plus... En revanche, je me souviens que quatre autres mille personnes furent sauvées grâce à ce sacrifice. S’il me fallait monter une pièce sur Kodos, c’est la première chose que je garderais présente à l’esprit.
- Ce n’était pas une pièce, insista Kirk. J’étais là. J’ai vu ce qui s’est passé. Et depuis ce jour, les témoins ayant survécu à ce drame ont été assassinés l’un après l’autre, à l’exception de deux... ou peut-être de trois. Un de mes officiers vient d’être empoisonné. Je serai peut-être le prochain à y passer. Et vous voici... un homme sur lequel nous ne possédons aucune information remontant à plus de neuf ans... et identifié de manière positive par le regretté Dr Leighton. Croyez-vous que je puisse ignorer ces faits ?
- Non, certes pas, admit Karidian. Mais c’est votre rôle. Moi, je dois tenir le mien. J’en ai interprété beaucoup. « Il posa son regard sur ses mains fatiguées. « Tot ou tard, le sang s’affaiblit, le corps vieillit et en définitive on est heureux de voir sa mémoire défaillir. Je ne tiens plus à la vie... pas même à la mienne. La mort sera pour moi une manière d’échapper à un rituel. Je suis vieux et las, et le passé n’existe plus pour moi.
- C’est votre seule réponse ?
- J’en ai peur, Capitaine. Avez-vous toujours obtenu tout ce que vous désiriez ? Je suis sûr que non, personne n’a une telle chance. Si vous l’avez eue. Capitaine, vous devriez en être désolé. »
Kirk haussa les épaules, et tourna les talons. Il découvrit Lenore l’observant de tous ses yeux, mais il ne pouvait rien pour elle. Il sortit.
Elle le suivit. Dans la coursive, de l’autre côté de la porte, elle dit en un murmure : « Vous êtes une machine dotée d’une bonne dose de cruauté dans votre carapace de métal. Vous auriez pu l’épargner.
- S’il est Kodos, expliqua Kirk, impassible, alors je lui ai déjà montré plus de compassion qu’il n’en mérite. Si ce n’est pas lui, nous vous débarquerons sur Eta Benecia, sans préjudice aucun.
- Qui êtes-vous ? Interrogea Lenore d’une voix dangereuse, pour oser affirmer qu’il n’y aura eu aucun préjudiœ ?
- Qui devrais-je être ? »
Elle parut sur le point de répondre, une rage froide incendiant son regard. Mais au même instant, la porte s’ouvrit derrière elle et Karidian apparut. Il les considéra un instant. Il n’était plus aussi grand ni aussi impressionnant que dans sa cabine. Des larmes coulaient sur ses joues; Lenore se précipita dans ses bras, et posa la tête sur son épaule.
« Père... père...
- Ce n’est rien », dit Karidian avec douceur; il recomposa aussitôt son personnage. « C’est déjà fini. Je suis l’esprit de ton père, condamné pour un certain temps à errer la nuit...
- Chut ! »
Kirk les quitta avec le sentiment d’être un monstre.
Pour la représentation, la salle de conférences avait été transformée en un petit théâtre. Des caméras devaient permettre la retransmission simultanée sur les écrans du circuit intérieur du vaisseau pour que les membres des équipes de quart puissent la suivre. Les lumières étaient déjà éteintes quand Kirk arriva, en retard, comme à son habitude. En tant que capitaine, il avait droit à un siège au premier rang et il n’avait pas hésité à le réclamer. Il fut à peine installé que le rideau s’écarta, laissant passer Lenore, dans le costume flou d’Ophélie, le visage blême sous le maquillage.
La jeune fille parla d’une voix claire, presque gaie.
« Ce soir, la compagnie Karidian est heureuse de vous présenter Hamiet - un nouveau spectacle interprété dans l’espace par des comédiens en chair et en os. La pièce est dédiée à la tradition du théâtre classique, qui, nous en sommes persuadés, ne mourra jamais. Hamiet est une pièce violente évoquant des temps violents où la vie n’avait guère de valeur et où l’ambition régnait en maître. C’est aussi une pièce éternelle, traitant de la culpabilité individuelle, du doute, de l’indécision et de la frontière infime existant entre la Justice et la Vengeance. »
Elle disparut, laissant Kirk ruminer ses sombres pensées. Une pièce telle que Hamiet se passait de toute présentation; le discours avait été destiné à lui seul. La leçon était inutile, mais il n’avait pu s’y soustraire.
Le rideau s’écarta tout à fait et la pièce commença. Kirk en perdit la majeure partie, McCoy ayant choisi ce moment pour arriver et s’installer à côté de lui de manière peu discrète.
« Nous voici, nous voici, murmura-t-il. Dans la longue histoire du théâtre aucun médecin n’est jamais arrivé à temps pour assister à un lever de rideau.
- Tais-toi, ordonna Kirk, à voix basse. Tu avais été prévenu suffisamment à l’avance.
- Oui, mais personne ne m’avait prévenu que j’allais perdre un patient à la dernière minute.
- Quelqu’un est mort ?
- Non, non. Le lieutenant Daiken a quitté l’infirmerie, voilà tout. Je suppose qu’il aura voulu assister à la représentation.
- Elle est retransmise sur la vidéo de l’infirmerie.
- Je le sais. Tais-toi, veux-tu ? Comment pourrais-je entendre situ continues à marmonner ainsi ? »
Pestant intérieurement, Kirk se leva et sortit. Une fois dans la coursive, il gagna le communicateur le plus proche et ordonna une fouille immédiate du vaisseau, mais il s’avéra que McCoy avait déjà fait le nécessaire.
La routine ne suffisait pas, décida Kirk. Toute la famille de Daiken avait été massacrée sur Tarse IV... et quelqu’un avait tenté de le tuer. Il ne fallait courir aucun risque. Pendant toute la durée de la pièce, Karidian et l’ensemble du vaisseau étaient vulnérables à un accès de passion... ou de vengeance.
« Alerte, sécurité rouge, annonça Kirk. Fouillez le moindre recoin du vaisseau, y compris la cale. »
Ayant obtenu confirmation de ses ordres, il regagna la salle de spectacle improvisée. Il n’était toujours pas satisfait, mais il ne pouvait guère plus.
Ses oreilles furent agressées par un roulement de tambour. La scène était plongée dans un halo rouge, et les personnages interprétant Marcellus et Horatio sortaient. De toute évidence, on en était à la scène 5 de l’acte 1. La silhouette du spectre se matérialisa dans le halo rouge, le bras tendu vers Hamlet, mais celui-ci refusa de le suivre. Le spectre - interprété par Karidian - tendit à nouveau le bras, et le tambour roula avec plus de violence.
Kirk n’avait qu’une idée en tête : Karidian constituait, en ce moment, une cible parfaite.
« Parle, dit Hamlet. Où veux-tu me conduire, je n’irai pas plus loin.
- Ecoute-moi bien, dit Karidian d’une voix sourde.
- J’écoute.
- L’heure est presque arrivée où je devrai regagner les flammes sulfureuses de mon tourment... »
Daiken était là, rampant dans les cintres. Il levait déjà son déphaseur en direction de Karidian.
« ... comme tu seras tenu de tirer vengeance... »
« Daiken ! « S’écria Kirk. Il n’avait pas d’autre alternative. Il devait traverser la scène et interrompre le dialogue.
« Je suis l’esprit de ton père, condamné pour un certain temps à errer dans la nuit...
- Il a assassiné mon père, hurla Daiken. Et ma mère.
- ... et, le jour, à jeûner dans une prison de flammes, jusqu’à ce que de mes crimes noirs commis aux jours de ma vie mortelle.,.
- Regagnez l’infirmerie !
- Je le sais. Je l’ai vu... Il les a assassinés.
- ... le feu m’ait purgé. »
Le public commençait à murmurer; chacun entendait distinctement l’échange entre Kirk et Daiken. Karidian aussi. Il se tourna vers Daiken, mais la lumière était trop faible pour lui permettre de voir quoi que ce soit. D’une voix tremblante, il essaya de poursuivre.
« Je... je ferais un récit dont le moindre mot...
- Vous pouvez vous tromper. Ne jouez pas votre tête sur une erreur.
- ... labourerait ton âme, glacerait ton jeune sang...
- Daiken, donnez-moi cette arme.
- Non. »
Plusieurs personnes s’étaient levées dans le public, et Kirk vit des gardes remonter vers la scène. Ils arriveraient trop tard; Karidian était dans le collimateur de Daiken.
Puis il se produisit une agitation dans le fond de la scène, et Lenore fit son entrée. Les yeux brillants et fiévreux, serrant en main un poignard d’une longueur démesurée.
« C’est terminé ! Dit-elle d’une voix théâtrale, Qu’importe père, je serai forte !
- Enfant, enfant ! »
Elle ne l’entendait plus. Elle était tout à la fois la folle Ophélie, et l’impitoyable lady Macbeth.
« Tous les spectres sont morts. Qui aurait cru qu’ils eussent en eux tant de sang ? Je vous ai libéré, père. J’ai détourné le sang de votre personne. S’il n’avait pas ressemblé dans son sommeil à mon père. je l’aurais fait moi-même...
- Non ! » Hurla Karidian, la voix troublée par l’épouvante. « Vous ne m’avez rien laissé ! Mes crimes ne t’avaient pas souillée, tu n’étais même pas née ! Je voulais te léguer quelque chose de propre...
- Foutaises ! Je t’ai tout donné ! Tu es sauf. Personne ne peut plus te toucher ! Même ce César ne peut plus rien contre toi... »
Kirk monta sur la scène, observant les gardes du coin de l’œil. Daiken paraissait figé par l’action se déroulant sous ses yeux, mais son arme était ferme dans sa main.
« Ça suffit, dit Kirk. Accompagnez-moi, tous les deux. »
Kandian se tourna vers lui et écarta les mains.
« Capitaine, dit-il, essayez de comprendre. J’étais un soldat au service d’une grande cause. Il y avait des mesures à prendre... des mesures pénibles, terribles... Vous connaissez le prix de tels actes, vous aussi, vous êtes capitaine...
- Taisez-vous, père, dit Lenore d’une voix faussement raisonnable. Il n’y a rien à expliquer.
- Si. Des crimes. La fuite. Le suicide. La folie. Et pourtant, le prix n’est jamais suffisant; ma fille a tué elle aussi.
- Pour toi ! Pour toi ! Je t’ai sauvé !
- En tuant sept innocents, dit Kirk.
- Innocents, dis-tu ? » Lenore éclata d’un rire théâtral. « Innocents... ! Ils avaient vu ! Ils étaient coupables !
- Ça suffit, Lenore, la coupa Kirk. Le spectacle est terminé. C’était il y a vingt ans. Allez-vous m’accompagner ou dois-je vous porter ?
- Vous devriez le suivre », dit Daiken. Il s’était redressé et s’avançait dans la lumière, l’arme toujours levée. « Je n’avais pas l’intention de me laisser infléchir, mais il y a eu assez de folie. Je vous remercie, Capitaine. »
Lenore se jeta sur lui. D’un mouvement vif comme l’éclair, elle lui arracha son arme.
« Reculez ! Hurla-t-elle. Reculez tous. Le spectacle continue.
- Non ! Gronda Kandian d’une voix tendue. Pour l’amour de Dieu, mon enfant... »
Elle pointa l’arme en direction de Kirk et pressa la détente. Mais en dépit de la célérité que lui conférait sa démence, Karidian fut plus rapide qu’elle. Le rayon le frappa en pleine poitrine. Il s’écroula sans un mot.
Lenore pleura comme un chaton éperdu et se jeta sur le corps de son père. Les gardes se précipitèrent sur scène, mais Kirk les arrêta d’un geste.
« Père ! Sanglota Lenore. Père ! Oh fière mort ! Quel festin prépares-tu dans ton antre éternel pour avoir, d’un seul coup, abattu dans le sang tant de princes ? » Elle fut à nouveau saisie d’un rire hystérique. « La solution, père, la solution ! Pas le temps de dormir ! Le spectacle... ! Le spectacle est ce qui mettra à nu la conscience du roi...»
Kirk la releva avec une infinie douceur. Il entendit McCoy lui glisser à l’oreille : « Et en définitive, elle s’est embrouillée dans ses répliques.
- Prends soin d’elle, dit Kirk d’une voix sans timbre. Kodos est mort... mais je crains qu’elle ne marche dans son sommeil. »

F I N

Cette ligne de programmation ne sert qu'a formaté proprement les lignes de textes lors d'un utilisation sous Mozilla Firefox. J'aimerais pouvoir m'en passer mais je ne sait pas comment, alors pour l'instant. Longue vie et prospèrité