Le plateau où il avait été déposé était recouvert d'une jungle luxuriante, sommet d'une élévation rocheuse d'un diamètre de trois cents kilomètres. Un instant après y avoir été téléportés, lui et son module d'habitation, dans une clairière sablonneuse au bord de la falaise, ses instruments avaient repéré l'autre vaisseau, posé à la bordure de la jungle. Quelqu'un d'autre essayait-il de le doubler sur ce boulot ?
Cyrano Jones s'assura que la double sécurité du module était bien mise. Par son écran avant, il voyait le vaisseau, ainsi que les deux soleils. L'étoile jaune culminait dans le ciel bleu foncé, approchant de son zénith. La géante rouge était près de l'horizon, au ras de la jungle rouge. Jones se leva lentement et s'étira. Rien ne bougeait aux alentours de l'autre vaisseau.
La planète n'avait pas encore de nom, rien qu'une immatriculation 07913591. De classe M, sa gravité n'était que légèrement supérieure à la normale terrestre. Son atmosphère était de composition presque identique à celle de la Terre. Sur le plan pratique, elle était mûre pour la colonisation. Mais la Fédération était intransigente avec la Prime Directive. La découverte d'un primate préhominien l'avait rangée dans la catégorie des planètes interdites à tout vaisseau et d'une certaine façon, c'était pourquoi il était là.
De tout temps et en tout lieu, il a existé des collectionneurs de toutes sortes. Si pour certains, il ne s'agit que d'une inoffensive marotte, pour d'autres, elle tourne à la névrose. C'était le cas pour monsieur G. son commanditaire.
Monsieur G était riche et avait assez de pouvoir pour être l'unique propriétaire d'une petite planète habitable en dehors des principales lignes de communications, sur cette planète Monsieur G entretenait à grand frais un exo-zoo privé. Privé et illégal.
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Cyrano Jones était ce qu'il était convenu d'appeler un arnaqueur. D'aspect inoffensif il pouvait se montrer retors et sans scrupules lorsqu'il y avait un gain à la clé. Dernièrement il avait essayé de fourguer un lot de Tribules sur la station K-7, cela avait très mal tourné pour lui et il s'était très vite retrouvé sans ressource, vivotant de monde en monde à la recherche de la combine qui le remettrait à flot. C'est alors qu'un émissaire de Monsieur G. l'avait abordé et proposé cette expédition de chasse sur 07913591.
Il était là pour capturer le primate préhominien découvert par la Fédération et le remettre à Monsieur G.
Un primate qui s'était joué des efforts de tous les chasseurs. C'était tout ce qu'on lui avait dit. On lui avait promis une prime forfaitaire, un budget d'exécution, et un délai d'un mois terrestre. Ensuite un vaisseau de transport de Monsieur G., sous couvert d'une livraison sur une autre planète, l'avait téléporté sur 07913591
En descendant la rampe de sortie du module, Cyrano aspira une grande bouffée d'un air humide et chaud. Après avoir respiré pendant deux semaines l'air propre et stérile du vaisseau, l'odeur de l'élément naturel lui parut épouvantable. La pensée de tous les microorganismes en suspension autour de lui le rendit presque malade. Il arriva au bas de la rampe, et l'humus s'écrasa sous ses pesantes chaussures. Malgré l'air, c'était une agréable sensation. Il estima qu'il était à cent mètres de l'autre vaisseau.
Il s'en approcha. Il sentait sur son visage la chaleur du soleil jaune. L'autre vaisseau était une navette Klingon et elle était légèrement plus grande que son module. Elle était là depuis plus ou moins deux ans d'après l'estimation de son tricodeur. Sur la coque, elle portait un grand dessin compliqué, marqué de fines éraflures. Sans doute l'emblème de la maison de son propriétaire.
Cyrano n'aimais pas les Klingons, après le désastre de la station K7 il avait essayé de se refaire en leur dérobant l'une de leurs armes biologiques, bien que repéré par ces brutes, il aurait réussi encore une fois à s'en sortir si ce Kirk ne l'avait encore une fois mis en échec.
Kirk, maudit Capitaine. Un jour j'aurai ma revanche et pour commencer, cette bête, je la baptise du nom de kirk.
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La rampe était abaissée. Cyrano en gravit la moitié.
- " Y a-t-il quelqu'un à bord ? "
Le sas ouvert lui renvoya l'écho de sa voix. Il pénétra dans le sas et lança un appel en direction de la coursive centrale, menant à la salle de contrôle.
- " Hello ! "
Toujours pas de réponse.
Cyrano accéda à la salle de contrôle. Il observa attentivement tout ce qui l'entourait. Tout paraissait en bon ordre, déconnecté, à l'exception du radar et des appareils de détection qui continuaient à surveiller le pays environnant. Pour l'instant, ils n'avaient rien à signaler. A part l'absence du pilote. Tout semblait normal.
Il est sans doute sorti. Je vais sûrement tomber, tôt ou tard, sur lui.
Il était sur le point de partir quand sa curiosité l'emporta. Il s'assit à la place du pilote et fit jouer le déclic de l'enregistreur de bord. Il écouta. Pendant un long moment, il ne se passa rien. Pour finir, très faiblement, il entendit une respiration oppressée, et puis une voix.
- " La bête, entrée dans mon cerveau. Tout d'un coup, je n'étais plus un guerrier, mais une bête. Hallucination ? Je ne crois pas. Mais je serai sur mes gardes la prochaine fois. Je vais sortir maintenant. "
Ensuite plus rien. Cyrano attendit encore un peu, et l'arrêta. Le pilote du vaisseau n'était apparemment pas encore revenu. Ce devait être, à l'entendre, un klingon à l'imagination fertile, et prompt à la frayeur. Cyrano haussa les épaules.
Il regagna le sas, descendit la rampe, et se rendit en flânant jusqu'au bord du plateau. Peut-être l'équipage du vaisseau était-il dans le désert, là en bas. Il ouvrit ses jumelles et se mit à scruter le désert. Une espèce d'impulsion le fit regarder au pied même de la falaise. Il vit une bande de sable blanc et les ossements. Deux squelettes klingons gisaient sur le sol, mains tendues vers le désert comme s'ils priaient. Pour une raison inconnue, ils avaient dû tomber et en mourir.
Cyrano augmenta le grossissement de ses jumelles. Ce fut du coup comme s'il se tenait juste au-dessus des deux squelettes. Un insecte se traîna hors d'un des crânes, et traversa le sable brillant pour s'enfuir dans les broussailles. Combien de temps faut-il à la chair pour se putréfier et disparaître ? Il lui faudrait peut-être, plus tard, descendre pour tenter de les identifier, déterminer ce qui s'était passé.
Mais pour l'instant, il avait un travail à faire, un animal à capturer. Capturez le singe lui avait-on dit. Bien facile, avec le matériel voulu. Mais d'autres avaient raté leur coup. Peut-être bien que Monsieur G. avait embauché des bousilleurs. Comme les anciens possesseurs des deux squelettes là-dessous ?
Leur sort ne le touchait absolument pas. Il ne raterait pas son coup, lui. Il aurait un singe, il aurait un kirk.
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Le tricordeur qu'on lui avait remis sur le vaisseau était en réalité un modèle standard mais spécialement calibré pour cette chasse, il était capable de repérer et de pister sa proie aussi bien en repérant sa chaleur animale, que par ses phéromones, son ADN, et ses ondes cérébrales. Cyrano en actionna précautionneusement la commande.
Immédiatement le tricordeur émit un signal lumineux, un kirk était présent dans les environs, le signal venait de la jungle, Cyrano s'y engouffra sans hésiter.
* * * *¨*
Il avait maintenant en face de lui des plantes à larges tiges, qu'il écartait. Quelques plantes, plus petites, portaient de gros bourgeons fermés. Les arbres avaient des troncs massifs, et une mousse étrange recouvrait une grande portion de leur écorce brune. L'herbe, dans la forêt, avait un pied de haut, estima-t-il. Il la voyait traversée de grandes plantes rampantes, lignes de communication entre les arbres. Il avait l'impression d'être revenu en arrière sur le chemin de l'évolution, d'être un grand animal puissant se déplaçant dans les sentiers de la jungle. La chaleur était accablante, et l'humidité tombait en grosses gouttes des feuilles gigantesques. Levant les yeux vers le ciel, invisible maintenant, il ne pouvait voir que les grands troncs, qui se dressaient comme des titans, gardiens de la forêt.
La lumière du soleil était vive sur le plateau. L'étoile jaune glissait vers son après-midi. La géante rouge était partiellement en dessous de l'horizon. La réfraction atmosphérique distordait sa région équatoriale, si bien que l'énorme étoile paraissait difforme et bouffie.
Le tricodeur émit un nouveau signal lumineux, Jones s'arrêta. Rien ne bougeait, si ce n'est une feuille effleurée par le vent. Lentement, silencieusement, un kirk traversait son champ de vision, fin, musclé, le corps rasant le sol, l'ovale de ses yeux jaunes le fixant directement. Cyrano fut fasciné par les yeux qui l'appelaient, qui aspiraient son regard. C'était comme si le singe fixait directement son intelligence, comme si l'animal au pelage vert savait que derrière cet humain qu'il n'avait jamais vu se trouvait l'homme qui allait le capturer.
Cyrano dégaina doucement son phaseur et commença à le lever lorsque le kirk disparut entre deux fourrés.
L'animal ne s'était pas enfui, il était simplement parti à petite allures vers le cœur de la forêt. Cyrano baissa les yeux vers son tricordeur, celui-ci n'avait pas perdu la trace de l'animal.
Phaseur en mains et un œil sur le tricordeur, Cyrano se remit en marche.
* * * *¨*
Ils marchèrent ainsi, l'un derrière l'autre pendant plusieurs heures. A aucun moment Cyrano n'eut d'angle de visée correct pour tirer sur le kirk, il essaya de marcher plus vite, le kirk accéléra également. Devinant qu'il n'aurait aucune chance de le rattraper sur son territoire, Cyrano se contenta de le suivre en espérant un moment propice, surtout que le kirk après avoir fait un large détour revenait maintenant vers la clairière au bord de la falaise où était déposé son module.
" En terrain découvert tu n'auras aucune chance kirk, j'aurai ta peau et tu finiras dans une cage d'acier. " Pensa Cyrano.
Une fois dans la clairière, le kirk au lieu de repartir vers la jungle se dirigea vers le bord. Ce comportement étrange aurait dû rendre méfiant Cyrano mais celui-ci confiant dans son arme s'approcha doucement. Dans quelques minutes, il aurait sa proie, ensuite il n'aurait plus qu'à attendre le retour du vaisseau, à livrer le colis et à jouir de sa nouvelle richesse. Il aurait même le temps de s'occuper des deux squelettes au pied de la falaise.
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Le rouge de la végétation devint soudainement aveuglant. Cyrano eut un vertige. Il ferma un instant les yeux. Ses bras se firent pesants, et le sang lui martela les tempes.
Un instant plus tard il sentit qu'il était couché sur le sol, il ouvrit les yeux et vit quelqu'un qui le regardait de haut, non pas quelqu'un, lui-même.
L'homme ne faisant rien, Cyrano essaya de le lever, ses gestes étaient gauches comme si ses membres ne lui répondaient plus. Il leva la main droite vers son visage et à la place de celle-ci se trouvait maintenant une patte, une patte verte.
Il réussi à se mettre debout et voulut se retourner, mais contre toute attente son corps refusa de répondre et il se mit en marche vers la jungle.
Il entendit alors une petite voix qui chuchotait à son oreille " Tu es Cyrano Jones, cela est une illusion. Ça va s'arrêter, ça va changer. Tu n'as qu'à attendre. " Mais la présence de la jungle était trop forte, la jungle, toile de fond de sa nouvelle vie, vaste et brillant support de ses sens, source de tous les bienfaits.
La jungle l'appelait. Il courut dans la pénombre, silencieux et prompt, d'un mouvement coulé très différent des gestes saccadés et décousus de sa vie antérieure. Il pouvait humer la nuance des couleurs, il percevait toute la gamme des variations de ce qui, auparavant, n'était que rouge, brun, ou couleur de rouille. La voix lui disait doucement de revenir, de regagner son ancien moi, de rompre le charme qui l'attachait à ce monde mais ce que la voix opposait à la richesse de la forêt environnante était pauvre et stérile.
Il lui faudrait pourtant revenir en arrière, ne serait-ce que pour un instant, la jungle l'appelait sûre de ses promesses. Mais au lieu de l'entendre, il courut vers le plateau de sable.
* * * *¨*
La forme humaine, qui avait été une fois Cyrano Jones, était là. Ses mouvements étaient saccadés. Elle tenta de marcher, et tomba à quatre pattes. L'odeur de la jungle, qui toute sa vie lui avait été familière, lui paraissait lointaine, affadie, étrangère. Les couleurs avaient pâli, et la rumeur habituelle de la forêt s'était tue. Ses nouveaux membres, étranges, étaient sans force. Le kirk tenta de gronder, mais sa petite, bouche humaine ne laissa passer qu'un faible son. Espérant que toutes les sensations normales reviendraient. Il rampa jusqu'au bord de la falaise. Une impulsion brusque le poussa à sauter. La forme humaine bondit du plateau, ses bras d'homme étendus devant lui comme des pattes.
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La petite voix parlait toujours dans le cerveau rustique du primate. Elle s'amplifia momentanément lorsque celui-ci arriva au bord de la falaise et regarda de haut le corps disloqué de Cyrano Jones, qui gisait au pied de la falaise, à côté des squelettes blanchis par le soleil. L'étoile rouge s'était couchée depuis longtemps, et le soleil jaune était bas sur la jungle. Le primate se tint parfaitement immobile au sommet de la falaise, tendant l'oreille. Un message indistinct, venu du tréfonds du système nerveux du primate, apprit à ce qu'il restait de la conscience de Cyrano Jones maintenant prisonnier du corps ce qui était arrivé aux deux squelettes, avant que son tour ne vînt. Ces restes étaient ceux du pilote de l'autre vaisseau et de son compagnon, et ce qui lui était arrivé leur était arrivé. Il contempla son cadavre avec indifférence. Ce n'était après tout qu'un objet et pas lui-même. Il se sentait bien, hors de danger. Surgie de quelque part, son ancienne voix trouva la force de lui dire que, si lui pouvait s'adapter aisément au système nerveux du primate, celui-ci n'avait pas pu maîtriser les complexités d'un cortex humain. Mais alors, cela ne signifiait-il pas que l'esprit humain n'était que l'habitant de la cervelle physio-chimique ? Qu'en réalité, c'était un épiphénomène, une matrice d'énergie, qui pouvait se détacher de sa forme physique ? Ça devait être ça, dit la petite voix. Le fer d'un aimant, après tout, engendre quelque chose qui le transcende, le champ magnétique et la masse d'un monde engendre un champ gravitationnel et le tissu physio-chimique du cerveau engendre un schème d'énergie qui est le véritable esprit, responsable de toutes les fonctions nobles. La petite voix, en parlant, avait l'air désespérée, aa nouvelle existence aurait sa rançon, la disparition progressive des souvenirs de la prédominance de la raison.
Mais il s'en moquait.
Le monde était vaste, et tout entier entre ses doigts. C'était un monde fait pour lui. Les senteurs de la forêt l'enveloppaient. N'avait-il pas, une seconde, repéré une odeur de femelle ? L'image était nette, une femelle au poil luisant, et qui l'attendait quelque part. La petite voix maintenant était presque éteinte, il n'arrivait plus à comprendre ce qu'elle disait, ni d'où elle venait. Il jeta un dernier coup d'oeil au corps disloqué qui gisait sur le ventre, la nuque brisée. Il regarda en haut vers le ciel. Avait-il eu l'idée d'y aller ? Il n'y avait pas moyen d'y grimper. Il se détourna avec vivacité, et s'en fut en courant dans les ombres brunes. Ses muscles étaient puissants. Il sentit sur sa fourrure la chaleur des rayons que le soleil jaune projetait par une trouée dans la nef de la jungle. La nuit serait bientôt là, il le savait. La petite voix n'était plus qu'un bruit de fond, pas plus fort, qu'un bourdonnement d'insecte, il s'arrêta, et tourna une dernière fois son regard vers le vaisseau et le module argenté. Il les contempla, essayant de se rappeler ce que c'était, mais ce souvenir s'était déjà effacé.
Le Kirk se détourna de nouveau, et disparut dans la jungle.
F I N
Cette ligne de programmation ne sert qu'a formaté proprement les lignes de textes lors d'un utilisation sous Mozilla Firefox. J'aimerais pouvoir m'en passer mais je ne sait pas comment, alors pour l'instant. Longue vie et prospèrité