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La colère de Khan
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La colère de Khan.
PROLOGUE

Journal de bord du commandant. Date galactique 8130. 5.

USS-Enterprise en mission d'entraînement vers Gamma Hydra. Secteur 14, coordonnées 22/87/4. En approche de la Zone Neutre, tous les systèmes en fonctionnement.

M. Spock, installé à sa place habituelle d'officier scientifique, laissait errer son regard sur la passerelle familière de l'Enterprise. Les stagiaires, un par poste et chacun d'eux assisté d'un membre d'équipage chevronné, se comportaient jusqu'à présent très bien.

C'était un bon groupe et l'un de ses éléments les plus capables occupait le siège du commandant. Spock attendait de grandes choses de Saavik. Elle était jeune pour son grade et, outre ses aptitudes naturelles, elle semblait posséder une capacité de travail inépuisable.

Spock, l'air approbateur, l'écoutait terminer l'enregistrement du journal de bord. Saavik, commandant de l'Enterprise, acheva son rapport et le classa. Si elle était nerveuse, et Spock savait qu'elle l'était, elle le dissimulait fort bien. Son premier commandement était un test mais, surtout, chaque instant de sa vie était pour elle un test. Peu de gens pouvaient le comprendre mieux que Spock car Saavik et lui se ressemblaient sur de nombreux points. Comme Spock, Saavik était à moitié vulcanienne; mais tandis que par son autre parent Spock était humain, Saavik, elle, était romulienne.

M. Sulu et l'enseigne Croy étaient au poste de navigation.

- Secteur 14 à secteur 15, annonça l'enseigne. Prêt à transition.

Il était en retard de quelques secondes, mais ce n'était pas trop grave.

- Merci, officier de navigation, fit Saavik. Programmez un cap le long du périmètre de la Zone Neutre, je vous prie.

- Bien, commandant.

Sulu les observait en silence, laissant Croy à son travail et à ses erreurs. Les informations s'inscrivirent sur la console de Spock.

Spock n'avait pas manqué de noter les progrès que Saavik avait accomplis dans l'utilisation des plaisanteries sociales conventionnelles. Elles pouvaient, certes, paraître dérisoires, mais apprendre à les maîtriser avait été l'une des tâches les plus délicates que Spock avait jamais eu à entreprendre. Et même maintenant, il avait encore trop tendance à les négliger; elles étaient profondément illogiques, mais elles étaient importantes pour les humains. Elles facilitaient les rapports avec eux.

Spock doutait que Saavik parvînt un jour à s'exprimer avec chaleur, lui-même ne le pouvait pas, mais elle avait cependant modifié son attitude de départ faite d'une indifférence glacée qui frisait dangereusement le mépris.

Saavik surveillait calmement l'écran. Elle avait l'élégance discrète et ésotérique d'une miniature japonaise.

- Commandant, s'écria soudain Uhura. Je reçois un signal sur le canal de détresse. Très faible...

Saavik effleura les commandes.

- Communications prioritaires. Ordinateur pour amplification du signal.

Le stagiaire Uhura se mit aussitôt au travail.

- C'est bien un appel d'urgence, commandant, fit-il quelques secondes plus tard.

- Passez-le sur le réseau intercom.

Les communications obéirent.

- S.O.S., S.O.S. Kobayashi Maru, à 12 parsecs d'Altaïr VI...

La voix fut couverte par les parasites. Le stagiaire fronça les sourcils et enfonça plusieurs touches sur la console de communication.

Spock écoutait attentivement. Même amplifié par l'ordinateur, le message n'était que partiellement compréhensible.

- ... mine gravitique, perte d'énergie. Contrôles environnementaux...

- Une mine gravitique ! S'exclama Saavik.

- ... coque touchée, nombreux blessés.

Le rapport signal-bruit décrut et le message devint inaudible.

- Ici, U.S.S. Enterprise, annonça le stagiaire Uhura. Nous ne vous recevons plus. Communiquez vos coordonnées. Je répète : communiquez vos coordonnées. Vous m'entendez ?

- Je vous entends, Enterprise. Secteur 10...

- La Zone .Neutre, fit Saavik.

M. Sulu se pencha aussitôt sur sa console.

- S.O.S., Enterprise, nous perdons notre atmosphère. Pouvez-vous venir à notre secours. Secteur 10...

La voix semblait de plus en plus pressante.

- Bien reçu, Kobayashi Maru. Navigateur, que donne un balayage par senseur longue portée ?

Sulu jeta un coup d'œil à Croy qui. naturellement, était décontenancé par ce qu'il voyait sur son écran. C'était devenu un tel fouillis que seul un navigateur très expérimenté aurait pu en tirer quelques informations. Sulu répondit lui-même à la question de Saavik :

- Pas grand-chose, commandant. Fortes concentrations de poussières interstellaires et de gaz. L'ionisation provoque des interférences. Un spot. Peut-être un vaisseau, peut-être pas.

L'écran se brouilla, puis apparut l'image surréaliste d'un énorme vaisseau de transport, image qui se fractionna brusquement en découpages schématiques, montrant successivement tous les ponts de l'astronef.

- Kobayashi Maru, minéralier neutronique de troisième classe, 81. membres d'équipage, 300 passagers.

- Bon sang, souffla Saavik. Navigation ?

Sulu se tourna vers le stagiaire qui était penché sur l'ordinateur, opérant une série de calculs. Croy, quelques instants plus tard, fit un petit signe de tête.

- Cap déterminé, commandant, déclara M. Sulu en intégrant ses propres calculs dans le cerveau électronique.

Spock notait avec plaisir que Saavik semblait parfaitement savoir ce qu'elle pouvait attendre de chacun de ses subordonnés.

Sulu reprit :

- Zone Neutre.

Sa voix laissait percer une sorte d'avertissement.

- Je ne l'ignore pas, fit Saavik.

Sulu hocha la tête.

- Pénétrons en Zone Neutre. Attention.

- Ecrans de protection, monsieur Sulu. Senseurs à courte portée, résolution maximale.

Spock leva un sourcil. Les mines gravitiques, certes, étaient rarement déployées individuellement, mais la décision de ramener les senseurs à une portée si limitée comportait des risques évidents. D'un autre côté, les scanners à longue portée étaient pratiquement inefficaces au milieu d'un nuage de gaz interstellaire ionisé. Il concentra son attention sur l'écran des senseurs.

- Attention, annonça l'ordinateur, recouvrant le signal de détresse. Nous avons pénétré en Zone Neutre. Attention. Zone interdite aux vaisseaux de la flotte Spatiale. Attention.

- Officier de communication, je crois qu'un S.O.S. a la priorité sur toutes les autres communications, dit Saavik.

- Oui, commandant.

Le stagiaire Uhura modifia le programme.

- Attention. Traité daté de...

La voix de l'ordinateur se tut brusquement. Les parasites revinrent, entrecoupés par les hululements lointains et fantomatiques d'une balise de détresse.

- Officier de sécurité de service, dit Saavik. Ordonnez à tous vos hommes de prendre position près du transbordeur principal.

- Bien, commandant, répondit le capitaine de sécurité Arrunja.

- Vous aurez peut-être à monter à bord du vaisseau accidenté, monsieur Arrunja, déclara Saavik. Ils perdent de l'atmosphère et leurs équipements de survie sont endommagés.

- Les combinaisons spatiales ont été vérifiées, commandant.

La jeune interne qui se tenait sur la passerelle à côté de McCoy s'empressa de libérer une fréquence d'appel.

- Passerelle à infirmerie, annonça-t-elle. Docteur Chape !, il nous faut une équipe médicale dans le transbordeur principal. Mission de secours à vaisseau en détresse. Combinaisons spatiales et probablement réserves d'oxygène.

McCoy semblait satisfait de la prompte réaction de l'interne.

- Contact visuel dans une minute, Interception dans deux minutes.

- Braquez l'écran droit devant.

Les plans du minéralier disparurent pour faire place à un champ d'étoiles suffisamment dense et brillant pour éclipser la lueur blafarde de n'importe quel navire. L'ionisation provoquait des stries sur l'image.

- Tenez-vous prêt, transbordeur. Monsieur Arrunja, nous ne possédons que très peu d'informations sur le vaisseau accidenté. Préparez-vous à secourir les survivants. Mais... (Saavik marqua une pause pour souligner ses paroles) que personne ne monte à bord du Kobayashi Maru sans être armé.

- A vos ordres, commandant.

- Coordonnez votre action avec le poste de navigation pour la désactivation des boucliers.

- A vos ordres.

Spock décela un petit reflet à la périphérie de la sphère sensorielle. Le signal de la balise de détresse se tut brusquement; il n'y avait plus que le faible murmure des champs d'énergie interstellaire.

- Commandant, signal de détérioration totale en provenance du Kobayashi Maru.

- Les senseurs indiquent la présence de trois croiseurs klingons, déclara Spock d'un ton neutre. 80-7 degrés, moins 12 degrés. Ils approchent très vite.

Il sentit aussitôt la tension s'accroître parmi les jeunes de l'équipage.

Saavik pivota, les sourcils froncés, mais elle se reprit très vite.

- Tout le monde aux postes de combat. (La sirène d'alarme se déclencha.) Visuel : coordonnées sphériques : plus 80-7 degrés, moins 12 degrés. Augmentez la portée des senseurs. Monsieur Croy, y a-t-il ou non un vaisseau en détresse ?

Sur l'écran apparut l'image menaçante de trois énormes croiseurs klingons.

- Je ne sais pas, commandant. Les vaisseaux klingons brouillent délibérément nos senseurs.

- Communications ?

- Rien des Klingons, commandant. Et nos fréquences de transmission sont brouillées.

- Klingons en position d'attaque, 0.7-5, déclara Spock.

Saavik marqua à peine une seconde d'hésitation :

- Distorsion 6, dit-elle.

- Mais vous ne pouvez pas abandonner ainsi le Kobayashi Maru ! S'écria le Dr McCoy.

- Quatre autres croiseurs klingons à zéro, zéro, annonça Spock. Droit devant. Distorsion 6 sur ce cap précipiterait l'Enterprise droit sur un barrage de torpilles à photons.

- Annulez distorsion 6, monsieur Croy. Action de repli, zéro et moins 90. Distorsion à accélération radiale zéro. Visuel sur zéro, zéro. Docteur McCoy, l'Enterprise ne peut pas affronter sept croiseurs klingons. Nous allons les distancer. Si nous parvenons à les entraîner assez loin à leur vitesse maximale, nous pourrons revenir en arrière deux fois plus vite qu'eux...

- Et secourir les survivants avant que les Klingons ne soient à nouveau sur nous, acheva McCoy.

- Nous n'avons pas le choix. C'est notre seule chance de sauver le vaisseau en détresse, fit Saavik. S'il y a bien un vaisseau en détresse, ce dont je ne suis pas sûre.

L'écran confirma la présence des quatre nouveaux croiseurs klingons droit devant, puis L'Enterprise accéléra si brutalement que même la passerelle en fut affectée en dépit de la pesanteur artificielle.

- Monsieur Sulu, monsieur Croy verrouillez les torpilles à photon. Tirez...

Elle s'interrompit et Spock se demanda si ses vieux réflexes (Tuer ou être tué) pouvaient, sous la pression, prendre le pas sur les règles édictées par la Fédération en vue de préserver la paix.

- ... Ne tirez que si nous sommes attaqués, reprit-elle

- A vos ordres, commandant.

Sulu jeta un coup d'œil vers l'enseigne. Croy avait les mains crispées sur les commandes des torpilles.

- Du calme, souffla Sulu.

L'enseigne sursauta, puis il se détendit légèrement. Un nouveau spot apparut sur les écrans des senseurs.

- Croiseurs ennemis, droit devant.

Un troisième groupe d'astronefs fonçait vers eux.

Saavik murmura quelques mots dans une langue qui n'était pas très familière à Spock, mais à son intonation, il devina que c'étaient des jurons.

Les croiseurs klingons tirèrent sur l'Enterprise.

- Feu à volonté ! Ordonna Saavik.

Les écrans s'embrasèrent puis les senseurs à radiations réagirent à l'attaque ennemie et réduisirent de moitié l'intensité des écrans. L'impact énergétique fut si violent que les boucliers ne purent entièrement l'absorber. Spock s'était agrippé pour affronter le choc, mais Sulu fut arraché de son siège. Il alla s'écraser sur le pont. Il ne bougeait plus. McCoy et l'interne se précipitèrent dans l'escalier, puis ils s'agenouillèrent à côté de lui.

- Monsieur Sulu ! S'écria McCoy.

Son tricordeur n'indiquait aucune réaction.

- Spock, il est mort !

Spock garda le silence.

- Salle des machines ! Appela Saavik.

- Moteur principal touché, commandant; répondit le chef mécanicien Scott.

Saavik, d'un geste brusque, transféra le commandement au poste de navigation, puis elle alla prendre la place de Sulu. Croy essayait désespérément de réunir les données permettant de lâcher les torpilles sur leurs objectifs.

Saavik fit les calculs de tête avant de les taper sur le clavier de la console. Elle en communiqua une copie au terminal de Croy puis elle s'adressa à Scott dans la salle des machines :

- Branchez le moteur auxiliaire, monsieur Scott. Parés à riposter... feu !

Elle pressa le bouton. L'un des croiseurs klingons tira sur l'Enterprise au moment même où la torpille le heurtait de plein fouet. Le croiseur implosa, s'effondrant sur lui-même, puis il explosa dans un silence total, effrayant. Mais sa torpille toucha l'Enterprise de front. L'écran, sous les radiations de la furieuse attaque, s'embrasa à nouveau, puis s'obscurcit.

- Le bloc énergétique auxiliaire faiblit, commandant. Et nos boucliers aussi, s'écria Scott. Le vaisseau ne pourra pas supporter un autre...

Les circuits électroniques irradiés gémirent, couvrant l'avertissement de Scott. Les croiseurs ennemis rattrapèrent le vaisseau de la Flotte Spatiale. Ils étaient maintenant tout près. Ils firent feu. L'Enterprise se cabra. Uhura, à son tour, fut précipitée par-dessus le garde-fou. McCoy abandonna le corps sans vie de Sulu et se précipita vers l'officier des communications.

- Uhura... Uhura... oh ! Mon Dieu ! Murmura McCoy.

Saavik voulut riposter au tir ennemi, mais rien ne se produisit.

- Monsieur Scott, toute l'énergie disponible sur le système d'armement. C'est la seule chance qui nous reste.

- M. Scott... M. Scott est blessé..., répondit la stagiaire qui le secondait.

Sa voix se noya dans un flot de rapports annonçant les avaries et réclamant des secours médicaux :

- Contrôles environnementaux détruits. Equipements de vie non fonctionnels. Générateurs de gravité touchés.

McCoy poussa un juron et sa voix s'éleva dans l'intercom.

- Docteur Chapel, il me faut une équipe sur le pont ! Docteur Chapel ! Docteur Chapel, Nom de Dieu !

Mais il ne reçut aucune réponse de l'infirmerie.

Saavik effleura une nouvelle fois la commande de mise à feu de la torpille photonique. Elle procédait lentement, intensément, mais elle avait la certitude que sa tentative était vouée à l'échec.

- Il n'y a plus d'énergie dans le système des armements, commandant, déclara Spock. (Il sentit la pesanteur diminuer.) En fait, il n'y a plus d'énergie nulle part. Nous vivons sur les dernières réserves.

Les vaisseaux ennemis, formant au zénith un impénétrable polyèdre, vinrent entourer l'Enterprise. Spock suivit l'attaque finale sur l'écran devenu incandescent.

Les croiseurs, faisant feu simultanément de tous leurs phaseurs, enveloppèrent l'Enterprise d'une sphère d'énergie pure. Spock s'imaginait voir la terrible radiation dévorer le vaisseau. Il chercha une prise pour s'accrocher.

Sa console lui explosa au visage.

Il s'effondra. Il entendit encore le gémissement plaintif de l'air qui s'échappait, ce bruit qui était le dernier qu'avaient entendu trop de malheureux voyageurs de l'espace.

Saavik, agrippée à la console de l'officier de navigation, luttant contre les spasmes qui secouaient le vaisseau, se retourna pour voir M. Spock tomber. L'espace d'un instant, elle souhaita avoir encore dix ans pour pouvoir hurler sa rage et son désir de vengeance. Le Dr McCoy se précipita en titubant vers Spock, mais il n'arriva pas jusqu'à lui. Les soubresauts du vaisseau le firent basculer à son tour. Il poussa un cri et s'écrasa avec un bruit mat.

Saavik se leva. Son vaisseau et son premier commandement. Tout allait disparaître dans l'espace noir et glacé. Son équipage allait périr à cause de son incompétence. Elle chercha une fréquence d'appel général, ne sachant même pas si les communications fonctionnaient encore.

- Préparez les chaloupes de sauvetage, dit-elle. Tout le monde aux postes d'abandon.

Elle arma la balise-journal de bord et l'expédia dans l'espace. Elle témoignerait ainsi de son échec, mais aussi de son honneur pour en avoir accepté la responsabilité.

- Tout le monde aux postes d'abandon, répétât-elle.

Chapitre I

L'amiral James T. Kirk était assis devant l'écran. Il souriait, mais c'était plus à l'évocation de lointains souvenirs qu'à ce qu'il venait de voir.

- Très bien, fit-il. Ouvrez.

Le mur en face de la console vidéo coulissa, dévoilant la passerelle détruite de l'Enterprise. Kirk se leva et s'approcha. La fumée âcre lui piqua les yeux, mais le système de ventilation avait déjà commencé à purifier l'atmosphère. Il progressa avec précaution au milieu des débris de matériel, enjamba le corps du Dr McCoy et s'arrêta devant le lieutenant Saavik. Elle soutint son regard sans broncher.

- Puis-je espérer bénéficier de votre expérience, amiral ? Demanda-t-elle.

- Eh bien, lieutenant, mon expérience m'a appris que les Klingons ne faisaient jamais de prisonniers.

Les traits de Saavik se durcirent. Kirk jeta un regard sur les décombres qui jonchaient le sol.

Cela aurait très bien pu m'arriver, se dit-il. Et je n'y ai souvent échappé que de justesse. Et pas en simulation.

- Parfait, les enfants, fit-il. La plaisanterie est terminée.

Il leva les yeux vers la partie supérieure de la passerelle.

- Commandant Spock ?

Spock se mit debout avec souplesse. Quelques éclats de verre crissèrent sous ses bottes.

- Stagiaires au rapport, lança-t-il.

Les jeunes membres d'équipage, encore sous le coup du réalisme du test, se relevèrent et se dirigèrent vers la sortie. Les plus expérimentés, qui avaient feint d'être morts ou blessés, commencèrent à rire et à blaguer.

Uhura se releva à son tour, débarrassant son uniforme des petits morceaux de matériau isolant roussi. Sulu s'assit lentement.

- Etait-ce plus violent que d'habitude, ou bien est-ce parce que je me fais vieux ? S'étonna-t-il.

Il se mit debout.

Le Dr McCoy était encore allongé sur le pont; il se tenait sur le flanc, soulevé sur un coude.

Kirk se pencha sur lui :

- Médecin, soigne-toi toi-même.

McCoy lui lança un regard offensé.

- C'est tout ce que vous trouvez à dire ?

- Je suis officier de la Flotte Spatiale, pas critique dramatique, répliqua Kirk.

- Hum !

- Et vous, dommage que vous ne soyez pas cuisinier, dit M. Sulu au médecin.

- Cuisinier ? Pourquoi cuisinier ?

- Vous pourriez nous faire des grillades de cabot, répondit Sulu, très pince-sans-rire.

Jim Kirk réprima son hilarité.

- Cabot, moi ! S'écria le Dr McCoy. Sachez que j'étais dans ma jeunesse le meilleur Prince Charmant amateur !

- Et ensuite je vous suggérerais notre petit sauté de décor, poursuivit Sulu sur le ton obséquieux d'un maître d'hôtel. Une fois cuit, c'est tendre comme du beurre.

Puis, imitant le Dr McCoy, il lança :

- M. Sulu ! M. Sulu ! Oh mon Dieu ! il est mort !

McCoy leva les yeux au plafond d'un air excédé, mais il ne put résister plus longtemps. Il s'esclaffa à son tour. Du pont supérieur, Spock, les bras croisés, observait la scène.

McCoy essuya ses larmes de rire.

- Monsieur Sulu, vous exagérez.

- Licence poétique, répliqua Sulu.

- A propos de licence poétique ou de réalisme dramatique, si vous préférez, fit McCoy en reprenant son sérieux, vous êtes tombé plutôt brutalement. Vous ne vous êtes pas fait mal ?

- Non. Mais vous ne croyez pas qu'ils ont reprogrammé cette simulation ? Je ne me rappelle pas qu'on nous ait autant secoués dans le passé avant de nous faire mourir.

- On a rajouté quelques petits ingrédients, expliqua Kirk. Pour les effets scéniques.

Puis il se tourna vers Saavik qui avait écouté cet échange de plaisanteries avec la même impassibilité que Spock.

- Eh bien, lieutenant, avez-vous décidé de couler avec le navire ? Lui demanda-t-il.

Il lui sembla qu'il la tirait de profondes pensées. Elle ne répondit pas directement. Après tout, c'était sans importance : une question de pure rhétorique.

- La simulation est extrêmement efficace, se contenta-t-elle de faire remarquer.

- Nous l'avons conçue pour qu'elle le soit. Kirk nota que Saavik paraissait maintenant avoir recouvré le même sang-froid que celui dont elle avait fait preuve en entrant dans le simulateur, alors que la plupart des autres stagiaires étaient encore sous le choc.

- Mais je me permets de mettre en doute son réalisme.

- Vous trouvez donc que c'est une simulation efficace, mais irréaliste ? Demanda Kirk.

- Oui, monsieur.

Elle était loin d'être aussi imperturbable qu'elle le feignait. Kirk devinait la colère qui l'habitait.

Elle poursuivit :

- D'après votre expérience, amiral, combien de fois les Klingons ont-ils envoyé dix croiseurs contre un seul vaisseau de la Flotte Spatiale ?

- Lieutenant, répondit Kirk d'une voix sèche, voudriez-vous insinuer que cet exercice de simulation est déloyal ?

Elle soutint le regard de Kirk et prit une profonde inspiration avant de répondre :

- Oui, monsieur. J'aurais dû être plus directe. Je ne pense pas en effet que la simulation soit un test loyal des aptitudes de commandement.

- Et pourquoi cela ?

- Les conditions n'offrent aucune chance de réussite.

Jim Kirk sourit.

- Lieutenant Saavik, croyez-vous que personne n'ait réfléchi à ce problème et que tous ceux qui ont passé ce test avant vous n'aient pas fait la même remarque ?

Saavik parut sur le point de répliquer, mais elle se reprit et, les sourcils froncés, elle dit enfin :

- Effectivement, amiral. Je dois admettre que je n'avais pas envisagé cette possibilité.

- Vous avez été placée dans une situation d'échec inéluctable. Et c'est une situation à laquelle tout commandant peut un jour être confronté.

Saavik détourna les yeux.

- Je n'y avais pas pensé non plus.

Elle fit cet aveu visiblement à contrecœur.

- Jusqu'à présent vous connaissiez assez bien la vie, lieutenant. Vous admettrez qu'il faut aussi connaître la mort, n'est-ce pas ?

- Je...

Elle s'interrompit comme si elle n'avait plus confiance en elle.

- Réfléchissez-y, lieutenant, fit Kirk. Réfléchissez-y. Vous pouvez disposer.

Il s'éloigna. En haut de l'escalier, il se heurta au Dr McCoy.

- Et vous, qu'est-ce qui ne va pas ? Lança Kirk.

- Vous ne trouvez pas que vous y allez un peu fort ? Fit McCoy.

Kirk se renfrogna.

- Il faut qu'ils apprennent, docteur. Nous ne serons pas toujours à leur côté. Se balader dans le cosmos est une distraction de jeunes.

Il disparut par le couloir, écrasant des débris sous les semelles de ses bottes.

- Qu'est-ce qu'il voulait dire ? Demanda Uhura d'un air affiché.

McCoy haussa les épaules sans répondre. Le capitaine Uhura et lui partirent ensemble.

Saavik était seule au milieu des ruines de son premier commandement. Elle savait qu'elle devait se rendre immédiatement au rapport. Mais elle voulait d'abord réfléchir.

* * * * *

Jim Kirk se dirigeait à pas lents vers la salle de rapport. Il se sentait fatigué et déprimé par cette confiance en eux qu'affichaient tous ces jeunes gens qu'il avait observés. Ou peut-être était-ce parce qu'il lui incombait justement d'ébranler cette assurance par des tests comme ceux qu'ils venaient de passer. McCoy avait raison. Il s'était montré trop dur avec le lieutenant Saavik.

Il tourna le coin et aperçut Spock qui était adossé au mur, les bras croisés.

- Vous n'êtes pas mort ? Lança Kirk.

Il crut un instant que Spock allait sourire. Mais celui-ci se reprit à temps.

- Vous ne voulez donc pas connaître le quotient d'efficacité de vos cadets ? Ou bien êtes-vous en train de rêvasser ?

- Les Vulcaniens ne sont pas particulièrement réputés pour leur penchant à rêvasser, répondit Spock.

- Ni pour leur penchant à se laisser aller à de terribles défauts comme la curiosité.

- Vraiment, amiral ? Si cela doit vous permettre d'avoir une meilleure opinion de moi, je suis prêt à admettre qu'il existe en moi une certaine curiosité.

- Je ne suis même pas encore entré dans la salle de rapport et déjà vous me demandez mon opinion.

Il repartit dans le couloir. Spock marchait à sa hauteur.

- Je crois me rappeler un amiral de la Flotte Spatiale qui qualifiait ce genre de rapports de " foutue perte de temps ", dit Spock. Il pensait fermement que l'action était plus importante que les mots.

- Ah oui ? Fit Kirk. Je ne crois pas le connaître. Ce doit être une tête brûlée.

- Effectivement, fit Spock. A l'époque, il passait pour une tête brûlée.

Kirk tressaillit à l'emploi du passé.

- Spock, n'oubliez pas que vos stagiaires ont détruit le simulateur, et vous aussi par la même occasion.

- C'est ce qui arrive habituellement quand le Kobayashi Maru entre en scène. (Il s'interrompit pour jeter un coup d'œil en direction de Kirk, puis il poursuivit :) Vous avez vous-même passé ce test trois fois.

- Non ! S'écria Kirk avec une horreur feinte. C'est impossible.

- Mais si. Et vous vous en êtes tiré par une solution que, pour être poli, je qualifierais d'unique.

- Mais j'étais unique à cette époque, fit Kirk. Il me semble toutefois que, depuis, d'autres l'ont essayée.

- Sans succès, je dois dire. C'était une solution qui ne serait jamais venue à l'esprit d'un Vulcanien.

Jim Kirk en eut brusquement assez de parler du bon vieux temps. Il changea de sujet :

- A propos de Vulcaniens, votre protégée est un élément de premier ordre. Un peu émotive, peut-être...

- Il faut tenir compte de ses origines, Jim, et surtout du milieu dans lequel elle a été élevée. Naturellement, elle est un peu plus inconstante que... que moi, par exemple.

Kirk ne put s'empêcher de rire.

- Excusez-moi, Spock. Le lieutenant possède un sang-froid remarquable pour quelqu'un de son âge et de son expérience. J'essayais de faire une plaisanterie. J'admets qu'elle n'était pas très bonne, mais c'est à peu près tout ce dont je suis capable ces derniers temps. (Il soupira.) Vous savez, sa tactique aurait peut-être marché si nous n'avions pas mis les croiseurs klingons supplémentaires. (Il s'arrêta devant la porte de la salle de rapport.) Allons-y.

Spock tendit le bras au moment où Kirk s'apprêtait à entrer. Il arrêta son geste avant que sa main n'effleure l'épaule de l'amiral. Kirk tourna la tête.

- Quelque. chose vous préoccupe, affirma Spock.

Kirk se sentit ému par l'intérêt que Spock lui portait.

- Quelque chose...

Il se tut. Il aurait voulu parler à Spock, parler à quelqu'un. Mais il ne savait par où commencer. Et on l'attendait au rapport. Ce n'était pas le moment. Il pénétra dans la pièce d'un pas ferme.

* * * * *

Tous les visages se tournèrent vers lui.

Les cadets attendaient l'amiral Kirk en silence, inquiets et pourtant avides de savoir.

Le lieutenant Saavik arriva peu après que Kirk se fut assis. Spock, à nouveau impassible, traversa tranquillement la pièce et alla s'installer tout au fond. Jim Kirk était tenté de déclarer la discussion close avant même qu'elle n'ait commencé. Mais le règlement rendait cette séance obligatoire et Kirk aurait lui-même son rapport à établir ensuite.

C'est tout ce qui me reste, pensa-t-il amèrement. Le règlement et la paperasserie.

Il ouvrit la séance. Il avait déjà vécu cette même scène des centaines de fois. Il convenait de demander à chaque élève, en commençant par le plus jeune, ce qu'il aurait fait s'il avait eu la charge du vaisseau. L'un s'en serait tenu au règlement et serait resté en dehors de la Zone Neutre. Un autre aurait envoyé une navette de reconnaissance...

Kirk étouffa un bâillement.

- Lieutenant Saavik, demanda-t-il enfin, vous n'avez rien à ajouter ? Pas de nouvelles idées ?

- Non, monsieur.

- Rien du tout ?

- Si je devais à nouveau affronter cette situation, j'agirais de la même façon. Avec peut-être quelques différences sur des points de détails. Je ne vois pas l'utilité d'accroître votre ennui par quelques bagatelles sans importance.

Kirk se sentit embarrassé d'avoir aussi clairement manifesté son manque d'intérêt. Sa réaction fut plutôt brutale.

- Vous agiriez donc de même tout en sachant que cela conduirait à la perte de votre vaisseau et de son équipage ?

- Je saurais que cela conduirait peut-être, mais seulement peut-être, à la perte de mon vaisseau et de mon équipage, amiral. Si je n'arrivais pas à prouver que le Kobayashi Maru était un leurre, je répondrais à nouveau à son S.O.S.

- Lieutenant, connaissez-vous les paradoxes de Rickover ?

- Non, monsieur. Je ne les connais pas.

- Laissez-moi vous en donner un exemple. Vous êtes à bord d'un vaisseau, un bateau à voile, sur l'océan. Il coule. Vous vous retrouvez dans un canot de sauvetage avec une autre personne. Le canot est endommagé. Il peut encore flotter avec une personne, mais pas deux. Comment vous y prendriez-vous pour persuader votre compagnon de vous laisser le canot ?

- Je ne le ferais pas, répondit Saavik.

- Non ? Et pourquoi donc ?

- Pour une bonne raison, monsieur. Je suis une excellente nageuse.

L'un des élèves pouffa. Son voisin le fit taire d'un coup de coude.

- L'eau, fit Kirk d'une voix cassante, est infestée de requins extrêmement carnivores.

- Des requins, amiral ?

- Animaux terrestres, expliqua Spock du fond de la salle. Famille des sélaciens.

- Exact, approuva Kirk. Et ils sont toujours très, très affamés.

- Ma réponse reste la même.

- Vraiment ? Vous êtes un officier de la Flotte Spatiale très précieux. Supposez que votre compagnon soit totalement illettré, qu'il n'ait pas de famille, qu'il ait passé la plus grande partie de sa vie en prison et qu'il ne soit même pas capable d'accomplir le travail d'un robot inférieur. Que feriez-vous dans ce cas ?

- Je ne demanderais, ni n'ordonnerais jamais à un civil de sacrifier sa vie pour moi.

- Mais beaucoup de temps et d'argent ont été investis dans votre éducation. Ne croyez-vous pas que vous devez à la société de préserver votre vie afin de continuer à assumer vos responsabilités ?

Les sourcils arqués de Saavik formèrent un accent circonflexe.

- C'est ce que vous pensez, amiral ?

- Ce n'est pas moi qu'on est en train de noter, lieutenant, c'est vous. Je vous ai posé une question sérieuse et vous y avez répondu avec ce qui pourrait passer pour une fausse modestie assez navrante.

Saavik se leva. Elle semblait en colère.

- Vous m'avez demandé si je ne devais pas préserver ma vie pour assumer mes responsabilités. Dans ce cas, permettez-moi de vous poser à mon tour une question. Quelles sont donc mes responsabilités ? Selon les critères que vous avez utilisés, mes responsabilités sont de préserver ma vie pour continuer à assumer mes responsabilités ! Ce n'est pas un argument ! C'est immoral à l'extrême. Une société juste, et si je ne me trompe, la Fédération se considère comme une société juste, n'emploie les militaires que pour une seule et unique raison : pour protéger ses civils. Si nous nous arrogeons le droit de juger que certains civils sont " dignes " d'être protégés et d'autres pas, si nous nous estimons nous-mêmes trop précieux pour courir des risques, alors nous n'avons plus aucune raison d'être. Nous cessons d'être les serviteurs de notre société pour en devenir les tyrans !

Elle s'était penchée en avant, les mains agrippées au dossier de sa chaise.

- Vous croyez fermement à ce que vous dites, lieutenant, n'est-ce pas ?

Saavik se redressa. Sa peau diaphane se colora d'un léger rosissement vulcanien.

- C'est mon opinion, monsieur.

Kirk sourit pour la première fois depuis le début de la séance. Il y avait bien longtemps qu'il n'avait éprouvé un tel plaisir.

- Et vous défendez votre opinion avec chaleur, lieutenant. Je ne me souviens pas d'avoir entendu quelqu'un retourner aussi efficacement ce problème.

Saavik fronça à nouveau les sourcils, s'efforçant de comprendre cette phrase ambigüe. Puis elle décida de la considérer comme un compliment.

- Merci, monsieur.

Elle se rassit.

Kirk s'enfonça dans son fauteuil pour s'adresser à toute la classe :

- C'était le dernier des tests de simulation. Si l'administration fait preuve de sa diligence habituelle, vos résultats vous parviendront demain. Il me paraît donc équitable de vous informer que... qu'aucun de vous n'a de raisons de s'inquiéter. Rompez.

Après quelques secondes de silence, tous les élèves se levèrent et quittèrent la salle dans un brouhaha de rires et de paroles.

- Mon Dieu, murmura Jim Kirk. On dirait un raz de marée.

Saavik, à l'écart des autres, l'air distant, se leva à son tour et sortit lentement.

* * * * *

Spock regarda ses élèves partir.

- Vous avez raison, Spock, dit Kirk. Elle est plus émotive qu'un Vulcanien.

- Elle a des raisons de l'être. Et compte tenu des circonstances, elle a fait preuve d'une retenue remarquable.

Spock n'attendait pas du lieutenant Saavik une maîtrise de soi égale à la sienne. Il pensait qu'il n'existait qu'une infime différence entre les humains et les Romuliens lorsqu'il s'agissait de s'abandonner à ses émotions. Mais Spock avait eu la chance de grandir parmi des Vulcaniens. Il avait appris de bonne heure à se contrôler. Saavik, elle, avait passé les dix premières années de sa vie à lutter pour survivre dans l'univers brutal d'une planète colonisée par les Romuliens.

- Ne me dites pas que vous êtes furieux parce que je l'ai un peu asticotée, fit Kirk.

Spock se borna à lever un sourcil.

- Non, bien sûr, vous n'êtes pas furieux, reprit Kirk. Quelle question stupide !

- Connaissez-vous les origines du lieutenant Saavik, amiral ?

Il se demandait comment Kirk en était venu à lui poser ce problème du canot. Que c'eût été délibéré ou involontaire, il n'aurait pu faire meilleur choix. Le monde colonial sur lequel Saavik avait vécu avait été considéré comme un échec; l'armée romulienne, qui se confondait avec le gouvernement romulien, avait alors pris la décision de l'abandonner. Ce furent également les militaires qui assurèrent l'évacuation de la planète. Ils sauvèrent tout le monde.

Tout le monde, à l'exception des vieux, des infirmes, des instables.., et d'un petit groupe d'enfants, des métis, dont ils niaient l'existence même.

La position officielle des Romuliens était que Vulcaniens et Romuliens ne pouvaient pas se croiser sans intervention de la technologie. Les enfants abandonnés n'avaient donc pas d'existence légale. C'était une décision politique qui, comme tant de décisions politiques, n'avait strictement rien à voir avec la réalité.

La réalité, c'était que l'évolution des Romuliens et des Vulcaniens n'avait divergé que quelques milliers d'années auparavant. Les différences génétiques étaient minimes, mais ces siècles de divergence culturelle avaient creusé un fossé qui paraissait infranchissable.

- Elle est à moitié vulcanienne et à moitié romulienne, dit Kirk. Devrais-je en savoir davantage ?

- Non, c'est suffisant. C'était une question en l'air, rien de plus.

Kirk l'avait ébranlée, mais elle s'était bien reprise. Spock ne voyait pas la nécessité de parler à Kirk de sujets que Saavik abordait elle-même rarement, même avec le Vulcanien qu'il était. Puisqu'elle avait choisi de rejeter son passé, il devait respecter sa décision. Elle avait refusé d'user de son droit à l'analyse antigène qui aurait permis d'identifier son parent vulcanien. C'était un acte hautement honorable mais qui impliquait qu'elle n'avait pas de famille et qu'elle ignorait même lequel de ses parents était vulcanien et lequel était romulien.

Nulle famille vulcanienne n'avait proposé de la reconnaître.

Dans ces conditions, Spock ne pouvait qu'admirer le personnage compétent et assuré que Saavik avait réussi à créer à partir de l'enfant sauvage, violent et mal nourri qu'elle avait été. Et il n'allait certes pas la blâmer pour avoir rejeté ses parents aussi définitivement qu'ils l'avaient, eux, abandonnée. Il se demandait si elle comprenait elle-même pourquoi elle se donnait ainsi à son travail; elle essayait de se valoriser aux yeux de gens qui ne connaîtraient jamais ses prouesses et qui ne s'en soucieraient jamais. Peut-être un jour voudrait-elle enfin se valoriser à ses propres yeux et se débarrasser ainsi des derniers liens qui la rattachaient à son passé.

- Oui, effectivement, fit Kirk, arrachant Spock à ses pensées. Je me rappelle que les Vulcaniens ont la réputation de poser des questions en l'air.

Spock préféra changer de sujet. Il prit le petit paquet qu'il avait été chercher avant d'entrer dans la salle de rapport. Se sentant un peu embarrassé, il le tendit à Kirk.

- Qu'est-ce que c'est ? Demanda Jim.

- C'est... c'est un cadeau d'anniversaire.

Jim prit le paquet et le tourna dans ses mains.

- Comment diable saviez-vous que c'était mon anniversaire ?

- La date n'est pas difficile à vérifier.

- Je veux dire, pourquoi... enfin, peu importe. Encore une question idiote. Merci, Spock.

- Vous devriez peut-être l'ouvrir avant de me remercier. Ce ne sera peut-être pas de votre goût.

- Je suis sûr que si, mais vous savez ce qu'on dit : c'est le geste qui compte.

Il glissa son doigt sous le papier d'emballage soigneusement plié.

- J'ai effectivement déjà entendu ce dicton et j'ai toujours,, voulu savoir, fit Spock avec une sincère curiosité, pourquoi, si c'est bien le geste qui compte, les humains se soucient-ils tant du cadeau ?

Jim éclata de rire.

- Je ne connais pas la réponse. Je pense que c'est juste un exemple des distances qui existent entre nos idéaux et la réalité.

Le paquet n'était enveloppé que dans du papier, sans adhésifs ni attaches. Après avoir acheté son cadeau, Spock était passé devant une petite boutique où une femme âgée créait d'étonnants emballages, tout simples, uniquement avec du papier. Fasciné par la géométrie et la configuration de ce qu'elle faisait, Spock, après l'avoir regardée travailler, lui avait demandé d'empaqueter le cadeau d'anniversaire de Jim.

Le papier se défit à la première pression.

Jim découvrit son cadeau et se laissa lourdement tomber sur un siège.

- C'est peut-être effectivement le geste qui compte, lança Spock.

- Non, Spock ! Mon Dieu ! C'est merveilleux !

Il caressa du doigt la reliure de cuir, puis il saisit le livre des deux mains et l'ouvrit lentement, prudemment, prenant garde à ne pas endommager le dos.

- Je me suis aperçu il y a peu de temps seulement de votre amour pour les antiquités, dit Spock.

C'était un sentiment qu'il croyait commencer à comprendre, tout étrange qu'il fût. Le livre, par exemple, alliait les défauts et la perfection des objets fabriqués à la main; c'était un objet curieusement intéressant.

- Merci, Spock. Ça me fait énormément plaisir.

Il feuilleta quelques pages, puis il revint en arrière pour lire la première ligne du roman :

- " C'était la meilleure des époques, c'était la pire des époques... " Hum, Spock, essayeriez-vous de me communiquer quelque chose ?

- Pas par l'intermédiaire du texte, répondit Spock. Et par l'intermédiaire du livre, je veux simplement vous dire bon anniversaire. Cela ne s'applique-t-il pas à " la meilleure des époques " ?

Jim, l'air embarrassé, évita le regard de Spock. Le Vulcanien se demanda comment un cadeau qui avait d'abord provoqué la joie pouvait aussi rapidement devenir un sujet de gêne. Il eut à nouveau l'impression que Jim Kirk était très préoccupé par quelque chose.

- Jim ?

- Merci, Spock. Merci beaucoup, fit Kirk ignorant la question contenue dans la voix de Spock. Je suis sincèrement touché. Je sais que vous devez regagner l'Enterprise. A demain, donc.

Et sur ses paroles, il partit.

Spock ramassa la feuille de papier d'emballage et reforma le paquet, vide désormais, dans les plis originaux.

Il se demandait s'il arriverait un jour à comprendre les humains.

Chapitre 2

Journal de bord. Date galactique 8130.4 : Top secret.

Officier de service, capitaine Pavel Chekov. U.S.S.Reliant en approche orbitale d'Alpha Ceti VI, constellation de la Baleine. Continuons à chercher une planète pour servir de site-test à expérience Genesis. Alpha Ceti VI sera le seizième monde que nous aurons visité; jusqu'à présent toutes nos tentatives pour trouver un site répondant aux critères de l'expérience ont été vaines.

Le Reliant, plus connu par son équipage sous le surnom de " vieille barcasse ", un terme qui n'était pas toujours affectueux, plongeait vers Alpha Ceti dans la constellation de la Baleine et ses vingt petites planètes inhabitées qui n'avaient pas encore été explorées. Pavel Chekov, l'officier de service sur, la passerelle du vieux vaisseau, termina son rapport destiné au journal de bord et ordonna à l'ordinateur de le classer.

- Journal de bord achevé, commandant, déclara Pavel Chekov.

- Merci, monsieur Chekov. (Clark Terrell s'adossa à son siège de commandant.) Les informations de la sonde sur Alpha Ceti sont-elles disponibles, monsieur Chekov ?

- Oui, commandant.

Chekov programma les données sur l'écran pour que le commandant Terrell pût les visualiser s'il le désirait. L'écran, pour le moment, montrait Alpha Ceti VI. La planète tournoyait lentement sous leurs yeux; sa surface disparaissait sous des couches d'un jaune opaque. Son atmosphère était essentiellement composée d'oxydes d'azote et de soufre et le sable qui la recouvrait avait été balayé et broyé par des siècles de vents violents et corrosifs.

Alpha Ceti VI était un monde sur lequel on ne pouvait guère s'attendre à découvrir la moindre forme de vie. Avec un peu de chance, le Reliant allait enfin trouver ce qu'il cherchait.

Et il était temps, pensa Chekov.

Au début du voyage, Chekov s'était imaginé que cette mission allait être certes ennuyeuse, mais brève et facile. Les planètes privées de toute forme de vie ne manquaient pas, avait-il cru. Et maintenant, alors que plusieurs mois s'étaient déjà écoulés, il avait l'impression d'être prisonnier de la trame d'un interminable et impossible voyage. Les planètes dépourvues de vie abondaient, mais le monde qu'ils cherchaient, un monde en orbite autour d'une étoile d'une taille déterminée, à l'intérieur de sa biosphère et dans un système qui devait être inhabité, n'était guère facile à trouver. L'équipe de recherche du Reliant avait visité quinze mondes désertiques qui paraissaient prometteurs, mais aucun d'eux ne répondait aux stricts critères qui étaient nécessaires à l'expérience.

Chekov, donc, s'ennuyait. L'équipage tout entier s'ennuyait.

Le vaisseau avait commencé à explorer des planètes sur lesquelles on possédait au moins des bribes d'information rapportées par les expéditions précédentes, mais à présent le Reliant se trouvait très loin, dans des zones qui n'avaient été que très rarement, ou même jamais, approchées par les astronefs de la Fédération. Les mémoires de l'ordinateur ne contenaient aucun rapport officiel concernant le système d'Alpha Ceti, à l'exception de quelques renseignements provenant d'une sonde automatique. Chekov avait été légèrement surpris du peu de données qu'ils possédaient sur une constellation dont il lui semblait ne jamais avoir entendu parler. Alpha Ceti VI figurait sur la liste des planètes candidates à l'expérience Genesis précisément parce que personne ne s'était soucié de l'explorer après les informations ramenées par la sonde soixante ans auparavant : elle était absolument sans intérêt.

Terrell relégua les données de la sonde dans un coin de l'écran et y ajouta celles qu'ils avaient recueillies en approchant de la planète.

- Je commence à comprendre pourquoi vous avez parlé de contradictions, Pavel, dit-il.

Il se pencha sur l'écran, caressant sa courte barbe noire et frisée.

La sonde indiquait la présence de vingt planètes : quatorze petites planètes intérieures avec un noyau rocheux, trois géantes gazeuses et trois excentriques. Le Reliant toutefois n'enregistrait que dix-neuf planètes, dont treize intérieures.

- J'ai réfléchi à ce problème, commandant, déclara Chekov. Il y a deux possibilités. Alpha Ceti a été exploré par l'une des premières sondes et les renseignements glanés n'étaient pas toujours fiables, sans compter que l'archivage a parfois été sujet à caution. Il est également possible que le système ait subi quelques altérations mineures depuis le passage de la sonde.

- Cela me paraît peu probable.

- Effectivement, monsieur.

Soixante années, sur le plan astronomique, représentaient un intervalle de temps infinitésimal, et il y avait fort peu de chances pour qu'un changement notable fût intervenu au cours d'une aussi brève période.

- Les erreurs des sondes sont en revanche assez fréquentes, commandant, ajouta Chekov.

Terrell se tourna vers lui avec un grand sourire.

- Vous voulez dire que nous croyons nous diriger vers un rocher désertique et que nous allons, en fait, découvrir un jardin luxuriant ?

- Boje moi ! S'écria Chekov. Mon Dieu. j'espère bien que non. Nos nouvelles informations confirment la structure originale de la planète, monsieur. Du roc, du sable et une atmosphère corrosive.

- Vive l'atmosphère corrosive, lança M. Beach, et tout le monde sur la passerelle s'esclaffa.

- Je suis tout à fait d'accord avec vous, monsieur Beach, fit Terrell. Allons voir de plus près.

* * * * *

Quelques heures plus tard, en approche orbitale, Chekov scrutait intensément l'écran, espérant de toutes ses forces que cette horrible petite planète fit bien celle qu'ils cherchaient depuis si longtemps. Il en avait assez de ce voyage. Il y avait trop peu de travail et trop d'inaction. Cela encourageait à la paranoïa et à la dépression, des sentiments qu'il éprouvait avec de plus en plus d'intensité au fil des jours. Il lui arrivait même de se demander si son affectation à cette mission n'était pas due à autre chose que de la malchance. Ne serait-ce pas une punition pour quelque faute qu'il aurait commise par inadvertance ? Ou bien les conséquences d'une haine sourde que lui vouait un officier supérieur ?

Il ne cessait de se répéter que c'étaient des idées absurdes et surtout des idées qui pourraient définitivement le démoraliser s'il s'y abandonnait.

En outre, s'il s'agissait effectivement d'une punition qui lui était infligée, il fallait admettre qu'il en allait de même pour tous les autres membres de l'équipage. Un équipage de fauteurs de trouble eût créé une atmosphère de désaffection et d'amertume; ce n'était pas le cas à bord du Reliant. Du moins pas jusqu'à présent.

Il fallait ajouter que le commandant Terrell jouissait d'une excellente réputation. Ce n'était pas le genre d'officier que l'on condamnait à commander une bande de voyous. Il était décontracté et correct. Si les jours, les semaines et les mois qui s'étiraient interminablement l'avaient marqué, il n'en montrait rien. Ce n'était certes pas James Kirk, mais...

C'est peut-être là le problème, se dit Chekov. Ces derniers temps, je me laisse trop souvent aller à penser à la bonne vieille époque de l'Enterprise et à faire la comparaison avec la situation présente. Et la comparaison n'est pas à l'avantage du Reliant et de sa mission.

Mais quelle mission aurait-elle soutenu cette comparaison ?

- Orbite standard, monsieur Beach, ordonna le commandant Terrell.

- Orbite standard, monsieur, confirma l'officier de navigation.

- Que donne le balayage de la surface ?

- Aucun changement, commandant.

Chekov nota un signal sur son écran. Un signal qu'il aurait bien voulu pouvoir ignorer.

- Sauf...

- Oh non ! Gémit quelqu'un.

Tous les membres d'équipage présents sur la passerelle tournèrent la tête vers Chekov. Chaque visage exprimait à des degrés divers l'incrédulité, l'irritation ou même l'animosité. Sur le pont supérieur, l'officier des communications lança un horrible juron.

Chekov lança un coup d'œil à Terrell. Le commandant, les épaules voûtées, luttait manifestement pour se dominer.

- Ne me dites pas que vous savez quelque chose, fit-il.

Il se leva et monta les quelques marches qui le séparaient de Chekov pour aller examiner L'écran.

Il commence lui aussi à être nerveux, pensa Chekov. Même lui.

- Ce n'est qu'un flux d'énergie mineur, dit Chekov pour essayer d'atténuer l'effet de sa découverte. Cela ne signifie pas nécessairement la présence d'une activité biologique.

- J'ai déjà entendu ça, fit Terrell. Y a-t-il une possibilité pour que le scanner soit déréglé ?

- Je viens de le vérifier, monsieur, répondit Chekov. Deux fois.

Il regretta aussitôt d'avoir ajouté cette dernière précision.

- C'est peut-être prébiotique, suggéra Beach.

Terrell eut un petit rire dépourvu de gaieté.

- Allons, Stoney. C'est une situation que nous avons déjà connue. De toutes les choses dont Marcus ne veut pas entendre parler, c'est probablement les prébiotiques qui arrivent en tête de liste.

- C'est peut-être préprébiotique, lança Beach avec une ironie désabusée.

Cette fois personne ne rit.

- Très bien, appelez le Dr Marcus. Nous pourrons au moins suggérer une transplantation. Une fois de plus.

Chekov secoua la tête.

- Vous savez très bien quelle sera sa réponse.

* * * * *

Sur le Laboratoire Spatial de Regulus I, le Dr Marcus, les sourcils froncés, écoutait le commandant Terrell lui transmettre l'information recueillie par le Reliant.

- Vous savez très bien que je me refuse à perturber un système prébiotique, dit-elle lorsque Terrell eut terminé. Inutile de discuter. A long terme...

- Docteur Marcus, le long terme dont vous parlez se rapporte à plusieurs millions d'années !

- Commandant, nous aussi nous étions prébiotiques il y a quelques millions d'années. Où serions-nous si quelqu'un avait débarqué quand la Terre n'était qu'un immense puits volcanique et avait conclu : " Oh, tout ça ne donnera jamais rien, on peut s'amuser un peu avec cette planète ? "

- Je pense qu'on ne se poserait pas cette question répondit Terrell.

Carol Marcus sourit ironiquement.

- Effectivement, car nous ne serions pas là. Je vous en prie, commandant, ne perdez pas votre temps à essayer de me faire changer d'avis. Ma décision est irrévocable.

Elle étudia sa réaction. Terrell semblait loin d'être heureux de sa réponse.

- Commandant, la prochaine étape du projet ne sera pas au point avant au minimum trois mois. Il n'est donc pas indispensable de trouver tout de suite un endroit approprié. Vous avez tout le temps...

Elle s'interrompit. L'imperturbable Clark Terrell semblait sur le point d'arracher à pleines poignées ses beaux cheveux noirs et bouclés striés de gris.

- Ce n'était peut-être pas la chose à dire, n'est-ce pas ? Reprit-elle.

- Docteur, nous avons passé de longs mois à chercher une planète répondant à vos exigences. Je n'échangerais mon équipage contre aucun autre de la Flotte Spatiale. C'est un excellent équipage, mais si je lui impose encore dix semaines de ce petit jeu, je vais me retrouver avec une mutinerie sur les bras. Mes hommes peuvent à la rigueur supporter l'ennui, mais ce n'est pas l'ennui que nous connaissons, c'est une paralysie totale !

- Je vois, fit Marcus.

- Ecoutez, docteur. Supposons que ce que nos instruments ont enregistré soit la fin et non le début d'une ligne d'évolution ? Supposons que les quelques microbes qui existent soient au seuil de l'extinction et qu'ils ne fassent juste que s'accrocher encore un peu ? Est-ce que dans ce cas vous approuveriez une transplantation ?

- Non, c'est impossible, répondit-elle.

Elle se mordilla l'ongle du pouce d'un air absent, puis elle s'arrêta brusquement. Tu es un peu trop vieille pour continuer à te ronger les ongles, Carol, se dit-elle. Tu aurais dû te débarrasser de cette manie à quarante ans. Je m'arrêterai peut-être à cinquante, ajouta-t-elle intérieurement.

- Vous n'acceptez donc jamais le moindre compromis ? Demanda Terrell avec colère.

- Attendez, commandant, répliqua-t-elle. Je suis désolée, ce n'est pas ce que je voulais dire. Ce n'est pas que je vous refuserais l'autorisation. Il n'est effectivement pas rare de trouver une espèce mise en danger par son propre environnement. Mais il faut passer par un canal officiel qui décide ou non de la transplantation et il faut aussi un endroit officiel pour y mettre les espèces.

- Un zoo microbien ?

- Pas seulement microbien, mais dans l'ensemble, c'est un peu ça.

- Et le délai ? Demanda Terrell d'un ton hésitant.

- Vous voulez savoir combien de temps vous aurez à attendre l'autorisation du Comité des Espèces en Danger, c'est bien cela ?

- C'était effectivement l'objet de ma question.

- Ils ont l'habitude d'agir rapidement, sinon ce serait souvent trop tard. Mais ils ont besoin d'un maximum de renseignements. Si vous alliez jeter un coup d'œil ?

- Nous descendons tout de suite !

- Je ne veux pas vous donner de faux espoirs, s'empressa de déclarer Marcus. Si vous trouvez ne serait-ce qu'une sphérule prébiotique, une configuration pseudo-membraneuse ou même un agrégat viral, c'est terminé. Par contre, si vous découvrez une ligne d'évolution qui mérite d'être préservée, non seulement vous avez le site pour Genesis, mais en plus, on vous félicitera.

- Je me contenterai du site pour Genesis, fit Terrell.

Son image s'évanouit.

Carol Marcus soupira. Elle aurait aimé être à bord du Reliant pour surveiller les opérations. Mais son travail sur le projet Genesis en était. arrivé à un point trop délicat. Sa place était ici. Clark Terrell ne lui avait donné aucune raison de ne pas avoir confiance en lui, mais il était évident que cette mission était loin de l'emballer. Sur le plan philosophique, il était indifférent au projet Genesis alors qu'elle, elle y était dévouée corps et âme.

Elle s'imaginait fort bien comment l'équipage du Reliant devait les qualifier, elle et les autres savants du labo : une bande de grosses têtes enfermées dans leur tour d'ivoire, des jongleurs de tubes à essai, des rêveurs irréalistes.

Elle poussa un nouveau soupir.

- Pourquoi les as-tu autorisés à faire ça ?

- Tiens, bonjour, David, fit Carol. Je ne t'avais pas entendu entrer.

Son fils vint la rejoindre devant la console de communication.

- Ce sont des feignants, affirma David.

- Mais non. Ils s'ennuient, c'est tout. Et s'ils trouvent vraiment une espèce qui a besoin d'être transplantée...

- Allons, Carol. C'est la mentalité militaire. " Toujours remettre au lendemain ce qui peut être fait aujourd'hui. " Si jamais une forme de vie commence à évoluer là-bas...

- Je sais, je sais, l'interrompit Carol. N'oublie pas que c'est moi qui ai rédigé les spécifications.

- Ne t'inquiète pas. Ça va marcher.

- C'est bien le problème. Je crois que ça va marcher et j'ai un peu peur du résultat.

- Le résultat, c'est qu'on se souviendra de toi comme on se souvient de Newton, d'Einstein, de Surak...

- Plutôt comme de Darwin et je recueillerai probablement autant d'injures à titre posthume que lui.

- Ils n'attendront peut-être même pas que tu sois morte.

- Merci beaucoup ! S'écria Carol avec une fausse indignation. Comment veux-tu que j'attende quoi que ce soit des autres, si je ne parviens même pas à inspirer le respect à mon propre fils.

- Que veux-tu, je suis un ingrat. (Il la serra un instant dans ses bras.) On fait équipe au bridge ce soir après dîner ?

- Peut-être...

Carol restait toujours préoccupée par la conversation qu'elle venait d'avoir avec Terrell.

- Je te comprends, fit David. Chaque fois que nous avons affaire à la Flotte Spatiale, ça me rend nerveux, moi aussi.

- Il y a tellement de risques..., murmura Carol.

- Les découvertes importantes peuvent toujours être transformées en armes terrifiantes.

- Mon Dieu, j'ai déjà entendu ça.

David sourit.

- Je m'en doute. C'est ce que tu n'as pas cessé de me répéter pendant vingt ans. (Redevenu sérieux, il poursuivit :) Il faut à tout prix empêcher que les militaires ne t'enlèvent le projet Genesis. Je suis sûr que certains vont essayer. Ce boy-scout attardé avec lequel tu sortais...

- Ecoute, gamin, l'interrompit Carol. Jim Kirk avait peut-être un tas de défauts... mais il n'avait vraiment rien d'un boy-scout.

Son fils était la dernière personne avec qui elle souhaitait parler de Jim Kirk. Elle désigna le dossier que David tenait à la main.

- La moisson de la nuit ? Demanda-t-elle.

- Ouais, sortie tout droit de la machine.

David ouvrit le dossier contenant les micrographies aux rayons X et ils se mirent au travail.

* * * * *

Jim Kirk régla sa lampe, changea de place sur le divan du living et approcha de son visage le livre que Spock lui avait offert; puis il le tint à bout de bras. Mais rien n'y faisait. Il ne parvenait pas à déchiffrer les petits caractères d'imprimerie.

Je suis simplement fatigué, se dit-il.

Il était certes fatigué, mais ce n'était pas la raison pour laquelle il n'arrivait pas à lire.

Il referma soigneusement le livre, le posa à côté de lui sur la table et se laissa aller en arrière. Il distinguait parfaitement les tableaux accrochés sur le mur en face de lui, même les plus infimes détails de la lithographie érotique de Kvern dont il était particulièrement fier. Il y avait longtemps qu'il avait ce dessin; dans le passé, il ornait la paroi de sa cabine à bord de l'Enterprise.

Parmi toutes les antiquités qu'il possédait, certaines étaient des artefacts extra-terrestres qu'il avait ramenés de planètes étrangères, mais il préférait les objets provenant de sa propre culture, et en particulier ceux datant de l'Angleterre victorienne. Il se demandait si Spock le savait ou bien si cette première édition de Dickens n'était qu'un heureux hasard.

Spock se fiant au hasard ? Il serait horrifié d'entendre cela, pensa Jim Kirk.

Ce n'était que depuis quelques années que la beauté de ces antiquités avait vaincu sa réticence à accumuler trop d'objets, à ployer sous le poids de " choses ". Il était loin le temps où il pouvait partir sans un regard en arrière avec une petite valise pour tout bagage. Il aurait parfois aimé retrouver cette époque, mais c'était impossible. Il était amiral maintenant. Il avait trop de responsabilités.

La sonnette de la porte d'entrée tinta.

Jim sursauta et se redressa. Il était bien tard pour recevoir de la visite.

- Entrez, fit-il.

Les senseurs de l'appartement réagirent à sa voix.

Leonard McCoy s'avança, un sourire aux lèvres et les bras chargés de paquets.

- Eh bien, docteur, s'étonna Jim. Quel rayon tracteur égaré vous a-t-il déposé devant ma porte ?

McCoy prit une pose théâtrale :

- Quidquid id est, timeo Danaos et dona ferentes, déclama-t-il.

- Vous pouvez répéter ?

- C'était ce qu'on disait dans le temps. Cela correspondrait aujourd'hui à : " Méfie-toi des Romuliens porteurs de cadeaux. " Enfin, plus ou moins. Mais dans les circonstances présentes, c'est tout à fait approprié.

Il fouilla dans l'un des petits cartons qu'il tenait à la main et en tira une bouteille remplie d'un liquide bleu électrique.

- Tenez, fit-il. Bon anniversaire.

Il tendit à Jim le flacon trapu et asymétrique.

- De la bière romulienne... Bones, c'est illégal et...

- C'est uniquement à des fins thérapeutiques. Ne jouez pas au petit saint, Jim.

Kirk déchiffra l'étiquette.

- 22... 83 ?

- Ce truc met un certain temps à fermenter. Passez-moi donc la bouteille.

Jim s'exécuta puis alla ouvrir la porte vitrée du secrétaire victorien en merisier où il rangeait sa vaisselle. Il sortit deux pots à bière. McCoy les remplit.

- Est-ce mon imagination ou bien cette mixture fume-t-elle vraiment ?

McCoy éclata de rire.

- Compte tenu de son origine, c'est peut-être les deux.

Il trinqua avec Jim et but une longue gorgée.

Jim se montra plus prudent. Il y avait longtemps qu'il n'avait pas bu de bière romulienne, mais il n'en avait pas oublié les effets rapides.

Sa teinte bleu électrique convenait parfaitement à cette boisson; il ressentit immédiatement le choc attendu, comme si les ingrédients actifs passaient directement dans son cerveau.

- Ouah ! S'écria-t-il.

Il but, plus lentement, une seconde gorgée, savourant à la fois le goût et les effets de la bière.

- Maintenant, tenez, c'est aussi pour vous.

McCoy lui tendit un paquet emballé dans du papier doré au lieu du traditionnel papier brun.

Jim le prit, le retourna et le secoua en l'examinant.

- J'ai presque peur de l'ouvrir. Qu'est-ce que c'est ?

Il but encore, une longue gorgée cette fois, et commença à défaire maladroitement l'emballage. C'était étrange, il n'avait pourtant eu aucun mal à ouvrir le paquet de Spock dans l'après-midi. Une pensée formidablement drôle lui traversa l'esprit.

- Et si c'était de la contrebande klingon ? Fit-il en s'esclaffant.

- Non. C'est juste une pièce de plus pour votre collection d'antiquités, fit McCoy. (Il leva son verre.)

- Allez, Bones, dites-moi ce que c'est ?

Jim avait réussi à défaire un côté du paquet.

- Non, c'est à vous de le découvrir.

Bien qu'il eût l'impression de porter des gants très épais, Jim sentit sous ses doigts une forme dure et asymétrique. Il renonça à l'idée de conserver l'emballage intact et déchira le papier.

- Je sais ce que c'est. C'est...

Il se pencha sur l'objet de verre et de métal, puis jeta un coup d'œil à McCoy avant d'examiner à nouveau son cadeau.

- Eh bien, c'est... c'est charmant.

- Elles ont au moins quatre cents ans. On n'en trouve plus beaucoup avec les verres intacts.

- Euh, Bones... c'est quoi ?

- Des lunettes.

Jim reprit de la bière. Peut-être qu'en rattrapant McCoy, il parviendrait enfin à comprendre de quoi celui-ci parlait.

- Pour vos yeux, expliqua McCoy. C'est presque aussi bien que le Retinax 5...

- Mais je suis allergique au Retinax, s'écria Jim avec colère.

Après toutes les promesses que lui avait faites le docteur, jurant que ce médicament allait restaurer l'élasticité de sa vue, Jim avait été plutôt curieux de constater qu'il ne pouvait le tolérer.

- Justement !

McCoy remplit à nouveau leurs verres.

- Bon anniversaire !

Jim s'aperçut que ce que McCoy appelait des lunettes pouvait se déplier. Il tenait à présent entre les mains un objet qui se composait de deux cercles de verre entourés d'un filament doré avec, de part et d'autre, des sortes de crochets.

- Non, regardez, ça se met comme ça.

McCoy glissa chacun des crochets derrière, les oreilles de Jim. La partie incurvée du fil métallique reliant les deux plaques de verre vint reposer sur son nez.

- Voilà, à présent. vous portez des lunettes, poursuivit McCoy. Et pour les verres, je ne faisais que plaisanter en disant qu'ils étaient d'époque. Ils ont été faits spécialement pour vous.

Jim se souvint alors d'une illustration qu'il avait vue dans un vieux livre, Il fit glisser ses lunettes sur son nez.

- Très bien, approuva McCoy. Maintenant, regardez-moi par-dessus les verres. Bien. Maintenant, à travers les lunettes. Vous ne devriez plus avoir de problèmes pour lire avec ça.

Jim ajusta ses lunettes selon les indications de McCoy et il sursauta. Il prit le livre de Spock, l'ouvrit. Les petits caractères d'imprimerie semblèrent lui sauter au visage.

- C'est extraordinaire ! Bones, je ne sais quoi dire...

- Dites simplement merci.

- Merci, fit docilement Jim.

- Et maintenant, buvons encore un verre.

McCoy vida la bouteille dans les pots à bière.

Ils s'assirent et burent en silence. La bière romulienne produisait ses effets habituels. Jim se sentait un peu comme lorsqu'il avait fait pour la première fois l'expérience de la gravité zéro, l'estomac barbouillé et l'esprit confus. Il ne trouvait rien à dire alors que le silence lui paraissait pesant et embarrassant. McCoy sembla à plusieurs reprises sur le point de parler, mais il se reprit chaque fois. Jim, quant à lui, avait l'impression que McCoy n'avait de toute façon aucune envie d'entendre ce qu'il pourrait avoir à déclarer. Il examina son verre d'un air absent. Voilà qu'il devenait parano ! Et le fait de savoir que c'était dû à la boisson ne le consolait en rien.

- Enfin, merde ! S'écria soudain McCoy. Qu'est-ce qui se passe ? Tout le monde a un anniversaire. Pourquoi fête-t-on le vôtre comme si c'était un enterrement ?

- C'est pour me dire ça que vous êtes venu ? Lança Jim avec colère. Je n'ai pas du tout envie qu'on me fasse la leçon.

- Alors qu'est-ce que vous voulez ? Qu'est-ce que vous fabriquez ici tout seul le jour de votre anniversaire ? Et n'allez pas me sortir encore une fois un truc du genre ((c'est bon pour les jeunes " ! C'est faux, et vous le savez fort bien. Cela n'a rien à voir avec l'âge. C'est uniquement parce que vous faites joujou ici avec une console d'ordinateur au lieu de voguer dans la galaxie avec votre vaisseau !

- Je vous en prie, épargnez-moi vos notions de poésie. J'ai une tâche à accomplir et...

- Mon œil ! Vous n'auriez jamais dû abandonner l'Enterprise après le projet Voyager.

Jim but une nouvelle gorgée de bière romulienne, regrettant que la première impression de chaleur qu'il avait ressentie n'ait pas duré plus longtemps. Il se rappelait à présent pourquoi il n'avait jamais beaucoup apprécié cette mixture. L'euphorie du début était loin de compenser l'angoisse qui venait ensuite.

Il eut un petit rire triste.

- Ouais, j'aurais fait un beau pirate, Bones.

- Cessez donc de raconter n'importe quoi ! Si vous aviez protesté un peu, ils n'auraient pas eu d'autre choix que de vous réaffecter à bord de l'Enterprise.

- Je ne connais aucun officier supérieur de la Flotte Spatiale qui ne préférerait pas naviguer plutôt que de transmettre des bits d'une banque de données à une autre.

- Nous ne sommes pas en train de parler de n'importe quel officier supérieur de la Flotte Spatiale. Nous parlons de James T. Kirk...

- …qui jouit d'une certaine notoriété. Il ne serait pas juste d'user de...

- Jim, l'éthique est une chose, mais vous, vous êtes en train de vous servir de la vôtre pour vous transformer en martyr !

- Il y a des lois, des règlements...

- Derrière lesquels vous vous cachez.

- Ah oui ? vraiment ? Et de quoi me cacherais-je ?

- De vous-même, amiral.

Jim retint une réplique cinglante et, après un long silence, déclara :

- J'ai l'impression, que je le veuille ou non, que vous allez encore me donner des conseils.

- Jim, je ne sais pas si c'est important parce que je suis votre médecin ou parce que je suis votre ami, mais il faut me croire. Reprenez le commandement de votre vaisseau. Et faites-le avant de devenir vieux pour de bon. Avant de n'être plus qu'une pièce de votre collection.

Jim contempla fixement le fond de bière romulienne qui restait dans le pot, puis il leva les yeux et soutint sans ciller le regard de McCoy.

* * * * *

Le vent faillit renverser Chekov dès qu'il ne fut plus à l'abri du rayon transbordeur. Alpha Ceti VI était l'un des mondes les plus sinistres et les plus inhospitaliers qu'il eût jamais vus. C'était encore pire que la Sibérie en plein hiver.

Balayé par la tempête, le sable s'écrasait sur sa combinaison pressurisée. Le commandant Terrell se matérialisa à son côté; il regarda autour de lui, puis il ouvrit une fréquence d'appel pour le Reliant.

- Terrell appelle Reliant.

- Reliant, bien reçu. Ici Beach, commandant. (La voix semblait venir de très loin.) Assez mauvaise réception, monsieur.

- Ça ira, Stoney. Nous sommes sur place. Aucun signe de vie.., rien.

- Bien reçu, monsieur.

- Beach, je n'ai guère envie de supporter tous ces parasites pendant des heures. Je vous rappellerai, disons, toutes les demi-heures.

- Bien, monsieur.

Kyle intervint alors :

- Et n'oubliez pas de rester à découvert, commandant. N'en rajoutez pas, monsieur Kyle. Terrell, terminé.

Il mit fin à la transmission et activa son tricordeur.

Chekov tendit le bras; sa main parut aspirée par les épais tourbillons de sable. Même si ce qu'ils cherchaient était macroscopique, ils ne parviendraient jamais à le localiser visuellement. Il commença à son tour à balayer les alentours pour repérer le signal qui les avait conduits sur cette lugubre planète.

- Vous avez quelque chose, Pavel ?

Chekov distingua à peine les paroles du commandant; la transmission n'était pas mauvaise, mais le bruit du vent et du sable était si fort qu'il couvrait la voix de Terrell.

- Non, monsieur, rien.

- Vous êtes sûr que ce sont les bonnes coordonnées ?

- Oui, commandant. C'est ici.

Chekov s'avança de quelques pas. Les grains de sable frappaient avec violence sa combinaison. Ils ne pourraient pas se permettre de rester longtemps ici. Le sable et l'atmosphère corrosive finiraient par avoir raison de n'importe quel matériau, fût-il pratiquement indestructible. Chekov savait fort bien ce qui arriverait si sa combinaison se déchirait ou se trouait. Les oxydes sulfureux empoisonneraient l'air qu'il respirait et s'infiltreraient dans ses poumons. Et Chekov avait bien l'intention de connaître une mort plus douce que par absorption de vapeurs sulfuriques. Et surtout, il souhaitait que ce fût le plus tard possible.

- On ne voit rien ici, s'écria Terrell.

Il se dirigea vers la légère déclivité indiquée par son tricordeur. Chekov le suivit. Il devait lutter contre le vent qui le poussait dans le dos.

La sueur ruisselait sur son visage et son nez le chatouillait. Personne n'avait encore inventé une combinaison pressurisée qui permît de se gratter le nez.

- Je n'ai rien, commandant, fit Chekov. Rentrons.

Il ne reçut pas de réponse. Il leva les yeux et aperçut la silhouette floue du commandant Terrell qui se dressait au sommet de la petite colline. Terrell lui fit un signe de la main. Chekov se précipita vers lui. Il glissa à plusieurs reprises sur la pente de la dune avant de pouvoir rejoindre Terrell. Il se figea aussitôt, paralysé par la surprise.

La dune formait une sorte de coupe-vent, protégeant la petite dépression qu'ils avaient devant eux, un peu comme l'œil d'un cyclone. La vue de Chekov s'étendait sur près d'une centaine de mètres.

Et là, à moitié enfoui sous le sable, il y avait un groupe de bâtiments en ruine.

Chekov frissonna.

- Quoi que ce soit, fit Clark Terrell, ce n'est certainement pas prébiotique.

Il enjamba la crête acérée de la dune et commença à descendre vers les bâtiments.

Après une seconde d'hésitation, Chekov se lança derrière lui. Le vague sentiment d'appréhension qu'il avait éprouvé depuis leur départ pour Alpha Ceti se précisa brusquement. La peur s'insinua en lui.

Terrell dépassa la première structure. Chekov abandonna l'espoir qu'il avait un instant caressé. Il ne s'agissait pas de quelque étrange formation géologique due au vent et au sable. Ce qu'ils avaient découvert, c'était l'épave d'un vaisseau spatial.

Chekov, maintenant, était prêt à parier qu'il s'agissait d'un astronef de fabrication humaine. Ses' lignes lui étaient familières. Les vaisseaux étrangers. paraissaient toujours... étrangers.

- On dirait un cargo, fit Terrell.

Chekov se pencha vers un hublot, essayant de distinguer l'intérieur de l'astronef.

Un enfant surgit à quelques centimètres de son visage, riant silencieusement, puis il disparut.

- Bon Dieu ! S'écria Chekov en se reculant brusquement.

Il tomba dans le sable.

- Chekov ! Qu'est-ce qui se passe ?

Terrell Se précipita vers lui, en trébuchant.

- Un visage ! J'ai vu... j'ai vu un visage d'enfant !

Il tendit le bras mais rien n'apparaissait derrière le hublot.

Terrell l'aida à se relever.

- Allez, venez. Cette planète vous donne des hallucinations.

- Mais je l'ai vu ! protesta Chekov.

- Bon, voilà le sas. On va vérifier.

- Commandant, j'ai comme un pressentiment... je crois que nous ferions mieux de regagner le Reliant et de chercher un autre site pour l'expérience. Nous devrions même oublier que nous sommes jamais venus ici. Lénine lui-même a dit : " L'essentiel du courage c'est la prudence. "

- Suivez-moi, fit Terrell d'un ton qui interdisait toute discussion. Et de toute façon, c'était Shakespeare.

- Non, commandant, Lénine. A moins si... (Chekov s'interrompit, et se rappelant soudain la construction de son anglais " basique " ) A moins que votre type ne l'ait piqué à Lénine.

Terrell éclata de rire. Chekov n'en continua pas moins à se sentir mal à l'aise.

Le sable recouvrait la plupart des modules du cargo, indiquant que l'accident s'était produit il y avait déjà longtemps. Le sas, cependant, s'ouvrit sans difficulté. Compte tenu de l'environnement, c'était indiscutablement la preuve que son mécanisme avait été entretenu. Chekov hésita.

- Commandant, je crois que nous ne devrions pas entrer. L'avertissement de M. Kyle...

Les conditions atmosphériques, qui avaient perturbé les communications et rendu si délicat le balayage par senseurs, avaient également posé des problèmes au transbordeur lui-même. Kyle avait déclaré que la simple présence de branches d'arbre ou d'un toit pouvait rendre le retour par rayon tracteur " pour ainsi dire impossible ". Sachant ce qui les attendait sur la surface déserte de la planète, Chekov et Terrell s'étaient contentés d'écarter cet avertissement par un simple éclat de rire.

- M. Kyle n'a qu'un défaut, fit Terrell. Il est toujours trop prudent. Alors, vous venez ?

- Oui, commandant, mais à une condition, répondit Chekov. Vous, vous restez dehors, pojalusta, et vous gardez le contact avec le vaisseau.

- Enfin Pavel, c'est ridicule. Calmez-vous. Je vois que vous êtes nerveux...

A bord du Reliant on se moquait parfois de Chekov qui, lorsqu'il était en colère ou très fatigué, perdait son anglais " basique ", qu'il parlait pourtant couramment.

Ou encore, mais cela ses compagnons l'ignoraient, quand il était sous l'emprise de la terreur.

- Ecoutez, fit Terrell. Si vous y tenez, je vais aller explorer l'intérieur du cargo et vous, vous resterez dehors en liaison avec le Reliant.

Chekov savait qu'il ne pouvait pas laisser Terrell entrer seul dans cette épave. Il suivit le commandant à contrecœur.

Les portes intérieures coulissèrent. Les yeux de Chekov mirent quelques secondes à s'accoutumer à la pénombre. Il distingua alors des lits, des tables, un livre et une tasse à café vide, Il y avait des gens qui vivaient ici. Ce devaient être les survivants de la catastrophe. Mais où étaient-ils ?

- L'atmosphère est respirable, déclara Terrell.

Il ôta son casque. Chekov consulta son tricordeur. Terrell avait raison : les proportions d'oxygène, d'azote et de bioxyde de carbone étaient normales et il n'y avait pour ainsi dire aucune trace des gaz nocifs qui composaient l'atmosphère extérieure. Pourtant, Chekov, tout en soulevant son casque, s'attendait presque à sentir dans ses poumons la brûlure des mortelles vapeurs d'acide.

La seule odeur qui le frappa fut en réalité celle de tous les dortoirs qu'il avait connus : l'odeur de la sueur et du linge sale.

Le sable, au-dehors, fouettait les parois du vaisseau. Terrell s'avança dans la cale du cargo. Ses pas résonnaient étrangement. Il n'y avait aucun autre bruit. L'endroit, pourtant, ne donnait pas l'impression d'être désert.

Il s'en dégageait une aura maléfique.

- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Où sont ces gens ?

Terrell s'arrêta sur le seuil de la pièce suivante, une cuisine.

Une casserole fumait sur le fourneau.

Chekov la regarda, les yeux écarquillés.

- Commandant...

Terrell avait disparu. Chekov se précipita derrière lui. Il pénétra dans un laboratoire. Terrell examinait l'équipement; il s'immobilisa devant un grand bac de verre rempli de sable. Chekov s'approcha, espérant encore convaincre Terrell de regagner le Reliant ou au moins de faire appel à une équipe de sécurité bien armée.

- Mon Dieu !

Terrell recula d'un bond.

Chekov saisit son phaseur et s'accroupit, prêt à tirer.

- Commandant... qu'est-ce...

- Il y a quelque chose dans cette saloperie de cuve !

Il s'avança prudemment vers le bac, la main sur son phaseur.

Le sable s'agitait comme la surface d'un lac caressée par la brise. Une forme - allongée creva la surface. Chekov tressaillit.

- Ce n'est rien, dit Terrell d'une voix qu'il voulait rassurante. Une sorte d'animal, ou...

Le gazouillis d'un enfant l'interrompit au milieu de sa phrase.

- Je vous l'avais dit ! S'écria Chekov. Je vous avais dit que j'avais vu...

- Chut !

Terrell se dirigea vers la source du bruit, faisant signe à Chekov de le suivre.

Chekov obéit, essayant de calmer les battements de son cœur. Et après tout, si c'était vraiment un bébé ? Ce n'était certes pas un monde sur lequel Chekov aurait aimé élever un enfant, mais il semblait qu'un couple au moins parmi. les survivants avait été d'un avis différent. Sa peur était sans raison. C'était presque de la lâcheté...

Il s'engagea dans un couloir tordu, déformé, puis il regarda par la première porte.

Le choc de l'accident avait complètement modifié la physionomie de la pièce qui avait comme basculé sur le côté. L'un des murs constituait à présent le plancher. Les proportions étaient étranges, déconcertantes; le sol n'était pas tout à fait plat, les parois pas tout à fait droites.

Et seul au milieu de la pièce, assis par terre, le bébé tendait les bras vers eux en poussant des petits cris de joie. Terrell franchit le seuil et s'avança timidement vers l'enfant.

- Alors, bébé, tes parents ne t'ont même pas laissé un baby-sitter ?

Chekov regarda autour de lui. Sur l'un des murs, celui qui était devenu le plafond, il y avait une collection d'armes blanches aux lames brillantes et aiguisées; Chekov reconnut la forme caractéristique d'un kris. Sur une étagère, il vit une rangée de livres; il déchiffra un titre : Le Roi Lear. Pour lui, c'était de la propagande impérialiste. La Bible ? Mythologie du XX siècle, s'il ne se trompait pas.

Il aperçut alors, accroché à une paroi, l'emblème du vaisseau. Ses yeux s'agrandirent de terreur.

Le Botany Bay.

- Boje moi ! Souffla Chekov. Le Botany Bay ! Non, c'est impossible.

Terrell était en train de jouer avec le bébé qu'il chatouillait sous le menton.

- Qu'est-ce que vous avez dit, Pavel ?

Chekov se précipita vers Terrell, le saisit par l'épaule et l'entraîna en direction du couloir.

- Eh ! Qu'est-ce qui vous prend ?

- Il faut sortir d'ici. Vite ! Commandant, je vous en supplie, croyez-moi. Vite !

Il poussa Terrell par l'écoutille et grimpa derrière lui. Terrell, passé le moment de surprise, se sentit gagné par la colère. Il voulut se retourner.

- Mais le bébé...

- Je n'ai pas le temps de vous expliquer ! Dit Chekov. Dépêchez-vous. Vite !

Il dirigea le commandant dans l'escalier des cabines puis il ajusta son casque à tâtons et brancha l'émetteur de la combinaison.

- Chekov appelle Reliant. Chekov appelle Reliant. S.O.S. S.O.S...

Seuls les parasites lui répondirent.

Lorsqu'ils arrivèrent au laboratoire, Terrell semblait avoir décidé de se plier aux injonctions de Chekov, avec peut-être la pensée de le rétrograder au rang d'enseigne si ses raisons se révélaient injustifiées. Chekov s'en moquait. Terrell mit à son tour son casque. Ils traversèrent la cuisine et se précipitèrent dans la coursive. Le dortoir était toujours désert. Chekov se mit alors à espérer. Ils allaient peut-être parvenir à sortir du vaisseau et à contacter le Reliant. Ils plongèrent dans le sas. Chekov continuait à appeler le Reliant, déterminé à entrer en liaison avec lui dès qu'ilS auraient quitté le vaisseau.

La porte s'ouvrit. Chekov bondit en avant.

Il se figea aussitôt.

Ils étaient entourés de silhouettes vêtues de combinaisons. Toutes étaient armées et les armes étaient braquées sur eux.

- Tractez-nous ! cria Chekov dans son émetteur.

Il voulut saisir son phaseur, mais l'une des silhouettes plongea sur lui, le désarma et le repoussa dans te sas.

* * * * *

Loin au-dessus de la planète, à bord du Reliant, M. Kyle s'efforçait à nouveau d'entrer en contact avec Terrell et Chekov. La transmission n'était certes coupée que depuis peu, mais les conditions étaient si terribles à la surface d'Alpha Ceti VI qu'il aurait préféré garder une liaison permanente.

- Essayez encore une fois, fit Beach inutilement.

- Reliant appelle commandant Terrell. Ici Kyle. Vous m'entendez, commandant ? Vous m'entendez...

Il n'obtint aucune réponse.

Beach poussa un grognement irrité.

- Donnons-leur encore quelques minutes.

Kyle savait aussi bien que Beach combien Clark Terrell détestait qu'on lui adresse des conseils. Il allait néanmoins protester lorsqu'un craquement envahit ses écouteurs et se répercuta dans les haut-parleurs. Il tressaillit.

- Qu'est-ce que c'était ? S'écria Beach. Vous avez entendu ?

- Oui, j'ai entendu.

Il canalisa la transmission par l'ordinateur pour l'améliorer et la filtrer.

- Stoney, ordonna-t-il, j'ai besoin de plus de puissance sur les senseurs.

- Vous avez déjà dépassé la zone critique. Si vous augmentez encore, vous allez faire exploser tous les circuits.

- Je crois qu'ils ont des ennuis.

La communication amplifiée s'établit.

- Arrrrrrrouuuuuuuuu

Kyle s'activa sur sa console et repassa à nouveau le signal dans le programme.

- Arrrrrrouuuuuuuuuu...

Déformée, écrasée, c'était la voix de Chekov.

- Tractez-nous...

Kyle leva les yeux vers Beach.

- Tractez-nous...

- Allons-y, puissance maximale, fit Beach. Branchez le dispositif de sécurité !

- Tractez-nous... tractez-nous.., tractez-nous...

Chapitre 3

Le commandant Terrell voulut expliquer que Chekov et lui étaient à la recherche de survivants, qu'ils étaient en réalité une sorte d'équipe de sauvetage. Pour toute réponse, l'un des rescapés le frappa du revers de la main, avec une force telle que le commandant s'effondra.

Chekov n'essaya pas de protester. Il savait que ce serait inutile.

Terrell et lui portaient encore leurs combinaisons, mais on leur avait pris leurs casques et leurs phaseurs. Toute tentative de fuite paraissait vouée à l'échec. Quatre personnes les maintenaient fermement par les bras tandis qu'une douzaine d'autres observaient la scène en silence.

* * * * *

Ils semblaient attendre.

Chekov avait peur de ce qu'ils attendaient. Sans regarder celui qui tenait à la main son phaseur, il se prépara à agir. Il se détendit, feignant d'abandonner toute résistance. Puis, lorsque l'un de ses ravisseurs relâcha légèrement sa prise, Chekov plongea en avant.

Il ne fut pas assez rapide. On lui empoigna les deux bras et on les lui tordit dans le dos. Il poussa un cri de douleur.

Chekov n'était plus en position de lutter. La pression sur ses bras ne cessait d'augmenter. A travers le voile de souffrance qui dansait devant ses yeux, il tenta désespérément de réunir tous ses souvenirs concernant le Botany Bay. Il se rappela les événements avec une effrayante lucidité. Certains détails lui échappaient encore... C'était... il y avait très longtemps, quinze ans...

Le sas bourdonna. Les gardes redressèrent Terrell et Chekov, puis ils les tournèrent face à la porte. Le visage de Terrell était marqué d'une ecchymose violacée. Chekov avait le dos baigné de sueur.

Une haute silhouette s'encadra sur le seuil. Elle s'arrêta un instant, le franchit puis, avec une lenteur délibérée, elle ôta son casque.

Chekov laissa échapper un gémissement rauque.

- Khan...

L'homme avait changé. Il semblait avoir vieilli de beaucoup plus de quinze ans. Ses longs cheveux étaient devenus gris. Mais l'aura de puissance qui se dégageait de lui n'avait pas diminué. Les changements dans son apparence physique importaient peu. Chekov l'avait reconnu instantanément.

Khan Singh se tourna vers lui. Chekov se rendit alors compte qu'il avait lâché son nom à voix haute. Sous le regard perçant qui le dévisageait, il se sentit pâlir.

Khan s'avança et examina les deux captifs en silence. Terrell soutint ce regard implacable mais Khan, avec un haussement d'épaules, se désintéressa de lui.

- Je ne vous connais pas, fit-il.

Puis il reporta son attention sur Chekov qui eut un mouvement de recul.

- Mais vous, fit Khan avec une douceur inquiétante, vous, je vous connais, monsieur Chekov. Je n'espérais pas vous revoir un jour.

Chekov ferma les yeux pour échapper à ce qu'il y avait de terrifiant dans le demi-sourire de Khan.

- Chekov, qui est cet homme ? Demanda soudain Terrell, essayant de retrouver un peu de son autorité.

- C'est... c'était une... expérience, commandant. Et un criminel.

Il craignait d'attiser la fureur de Khan, mais il ne voyait aucune façon satisfaisante de le décrire.

- Il vient.., du XX siècle, ajouta-t-il.

Khan était en effet le produit d'une expérience, d'un beau rêve devenu cauchemar. Les manipulations génétiques avaient accru sa vaste intelligence, la nature l'avait doté d'une forte personnalité et d'un charisme indiscutable, mais Chekov ignorait ce qui lui avait donné cette inextinguible soif de puissance.

Khan Singh ne réagit aux paroles de Chekov que par un petit sourire.

- Que signifie cette façon de nous traiter ? Demanda Terrell avec colère. J'exige...

- Vous n'êtes pas, monsieur, en position d'exiger quoi que ce soit.

La voix de Khan était étonnamment douce. Il savait charmer et Chekov ne s'en souvenait que trop bien.

- Quant à moi, poursuivit Khan, je ne suis pas en position d'accorder quoi que ce soit. (Il engloba d'un geste les gens et la pièce dans laquelle ils se trouvaient.) Vous voyez tout ce qui reste de l'équipage de mon vaisseau, le Botany Bay, et également tout ce qui reste du vaisseau lui-même, abandonné ici il y a quinze ans par le commandant James T. Kirk.

Khan avait fourni ces explications d'un ton glacé qui donnait le frisson.

- Je ne peux rien accorder, car nous n'avons rien à accorder, conclut Khan.

Terrell s'adressa alors aux hommes et aux femmes de Khan.

- Ecoutez-moi...

- Ne gaspillez pas vos forces en vain, commandant, l'interrompit Khan. Ces gens m'ont juré fidélité deux cents ans avant que vous ne soyez né. Nous nous devons mutuellement la vie. (Il regarda Chekov avec un air de fausse gentillesse.) Cher monsieur Chekov, vous ne lui avez donc jamais raconté cette belle histoire ? (Il reporta son attention sur Terrell.) Et James Kirk ne s'est donc jamais vanté de la façon dont il avait " sauvé " mon vaisseau et son équipage de la prison cryogénique de l'espace profond ? Il ne s'est pas diverti à nos dépens en public ? Commandant, je suis sincèrement touché par tant d'égards.

Ses paroles distillaient un mortel venin.

- Je ne connais même pas l'amiral Kirk !

- L'amiral Kirk ? Ainsi il a été justement récompensé pour sa noble action et son esprit chevaleresque... pour avoir exilé 70 personnes sur un monde désertique où ne pousse que du sable !

- Vous mentez ! S'écria Chekov. Je connais le monde sur lequel nous vous avons laissé ! C'était un monde merveilleux; un jardin avec des fleurs, des fruits, des arbres, des ruisseaux... et une lune !

Chekov se souvenait très bien de cette lune, un énorme globe argenté accroché dans le ciel, dix fois plus gros que la lune de la Terre. Le commandant Kirk, en effet, avait abandonné Khan et ses partisans sur un système jumeau où la planète et son satellite étaient de même dimension, la première étant un monde vivant, le second un monde désertique.

- Oui, fit Khan d'une voix rauque. Alpha Ceti V était bien ainsi, mais cela n'a pas duré.

Chekov sursauta.

- Alpha Ceti V !

Ce nom le frappa comme un coup de fouet. Toutes les pièces du puzzle se mirent soudain en place : l'absence de rapports officiels de crainte que Khan Singh ne parvînt une nouvelle fois à s'échapper, les contradictions entre les informations de la sonde et celles recueillies par le Reliant. Et maintenant, malheureusement trop tard, Chekov comprenait sous quelle menace ils avaient vécu au cours de ces derniers jours.

- Mais, mon cher monsieur Chekov, fit Khan d'un ton faussement peiné, vous aviez donc oublié ? Vous ne vous souveniez réellement plus de l'endroit où vous m'aviez abandonné ? Je vois que vous ne mentez pas... Ah, pauvres gens ordinaires, dotés d'une si pitoyable mémoire !

Si les mondes jumeaux avaient encore existé, Chekov les aurait aperçus lors de la procédure d'approche et il se serait rappelé cela; il aurait pu avertir Terrell et ils auraient évité ce piège.

- Pourquoi avez-vous quitté Alpha Ceti V pour son satellite ? Demanda Chekov. Et qu'est devenu Alpha Ceti V ?

- Mais nous sommes toujours sur Alpha Ceti V ! S'écria Khan.

Chekov le dévisagea, incrédule.

Khan maîtrisa à nouveau sa voix, mais dans ses yeux noirs et perçants brillaient toujours une dangereuse lueur.

- Alpha Ceti VI, notre merveilleuse lune... vous ne l'aviez pas très bien étudiée, n'est-ce pas, monsieur Chekov ? Vous ne vous étiez pas donné la peine de noter son instabilité tectonique. Elle a explosé, monsieur Chekov. Elle a explosé et elle a apporté la désolation sur notre planète. J'ai réussi à nous sauver tous, à nous faire survivre. Moi seul, avec pour toute aide le contenu des cales de ce cargo !

- Le commandant était votre invité..., commença Chekov.

- Il était mon invité et il a refusé les honneurs que le destin lui réservait. J'étais un prince sur la Terre. Je régnais sur des millions de sujets et je les conduisais vers le bonheur. Il ne pouvait accepter de me voir retrouver ma puissance. Il ne pouvait me vaincre qu'en jouant au dieu. Zeus et Prométhée. Il m'a enchaîné ici dans d'infrangibles chaînes pour garder un rocher désertique !

- Vous aviez essayé de vous emparer de son vaisseau...

Ignorant l'interruption de Pavel Chekov, Khan se pencha sur lui et le regarda droit dans les yeux.

- Etes-vous son aigle, monsieur Chekov ? Etes-vous venu pour me ronger le foie ?

- Et vous avez tenté de le tuer !

Khan se tourna vers Clark Terrell.

- Et vous, commandant ? Peut-être êtes-vous Chiron le centaure ? Allez-vous prendre ma place au purgatoire ?

- Je... je ne comprends pas de quoi vous parlez, fit Terrell.

- Effectivement ! Vous ignorez tout du sacrifice. Vous et James T. Kirk. Seule une femme m'a compris, le courageux lieutenant McGiver qui a osé défier votre très cher amiral et qui a tout abandonné pour me rejoindre en exil.

La voix de Khan se brisa et il se tut. Il leur tourna le dos.

- Soyez tous maudits !

Il pivota brusquement pour leur faire à nouveau face. Il y avait des larmes dans ses yeux, mais il avait déjà retrouvé son assurance. L'effrayante douceur de son ton cachait une rage si profonde qu'elle ne manquerait pas d'éclater d'un instant à l'autre.

- Vous n'êtes pas venus ici parce que vous étiez à ma recherche, déclara-t-il. Vous pensiez arriver sur Alpha Ceti VI. Pourquoi teniez-vous à explorer un monde désert ? Pourquoi êtes-vous ici ?

Chekov garda le silence.

- Pauvre garçon !

Khan, tel un père caressant son enfant, effleura la joue de Chekov. Ses doigts descendirent vers son menton. Il lui saisit la mâchoire et le força brutalement à relever la tête.

Puis, vif comme l'éclair, il lâcha Chekov et prit Terrell à la gorge.

- Pourquoi ?

Terrell secoua la tête. Khan serra plus fort. Terrell, suffoquant, essaya de se libérer de la main gantée qui l'étranglait. Khan, un sourire aux lèvres, regarda le commandant dans les yeux jusqu'à ce qu'il perdît connaissance dans un râle d'agonie.

- Il ne tient pas à me répondre, fit Khan, les lèvres retroussées sur un sourire cruel. Eh bien, cela m'importe peu.

Il lâcha Terrell qui s'effondra au sol, inanimé. Chekov se débattit. Les deux hommes qui le maintenaient faillirent lui casser les bras. Chekov gémit. Terrell roula sur lui-même. Au moins il vivait encore.

- Vous serez bientôt trop heureux de répondre à mes questions, lança Khan.

Il fit un petit signe de tête et ses hommes entraînèrent Chekov et Terrell dans le laboratoire. Ils s'arrêtèrent près du bac à sable.

Khan s'avança, prit une sorte de passoire et la plongea dans la cuve. Il la souleva et les grains de sable s'échappèrent pour ne laisser au fond de la passoire qu'une masse grouillante de créatures vivantes.

- Vous êtes donc venus explorer cette planète, fit ironiquement Khan. Alors permettez-moi de vous présenter la seule espèce qui vit encore sur Alpha Ceti V. (Il mit la passoire sous les yeux de Chekov.) Les anguillules de Ceti.

Deux longs vers filamenteux se débattaient dans le petit récipient, fouaillant de la queue et dévoilant une minuscule rangée de dents acérées. Ils étaient du même jaune opaque que le sable. Ils n'avaient pas d'yeux.

- Lorsque notre monde s'est transformé en désert, expliqua Khan, seule pouvait survivre une créature du désert.

Khan s'empara du casque de Chekov que tenait l'un de ses fidèles, un jeune homme aux cheveux très blonds.

- Merci, Joachim, dit-il.

Il fit tomber dans le casque l'un des vers nématodes.

Joachim déposa la seconde anguillule dans le casque de Terrell.

- Ces vers tuent, dit Khan. Ils tuent lentement, dans d'horribles souffrances. Ils ont tué vingt de mes gens. Et l'un d'eux était... était ma femme.

- Oh, non ! Souffla Chekov.

Il se souvenait du lieutenant McGiver. C'était une grande et belle femme à l'élégance naturelle, mais surtout c'était un être doux et tendre, une sage. Il n'avait eu qu'une seule fois l'occasion de s'entretenir avec elle, tout à fait par hasard, lorsqu'il était encore enseigne, assigné au quart de nuit, alors qu'elle était à bord de l'Enterprise; les enseignes et les officiers supérieurs ne se côtoyaient guère d'habitude, mais elle lui avait pourtant parlé. Pendant les jours qui avaient suivi, il avait souhaité de toutes ses forces être plus vieux, plus expérimenté, occuper un rang plus proche du sien... Il avait souhaité encore beaucoup d'autres choses.

Lorsqu'elle avait quitté l'Enterprise pour suivre Khan, l'enseigne Pavel Chekov s'était enfermé dans sa cabine pour pleurer. Comment avait-elle pu partir avec Khan ? Il ne l'avait pas compris. Et il ne le comprenait toujours pas.

- Vous l'avez laissée mourir, lança-t-il à Khan d'un ton accusateur.

Le regard meurtrier de Khan le transperça.

- Vous pouvez rendre votre amiral Kirk responsable de sa mort, dit-il. Vous voulez savoir comment elle est morte ? (Il jouait avec le casque de Chekov. Pavel entendait le ver se débattre à l'intérieur.) Cette jeune anguillule pénètre à l'intérieur du corps de sa victime, se fore un passage vers le cerveau et s'enroule autour du cortex cérébral. Ce qui a pour effet secondaire de rendre sa proie très réceptive à la suggestion. (Il fit un pas vers Chekov.) Le ver grandit, mon cher Pavel Chekov, à l'intérieur du cerveau. Au début, cela provoque la folie. Puis la victime devient incapable du moindre mouvement, incapable de sentir autre chose que les soubresauts de la créature à l'intérieur de son crâne. Je connais bien toutes ces étapes. J'en ai suivi la progression sur la personne de... de ma femme.

Il s'arrêta longuement sur tous les détails, détachant bien chaque mot et décrivant l'agonie finale comme une véritable délivrance.

Pavel Se sentit alors poussé en avant. Il se débattit, mais les gardes le forcèrent à se baisser. Khan lui mit le casque sous les yeux. L'horrible ver se tortillait furieusement à l'intérieur.

- Khan ! S'écria Pavel. Le commandant Kirk ne faisait que son devoir ! Ecoutez-moi, je vous en supplie !

- Je vais vous écouter, cher Pavel Chekov. Mais seulement dans quelques minutes. Quand vous me parlerez comme je le souhaite. Et maintenant, il est temps pour vous de faire connaissance avec mon petit animal. Vous aurez l'occasion de vous rendre compte qu'il n'est pas... pas tout à fait... domestiqué.

Sur ces paroles, Khan enfonça le casque sur la tête de Chekov et le ferma hermétiquement.

Le ver glissa sur le visage de Pavel, lui labourant la joue avec sa queue. Pris de panique, il essaya en vain d'arracher la visière. Khan se tenait devant lui et l'observait avec un sourire cruel. Pavel chercha alors à défaire les attaches qui maintenaient son casque en place, mais les hommes de Khan lui saisirent les bras et les maintinrent derrière son dos.

L'anguillule, sentant la chaleur d'un corps vivant, cessa de se débattre et se mit à ramper, explorant aveuglément la peau de Pavel De son petit museau pointu. Chekov agitait la tête en tous sens. Le ver s'enroula dans ses cheveux et continua son implacable progression.

Il se glissa derrière l'oreille de Chekov, puis sur le lobe et pénétra dans le conduit auditif.

Il toucha le tympan de Chekov.

Pavel entendit un horrible grondement. Un flot tiède vint lui caresser la joue.

Puis il sentit la douleur.

Il poussa un terrible hurlement.

* * * * *

A bord du Reliant, M. Kyle essayait sans cesse d'établir le contact avec Terrell et Chekov. Sa voix était tendue, fatiguée.

- Reliant appelle Terrell. Reliant appelle Terrell. Répondez, commandant. Je vous en supplie, commandant, répondez.

- Pour l'amour du ciel, arrêtez ! S'écria Beach.

Kyle pivota brusquement :

- Stoney, je ne parviens pas à les localiser, fit-il. Je n'ai plus de signal du tout !

Plusieurs minutes s'étaient déjà écoulées depuis qu'ils avaient capté l'appel de Pavel Chekov. Les cadrans du senseur clignotaient sous la surcharge.

- Je sais... Rassemblez une patrouille. Armement complet. Alertez la salle de transbordement. Je descends tout de suite.

Il se dirigea vers le turbo-ascenseur.

- Terrell appelle Reliant. Terrell appelle Reliant. Vous me recevez, Reliant ?

Beach fit demi-tour et se précipita vers la console.

- Reliant. Ici Beach. Pour l'amour du ciel, Clark, que se passe-t-il ?

Le silence qui suivit lui sembla un peu plus long que le temps normal qu'il fallait au signal pour leur parvenir, mais Beach mit cela sur le compte de sa nervosité et de son soulagement.

- Tout va bien, capitaine. Je vous expliquerai cela plus tard. Nous amenons quelques invités avec nous. Préparez-vous à nous tracter au prochain appel.

- Des invités ? Clark, qu'est-ce...

- Ici, Terrell, terminé.

Beach jeta un regard à Kyle qui avait écouté, sourcils froncés.

- Des invités ? S'étonna Kyle.

- Peut-être allons-nous effectivement transplanter quelque chose.

* * * * *

- Navette Sept de l'Enterprise, vous avez l'autorisation de décoller.

- OK, Seattle, bien reçu.

Le commandant Hikaru Sulu alluma les champs de gravité et la petite navette trapue s'éleva lentement de l'aire de décollage.

Sulu jeta un coup d'œil pour vérifier que ses passagers étaient bien attachés; ils étaient trois : l'amiral Kirk, le Dr McCoy et le capitaine Uhura. Presque comme au bon vieux temps. Kirk était en train de lire un livre. Etaient-ce bien des lunettes qu'il portait ? McCoy, lui, annotait un dossier médical. Quant à Uhura, penchée sur un ordinateur de poche, elle se concentrait sur le programme qu'elle préparait.

La pluie de la veille avait fait place à un ciel pur. La navette offrait une vue circulaire si belle qu'Hikaru aurait voulu secouer ses passagers pour les obliger à regarder. Il y avait deux chaînes de montagnes, les Cascades à l'est et les Olympiques à l'ouest, dont les rocs pourpres contrastaient avec le blanc étincelant des sommets; le long bras du détroit de Puget était criblé de petites îles et ses eaux calmes étaient comme tranchées par le sillage d'un hydrofoïl. Sulu prit un large virage qui les amena d'abord au-dessus du pic volcanique du mont Baker, puis du mont Ramier, du mont Hood, du mont St. Helens qui s'était réveillé après un sommeil de deux siècles et enfin, au sud, le mont Shasta dont les crêtes crevaient de lourds nuages d'orage.

La navette poursuivit son ascension. La distance effaça petit à petit tous les signes de civilisation, de vie même, ne laissant plus apparaître que la configuration géologique de la planète. Un éclair zébra le flanc du mont Shasta.

Puis, en dessous de la navette, apparut la courbure de terre qui peu après disparut dans le soleil.

Uhura effleura le bras de Sulu. Celui-ci tourna la tête. Uhura avait posé son ordinateur à côté d'elle.

- Merci, fit-elle doucement. C'était merveilleux.

Hikaru sourit, heureux d'avoir quelqu'un avec qui partager sa joie.

- De rien. Tout le plaisir était pour moi.

Uhura retourna à son ordinateur. Sulu se brancha sur la balise du Dock Orbital de la Flotte Spatiale, puis il mit le pilotage automatique. Il n'aurait maintenant plus rien à faire pendant un assez long moment. Il s'installa confortablement sur l'un des sièges des passagers où il pourrait se détendre tout en gardant un œil sur les cadrans.

L'amiral Kirk ferma son livre et repoussa ses lunettes sur son front.

- Vous n'avez pas l'air très frais, monsieur Sulu. Est-ce le résultat de la soirée d'hier ?

Hikaru toucha l'ecchymose qui marquait sa pommette et sourit tristement.

- Oui, monsieur. Je m'en suis rendu compte trop tard pour agir.

- Il y a une chose qu'on peut affirmer des protégés de M. Spock : ils sont toujours extrêmement consciencieux.

Hikaru éclata de rire.

- Quoi qu'ils fassent, vous pourriez ajouter. C'était une sacrée soirée, n'est-ce pas ?

- Effectivement. Je n'ai guère eu l'occasion de vous parler hier. Ça me fait plaisir de vous revoir.

- Merci, monsieur. Ce sentiment est réciproque.

- Et à propos, toutes mes félicitations, commandant.

Hikaru baissa les yeux sur le nouveau galon qui ornait son uniforme. Il n'y était pas encore tout à fait habitué.

- Merci, amiral. C'est surtout grâce à vous. Je vous suis reconnaissant de tous les encouragements que vous m'avez prodigués pendant toutes ces années.

Kirk haussa les épaules.

- Vous l'avez mérité, commandant. Et je ne suis pas le seul de 'vos supérieurs à avoir témoigné en votre faveur. Spock vous a littéralement encensé. Du moins ce qu'on peut appeler encenser de la part de Spock. Et vous avez obtenu également les meilleures recommandations de Hunter.

- Je vous remercie de m'en avoir informé, amiral. Leur opinion à tous deux compte beaucoup pour moi.

Kirk jeta un regard autour de lui.

- Presque comme au bon vieux temps, n'est-ce pas ? Vous êtes toujours en contact avec le capitaine Flynn ?

- Oui, monsieur. Je l'ai vue ce matin, en fait. Elle a été nommée commandant au début du printemps.

- Mais bien sûr. J'avais oublié. Quand la mémoire commence à vous jouer des tours...

Il s'interrompit, puis il sourit comme pour montrer qu'il plaisantait. Mais son ton avait semblé extrêmement sérieux.

- On lui a confié le commandement de l'un des nouveaux vaisseaux, si je ne me trompe, reprit-il.

- Effectivement, monsieur. Le Magellan. Il est parti ce matin.

Je ne la reverrai pas avant longtemps, pensa Hikaru avec une pointe de tristesse.

Longtemps ? Les nouveaux vaisseaux de la Classe Galactique étaient plus petits que l'Enterprise, mais beaucoup plus rapides. Ils pouvaient facilement supporter une distorsion 12. Il n'en existait actuellement que trois : l'Andromède, le M-3 et Les Nuages de Magellan. Ils étaient destinés aux très lointaines explorations, et Mandala Flynn, née et élevée dans l'espace, avait toujours rêvé de commander de telles missions.

Jim Kirk étouffa un rire. Hikaru lui lança un regard interrogateur.

- Vous vous rappelez ce qu'elle m'a dit quand je l'ai accueillie la première fois à bord de l'Enterprise ?

- Euh... Non... je ne crois pas, monsieur.

En réalité, il s'en souvenait fort bien, mais si par hasard l'amiral Kirk faisait allusion à quelque chose d'autre, Hikaru jugeait plus prudent de ne pas lui rappeler la scène.

- Je lui ai demandé quelles étaient ses ambitions et elle m'a regardé droit dans les yeux avant de déclarer : " Commandant, je veux votre place. "

Hikaru ne put réprimer un sourire. Non seulement il s'en souvenait, mais il se souvenait aussi du silence choqué lui avait suivi. Mandala, bien entendu, n'avait pas proféré cela comme une menace et Kirk ne l'avait pas pris comme telle. Du moins pas vraiment. Mais ce n'était certes pas la meilleure façon de commencer pour un officier nouvellement promu et sorti du rang.

- Et elle a fini par l'avoir, fit doucement Kirk en regardant par le hublot, les yeux fixés non sur la terre qui roulait en dessous d'eux ou sur l'enchevêtrement géométrique de la station spatiale, mais sur des mondes nouveaux et des aventures passées.

- Vous voulez dire que vous aviez demandé votre affectation à bord d'un vaisseau galactique, monsieur ?

Hikaru était bouleversé à l'idée même que Kirk ait pu faire une telle demande.

- Pardon ? Oh, non. Bien sûr que non. Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. Elle a mérité son commandement comme vous avez mérité le vôtre. Je ne vous envie ni l'un ni l'autre. (Il sourit.) Mais si j'avais eu dix ans de moins, elle aurait peut-être eu à compter avec moi.

- Je ne parviens pas à vous imaginer ailleurs que sur la passerelle de l'Enterprise, commandant... euh, excusez-moi, amiral.

- Je pense que je dois considérer cela comme un compliment, commandant Sulu.

L'autopilote émit un petit signal à sa prise en charge, par la balise du dock spatial. Kirk adressa un signe de tête à Sulu qui retourna à sa console; il désactiva l'autopilote et brancha les communications ainsi que l'ordinateur de navigation.

- Navette Sept appelle Enterprise. Amiral Kirk en approche finale.

- Navette Sept. bienvenue à bord d'Enterprise. Préparez-vous à l'amarrage.

- Merci, Enterprise, bien reçu.

Lorsque Sulu eut achevé les préparatifs, Kirk accrocha à nouveau son regard.

- A propos, commandant, je dois vous remercier de m'avoir accompagné.

- J'ai été ravi de céder à votre requête, amiral. Comment aurais-je pu laisser passer une occasion de revenir à bord de l'Enterprise, de me laisser aller à un peu de nostalgie ?

- Eh oui..., fit Kirk d'un ton pensif. Pourtant, je me rappelle tout ce qu'il y avait à faire et le peu de temps dont nous disposions lorsque j'ai pris le commandement de l'Enterprise. Et il ne vous reste pas beaucoup de temps avant de rejoindre l'Excelsior.

- Je suis prêt, monsieur. J'attends cet instant depuis si longtemps.

- Je sais. J'ai été très heureux de rédiger moi-même les ordres concernant votre premier commandement.

- Merci, amiral.

- Mais je vous suis reconnaissant d'avoir accepté de vous tenir au poste de navigation pour ces trois semaines.

Il sourit. L'espace d'un instant, le poids de ses responsabilités sembla cesser de l'étouffer pour faire revivre une image surgie du passé, celle du commandant James Kirk du vaisseau spatial Enterprise.

Il se pencha vers Hikaru et ajouta sur un ton de fausse confidence :

- Monsieur Sulu, je ne crois pas que ces gosses soient capables de naviguer tout seuls.

* * * * *

Le lieutenant Saavik regardait la navette VII de l'Enterprise s'ancrer au vaisseau. Son pilote, sans doute le commandant Sulu, était remarquable. Les immenses portes du dock d'atterrissage du vaisseau se refermèrent et l'air entra en sifflant pour pressuriser le compartiment.

Les autres stagiaires attendaient l'arrivée de l'amiral Kirk avec une certaine nervosité. Saavik, elle, restait apparemment impassible bien qu'elle fût un peu embarrassée à l'idée de revoir Kirk après la désastreuse séance de la veille. Il avait encore ajouté à son humiliation en la notant bien pour la série des tests de simulation. Elle pensait qu'il aurait dû baisser toutes ses notes en raison de son échec à l'épreuve finale. Saavik se sentait déconcertée, et elle détestait cela.

Le commandant Spock connaissait mieux les humains qu'elle n'espérait les connaître un jour, surtout en ce qui concernait l'amiral Kirk. Il saurait peut-être lui expliquer les motivations de Kirk. Mais depuis qu'elle était à bord, Saavik avait été trop occupée pour l'interroger.

- Procédures d'ancrage terminées, annonça l'ordinateur.

- Préparez-vous pour l'inspection, fit Spock. Ouvrez le sas.

Tous les stagiaires se mirent au garde-à-vous lorsque les portes coulissèrent. L'ordinateur, tel un substitut de quartier-maître, introduisit l'amiral à bord du vaisseau. Kirk s'arrêta, salua les insignes de la Fédération et échangea avec Spock les phrases d'usage.

- Permission de monter à bord, commandant ?

- Permission accordée, amiral. Soyez le bienvenu.

Kirk posa le pied sur l'Enterprise.

- Je suppose que vous connaissez mes stagiaires, fit Spock. Quant à eux, ils vous connaissent bien, amiral.

Kirk se tourna vers Saavik.

- Oui, dit-il. Nous avons même philosophé ensemble.

Saavik réussit à conserver son calme, mais seules les techniques de biocontrôle que Spock lui avait enseignées l'empêchèrent de rougir violemment. Elle ne savait pas quoi penser du ton employé par Kirk. Il essayait peut-être de faire de l'humour.

Pendant les dix premières années de sa vie, Saavik n'avait jamais ri, et elle n'avait jamais vu personne rire sauf après avoir fait mal à quelqu'un.

L'humour n'était pas le fort de Saavik.

Kirk la regarda un instant droit dans les yeux puis, comme elle ne répondait pas, il pivota lentement.

- Bonjour, monsieur Scott, fit-il en s'adressant à l'officier mécanicien. Alors, Scotty, vieux boucanier, comment allez-vous ?

- Bien, amiral. J'ai eu un petit truc, mais le Dr McCoy m'a tiré de là.

- Un petit truc ? Un petit truc de quoi ?

Saavik prêtait une attention toute particulière aux paroles qu'échangeaient les humains entre eux. Spock disait que les mots n'étaient pas toujours significatifs. Il fallait observer leurs gestes, leurs expressions et accorder au moins autant d'importance au ton de leur voix qu'aux phrases qu'ils prononçaient.

La question de l'amiral fut suivie d'un profond silence. Etait-ce dû à une impossibilité physiologique de répondre ? Saavik écarta aussitôt cette idée. La surprise ? La confusion ? C'était possible. Le manque d'empressement, peut-être ?

M. Scott jeta un coup d'œil furtif en direction du Dr McCoy, comme s'il espérait que personne ne le remarquerait. C'était donc bien un manque d'empressement à répondre. McCoy lui rendit son regard avec un léger haussement d'épaules et un. petit sourire.

- Euh... à la suite d'une permission, amiral, finit par déclarer M. Scott.

- Ah, je vois, fit Kirk.

Le ton de sa voix indiquait la compréhension, même si en réalité M. Scott avait éludé la question. Saavik analysa cet échange de propos et s'efforça d'en tirer des conclusions. Le Dr McCoy était au courant de certains événements concernant la vie de M. Scott, des événements que l'amiral aimerait bien connaître mais que M. Scott ne semblait pas désireux de dévoiler. Le Dr McCoy, par son silence, se faisait complice de ce secret. Et l'amiral, par son ton compréhensif, laissait entendre qu'il ne se froissait pas de ce petit complot, mais qu'il avait bien l'intention de savoir exactement de quoi il retournait. Il réserverait sans doute cela pour un moment plus approprié, peut-être au cours d'un entretien privé.

Saavik ressentit une certaine satisfaction à exercer ainsi son esprit d'analyse. Restait à prouver que ses déductions étaient justes.

L'amiral Kirk passa les stagiaires en revue, adressant à chacun d'eux un regard sévère mais qui n'était pas dénué de bienveillance. Il était accompagné par Spock et Scott.

- Et lui, qui est-ce ? Demanda Kirk en s'arrêtant devant un adolescent.

Peter se redressa avec tant d'empressement et de sérieux que Saavik en aurait presque souri. Il était blond et très clair de peau; son visage, sous l'œil scrutateur de l'amiral, prit une teinte rouge brique. C'était un gosse adorable, si enthousiaste et si fier d'être dans l'espace à quatorze ans qu'il irradiait une joie et un bonheur qui touchaient tous ceux qui l'entouraient.

Même Saavik.

Et maintenant, subissant de la part d'un amiral sa première inspection, Peter répondit d'un trait :

- Cadet de Première Classe Peter Preston, aide mécanicien, amiral !

Il salua d'un geste raide.

Kirk sourit, se mit au garde-à-vous et lui rendit son salut.

S'il ose se moquer de Peter, pensa Saavik, je lui arrache le foie.

Presque aussitôt, ce qu'il y avait de civilisé en elle réagit : tu ne le feras certainement pas; en plus est-ce que tu sais où se trouve le foie chez un humain ?

- C'est votre premier voyage d'entraînement, monsieur Preston ?

- Oui, amiral !

- Parfait. Dans ce cas, je crois que nous allons commencer l'inspection par la salle des machines.

- A vos ordres, amiral !

- Tout est prêt, fit M. Scott.

- Nous vous retrouverons sur la passerelle, amiral, dit le commandant Spock.

- Très bien, monsieur Spock.

L'officier mécanicien Scott se dirigea en compagnie de Kirk vers le turbo-ascenseur. Le personnel de la salle des machines suivait à quelques pas. Peter lança un sourire ravi à Saavik et se précipita derrière eux.

Les autres stagiaires du vaisseau se dispersèrent pour regagner leurs postes. Spock et Saavik partirent vers la passerelle.

- Avez-vous des observations à faire, lieutenant Saavik ? Demanda Spock.

- L'amiral est... enfin, je ne me l'imaginais pas ainsi.

- Et comment l'imaginiez-vous ?

Saavik réfléchit. Effectivement, comment se l'était elle imaginé ? Spock tenait James Kirk en haute estime et toutes ses idées préconçues reposaient presque uniquement sur ce fait. Je me l'étais imaginé comme Spock, se dit-elle. Mais il ne lui ressemble en rien.

- Très... très... très humain.

- Vous ne devez jamais oublier qu'en tant que membre de la Flotte Spatiale, vous n'avez que très peu de chances d'échapper à la présence ou à l'influence des humains. La tolérance est une vertu essentielle; et en outre, elle n'est que logique.

- Vous êtes mon mentor, commandant. Vous avoir pour instructeur est une chance inestimable pour moi. Vous. m'êtes indispensable.

Ils pénétrèrent dans le turbo-ascenseur principal.

- Passerelle, annonça Spock. (Puis il reprit :) Saavik, il n'existe personne qui possède une expérience et un héritage suffisamment proches des vôtres pour vous conseiller avec une totale compétence. Même moi, je peux seulement vous dire qu'en tant que Vulcanienne et Romulienne dans un monde d'humains, vous serez toujours une étrangère. Et vous devrez côtoyer des étrangers qui, à certains moments, vous paraîtront impossibles à comprendre.

- Commandant, fit Saavik avec une certaine prudence, je dois avouer que je ne m'étais pas attendue à trouver en l'amiral Kirk une personne aussi représentative de sa culture. Quoi qu'il en soit, je n'ai pas l'intention d'avoir de préjugés contre l'amiral Kirk, ni de faire preuve d'intolérance vis-à-vis des humains.

Les portes du turbo-ascenseur s'ouvrirent au niveau de la passerelle, mettant fin à la conversation.

* * * * *

Peter Preston se tenait au garde-à-vous à côté de la console dont il était responsable. C'était le deuxième système de secours de la puissance auxiliaire et la fiche d'entretien indiquait qu'excepté au cours des vérifications il n'avait pas été utilisé depuis deux ans. Peter, pourtant, en avait soigneusement vérifié à plusieurs reprises tous les circuits, mémoires et bits d'information. Et parfois, en plein milieu de la nuit, alors que le vaisseau était à quai sans aucun membre d'équipage de service, Peter venait inspecter sa console et ses programmes. Il aimait être seul dans l'immense salle des machines avec pour toute compagnie les échos des énormes flux d'énergie qu'il devinait autour de lui.

Peter était le dernier de la file à subir l'inspection. Il arrivait à peine à contenir son impatience. Il savait que sa console était en parfait état. Mais si jamais l'amiral trouvait quand même quelque chose ? Si jamais...

L'amiral s'arrêta devant lui, l'examina des pieds à la tête et passa un doigt sur le bord de la console. Il cherchait de la poussière ? Non, il n'y avait pas de poussière.

- Je crois que vous trouverez tout en ordre, amiral, lâcha Peter qui, aussitôt, regretta d'avoir ouvert la bouche.

- Vraiment ? Dit Kirk d'un ton sévère. Monsieur Preston, avez-vous la moindre idée du nombre de fois où j'ai entendu M. Scott me déclarer qu'un seul facteur de distorsion de plus allait faire exploser le vaisseau ?

- Euh, non, monsieur, répondit Peter avec surprise.

- Monsieur Preston, savez-vous comment on appelle l'Enterprise au mess des officiers ?

- Euh, non, monsieur, répondit une nouvelle fois Peter.

Quelle brillante réplique, se dit-il. Pourquoi ne pas l'utiliser une troisième fois pour faire vraiment bonne impression ?

- Eh bien, ils l'appellent " le cercueil volant " et, croyez-moi, ce n'est pas en raison de la nourriture qu'on sert à bord.

- Ce n'est pas possible, monsieur ! C'est le meilleur vaisseau de toute la Flotte Spatiale !

L'amiral ébaucha un sourire et M. Scott pouffa. Peter se sentit rougir. Oh non, pensa-t-il, je me suis fait avoir ! Danna m'avait pourtant prévenu ! Danna, sa sœur aînée, était déjà capitaine : elle avait douze ans de plus que lui et depuis qu'il était enfant, il baignait dans les histoires d'espace qu'elle lui racontait. Et si elle le voyait maintenant, elle ne manquerait pas de se moquer de lui à le voir ainsi, rouge comme une tomate trop mûre. A condition qu'elle acceptât encore de lui parler quand elle aurait découvert qu'il s'était comporté comme un idiot.

- Et avec votre permission, amiral, reprit Peter, j'ajouterais que quiconque ne perçoit pas cette vérité concernant l'Enterprise, doit être plus aveugle qu'une chauve-souris tibérienne !

Kirk l'examina un instant puis il tira de sa poche une sorte de structure en forme d'araignée faite de verre et de fils métalliques; il la déplia, la posa sur son nez, glissa deux fils derrière ses oreilles et, à travers les morceaux de verre, il scruta la console puis, regardant par-dessus, il jeta un coup d'œil à l'ensemble de la salle des machines avant de se tourner à nouveau vers Peter.

- Par le ciel, monsieur Preston, vous avez raison. C'est effectivement un bon vaisseau.

Le Dr McCoy éclata de rire, imité par M. Scott. Pendant une horrible fraction de seconde, Peter crut que l'un des trois hommes allait lui tapoter gentiment la tête, mais ils lui épargnèrent cette ultime humiliation. Et, tandis qu'ils s'éloignaient, il ne put s'empêcher d'entendre ce qu'ils disaient.

- Scotty, votre cadet est un véritable tigre.

- Le petit dernier de ma soeur, amiral.

Oh non ! Gémit intérieurement Peter. Pourquoi faut-il qu'il raconte à l'amiral qu'il est mon oncle ?

Peter lui-même ne l'avait dit à personne parmi le groupe des stagiaires et il espérait bien que son oncle en avait fait de même. Peter estimait son oncle pour ses conseils, pour l'amour qu'il lui portait et même pour son humeur parfois grincheuse, mais les choses auraient été plus faciles, plus claires, s'il avait effectué son stage sous les ordres de quelqu'un avec qui il n'avait aucun lien de parenté.

- Il crève d'envie d'aller dans l'espace, ajouta M. Scott. Depuis toujours.

- Le rêve de tous les jeunes, fit l'amiral Kirk. J'ai l'impression de revivre mon enfance.

Ils s'arrêtèrent à l'autre bout de la salle des machines; l'amiral écouta M. Scott lui faire part des améliorations apportées depuis sa dernière visite.

Peter quitta discrètement la file des stagiaires, fonça vers le magasin à outils, fouilla quelques instants dans sa trousse et regagna en hâte sa place.

Grenni, qui se tenait à côté de lui près de la console, lui jeta un regard en biais et murmura :

- Qu'est-ce que tu fous, Preston ? On ne nous a pas encore donné l'ordre de rompre les rangs.

- Tu verras, souffla Peter.

Kirk, Scott et McCoy revenaient lentement vers eux. Lorsqu'ils arrivèrent à la hauteur de Peter, celui-ci fit un pas en avant en saluant.

Kirk s'arrêta.

- Oui, monsieur Preston ?

Peter lui tendit un instrument compliqué.

- Je crois que l'amiral a réclamé ceci, dit-il.

Kirk examina l'objet.

- Qu'est-ce que c'est, monsieur Preston ?

- Eh bien, monsieur, c'est une clé pour gaucher, naturellement.

Mr Scott avait l'air totalement abasourdi. Les lèvres de l'amiral se pincèrent. Le Dr McCoy réprima un sourire, puis il s'esclaffa. Kirk, un instant plus tard, l'imita. M. Scott, quant à lui, parvint tout juste à produire un sourire emprunté. Peter les observait avec une expression de parfaite innocence.

- Monsieur Scott..., commença Kirk.

Mais il riait tant qu'il ne put continuer, Il finit par se maîtriser et, s'essuyant les yeux, il reprit :

- Monsieur Scott, j'ai l'impression que nous ferions mieux d'emmener ces gosses dans l'espace avant qu'ils ne s'emparent du vaisseau. Vos moteurs sont prêts pour un petit voyage ?

- Vous n'avez qu'un mot à dire, amiral.

- Alors c'est dit.

- A vos ordres, monsieur.

Kirk rendit " la clé pour gaucher " à Peter et s'éloigna. : Après quelques pas, il se retourna et adressa un clin : d'œil au jeune garçon.

* * * * *

Dès que les portes du turbo-ascenseur se furent refermées, Jim Kirk se plia à nouveau de rire.

- Vous vous rendez compte, Bones ?

Il hoquetait tant qu'il devait reprendre son souffle après chaque mot :

- Mon Dieu, quel gosse ! Une clé pour gaucher ! Je l'ai bien mérité, non ? J'avais oublié combien je détestais qu'on se moque de moi à son âge.

- Eh oui, il est nécessaire qu'on nous rappelle de temps en temps à nous, les vieux, comment étaient les choses dans les brumes de la préhistoire.

L'hilarité de Kirk cessa brusquement. Il n'aimait toujours pas qu'on se moque de lui, et McCoy le savait fort bien. Jim fronça les sourcils, ne sachant comment interpréter les paroles de McCoy.

- Passerelle, dit-il au senseur de voix du turboascenseur.

- Et la suite de votre inspection, amiral ? Demanda McCoy.

Son ton frisait l'ironie. Asticoter Jim Kirk était peut-être l'une des façons de l'amener à réfléchir sur lui-même. Il n'avait guère obtenu de résultats en le soûlant à la bière romulienne.

- Je finirai plus tard, docteur, répondit Jim d'une voix douce. Quand nous serons en route.

- Jim, vous pensez réellement qu'un voyage de formation de trois semaines peut compenser quarante neuf autres semaines de paperasseries ? Vous croyez que ça va vous empêcher de vous torturer l'esprit ?

- Il me semble surtout que nous avons déjà eu la même conversation hier, répondit Jim. Vous voulez que je vous dise quelque chose ? Ça commence à sérieusement m'ennuyer.

- Ah, vraiment ? Se faire des soucis pour ses amis, c'est ennuyeux, c'est bien ça ?

- Parfois, oui. Vous êtes bien meilleur chirurgien que psychothérapeute.

Les portes du turbo-ascenseur s'ouvrirent et McCoy étouffa un juron. Quelques minutes de plus et il aurait peut-être réussi à percer la carapace de Jim.

Ou bien j'aurais récolté un coup de poing dans la figure, ajouta-t-il intérieurement.

L'amiral Kirk s'avança sur la passerelle de l'Enterprise et le Dr McCoy le suivit.

McCoy ne put s'empêcher de s'avouer qu'il était content d'être de retour. Il salua Uhura d'un signe de tête et elle lui sourit. M. Sulu était installé au poste de navigation, mais le lieutenant Saavik, premier officier et officier scientifique du voyage de formation, était sur le point de prendre sa place. Naturellement, la grande différence c'était que l'Enterprise était maintenant commandé par Spock. Il ne proposa pas le commandement à Kirk; c'eût été déplacé. Et que Dieu préserve Spock de faire jamais quelque chose de déplacé !

- Amiral sur la passerelle ! Lança M. Sulu.

- Restez à vos postes, fit Kirk avant que quiconque n'ait eu le temps de se lever ou de saluer.

- Opérations de la Flotte Spatiale à Enterprise. Autorisation de décoller.

- Lieutenant Saavik, dit Spock. Larguez toutes les amarres.

- A vos ordres, monsieur.

Elle se mit au travail. Kirk et McCoy descendirent sur le pont inférieur.

- Salutations, amiral, fit Spock. (Puis il adressa un signe de tête à McCoy.) Docteur McCoy. Je pense que l'inspection s'est bien déroulée.

- Oui, commandant. Je suis très impressionné, fit Kirk.

- Amarres larguées, commandant, déclara Saavik.

- Merci, lieutenant.

Spock se tut un instant et son regard prit cette expression sombre que McCoy avait appris à reconnaître.

- Lieutenant Saavik, reprit Spock, combien de fois avez-vous piloté un vaisseau au décollage d'un dock spatial ?

- 193 fois, monsieur, s'empressa de répondre Saavik qui ajouta aussitôt : en simulation.

Kirk se figea.

- En circonstances réelles, reprit Saavik, jamais.

McCoy eut l'impression très nette que Jim Kirk envisagea simultanément deux lignes d'action possibles. La première était d'arracher Spock du siège de commandant et d'ordonner à Sulu de reprendre le poste de navigation. La seconde, c'était de ne rien faire du tout. Il choisit cette dernière solution. Mais la lutte avait dû être chaude.

Maudit plaisantin ! (Cette pensée de McCoy était destinée à Spock.) Disciple vulcanien ! Tu parles !

Evitant délibérément de regarder Kirk et feignant d'ignorer la gêne de celui-ci, Spock jeta un coup d'œil vers McCoy avec l'ébauche d'un imperceptible sourire. Pour le Vulcanien, c'était un comportement aussi extrême que l'avait été l'accès de fou rire de Kirk dans le turbo-ascenseur.

- Parés au décollage, lieutenant Saavik, dit Spock.

- A vos ordres, monsieur. inversez la poussée, monsieur Sulu, s'il vous plaît.

- Poussée inversée, lieutenant.

- C'est toujours instructif d'observer ses étudiants aux prises avec les limites de leur enseignement, fit Spock. Vous ne trouvez pas, amiral ?

- Oh ! Sans aucun doute, commandant. Après tout, il faut un début à tout.

L'écran panoramique montrait le dock spatial qui s'éloignait majestueusement tandis que Saavik faisait lentement pivoter l'Enterprise.

- Un quart d'impulsion devant, s'il vous plaît, commandant Sulu, demanda Saavik.

Jim ouvrit la bouche pour parler, prit une profonde inspiration et la referma, croisant ses mains derrière son dos. McCoy se pencha vers lui.

- Eh, Jim, souffla-t-il. Vous voulez un tranquillisant ?

Kirk lui lança un regard furieux et secoua la tête.

Le vaisseau accéléra.

- Un quart d'impulsion, confirma M. Sulu. (Puis, une seconde plus tard, il ajouta :) tout est en ordre.

Kirk lâcha un soupir.

- Cap, commandant ? Demanda Saavik.

Spock se tourna vers Kirk, un sourcil levé.

- C'est à vous de décider, commandant, fit Kirk.

Spock eut la même expression que quelques instants auparavant et les soupçons de McCoy s'accrurent. Le Vulcanien était aussi inquiet pour Kirk qu'il l'était lui-même.

- Vers l'espace, lieutenant Saavik.

Kirk sursauta.

- Pardon, monsieur ? Fit Saavik.

" Vers l'espace ". C'étaient les mots que Jim Kirk avait prononcés la dernière fois que l'Enterprise avait été sous son commandement.

- Je crois que le terme exact est " droit devant ", expliqua Spock à Saavik.

- A vos ordres, monsieur, fit Saavik ne comprenant manifestement pas.

Mais McCoy vit que Jim, lui, avait compris.

Chapitre 4

Dès que l'inspection fut terminée, Peter alla ranger la " clé pour gaucher " puis se précipita vers son armoire. Il était en retard pour son cours de maths. Il saisit son petit ordinateur, claqua la porte de l'armoire et s'élança en avant pour se heurter à son oncle Montgomery.

- Euh... (Peter se mit au garde-à-vous et salua.) Je suis attendu en classe, monsieur, avec votre permission...

- Permission refusée, cadet. J'ai à vous parler.

- Mais, monsieur, je vais être en retard !

- Eh bien, tu seras en retard ! Qu'est-ce que c'était que cette histoire ? Petit insolent !

Mon Dieu, pensa Peter. Cette fois je n'y coupe pas.

- Pardon, monsieur ? Fit-il innocemment, cherchant à gagner du temps.

- Ne me donne pas du " monsieur ", espèce de voyou ! Tu as cherché à me ridiculiser devant l'amiral ! Devant James Kirk en personne !

- Tu n'avais pas besoin de lui dire qui j'étais ! S'écria Peter. Personne ne le savait jusqu'à présent !

- C'est donc ça ? Tu as honte d'être mon neveu ?

- Tu sais très bien que non ! C'est parce que maintenant tout le monde va croire que c'est grâce à toi que je suis ici.

Montgomery Scott se croisa les bras sur la poitrine.

- Tu as donc si peu confiance en toi ?

- C'est uniquement parce que je tiens à faire ma part de travail comme les autres, déclara Peter qui se rendit aussitôt compte que ce n'était non plus la chose à dire.

- Je vois, fit Scott. Ce n'est pas en toi que tu n'as pas confiance, c'est en moi. Tu crois donc que je te rendrais le mauvais service de te faciliter la tâche ? Si tu t'imagines que tu n'as pas assez de travail, je vais arranger ça tout de suite.

Je vais vraiment être en retard au cours de maths, pensa Peter. Le lieutenant Saavik va annuler ma leçon et, en plus, il va me falloir trois jours pour calmer la colère de mon oncle. Alors, petit malin, tu crois que ça en valait la peine ?

Il revit l'expression de l'amiral lorsqu'il lui avait tendu la " clé pour gaucher " et il en conclut que finalement, oui, ça en valait la peine.

Mais pas au point de créer des soucis à son oncle Montgomery.

- Tu sais très bien que ce n'est pas ce que je pense, mon oncle, dit Peter pour essayer de l'amadouer.

- Ah, et maintenant tu m'appelles " mon oncle " ! Et cesse de changer de sujet ! Tu me dois des explications !

- Il était en train de me juger, mon oncle. Pour voir à quel point j'étais idiot. Et dans ces cas-là, Danna m'a toujours dit...

- Dannan ! S'écria Scott. Ta soeur a failli être mise aux fers plus souvent que ton ordinateur ne peut le compter ! A ta place, jeune homme, je ne prendrais pas ta soeur pour exemple.

- Tu exagères ! S'écria Peter. .Dannan est... elle est...

C'était vrai qu'elle avait été très indisciplinée et même qu'elle avait été sur le point de se faire renvoyer de la Flotte Spatiale. Mais oncle Montgomery lui-même lui avait répété des centaines de fois qu'il fallait de temps en temps faire preuve d'initiative et c'était exactement ce que Dannan avait fait. Et puis, c'était sans importance. Dannan était la soeur de Peter et il l'adorait.

- Tu n'as pas le droit de parler d'elle sur ce ton.

- Je parlerai comme je l'entends, mon petit monsieur, et tu m'écouteras en tâchant d'être un peu plus poli.

- Je peux partir maintenant ? Demanda Peter d'un air renfrogné. J'ai déjà cinq minutes de retard et le lieutenant Saavik ne m'attendra pas plus longtemps.

- Ça, c'est encore une autre histoire. Tu passes beaucoup trop de temps à courir derrière elle. Tu crois qu'elle n'a rien d'autre à faire que de s'occuper d'un jeune chiot qui fait le beau à ses côtés ?

- Qu'est-ce que tu veux dire par là ? Demanda Peter d'un ton furieux.

- Ne joue pas les imbéciles avec ton vieil oncle, mon garçon. Je sais reconnaître quand un élève a le béguin pour son professeur. Et je ne suis pas le seul. Permets-moi de te donner un conseil, ajouta-t-il avec condescendance. Ne porte pas ton cœur sur ta manche, comme on dit chez moi.

- Tu ne sais pas de quoi tu parles !

- Vraiment ? Eh bien, vous pouvez disposer, monsieur Je-sais-tout, puisque vous êtes trop sage pour suivre les avis de vos aînés.

Peter partit en courant.

* * * * *

Saavik était un peu en retard pour la leçon car l'inspection et les procédures de décollage avaient perturbé les horaires habituels. Elle fut étonnée de constater que Peter n'était pas encore arrivé. Ou peut-être était-il déjà venu et ne trouvant pas Saavik, il en avait conclu que le voyage allait changer la routine quotidienne. Elle décida néanmoins d'attendre encore deux ou trois minutes. Il était possible que M. Scott eût réuni ses stagiaires après l'inspection de la salle des machines. Cela pouvait prendre un certain temps.

Quand Spock lui avait demandé d'enseigner les mathématiques théoriques avancées à Peter, la première réaction de Saavik avait été de refuser. Peter avait quatorze ans, et c'était à peu près l'âge qu'elle avait lorsque la patrouille de recherche vulcanienne s'était posée sur son monde natal.

Saavik avait craint de comparer ce jeune Peter, charmant et bien élevé, avec la créature qu'elle était alors sur Inferna. Elle avait craint de ressentir une féroce jalousie devant les avantages dont Peter avait bénéficié durant son enfance et qui lui avaient été refusés à elle. Elle se méfiait de sa colère et de ses réactions si elle s'y abandonnait, ne serait-ce qu'un moment.

Lorsqu'elle avait essayé d'expliquer tout cela au commandant, il l'avait écoutée avec attention et compréhension; puis il s'était excusé de son manque de clarté : ce n'était pas une requête qu'il lui avait adressée mais un ordre auquel Saavik devait se soumettre dans le cadre de sa formation. L'obéissance aveugle était illogique, mais la confiance était indispensable. Si depuis toutes ces années qu'elle connaissait Spock elle ne l'avait pas estimé digne de confiance, elle aurait été naturellement libre de refuser cet ordre. D'autres carrières lui auraient alors été ouvertes, mais bien entendu aucune ne lui eût permis de rester sous le commandement de Spock.

Spock faisait partie de cette expédition vulcanienne qui était venue sur Inferna. Il avait à lui tout seul contraint les autres Vulcaniens à assumer leurs responsabilités vis-à-vis des habitants abandonnés sur la planète en dépit des raisons logiques et autres excuses non formulées qui auraient pu précisément les inciter à refuser ces responsabilités. Saavik devait son existence d'être civilisé et peut-être même sa vie, car on mourait jeune et brutalement sur Inferna, à l'intervention de Spock.

Elle avait obéi à l'ordre qu'il lui avait donné.

Saavik entendit les pas de Peter qui courait dans le couloir. Il entra en coup de vent, hors d'haleine, l'air hagard.

- Excusez-moi d'être en retard, fit-il haletant. Je suis venu le plus vite possible... je ne pensais pas que vous m'attendriez.

- Moi aussi, j'étais en retard, avoua-t-elle. Je pensais que vous seriez comme moi retardé par l'inspection.

Saavik devait néanmoins être honnête avec elle-même : l'une des raisons pour lesquelles elle avait attendu était qu'elle appréciait sincèrement le temps qu'elle passait à enseigner les mathématiques au jeune cadet. Peter était vif et intelligent et bien qu'il fit encore presque un enfant et elle une adulte, six ans seulement les séparaient.

- C'est ce qui s'est passé... plus ou moins.

- Etes-vous prêt pour la leçon d'aujourd'hui ?

- Je crois, répondit-il. Il me semble que j'ai bien compris la projection des hyperpians à n dimensions dans les espaces à n-1 dimensions, mais je me suis un peu perdu quand ils ont commencé à s'intersecter.

Saavik brancha le petit ordinateur de Peter sur un moniteur séquentiel plus perfectionné.

- Voyons, fit-elle. Essayons de trouver le moment où vous avez commencé à vous.., à vous perdre.

Tandis qu'elle examinait le travail de Peter, Saavik s'interrogeait sur l'énorme erreur qu'elle avait commise lorsqu'elle avait imaginé les réactions qu'elle aurait face à Peter. Loin d'en vouloir à l'adolescent, elle avait éprouvé un profond réconfort en découvrant que sa propre enfance avait été anormale plutôt que conforme à la règle d'un univers de cruauté. La cruauté, certes, existait, mais les lois de la nature ne l'exigeaient pas.

Elle apprenait autant de Peter qu'il apprenait d'elle; il lui donnait des leçons de joie de vivre, des leçons sur la possibilité du bonheur, des sujets qu'elle n'aurait jamais pu discuter franchement avec Spock et qu'en réalité elle s'était même toujours efforcée d'éviter.

Mais le commandant était bien plus fin et complexe que sa culture de Vulcanien ne l'autorisait à le révéler. Peut-être ne lui avait-il confié cette tâche que pour tester sa capacité à contrôler cette colère qu'elle avait tant redouté voir éclater. Peut-être apprenait-elle de Peter ce que précisément Spock souhaitait qu'elle apprît.

- Voilà Peter, dit-elle. C'est là.

Elle désigna une erreur qu'il avait faite dans l'une de ses équations.

-Ah ?

Il considérait le moniteur d'un œil vide. Son esprit était à des années-lumière de là.

- C'est là que vous vous êtes embrouillé, dit Saavik.

- Ah ? Oui. Très bien.

Il se pencha, cligna des yeux et garda le silence.

- Peter, qu'est-ce qui ne va pas ?

- Euh... rien.

Saavik se tut quelques instants. Peter semblait de plus en plus nerveux.

- Peter, finit par dire Saavik, vous savez que j'ai parfois des difficultés à comprendre les réactions des êtres humains. J'ai besoin qu'on m'aide à apprendre. Si tout va effectivement bien, c'est pour moi un problème très délicat de tenter de déterminer pourquoi je m'imagine que quelque chose ne va pas.

- Il y a parfois des sujets dont les gens ne tiennent pas à parler.

- Je sais... je n'ai pas l'intention d'empiéter sur votre vie privée. Mais si, en réalité, rien ne vous tracasse, il va me falloir réviser beaucoup des critères qui déterminent mes analyses du comportement humain.

Peter prit une profonde inspiration, puis il lâcha :

- Ouais, il s'est passé quelque chose.

- Vous n'avez pas besoin de m'en parler, s'empressa de déclarer Saavik.

- Mais si je veux, je peux ?

- Bien sûr, si vous le voulez.

Il hésita un instant comme s'il cherchait ses mots.

- Eh bien, voilà, fit-il. J'ai eu une bagarre avec le capitaine Scott.

Une bagarre ! S'exclama Saavik avec effroi.

- Non, pas des coups de poing, des trucs comme ça. Il n'a pas arrêté de râler pour une broutille.

- Peter, je crois qu'il serait préférable que vous ne parliez pas sur ce ton de votre officier supérieur.

- Ouais, vous avez raison. Seulement, il n'a pas cessé de râler pendant toute ma vie, et la sienne aussi, je suppose. Je le sais parce que c'est mon oncle.

- Oh ! Dit Saavik étonnée.

- Je ne l'ai dit à personne à bord du vaisseau, et c'est lui qui a commencé à le raconter partout. Il l'a même dit à l'amiral. Vous vous rendez compte ? C'est une des choses qui m'ont rendu furieux... (Il s'interrompit et secoua la tête.) Mais...

Saavik attendait en silence.

Peter leva la tête, rougit et détourna les yeux.

Il reprit :

- Il a dit... il a dit que vous aviez autre chose à faire que de m'avoir toujours derrière vous.., il a dit que j'étais un casse-pieds... et que... que... Enfin, peu importe. C'est trop bête. Il a dit que vous me teniez probablement pour un raseur.

Saavik fronça les sourcils.

- La première affirmation est inexacte, quant à la seconde, elle est ridicule.

- Vous voulez dire que ça ne vous dérange pas de me donner des leçons de maths ?

- Au contraire. J'y prends beaucoup de plaisir.

- Vous ne trouvez pas que je suis casse-pieds ?

- Non, pas du tout.

- Je suis vraiment très content, fit Peter. Il pense que je... que je me conduis comme un idiot. Il s'est moqué de moi.

- Vous ne le méritez pas.

Saavik savait qu'il se sentait humilié. C'était un Sentiment qu'elle ne connaissait que trop bien. Elle aurait voulu ne Je voir jamais éprouvé par personne.

Elle aurait aimé pouvoir aider Peter, mais elle était aussi embarrassée que lui.

- Peter, fit-elle. Je ne peux pas apaiser votre querelle avec votre oncle. Je peux seulement vous dire que lorsque j'étais enfant, j'ai toujours désiré quelque chose que je ne parvenais pas à nommer. Plus tard, j'ai découvert ce que c'était : c'était un ami. Un ami. J'ai trouvé des gens à admirer, des gens à respecter, mais je n'ai jamais trouvé d'ami. Du moins jusqu'à maintenant.

Peter releva la tête pour la regarder.

- Vous voulez dire... que... que moi ?

- Oui.

Inexplicablement, il fondit en larmes.

* * * * *

Pavel Chekov hurla.

Aucun son ne franchit le seuil de ses lèvres...

Il avait l'esprit clair, la mémoire intacte. Il voyait avec une lucidité irréelle tout ce qui se passait sur la passerelle du Reliant : Joachim installé à côté de lui au poste de navigation, Terrell attaché au siège de premier officier, le regard vide. Et Khan.

Khan se prélassait dans le fauteuil de commandant. L'écran offrait une vue arrière : Alpha Ceti V s'éloignait rapidement. Ce ne fut bientôt plus qu'un disque, une petite tache, puis la planète disparut de l'écran. Le Reliant passa en vitesse de distorsion et Alpha Ceti, l'étoile elle-même, ne fut plus qu'un point minuscule qui se perdit dans le champ étoilé.

- Cap droit devant, annonça Joachim. Tous les systèmes en fonctionnement normal.

- C'était très aimable de votre part de m'avoir offert un vaisseau si semblable à l'Enterprise, monsieur Chekov, fit soudain Khan.

Quinze ans plus tôt, Khan Singh avait feuilleté le dossier technique de l'Enterprise et, apparemment, il avait tout mémorisé d'un seul coup d'œil. Et pour autant que Chekov pût en juger, Khan se souvenait encore aujourd'hui de toutes ces informations. Avec ces connaissances et Terrell sous son contrôle, Khan n'avait guère eu de difficultés à s'emparer du Reliant. L'équipage ne s'était aperçu de rien et les gens de Khan avaient pu maîtriser un à un tous les hommes avant de les expédier par rayon-tracteur à la surface d'Alpha CetiV.

Le personnel de la salle des machines était resté à bord et tous obéissaient sans protester, grâce aux vers nématodes.

Sur un équipage de trois cents membres, Khan n'avait trouvé qu'une dizaine d'hommes suffisamment gênants pour qu'il valût la peine de les tuer.

- Monsieur Chekov, j'ai quelques questions à vous poser.

Ne lui réponds pas, ne lui réponds pas.

- A vos ordres.

L'interrogatoire commença.

Chekov répondit. Il hurla en pensée. Il sentit la créature se débattre à l'intérieur de son crâne. Il continua à répondre.

Khan n'interrogea Terrell que brièvement. Il semblait surtout tirer beaucoup de plaisir à arracher des informations à Chekov. Lorsqu'il eut terminé, il connaissait les plus infimes détails sur ce que chacun à bord du Reliant savait du projet Genesis. Il n'ignorait pas où ils avaient été, où ils devaient aller et qu'ils faisaient leur rapport au Dr Carol Marcus.

- Très bien, monsieur Chekov. Je suis satisfait de vous. Mais dites-moi encore une chose. Mon vieil ami l'amiral Kirk pourrait-il être mêlé à ce projet ?

- Non.

- En a-t-il connaissance ?

- Je ne sais pas.

Avec une trace de menace dans la voix, Khan demanda alors :

- Pourrait-il avoir accès à ce projet ?

Kirk, appartenant à l'état-major de la Flotte Spatiale, pouvait avoir accès, s'il le désirait, à tous les dossiers secrets. Chekov essaya désespérément de cacher ce fait à Khan Singh. Son esprit travaillait si bien et si rapidement qu'il savait sans le moindre doute ce que Khan prévoyait de faire. Il le savait, et cela lui faisait peur.

- Répondez-moi, monsieur Chekov.

- Oui, murmura Chekov.

Khan pouffa légèrement, un son qui ressemblait à une caressé.

- Joachim, mon ami, voudrais-tu changer de cap ? Nous allons rendre une petite visite à Regulus I.

Seigneur...

Joachim se tourna vers son chef avec une expression de reproche.

- Cette idée ne t'enchante donc pas ?

- Khan Singh, je suis avec vous. Nous sommes tous avec vous. Mais nous sommes libres ! C'est ce que nous avons attendu pendant deux cents ans ! Nous avons un vaisseau. Nous pouvons aller où nous voulons.

- J'ai fait un serment, il y a quinze ans, Joachim. Vous avez tous été témoins de ce serment. Tant que je n'aurai pas tenu parole vis-à-vis de moi et de mon épouse, je ne serai pas libre.

- Khan, seigneur, elle n'a jamais réclamé vengeance.

- Tu vas trop loin, Joachim, répliqua Khan avec une lueur dangereuse dans le regard.

Joachim hésita un instant, puis il poursuivit :

- Vous vous êtes échappé de la prison que James Kirk vous avait destinée ! Vous avez prouvé qu'il ne pouvait pas vous retenir. Khan, vous avez gagné !

- Il a voulu me punir, Joachim. Il a voulu me punir et je le punirai à mon tour.

Les deux hommes s'affrontèrent un instant du regard puis, avec un petit geste de la main, Joachim détourna la tête.

- Pendant quinze ans, c'est tout ce que j'ai réclamé pour moi-même, Joachim, dit Khan. Je ne pourrai recommencer de nouvelle vie qu'après avoir tenu ma promesse. Je sais que tu m'aimes, mon ami. Mais si tu crois que je n'ai pas le droit d'agir ainsi, dis-le-moi. Je te libérerai du serment d'allégeance que tu as prononcé.

- Je ne renierai jamais ce serment, seigneur.

Khan hocha la tête.

- Regulus I, Joachim, fit-il d'une voix douce.

- A vos ordres, Khan !

* * * * *

- C'est ça, dit Carol Marcus à l'ordinateur principal. Genesis 8.2.8. SBR. Texte définitif. Stockez-le.

- O.K. ! Fit l'ordinateur.

Carol lâcha un soupir incrédule. Enfin terminé...

- Erreur, annonça calmement l'ordinateur. Cellules mémorielles complètes.

- Comment, cellules mémorielles complètes ?

Elle avait elle-même vérifié la veille les mémoires. La garce de machine se mit à lui réciter les explications idiotes sur les mémoires périphériques :

- Les mémoires sont pleines quand la taille du dossier en RAM dépasse...

- Oh non ! Ca suffit ! S'écria Carol.

- O.K. !

- Bon sang, David, je croyais que tu devais installer les nouvelles cellules mémorielles du Monstre !

Tous leurs ordinateurs emmagasinaient les informations en disposant des bulles magnétiques infinitésimales à l'intérieur d'une matrice flottant dans un bain d'hydrogène liquide proche du zéro absolu. Le stockage était très efficace, très rapide et le volume était énorme; pourtant, dès le début, le projet Genesis avait souffert d'un manque d'espace de stockage. Les programmes et les données étaient si nombreux que chaque nouvelle livraison faisait pratiquement déborder les mémoires à peine étaient-elles installées. La situation était particulièrement critique avec le " Monstre ", l'ordinateur principal. Il était plus rapide que tous les autres cerveaux électroniques de la station et, bien entendu, tout le monde voulait l'utiliser en priorité.

David se précipita à côté de Carol.

- Mais je l'ai fait, se défendit-il. Il a même fallu que je construise tout un nouveau bac. Les mémoires sont déjà pleines ?

- C'est ce qu'il affirme.

David fronça les sourcils et jeta un regard circulaire sur le labo.

- Est-ce que quelqu'un ici a un programme en mémoire dont il souhaite se débarrasser ? Demanda Jedda, un Deltanien aux réactions plutôt vives, s'avança. Il semblait inquiet.

- Si jamais vous supprimez mon programme sur les quanta, je serai vraiment embêté.

- Je ne veux rien supprimer, dit Carol. Mais je viens de passer six semaines sur ce problème et je tiens à aller jusqu'au bout.

Dans un coin du labo, Del March lança un coup d'œil à Vance Madison. Ce dernier fit une grimace que Carol surprit.

- Ça va, tous les deux, dit-elle. Del, vous vous êtes encore servi de mon bain d'hydrogène ?

Del s'approcha, tête baissée, suivi de Vance qui marchait en traînant les pieds. On dirait deux gosses, pensa Carol. Mais c'étaient bien des gosses. Ils n'avaient que quelques années de plus que David.

- Mais enfin Carol, fit Del, c'était juste un petit...

- Del, il doit y avoir quatre-vingt-treize ordinateurs sur le Labo Spatial. Pourquoi faut-il toujours que vous utilisiez le Monstre pour vos petits jeux ?

- Nos jeux marchent beaucoup mieux avec lui, fit Vance de sa belle voix douce.

- On ne peut pas jouer à la chasse aux Boojums sur un autre, Carol, ajouta Del. Vous devriez voir ce que nous avons fait. Il y a un trou noir avec une concrétion en forme de disque qui jaillit et le graphisme est superbe. Je me disais justement que si nous avions un écran tridi...

- Comment puis-je supporter tout ça ? Gémit Carol.

La réponse à cette question était évidente : Vance Madison et Del March étaient les deux plus brillants spécialistes des quarks et lorsqu'ils travaillaient ensemble, ils ne se contentaient pas d'additionner leurs talents, ils les multipliaient. Chaque fois qu'ils publiaient un papier, ils recevaient une avalanche d'invitations à des congrès scientifiques. Le projet Genesis avait de la chance de s'être attaché le service de ces deux chimistes et Carol le savait très bien. Les deux jeunes savants ne se bornaient pas à travailler ensemble; ils jouaient ensemble. Et malheureusement, ils aimaient surtout les jeux électroniques. Del avait essayé un jour d'entraîner Carol à participer, mais ce genre de distraction ne l'intéressait pas.

- Quel est le nom du dossier ? Demanda Carol.

Elle était trop fatiguée pour faire preuve de patience. Elle se tourna vers la console :

- Préparez-vous à supprimer un programme, dit-elle à l'ordinateur.

- O.K. ! Répondit celui-ci.

- Ne le détruisez pas, Carol, plaida Del. Allez, laissez-le-nous encore un peu.

Elle faillit pourtant donner l'ordre au Monstre. Le côté insaisissable de Del lui portait particulièrement sur les nerfs quand elle était épuisée.

- Nous ne vous embêterons plus avec lui, Carol, ajouta Vance, c'est promis.

Vance ne disait jamais rien en l'air. Carol se laissa fléchir.

- Bon.., d'accord. Quel est le nom du programme ?

- BH, répondit Del.

- Vous n'avez pas aussi un BS ? Fit David.

Del sourit d'un air penaud.

Carol se brancha sur l'un des plus petits ordinateurs du labo.

- Euh, Carol, c'est-à-dire..., bafouilla Del. Je ne pense pas qu'il tiendra dans cette machine.

- Il est vraiment si gros que ça ?

- Euh... à peu près 50 megs.

- Par le ciel ! S'écria David. C'est la taille du programme qui a digéré Saturne !

- Nous avons ajouté pas mal de choses depuis que tu y as joué pour la dernière fois, fit Del sur la défensive.

- Moi ? Je n'ai jamais joué aux jeux électroniques !

Vance ricana. David s'empourpra. Carol chercha un stockage périphérique suffisamment important et elle y transféra le programme.

- Voilà, 'les jumeaux, annonça-t-elle ensuite. Elle aimait se moquer gentiment d'eux en les appelant ainsi les "jumeaux. " Vance mesurait près de deux mètres; il était mince, brun, renfermé et posé, tandis que Del faisait près de trente centimètres de moins, était trapu, blond, nerveux et prompt à s'enflammer.

- Merci, Carol, fit Vance avec un sourire.

Jedda se croisa les bras sur la poitrine.

- Je pense que mon programme est en sécurité pour aujourd'hui.

- Sans aucun doute.

Le communicateur spatial émit un signal. Vance alla répondre.

Carol réintégra son programme dans le Monstre.

- O.K. ! Fit l'ordinateur. (Quelques instants plus tard il demanda :) Ensuite ?

Carol laissa échapper un soupir de soulagement.

- Stockez le projet Genesis, en totalité.

Il y eut un petit silence.

- O.K. !

- Et sortez-le-nous sur imprimante.

- O.K. !

- Maintenant, nous attendons, fit Carol.

- Carol, appela Jedda depuis la console de communication, c'est le Reliant.

Carol s'approcha aussitôt. Tout le monde se regroupa autour du communicateur. Jedda transféra l'appel sur l'écran.

- Reliant appelle Laboratoire Spatial. Répondez, Laboratoire Spatial.

- Ici Laboratoire Spatial. Continuez, capitaine Chekov.

- Ah ! Docteur Marcus ! Nous sommes en route pour Regulus. Arrivée probable dans trois jours.

- Trois jours ? Pourquoi si tôt ? Qu'avez-vous trouvé sur Alpha Ceti VI ?

Chekov contemplait l'écran sans répondre. Que se passe-t-il ? Se demanda Carol. Il ne devait pas y avoir le moindre décalage temporel sur l'hypercanal.

- Il est arrivé quelque chose ? Pavel, vous me recevez ? Il est arrivé quelque chose ?

- Non, rien, docteur. Absolument rien. Tout s'est bien déroulé. Alpha. Ceti VI convient parfaitement.

- Préparez les bières ! S'écria Del.

- Mais et...

Chekov lui coupa la parole.

- Nous avons reçu de nouvelles instructions, docteur. A notre arrivée sur le Labo Spatial, nous mettrons tout le projet Genesis sous secret militaire.

- Ça va pas, non ! S'écria David.

- Chut, David, fit automatiquement Carol. (Puis elle poursuivit :) Capitaine Chekov, cette procédure est tout à fait irrégulière. Qui a donné cet ordre ?

- Le commandement de la Flotte Spatiale, docteur Marcus. L'état-major.

- Mais c'est un projet civil ! C'est mon projet !

- J'ai des ordres.

- Quel est le singe galonné qui a pu vous donner un tel ordre ? Hurla David.

Chekov se détourna un instant de l'écran, puis il répondit :

- L'amiral James T. Kirk.

Carol sentit le sang se retirer de son visage.

David la bouscula pour se planter devant l'écran.

- Je savais bien que vous alliez essayer de nous faire ce coup-là, lança-t-il d'une voix furieuse. Tout ce que les autres font, vous brûlez d'envie de mettre vos sales pattes dessus pour tuer des gens avec !

Il tendit la main pour couper la communication.

Carol lui saisit le poignet. Maîtrise-toi, se dit-elle. Respire à fond.

- Capitaine Chekov, cet ordre est abusif. Je ne laisserai aucun militaire avoir accès à mon travail.

Chekov, à nouveau, jeta un regard de côté et resta silencieux.

Mais que se passe-t-il donc ? Se demanda encore une fois Carol.

- Je suis désolé que vous réagissiez ainsi, finit par répondre Chekov. Les instructions ont été confirmées. Soyez prête à nous transmettre le dossier Genesis dès notre arrivée dans trois jours. Reliant, terminé.

Il avança le bras et la transmission cessa.

Sur le Laboratoire Spatial, tout le monde se mit à parler en même temps.

- Vous allez la fermer un peu ! S'écria Carol. Je n'arrive même pas à réfléchir.

Les voix se turent à regret.

- C'est certainement une erreur, lança Carol.

- Une erreur ! Enfin, maman, pour l'amour du ciel ! C'est préparé depuis longtemps ! Nous avons presque fini et ils débarquent pour nous piquer notre projet. Et nous devrions être à leur disposition !

- Ce sont plutôt eux qui s'apprêtent à disposer de nous. Et définitivement, intervint Jedda.

- David...

- Et il n'y avait pas de meilleur moment pour le faire. Ils n'avaient qu'à attendre que presque tout le monde soit en congé pour envahir le labo. Nous ne sommes plus qu'une poignée pour les en empêcher !

- Mais...

- Pour eux, nous sommes de simples pions sur un échiquier !

- David, ça suffit ! Tu accuses toujours les militaires de paranoïa galopante, et tu es en train de les imiter. N'oublie pas que la Flotte Spatiale maintient la paix depuis plus de cent ans...

Un lourd silence s'abattit sur le labo. David ne pouvait nier ce que sa mère venait d'affirmer. Cependant Carol restait incapable d'expliquer ce qui se passait.

- Erreur ou pas, fit Vance, s'ils s'emparent du projet Genesis, ils ne sont pas près de nous le rendre.

- Vous avez raison, approuva Carol. (Elle réfléchit un instant.) Bien, réunissez tous vos dossiers. Commencez par les notes de labo et continuez à partir de là. Jedda, est-ce que Zinaida dort encore ?

Carol savait que Zinaida, la mathématicienne affectée au projet, avait travaillé très tard sur les équations de dispersion.

- Elle dormait quand j'ai quitté notre chambre, répondit Jedda.

Jedda et Zinaida étaient tous deux Deltaniens. Les Deltaniens, en effet, étaient enclins à travailler et à voyager en groupe, ou au moins en couple, car ils supportaient très mal la solitude. Ils avaient besoin de rapports physiques et émotionnels d'une telle intensité qu'aucune autre créature pensante ne pouvait vivre longtemps en intimité avec l'un d'eux.

- Dans ce cas, vous feriez mieux de la réveiller. Vance, Del, les deux sorciers de l'ordinateur, je veux que vous commenciez à transférer tout ce qu'il y a dans les machines sur une mémoire portable. Tous les programmes et toutes les données que nous ne pourrons pas emporter, nous les détruirons. Et c'est valable pour BH ou BS ou je ne sais quoi. Alors mettez-vous au travail.

- Mais où allons-nous ? Demanda Del.

- Ça, ce sera au Reliant d'essayer de le trouver. Mais nous n'avons.que trois jours devant nous. Alors ne perdez pas de temps.

* * * * *

Les portes du turbo-ascenseur allaient se refermer.

- Un instant ! Demanda Jim Kirk aux senseurs.

Les portes s'exécutèrent et s'ouvrirent avec un léger chuintement.

Le lieutenant Saavik se précipita à l'intérieur.

- Merci, monsieur.

- Tout le plaisir est pour moi, lieutenant.

Elle le dévisagea fixement. Kirk commença à se sentir mal à l'aise.

- Amiral, demanda-t-elle soudain, je peux vous parler ?

- Lieutenant, répondit Kirk, je n'ai pas l'impression que vous ayez des problèmes pour vous exprimer.

- Je vous demande pardon, monsieur ?

- Peu importe. Que voulez-vous me dire ?

- Je voudrais vous poser une question concernant ma note de haute efficacité.

- Vous l'avez méritée, lieutenant.

- Je ne le pense pas, monsieur.

- A cause des résultats du Kobayashi Maru ?

- Je n'ai pas réussi à trouver la solution, fit Saavik.

- Vous ne le pouviez pas. Il n'y a pas de solution. C'est un test de personnalité.

Saavik réfléchit un instant.

- Ce test a également fait partie de votre formation, amiral ?

- Mais certainement, répondit Kirk avec un sourire.

- Puis-je me permettre de vous demander comment vous l'avez passé ?

- Vous pouvez tout vous permettre, lieutenant, fit-il en éclatant de rire.

Saavik se raidit.

- C'était une petite plaisanterie, lieutenant, expliqua Kirk.

- Amiral, fit Saavik avec circonspection, les plaisanteries des êtres humains diffèrent considérablement de celles auxquelles je suis habituée.

- A quelles plaisanteries faites-vous allusion ?

- Aux plaisanteries romuliennes, monsieur, répondit Saavik.

Est-ce que tu souhaites en savoir plus, se demanda Jim Kirk à lui-même. Non, se répondit-il intérieurement.

- Vos concepts, amiral, reprit Saavik, les concepts humains semblent beaucoup plus complexes, beaucoup plus délicats à saisir.

Mon Dieu, pensa Kirk, qu'elle est belle ! Attention, se dit-il aussitôt, n'oublie pas que tu es amiral.

- Eh oui, lieutenant. C'est en forgeant qu'on devient forgeron.

Saavik resta sans réaction. Kirk décida de changer de sujet.

- Lieutenant, voulez-vous que je vous donne mon avis ?

- Oui, répondit-elle avec une intonation étrange.

- Vous êtes autorisée à passer le test, plusieurs fois. Donc, si vous n'êtes pas satisfaite de vos résultats, vous devriez recommencer.

L'ascenseur ralentit et s'immobilisa. Les portes coulissèrent et le Dr McCoy, qui attendait avec impatience, pénétra dans l'habitacle.

Tous ces trucs tout neufs, se disait-il et voilà le résultat : même l'ascenseur est encore plus lent qu'avant.

- Qui est-ce qui a retenu ce foutu ascenseur ! Oh ! pardon, se reprit-il en découvrant Kirk et Saavik. Comment allez-vous ?

- Merci, amiral, fit Saavik en sortant du turbo. Votre conseil m'est très précieux. Au revoir, docteur.

Les portes se refermèrent.

Jim, silencieux, fixait le plafond d'un air absent. McCoy, affectant l'expression d'un vieux satyre, murmura d'une voix tremblante :

- Il me semble qu'elle a changé de coiffure, cette petite.

- Quoi ?

- J'ai dit...

- Je vous ai entendu, Bones. Quand est-ce que vous vous déciderez à devenir adulte ?

Eh bien, pensa McCoy, au moins ça dénote un changement. Peut-être pas dans le bon sens, mais au moins un changement.

- Un truc merveilleux, cette bière romulienne, lança-t-il avec une pointe de sarcasme.

Kirk sembla revenir à la réalité.

- C'est surtout un bon reconstituant pour la mémoire, dit-il.

- Ah ?

- Ça m'a rappelé pourquoi je n'en buvais jamais.

- Parlez-moi de reconnaissance...

- Amiral Kirk, annonça Uhura par l'intercom. Message urgent pour l'amiral Kirk.

Jim brancha l'intercom de la cabine.

- Ici Kirk.

- Amiral, le Laboratoire Spatial de Regulus I est sur le canal de l'hyperespace. C'est urgent. Dr Carol Marcus.

Jim tressaillit violemment.

Carol Marcus ? S'interrogea McCoy. Carol Marcus ?

- Euh... Uhura, je vais prendre la communication chez moi, fit Jim.

- Bien, monsieur.

Il ferma l'intercom et lança un regard furieux à McCoy comme s'il lui en voulait d'avoir été témoin de sa réaction.

- Tiens, tiens, tiens, fit McCoy. Un malheur n'arrive...

- Quel médecin vous faites ! S'écria Jim avec colère. Vous devriez au moins savoir qu'il est dangereux de rouvrir les vieilles blessures.

Les portes du turbo-ascenseur coulissèrent et Kirk sortit comme un ouragan.

- Désolé, fit McCoy aux portes qui s'étaient déjà refermées.

Alors, le vieux médecin de famille ! pensa-t-il. Tu n'as rien obtenu en l'asticotant; tu ferais mieux de changer de tactique si tu veux arriver à le tirer de sa déprime.

Mais d'un autre côté, ajouta-t-il en son for intérieur, après cet appel, ce ne sera peut-être plus nécessaire.

* * * * *

Jim Kirk longeait la coursive de l'Enterprise en s'efforçant de retrouver son calme. Carol Marcus, après toutes ces années ? Elle devait avoir un motif drôlement sérieux pour l'appeler. Et, au nom du ciel, qu'avait donc McCoy ? Chacun des mots que le médecin avait prononcés depuis ces trois derniers jours était comme un coup de pique, comme une sonde cherchant à percer sa carapace de défense.

Il se précipita dans sa cabine et alluma l'écran.

- Docteur Marcus, amiral, annonça Uhura.

L'image sur l'écran n'était pas nette; elle sautait sans cesse. L'espace d'un instant il entrevit le visage de Carol.

- Uhura, vous ne pouvez pas augmenter le signal ?

- J'essaye, monsieur, mais j'ai beaucoup de parasites.

- ...Jim, tu m'entends ? Peux-tu...

Kirk devinait dans ces quelques mots qui lui parvenaient toute la détresse et la colère de Carol.

- Je ne te reçois pas bien, Carol. Que se passe-t-il ? Qu'est-ce qui ne va pas ?

- Je ne te... reçois... pas.

- Carol, que se passe-t-il ?

Il répéta plusieurs fois cette phrase en espérant que Carol finirait par entendre.

- ... essayent... nous enlever Genesis...

- Quoi ? S'écria-t-il étonné. Vous enlever le projet Genesis ? Qui ? Qui vous enlève le projet Genesis ?

- Je ne te reçois pas... As-tu donné l'ordre ?

- Quel ordre ? Carol, qui vous enlève Genesis ?

La communication devint plus claire l'espace de quelques secondes.

- Jim, annule cet ordre...

La transmission faiblit à nouveau.

- ... pas l'autorité pour... je ne laisserai pas...

- Carol !

- Jim, s'il te plaît, fais quelque chose. Je ne crois pas...

L'image se remit à trembler et disparut. Jim assena un coup de poing sur le bord de l'écran.

- Uhura, que se passe-t-il ? Nom de Dieu...

- Je suis désolée, monsieur, nous ne recevons plus rien. C'est brouillé à la source.

- Brouillé !

- C'est ce qu'indiquent nos instruments, amiral.

- Nom de Dieu ! jura à nouveau Jim. Capitaine, alertez le quartier général de la Flotte Spatiale. Je veux parler au commandant de la Hotte.

- A vos ordres, amiral.

* * * * *

Jim Kirk arriva sur la passerelle.

- Monsieur Sulu, dit-il, coupez les impulsions des moteurs.

Sulu s'exécuta.

- Moteurs stoppés.

Tous ceux qui étaient sur la passerelle, surpris et inquiets, attendaient une explication.

- Nous sommes placés devant une situation d'urgence, fit Kirk d'un ton sec. Par ordre de l'état-major de la Flotte Spatiale, j'assume temporairement le commandement de l'Enterprise. Officier de service, notez cela dans le journal de bord. Monsieur Sulu, déterminez un nouveau cap : Regulus I, Laboratoire Spatial.

Il s'interrompit comme s'il escomptait des objections. Personne ne parla.

Kirk libéra un canal d'intercom vers la salle des machines.

- Monsieur Scott ?

- A vos ordres, monsieur ?

- Nous passons immédiatement en vitesse de distorsion.

- Oui, monsieur.

Cap sur le Laboratoire Spatial, amiral, annonça M. Sulu.

- Allumez les moteurs de distorsion.

- Parés pour vitesse de distorsion, fit Saavik.

Sa voix était tendue, soupçonneuse. Seule l'estime que portait le commandant Spock à cet humain l'empêchait de se rebeller. Elle engagea le vaisseau en vitesse de distorsion.

- Prêt, monsieur, fit Sulu.

- Distorsion cinq, monsieur Sulu.

Le vaisseau sembla se ramasser sur lui-même, puis il bondit.

-

Kirk regagna le turbo-ascenseur et disparut.

* * * * *

Spock était allongé dans sa cabine sur une large pierre polie de granit de Vulcain, sa pierre de méditation. Il se préparait à entrer en transe profonde lorsqu'il sentit l'Enterprise accélérer pour passer en vitesse de distorsion. Il revint à la réalité. Quelques instants plus tard, il entendit frapper à sa porte.

- Entrez, fit-il doucement.

Il se redressa.

Jim Kirk pénétra dans la cabine, se cogna la hanche à un coin de la pierre et baissa la tête.

- Spock, nous avons un problème.

Spock arqua les sourcils.

- Il s'est passé quelque chose sur Regulus I. Nous avons reçu, l'ordre d'aller enquêter.

- Des ennuis au Laboratoire Spatial ?

- Il semblerait, dit Jim en relevant la tête. Spock, j'ai bien dit à l'état-major de la Flotte Spatiale que nous avions tous ces gosses à bord, mais nous sommes le seul vaisseau disponible dans cet octant. Si la situation est vraiment grave... Spock, vos cadets ? Que valent-ils ? Comment se comporteront-ils face à un danger réel ?

- Ce sont des êtres vivants, amiral, et tous les êtres vivants possèdent leurs propres aptitudes. (Il marqua un temps.) Le commandement du vaisseau vous appartient, bien sûr.

- Spock... j'ai déjà détourné l'Enterprise de sa route. Le temps m'a paru un facteur essentiel au moment où...

- Le moment auquel vous faites allusion s'est produit, je suppose, il y a deux minutes et trente secondes quand le vaisseau est passé en vitesse de distorsion ?

Kirk sourit d'un air penaud.

- Je sais que j'aurais dû d'abord venir vous trouver, mais...

- Amiral, je vous le répète : le commandement du vaisseau vous appartient. Je suis un instructeur. Il ne s'agit plus d'un voyage de formation, mais d'une mission. Il est donc logique que le commandement revienne à l'officier qui a le grade le plus élevé.

- Mais c'est peut-être une fausse alerte. La transmission était très mauvaise. Et si vous acceptiez, en tant que commandant de l'Enterprise, de m'amener sur Regulus...

- Vous partez d'une fausse hypothèse, amiral. Je suis un Vulcanien. Je n'ai pas de fierté à ménager.

Jim lui lança un regard ironique :

- Et maintenant vous allez ajouter que seule la logique dicte vos actes.

- Est-il donc indispensable de vous rappeler ce que vous savez déjà ? (Spock se tut un instant.) La logique, toutefois, fait apparaître que vous avez commis une erreur en acceptant une promotion. Vous êtes et vous serez toujours ce que vous êtes : un commandant de vaisseau spatial. Tout le reste n'est que futile gaspillage.

Kirk sourit :

- Je ne me permettrais pas de vous contredire.

- C'est très avisé de votre part. (Spock se leva.) Quoi qu'il en soit, même si les circonstances étaient différentes, la logique voudrait toujours que les désirs du plus grand nombre l'emportent sur les désirs du plus petit nombre.

- Ou sur le désir d'un seul ?

- Amiral..., commença Spock. (Il s'interrompit, puis il reprit :) Jim, vous êtes mon supérieur hiérarchique, mais vous êtes également mon ami. Je suis et je reste votre ami. Je vous livre la vérité telle que je la perçois, pour moi, comme pour vous.

- Spock..., dit doucement Kirk.

Il tendit la main.

Spock rentra aussitôt dans sa coquille.

Kirk respecta sa réaction. Il laissa son bras retomber.

- Voulez-vous m'accompagner sur la passerelle ? Je n'ai guère eu le temps de m'expliquer et j'ai l'impression que vos élèves se demandent si je ne me suis pas mutiné.

- Oui, amiral. Mais nous ferions peut-être mieux de passer d'abord voir Scott pour qu'il expose lui aussi la situation à ses cadets.

* * * * *

Ce jour-là, à l'heure du déjeuner, Saavik se rendit à la cafétéria et prit sa place dans la file. Tout autour d'elle, ses camarades discutaient du changement de plan, du nouveau cap de l'Enterprise et de l'attitude étrange de l'amiral qui avait pris brusquement le commandement du vaisseau. Saavik, elle aussi, se demandait ce que signifiaient ces brusques modifications. Elle penchait pour un nouveau test de simulation, plus sophistiqué que le précédent.

Quelques minutes après l'ordre donné par l'amiral, le commandant Spock était apparu sur la passerelle en compagnie de l'amiral Kirk. Il avait affirmé à l'équipage que la décision de Kirk avait son entier consentement. Saavik, pourtant, ne pouvait s'empêcher de ressentir un certain malaise.

Elle hésita à choisir ses plats. Elle aurait aimé un steak tartare, mais le commandant considérait que de manger de la viande, et surtout de la viande crue, était une coutume barbare; aussi, Saavik, lorsqu'elle se trouvait en sa compagnie, prenait-elle toujours quelque chose d'autre. Elle avait longtemps essayé de se conformer à l'idéal vulcanien, le végétarisme, mais elle n'avait réussi qu'à se rendre sérieusement malade.

Elle fit un compromis en sélectionnant un plat d'œufs particulièrement insipide mais qu'une bonne dose d'huile de sésame et de pippali, une épice très forte, rendait à peu près mangeable. Peter Preston avait voulu une fois en goûter et Saavik ne l'avait pas prévenu d'en user avec modération. Elle n'avait aucune idée de l'effet que pouvait produire cette épice sur les êtres humains. Lorsqu'il avait enfin réussi à calmer sa toux après avoir bu plusieurs verres d'eau et qu'il avait été à nouveau en mesure de parler, Peter l'avait décrit comme " une sorte de mélange de chili concentré et de fission nucléaire ".

Saavik se demanda où Peter pouvait bien être en ce moment. Il leur arrivait parfois de déjeuner ensemble, mais bien que ce fut son heure de pause, il n'était pas dans la cafétéria.

Saavik s'arrêta devant la table du commandant Spock. Il mangeait une salade.

- Puis-je m'installer à côté de vous, monsieur ?

- Mais certainement, lieutenant.

Elle s'assit et chercha comment elle pourrait exprimer son inquiétude sur la façon dont l'amiral avait pris le commandement de l'Enterprise.

- Lieutenant, demanda Spock, comment se passent les leçons de M. Preston ?

- Mais... mais très bien, monsieur. C'est un excellent élève et il possède de réelles aptitudes pour les mathématiques.

- Je pensais qu'il trouverait peut-être ces cours trop difficiles.

- Je n'ai rien constaté de pareil, commandant.

- Pourtant M. Scott m'a demandé de mettre fin aux leçons de M. Preston.

- Mais pourquoi ? Fit Saavik d'un ton surpris.

- Il m'a expliqué qu'il y avait trop de travail dans la salle des machines et que l'aide de M. Preston lui était indispensable.

- Les moteurs, après les dernières révisions, fonctionnent à 115 % de leur capacité, répliqua Saavik.

- C'est exact, confirma Spock. C'est pourquoi j'ai envisagé une autre hypothèse. M. Scott cherche peut-être à éviter le surmenage au jeune Preston.

Saavik secoua la tête.

- Tout d'abord, commandant, je pense que Peter se sent suffisamment à l'aise en ma présence et qu'il m'aurait avertie s'il avait eu l'impression de crouler...

- De crouler ?

- D'être surchargé de travail. Je vous prie de m'excuser. Je n'avais pas l'intention d'être imprécise.

- Ce n'était pas une critique, lieutenant. Vos rapports avec les humains ne peuvent continuer à s'améliorer qu'en apprenant leurs idiomes.

Saavik repensa alors à la conversation qu'elle avait eue avec Peter.

- Je crois savoir pourquoi M. Scott vous a demandé de mettre fin aux leçons du cadet Preston, fit-elle.

Elle expliqua ce qui s'était passé.

Spock réfléchit un instant.

- Cette réaction me paraît quelque peu excessive.

M. Scott n'ignore certainement pas qu'une bonne information passe avant les inconvénients que peuvent en subir l'étudiant ou le professeur. M. Preston n'a-t-il rien dit d'autre ?

- Il a préféré ne pas tout me répéter. Il a dit que c'était... il semblait très embarrassé.

- Je vois.

Spock mangea un peu de sa salade. Saavik goûta ses oeufs et elle rajouta du pippali.

- Saavik, demanda Spock, le cadet Preston a-t-il montré des signes de profond attachement à votre égard ?

- Que voulez-vous dire, monsieur ?

- A-t-il exprimé son affection pour vous ?

- Je suppose qu'on pourrait effectivement qualifier cela d'affection, commandant. Il a paru soulagé lorsque je lui ai affirmé que je ne le considérais pas comme un " raseur". Et je dois avouer.., que... que je l'aime bien. C'est un enfant consciencieux et gentil.

- Mais c'est un enfant, fit Spock avec circonspection.

- Naturellement.

Saavik se demandait où Spock voulait en venir.

- Peut-être M. Scott craint-il que son neveu ne soit en train de tomber amoureux de vous.

- Mais c'est ridicule ! S'écria Saavik. Non seulement ce serait tout à fait déplacé, mais ce serait impossible.

- Ce serait effectivement déplacé, mais pas impossible. Ce serait même vraisemblable. C'est en quelque sorte, un défaut de la nature humaine. Si le cadet Preston a ce que les humains appellent le " béguin " pour vous...

- Je vous demande pardon, monsieur ?

Saavik commençait à se sentir gênée.

- Le béguin, pour les humains, c'est une manière de tomber amoureux. Enfin, peu importe; cela ne se produit que parmi les très jeunes membres de l'espèce et c'est considéré avec beaucoup d'amusement par les plus âgés.

Le comportement de Peter pouvait maintenant s'expliquer. Si c'était effectivement ce qu'il était trop embarrassé d'avouer, cela n'avait rien d'étonnant. Saavik savait combien il détestait qu'on se moque de lui.

Spock poursuivit :

- Vous allez devoir agir avec beaucoup de tact et de douceur. Les humains sont très vulnérables sur ce sujet, et il est très facile de les blesser. Et, comme vous l'avez fait si justement remarquer, ce serait tout à fait déplacé.

Saavik se sentait à la fois choquée et mal à l'aise.

- Monsieur Spock, dit-elle en l'appelant comme elle l'avait appelé pendant de nombreuses années, Peter est un enfant. Et si la faculté de tomber amoureux fait partie des faiblesses de la nature humaine, c'est là un trait étranger à la nature des Vulcaniens.

- Mais vous n'êtes pas une Vulcanienne, répliqua Spock.

Saavik laissa tomber sa fourchette dans son assiette et se leva si brusquement qu'elle faillit renverser sa chaise.

- Asseyez-vous, fit Spock gentiment.

Elle obéit à contrecœur.

- Saavik, ne vous méprenez pas. Votre comportement à l'égard du cadet Preston est absolument irréprochable... et je n'ai pas le moindre doute à ce sujet. Ce n'est pas lui qui m'inquiète en ce moment, c'est vous.

- J'ai tenté de toutes mes forces de me conformer aux coutumes vulcaniennes, fit Saavik. Si vous voulez bien me dire sur quel point j'ai échoué...

- Nous ne parlons pas d'échec.

- Je... je ne comprends pas.

- J'ai choisi la voie vulcanienne quand j'étais très jeune. Pendant de nombreuses années, j'ai considéré que c'était le meilleur choix, et le seul en vérité, pour tout être pensant. Mais... (Il s'interrompit et sembla changer de sujet en poursuivant :) Je vous ai parlé de tolérance et de compréhension...

Saavik acquiesça d'un signe de tête.

- J'ai appris à comprendre que ce qui est bon pour une personne ne l'est pas forcément pour une autre. poursuivit Spock. En fait, ce peut même parfois être très dangereux. Le choix est encore plus difficile pour quelqu'un qui appartient à deux cultures...

- Je n'appartiens qu'à une seule !

- ... et qui doit choisir entre les deux, ou en choisir une troisième, ou bien encore une voie unique. Vous êtes unique, Saavik.

- Monsieur Spock, qu'est-ce que tout cela a à voir avec Peter Preston ?

- Cela n'a rien à voir avec M. Preston.

- Qu'essayez-vous de me dire ?

- Ce que j'essaye de vous dire ?... Je ne suis peut-être pas la personne la plus compétente pour vous le dire, mais il n'y a que moi qui puisse le faire. Alors voilà : certaines des décisions que vous pourrez prendre concernant votre vie pourraient être différentes de celles que je prendrais, ou même de celles que je conseillerais. Il faut vous préparer à cette éventualité pour ne pas être prise de court lorsque le moment se présentera. Vous comprenez ?

Elle allait répondre que non, mais elle se sentait si confuse et si mal à l'aise qu'elle désirait mettre fin le plus tôt possible à cette conversation. D'autant que M. Spock lui-même, au grand étonnement de Saavik, paraissait gêné.

- J'aimerais réfléchir à ce que vous venez de dire, commandant.

Saavik venait de rétablir entre eux les rapports hiérarchiques.

- Très bien, lieutenant, fit Spock, respectant l'attitude qu'elle avait choisie.

Saavik se leva :

- Je dois regagner la passerelle, monsieur. Puis-je disposer ?

- Permission accordée, lieutenant.

Saavik fit quelques pas, puis elle se retourna :

- Monsieur... et les leçons du cadet Preston ?

Spock croisa les bras pour réfléchir à la question.

- Elles doivent reprendre, naturellement, fit-il après quelques instants de silence. Mais M. Scott a exprimé sur l'état de la salle des machines une opinion qu'il serait indélicat de mettre en doute. J'attendrais donc un jour ou deux avant de suggérer la reprise des cours de mathématiques. Cela vous convient-il ?

- Oui, monsieur. Merci.

Saavik regagna son poste.

Elle ne manquait pas de sujets de réflexion.

Chapitre 5

Peter Preston était figé dans un garde-à-vous impeccable. Ses épaules le faisaient souffrir. Il était là depuis presque une heure, attendant que pour la troisième fois de la journée le capitaine Scott inspectât le calibrage de sa console de contrôle.

Ça commence à devenir lassant, pensa Peter.

Depuis deux jours, son oncle ne lui avait pas adressé le moindre sourire et s'était contenté de lui parler d'un ton impersonnel. Il ne prenait plus aucun plaisir à ce travail qui l'avait tant passionné avant le début de ce voyage et ce pénible incident. Et maintenant, son oncle reprochait à Peter le mauvais entretien de sa console.

Le chef-mécanicien s'avança enfin et s'arrêta devant Peter.

- Il y a longtemps que vous êtes dans cette position, cadet. Vous êtes sûr que tout est en ordre pour vous permettre de paresser ainsi ?

La console était prête à l'heures, comme vous l'avez ordonné, monsieur.

- Vous croyez donc que cette fois elle fonctionne correctement ?

- Oui, monsieur.

- C'est ce que nous allons voir.

Le capitaine Scott programma un ou deux diagnostics.

- Non, fit-il, ça ne va pas. Maintenant il y a un déséquilibre de champ. Vous avez trop compensé. Etalonnez cette console convenablement, cadet.

Peter hésita, puis il repensa à ce que Danna lui avait dit : il y a des moments où tu dois te défendre, et d'autres où tu dois prouver que tu es capable d'encaisser toutes les injustices.

- A vos ordres, monsieur, fit donc Peter. Excusez moi, monsieur.

- C'est ce que vous avez de mieux à faire, cadet. Allez-vous enfin vous décider à régler correctement cette console ?

- Oui, monsieur.

C'est exactement le moment où il faut montrer que je peux tout supporter, se dit Peter. Et je le supporterai.

Il se mit au travail.

Il était toujours penché sur sa console lorsque les stagiaires revinrent de déjeuner. Grenni s'installa à son poste.

- Alors, Pres, fit-il du coin de la bouche. Le Vieux n'est pas décidé à te lâcher, aujourd'hui.

- Pourquoi parles-tu comme dans un vieux film ? Demanda Peter. On n'est pas dans une prison et on ne va pas te mettre au cachot pour m'avoir adressé la parole,

- Qui sait ?

Peter ricana.

- Je t'avais bien dit de ne pas faire cette plaisanterie idiote à l'amiral, murmura Grenni.

- Je sais, et je parie que tu me le répéteras encore dans dix ans.

Grenni avait tout de l'élève bien sage et Surtout très doué pour donner des conseils après coup. Ça devenait aussi pénible que la mauvaise humeur d'oncle Montgomery.

- Bon Dieu, Pres, tu travailles si dur que je me fatigue rien qu'à te regarder, lança Grenni.

- T'inquiète pas, répliqua Peter. Tu n'auras plus à supporter ça très longtemps. Les colères du capitaine Scott ne durent jamais plus de trois jours. Tu ne l'as pas remarqué ?

- Non, répondit Grenni. Je ne l'avais pas remarqué. Mais je n'ai jamais eu l'occasion de l'observer de si près. Je ne suis pas son neveu, moi.

Merde, jura intérieurement Peter. Grenni a entendu, et maintenant tout le monde le sait. Merde et merde.

* * * * *

- Enterprise appelle Laboratoire Spatial de Regulus I. Répondez, Laboratoire Spatial.

L'appel d'Uhura resta sans réponse.

Elle se tourna vers Spock.

- C'est inutile. Je n'ai plus rien.

- Mais les transmissions ne sont plus brouillées ?

- Non, il n'y a pas de brouillage. Il n'y a plus de signal.

Spock jeta un coup d'œil en direction de Kirk qui avait repris son ancienne place sur la passerelle.

- Il y a deux possibilités, amiral, fit-il. Ou bien ils ne veulent pas répondre, ou bien ils ne le peuvent pas.

- Dans combien de temps...

- Nous arriverons au Labo Spatial dans douze heures quarante-trois minutes, à notre vitesse actuelle.

Kirk croisa les bras et se pencha en avant.

- Enlever Genesis ? Fit-il à voix haute. Mais qu'est-ce que ça signifie ? Qui veut leur enlever Genesis ?

- Si vous me disiez ce qu'est ce " Genesis " dont vous parlez, je pourrais peut-être vous aider à réfléchir ! Fit Spock.

Kirk lutta intérieurement, pris entre son devoir et la gravité de la situation.

- Vous avez raison, finit-il par déclarer. Il s'est passé quelque chose, quelque chose de sérieux. Il pourrait être dangereux de ne pas vous mettre au courant. (Il se leva.) Uhura, voulez-vous demander au Dr McCoy de nous rejoindre dans mes quartiers. Lieutenant Saavik, prenez le commandement.

* * * * *

Les trois officiers se retrouvèrent clans la cabine de Jim Kirk. Spock et McCoy attendaient tandis que Kirk se soumettait aux impératifs de sécurité les plus stricts.

- Ordinateur, fit-il. Procédure de sécurité : accès au résumé du projet Genesis.

- Identifiez-vous pour vérification rétinienne, répondit l'ordinateur.

- Amiral James T. Kirk, état-major de la Flotte Spatiale, Sécurité Classe 1.

Un rayon lumineux jaillit qui examina la structure des yeux de Kirk, puis l'écran se couvrit de raies de couleur tandis que l'ordinateur effectuait la comparaison avec son propre programme.

- Analyse conforme. Classe I autorisée.

- Résumez, s'il vous plaît, fit Kirk.

L'ordinateur transmit le message à ses mémoires et, après une dernière vérification, le décodage commença.

La bande vidéo passa sur l'écran. Carol Marcus, dans son labo, était installée face à la caméra.

Kirk reconnut le fils de Carol assis à côté d'elle. David ressemblait beaucoup à sa mère : mince, très blond et les pommettes saillantes. Ses cheveux étaient plus dorés que ceux de Carol, mais ils avaient les mêmes yeux.

Jim avait rencontré un jour David Marcus par hasard, il y avait des années de cela. Il s'en souvenait sans plaisir particulier. David n'avait pas paru avoir de griefs personnels contre lui (et Jim en était heureux, ne serait-ce que pour le souvenir qu'il conservait de ses relations avec Carol), mais le jeune savant n'éprouvait à l'évidence aucune sympathie pour les militaires.

Carol affrontait la caméra comme s'il s'agissait d'un adversaire. Elle commença à parler :

- Je suis le Dr Carol Marcus, directeur du projet Genesis sur le Laboratoire Spatial de Regulus I. Genesis est un processus au cours duquel la structure de la matière est désintégrée, non en particules subatomiques comme dans la fission nucléaire, ni même en particules élémentaires, mais en ondes de particules subélémentaires. Celles-ci, par des manipulations de diverses forces nucléaires, peuvent être alors restructurées en n'importe quelle matière de la même masse atomique.

- Fascinant, fit Spock.

- Attendez la suite, dit Kirk.

- La première phase de l'expérience s'est déroulée ici dans le labo. La deuxième phase fera l'objet d'une expérience souterraine. Quant à la troisième phase, elle nécessite une expérience à l'échelle planétaire ainsi que vous le verrez sur la simulation ordinateur que voici.

L'écran fut envahi par des graphiques électroniques hyperréalistes.

- Nous avons l'intention d'expédier l'équipement de Genesis à l'aide d'une torpille sur un corps astronomique de la masse de la Terre ou légèrement inférieure, continua la voix de Carol.

Un monde désertique, criblé de cratères, apparut sur l'écran.

- La planète devra être soigneusement explorée pour éviter toute perturbation éventuelle de formes de vie ou de prébiotiques.

Jim, qui avait déjà vu la bande, guettait les réactions de Spock et de McCoy. Détendu, très concentré, Spock se contentait d'absorber les informations. Quant à McCoy, assis sur le bord de sa chaise, penché en avant, sa mine se faisait de plus en plus sombre.

- Lorsque la torpille heurtera la cible choisie, poursuivit Carol, l'effet Genesis commencera.

Sur l'écran, la planète frémit puis, imperceptiblement, elle se mit à grossir. L'espace d'un instant, elle brilla avec l'intensité d'une étoile.

- L'effet Genesis dissocie la matière en une masse homogène de particules subélémentaires réelles et virtuelles.

Les forces d'attraction et de pesanteur semblèrent lutter jusqu'à ce qu'il ne restât plus aucune structure de la planète.

- Les particules élémentaires se réagrègent instantanément.

Un monde entier s'était mué en un nuage translucide. Sa masse s'étira pour devenir une sorte de disque puis, presque aussi rapidement, elle se reforma, recréant, à une vitesse des milliards de fois supérieure, tout le processus de l'évolution planétaire.

- La nouvelle forme que prend la planète dépend de la complexité des résonances quantiques de l'onde Genesis originelle et de la masse disponible. S'il existe suffisamment de matière, la programmation permet la reconstitution de tout un système solaire. Toutefois, cette simulation ne traite que de la réorganisation d'un corps planétaire.

La sphère se solidifia et devint un nouveau monde de continents, d'îles et d'océans. Des nuages envahirent l'atmosphère.

- En d'autres termes, reprit Carol, les résultats sont entièrement sous notre contrôle. Dans cette simulation, un monde désertique se transforme en un monde où on trouve de l'eau, une atmosphère et un écosystème capable de permettre le développement de la plupart des formes de vie à base de carbone.

Lorsque la couche de nuage se déchirait, on apercevait parfois une touche de vert.

- Cela ne représente qu'une partie du potentiel qu'offre le projet Genesis, si ces expériences sont poursuivies jusqu'à leur terme.

Un monde qui ressemblait étonnamment à la Terre tournait lentement sur l'écran.

- Quand on pense aux problèmes de population et d'alimentation, la valeur de ce projet prend toute sa signification. En outre, il permet de lever les difficultés techniques et les problèmes d'éthique qui se posent à l'idée de perturber un système d'évolution naturelle pour subvenir aux besoins des habitants d'un système d'évolution différente.

Carol Marcus dont on avait seulement entendu la voix au cours de ces explications réapparut sur l'écran.

- Ainsi se termine la bande de démonstration. Mes collègues Jedda Adzhin-Dall, Vance Madison, Deiwin March, Zinaida Chitirih-Ra-Payjy, David Marcus et moi-même vous remercions de votre attention.

La bande était finie.

- C'est vraiment la Genèse, fit Spock.

- Le pouvoir de création, ajouta Kirk.

- Est-ce qu'ils ont continué les expériences ?

- Carol a enregistré cette bande l'année dernière. Depuis, l'équipe s'est vu attribuer la subvention qu'elle avait demandée à la Fédération. Je suppose donc qu'ils en sont à présent à la phase deux.

- Mon Dieu..., murmura McCoy. (Il semblait comme hypnotisé. Il leva les yeux.) Est-ce que... allons-nous pouvoir contrôler cela ? Supposez que ce n'ait pas été un satellite privé de toute forme de vie ? Supposez que cette expérience soit tentée sur un monde habité ?

- Cela détruirait toute forme de vie au profit du nouveau schéma, répondit Spock.

- Le nouveau schéma ? Spock, vous rendez-vous compte de ce que vous dites ?

- Je n'avais pas l'intention de parler des implications éthiques de l'expérience, docteur.

- Les implications éthiques d'une destruction totale !

Spock lui lança un regard ironique :

- Vous oubliez, docteur. que les créatures pensantes ont fabriqué et utilisé des armes de destruction totale pendant des milliers d'années. Sur le plan historique, il a toujours été plus facile de détruire que de construire.

- Mais ce n'est plus le cas aujourd'hui ! S'écria McCoy. Maintenant on peut faire les deux à la fois ! Selon l'un de nos mythes, la Terre a été créée en six jours. Et maintenant, attention ! Voilà Genesis ! Genesis le fera pour vous en six minutes !

- Toute forme de pouvoir entre de mauvaises mains...

- Et quelles sont les bonnes mains, mon cher et imperturbable ami ? Etes-vous donc partisan de telles expériences ?

- Allons, messieurs ! Dit Kirk.

- Enfin, docteur McCoy, vous ne pouvez pas interdire le savoir sous prétexte que vous n'avez pas confiance en ses applications. La civilisation peut être considérée comme une tentative pour contrôler les nouvelles connaissances au profit du bien commun. La finalité de cette expérience est la création, pas la destruction. La logique...

- Ne me parlez pas de logique ! Une force qui détruit et laisse ce qui a été détruit encore utilisable ? Spock, c'est l'arme la plus terrifiante qu'on puisse imaginer. C'est le Jugement dernier !

- Fermez-la ! S'écria Kirk avec colère. Tous les deux ! Genesis est déjà plus qu'un projet. Il est donc inutile de discuter de son existence.

McCoy voulut dire quelque chose mais Kirk se retourna brusquement et le fit taire d'un regard furieux.

- Et vous, Bones, inutile de discuter de ce qui pourrait se passer si Genesis tombait entre de mauvaises mains. Nous en connaissons tous le danger. Et c'est peut-être déjà arrivé. J'ai besoin de vous, de tous les deux, et vous ne me serez pas d'un grand secours si vous vous querellez comme des chiffonniers.

Spock et McCoy se regardèrent.

- On fait la paix, docteur ? Demanda Spock.

- D'accord, répondit McCoy avec réticence. (Puis il ajouta :) De toute façon, ce n'était qu'une simulation. Toute cette idée est absurde... ça ne marchera probablement même pas dans la réalité.

- Au contraire, les probabilités de succès semblent extrêmement élevées.

- Et comment pouvez-vous le savoir, Spock ? Vous n'avez pas connaissance de ce projet depuis plus longtemps que moi.

- C'est exact. Mais Marcus est un excellent savant et son équipe de recherche est composée d'éléments de premier ordre.

- Vous les connaissez, Spock ? Demanda Kirk.

- Adzhin-Dall est un physicien des quanta et Chitirih-Ra-Payjh, une mathématicienne. Ni l'un ni l'autre ne sont très connus parce que leurs travaux rédigés en deltanien sont intraduisibles. Mais leurs recherches renferment de fascinantes implications. Quant à Madison et March, je les ai rencontrés il y a environ deux ans à un symposium auquel ils participaient juste après avoir obtenu leur doctorat.

Spock s'en souvenait fort bien car leur intervention avait été pour le moins étrange.

Dix ans plus tôt, Jaine et Nervek avaient mis au point la théorie de la " physique de la maternelle ", ainsi surnommée parce qu'elle traitait de particules subélémentaires. Madison et March avaient expérimentalement vérifié cette théorie. Leur première découverte avait été la dissolution des particules élémentaires en particules subélémentaires.

Les quarks ont une charge fractionnelle de 1/3 ou de 2/3 et les particules subélémentaires possèdent également une charge : 1/9 ou 4/9, soit les carrés des charges des quarks. Selon Madison, elles pouvaient être ensuite classées en " cinq catégories distinctes " que l'équipe avait proposé d'appeler saveur, lenteur, humour, propreté et ambition.

Tout cela avait éveillé des échos dans les souvenirs de Spock. Il avait fouillé sa mémoire et au moment où il avait retrouvé les références, March avait soumis une terminologie pour les particules elles-mêmes.

Et lorsque March avait récité quelques strophes d'un poète terrien, ami de Nonsense (Lewis Carroll (1832.1898), l'auteur d'Alice au pays des merveilles.), la moitié des participants avait réagi par des rires, tandis que l'autre moitié s'était réfugiée dans un silence offensé.

Spock s'était tenu sur la réserve mais, en fait, il avait été très tenté d'esquisser un sourire.

- Nous voudrions proposer que les particules subélémentaires soient baptisées " snarks " et " boojeums ", avait dit March. Quand nous avons choisi ces noms, nous ne savions pas encore combien ils étaient appropriés, mais après avoir travaillé sur ce problème, nous avons découvert que ces deux entités étaient véritablement des images l'une de l'autre, l'une réelle, l'autre virtuelle.

Il avait fait passer sur l'écran de l'auditorium une série de formules, une conversion qui démontrait l'équivalence mathématique des deux ondes distinctes des particules.

- Et maintenant, avait repris March sur un ton très sérieux, et avec toutes nos excuses à Lewis Carroil, voici :

Au milieu du mot que nous essayons de prononcer,
Au milieu de notre rire et de notre allégresse,
Nous allons disparaître lentement, en douceur,
Car, voyez-vous, le Snark était un Boojum.

Madison et lui avaient ensuite quitté l'estrade.

Après la conférence, Spock avait entendu un vieux savant très digne déclarer en riant: " Si la science les ennuie un jour, ils pourront toujours se lancer dans la comédie. " Sur quoi l'un de ses collègues qui ne semblait pas le moins du monde prêt à rire, avait répliqué: " Peut-être, mais leurs plaisanteries sont plutôt ésotériques, vous ne trouvez pas ? "

Spock avait tenu à assister à la petite conférence qu'avaient ensuite donnée March et Madison puis, au cours du séminaire d'une semaine qui avait suivi, il avait appris à les connaître un peu mieux. Il avait plus de choses en commun avec Madison dont la puissance intellectuelle était fermement ancrée dans le rationalisme qu'avec March dont la brillante intelligence était toujours au bord de la passion. Spock avait néanmoins trouvé leur compagnie très stimulante. Il serait heureux de revoir les deux jeunes humains sur le Laboratoire Spatial.

- Spock? fit Kirk.

Spock revint à la réalité.

- Oui, amiral?

- Je vous ai demandé s'ils avaient été vos élèves.

- Certes, non, amiral. Ce sont des pionniers dans le domaine de la physique des particules subélémentaire, et je suis très flatté, au contraire, d'avoir été un de leurs étudiants.

Del March jeta un coup d'œil perplexe sur le terminal de l'ordinateur. Il n'allait pas pouvoir y transférer la Chasse au Boojum. Chaque bit de mémoire portable était déjà rempli des plus importantes données concernant Genesis et l'équipe devrait même en abandonner quelques-unes quand ils détruiraient les cellules encore en place.

Il possédait bien sûr une copie du programme, une imprimante, mais la lecture optique nécessaire à sa réintégration dans un autre ordinateur prendrait plusieurs heures, sans compter que des erreurs se produisaient toujours dans ce genre de transfert. D'autant plus que Boojum était un véritable casse-tête. Enfin, tant pis.

Del était néanmoins ravi de ne pas être obligé d'abandonner entièrement le programme. Boojum était le plus beau chef-d'œuvre de software que Vance et lui aient jamais conçu. C'était un jeu, mais qui reflétait le travail réel qu'ils avaient-accompli au cours de ces dernières années. Vance l'appelait " la métaphore poussée à l'extrême " mais il reconnaissait que " la Chasse au Boojum (Allusion à La Chasse au snark de Lewis Carroll)" était une dénomination beaucoup plus commerciale.

Del eut alors une idée. Les militaires qui devaient arriver demain commenceraient naturellement par chercher quelque chose. Ce serait trop dommage de les décevoir.

Vance s'avança et posa sa main sur l'épaule de Del :

- On ferait mieux d'en finir, tu ne crois pas ?

Del eut un large sourire.

- Non, Vance, écoute... tu ne penses pas qu'il est temps pour le Lièvre de Mars (Personnage de Alice au pays des merveilles.) d'entrer à nouveau en scène ?

Vance lui lança un regard intrigué, puis il se mit à rire. Del n'avait pas besoin d'expliquer son plan.

Vance avait compris.

Carol revint dans le labo. La plupart des données importantes avaient déjà été sorties de l'ordinateur. Il ne restait plus que la synthèse du projet Genesis lui-même. Ils avaient encore vingt-quatre heures devant eux pour réunir leurs affaires personnelles et s'assurer qu'ils avaient bien effacé toute trace de leurs derniers travaux.

- Une ou deux plaisanteries ne me feraient pas de mal maintenant, déclara Carol. (Elle paraissait fatiguée, irritable.)

Del se dit, qu'entre autres, elle devait en avoir assez de se chamailler avec David à propos de la Flotte Spatiale. David ne pouvait pas souffrir les militaires et les événements lui donnaient raison à présent.

- Vance et moi avons décidé de laisser quelque chose pour nos petits soldats, fit Del. Le dernier Lapin Fou.

- Qu'est-ce que c'est que cette histoire de Lapin Fou ?

- Tu te rends compte, Vance. Elle n'a jamais entendu parler de nous, fit Del d'un ton faussement indigné. Mais Carol, nous étions célèbres !

- Comment " nous étions " ? Vous êtes toujours célèbres, non ?

- C'était surtout à Port Orchard que nous étions célèbres, Carol, fit Vance.

- Port Orchard ? S'étonna Carol.

- Oui.

- Et Lièvre de Mars ?

- Moi je suis Lièvre, expliqua Vance. Et lui, c'est Mars(Jeu entre le nom de Del Mareb et le March Hare de Lewis Carroll. March signifiant " mars ".).

- Comme dans Lièvre de Mars. Nous avons monté une reprise de Lewis Carroll à nous tout seuls.

Carol leva les bras en signe de résignation.

- Del, je suppose que vous me mettrez dans la confidence quand tout sera prêt, non ?

- Nous avions une petite troupe quand nous étions gosses, précisa De !, elle existe encore, d'ailleurs. Seulement nous n'avons plus joué avec elle depuis... euh... l'université, je crois. C'est bien ça Vance ?

- La réalité est beaucoup plus passionnante, répondit Vance.

Il tira une chaise et fit asseoir Carol.

Del sourit.

- Si on peut appeler réalité la chimie des quarks.

Vance nota les signes d'impatience de Carol et il revint au sujet :

- Nous réalisions des programmes de jeux électroniques. Notre société s'appelait les productions du Lièvre de Mars. Et ça marchait plutôt bien. Nous étions les petits prodiges de Port Orchard.

Il se mit à masser la nuque et les épaules de Carol.

- Je ne le savais pas, fit Carol.

Elle tressaillit lorsque Vance posa ses doigts sur un point douloureux, puis elle commença à se détendre.

- Le problème, intervint De !, c'était que nos jeux se vendaient surtout dans les bases de la Flotte.

- Et surtout dans les plus isolées, ajouta Vance. Là où les gens n'ont pas grand-chose à faire.

- Comme dans le Labo Spatial, plaisanta Del. Mais il n'avait pas tout à fait tort. Le Laboratoire Spatial n'était pas un endroit particulièrement réjouissant. Il n'y avait guère d'activités possibles en dehors du travail. Après s'être concentré sur le même sujet dix-huit heures par jour, sept jours par, semaine et ce depuis près d'un an, Del avait été sur le point de craquer. Il s'était mis à avoir des rêves étranges de plongée dans le vide, à abuser de la bière et de diverses drogues, sans compter qu'il était toujours prêt à se quereller avec quiconque le regardait de travers.

Il pensait pourtant avoir dépassé ce stade depuis quelques années.

Lorsqu'il avait parlé à Vance de ses cauchemars, son ami lui avait proposé de reprendre ensemble leurs anciens jeux. H était très possible de trouver de l'alcool et de la drogue dans le Laboratoire Spatial et Vance n'avait pas particulièrement envie de recommencer à tirer Del de ses bagarres d'ivrogne.

- Nous avons juste conçu Boojum comme un jeu, fit Del. Alors pourquoi ne pas le laisser au Reliant...

Carol pouffa :

- Excellente idée. Ce serait dommage qu'ils aient fait tout ce chemin pour rien.

Ils éclatèrent tous trois de rire.

Ces deux derniers jours avaient été plutôt agités. Tout le monde avait réussi à convaincre tout le monde que les exigences de la Flotte Spatiale n'étaient qu'un ridicule malentendu et que dès qu'ils pourraient soumettre le problème à l'Assemblée de la Fédération ou à quelque représentant du Réseau Scientifique de la Fédération, tout rentrerait dans l'ordre. L'officier trop zélé de la Flotte Spatiale qui en était responsable se ferait taper sur les doigts, peut-être même virer et l'affaire serait classée. Ils n'avaient donc qu'à garder le projet Genesis et toutes les informations le concernant hors de portée du commandant du Reliant jusqu'à ce qu'il se lasse de chercher ou jusqu'à ce qu'eux-mêmes aient pu prendre contact avec les autorités civiles ou scientifiques.

Considérée sous cet angle, l'histoire devenait une gigantesque partie de cache-cache. C'était une petite diversion à la routine quotidienne avec juste ce qu'il fallait de suspense pour ajouter du piquant au jeu.

- Je vais mettre le programme dans le Monstre, fit Del.

- Ah, je vois, dit Carol en souriant. Tout ça n'est qu'une ruse de votre part pour pouvoir jouer avec l'ordinateur principal.

- Vous avez deviné, fit Vance.

Ils s'esclaffèrent à nouveau.

Ils travaillaient depuis quarante-huit heures d'affilée. Del se sentait étonnamment lucide et euphorique.

Carol se leva.

- Merci, fit-elle à Vance. Je me sens beaucoup mieux.

- A votre disposition, répliqua celui-ci. Je crois que vous en aviez besoin.

Zinaida entra dans le labo.

Depuis un an, Del s'était habitué à travailler avec elle, mais il n'avait jamais réussi à maîtriser le frisson de désir et d'excitation qu'il éprouvait chaque fois qu'il la voyait. Les Deltaniens produisaient toujours cet effet sur les humains. C'était un stimulus plus général qu'individuel. De ! Le comprenait parfaitement sur le plan intellectuel, mais le faire admettre à son corps n'était pas une mince affaire.

Aucun Deltanien ou aucune Deltanienne ne se permettrait jamais d'avoir des relations physiques avec un humain. Cette idée même était inconcevable sur le plan de l'éthique car nul humain ne pourrait supporter l'intensité d'une telle intimité.

On pouvait toujours rêver et Del, parfois, rêvait de Zinaida Chitirih-Ra-Payjh; dans ses rêves, il pouvait s'imaginer qu'il était différent, qu'il pouvait lui apporter ce dont elle avait besoin et survivre à tout ce qu'elle avait à offrir.

Les deux Deltaniens, Zinaida et Jedda, se montraient toujours très amicaux avec les humains de la station; ils se comportaient avec une réserve plus proche de celle des Vulcaniens que des natures sensuelles et sans inhibitions qu'ils étaient censés être. Ils ne touchaient jamais personne. Ils avaient élevé une sorte de mur d'indifférence entre leurs collègues et eux qui, pour la plupart, étaient très curieux de savoir ce qu'ils pouvaient faire en privé, mais qui bien entendu se gardaient de leur poser la question.

Zinaida les salua et brancha le communicateur subspatial. Depuis l'appel qu'ils avaient reçu du Reliant, ils essayaient toutes les heures de contacter la Fédération. Mais à part les bribes de conversation que Carol avait réussi à échanger avec James Kirk, ils n'avaient pu établir la moindre communication.

Il en alla de même cette fois-ci. Zinaida haussa les épaules et coupa le communicateur avant de rejoindre les autres à côté de l'ordinateur.

- Genesis est presque terminé, dit-elle à Carol. David et Jedda ont pensé que vous aimeriez être présente.

Ses sourcils étaient aussi délicats et expressifs que des ailes d'oiseau et ses cils étaient longs et recourbés. Elle avait de grands yeux bleu-vert pailletés d'argent, les plus beaux que Del eût jamais vus.

- Merci, Zinaida, fit Carol. On va le transférer ailleurs. Ensuite, je crois qu'il ne nous restera plus qu'à attendre.

Elle quitta le labo.

Del savait qu'elle espérait encore que le Reliant serait rappelé. Dans ce cas-là, ils n'auraient pas besoin de purger les mémoires du Monstre, ce qui leur éviterait l'énorme travail de les réintégrer par la suite. Avant de fuir, ils avaient prévu de laisser les bacs d'hydrogène liquide, les " bains de bulle ", se vider dans l'espace. Le matériel ne pouvait fonctionner qu'à une température proche du zéro absolu, sinon il se détériorerait très rapidement. Il faudrait beaucoup de temps pour tout reconstruire.

Jan, le steward, arriva peu après le départ de Carol.

- Yoshi aimerait savoir ce que chacun de vous désire pour déjeuner, dit-il.

Yoshi, le cuisinier, avait repoussé son congé jusqu'au retour du reste du personne ! De la station. Il était convaincu que les scientifiques risquaient de périr d'empoisonnement ou de malnutrition s'ils étaient laissés seuls avec leurs machines.

- Il ne devrait vraiment pas se préoccuper de ça, dit Del. -

Jan haussa les épaules avec bonne humeur :

- Que voulez-vous, vous connaissez Yoshi.

- Que diriez-vous d'un petit sashimi(Plat japonais constitué de fines tranches de poisson cru.) ? Suggéra Del.

- Beurk, fit Vance.

- Je crois que Yoshi pensait plutôt à des croissants, des fruits et du café, dit Jan.

- Pourquoi se donne-t-il la peine de nous demander notre avis s'il a déjà décidé ?

- Je l'ignore. Peut-être parce que ça vous permet d'entretenir l'illusion d'un libre arbitre. Est-ce que vous savez quand nous partons ? Et pour combien de temps ?

- Non. Nous resterons peut-être absents assez longtemps. Vous devriez lui suggérer de nous préparer du pemmican (Viande séchée, additionnée de mélasse et de farine)

- Certainement pas ! S'écria Jan. Il se débrouillerait pour en fabriquer et ça risquerait d'être pire que le sashimi.

Après le départ de Jan, Del se servit une tasse de café puis il descendit dans son bureau pour vérifier qu'il n'avait laissé aucune note. Pour la première fois depuis son arrivée sur le Laboratoire Spatial, aucun dossier ne traînait sur sa table de travail. La pièce paraissait nue, abandonnée, comme s'il allait déménager définitivement. Il ne restait plus qu'une feuille calligraphiée encadrée qui tranchait sur le mur blanc. Il ne voyait aucune raison de l'enlever et il lui semblait ridicule de l'emporter. Il y avait longtemps qu'il ne l'avait pas relue. Il s'approcha :

Venez et écoutez que je vous redise,
Les cinq marques indubitables
Auxquelles, vous pourrez reconnaître, où que vous soyez,
Les véritables Snarks garantis.

Prenons-les dans l'ordre. La première est la saveur
Qui est maigre et trompeuse, mais croustillante
Comme un manteau trop étroit à la taille
Avec un parfum de feu follet.

Sa manie de se lever tard, vous me l'accorderez
Qu'il la pousse trop loin si je vous dis
Que souvent il déjeune à l'heure du thé
Et dîne le jour suivant.

La troisième est sa lenteur à saisir une plaisanterie.
Oseriez-vous en risquer une
Qu'il soupirera comme une âme en détresse
Et que toujours il fera grise mine à un calembour.

La quatrième est sa passion des cabines de bain
Qu'il promène partout avec lui
Car il croit qu'elles ajoutent à la beauté des sites,
Un sentiment qui, certes, prête au doute.

La cinquième est l'ambition. Il faut ensuite
Décrire chaque groupe en particulier,
Distinguer ceux qui ont des plumes et qui mordent
De ceux qui ont des moustaches et qui griffent.

Car si les Snarks communs ne sont pas méchants
Je crois de mon devoir de vous dire
Que certains sont des Boojums...

Lewis CARROLL
(La Chasse au snark)

Del s'assit sur le coin de son bureau et but lentement son café. La fatigue s'abattait sur lui et son optimisme commençait à faire place au doute.

Vance entra et s'installa à califourchon sur une chaise. Del lui lança un regard interrogateur, mais Vance garda le silence. Il avança la main vers la tasse de Del. Celui-ci la lui tendit et Vance but une gorgée de café. Il avait toujours eu beaucoup plus d'endurance que Del, mais lui aussi manifestait à présent des signes d'épuisement.

- Je ne sais pas quoi emporter.

- Moi non plus, fit De !. Une brosse à dents et des bouquins ?

Vance sourit, mais sans grande conviction. Il reprit encore un peu de café, fit une grimace et reposa la tasse.

- Combien de fois ce truc a-t-il bouilli ?

- Excuse-moi, j'avais oublié d'éteindre le gaz.

Vance fronça soudain les sourcils et regarda tout autour de la pièce.

- Dis-moi, petit frère...

Del sursauta. Vance ne l'avait plus appelé ainsi depuis l'école.

- Dis-moi, petit frère, tout ça ce sont des conneries, tu sais.

- De quoi parles-tu ?

- Si les militaires ont décidé de s'emparer du projet Genesis, ils le feront et on ne pourra pas s'y opposer.

- Il doit bien y avoir une façon de les en empêcher ! Tu commences à parler comme David.

- Avec nos poèmes de Lewis Carroil, nos numéros de comédiens amateurs et toutes nos plaisanteries, on a cherché à échapper aux implications de nos travaux. Tout ça est devenu inévitable dès l'instant où nous avons découvert comment dissocier les quarks sans l'aide d'un cyclotron.

- Alors qu'est-ce que tu veux qu'on fasse ? Qu'on offre le tout sur un plateau au Reliant dès qu'il arrivera ?

- Non ! Sûrement pas, Del ! Par le ciel, non !

- Excuse-moi, fit sincèrement Del. (Il connaissait suffisamment bien Vance.) C'est idiot de ma part d'avoir dit ça. Excuse-moi.

- Je voulais en fait dire le contraire. Seulement... je ne sais pas exactement... Nous ne pouvons pas les laisser s'en emparer. A aucun prix.

Les lumières faiblirent tout à coup et une sirène se déclencha. Vance se leva d'un bond.

- Qu'est-ce que...

- C'est le signal d'alarme ! S'écria Del.

Ils sortirent en courant du bureau.

Il avait dû arriver quelque chose pendant qu'ils essayaient de transférer le projet Genesis.

Vance avait une dizaine de mètres d'avance sur Del lorsqu'il atteignit le labo principal. Il se précipita dans la salle...

Deux étrangers apparurent devant lui, phaseurs braqués sur sa poitrine. Vance s'arrêta, leva les mains, puis il fit quelques pas vers le centre de la pièce pour détourner l'attention du couloir. Del, profitant de la manœuvre de son ami, eut le temps de plonger dans une encoignure de porte et de se dissimuler dans l'ombre.

- Qu'est-ce qui se passe ici ? Entendit-il demander Vance. Qui êtes-vous ?

- Nous sommes venus pour Genesis.

Merde, jura intérieurement Del. Nous avons vécu deux jours dans une crise de paranoïa aiguë à propos des militaires et aucun de nous n'a eu l'idée de se demander s'ils disaient la vérité en affirmant arriver dans trois jours.

Il ouvrit prudemment la porte derrière lui, se glissa dans la pièce plongée dans l'obscurité et ferma à clé. Il avança à tâtons jusqu'à la console de communication et se mit à pianoter.

- Salut, Del, fit David d'un ton joyeux. Tu peux attendre une seconde ? On allait juste terminer

- Non ! Lâcha Del dans un murmure. Dave, surtout parle à voix basse ! Ils sont là ! Ils tiennent Vance et Zinaida.

- Quoi ?

- Ils nous ont menti ! Ils sont déjà là. Prenez Genesis, vite.

Del entendit un bruit étrange venant du couloir. Il réussit à l'identifier : c'était un tricordeur.

- Dave, ils m'ont repéré ! Prenez Genesis et fichez le camp avant qu'ils vous trouvent !

- Mais...

- Ne discute pas ! Ecoute, ils ne nous feront pas de mal. Qu'est-ce qu'ils pourraient nous faire ? A la rigueur nous mettre aux arrêts quelque part. Il faut que quelqu'un puisse échapper pour informer la Fédération de œ qui se passe. Et pour nous tirer de là, s'ils nous gardent au secret. Vite !

- D'accord.

Del coupa brutalement l'intercom et se brancha sur l'ordinateur principal. Il fallait absolument qu'il réussisse à effacer les mémoires avant d'être pris. Le bourdonnement du tricordeur s'amplifiait.

L'ordinateur vint en ligne.

- O.K. ! Fit-il.

- Réservoirs d'hydrogène liquide, procédure de purge, souffla Del

On cogna à la porte.

- Nous savons que vous êtes là ! Sortez immédiatement !

- C'est une procédure exceptionnelle, dit l'ordinateur.

- Je sais.

- O.K. ! Quels réservoirs voulez-vous purger ?

Quelqu'un se jeta contre le battant de la porte, mais celui-ci résista. Del répondit aussi rapidement et aussi discrètement que possible à la question du Monstre. Par mesure de précaution, les bacs à hydrogène liquide n'acceptaient l'ordre de purge que s'il était accompagné des différents codes et instructions appropriés. Del conclut en déclarant qu'il voulait que tout fut purgé à l'exception d'un seul bain de mémoire.

Les coups contre la porte se faisaient plus violents. Del avait presque terminé.

- D'accord ! cria-t-il. D'accord, j'arrive.

On ne sembla pas l'avoir entendu. Ou peut-être ne le croyait-on pas.

- Quoi ? Fit l'ordinateur.

- Ce n'est pas à vous que je parlais.

- O.K ! Codes acceptés. Sécurités levées. Prêt pour purge. Donnez votre nom de code.

- Lièvre de Mars, fit Del.

- O.K. ! Procédure entamée.

Quelques instants plus tard, les mémoires du Monstre commencèrent à se vider.

Un radiant à laser fit exploser la porte. L'onde de choc faillit projeter Del au sol. Il s'agrippa à la console et l'éteignit. La lueur de l'écran s'évanouit au moment même où plusieurs personnes faisaient irruption dans la pièce.

Del leva les bras en signe de reddition.

Les bacs se déversèrent dans l'espace. D'ici une minute, il ne resterait plus rien dans les ordinateurs de la station. Rien à l'exception de la Chasse au Boojum, un programme des Productions du Lapin Fou.

Quatre étrangers, trois armés de phaseurs et le quatrième d'un radiant, s'approchèrent de Del.

- Suivez-nous, ordonna d'un geste la femme qui tenait le radiant.

Del leva les mains un peu plus haut.

- D'accord, d'accord, fit-il.

Ils le conduisirent dans le labo principal. Une vingtaine de personnes gardaient Vance, Zinaida, Jan et Yoshi. Les inconnus, violents et brutaux, ne ressemblaient pas du tout à des membres de la Flotte Spatiale.

Vance lança un regard interrogateur à Del. Celui-ci fit un imperceptible signe de tête : mission accomplie.

Un homme aux cheveux blancs, l'air cruel, se leva et s'avança vers eux. Presque aussi grand que Vance, il se dégageait de lui une impression d'arrogance et de fierté en dépit de ses vêtements déchirés.

- Je suis venu pour Genesis, déclara-t-il. Où est-il ?

- Les savants se sont embarqués il y a deux ou trois heures, répondit Vance. Ils ne nous ont pas dit où ils allaient ni ce qu'ils emportaient. Nous ne sommes que des techniciens.

Le chef du groupe se tourna vers l'un des hommes qui l'accompagnaient.

Del reconnut alors Pavel Chekov et il jura tout bas. Un peu plus loin se tenait le commandant Terrell. Ni l'un ni l'autre ne semblaient être des prisonniers; ils portaient même des phaseurs.

- Est-ce vrai, monsieur Chekov ?

- Non, Khan, répondit Chekov d'une voix sans timbre.

Il était pâle et son regard était étrangement vide.

- Qui est-ce ? Demanda Khan en désignant Vance.

- Le Dr Vance Madison.

Khan fit un pas vers lui. Deux de ses hommes empoignèrent les bras de Vance. Del, pressentant ce qui allait arriver, voulut se précipiter au secours de son ami. L'un des étrangers le bloqua d'une brutale prise autour du cou.

Khan gifla Vance à toute volée du revers de la main. Vance s'écroula dans les bras de ceux qui le maintenaient. Etourdi, il secoua la tête, puis il se redressa. Un mince filet de sang lui coulait sur le menton.

- N'essayez plus jamais de me mentir, docteur Madison.

Khan recommença à interroger Chekov.

- Qui sont les autres ?

Chekov répondit qu'il ne connaissait pas Yoshi et Jan, mais il identifia Zinaida et Del. Del se demandait ce qui se passait. Que faisaient Chekov et Terrell avec cette bande de pirates ?

- Vous pourriez vous épargner bien des désagréments en acceptant de coopérer, déclara Khan.

Personne ne réagit.

- Seigneur...

- Oui, Joachim ?

- Il n'y a rien dans l'ordinateur, sauf ceci.

Khan rejoignit Joachim et examina la console de l'ordinateur. Il sourit. Del frissonna car cela signifiait soit que Khan connaissait le dossier que Carol avait présenté pour sa demande de subvention, soit qu'il en savait déjà beaucoup sur le projet Genesis. Les premiers graphiques de la Chasse au Boojum ressemblaient, en effet, à une simulation de Genesis.

Del jeta un coup d'œil en direction de Vance. Il était inquiet pour lui.

- Ça va ?

La femme qui le maintenait accentua la pression sur sa gorge. Del se tut. Mais Vance fit un petit signe de tête. Son regard avait retrouvé une partie de sa vivacité.

Khan se mit soudain à hurler, en proie à une rage incontrôlable.

- Un jeu ! S'écria-t-il. Qu'est-ce que ça signifie. Un jeu !

Khan pivota brusquement, et empoigna Yoshi qui se trouvait être le plus proche de lui.

- Un jeu ! Où est Genesis ?

Il souleva Yoshi de terre et le secoua violemment.

- Je ne sais pas !

- Il dit la vérité ! Laissez-le tranquille ! intervint Vance en se débattant.

Khan reposa Yoshi.

- Cet homme ne sait donc rien de Genesis ? Demanda-t-il d'une voix dangereusement douce.

- Non. Quoi que vous cherchiez, Jan et Yoshi n'ont rien à y voir. Laissez-les tranquilles.

Khan tira un couteau de sa ceinture et avant que personne ait eu le temps de comprendre ce qu'il avait l'intention de faire, il empoigna Yoshi par les cheveux, lui rejeta la tête en arrière et lui trancha la gorge. Yoshi ne poussa même pas un cri. Le sang jaillit. Quelques gouttes tièdes aspergèrent la joue de Del.

- Mon Dieu ! S'écria l'un des hommes de Khan.

Khan se tourna vers Jan. Del réussit à se libérer et il bondit en avant. La lame du couteau jeta un éclair. Le cri de Jan s'arrêta net, étouffé par un flot de sang. Del se précipita sur Khan qui pivota lentement et qui, d'un geste vif, lui enfonça son poignard jusqu'à la garde dans le flanc.

- Del ! Hurla Vance.

Del sentit la chaleur de la lame, mais il n'éprouva pas la moindre douleur. Il se dit qu'elle avait dû glisser sur ses côtes.

Il voulut saisir Khan à la gorge, mais il succomba sous le nombre de ses adversaires. Ils le jetèrent sur le sol. C'était bien le plus triste spectacle qu'il avait offert depuis le jour où Vance l'avait sorti d'un bar, ivre, drogué, couvert de bleus et lui avait fait promettre de cesser de mélanger ainsi l'alcool et la drogue. Il avait d'ailleurs tenu sa promesse.

Bizarre de s'en souvenir à ce moment précis.

Del essaya de se relever.

Il reçut un violent coup de pied.

Il poussa un cri de douleur, retomba sur le côté et roula sur le dos. Les lumières du plafond l'éblouissaient. Tout le monde avait les yeux braqués sur lui. Khan souriait. Del porta la main à son flanc. Il avait mal à présent.

Il ramena sa main couverte de sang. Il comprit alors qu'il avait bel et bien été poignardé.

On le remit sur pied. Il avait les jambes tremblantes et la tête lui tournait.

Ils n'étaient pas trop de quatre pour retenir Vance.

Khan s'approcha juste assez près pour inciter Del à lui décocher un coup de pied, mais suffisamment loin pour rendre stupide et vaine une telle tentative. Del pressa sa main contre sa blessure; elle était très profonde; le sang coulait entre ses doigts sans discontinuer.

Yoshi était mort, mais Jan bougeait encore. Quelqu'un voulut se porter à son secours.

- Laissez-le ! Aboya Khan. Laissez-le mourir. Il ne m'est d'aucune utilité. (Puis il désigna Del.) Tenez-lui les bras.

On lui ramena les mains derrière le dos. Sa blessure saignait de plus en plus.

Khan se dirigea alors vers une table.

- Votre laboratoire est remarquablement équipé, fit-il d'un ton badin tandis que toutes les personnes présentes, y compris ses propres hommes, contemplaient d'un air horrifié Jan qui agonisait en se vidant de son sang.

- Mon Dieu, s'écria avec fureur Vance. Vous êtes complètement fou ! Chekov ! Terrell ! Vous ne pouvez pas rester là et le regarder mourir sans rien faire !

- Calmez-vous, docteur Madison, fit Khan d'une voix paisible. Mes gens et moi savons ce que nous avons à faire. Quant au jeune Pavel et à son commandant... ils m'appartiennent. Et vous m'appartiendrez bientôt, vous aussi.

Il souleva avec aisance un lourd trépied.

- Oh, oui, seigneur Khan ! Approuva Joachim. Prenez-les sous votre contrôle ! Entièrement ! il y a des anguillules sur le Reliant. Je vais retourner au vaisseau et aller les chercher...

- Ce ne sera pas nécessaire, Joachim, dit Khan. Merci pour ta suggestion.

- Mais, seigneur...

- Attachez-les.

Il jouait négligemment avec le trépied.

Les hommes de Khan emmenèrent les prisonniers dans une petite salle au fond du couloir. Ils ligotèrent Zinaida et Vance sur des chaises. Del observait la scène comme si tout cela ne le concernait pas. Il se sentait au bord de l'évanouissement. Sa hanche gauche et sa chemise étaient trempées de sang. Il ne parvenait pas à croire aux événements qui venaient de se produire. La réalité était soudain devenue plus fantastique que tous les jeux qu'il avait pu inventer.

Il essaya de se concentrer sur une seule pensée : Carol avait réussi à emporter Genesis. Il le fallait, il le fallait...

Les hommes de Khan jetèrent une corde autour d'une traverse du plafond, puis ils traînèrent Del en dessous et lui attachèrent les mains. La corde se tendit brusquement, arrachant un cri de douleur à Del.

Lorsque ses pieds ne firent plus qu'effleurer le plancher. ils nouèrent l'autre extrémité de la corde à l'une des tables du labo.

- Khan Singh, seigneur, plaida Joachim, tout cela n'est pas nécessaire. Il ne me faudrait qu'un instant pour...

- Non. Notre cher ami l'amiral doit savoir quel sera le traitement que je lui réserve quand il sera en mon pouvoir.

- Mais, seigneur...

Khan se plaça en face de Del.

- Laisse-nous, Joachim.

Il avait démonté le trépied et il tenait à la main l'un des pieds, une mince tige d'acier de cinquante centimètres de long.

- Laissez-nous ! Tous !

Il effleura le visage de Del de sa main fine et aristocratique. Del tenta de détourner la tête. Khan sourit.

Ses gens sortirent de la pièce.

Jan et Yoshi, déjà, étaient morts.

Le sourire de Khan s'élargit.

Vance se débattait vainement entre ses liens en jurant. Zinaida, les yeux fermés, restait immobile.

Del rencontra le regard de Khan. Son expression était douce, presque empreinte de pitié.

- Parlez-moi de Genesis, docteur March.

Del inspira. Un éclair de douleur lui laboura le flanc.

- Non..., souffla-t-il.

La main de Khan bougea imperceptiblement. La tige d'acier s'abattit sur la hanche de Del.

La souffrance fut telle que le hurlement de Del s'étrangla dans sa gorge.

- Non ! S'écria Vance. Pour l'amour du Ciel, arrêtez !

Khan Singh ne daignait même plus poser de questions. Lentement, méthodiquement, avec une précision obsessionnelle, il frappa Del jusqu'à ce que celui-ci eut perdu connaissance.

* * * * *

Joachim attendait derrière la porte.

Khan ouvrit. Il saisit son second par l'épaule.

- Nous sommes près du but, Joachim. Le Dr March parlera quand il reprendra connaissance, dit-il. Fais le nécessaire, mon ami.

Joachim le regarda s'éloigner.

Il ne voulait pas entrer dans le petit laboratoire. Il avait entendu ce qui s'était passé. Il ne voulait pas contempler ce spectacle. Néanmoins, il obéit à l'ordre de son seigneur.

La chemise de March était maculée de traînées brunes aux endroits où la baguette d'acier avait fait éclater la peau. March avait perdu beaucoup de sang et la blessure de sa hanche saignait encore.

Vance Madison leva la tête.

- S'il vous reste encore le moindre sentiment humain, murmura-t-il, détachez-moi. Laissez-moi le soigner.

Sa voix était rauque.

- Je n'ai aucune envie que vous me preniez en otage, répondit Joachim.

Il chercha le pouls de March et le trouva avec beaucoup de difficultés. March était dans un sale état.

Si personne ne s'occupait de lui, il allait mourir. Joachim trouva un injecteur dans la trousse médicale du Reliant. Il choisit le stimulant le plus fort qu'elle contenait, puis il pressa l'instrument sur la gorge de March pour introduire le médicament directement dans la carotide.

Del March frissonna puis il ouvrit les yeux. Joachim n'avait encore jamais vu une telle expression chez un homme. Un mélange de souffrance, de peur et d'incompréhension. H mouilla un linge et avança le bras vers March. Celui-ci eut un mouvement de recul.

- Je suis désolé, fit Joachim. Je vais essayer de ne pas vous faire mal.

Il essuya doucement la sueur qui perlait sur le visage de March. Toute parole était inutile, mais il ne put s'empêcher de répéter :

- Je suis désolé.

Joachim n'avait aucune raison de ne pas appeler Khan tout de suite. Il s'arrêta cependant devant Madison et Chitirih-Ra-Payjh. Madison lui lança un regard brûlant de haine.

- Vous voulez un peu d'eau ? Demanda Joachim.

- C'est du sang que je veux, répondit Madison. Celui de votre chef. Ou le vôtre.

Joachim ignora cette vaine menace. Il se tourna vers Chitirih-Ra-Payjh qui était toujours immobile, les yeux fermés. Elle n'avait pas prononcé le moindre mot.

- Khan Singh l'a-t-il questionnée ? Demanda-t-il.

Madison fit non de la tête.

- Dites-lui ce qu'il -veut savoir, fit Joachim d'un ton presque suppliant. L'un de vous finira par craquer et toutes ces souffrances auront été inutiles.

- Vous blâmez tout cela, affirma Madison avec force, nous ne pouvons tolérer ce qu'il fait ! Aidez nous à le neutraliser !

- Je ne peux pas.

- Comment pouvez-vous donc obéir à un tel monstre ? Il est fou. Il a complètement perdu la tête.

Joachim faillit frapper Madison, mais il se reprit à temps. Cet homme ne savait pas ce qu'il disait. Depuis quinze ans, Khan Singh s'était dévoué pour assurer la survie de ceux qui l'avaient suivi alors que lui-même n'avait plus aucune raison de vivre. Aucune, sinon sa soif de vengeance. Il n'était plus que haine et amertume. Joachim s'accrochait désespérément à l'espoir que, sa vengeance consommée, Khan redeviendrait lui-même, qu'un jour lui, Joachim, retrouverait cet homme auquel il avait juré fidélité, cet homme pour lequel il était prêt à mourir.

- J'ai donné ma parole, dit Joachim.

- Quand il ne restera plus personne, répliqua Madison, il se tournera contre vous, et vous le savez.

- Je ne m'opposerai jamais à lui !

Joachim se précipita hors de la pièce.

Del tressaillit, s'attendant à voir Khan entrer aussitôt. Mais la porte resta fermée.

Zinaida ouvrit les yeux et se leva. Elle se débarrassa de ses liens. Elle avait les poignets à vif. Elle détacha Vance.

- Del...

Vance le souleva pour soulager ses bras. Le sang revint dans ses mains, lui infligeant comme une cruelle morsure. Il lui sembla que sa tête éclatait. Vance essaya de procéder le plus doucement possible, mais chaque fois qu'il effleurait Del, le jeune homme semblait horriblement souffrir. Le stimulant rendait la douleur plus intense et l'empêchait de s'évanouir à nouveau.

Zinaida dégagea l'extrémité de la corde. Vance allongea Del sur le sol avec d'infinies précautions.

- Mon Dieu, Vance, comment tout cela est-il possible ?

- Je ne sais pas, petit frère.

Il fit boire un peu d'eau à Del.

Ils entendirent soudain du bruit en provenance du couloir. Del frissonna.

- Je ne pourrai pas en supporter plus, Vance. (Il leva sur lui des yeux terrifiés.) S'il recommence... je... j'ai peur, Vance.

- Ne t'inquiète pas, fit Vance d'un ton désespéré. Tout ira bien. Je ne laisserai pas...

Il s'interrompit. Tous deux savaient que ce n'étaient que vaines paroles.

Zinaida s'agenouilla à côté d'eux. Elle caressa le front de Del. Sa main était étonnamment fraîche et douce. C'était la première fois qu'elle le touchait.

Elle se pencha et l'embrassa sur les lèvres. Vance la saisit aux épaules et l'écarta.

- Qu'est-ce que vous faites ?

- Vance, même une Deltanienne ne peut tuer par un simple baiser, répondit-elle d'une voix douce. Mais je peux lui donner... Vance, je peux lui donner la force de mourir. S'il le veut.

La force de mourir...

Del vit son ami, son frère, réprimer un tremblement.

- Je...

La voix de Vance s'étrangla dans sa gorge.

- Del, vous m'entendez ? Demanda Zinaida.

Il fit un petit signe de tête.

- Je ferai ce que vous me demandez de faire.

- Je vous en supplie.., aidez-moi, lâcha-t-Il dans un souffle.

Elle l'embrassa à nouveau, puis elle posa ses doigts sur les tempes du jeune homme.

Sa douleur augmenta, mais sa peur, petit à petit, disparut.

Zinaida ôta ses mains. Del se sentait très faible, très calme. Le stimulant avait cessé de produire ses effets. Zinaida s'écarta. Elle tremblait de la tête aux pieds.

La voix de Khan retentit dans le couloir. Del se redressa.

- C'est moche, Vance, murmura-t-il. J'aurais tant aimé voir tes dragons.

- Moi aussi, petit frère. Moi aussi.

Il rallongea Del sur le sol.

Chaque fois que Vance s'était bagarré, c'était pour tirer son ami d'un mauvais pas. Del voulut tendre la main vers lui, pour l'empêcher de se livrer à quelque action stupide, pour lui dire qu'il était trop tard.

Essaye de gagner du temps, petit frère, pensa Del. Essaye...

Il ne pouvait plus bouger.

Vance se colla contre le mur, à côté de la porte. Comprenant ce qu'il avait l'intention de faire, Zinaida se plaça de l'autre côté.

La porte s'ouvrit.

Vance lança ses deux mains autour de la gorge de Khan mais il n'eut pas le temps de serrer. Le phaseur de Joachim le paralysa. Zinaida laboura les joues de Khan avec ses ongles mais le rayon du phaseur l'atteignit à son tour et elle s'effondra.

Les hommes de Khan soulevèrent Del. Leurs mains étaient comme des braises ardentes. Khan le regarda droit dans les yeux. Del vit alors tout le charisme qui se dégageait de cet homme.

- Docteur March..., commença Khan.

Del voulait tout lui dire du projet Genesis. Il voulait ne plus souffrir, il voulait que Khan lui parle gentiment, il voulait...

Del se concentra sur sa douleur, la ramassa dans sa tête en une boule fulgurante puis, soudain, il s'y abandonna.

Il plongea dans les ténèbres.

* * * * *

Lorsque le Dr March s'évanouit, Joachim bondit à ses côtés avec la trousse médicale du Reliant. Il se sentait glacé par le sentiment de son propre échec, par la peur de la réaction de Khan.

Joachim ne parvenait pas à oublier ce que Vance Madison avait dit. Et, tandis qu'il s'efforçait désespérément de ranimer March, il sentait, posé sur lui, le regard vengeur de son chef.

- Il est mort, déclara-t-il.

Puis, pour la première fois de sa vie, Joachim mentit à Khan :

- Je suis désolé, seigneur.

Khan se contenta de lui tourner le dos.

Madison reprenait lentement connaissance. Khan le releva.

- Je n'ai pas le temps de me montrer aussi gentil avec vous que je l'ai, été avec votre ami, fit Khan. J'ai un gibier plus important que vous à chasser. (Il tira son couteau.) Il faut environ dix minutes à un homme pour se vider de son sang. Si entre-temps vous vous décidez à parler, faites-le-moi savoir d'un mot ou d'un geste et vous aurez la vie sauve.

Madison, plongé dans son chagrin, semblait ne même plus voir Khan. Joachim comprit qu'il ne parlerait jamais.

Khan ordonna à ses hommes de lier les chevilles de Madison et de le suspendre à la poutrelle. Ils s'exécutèrent.

Khan allait se borner à faire une petite entaille, bien nette, juste au-dessus de la veine jugulaire. Le sang, ainsi, s'écoulerait plus lentement que s'il sectionnait l'artère et Madison resterait conscient plus longtemps. Ce qui, bien entendu, ne l'empêcherait pas de mourir.

Joachim ne pouvait pas supporter de voir Khan détruire une nouvelle vie. Il s'enfuit.

Dans le labo principal, il contacta le Reliant et se fit transporter à bord par rayon-tracteur. Il se précipita dans la cabine du commandant que Khan s'était appropriée. Le bac à sable était posé sur le bureau. Joachim fouilla frénétiquement dedans avec la petite passoire jusqu'à ce qu'il eût ramené deux anguillules. Il les laissa tomber dans une petite boîte, retourna en courant à la salle de transbordement du vaisseau et se fit ramener sur le Laboratoire Orbital. Il déboucha, hors d'haleine, dans la petite pièce que Khan avait transformée en prison.

Joachim arriva trop tard pour sauver Madison. Il se figea et contempla, horrifié, la mare de sang qui s'élargissait aux pieds du jeune homme.

Khan était planté devant Zinaida Chitirih-Ra-Payjh. Elle soutenait son regard sans ciller. Khan semblait offensé de ne la voir manifester aucune crainte.

- Seigneur ! S'écria Joachim lorsqu'il fut enfin en mesure de parler. Khan, ils sont tous trop insignifiants et trop faibles pour s'opposer à votre puissance...

- Tu dois avoir raison, fit doucement Khan.

- Vous n'avez donc pas besoin de... de...

Joachim se tut et déposa la boîte entre les mains de Khan Singh.

- Ainsi, elle ne pourra plus rien vous cacher de Genesis, seigneur, reprit-il.

Il retint son souffle, ne sachant pas comment Khan allait réagir.

Khan ouvrit la boîte, jeta un coup d'œil à l'intérieur et sourit. Il la posa sur une table et serra Joachim dans ses bras.

- Tu connais mes désirs mieux que moi, fit-il. Merci, Joachim. Je t'aime comme un fils.

Il sera bientôt redevenu lui-même, pensa Joachim, au bord des larmes. Dès que tout cela sera fini...

Khan s'écarta de Joachim et se tourna vers Zinaida Chitirih-Ra-Payjh.

Les Deltaniens recherchaient sans cesse de nouvelles expériences. Zmaida, comme la plupart d'entre eux, s'était surtout intéressée aux limites du plaisir. Quelques Deltaniens, cependant, préféraient explorer la souffrance. Zinaida les avait toujours considérés comme des malades. Mais elle savait maintenant, dans ce petit laboratoire, qu'il lui faudrait accepter ce qui se présentait et s'efforcer d'en tirer le maximum d'enseignements. Jedda, Carol et David avaient besoin de temps pour fuir le plus loin possible. Elle devait tenir le coup. En outre, Carol était persuadée que les secours étaient en route. Peut-être parviendrait-elle à survivre jusqu'à leur arrivée. Elle ne voulait pas mourir. Elle pensa au lien puissant qui l'unissait à Jedda et elle y puisa de nouvelles forces. Si elle lui apprenait ce qui se passait, il essayerait de venir à son secours plutôt que de fuir.

La main de Khan Singh plongea dans la boîte qu'on venait de lui apporter. Il en retira une abominable

Créature longue et filiforme qui ressemblait à un petit serpent. La bête explorait aveuglément autour d'elle de sa minuscule tête pointue.

- M. Chekov pourrait vous dire que la douleur est très brève, expliqua Khan.

Zinaida, comprenant ce qu'on avait infligé à Chekov et à Terrell, frémit d'horreur. Cela, elle ne pourrait pas le supporter.

Les hommes de Khan la maintinrent et lui inclinèrent la tête. L'anguillule glissa sur son crâne rasé, se coula derrière son oreille et Zinaida sentit le contact visqueux du ver contre son lobe.

- Jedda, murmura-t-elle.

Elle lui dit par la pensée tout ce qui était arrivé pour qu'il sache qu'il n'y avait pas d'espoir, qu'il devait fuir. Puis elle coupa à jamais le fil qui la rattachait à son amant.

Le ver lui transperça le tympan. Zinaida hurla de terreur et de désespoir.

Elle s'abandonna aux ténèbres.

* * * * *

Carol, David et Jedda se glissèrent dans l'escalier de secours qui menait au labo principal. Genesis était pour le moment en sécurité, mais ils étaient inquiets pour les autres. De ! Avait semblé rassurant par l'intercom, mais Carol était sûre, quelques minutes plus tard, d'avoir entendu l'écho d'un cri de douleur et de terreur. David, lui aussi, avait entendu quelque chose. Mais Jedda persistait à affirmer que tout allait bien.

- Non ! S'écria à nouveau Carol. Il se passe quelque chose là-haut. Nous ne pouvons pas nous enfuir et abandonner nos amis. Même pour sauver Genesis !

- Del a dit que...

- David, tu sais bien que Del vit la moitié du temps dans un monde de chimères !

Elle aurait tant voulu que Del possédât un peu de la pondération de Vance; elle serait bien moins inquiète à leur sujet. Si Del se livrait à de vains actes d'héroïsme et si les gens de la flotte Spatiale réagissaient plus durement que prévu, il pouvait s'attirer à lui et aux autres des ennuis beaucoup plus graves qu'il ne se l'imaginait.

Carol atteignit le niveau principal. Elle entrebâilla prudemment la porte en haut des marches.

Le hurlement de Zinaida se répercuta contre les parois du couloir. Carol s'immobilisa.

Les jambes de Jedda cédèrent sous lui et il s'affaissa.

- Jedda ! Que se passe-t-il ?

Carol s'agenouilla à côté de lui. Jedda jeta ses bras en travers de son visage pour empêcher Carol de le toucher. Il roula sur lui-même et se releva en titubant.

- Nous devons fuir, fit-il d'une voix sourde. Zinaida est morte. Vance et Del sont morts. Nous ne pouvons plus rien pour eux.

- Mais vous aviez dit...

- Elle voulait nous protéger ! Mais elle est morte ! Si nous ne nous échappons pas, ils vont nous découvrir et s'emparer de Genesis. Et nous tuer !

Ils s'enfuirent en courant.

Chapitre 6

Ce soir-là, le commandant Spock et le Dr McCoy dînaient avec l'amiral Kirk dans ses quartiers. La querelle qui les opposait au sujet du projet Genesis n'était pas éteinte, mais elle ne s'envenimait plus au point de contraindre Kirk à intervenir.

L'intercom interrompit la conversation.

- Amiral, annonça Saavik. Nos senseurs ont détecté un vaisseau qui approche de nous à grande vitesse.

- Et quelles conclusions en tirez-vous, lieutenant ?

- C'est l'un des nôtres, amiral. Le Reliant.

- Que fait le Reliant dans ce secteur ? Demanda Spock.

Kirk se posait la même question. L'état-major de la flotte Spatiale avait affirmé que seul l'Enterprise était disponible et suffisamment proche du Laboratoire Spatial pour répondre à l'appel de Carol.

Il se précipita hors de sa cabine, imité par Spock et McCoy.

- Pavel Chekov n'est-il pas à bord du Reliant ? Ils arrivèrent au turbo-ascenseur. Ils entrèrent et le turbo commença à monter.

- Je crois que si, amiral, répondit Spock.

Les portes s'ouvrirent. Kirk sortit sur la passerelle et se tourna aussitôt vers Uhura.

- Le Reliant ne répond pas, monsieur, dit-elle.

- Même sur le canal d'urgence ?

- Même sur le canal d'urgence. monsieur.

Elle essaya à nouveau d'établir la liaison.

- Enterprise appelle Reliant. Enterprise appelle Reliant. Répondez, Reliant.

- Visuel, lieutenant Saavik. -

- Nous sommes juste à la bonne portée, amiral.

Saavik brancha l'amplificateur. Sur l'écran, le Reliant n'était encore qu'un point minuscule, mais il grossissait rapidement.

- Tentez une communication visuelle, fit Spock.

- A vos ordres, monsieur.

Uhura amena en ligne le laser-com et le dirigea vers les récepteurs du Reliant.

- Leurs systèmes de communications sont peut-être en panne..., fit Kirk d'un air de doute.

- Ce qui expliquerait beaucoup de choses, ajouta Spock.

* * * * *

Joachim, encore sous le choc de ce qui était arrivé sur le Laboratoire Spatial, regardait d'un air absent l'Enterprise qui grossissait sur l'écran du Reliant.

Derrière lui, Khan semblait beaucoup s'amuser. Terrell et Chekov n'étaient plus à bord et Khan Singh n'était entouré que d'hommes sûrs et loyaux. L'heure de la revanche avait sonné. Et après... serait-il enfin libre ? Joachim avait peur de la réponse à cette question.

- Réduisez l'accélération à une demi-impulsion, ordonna Khan. (Puis d'une voix basse, charmeuse, aux intonations ironiques, il ajouta : Tâchons de nous montrer amicaux.

- Demi-impulsion, annonça l'officier de navigation.

Les récepteurs-lasers enregistrèrent un signal.

- Ils demandent une communication visuelle, Khan, fit Joachim.

- Qu'ils se contentent de parasites.

- Et ils n'ont toujours pas baissé leurs boucliers.

- Bien sûr que non. N'ai-je pas dit que nous étions des amis ? Kirk, mon vieil ami, vous connaissez le proverbe klingon : " La vengeance est un plat qui se mange froid. "

Joachim risqua un coup d'œil en direction de son chef. Khan était penché en avant, les poings serrés, les cheveux en désordre; ses yeux brillaient de fatigue et de haine.

- Et il fait très froid dans l'espace, murmura Khan.

* * * * *

Sur l'écran de l'Enterprise, l'image du Reliant ne cessait de grossir.

- La vitesse delta du Reliant vient de diminuer d'une demi-impulsion, amiral, déclara M. Sulu.

- Aucun signe d'avarie ?

- Aucun, monsieur.

- Monsieur, intervint Saavik, si je peux me permettre de citer l'article 12 du règlement général : " Dans la procédure d'approche de tout vaisseau, lorsque les communications n'ont pas été établies... "

- L'amiral connaît le règlement.

Saavik se contraignit à rester de marbre.

- Bien, monsieur, fit-elle sèchement.

- C'est vraiment bizarre, murmura Kirk comme pour lui-même. Alerte jaune.

- Activez les champs de défense, lança Saavik. La sirène mugit. Les lumières faiblirent. Les équipes de réserve prirent aussitôt leurs postes de combat.

- Communication du Reliant, monsieur... un instant... sur fréquence ondes courtes. Ils disent qu'ils ont eu un court-circuit dans le système principal de communication.

- Spock ?

Spock se pencha pour ausculter le Reliant avec les senseurs.

* * * * *

- Ils n'ont toujours pas baissé les boucliers, fit Joachim.

Les événements semblaient se dérouler dans un autre monde. Seuls ses souvenirs lui paraissaient présents, terrifiants, envahissants : l'expression qu'il avait lue dans les yeux de March, le sang ruisselant sur le visage de Madison, le suicide de Chitirih-Ra-Payjh. Et il ne parvenait pas à oublier ce que Madison lui avait dit.

- Attention, Joachim, fit Khan. Pas tous les phaseurs à la fois. La salle des machines. Concentre-toi sur la salle des machines. Sois prêt à tirer.

Joachim obéit. Il avait donné sa parole deux cents ans plus têt. Il devait obéir.

* * * * *

Spock étudia les résultats du balayage par senseurs. Ils confirmaient l'examen précédent : aucun signe d'avarie.

- Leur système de communications semble tout à fait normal, amiral.

Puis il déchiffra un signal qui, en revanche, dénotait quelque chose d'anormal.

- Leurs boucliers s'abaissent...

- Les phaseurs du Reliant sont verrouillés ! Fit Sulu au même moment.

- Baissez les boucliers ! Ordonna Kirk. Activez les phaseurs et tenez-vous prêts à...

Le Reliant lâcha une première salve.

* * * * *

Peter se tenait devant sa console. Il n'avait qu'un seul désir : avoir vraiment quelque chose à faire. Le vaisseau était en état d'alerte, la sirène hurlait et une partie de l'équipage de la salle des machines, les vétérans, se précipitait vers leurs postes tandis que d'autres étaient déjà absorbés dans leurs tâches. Les cadets se contentaient d'occuper leurs positions de suppléants et de regarder.

Et Peter, comme tout cadet, ne pouvait que rester là, les dents serrées, en feignant d'avoir une raison d'être à bord.

Jusqu'à cet instant, Peter avait cru que toute cette expédition n'était qu'une sorte de jeu sophistiqué, rien de plus qu'une simulation avec un équipement réel. Mais il s'était saris doute trompé. Si tout cela n'était qu'un test supplémentaire, les vétérans se seraient retirés et auraient laissé les stagiaires s'occuper de tout en les surveillant. Le cœur de Peter se mit à battre plus vite. Il se demanda ce que Saavik en penserait, sur le plan logique. Il serait amusant de lui en parler lorsque tout serait terminé, simple exercice ou non. Il ne l'avait pas revue depuis que le capitaine Scott avait suspendu ses leçons de maths.

Son oncle Montgomery avait déclaré au commandant Spock que Peter avait trop à faire dans la salle des machines, mais à lui, Peter il avait dit que les cours ne reprendraient que lorsqu'il " cesserait de négliger son travail ". Peter avait compris que son oncle voulait lui donner une leçon sans pour autant nuire à sa future carrière, ce qu'il appréciait; mais il n'en était pas moins furieux car il jugeait cette punition imméritée.

Tout rentrera dans l'ordre d'ici un jour ou deux, se dit-il. Probablement dès que cet incident sera terminé, qu'il s'agisse ou non d'un exercice.

Venue de nulle part, une onde de choc le projeta à terre. Quelques secondes plus tard, ce fut l'explosion. Peter voulut se relever. Le métal gémit et un violent souffle de vent plaqua le cadet au sol. L'air de la salle des machines s'échappait par une brèche de la coque. Un silence inquiétant s'abattit et Peter crut que ses tympans avaient été touchés. Les cloisons de secours se mirent en place et de l'air frais se déversa dans la zone qui avait été partiellement dépressurisée. Les sons revinrent. Peter entendit alors les hurlements et les cris de douleur.

Il s'agrippa à sa console pour reprendre son équilibre. Les sirènes d'alerte continuaient à rugir.

- Oh, mon Dieu ! S'exclama Grenni.

Tous les signaux d'alarme clignotaient sur sa console.

- Peter, il faut sortir d'ici...

Peter leva la tête. Juste au-dessus d'eux, un conduit de transfert de chaleur laissait échapper une épaisse fumée verdâtre par une fente apparue dans la tubulure réputée incassable. Peter la contemplait, les yeux agrandis d'horreur. On avait dit pourtant que les fuites de liquide radio-actif étaient impossibles !

Le signal de radiation s'alluma tandis que la sirène annonçant la présence de gaz toxiques se déclenchait. Le nuage empoisonné atteignit la zone des cadets. Les yeux de Peter le brûlaient. Grenni le saisit par le bras et essaya de l'entraîner avec lui tandis que tout le groupe s'enfuyait.

- Ta console ! S'écria Peter.

- Merde pour ma console ! Hurla Grenni.

Il se lança derrière les autres.

Peter chercha son masque. Il ne voyait presque plus rien. Sa poitrine était oppressée.

Le panneau des contrôles primaires était endommagé et le lieutenant Kasatsuki gisait inconsciente sur le pont. C'était la responsable des moteurs auxiliaires que Grenni et Peter devaient seconder. La console de Grenni clignotait toujours. Si personne n'agissait, les moteurs auxiliaires seraient bientôt définitivement hors d'usage.

Le nuage de gaz enveloppa Peter tandis que, bousculant la hiérarchie informatique, il branchait sa propre console sur le circuit principal. En dépit de son masque, ses yeux continuaient à le piquer.

Les cris de peur et de douleur lui parvenaient par vagues successives. Le capitaine Scott hurlait des ordres au milieu du chaos qui régnait dans la salle des machines. Pour Peter, tout cela se déroulait à des années-lumière; il avait l'impression de se fondre avec l'Enterprise, ses gestes étaient assurés, presque naturels; il savait exactement ce qu'il avait à faire.

Sur la passerelle, Jim Kirk tentait de veiller sur tout à la fois.

- Monsieur Sulu... les écrans !

- J'essaye, monsieur.

L'intercom ajouta encore à la pagaille :

- Alerte médicale, salle des machines !

McCoy était déjà à mi-chemin du turbo-ascenseur. Il plongea par les portes ouvertes et disparut.

- Je n'ai plus de puissance, monsieur, déclara Sulu.

Kirk pressa un bouton de l'intercom :

- Scotty !

Une véritable cacophonie éclata dans l'intercom tandis que tous les canaux du vaisseau cherchaient à s'exprimer en même temps.

- Uhura, faites cesser tout ce bruit !

Uhura coupa l'interrupteur principal.

Le silence s'abattit sur la passerelle.

- M. Scott en direct, annonça Uhura.

- Scotty ?

- On tient bon, monsieur. Les moteurs principaux sont inutilisables.

- Moteurs auxiliaires, fit Kirk. Avaries ?

L'écran devant lui s'alluma, montrant un diagramme de l'Enterprise avec une large zone rouge du côté de la salle des machines. Kirk et Spock étudièrent le schéma.

- Leur attaque démontre une connaissance détaillée de nos points vulnérables, fit Spock.

- Mais qui sont ces types ? Le Reliant est commandé par... par qui déjà ?

- Clark Terrell, répondit Spock. Un officier remarquable, un homme peu susceptible de devenir subitement fou ou d'être victime d'une mutinerie.

- Alors qui peut bien nous attaquer ? Et pourquoi ?

- Une seule chose est sûre, fit Spock. Nous ne pouvons pas nous échapper avec les seuls moteurs auxiliaires.

- Visuels ! S'écria Kirk.

Le Reliant apparut sur l'écran, tout proche, juste devant eux.

- Monsieur Sulu, toute la puissance disponible sur les phaseurs !

- Trop tard ! Fit Spock.

Ils virent sur l'écran les torpilles à photons du Reliant foncer vers eux avec une précision inéluctable.

Le choc énergétique se propagea dans tout le vaisseau, brûlant les microprocesseurs des ordinateurs, faisant exploser les écrans et des programmes entiers. Un incendie éclata sur le pont supérieur. Une odeur âcre envahit l'atmosphère.

- Scotty ! Hurla Kirk. Qu'est-ce qui nous reste ?

- Seulement les piles, monsieur. Je pourrai rétablir le circuit auxiliaire dans quelques minutes.

- Nous ne pouvons pas attendre. Je peux avoir les phaseurs ?

- Juste quelques rafales, monsieur.

- Ça ne suffira pas contre leurs boucliers, fit Spock.

- Amiral, intervint Uhura. Le commandant, le Reliant, appelle... (Elle hésita.) Il est prêt à discuter... les termes de notre reddition.

Kirk se tourna vers Spock qui soutint son regard sans ciller, puis il jeta un coup d'œil vers Saavik, espérant... il ne savait, en fait ce qu'il pouvait espérer de Saavik. Elle restait aussi impassible que Spock.

- Passez-le-moi sur l'écran, ordonna Kirk.

- Amiral...

- Dépêchez-vous pendant qu'il est encore temps.

L'écran se modifia lentement, ligne par ligne, pour former une image qui prit petit à petit la forme d'un visage.

- Khan ! S'écria Jim Kirk.

- Vous vous souvenez donc de moi, amiral, après toutes ces années ? Je ne peux qu'en être profondément touché. Je craignais que vous ne m'ayez oublié. Moi, naturellement, je ne vous ai pas oublié.

- Que signifie tout cela ? Demanda Kirk avec colère. Où est l'équipage du Reliant ?

- N'ai-je pas été suffisamment clair ? Fit Khan d'un ton lourd de menaces. Je veux me venger, amiral. Me venger de vous. J'ai enlevé à votre vaisseau toute son énergie et j'ai l'intention de vous enlever bientôt la vie.

- Le Reliant est en train de manœuvrer, monsieur, fit Sulu avec beaucoup de calme. Il se prépare à tirer une nouvelle salve.

- Mais avant que vous ne mouriez, je tenais à ce que vous sachiez qui vous avait vaincu : Khan Singh, le prince que vous avez condamné à l'exil.

- Khan, écoutez-moi ! S'écria Kirk. Si c'est moi que vous voulez, je me fais transborder à bord de votre vaisseau. Je vous demande en échange d'épargner mon équipage. Vous pourrez faire de moi tout ce que vous désirez !

Khan s'adossa à son siège avec un sourire ravi. Il tendit les mains vers Kirk, paumes ouvertes, comme s'il voulait peser dans la balance le poids de Kirk réduit à sa merci et celui de l'Enterprise et de la mort certaine mais plus éloignée de son ennemi.

- C'est une proposition très étrange... (Sa voix se fit plus basse, plus inquiétante :) C'est... tout à fait digne de votre esprit chevaleresque. Il me faut y réfléchir.

Il se tut une brève seconde.

- J'accepte vos conditions...

Kirk se leva. Spock l'imita et fit un pas dans sa direction mais il s'immobilisa sur un geste impératif de l'amiral.

- ... avec une petite clause supplémentaire, ajouta Khan. Vous me remettrez également toutes les informations et toutes les données que vous possédez sur le projet Genesis.

Jim maîtrisa un sursaut.

- Genesis ? Fit-il. Qu'est-ce que c'est ?

- Ne jouez pas à ce petit jeu avec moi, Kirk. Mon doigt est posé sur la commande des phaseurs.

- Il faut que je fasse des recherches, Khan... donnez-moi un peu de temps. Les dommages que vous avez infligés à notre ordinateur...

- Je vous accorde soixante secondes, amiral.

Kirk se tourna vers Spock.

- Vous ne pouvez pas lui livrer Genesis, amiral, dit le Vulcanien.

Kirk murmura alors, hors de portée du micro directionnel :

- Au moins, nous savons qu'il ne l'a pas. Continuez à hocher la tête comme si j'étais en train de vous donner des ordres. Lieutenant Saavik, trouvez-moi le code de la console de commandement du Reliant, vite.

- La console du Reliant ?..

- Ne discutez pas ! Souffla Jim avec colère.

- Le code ? Fit Spock.

- C'est notre dernière chance.

- Amiral, fit Khan. Vous mettez ma patience à l'épreuve.

- Nous allons le trouver, Khan ! Vous savez bien que vous avez causé d'énormes avaries à mon vaisseau. Il nous faut un peu de temps !

- Du temps, James Kirk ? Vous m'avez appris que le temps n'était pas un luxe, mais une torture. Il vous reste quarante-cinq secondes.

M. Sulu se tourna vers Kirk :

- Le Reliant a achevé sa manœuvre, monsieur... nous sommes dans sa ligne de tir. Il se rapproche.

Saavik trouva l'information demandée par Kirk. Elle ne voyait pas comment il pourrait l'utiliser.

- Je ne comprends pas...

- Il faudrait que vous appreniez pourquoi les choses fonctionnent à bord d'un vaisseau spatial, et pas seulement comment.

Kirk s'adressa alors à Khan, s'efforçant de paraître convaincant :

- Ça y est, Khan. Je vous le transmets tout de suite.

- Le code est 1.6.3.0.9, dit Spock.

Il se remit au travail. Saavik regarda le code se frayer un chemin par les circuits et pénétrer les défenses du Reliant. Elle comprit soudain ce que Kirk avait l'intention de faire : transférer le contrôle du Reliant à l'Enterprise et lever ensuite ses boucliers.

- Encore trente secondes, fit Khan.

- Il est remarquablement intelligent, fit Spock. S'il a changé de code...

- Spock, attendez mon signal, dit Kirk d'une voix impérative. Trop tôt, il risque de s'en apercevoir et il aura le temps d'abaisser à nouveau ses boucliers...

Spock hocha la tête. Kirk se retourna vers l'écran.

- Khan, qu'est-ce qui me prouve que vous tiendrez ensuite parole ?

- Tenir parole, amiral ? Mais je ne vous ai rien promis. Vous n'avez pas le choix.

- Je comprends..., fit Kirk. Monsieur Spock, vous avez toutes les données ?

- Oui, amiral.

- Khan, préparez-vous à recevoir notre transmission. (Il jeta un regard vers Sulu.) Monsieur Sulu... ?

- Phaseurs verrouillés..., répondit Sulu d'une voix calme.

- Le temps est écoulé, amiral, déclara Khan.

- Nous y sommes... la transmission commence. Monsieur Spock ?

Spock tapa le code et le fit suivre immédiatement de l'ordre de lever les boucliers.

Le moniteur de Saavik enregistra la modification.

- Boucliers levés, amiral !

- Feu ! S'écria James Kirk, tandis que, sur l'écran, Khan réagissait :

- Quoi ! Joachim, abaisse les boucliers ! Où est la touche d'annulation ?

M. Sulu fit passer toute l'énergie du vaisseau désemparé dans ses phaseurs.

Un mince rai de lumière se matérialisa, unissant l'Enterprise au Reliant par un lien mortel. La coque du Reliant vira au pourpre au niveau du pont.

Sur l'écran, Khan poussa un cri de rage et d'impuissance tandis que son vaisseau tanguait tout autour de lui. La transmission cessa brusquement.

- Vous avez réussi, amiral ! S'écria Sulu.

- Je n'ai rien réussi du tout... J'ai été pris de court. Nom de Dieu, je dois être devenu sénile. (Il leva les yeux sur Saavik et secoua la tête.) Lieutenant Saavik, contentez-vous de continuer à suivre le règlement. Spock, venez avec moi... il faut aller inspecter les avaries.

Il se dirigea à grandes enjambées vers le turboascenseur, suivi par Spock. Les portes se refermèrent derrière eux.

* * * * *

Joachim affrontait la fureur incontrôlable de Khan avec autant de calme et de douleur qu'il aurait affronté le fouet.

- Feu ! Feu ! Joachim, espèce d'imbécile ! Pourquoi ne tires-tu pas !

- Je ne peux pas, Khan. Ils ont endommagé les contrôles photoniques et le système de distorsion. Nous devons battre en retraite.

- Jamais !

- Il le faut, seigneur; nous n'avons pas le choix. Nous devons réparer le vaisseau. L'Enterprise ne peut pas s'échapper.

Il aurait voulu fermer les yeux, dormir, mais il avait peur de ses souvenirs et de ses cauchemars. Il était las des tueries, saturé de vengeance.

* * * * *

Le turbo-ascenseur plongea. Les portes s'ouvrirent au niveau de la salle des machines. Kirk fit un pas en avant et s'arrêta, abasourdi.

- Scotty ! Mon Dieu !

Le chef mécanicien, maculé de sang, les jambes tremblantes, tenait Peter Preston dans ses bras. Le corps du jeune homme était sans réactions. Ses yeux étaient fermés et du sang s'écoulait de son nez et de sa bouche.

- Je n'arrive pas à joindre le Dr McCoy. Il faut que j'emmène le petit à l'infirmerie.

Les larmes traçaient des sillons sur ses joues noires de poussière. Il entra en titubant dans le turboascenseur. Kirk et Spock le rattrapèrent alors qu'il était sur le point de tomber. Spock lui ôta doucement Peter des bras.

- Infirmerie ! S'écria Kirk.

Le turbo-ascenseur accéléra.

* * * * *

Spock arriva sur la passerelle. Sa chemise était couverte de sang. Du sang rouge qui brunissait en séchant. Ce n'était pas le sien.

Saavik ne montra rien du soulagement qu'elle éprouva. Spock, en silence, la rejoignit au poste d'officier scientifique. Puis, tandis que Saavik continuait à assurer la coordination des équipes de réparation, Spock introduisit de nouvelles données dans l'ordinateur. L'information apparut aussitôt sur l'écran : Salle des machines. Blessés légers... Blessés graves... Etat critique...

Peter Preston.

Saavik retint son souffle. Elle sentit le regard de Spock se poser sur elle, mais elle n'osa pas l'affronter.

Les mains de Saavik se mirent à trembler. Elle les contemplait fixement en pensant : c'est honteux. Tu te fais honte à toi-même et à ton professeur. Tu n'as pas le droit d'apporter une nouvelle humiliation aux Vulcaniens.

Sa vue se brouilla. Elle ferma les yeux.

- Lieutenant Saavik, fit Spock.

- Oui, commandant, murmura-t-elle.

- Allez porter cette liste au Dr McCoy.

Elle déglutit péniblement et essaya de concentrer son regard sur la feuille que Spock lui tendait.

La liste des blessés de la salle des machines ? Le Dr McCoy n'en avait pas besoin. Cette liste venait de lui...

- Commandant...

- Je vous en prie, ne discutez pas, lieutenant, fit Spock. (Son ton était neutre.) Cette mission ne devrait pas vous prendre plus de quinze minutes; la passerelle peut se passer de vous un quart d'heure, mais pas plus longtemps.

Saavik se leva et prit la liste. Ses doigts se refermèrent sur le papier en le froissant. Elle fixa Spock dans les yeux.

- Pas plus de quinze minutes, lieutenant, répéta-t-il. Dépêchez-vous. Je suis désolé.

Elle partit en courant.

* * * * *

McCoy était penché sur Preston. Il devait sans arrêt accroître le champ anesthésique car le cadet luttait désespérément pour reprendre connaissance.

Les senseurs de signaux vitaux ne se stabilisaient pas. McCoy faisait tout ce qu'il pouvait, mais l'état de Preston ne cessait de s'aggraver. Quelques déchirures musculaires, deux os casses, des blessures internes avec une considérable perte de sang et une fracture du crâne. Rien de très grave. Mais malheureusement le cadet s'était trouvé juste en dessous de la fuite de gaz radio-actif. Tout dépendait de la quantité de gaz qu'il avait respiré et du temps pendant lequel il était resté exposé au nuage empoisonné avant que celui-ci n'ait été dissipé par les ventilateurs.

McCoy jura entre ses dents. Ces foutus techniciens prétendaient qu'il n'existait rien d'autre que ce poison tératogène et émetteur de particules gamma pour empêcher les moteurs de fondre. Et ils prétendaient également que toute fuite était impossible !

- Docteur Chapel ! Hurla-t-il. Où sont ces putains d'analyses !

Scott attendait devant la salle d'opérations; le chef mécanicien était appuyé au battant de verre.

Chris Chapel entra et McCoy devina les résultats à son expression.

Elle lui tendit les analyses du sang et des tissus de Preston.

- Je suis désolée, Léonard, murmura-t-elle.

Il secoua tristement la tête. Plusieurs indicateurs de vie étaient déjà proches du zéro et les hémorragies internes avaient encore empiré. Les sutures ne tenaient pas. Elles ne pouvaient plus tenir. Les structures cellulaires avaient déjà commencé à se détériorer.

- Je le savais, Chris. J'espérais seulement...

Il s'écarta du champ opératoire et passa de l'anesthésie générale à l'anesthésie locale. Preston commençait à revenir à lui mais ainsi il ne sentirait plus aucune douleur.

Lorsque McCoy leva les yeux, il vit Jim Kirk qui se tenait à côté de Scott, une main posée sur son épaule.

McCoy fit signe qu'il n'y avait plus d'espoir. Scott fit irruption dans la salle d'opérations suivi par Kirk.

- McCoy, vous ne pouvez pas...

Sa voix se brisa.

- C'est un empoisonnement par gaz radio-actif, dit McCoy. Je suis navré. Je parviendrais à le maintenir en vie une demi-heure au maximum, mais je ne peux pas lui faire ça.

Scott voulut dire quelque chose, mais il se reprit. Il connaissait aussi bien qu'un médecin, et peut-être mieux, les effets du poison. Il s'approcha de Preston et lui effleura doucement le front.

Preston ouvrit lentement les yeux.

- Peter, fit Scott. Tu sais, mon garçon, je ne voulais pas...

Il se tut. Les larmes roulaient sur ses joues.

Kirk se pencha sur le cadet.

- Monsieur Preston, murmura-t-il.

- L'ordre... l'ordre a été donné ?

Peter regardait fixement le plafond, plongé dans une scène qui n'existait que pour lui seul.

- L'ordre vient d'être donné, cadet, répondit Kirk. Vitesse de distorsion.

- A vos ordres..., souffla Peter.

* * * * *

Saavik s'arrêta au seuil de l'infirmerie. Elle arrivait trop tard.

M. Scott sortait de la salle d'opérations soutenu par l'amiral Kirk et le Dr McCoy. Il pleurait. Derrière eux, le corps de Peter était étendu sur la table d'opérations.

Le Dr Chapel tira un drap sur le visage de Peter. Saavik lâcha la liste froissée qu'elle serrait dans son poing, pivota brusquement et se précipita dans le couloir. Elle entra dans la première pièce qu'elle trouva et referma le verrou derrière elle d'une main qui tremblait.

Elle était dans la salle de conférences, vide, plongée dans l'obscurité. Elle essaya de calmer sa respiration, de maîtriser cette impossible vague de chagrin et de rage qui l'emportait.

- Ce n'est pas juste ! Ce n'est pas juste ! Ce n'était qu'un enfant.

Ses mains se crispèrent sur le dossier d'une chaise. Puis, comme si elle était encore sur Inferna, elle rejeta la tête en amère et hurla.

L'espace d'un instant, elle fut en proie à la folie. Elle arracha la chaise vissée au sol et la lança de toutes ses forces à travers la pièce : la chaise heurta la cloison, entamant le métal, et rebondit sur le plancher.

Lorsque Saavik retrouva ses esprits, elle était tapie dans un coin et elle tremblait de tous ses membres.

Elle leva les yeux.

L'obscurité n'était pas un problème pour elle. Elle vit les dommages qu'elle avait provoqués.

Elle était si faible qu'elle parvint cette fois à se contrôler. Elle se releva puis, lentement, sans jeter un regard derrière elle, elle quitta la salle de conférences.

* * * * *

M. Scott resta longtemps sans pouvoir parler.

Il finit par lever les yeux sur Jim Kirk.

- Pourquoi ? Demanda-t-il simplement.

Jim jeta un regard empreint de tristesse sur le corps du cadet Preston.

- Khan veut me tuer pour avoir prononcé une sentence contre lui il y a quinze ans... et peu lui importe les obstacles qui se dressent entre sa vengeance et lui.

- Scotty, fit McCoy. Je suis désolé.

- Il est resté à son poste, fit Scott d'une voix tremblante. Mes autres stagiaires ont craqué. mais lui, il est resté à son poste.

- S'il ne l'avait pas fait, nos cadavres flotteraient maintenant dans l'espace, dit Kirk.

- Passerelle à amiral Kirk, annonça Spock par l'intercom.

Kirk se précipita pour répondre.

- Ici, Kirk, fit-il.

- Moteurs d'énergie auxiliaire réparés, amiral. Nous pouvons utiliser à nouveau les moteurs à impulsions.

Kirk se massa les tempes, cherchant à s'arracher à la douleur de Scott, à revenir au vaisseau et aux dangers qui guettaient son équipage tout entier.

- Vitesse maximale sur Regulus I, monsieur Spock.

Il s'accroupit à côté de Scott.

- Scotty, je suis navré, mais il faut que je sache... Pouvez-vous réactiver les moteurs principaux ?

- Je... je ne crois pas,, monsieur...

- Scotty...

- ... mais je ferai de mon mieux. (Il se leva. Les épaules voûtées, il s'exprimait machinalement.) Je sais que vous avez tout tenté, docteur...

Il sortit de l'infirmerie comme un somnambule.

- Mon Dieu, souffla McCoy.

- Ça ira ?

McCoy haussa les épaules d'un air las.

- J'ai déjà perdu des malades avant lui, Jim. Et, que Dieu me vienne en aide, même des gosses. Mais enfin, Jim, Khan a certainement dû vous attirer ici, c'est la seule explication ! Il a dû se servir de votre nom pour essayer de s'emparer du projet Genesis... mais comment a-t-il pu en entendre parler ?

- Je ne sais pas et j'ai surtout peur qu'il parvienne à mettre la main dessus. Vous l'avez dit vous-même : avec une explosion suffisamment forte, il pourrait bouleverser l'univers.

- Tout espoir n'est peut-être pas perdu. Vous avez rendu coup pour coup.

- Non. C'est lui qui a gagné. Si nous sommes encore en vie, c'est parce que je savais quelque chose au sujet de ces vaisseaux, quelque chose qu'il ignorait. (Jim soupira :) Et aussi parce qu'un gamin de quatorze ans....

Il se tut.

- Et merde, ajouta-t-il en quittant l'infirmerie.

Chapitre 7

L'Enterprise, tant bien que mal, avait fini par atteindre Regulus I. L'équipage avait travaillé sans répit pour réparer les dommages provoqués par Khan. Kirk pouvait maintenant cesser de se faire du souci quant au sort immédiat de son vaisseau, mais il était de plus en plus inquiet de ce qui l'attendait à leur arrivée. La station orbitale était restée muette.

M. Sulu plaça l'Enterprise en orbite autour de Regulus I.

- Orbite stabilisée, monsieur, annonça-t-il.

- Merci, monsieur Sulu. Capitaine Uhura, voulez-vous essayer d'établir à nouveau la communication radio ?

- Oui, monsieur. Enterprise appelle Laboratoire Spatial. Répondez, Laboratoire Spatial. Répondez...

Elle reçut la même réponse que lors de chacune de ses tentatives précédentes : le silence.

- Enterprise appelle Laboratoire Spatial. Répondez Laboratoire Spatial. Ici l'U.S.S. Enterprise. Répondez...

Elle se tourna vers Kirk :

- Aucune réponse, monsieur.

- Senseurs, commandant ?

- Les senseurs sont inopérants, amiral, répondit Spock. Il n'y a aucun moyen de savoir ce qui se passe à l'intérieur de la station.

- Et aucun moyen de savoir si le Reliant se trouve encore dans les parages ?

- Aucun, amiral.

- Nous sommes aveugles.., aussi aveugles qu'une chauve-souris tibérienne, fit Kirk. Et Regulus I ?

- Planétoïde classe D, tout à fait anodin; aucune activité tectonique notable. C'est une sorte de gros rocher.

- Un rocher derrière lequel le Reliant pourrait se dissimuler.

- C'est une possibilité, amiral.

Kirk ouvrit un canal vers la salle des machines.

- Scotty, avons-nous assez de puissance pour utiliser les transbordeurs ?

- A peine, monsieur.

La voix du chef mécanicien était lasse, traînante.

- Merci, Scotty.

Jim Kirk tira ses lunettes de la petite pochette accrochée à sa ceinture, puis il les regarda un instant avant de commencer à jouer avec elles avec des doigts qui tremblaient un peu.

- Je descends sur le Laboratoire Spatial, dit-il enfin.

- Mais Jim, fit le Dr McCoy. Khan y est peut-être déjà !

- Il y est déjà allé, Bones, et il n'a pas trouvé ce qu'il cherchait. Vous avez quelqu'un d'autre à me proposer ? Ça peut être dangereux.

- Moi, je me propose, fit McCoy.

- Je vous demande pardon, amiral, intervint Saavik, mais l'article 15 du règlement général interdit formellement la présence d'un officier supérieur dans une zone dangereuse sans escorte armée.

- Il n'existe aucun règlement de ce type, trancha Kirk.

C'était plus facile de trancher ainsi que de discuter avec elle.

Saavik voulut dire quelque chose, puis elle se reprit et, les sourcils froncés, elle se demanda comment elle pourrait bien réagir face à une aussi évidente mauvaise foi.

Quant à Kirk, il se disait qu'elle n'avait peut-être pas tout à fait tort.

- Mais si vous voulez bien prendre un phaseur, lieutenant Saavik, je vous invite volontiers à nous accompagner. Monsieur Spock, prenez le commandement du vaisseau.

- A vos ordres, monsieur.

- M. Scott et vous me tiendrez au courant des rapports d'avaries.

Il se leva et se dirigea vers le turbo-ascenseur.

- Jim..., fit Spock.

Jim Kirk se retourna vers son vieil ami.

- ... soyez prudent.

Jim hocha la tête et, un large sourire aux lèvres, il partit.

* * * * *

Le Dr McCoy, phaseur au poing, se matérialisa dans le laboratoire principal de la station.

Quel drôle de médecin je fais, pensa-t-il. Prêt à fracasser le crâne d'un ennemi éventuel.

Jim se matérialisa à côté de lui et Saavik deux pas en arrière.

- Il y a quelqu'un ? Lança Jim.

Seul l'écho de sa voix lui répondit. L'endroit semblait désert et abandonné.

Saavik s'approcha de l'ordinateur principal et le connecta. Elle lui parla, mais il ne réagit pas, preuve qu'il était profondément détérioré.

- Il n'y a pratiquement plus rien dans les machines, amiral, dit-elle. après avoir étudié un moment le Monstre. Les mémoires ont presque toutes été vidées.

Elle inséra le seul programme qui restait et l'étudia plusieurs minutes sur l'écran.

McCoy sortit son tricordeur et balaya les environs. Il lui sembla distinguer un faible signal, mais il disparut aussitôt.

- Monsieur..., fit Saavik.

- Oui, lieutenant, répondit Kirk.

- C'est extrêmement étrange, amiral. Il ne reste qu'un seul programme. Il est très complexe. Et... je n'en ai jamais vu de pareil.

Elle se recula pour permettre à Kirk et McCoy de lire sur l'écran.

- Je ne peux rien en tirer.

Tous trois, l'air perplexe, examinèrent les graphiques colorés qui scintillaient devant eux.

- Une simulation de Genesis ? Demanda McCoy d'un ton dubitatif.

- Non..., fit Kirk. Mon Dieu, Bones, c'est un jeu... et- si c'est tout ce que Khan a trouvé quand il a débarqué ici... (Il secoua la tête.) Réglez les phaseurs sur décharge paralysante. Allons-y. Et soyez prudents.

McCoy s'avança lentement dans le couloir. Les lumières étaient très faibles et les ombres épaisses. Le Laboratoire Spatial était immense. En plus des chercheurs que Spock tenait en si haute estime, le satellite abritait plusieurs centaines de techniciens. La plupart d'entre eux étaient actuellement en congé, mais il devait rester encore une dizaine de personnes. Où donc... ?

Il retint son souffle. Un petit bruit. Un signal de son tricordeur. Il pivota, le phaseur au poing.

Une souris blanche posa un instant ses yeux brillants sur lui, puis elle détala, ses griffes dérapant sur le sol.

- Bonne chance, murmura McCoy.

- Il poursuivit son chemin, se sentant un peu rassuré. Il jeta un coup d'œil dans les pièces devant lesquelles il passait, ne découvrant rien d'autre que des bureaux, un petit salon et des équipements sophistiqués appartenant à divers secteurs de recherche.

Il leur faudrait des jours entiers pour fouiller la station. McCoy décida de regagner le labo principal pour voir si Jim et Saavik avaient trouvé quelque chose de leur côté.

Il ouvrit une dernière porte. Il faisait noir dans la pièce.

Il frissonna. Il s'avança d'un pas. Aucun bruit. Rien. Pourquoi alors éprouvait-il ce malaise ?

L'odeur. Forte, salée, métallique. L'odeur du sang.

Il se tourna. Une main glacée lui effleura le visage.

- Lumières ! Hurla-t-il en se reculant d'un bond.

Il glissa et tomba en arrière.

Les senseurs réagirent à sa voix. Les lumières apparurent. Etendu de tout son long sur le dos, il regarda autour de lui.

- Oh, mon Dieu...

Les yeux fixés sur les cadavres, McCoy se releva lentement. Il chercha son communicateur d'une main qui tremblait.

- Jim...

Cinq personnes, une Deltanienne et quatre humains, étaient suspendues, la tête en bas, à une poutrelle du plafond. Les humains avaient la gorge tranchée. McCoy s'approcha du cadavre le plus proche, celui d'un très grand Noir. L'homme avait été torturé.

Tandis qu'il attendait une réponse de Kirk, McCoy parvint progressivement à se maîtriser. La froide cruauté de ces meurtres lui laissait une profonde impression de dégoût.

La voix de Jim dans son communicateur le fit sursauter.

- Oui, Bones ?

- Je... Je les ai trouvés.

- J'arrive.

- Non... Jim, le Dr Marcus n'est pas là. Elle n'est pas là ! Mais les autres... ils sont morts, Jim. Je vous en prie, restez où vous êtes. Je vais faire transborder une équipe médicale.

Il commençait déjà à se demander si, en dehors de Chris Chapel, il allait pouvoir trouver quelqu'un qui serait capable de supporter cet horrible spectacle.

- J'arrive, terminé.

McCoy jura tout bas.

Il passa son tricordeur sur tous les corps. Trois d'entre eux s'étaient vidés de leur sang, le quatrième était mort d'une violente commotion, quant à la Deltanienne... Il n'arrivait pas à déceler ce qui avait pu provoquer son décès.

Y avait-il une chance de s'emparer un jour de ce meurtrier sanguinaire et de le juger ? S'interrogea McCoy. Il craignait bien que non.

- Oh, mon Dieu...

Jim se tenait sur le seuil, les yeux agrandis d'horreur.

- Je vous avais dit de ne pas venir, fit McCoy avec colère. Vous n'aviez pas besoin de voir ça. (Il aperçut alors Saavik qui se tenait derrière Kirk. Son visage de Vulcanienne était impénétrable.) Et elle non plus, Nom de Dieu !

Kirk jeta un coup d'œil par-dessus son épaule.

- Lieutenant, je vous avais ordonné...

- Je suis votre escorte, amiral, répliqua-t-elle froidement. C'est moi qui suis responsable de votre sécurité et non vous de la mienne.

- Dans ce cas, restez dehors, fit doucement McCoy. Il n'est pas nécessaire, mon enfant, que vous assistiez à ce spectacle.

- Je ne suis pas votre enfant et je n'ai pas besoin qu'on me ménage.

- Lieutenant Saavik ! Lança Kirk d'un ton sec.

Saavik l'interrompit aussitôt.

- Monsieur, pour m'éviter de tels spectacles, il aurait fallu que vous commenciez quand je n'étais encore qu'une enfant. Je ne vous laisserai pas sans escorte alors qu'une créature qui a pris tant de plaisir à tuer, et qui prendrait un plaisir encore plus grand à vous tuer vous, est en liberté et se cache à proximité. Et je refuse de rester là sans rien faire !

Elle se tut, semblant elle-même quelque peu gênée par cette soudaine sortie. Puis, d'un ton plus contenu, mais tout aussi ferme, elle reprit :

- Amiral Kirk, si vous préférez quelqu'un qui se comporte différemment, il faut que vous me donniez l'ordre de regagner le vaisseau.

Saavik attendit, mais Kirk ne dit rien.

Saavik s'avança alors prudemment sur le sol poisseux de sang puis, marquant à peine une hésitation, elle souleva le cadavre de Vance Madison.

- Voulez-vous couper la corde ! Demanda-t-elle.

Kirk s'exécuta.

Ils allongèrent les cinq corps sur le sol et trouvèrent des draps pour les envelopper. Il s'agissait de trois chercheurs attachés au projet Genesis et de deux membres du personnel de service.

- Ils ont même tué le chef cuisinier, constata Kirk, abasourdi.

- Les corps sont presque froids, annonça McCoy. Mais la rigidité cadavérique ne s'est pas encore manifestée. Jim, ils ne sont pas morts depuis très longtemps.

Jim promena son regard sur la pièce maculée de sang.

- Carol..., murmura-t-il.

* * * * *

Ils retournèrent dans le laboratoire principal.

Saavik entendit soudain un faible bruit. Elle parcourut le labo des yeux. Rien. Le bruit se manifesta à nouveau. Elle tira son tricordeur et balaya l'espace autour d'elle.

L'appareil émit un son plaintif. McCoy et Kirk sursautèrent.

- Lieutenant... ? Dit Kirk d'un air interrogateur.

- Je ne sais pas ce que c'est, monsieur.

Le signal l'amena devant une grande armoire métallique. Kirk et McCoy la rejoignirent. Saavik ouvrit la porte.

Deux corps roulèrent à leurs pieds. L'un était un jeune humain aux cheveux bruns, l'autre un homme plus âgé, barbu, un commandant. Tous deux portaient les insignes du Reliant.

Kirk tressaillit violemment.

- Mon Dieu ! S'écria-t-il.

McCoy s'agenouilla et examina les deux hommes avec son senseur médical.

- Ils sont vivants, Jim.

Derrière eux, l'écran de communication du Laboratoire Spatial se mit à scintiller.

- Enterprise appelle amiral Kirk. Répondez, amiral, fit la voix d'Uhura.

- Mais c'est Chekov ! S'exclama Kirk.

- Enterprise appelle amiral Kirk. Répondez, amiral, répéta Uhura.

- Et l'autre, c'est Clark Terrell, Jim, déclara McCoy. J'ai servi sous ses ordres.

En fait, il y avait des années qu'il le connaissait.

Chekov poussa un gémissement.

McCoy considérait son senseur d'un air perplexe.

Apparemment, pensa Saavik, cet appareil lui paraît aussi étrange qu'à moi.

Kirk retourna Chekov sur le dos et le prit aux épaules.

- Pavel, vous m'entendez ? Pavel, réveillez-vous.

- Amiral Kirk ! insista Uhura. Répondez, je vous en prie.

Saavik, pour l'amour du ciel, allez lui dire que tout va bien.

- Je vous en prie, répondez à notre appel, amiral.

Le ton d'Uhura laissait percer son inquiétude.

- Une sorte de trouble cérébral, dit McCoy tandis que Saavik traversait le labo pour aller répondre à l'Enterprise.

- Ici Saavik, capitaine Uhura. Tout va bien. Restez en ligne. Saavik, terminé.

- Merci, lieutenant, fit Uhura avec soulagement. Nous restons en ligne.

Saavik laissa la communication en attente et retourna aux côtés de McCoy et de Kirk. Le commandant du Reliant reprenait lentement connaissance et Chekov était déjà revenu à lui. Il ouvrit les yeux et posa un regard vide sur Kirk.

- Pavel, vous m'entendez ? Demanda Kirk. Que s'est-il passé ?

- Amiral Kirk..., murmura Chekov. (Il aspira profondément et dans un sanglot, il s'écria :) Oh, mon Dieu, monsieur !

Sa voix se brisa et il fondit en larmes.

Kirk le soutenait.

- Tout va bien maintenant, Pavel. Tout va bien. Continuez. Vous êtes avec des amis. Vous n'avez plus de raison d'avoir peur.

Terrell gémit et essaya de se redresser. McCoy se précipita vers lui.

- Je suis le Dr McCoy, dit-il en le secouant doucement par les épaules. Clark, vous vous souvenez de moi ?

Terrell avait l'air d'un homme qui revient de l'enfer.

- McCoy.... balbutia-t-il. Len McCoy... oui. Oui... Chekov se dégagea de l'étreinte de Kirk et parvint à s'asseoir.

- Amiral, c'était Khan ! Nous l'avons trouvé sur Alpha Ceti V...

- Doucement, Pavel. Racontez-moi juste ce qui est arrivé.

- Alpha Ceti VI avait disparu. C'est ma faute...

McCoy et Kirk se regardèrent, les sourcils froncés. Saavik, elle aussi, se demandait comment le jeune officier pouvait bien se sentir responsable de la disparition d'une planète entière. Ses idées devaient encore être confuses.

- Khan nous a capturés. Il... il peut contrôler les gens, commandant ! Ses créatures... ses... (Chekov se mit à trembler et il plaqua les mains sur ses oreilles.) Oh, ma tête ! Mon Dieu, ma tête... !

McCoy l'examina à l'aide du senseur médical.

- Tout va bien, maintenant, le rassura-t-il. Vous êtes hors de danger.

Chekov se lança alors dans un déluge de paroles presque incompréhensibles :

- Il nous a fait dire des choses... il nous a fait faire d'autres choses, mais nous l'avons trompé. Il croyait nous contrôler, mais ce n'était pas vrai : le commandant l'a trompé...il est très fort...

Il tremblait tant qu'il fut incapable de continuer, Il ramena ses genoux sur sa poitrine et baissa la tête pour dissimuler ses sanglots.

Kirk jeta un coup. d'œil vers Terrell qui avait toujours l'air hanté par son cauchemar.

- Commandant, où est le Dr Marcus ? Qu'est devenu le projet Genesis ?

- Khan ne les a pas trouvés, répondit Terrell avec un calme effrayant. Mais il a trouvé les autres.

- Nous le savons, répliqua sèchement Kirk.

- Il n'y avait plus qu'eux. Khan les a torturés. ils ne voulaient pas parler, alors il les a tués. La station est trop vaste pour être fouillée. Il a préféré s'emparer du Reliant et partir. Pour vous tuer.

- Et il a bien failli réussir, fit Kirk.

- il nous a laissés ici, intervint Chekov. (Il leva la tête. Son visage ruisselait de larmes.) Nous ne lui étions plus... d'aucune utilité.

- Est-ce qu'il contrôle tout l'équipage du Reliant ? Demanda Saavik, étonnée que les humains fussent si réceptifs au contrôle mental.

- Il les a presque tous abandonnés sur Alpha Ceti V.

- Il est fou, monsieur. Il ne vit que pour se venger, fit Chekov. Il vous tient pour responsable de la mort de sa femme... Le lieutenant McGiver...

- Je sais ce qu'il me reproche, le coupa Kirk. (Il se tut un instant, les yeux dans le vide.) Carol est partie, mais tous les canots de sauvetage sont à leur place. Où est la salle de transbordement dans cette station ?

Il se tourna vers Saavik.

- Même les informations concernant le Laboratoire Spatial ont été effacées des mémoires de l'ordinateur, monsieur, répondit-elle. Mais l'Enterprise doit en avoir une copie dans ses dossiers.

Ils contactèrent le vaisseau, rassurant à nouveau le capitaine Uhura et M. Spock sur leur sort et ils se firent transmettre les plans de la station. Même ceux qui auraient dû se trouver accrochés aux murs de la zone de réception avaient été arrachés et détruits.

Ils se rendirent dans la salle de transbordement. Kirk examina la console.

- Monsieur Chekov, est-ce que Khan est venu ici ?

- Je ne crois pas, monsieur. Il a dit qu'il serait ridicule de fouiller la station. Il pensait qu'il parviendrait à faire parler les prisonniers.

- Quelqu'un a laissé le transbordeur allumé, fit Kirk. On l'a branché, on s'en est servi et il est resté ainsi car il n'y avait plus personne pour l'éteindre.

Saavik calcula les coordonnées du lieu de destination.

- C'est impossible, amiral. Les chiffres indiquent un endroit sur Regulus I. Le planétoïde est dépourvu de toute vie et de toute atmosphère.

- Si Carol en est arrivée à la phase deux du projet, celle des essais souterrains... (Kirk semblait réfléchir à voix haute.) Elle a bien précisé qu'il s'agissait d'une expérience souterraine...

- La phase deux ?

Il doit faire allusion à ce mystérieux projet Genesis, pensa Saavik.

Kirk, soudain, sortit son communicateur.

- Kirk appelle Enterprise.

- Ici Enterprise. Je vous écoute.

C'était la voix de Spock.

- Rapport d'avaries, monsieur Spock ?

- Amiral, le lieutenant Saavik nous recommanderait de nous en tenir au règlement. Dans ce cas, il serait question de jours et non plus d'heures pour réparer.

Saavik essayait de comprendre ce que le commandant avait voulu dire. Ces paroles lui paraissaient vaguement offensantes, mais venant du commandant Spock, c'était peu probable.

- Bien reçu commandant, fit Kirk après un instant de silence. Allez-y de vos mauvaises nouvelles.

- La situation est grave. Les moteurs principaux ne peuvent pas être réparés avant six jours minimum. Les moteurs auxiliaires n'ont pas tenu le coup, mais Mr Scott espère les remettre en état d'ici deux jours. Toujours en se conformant au règlement, amiral.

- Ce qui signifie que vous ne pouvez pas nous ramener à bord ? Demanda Kirk.

- Pas pour le moment.

- Spock, fit alors Kirk. Il faut que je tente quelque chose. Si vous n'avez pas de nouvelles de nous d'ici... disons... une heure, réunissez toute l'énergie dont vous disposez encore et foutez le camp d'ici avec l'Enterprise. Alertez la flotte Spatiale dès que vous serez hors de portée des instruments de brouillage. Et tenez-vous en au règlement, Spock. N'oubliez pas.

Uhura s'interposa :

- Nous ne pouvons pas vous laisser derrière nous, monsieur !

- C'est un ordre, Spock. Uhura, si vous n'entendez plus parler de nous, c'est qu'il n'y aura plus personne derrière vous. Ici Kirk, terminé.

Il coupa son communicateur et le posa à côté de lui.

- Messieurs, reprit-il en s'adressant à Terrell et à Chekov, peut-être préférez-vous rester ici. Vous avez traversé de rudes épreuves et...

- Nous sommes prêts à vous suivre, dit Terrell l'interrompant.

- Très bien. Alors, allons-y.

- Allons-y ? S'exclama McCoy. Mais aller où ?

- Là où ils sont allés, répondit Kirk en désignant le transbordeur.

Saavik comprit ce que Kirk avait l'intention de faire. Elle s'avança vers le transbordeur et brancha le déclenchement à retardement, prenant garde de ne pas altérer les coordonnées. Kirk monta sur la plate-forme du transbordeur. Terrell et Chekov le rejoignirent, mais McCoy resta immobile les bras croisés dans une attitude belliqueuse.

- Et s'ils ne sont allés nulle part ? Lança-t-il.

Kirk eut un large sourire.

- Dans ce cas, vous tenez enfin votre chance d'échapper à cette vie de chien, comme vous l'appelez, Bones.

Le Dr McCoy marmonna quelque chose et grimpa lourdement sur la plate-forme.

- Prêts ? Fit Saavik.

Elle pressa le bouton et vint aussitôt prendre place à côté des autres.

Le Laboratoire Spatial disparut. Les ténèbres les enveloppèrent.

* * * * *

Jim Kirk retenait son souffle. Il craignait de s'être trompé, s'attendant d'un instant à l'autre à sentir le roc se refermer autour de lui pour l'éternité. La peur s'insinuait en lui. Les lumières, tout à coup, revinrent. Ils étaient arrivés.

- Eh bien, fit Jim à ses compagnons qui se matérialisaient à leur tour. S'il y a quelqu'un ici, il est maintenant averti de notre présence.

Ils se trouvaient dans une petite grotte d'où partaient plusieurs tunnels. La caverne avait été creusée artificiellement; ce n'était pas une formation naturelle. Il y avait partout des dossiers, du matériel technique et des cellules de mémoires périphériques. Tout cela avait certainement été transféré en hâte du Laboratoire Spatial.

- Amiral..., fit Saavik en désignant une autre grotte à laquelle conduisait le tunnel le plus proche.

Jim aperçut une lourde forme métallique incurvée.

Il suivit Saavik dans cette direction. Il y avait également des dossiers et des appareils dans cette caverne, mais l'espace était presque entièrement occupé par une sorte de grande torpille.

- Genesis, je présume ? Fit le Dr McCoy. -

Sans répondre, Kirk s'avança vers la grotte suivante.

Soudain, de derrière une pile de caisses, une silhouette bondit sur lui et le renversa. La lame d'un couteau jeta un éclair dans la pénombre. Jim sentit le fil aiguisé se poser sur sa gorge, juste contre la carotide. Il voulut lutter, mais la pression s'accentua. Si Saavik ou McCoy tentaient de tirer leur phaseur, il serait mort avant même qu'ils n'aient eu le temps de faire feu.

- Espèce de salaud, vous les avez tués !

Jim reconnut alors David Marcus.

- Je suis Jim Kirk ! S'écria-t-il. David, tu ne me reconnais pas ?

- Nous n'étions pas encore partis, stupide bâtard ! J'ai entendu le cri de Zinaida...

- David, nous les avons trouvés. Ils étaient déjà morts.

- David...

La voix de Carol.

- Ne reste pas là, maman !

- Jim...

Kirk tourna la tête pour essayer de voir Carol. Le couteau lui entailla la peau, faisant jaillir une goutte de sang dont il sentit la tiédeur sur son cou.

- Tenez-vous tranquille, espèce de...

- Carol ! S'écria Jim. Pour l'amour du ciel, tu ne crois tout de même pas que nous puissions être mêlés...

- Fermez-la ! Hurla David. Eloigne-toi, maman, à moins que tu veuilles me voir le tuer comme il a tué...

Carol Marcus prit une profonde inspiration :

- Je ne tiens pas à te voir tuer qui que ce soit... et surtout pas ton père.

David, abasourdi, leva la tête.

Tout aussi abasourdi, Jim néanmoins se dégagea et désarma David. Sans doute Carol n'avait-elle dit cela que pour lui permettre...

Du coin de l'œil, il vit Clark Terrell s'avancer et s'emparer du phaseur avec lequel le Deltanien, ce devait être Jedda Adzhin-Dall, avait tenu en respect Saavik et McCoy.

- Si vous le permettez, je préfère le garder, fit Terrell.

Jim se releva et se tourna vers Carol.

- Carol...

Il fit un pas vers elle. Carol vint à sa rencontre. Elle sourit, tendit le bras et effleura doucement les tempes de Jim.

- Tes cheveux ont blanchi... Elle s'interrompit.

Il l'enlaça. Ils s'étreignirent un long moment, puis Jim se dégagea pour la dévisager.

- Carol, c'est vrai ?

Elle hocha imperceptiblement la tête.

- Pourquoi ne me l'as-tu pas dit ?

- Ce n'est pas vrai ! S'écria David. Mon père était...

- Tu rends la situation bien difficile, David, fit Carol.

- Je crains qu'elle ne devienne encore plus difficile, docteur Marcus, intervint alors Clark Terrell.

Jim se retourna.

Le commandant du Reliant braquait le phaseur qu'il avait pris à Jedda sur Jim Kirk et Carol Marcus.

- Clark, au nom du ciel..., commença McCoy.

- Ne bougez pas ! (Terrell jeta un coup d'œil en direction de Chekov qui lui adressa un petit signe puis il s'approcha de McCoy qui faisait mine de résister.) Vous non plus, Len.

McCoy leva les bras au-dessus de sa tête.

Chekov les désarma et rejoignit Terrell qui tenait le groupe en respect.

- Pavel..., fit Jim.

- Je suis désolé, monsieur.

Terrell saisit son communicateur.

- Vous avez tout entendu, Votre Excellence ?

- Oui, commandant. Je vous félicite.

- Khan !

- Je le savais ! Murmura David d'une voix rauque.

Jim voulut le retenir, mais c'était trop tard. David se précipita sur Terrell. Saavik réagit instantanément. Elle saisit David à la taille et le projeta sur le côté de toute la force de ses muscles habitués à une forte pesanteur. Tous deux roulèrent au sol. Jedda bondit à son tour.

Terrell fit feu.

Le rayon effleura Jedda.

Il disparut sans un cri.

- Jedda ! Hurla Carol.

- Oh, mon Dieu ! Fit David dans un souffle.

- Que personne ne bouge ! (Le poing de Terrell était crispé sur son phaseur.) Je ne tiens pas à vous tuer, mais...

- Commandant Terrell, j'attends !

La voix menaçante de Khan fit sursauter Chekov. Il était très pâle et son visage était baigné de sueur. Son corps était parcouru de frissons. Le phaseur tremblait dans sa main. Jim Kirk envisagea un instant de tenter de s'en emparer, mais il n'avait guère de chances d'y parvenir. Il renonça à ce projet suicidaire.

- Tous vos ordres ont été suivis, seigneur, déclara Terrell. Vous avez les coordonnées de Genesis.

- J'ai encore à vous charger d'une petite mission, commandant, dit Khan. Tuez James Kirk.

Saavik se ramassa, prête à bondir.

Non, pensa Jim de toutes ses forces. Vous avez eu raison pour David. Ne soyez pas aussi stupide que lui et ne vous faites pas tuer pour rien, lieutenant.

- Khan Singh..., balbutia Terrell.

Il s'essuya le front avec sa manche et pressa sa main libre contre sa joue.

- Je ne peux pas... Je ne peux pas.

Il grimaçait de souffrance.

- Tuez-le !

Terrell jeta sur le sol son communicateur qui heurta une pierre. Terrell gémit comme si c'était lui qui avait été touché. Il saisit à deux mains son phaseur. Il tremblait tant qu'il était incapable de viser correctement.

Pavel Chekov leva lentement son arme qu'il fixait avec une effrayante intensité. Il la braqua...

… sur Terrell. Il voulut presser la détente. Il n'y parvint pas.

Terrell était au supplice. Tendant toute sa volonté, il retourna son phaseur contre lui.

- Clark, oh non ! Murmura McCoy.

Il esquissa un pas dans sa direction.

Terrell leva la tête. Jim lut dans ses yeux agrandis par l'épouvante toute la détermination de sa prière muette.

McCoy ne pouvait rien faire d'autre pour Clark Terrell que de le laisser agir. Il s'arrêta et avec un gémissement, il enfouit son visage entre ses mains.

- Tuez-le, Terrell ! Ordonna à nouveau Khan.

Le communicateur endommagé avait modifié sa voix qui n'en restait pas moins reconnaissable.

- Tuez-le ! Maintenant ! Tirez ! Tirez !

Terrell obéit.

Il disparut.

Chekov poussa un hurlement. Son phaseur lui échappa. Il se prit la- tête dans les mains et ses genoux cédèrent sous lui. Il s'effondra et se tordit sur le sol rocailleux, en proie à des convulsions.

McCoy se précipita vers lui. Il tira un injecteur de sa trousse, le régla et l'enfonça dans le bras de Chekov. Celui-ci s'agita encore un moment, puis il se détendit.

- Terrell ! Appelait Khan. Chekov !

- Oh mon Dieu ! Jim ! S'écria soudain McCoy avec horreur.

Jim accourut.

Le sang ruisselait sur le visage de Chekov.

Quelque chose, une créature, s'échappait de son oreille. Elle se coulait lentement - on eût dit une sorte de serpent, de ver - couverte de sang. Elle s'éloigna, ondulante, du corps de Chekov. Jim lutta contre la nausée. Il empoigna un phaseur.

- Terrell !

La voix de Khan était rauque.

Jim serra les dents. Il tremblait de la tête aux pieds. Il attendit que l'abominable bête se fût suffisamment éloignée de Chekov.

Il pressa la détente. La créature disparut.

- Chekov !

Jim ramassa brusquement le communicateur.

- Khan, misérable assassin.., ils ne sont plus en votre pouvoir ! Vous devrez faire votre sale travail vous-même ! Vous m'entendez ? Vous m'entendez ?

Après un instant de silence, un bruit effrayant jaillit du communicateur.

Khan riait.

- Kirk, James Kirk, mon vieil ami, vous êtes donc encore en vie ?

- Oui, mon " vieil ami ". Et écoutez-moi bien, Khan. Vous avez tué nombre d'innocents. (Il baissa les yeux sur Pavel Chekov qui agonisait à ses pieds.) Et vous répondrez de vos crimes.

Khan éclata à nouveau de rire.

- Je ne le pense pas. Jadis, j'étais puissant. Maintenant, je serai invincible.

- Il va s'emparer de Genesis ! S'écria David. Il se précipita vers la caverne proche. Saavik et Kirk se lancèrent derrière lui. Ils débouchèrent du tunnel. Un rayon transbordeur enveloppait déjà la torpille Genesis. Jim leva son phaseur. S'il parvenait au moins à l'endommager avant qu'elle ne se dématérialise...

David Marcus était juste dans sa ligne de tir.

- David, baisse-toi ! Hurla Jim.

Saavik arriva à la hauteur de David. Elle tenta de le projeter au sol, mais il se débattit.

- Laissez-moi... il faut l'empêcher !

- C'est trop tard. Vous n'arriverez pas entier.

- Baissez-vous !

Saavik écarta David.

Jim tira. Le rayon phaseur traversa l'espace occupé par la torpille une seconde plus tôt et fit fondre une partie de la paroi rocheuse.

Jim Kirk retint à grand-peine un hurlement de rage. Il ne lui restait plus qu'une toute petite chance.

Il prit le communicateur de Terrell.

- Khan, vous avez Genesis, mais moi, vous ne m'avez pas ! Et vous ne m'aurez jamais, Khan ! Vous êtes bien trop lâche pour venir ici me tuer !

- J'ai fait mieux que vous tuer, amiral. Je vous ai vaincu. Et j'aimerais vous laisser quelque temps savourer votre défaite.

- Malgré toutes vos promesses et tous vos serments ? Malgré le vœu que vous avez fait à la mémoire de votre femme !

- Vous ne devriez pas parler de ma femme, James Kirk. Elle n'a jamais demandé à être vengée. Je vais donc respecter sa volonté. Je ne vous tuerai pas, James Kirk.

- Vous êtes un lâche, Khan !

- Je vais vous abandonner comme vous m'avez abandonné. Mais personne ne vous trouvera jamais. Vous êtes enterré vivant, perdu au cœur d'une planète morte. Pour toujours.

- Khan...

- Quant à votre vaisseau, il est réduit à l'impuissance. Dans quelques instants, il ne sera plus que morceaux épars dans l'espace.

- Khan !

- Adieu, amiral.

* * * * *

A bord du Reliant, Khan Singh coupa la communication avec Regulus I et se laissa aller dans son fauteuil. Ce n'était pas tout à fait ainsi qu'il avait prévu d'en finir, mais ce n'en était pas moins une revanche fort satisfaisante.

Joachim arriva sur la passerelle.

- Alors, Joachim ?

- La torpille Genesis est en sécurité, seigneur. La vitesse de distorsion est toujours inopérante, mais toutes les autres fonctions seront rétablies d'ici une heure.

- Parfait.

- Seigneur ?

- Oui, Joachim ?

- Puis-je programmer un cap pour nous éloigner de Regulus I ?

- Pas encore. Kirk est liquidé, mais je lui ai promis de m'occuper de son vaisseau.

- Khan, seigneur...

Khan considéra son ami, son second, d'un air perplexe. Joachim était à ses côtés depuis le début mais il se comportait de manière très étrange depuis qu'ils s'étaient échappés d'Alpha Ceti V.

- Tu es avec moi ou tu es contre moi, Joachim ? Il faut choisir.

Joachim baissa les yeux.

- Je suis avec vous, seigneur. (Il se détourna, prêt à s'éloigner, et ajouta :) Moi, je n'ai pas changé.

* * * * *

Carol était assise à même le sol de la grotte, les yeux fixés sur l'endroit qu'avait occupé Genesis. Elle baissa soudain la tête. Elle ne parvenait pas à croire que Jedda, lui aussi, avait disparu. Vance, Del, Zinaîda, Yoshi, Jan, tous morts. Il ne lui restait plus que David.

Elle ne pouvait s'empêcher d'être heureuse que ce fut David qui ait été épargné. Pourtant, à certains moments, elle avait eu l'impression d'être une mère pour tous ceux de la station. Carol avait toujours été un des êtres auxquels les gens se confiaient.

Elle pleurait surtout Vance, sa gentillesse et son sérieux. Elle enfouit son visage dans ses mains.

Les larmes coulaient entre ses doigts. Elle s'essuya les yeux d'un geste décidé, refoulant son chagrin au plus profond d'elle-même. Elle n'avait pas le droit de s'abandonner à son désespoir. Il devait bien y avoir un moyen d'empêcher le drame qui allait se produire.

Elle se tourna vers Jim. Elle s'était juré de ne jamais lui révéler la vérité au sujet de David et de ne jamais parler de lui à David, mais elle n'avait pas eu d'autre solution pour les arrêter avant qu'ils ne s'entre-tuent. Elle avait besoin de parler à Jim, et à David aussi, mais depuis la disparition de Genesis, ils n'avaient tous trois cessé de tourner les uns autour des autres tels des satellites, attirés l'un vers l'autre par ce qu'ils venaient d'apprendre et repoussés par les vieilles blessures du passé.

- Saavik appelle Enterprise. Saavik appelle Enterprise. Répondez, répondez.

La jeune Vulcanienne - mais était-elle bien vulcanienne ? Se demandait Carol - ne cessait de répéter ces mots dans son communicateur.

Carol savait avec quelle efficacité l'autre vaisseau pouvait brouiller les communications. Elle doutait que Saavik pût parvenir à établir la liaison.

Un faible gémissement s'éleva du coin de la grotte, où le Dr McCoy s'occupait de Chekov.

- Jim, appela McCoy.

Jim s'avança.

- Pavel est vivant, dit McCoy. Il se sentira un peu faiblard pendant quelque temps, mais je pense qu'il s'en tirera.

- Pavel ? Dit doucement Jim.

Chekov essaya de se redresser.

- Tout va bien, Pavel, le rassura McCoy. Vous allez vous remettre très vite. Tâchez maintenant de vous reposer un peu.

- Amiral, dit le lieutenant Saavik, je suis désolée mais je ne parviens pas à contacter l'Enterprise. Le Reliant brouille tous les canaux.

- Je suis persuadé que vous avez fait de votre mieux, lieutenant, répondit Jim.

- C'est sans grande importance, ajouta McCoy. Si Spock a obéi aux ordres, l'Enterprise est déjà loin. Et s'il a été dans l'incapacité d'obéir, le vaisseau est de toute façon fichu.

- Et nous aussi, semblerait-il, fit David.

Carol se leva.

- Jim, déclara-t-elle, je ne comprends pas. Comment tout cela est-il arrivé ? Qui en est responsable ? Et qui est ce Khan ?

- C'est une longue histoire, Carol.

- Ce n'est pas le temps qui nous manque ! S'écria David d'un ton furieux.

- Ainsi ton papa et toi pourrez faire plus amplement connaissance, ironisa le Dr McCoy.

- C'est peut-être mon père biologique, répliqua David, mais ce n'est certainement pas mon " papa ". Jedda est mort par sa faute et...

- Non, par la tienne, mon garçon ! Lança McCoy d'un ton cassant. Parce que tu as voulu te précipiter sur un phaseur réglé pour tuer. Et, puisque tu sembles ne pas savoir compter, je te rappelle qu'il y a eu deux morts.

- Plus que cela, docteur, dit Carol. C'est peut-être vous qui ne savez pas compter. Presque tous étaient des amis. Jim, je pense que tu nous dois au moins quelques explications.

Jim leva la tête. Carol vit qu'il était aussi touché et déconcerté qu'elle.

- Et toi aussi, non ? Lâcha-t-il.

Carol ferma les yeux, prit une profonde inspiration et déclara très lentement :

- Oui, tu as raison. Jim, docteur McCoy... nous sommes peut-être ici pour un certain temps et...

- Nous sommes peut-être ici pour l'éternité, lança McCoy d'un air sombre.

- Alors pourquoi ne pas décréter une trêve ? Acheva Carol.

- Je viens de voir un vieil ami se suicider ! Dit McCoy. J'étais à quelques pas de lui et je l'ai laissé faire ! (Il détourna la tête.) J'espère que vous voudrez bien me pardonner... (La colère et le chagrin prirent le pas sur le sarcasme; sa voix se brisa :)... ma mauvaise humeur.

- Je vous en supplie, docteur. Croyez-moi, je comprends ce que vous ressentez.

- Oui, murmura-t-il. Bien sûr. Excusez-moi.

Il s'éloigna et ne revint que lorsqu'il se fut maîtrisé. Ils s'assirent en cercle et Jim commença à raconter.

Carol aurait voulu que Jim leur donnât quelques raisons d'espérer, mais lorsqu'il eut terminé, il ne lui restait plus que l'horreur de savoir Genesis entre les mains de Khan Singh.

- Est-ce qu'il y a quelque chose à manger ici ? Demanda soudain Jim. Je ne sais pas ce qu'il en est pour vous, mais moi je meurs de faim.

- Comment pouvez-vous penser à la nourriture dans un moment pareil ? S'étonna McCoy.

- Je pense surtout que notre premier devoir est de survivre.

- Il y a tout ce qu'il faut dans la grotte de Genesis, fit Carol d'un air absent.

Puis elle secoua la tête, étonnée par son oubli. Elle aurait dû les y conduire depuis longtemps au lieu de les forcer à rester dans ces horribles cavernes humides. Tout ce qui venait d'arriver l'avait affectée plus qu'elle ne se l'avouait : sa lucidité, sa confiance... Elle se leva.

- Il y en a assez pour toute une vie, si nous devons terminer nos jours ici, ajouta-t-elle.

- Mais nous croyions que Genesis, c'était ici ! S'exclama McCoy.

Carol regarda autour d'elle les grottes sombres remplies d'un fouillis de matériel, de dossiers et d'affaires personnelles. Il avait fallu dix mois à plusieurs équipes de la Flotte, revêtues de combinaisons spatiales, pour creuser ce labyrinthe de tunnels alors que la seconde phase de Genesis n'avait demandé qu'un seul jour. Carol éclata de rire et s'arrêta brusquement en se rendant compte que son rire tournait à l'hystérie.

- Ici ? Non, ce n'est pas Genesis. David, veux-tu montrer au Dr McCoy et au lieutenant Saavik ce que nous entendons par nourriture ?

- Mais enfin, maman ! Un être dément s'est emparé de la torpille et tu me demandes de servir de guide pour une visite organisée ?

- Effectivement.

- Mais il faut... Nous ne pouvons pas rester là sans rien faire !

- Mais si, nous le pouvons, affirma Jim.

Il tira un petit instrument de sa poche et le déplia. Ce fut seulement lorsqu'il eut placé les verres devant ses yeux que Carol reconnut des lunettes (l'un de ses professeurs d'université portait à peu près les mêmes, probablement pour renforcer sa réputation d'excentrique). Jim Kirk avec des lunettes ?

Jim consulta son chronomètre, ôta ses lunettes et les rangea.

- Il y a vraiment à manger ici ? Demanda-t-il.

David se renfrogna.

- David, je t'en prie.

Le jeune homme se tourna pour dévisager Kirk.

- Il faut surtout occuper les subalternes, c'est ça ? (Il haussa les épaules.) Et après tout... (Il fit brusquement signe à Saavik et McCoy de le suivre.) Allez, venez.

Saavik hésita.

- Amiral...

- Comme M. Spock, votre professeur, aime à le répéter : aucune situation n'est jamais sans issue.

McCoy sortit de la grotte avec David. Saavik, les yeux baissés, semblait réfléchir. Puis elle pivota et leur emboîta le pas.

Pavel gisait, endormi ou évanoui, sur une pile de couvertures.

Jim et Carol étaient seuls.

Carol s'assit sur ses talons à côté de Jim.

- David a raison, n'est-ce pas ? C'est simplement pour nous occuper ?

Il releva la tête.

- Pourquoi ne m'as-tu rien dit ?

Carol avait eu vingt ans pour réfléchir à la réponse qu'elle ferait à cette question et elle ne l'avait toujours pas trouvée.

- Jim... pourquoi ne m'as-tu rien demandé ?

Il fronça les sourcils.

- Je ne comprends pas.

- Il y a longtemps que tu sais que j'ai un fils. Tu connais son âge ou tu aurais pu facilement le connaître et, ajouta-t-elle avec une tentative d'humour, je ne crois pas qu'on t'aurait accepté à l'Académie de la Flotte Spatiale si tu n'avais pas su compter.

Son ironie tomba à plat. De toute façon, elle n'avait guère envie de rire. Elle avait toujours pensé que Kirk pourrait l'interroger un jour au sujet de David. C'était l'une de ces éventualités que Carol, avec cette étrange et inexplicable dualité propre aux humains, avait à la fois redoutées et souhaitées, bien qu'elle n'eût jamais voulu l'avouer qu'à elle-même.

Mais cela ne s'était jamais produit.

- Carol... je ne sais pas si tu vas me croire, et tu n'as peut-être aucune raison de me croire, mais il ne m'était jamais venu à l'esprit que David pouvait être mon fils. Je n'ai appris que tu avais un enfant que lorsque je suis retourné à bord de l'Enterprise. Et ensuite j'ai eu, comment dirais-je, des problèmes pour réorganiser ma vie. J'avais l'impression d'être sur un monde étranger, un monde semblable à celui dont je me souvenais mais où chaque fois que je rencontrais quelque chose qui avait changé, je me sentais surpris, désorienté...

Carol lui prit la main et lui caressa doucement tes doigts.

- Arrête, Jim. Je suis désolée. Et puis Jim, je ne sais même pas si je t'aurais répondu, situ m'avais posé la question. Je te jure que je n'avais pas l'intention de vous apprendre la vérité, ni à toi ni à lui.

- Mais je ne comprends pas pourquoi ?

- Comment peux-tu dire cela ? C'est pourtant évident. Nous n'étions plus ensemble et nous ne le serions plus jamais ! Je ne me suis jamais fait d'illusions sur ce point et je dois dire que tu ne m'as jamais encouragée à en entretenir. Tu avais ton monde et moi le mien. Je voulais garder David avec moi. (Elle lâcha la main de Jim. Elle avait toujours aimé, ses mains carrées et fortes.) S'il avait choisi de lui-même d'aller bourlinguer aux quatre coins de l'univers, j'aurais accepté sa décision. Mais je n'aurais pas supporté de te voir arriver pour ses quatorze ans et de t'entendre me déclarer : " Eh bien, maintenant que tu t'es occupée de lui jusqu'à ce qu'il ait atteint l'âge de raison, il est grand temps qu'il accompagne un peu son père. " Son père ? Un étranger qu'il ne connaissait que pour l'avoir vu une fois de temps en temps ? Jim, je n'avais pas d'autre solution, et il est maintenant trop tard pour que la fibre paternelle se développe en toi ! En outre, les enfants de quatorze ans n'ont rien à faire à bord d'un vaisseau spatial.

Jim se leva, s'éloigna de quelques pas et pressa son front contre la paroi rocheuse, comme s'il essayait d'absorber le calme et la fraîcheur de la pierre.

- Tu n'avais pas besoin de me dire ça.

Ses épaules étaient voûtées et Carol pensa qu'il était sur le point de pleurer. Elle aurait voulu le prendre dans ses bras, mais elle ne tenait pas à voir ses larmes.

- David te ressemble beaucoup, tu sais, dit-elle pour tenter de détendre l'atmosphère. Je n'ai rien pu faire contre. Il est têtu, imprévisible.., mais, bien entendu, il est plus intelligent que toi...

Elle se tut. Cette piètre tentative tombait encore plus à plat que la précédente.

- Et puis quelle importance ! S'écria-t-elle. Nous ne sortirons jamais d'ici.

Jim ne répondit pas. Il s'agenouilla à côté de Pavel et lui prit le pouls. Il évitait le regard de Carol.

- Dis-moi ce que tu ressens, demanda-t-elle gentiment.

Il avait l'air si triste, si lointain. Carol essaya de se mettre en colère contre lui, mais en vain.

- Un homme qui ne m'avait pas vu depuis quinze ans a voulu me tuer, fit Jim. Tu m'apprends l'existence d'un fils qui serait ravi de le faire à sa place. Notre fils. Cette vie que j'aurais pu avoir et que je n'ai pas eue. Carol, je me sens vieux, fatigué et troublé. Très troublé.

Elle s'approcha et lui tendit la main.

- Viens, je veux te montrer quelque chose. Quelque chose qui fera que tu te sentiras jeune, aussi jeune qu'un monde nouveau.

Jim jeta un coup d'œil sur Chekov. Carol n'était pas docteur en médecine, mais elle en savait assez sur la physiologie humaine pour constater que le jeune capitaine dormait d'un sommeil paisible.

- Il va bien, dit-elle à Jim. Viens. Suis-moi.

Il lui prit la main.

Elle le conduisit vers Genesis.

Jim, à contrecœur, s'enfonça dans les grottes en compagnie de Carol. Les plaques lumineuses disparurent et ils poursuivirent leur chemin dans l'obscurité. .Carol se guidait à la paroi. Jim se rendit bientôt compte qu'il ne faisait pas aussi noir qu'on aurait pu s'y attendre. Il distinguait Carol à côté de lui. Un pâle reflet dansait dans ses cheveux.

La clarté augmenta. Avec toute la sensibilité d'un homme qui a passé presque toute sa vie à la lumière artificielle et à la lueur d'étoiles étrangères, d'un homme qui sait apprécier le peu de soleil qu'il a l'occasion de voir, Jim sut sans le moindre doute que les rayons qui filtraient devant lui provenaient d'une étoile très semblable à Sol.

Il jeta un coup d'œil vers Carol. Elle sourit mais ne lui fournit aucune explication.

Sans même s'en rendre compte, Jim se mit à marcher plus vite. Et, tandis que la lumière s'intensifiait, devenait plus vive, plus pure, il se surprit à courir.

Il arriva à l'ouverture de la grotte et s'immobilisa. Carol le rejoignit au bord d'un promontoire.

Jim Kirk était figé de stupeur.

Après ce long temps passe dans la pénombre, il était ébloui par toute cette luminosité. Il ferma les yeux. Une légère brise lui ébouriffait les cheveux. Il sentait l'odeur de la terre, des fleurs, de la forêt. Un petit torrent cascadait au flanc de la falaise, tout près de lui, projetant des embruns arc-en-ciel sur son visage.

La forêt s'étendait très loin au cœur de ce planétoïde mort qu'avait été Regulus I. C'était le plus merveilleux panorama qu'il eût jamais contemplé, une forêt qui semblait jaillie d'un livre de contes pour enfants. Les arbres noueux se dressaient, vieux et mystérieux. L'herbe dans le pré au pied de la falaise était verte, haute et dense comme un épais tapis de velours, 'parsemée de fleurs sauvages d'un bleu délicat et d'un orange éclatant. A la lisière de la forêt, Jim s'attendait presque à saisir l'éclair d'une forme blanche, celle d'une licorne cherchant à échapper à son regard inquisiteur.

Il se tourna vers Carol qui était adossée à la falaise près de l'entrée de la grotte, les bras croisés. Elle souriait.

- Et vous avez fait ça en un jour ? Demanda Jim.

- La matrice se forme en un jour. Pour tout ce qui est vivant, c'est un peu plus long, mais pas tellement. Alors, maintenant tu me crois quand je dis qu'on ne mourra pas de faim ?

Il contemplait avec fascination le monde de Carol.

- Jusqu'où va-t-il ?

- Il fait tout le tour de la planète. La rotation de Regulus I provoque une accélération radiale qui tient lieu de pesanteur, du moins entre quarante-cinq degrés au-dessus et au-dessous de l'équateur. Je suppose que les choses sont quelque peu étranges aux environs des pôles. (Elle désigna le soleil.) Un champ de pression maintient l'étoile en place. C'est une variable. Douze heures sur vingt-quatre, son intensité diminue pour créer une sorte de nuit. Elle fait une très belle lune.

- Et c'est... aussi beau partout ?'

- Je ne sais pas, Jim. Je n'ai pas eu précisément l'occasion de l'explorer et, après tout, ce 'n'est qu'un prototype. Il survient toujours des choses inattendues.

En outre, toute l'équipe a travaillé sur le projet, ajouta-t-elle d'une voix infiniment triste. C'est Vance qui a dessiné la carte; vers la frontière nord, il a mis une petite note précisant qu'à cet endroit il y aurait des dragons. Personne n'a su s'il voulait plaisanter ou s'il était sérieux... Del le savait peut-être... Vance a déclaré un jour que ce n'était pas la peine de construire quelque chose de trop beau et de trop sûr car c'était trop insipide.

Elle fondit en larmes. Jim la prit dans ses bras et la serra contre lui.

Chapitre 8

Dans les soutes du Reliant, Khan Singh achevait d'inspecter l'énorme torpille Genesis. Il en avait déjà étudié le programme. Le mécanisme lui-même était très complexe, mais la théorie de base ainsi que le maniement de la torpille étaient d'une simplicité enfantine.

Il caressa le flanc luisant de cet extraordinaire engin. Quand il serait fatigué de régner sur des mondes existants, il pourrait créer des planètes au gré de sa fantaisie.

Joachim entra dans la soute et s'arrêta à quelques pas de Khan. -

- L'énergie à impulsion est rétablie, seigneur, dit-il

- Merci, Joachim. Maintenant, .ce pauvre Enterprise ne sera plus de taille à lutter contre nous.

- Oui, seigneur.

Son intonation ne révélait rien : ni enthousiasme, ni fierté, ni même peur. Rien.

Khan fronça les sourcils.

- Joachim, as-tu dormi ?

Joachim tressaillit, comme si Khan l'avait giflé.

- Je ne peux pas dormir, seigneur.

- Que veux-tu dire ?

Joachim frissonna et se détourna.

- Je ne peux pas dormir, seigneur, répéta-t-il.

Khan observa un instant son second, puis il haussa les épaules et sortit de la soute. Joachim le suivit lentement.

Sur la passerelle, Khan ordonna au vaisseau de quitter son orbite. Il avait soigneusement calculé la position du Reliant pour placer Regulus I entre lui et la position relative que devait occuper l'Enterprise jusqu'à ce qu'il ait réparé ses moteurs. M. Spock avait été bien imprudent de transmettre ainsi des informations révélant la vulnérabilité de son vaisseau alors que n'importe qui pouvait l'entendre !

Le cercle terminateur de Regulus I glissa lentement sous le Reliant qui commença à explorer les radiations actiniques entourant le planétoïde.

- Senseurs à courte portée.

Joachim obéit. Khan étudia les résultats sur son écran. Il semblait perplexe. Il y avait bien le Laboratoire Spatial, mais aucun signe de l'Enterprise qui aurait dû dériver quelque part sur une orbite parallèle.

L'Enterprise avait disparu.

- Senseurs à longue portée.

Toujours rien. Khan se leva; les poings serrés.

- Mais où sont-ils ? S'écria-t-il.

* * * * *

Saavik, le Dr McCoy et David Marcus quittèrent la grotte Genesis pour aller chercher Pavel Chekov. Ils fabriquèrent un brancard de fortune et transportèrent Chekov hors du labyrinthe de tunnels.

Ils eurent quelques difficultés à le descendre par la falaise, mais ils arrivèrent sans encombre sur le pré qui s'étendait en contrebas. Le Dr McCoy fit un lit pour le malade qui dormait si profondément qu'il semblait à peine respirer.

David Marcus s'allongea dans l'herbe.

- Je savais que ça marchait, murmura-t-il. Si seulement...

Il jeta son bras en travers de son visage.

Saavik l'observait avec curiosité. David Marcus, semblait-il, supportait ses épreuves et son chagrin beaucoup mieux qu'elle. En outre, en dépit de sa première réaction, David acceptait maintenant de bonne grâce la présence de ce père qu'il venait de se découvrir.

Saavik ne pensait pas qu'elle aurait pu se comporter ainsi. Elle était épouvantée à l'idée que quelqu'un pût un jour identifier la famille vulcanienne à laquelle l'un de ses parents avait appartenu. Si jamais cela se produisait, s'ils étaient de quelque manière contraints de la reconnaître, la seule façon de survivre à cette rencontre en conservant son honneur et sa santé mentale serait pour elle de s'agenouiller devant eux et de les supplier de lui pardonner son existence même.

Et si jamais elle se trouvait un jour en face du Romulien responsable de sa naissance... Saavik savait de quelles violences elle était capable. Si jamais elle rencontrait cet être infime, elle se laisserait volontiers aller à tous les excès de son être profond.

David revivait sans cesse les événements qui s'étaient déroulés sur le Laboratoire Spatial. Il aurait dû faire quelque chose; il aurait dû deviner, en dépit des paroles rassurantes de Del, que ses amis étaient en danger.

Il avait peur de sombrer dans la folie.

Il décida de cueillir quelques fruits à la corne d'abondance qui se dressait au milieu du pré. Il n'avait pas faim, mais cela l'occuperait, ne serait-ce que pour quelques minutes.

Il se leva et, sentant le regard de Saavik posé sur lui,

Il se retourna pour l'examiner. Elle avait les yeux fixes et semblait si profondément perdue dans ses pensées qu'elle ne s'aperçut même pas que David l'observait.

- Qu'est-ce que vous regardez ? Demanda-t-il d'un ton agressif

Elle sursauta et cligna des yeux.

- Le fils de l'amiral, répondit-elle sans détour.

- Je ne suis pas son fils ! C'est un mensonge !

- Je ne crois pas, répliqua-t-elle.

Malheureusement, moi non plus, se dit David. Si sa mère avait seulement cherché à sauver la vie de Jim Kirk, elle n'aurait pas persisté dans cette ridicule affirmation. Il était bien trop facile de prouver la filiation par une simple analyse des antigènes. Et si McCoy ne pouvait la pratiquer avec l'équipement contenu dans sa trousse, David parviendrait probablement à bricoler un analyseur avec le matériel qu'ils avaient apporté du Laboratoire Spatial. C'était justement parce que cette preuve était si facile à obtenir qu'il ne voyait aucune utilité à subir cette analyse. Elle ne ferait sans doute que confirmer ce qu'il aurait préférer ignorer.

Il haussa les épaules. Quelle importance pouvait avoir pour lui son père biologique ? Que ce fût cet homme dont sa mère lui avait parlé, celui qui était mort avant sa naissance, ou bien celui qu'elle désignait à présent, ni l'un ni l'autre n'avaient compté pour lui. Et David ne voyait aucune raison pour que cela changeât.

- Et vous, qu'est-ce que vous regardez ? Demanda le lieutenant Saavik.

David, à son tour, sursauta. Il avait toujours été fasciné par les Vulcaniens. En fait, la seule fois où il avait rencontré James Kirk, alors qu'il n'était encore qu'un petit garçon, il avait surtout pris plaisir à s'entretenir avec M. Spock, l'ami de Kirk. C'était probablement ce même Spock que Saavik avait essayé de. contacter. Si David avait un jour à se montrer aimable vis-à-vis d'un membre de la Flotte Spatiale, ce serait plus volontiers avec un officier scientifique qu'avec un commandant de vaisseau spatial.

Bizarre, se dit-il, je n'avais pas encore remarqué combien elle était belle. Belle et exotique. Elle ne semblait pas aussi distante que la plupart des Vulcaniens.

- Je... (Il s'interrompit. Il se sentait embarrassé.) Je... je ne sais pas.

Saavik détourna la tête.

J'ai dû l'insulter ou la vexer, pensa David. Il tenta de relancer la conversation.

- Je parie que je sais qui vous êtes, dit-il. Vous êtes la fille de M. Spock.

Saavik pivota brusquement, les poings serrés. David eut un mouvement de recul. il crut qu'elle allait le frapper, mais elle se maîtrisa et se détendit petit à petit.

- Si j'étais sûre que vous sachiez de quoi vous parlez, dit-elle, je vous tuerais sur-le-champ.

- Eh bien ! S'exclama David. Il faut être membre de la Flotte Spatiale pour réagir ainsi. Voilà ce qu'on récolte en voulant faire un compliment.

- Un compliment !

- Eh bien, oui. Après tout, il n'y a pas tellement de Vulcaniens dans la Flotte Spatiale. Je pensais que vous suiviez simplement votre père, quelque chose comme ça.

- Certainement pas, répliqua Saavik d'un ton glacé. Et ce serait faire la pire injure au commandant Spock que de supposer qu'il est, ou même pourrait être, mon père.

- Mais pourquoi ? Demanda David.

- Je ne tiens pas à en parler.

- Vraiment ? Qu'avez-vous donc de si terrible à cacher ?

- Un de mes parents, mon père ou ma mère, était romulien ! Répliqua-t-elle d'une voix vibrante de colère.

- Ah bon ? Eh, dites-donc, c'est intéressant ça. Je croyais que vous étiez vulcanienne.

- Non.

- Pour moi, vous ressemblez à une Vulcanienne.

- Pour les Vulcaniens, je ne suis pas une Vulcanienne pas plus que je ne me comporte comme une Vulcanienne. Je n'ai même pas un vrai nom vulcanien.

- Je ne vois toujours pas pourquoi M. Spock devrait se sentir offensé parce que j'ai cru que vous étiez sa fille.

- Vous ne connaissez donc pas la sexualité des Vulcaniens ?

- Mais si. Et après ? Ils doivent quand même se reproduire, même s'il ne tentent de le faire qu'une fois tous les sept ans. (David eut un large sourire.) Moi, ça me paraîtrait plutôt ennuyeux.

- Beaucoup de Romuliens éprouvent une attirance sexuelle pour les Vulcaniens. Dans des circonstances normales, aucun Vulcanien ne répondrait à de telles avances. Mais les Romuliens sont des bandits; ils pratiquent le rapt et ils possèdent des moyens chimiques pour contraindre leurs prisonniers à obéir.

Elle se tut. David voyait combien cette confession était pénible pour Saavik, mais il était fasciné.

- Perdre le contrôle de son esprit et de son corps représente l'humiliation ultime, poursuivit Saavik. La plupart des Vulcaniens préfèrent mourir plutôt que d'être capturés par les Romuliens et peu survivent lorsqu'ils sont amenés à agir d'une manière si contraire à leur nature. Il n'y a pratiquement aucune chance pour que mon géniteur vulcanien soit encore en vie.

- Oh ! S'exclama David.

- Les Romuliens se font un jeu de leur cruauté. Quelques-uns poussent même ce jeu jusqu'à engendrer ou concevoir un enfant et obligent ensuite la mère vulcanienne à vivre assez longtemps pour le porter, ou le père vulcanien assez longtemps pour assister à sa naissance. L'humiliation est ainsi totale et le Romulien en tire une grande fierté.

- Ecoutez, je suis désolé, fit David. Je n'avais sincèrement pas l'intention de vous blesser ou d'insulter M. Spock.

- Vous ne pouvez pas me blesser, docteur Marcus, répliqua Saavik. Mais comme je ne suis pas entièrement vulcanienne je pourrais, moi, vous blesser. Je vous conseillerais donc d'être prudent.

Elle lui tourna le dos et s'éloigna.

* * * * *

Saavik marchait à grands pas dans le pré. Elle se demandait ce qui avait bien pu lui prendre de parler ainsi à David Marcus de ses origines. Elle n'avait encore jamais abordé volontairement ce sujet avec quiconque et elle ne s'en ouvrait que rarement, même à Spock qui, bien entendu, connaissait toute son histoire. La première explication qui lui venait à l'esprit, à savoir qu'elle avait voulu ainsi s'assurer que Marcus ne pourrait jamais offenser Spock, ne la satisfaisait pas, mais elle n'en voyait pas d'autre.

Elle descendit au bord du petit torrent, ramassa un caillou rond et lisse et l'examina. Elle s'émerveilla de la complexité de l'onde Genesis. Dans un environnement naturel, il faudrait aux flots des années pour polir ainsi une pierre.

Elle lança le caillou dans l'eau du ruisseau. Il ricocha et retomba sur l'autre berge.

C'était l'endroit le plus beau qu'elle eût jamais vu. Et c'était d'autant plus émouvant que cette beauté n'était ni parfaite ni sans danger. Elle avait entendu au loin le rugissement d'une bête sauvage et elle avait aperçu l'ombre luisante d'un prédateur ailé qui survolait la forêt. Elle n'avait pas eu le temps de voir s'il s'agissait d'un reptile, d'un oiseau, d'un mammifère, ou d'un animal qui n'existait que dans ce nouveau monde.

Le seul problème, c'était qu'elle était ici contre sa volonté.

Elle saisit son communicateur et essaya à nouveau de contacter l'Enterprise. Toujours sans résultat. Le Dr McCoy avait peut-être raison : M. Spock avait très bien pu réparer le vaisseau et le diriger vers une base de la Flotte Spatiale.

Elle escalada la rive et revint dans le pré.

Le Dr Marcus junior était allongé en haut d'une petite colline à l'orée de la forêt. Il contemplait le ciel en mâchonnant un brin d'herbe. L'amiral, le Dr Marcus senior et le Dr McCoy étaient assis au pied de la butte sous un arbre fruitier, mangeant des fruits et des pétales de fleurs.

Saavik hésitait à s'imposer, mais elle se dit que si le Dr Marcus et l'amiral Kirk avaient souhaité être seuls, le Dr McCoy et David Marcus se seraient installés plus loin. Elle s'avança vers eux. Elle avait plusieurs idées à soumettre à l'amiral. Ce serait toujours mieux que de rester là sans rien faire, paradis ou pas paradis, pendant que le monde auquel ils appartenaient sombrait dans le chaos.

L'Amiral Kirk semblait très calme et détendu. Saavik en s'approchant du petit groupe ne put s'empêcher de comparer sa propre réaction pendant la simulation du Kobayashi Maru à la sérénité dont Kirk faisait preuve devant une mort réelle ou un exil permanent.

Saavik se demanda à nouveau comment le lieutenant James Kirk s'était comporté durant cette simulation qui avait si fortement ébranlé sa propre assurance. Le commandant Spock lui avait dit que la solution trouvée par Kirk était tout à fait unique et que si elle désirait la connaître il lui faudrait interroger ellemême l'amiral.

- C'est vraiment ce que j'appelle un repas, fit Kirk.

- C'est un véritable Eden, s'exclama le Dr McCoy avec émerveillement.

- Seulement ici, toutes les pommes proviennent de l'arbre de la science, fit le Dr Marcus. Avec tous les risques que ça comporte.

Elle se pencha et glissa une fleur écarlate derrière l'oreille de l'amiral Kirk. Il fit mine de l'en empêcher, puis il la laissa faire.

Jim Kirk se sentait un peu ridicule avec cette fleur, mais il ne l'ôta pas. il se leva et alla cueillir quelques branches aux fleurs écarlates. Il aperçut Saavik et, remarquant son expression pensive, il lui fit signe de les rejoindre.

- Qu'est-ce qui vous tracasse, lieutenant ?

- Le Kobayashi Maru, monsieur, répondit-elle.

- Qu'est-ce que c'est ? Demanda David.

- C'est un exercice de simulation, expliqua le Dr McCoy. Un scénario sans issue destiné à tester les réactions d'un capitaine face à la mort.

- Voudriez-vous par hasard me demander si nous sommes en train de jouer au même jeu en ce moment, lieutenant ? Fit Jim en cueillant une autre brassée de fleurs.

- Non, amiral, je voudrais bien savoir ce que vous avez fait lors de ce test, répondit Saavik.

Le Dr McCoy étouffa un rire.

- Eh bien, lieutenant, vous avez devant vous le seul cadet de la Flotte Spatiale qui ait jamais réussi à se tirer de cette simulation.

- Et qui a bien failli se faire mettre à la porte de l'Académie par la même occasion, ajouta Jim.

Il mit ses lunettes et consulta une nouvelle fois son chronomètre. Il était encore trop tôt.

- Comment avez-vous fait ?

- J'ai reprogrammé la simulation pour pouvoir sauver le vaisseau.

- Quoi ?

Jim se sentit assez amusé d'être parvenu à étonner Saavik à ce point.

- J'ai modifié les conditions du test.

Jim n'était pas lui-même un sorcier des ordinateurs, mais heureusement l'un de ses camarades de l'Académie l'était et, de plus, il ne pouvait pas résister à un défi. C'était Jim, cependant, qui avait organisé le raid de commando sur la pièce où étaient entreposés les programmes de simulation pour introduire sa propre version du test.

- L'instructrice a hésité entre s'étouffer de rire ou de rage. Je crois qu'elle a fini par tirer à pile ou face. J'ai reçu une citation pour " esprit original ". (Il haussa les épaules en souriant.) Que voulez-vous, je n'aime pas perdre.

- Mais vous avez esquivé la finalité de la simulation : vous n'avez pas affronté la mort.

- En réalité, j'ai passé le test deux fois avant de me décider à faire quelque chose. Je suppose qu'on peut donc affirmer que j'ai affronté la mort. Seulement, je n'ai jamais eu à l'accepter.

- Jusqu'à présent.

- Saavik, chacun de nous affronte la mort tout au long de sa vie.

Maintenant, c'était l'heure. Il saisit son communicateur et l'ouvrit.

- Kirk appelle Enterprise. Répondez, monsieur Spock.

- Enterprise à Kirk. Ici Spock.

Saavik tressaillit violemment et bondit sur ses pieds.

- Ça fait deux heures, Spock. Vous êtes prêt ?

- Juste à l'heure, amiral. Je vais calculer vos coordonnées et vous amener à bord par rayon-tracteur. Ici Spock, terminé.

Tous regardaient Jim d'un air stupéfait. Il prit une expression faussement contrite.

- Je vous l'avais dit, fit-il. Je n'aime pas perdre.

Il fit une couronne des fleurs qu'il avait cueillies et la posa doucement sur la tête de Carol.

* * * * *

- Allez-y, ordonna Spock à Janice Rand, le chef transbordeur.

Elle concentra le rayon-tracteur sur le centre de Regulus I, augmenta la puissance pour compenser la couche de roche solide et donna toute l'énergie.

Spock avait compris les intentions de Kirk. L'officier scientifique était curieux de connaître les résultats de la seconde phase du projet Genesis. Il pensait que le monde qui avait été créé sur le planétoïde, compte tenu du sens de l'humour de Madison et de March, devait avoir des aspects fascinants.

Il espérait un jour le voir lui-même et rendre ainsi hommage à la mémoire et au travail des deux jeunés gens.

L'amiral se matérialisa sur la plate-forme du transbordeur suivi par le Dr McCoy et le Dr Marcus senior, et enfin par le lieutenant Saavik et David Marcus qui soutenaient Chekov.

Spock haussa un sourcil. L'amiral portait une fleur à l'oreille et Carol Marcus une guirlande dans les cheveux.

Le planétoïde devait en effet être tout à fait fascinant.

Saavik achevait une phrase que le rayon-tracteur avait interrompue :

- ... le rapport d'avaries. L'Enterprise était immobilisé !

- Voyons, lieutenant, fit gentiment l'amiral. C'est vous qui ne cessez de me répéter de me conformer au règlement.

Kirk remarqua alors le regard ironique de Spock et, rougissant légèrement, il ôta la fleur glissée derrière son oreille. Il la tendit galamment au lieutenant Saavik qui parut très embarrassée comme si on ne lui avait encore jamais offert de fleurs. Puis il descendit de la plate-forme.

- Bonjour, monsieur Spock, fit Kirk. Vous vous souvenez du Dr Marcus et je crois que vous avez déjà rencontré David avant qu'il ne devienne un autre Dr Marcus.

David Marcus salua Spock d'un petit signe de tête et aida Saavik à porter Chekov.

- Effectivement, fit Spock. Bienvenue à bord de l'Enterprise. J'ai été très impressionné par votre travail.

- Merci, monsieur Spock, répondit Carol. J'aurais simplement souhaité que les choses tournent autrement.

Spock percevait les effets de la tension et de la fatigue sur son visage : les morts du Laboratoire Spatial l'avaient bien entendu affectée beaucoup plus que lui, non seulement parce qu'elle était humaine et lui vulcanien, mais aussi parce qu'elle connaissait bien mieux que lui les gens qui avaient été tués. Les paroles de condoléances auraient été déplacées devant des pertes aussi cruelles et Spock s'en dispensa.

Le premier geste du Dr McCoy fut de se diriger vers l'intercom pour appeler l'infirmerie et demander une civière et une équipe médicale.

- Le règlement ? Fit Saavik poursuivant son idée.

- Article 46-A : " Au cours d'un combat...

- ... ne jamais envoyer de messages non codés ", reprit Saavik.

Puis, s'adressant à Spock, elle ajouta :

- Cela ressemble beaucoup à un mensonge.

- C'était un code, lieutenant, expliqua-t-il. Et malheureusement ce code exigeait une certaine exagération de la vérité.

Saavik ne répondit pas. Spock voyait qu'elle était troublée par cette différence entre un mensonge et une interprétation métaphorique de la réalité, Il savait ce qu'elle ressentait. Il lui avait fallu longtemps pour comprendre que dans certains cas il n'existait entre les deux aucune différence objective et que tout dépendait des circonstances.

- Nous n'avions besoin que de quelques heures et non de quelques jours pour réparer, Saavik, déclara Kirk. Mais maintenant, c'est une question de minutes. Il n'y a plus de temps à perdre.

- Oui, monsieur, fit-elle.

Elle ne semblait toujours pas convaincue.

L'équipe médicale arriva. Saavik allongea le capitaine Chekov sur la civière. Elle baissa les yeux sur la fleur qu'elle tenait toujours à la main, puis elle la posa à côté de Chekov.

- Jim, j'emmène Chekov à l'infirmerie, fit McCoy.

- Soignez-le bien, Bones.

- Et nous, que pouvons-nous faire ? Demanda Carol Marcus.

- Carol, dans quelques minutes, ça va être l'affolement sur la passerelle, fit Kirk d'un ton d'excuse. Il faut que j'y aille.

- Docteur Marcus, intervint McCoy. J'ai du travail pour tous les deux. Venez avec moi.

Kirk, Spock et Saavik se dirigèrent en hâte vers la passerelle. Kirk s'arrêta devant le turbo-ascenseur, mais Spock continua son chemin.

- Les ascenseurs ne fonctionnent pas en dessous du pont C, expliqua-t-il en ouvrant la porte de l'escalier de secours. (Il commença à gravir les marches quatre à quatre.)

- Et qu'est-ce qui fonctionne encore ?

- Pas grand-chose, amiral. Les moteurs principaux sont en partie réparés...

- Et c'est tout ?

- Nous ne pouvions pas faire mieux en deux heures. L'équipe de M. Scott est au travail.

Ils atteignirent le pont C. Spock et Saavik entrèrent dans le turbo-ascenseur. Kirk était essoufflé. Il s'arrêta un instant dans le couloir, s'épongea le front avec la manche de son uniforme et les rejoignit.

- Avec ce foutu boulot de gratte-papier, se plaignit-il. Passerelle, ajouta-t-il.

Le turbo-ascenseur accéléra.

Jim déboucha sur la passerelle de son vaisseau. Il y avait encore des traces de la récente bataille, mais la plupart des fonctionnements avaient été rétablis.

M. Sulu, installé à son ancienne place, au poste de navigation, jeta un coup d'œil par-dessus son épaule.

- Amiral sur la passerelle ! Annonça-t-il immédiatement.

- Tout le monde aux postes de combat, ordonna Kirk.

La sirène d'alarme se déclencha. Les lumières faiblirent pour projeter une lueur rouge sombre.

- Ecran, monsieur Sulu, je vous prie.

- A vos ordres, monsieur.

L'écran s'alluma, dévoilant le pôle de Regulus I ainsi que les orbites du Laboratoire Spatial, du Reliant et de l'Enterprise. Les deux vaisseaux étaient en opposition de part et d'autre du planétoïde. Les coordonnées delta du Reliant se modifièrent brusquement. Le vaisseau de Khan lançait la chasse.

- Nos scanners ne sont pas sûrs, fit Spock. En revanche, ceux du Laboratoire Spatial sont parfaitement opérationnels. Ce sont eux qui nous transmettent la position du Reliant.

- Très bien, monsieur Spock.

Le Reliant accéléra soudain. Il était en pleine vitesse d'impulsion.

- Oh oh ! Murmura Kirk.

Le Reliant allait profiter de la vitesse orbitale de Regulus I et si l'Enterprise n'accélérait pas à son tour et continuait à tourner autour du planétoïde, il n'allait pas tarder à se trouver dans la ligne de tir du Reliant. Et compte tenu de l'état des moteurs, ils ne pourraient pas lui échapper longtemps.

- Le Reliant peut maintenant nous rattraper et sa puissance de feu est supérieure à la nôtre, annonça calmement Spock. Il y a cependant la Nébuleuse Mutara.

Kirk tira ses lunettes et les mit pour étudier l'écran. Il ouvrit une fréquence sur la salle des machines.

- Monsieur Scott... la Nébuleuse Mutara. Vous pouvez nous y conduire ?

- Monsieur, les voyants de surcharge clignotent comme un sapin de Noël; les dérivations du moteur principal ne pourront pas supporter beaucoup plus. Alors tâchez de pas trop nous secouer...

- Impossible de vous le promettre, monsieur Scott. Donnez-nous Le maximum.

- Amiral, intervint Saavik, au sein de la nébuleuse, les nuages de gaz vont interférer avec nos senseurs. L'écran visuel ne pourra pas fonctionner. Et l'ionisation va couper nos écrans énergétiques.

Kirk jeta un coup d'œil vers Saavik par-dessus ses lunettes, puis il se tourna vers Spock. Spock haussa un sourcil.

- Précisément, lieutenant. Ainsi, les chances seront égales, fit le Vulcanien.

L'équipage était aux postes de combat. Un désordre tout apparent régnait sur la passerelle. Les lumières diffuses jetaient des ombres étranges et les écrans des ordinateurs luisaient sinistrement. Kirk étudiait les données tactiques. Le Reliant progressait si vite qu'il allait bientôt contourner l'horizon de la planète et avoir l'Enterprise en point de mire. Kirk voulait alors se trouver hors de portée des phaseurs et des torpilles tout en restant une cible tentante pour le Reliant.

- Amiral, demanda Saavik. Que se passera-t-il si le Reliant ne nous suit pas dans la nébuleuse ?

Kirk eut un rire dépourvu de joie :

- Ne vous inquiétez pas. Khan nous suivra, je vous l'assure.

- Rappelez-moi, lieutenant, fit Spock, de vous parler un peu plus tard de la psychologie humaine.

- Monsieur Scott, fit Kirk dans l'intercom. Etes vous prêt ?

- Aussi prêt que possible, amiral.

- Monsieur Sulu ?

- Cap programmé, monsieur. Nébuleuse Mutara.

- Accélération, impulsion maximale... Il hésita un instant, attendant le moment où le Reliant allait arriver en vue de l'Enterprise.) Maintenant !

Sur l'écran, les coordonnées indiquant l'accélération linéaire du vaisseau se transformèrent brusquement. L'Enterprise bondit.

Une fraction de seconde plus tard, le Reliant apparut à l'horizon de Regulus. Sa vitesse et son cap se modifièrent aussitôt.

- Ils nous ont repérés, fit M. Sulu.

* * * * *

Le Dr McCoy avait presque fini de s'occuper de Pavel Chekov lorsque les sirènes de combat se déclenchèrent. Il ressentit aussitôt cette contraction à l'estomac à laquelle il n'était que trop habitué. Il avait cru pendant longtemps que ce n'était rien d'autre que de la peur, mais au fil des ans, il avait compris que cette réaction était surtout provoquée par le dégoût qu'il éprouvait à l'idée d'avoir à soigner, et parfois à perdre, des jeunes gens qui avaient par-dessus tout le désir de vivre. Certes, ils n'étaient pas toujours aussi jeunes que Peter Preston... mais ils étaient rarement beaucoup plus âgés.

Pavel Chekov au grand soulagement de McCoy avait, lui, de bonnes chances de s'en tirer. L'horrible créature s'était bien insinuée dans son crâne, pénétrant la dure-mère, la membrane arachnoïde et la pie-mère jusqu'au cerveau, mais elle n'avait pas provoqué de véritables lésions du tissu cérébral. Elle s'était contentée de se lover dans les sulcatures entre les circonvolutions cérébrales. Elle aurait sans aucun doute causé beaucoup plus de dommages si elle était restée plus longtemps; il n'empêche que Chekov devrait avoir le temps de se remettre - comme s'il avait subi une violente commotion cérébrale. McCoy ne découvrit aucun signe d'infection. Pavel Chekov avait eu de la veine.

Le vaisseau frémit.

- Qu'est-ce que c'est ? Demanda David Marcus.

Le jeune homme n'avait cessé d'arpenter l'infirmerie comme un fauve en cage. Jusqu'à présent il n'y avait pas eu grand-chose à faire. Et McCoy espérait bien que cela continuerait ainsi.

- Moteur à impulsions, répondit McCoy.

- Qu'est-ce que ça veut dire ?

- Eh bien, mon garçon, je pense que ça veut dire que la chasse est lancée.

- Je monte.

- Sur la passerelle ? Oh non ! Vous ne feriez que gêner. Il vaut mieux rester ici.

- Mais enfin, je ne peux pas rester comme ça sans rien faire !

- Mais si, David, répliqua McCoy. C'est bien ce que je fais, moi. Nous ne pouvons qu'attendre qu'ils commencent à se tirer dessus tout en espérant les empêcher de le faire. C'est tout le problème du médecin.

* * * * *

Khan ricana devant cette pitoyable tentative que faisait l'Enterprise pour lui échapper. Le Reliant, bondissant à pleine puissance d'impulsion, fonçait vers sa proie.

- Ainsi, dit-il à Joachim, ils ne sont pas aussi endommagés qu'ils ont voulu nous le laisser croire. Mais la chasse n'en sera que plus plaisante, mon ami.

Joachim fit fonctionner les senseurs à longue portée qui montrèrent sur l'écran l'image de l'Enterprise et, plus loin devant, celle du grand nuage opaque de la nébuleuse.

- Seigneur, si nous les suivons dans ce tourbillon de poussières, nous allons perdre notre avantage. Je vous supplie de...

Khan lui coupa la parole d'un geste impérieux. Joachim commençait à s'exprimer comme un traître. Khan décida de lui accorder une dernière chance.

- Feu sur l'Enterprise, ordonna-t-il.

Le phaseur lâcha une mince langue de lumière dense qui alla lécher le flanc de l'Enterprise. Le vaisseau donna de la bande et se mit à tournoyer sur lui-même.

* * * * *

L'Enterprise fit une embardée. La pesanteur artificielle fléchit, vacilla puis se rétablit. McCoy ferma un instant les yeux. Il reprit son équilibre.

La bataille a commencé, pensa-t-il amèrement. Chekov poussa un cri inarticulé et se redressa brusquement, les yeux fous.

- Doucement, ce n'est rien, dit McCoy calmement.

- il faut que j'aille aider le commandant...

- Pas question. Ecoutez-moi, Pavel. Vous revenez de très loin. Vous êtes très affaibli et votre sens de l'équilibre est perturbé.

- Mais...

- Ou vous restez allongé de votre plein gré, ou je vous mets sous sédatif. Que choisissez-vous ?

Pavel essaya de se lever. Il faillit s'évanouir. McCoy le rattrapa et l'aida à se rallonger sur le lit. Le jeune Russe était pâle comme un mort.

- Maintenant, vous allez vous tenir tranquille ? Chekov, sans ouvrir les yeux, hocha la tête. Le vaisseau tangua à nouveau. Carol Marcus qui sortait de la salle des instruments où elle avait aidé Chris Chapel, tituba. Sa couronne de fleurs glissa. Carol la rattrapa, la contempla un instant comme si c'était la première fois qu'elle la voyait, puis elle la posa doucement sur le bureau.

- Docteur McCoy, je ne peux pas rester là sans rien faire. Je n'arrête pas de penser... Je vous en prie, confiez-moi une tâche, n'importe laquelle.

- Comme je l'ai déjà dit à David, fit McCoy avec une pointe d'agacement, il n'y a pas grand-chose à faire... (Puis, comprenant combien elle avait besoin de s'occuper, il ajouta :) Mais vous pouvez m'aider à préparer le bloc opératoire. Malheureusement, j'attends des clients.

Carol Marcus frissonna, mais elle ne se déroba pas.

Si tout ce que David et elle venaient de vivre ces derniers jours ne les avait pas fait craquer, pensa McCoy, je crois que rien n'y parviendra.

Carol Marcus jeta un coup d'œil autour d'elle dans l'infirmerie.

- Où est passé David ? Demanda-t-elle.

- Je ne sais pas... il était là il y a une minute.

* * * * *

- Concentration ionique en accroissement, annonça Mr Spock. Environ deux minutes avant surcharge des senseurs et des boucliers.

Le vaisseau progressait en luttant contre les éléments. Rencontrant d'énormes quantités de gaz et de poussières ionisés, les senseurs commençaient à renvoyer de l'énergie dans le spectre visuel que les écrans captaient. Le craquement des parasites couvrait le murmure des conversations et des informations qui s'échangeaient sur la passerelle. Une odeur d'ozone envahissait l'atmosphère.

Le Reliant tira à nouveau. L'Enterprise se cabra. Les écrans n'étaient peut-être plus tout à fait opérationnels, mais ils tenaient encore.

- Le Reliant approche très vite, fit Saavik.

Juste devant eux bouillonnait le cœur de la nébuleuse.

- ils veulent nous empêcher de l'atteindre, dit Kirk avec un signe de tête en direction de l'écran.

- Une minute, annonça M. Spock.

Les portes du turbo-ascenseur s'ouvrirent et David Marcus déboucha sur la passerelle.

- Amiral, le Reliant est en décélération.

- Uhura, établissez la communication.

- A vos ordres, amiral.

* * * * *

Khan sentit faiblir la poussée de l'impulsion, puis il entendit le gémissement des moteurs qu'on inversait. La distance entre le Reliant et l'Enterprise augmenta aussitôt.

- Joachim, pourquoi décélérons-nous ?

- Seigneur, nous ne pouvons pas les suivre dans la nébuleuse. Nos boucliers ne tiendront pas...

- Khan, ici James Kirk.

Khan bondit avec un cri où se mêlaient la surprise et la rage. James Kirk... encore vivant !

- Alors, Khan, prêt pour la deuxième manche ?

Khan luttait pour maîtriser sa fureur.

James Kirk se mit à rire :

- Intelligence supérieure ! Lança-t-il d'un ton méprisant. Vous êtes un imbécile, Khan. Un imbécile sanguinaire et grotesque.

- Pleine puissance d'impulsion, rugit Khan.

Joachim se dressa pour affronter son seigneur :

- Non, Khan ! Vous avez tout ! Vous avez Genesis !

Il regardait Khan droit dans les yeux et cette fois il ne détourna pas la tête. Khan s'avança vers le poste de navigation, mais Joachim lui bloqua le passage.

- Seigneur ! Fit-il d'une voix suppliante.

- Pleine puissance ! Hurla Khan.

Il frappa, son ami avec une violence décuplée par la colère. Le coup envoya Joachim s'écraser contre la console de contrôle. Il resta un instant immobile, à moitié assommé, puis il se releva péniblement.

- Pleine puissance, maudit lâche !

Khan s'empara des commandes et poussa les moteurs à fond.

Spock surveillait les données techniques sur son écran. Le Reliant cessa de décélérer et bondit en avant à pleine puissance.

- Khan Singh a au moins une qualité, dit le Vulcanien.

- Ah oui ? Fit Kirk. Et laquelle ?

- Il est extrêmement conséquent.

Spock jeta un coup d'œil sur les chiffres d'ionisation. Le vaisseau était déjà dans la nébuleuse depuis un certain temps. Il approchait maintenant d'une épaisse couronne de poussières interstellaires où se rencontraient et interféraient les ondes de choc nées de l'explosion de l'étoile originelle. Le flux d'énergie et la concentration de la masse moléculaire allaient bientôt couper toutes les fonctions de l'Enterprise.

- Ils nous suivent, annonça M. Sulu.

- Senseurs en surcharge...

Presque aussitôt, l'image sur l'écran décrocha et disparut.

Sulu pilotait à présent le vaisseau aveugle au milieu d'un nuage de poussières, de gaz et d'énergie pure.

* * * * *

Joachim regagna le poste de pilotage d'une démarche mécanique. Jamais au cours de toutes ces années passées au service de son maître, ces années de violence, il n'avait été lui-même l'objet de la colère de Khan. Khan ne l'avait jamais frappé. Jusqu'à aujourd'hui.

Joachim s'était souvent battu et il avait même, dans sa jeunesse, connu quelques défaites; mais aucune ne l'avait affecté comme ce coup de poing de Khan Singh. Ses mains, sur les commandes, tremblaient d'humiliation mais aussi de rage. Il avait fait le serment de suivre Khan jusqu'à la mort. Il n'y avait place pour aucun compromis; il n'avait pas mis de conditions à ce serment. Ni face à la folie ni face à la trahison. La liberté était à la portée de Khan et il refusait de la saisir. Et Joachim se sentait trahi.

L'Enterprise disparut dans l'épais amas de poussières, cette spirale de matière née du pulsar au cœur de la nova.

- Suis-le ! Ordonna Khan.

Joachim obéit.

L'image sur l'écran disparut, remplacée par des bandes de couleur sillonnées par l'éclair périodique du champ électromagnétique du pulsar.

- Senseurs ! S'écria Khan.

- Inopérants, fit Joachim d'un ton neutre.

- Boucliers !

- Inopérants.

Joachim constata que la coque du vaisseau ne pourrait plus supporter longtemps la pression d'une telle concentration de poussières à cette vitesse.

- Je réduis la vitesse, annonça-t-il froidement.

Il sentait le regard brûlant de Khan posé sur lui, mais cette fois celui-ci ne protesta pas.

* * * * *

L'Enterprise déboucha du cœur même du nuage interstellaire; ses fonctions vitales se rétablirent, mais les boucliers étaient devenus totalement inutilisables. Sulu changea alors de cap, dirigeant le vaisseau à travers la masse diffuse de la nébuleuse pour aller se placer à sa lisière, là où l'Enterprise serait à la fois caché et impossible à repérer par senseurs.

L'Enterprise dérivait à présent au-dessus du nuage, et attendait.

- Le voilà, annonça Saavik.

Le Reliant progressait prudemment au milieu des poussières. Il serait encore aveugle pour quelques instants.

- Le verrouillage du phaseur vient de sauter, amiral, dit M. Sulu.

- Faites de votre mieux, monsieur Sulu. Tirez dès que vous le pourrez.

M. Sulu pensait pouvoir atteindre le vaisseau ennemi, même à cette distance. Il visa longuement, soigneusement. Il hésita une fraction de seconde.

- Feu !

Les rouages magnétiques d'un gyroscope de stabilisation explosèrent et l'Enterprise se coucha sur le côté. Le rayon des phaseurs se perdit dans l'espace.

Sulu marmonna un juron et replongea l'Enterprise dans la nébuleuse tandis que le Reliant qui les avait repérés faisait feu à son tour. La torpille photonique les manqua de peu, mais elle déversa toute son énergie dans le nuage; un flot de particules chargées de radiations frappa le vaisseau de plein fouet. M. Sulu lutta pour redresser l'Enterprise.

- Maintenez le cap, intervint Kirk. Vite !

- A quoi bon ! Murmura le lieutenant Saavik.

Elle accrut la puissance des senseurs, ajusta l'angle et amplifia les informations transmises.

L'écran s'éclaircit l'espace d'un instant. Sulu tressaillit involontairement. La masse du Reliant envahissait tout l'écran. La collision semblait inévitable !

- A tribord toute ! S'écria Kirk.

Trop tard.

Le rayon des phaseurs du Reliant atteignit l'Enterprise privé de la protection de ses boucliers. Les déflecteurs d'énergie de la console de navigation furent mis hors circuit. Une violente décharge électrique parcourut les commandes. La moitié des instruments explosèrent. Sulu sentit ses mains se raidir. La décharge l'arracha à son siège. Tout son corps s'arqua comme celui d'un félin et il s'effondra sur le pont.

Chacun des muscles de Sulu n'était plus qu'un nœud douloureux. Il essaya de se relever. Il ne pouvait plus respirer. Les brûlures de ses mains remontèrent le long de ses bras, envahirent son corps entier. Il brûlait... il était glacé...

Il perdit connaissance.

Lorsque M. Sulu était tombé, Saavik avait bondi aux commandes, examinant rapidement ce qui fonctionnait encore.

- Bordée de phaseurs un ! S'écria Kirk. Feu !

Les mains de Saavik étaient rivées sur les commandes. Elle ne faisait plus qu'un avec le vaisseau.

Elle tira.

* * * * *

Le rayon des phaseurs de l'Enterprise heurta de plein fouet la coque du Reliant. Le choc se répercuta sur la passerelle. L'énergie disparut un instant, et avec elle, la pesanteur artificielle ainsi que la lumière. Khan agrippa les bras de son fauteuil de commandant. Au milieu des ténèbres et des gémissements du métal torturé, il percevait les hurlements de ses hommes.

Joachim s'effondra sur la console de navigation.

- Joachim !

La pesanteur se rétablit progressivement et une clarté diffuse baigna la passerelle.

Le Reliant, sans pilote, poursuivait sa course aveugle. Khan se précipita vers son vieil ami. Il le souleva le plus doucement possible. Joachim poussa un horrible cri de souffrance. Khan le soutint pour le descendre sur le pont. Les os brisés de Joachim s'entrechoquaient; son visage lacéré était couvert de sang. Il tendit la main, les doigts écartés.

Il ne voyait plus.

Khan accepta ce contact que Joachim réclamait. Il posa sa main sur celle de son second.

- Seigneur..., balbutia Joachim. Vous avez.., prouvé.., vous.., êtes... le plus... fort.

Khan sentait la vie s'échapper du corps de son ami. Un instant, il connut le désespoir. Sa vue se brouilla. Il lutta pour refouler ses larmes, mais elles roulèrent sur ses joues. Voilà ce que sa haine avait provoqué...

James Kirk allait payer pour cela.

- Je te vengerai, dit Khan à Joachim.

Sa voix était un sourd grognement.

- Non, non... plus... de vengeance.

Khan allongea doucement son ami sur le pont. Il se redressa, les poings serrés.

- Je te vengerai.

* * * * *

Après avoir reçu la décharge des phaseurs de l'Enterprise, le Reliant sembla partir à la dérive. David Marcus crut que l'Enterprise sortait victorieux du combat. Pourtant, aucun cri de joie ne s'élevait de la passerelle. Chacun se concentrait sur les écrans et l'on n'entendait que le murmure des informations indispensables échangées à voix basse. Il régnait parmi l'équipage une tension presque insoutenable.

Kirk s'écria alors dans l'intercom :

- Un médecin sur la passerelle, vite !

David s'arracha à sa contemplation et se précipita vers l'officier de navigation qui avait été touché.

Sulu ne respirait plus. Ses mains étaient gravement brûlées, sa peau couverte de cloques. David chercha son pouls sur sa gorge. Rien.

David Marcus n'était pas docteur en médecine. Il ne connaissait que les notions de premiers secours et n'avait encore jamais eu l'occasion de les mettre en pratique. Il inspira profondément. Il régnait autour de lui une odeur de plastique brûlé et de métal fondu.

David rejeta la tête de Sulu en arrière, lui ouvrit la bouche, approcha ses lèvres des siennes et lui fit la respiration artificielle. Sulu ne réagissait pas. David continua.

- Quels sont les dommages, Scotty ? Entendit-il demander Kirk.

Pour David, plus rien ne comptait que la vie qu'il tenait entre ses mains. La première règle de réanimation cardiopulmonaire directe était de ne pas s'arrêter. De ne s'arrêter à aucun prix.

Il continua.

- Amiral, répondit le chef mécanicien, je ne peux pas rétablir les moteurs principaux ! Le système d'alimentation a explosé. Si j'essaye de les rebrancher, on risque d'atteindre le seuil critique !

- Scotty, il me faut l'énergie de ces moteurs ! Réparez immédiatement !

Les épaules et les bras de David commençaient à le faire souffrir.

- C'est impossible, monsieur ! Répliqua M. Scott. Le niveau de radiations est beaucoup trop élevé; les circuits électroniques du robot de réparation ont déjà brûlé et aucune combinaison ne pourrait résister ! Un homme sans protection ne survivrait pas plus d'une minute.

David, assis à califourchon sur Subi, continuait toujours à pratiquer la respiration artificielle. Il sentait les crampes le gagner. La sueur coulait sur son front et lui piquait les yeux. Ses deux mains, méthodiquement, appuyaient sur la poitrine de Sulu et il ne pouvait s'essuyer le visage.

- Il vous faut combien de temps, Scotty ?

- Je ne sais pas, monsieur. La décontamination a commencé, mais il faudra encore attendre...

David avait le souffle de plus en plus court. Il ne s'était pas rendu compte jusqu'à présent de sa piètre condition physique. Il avait travaillé dur sur le Laboratoire Spatial, mais c'était un boulot essentiellement sédentaire. Pour toute activité physique, il avait de temps à autre joué au handball gravité zéro avec Zinaida qu'il avait accusée plusieurs fois de le considérer plus comme une cible qu'un partenaire.

Allons, monsieur Sulu, le supplia-t-il intérieurement. Aidez-moi un peu, mon vieux.

Les portes du turbo-ascenseur s'ouvrirent et une équipe médicale se précipita sur la passerelle.

- Vite... vite..., cria David.

Une femme médecin dévala les quelques marches et vint s'agenouiller à côté de lui.

- Aucune réaction ?

David secoua la tête. Ses cheveux étaient collés sur son front par la transpiration.

- Continuez, fit la femme.

Elle tira une seringue à pression de sa trousse, la régla et y ajusta une longue aiguille.

- Je vais essayer de lui administrer une dose d'adrénaline directement dans le cœur, expliqua-t-elle. Quand je vous le dirai, vous vous écarterez mais sans cesser de pratiquer la respiration artificielle. D'accord ?

David était presque aveuglé par la sueur qui lui coulait dans les yeux. Il hocha la tête. La femme déchira la chemise de Sulu pour lui dénuder la poitrine.

- Allons-y !

David s'écarta aussitôt, continuant le bouche-à-bouche. Sulu ne respirait toujours pas.

Le médecin plongea l'aiguille dans le cœur de l'officier de navigation.

La réaction fut presque instantanée. Sulu frissonna et sa peau marbrée se colora. David sentit alors battre son pouls. Sulu semblait suffoquer. David ne savait plus s'il devait continuer ou non la respiration artificielle.

La jeune femme lui posa la main sur l'épaule.

- Ça va, dit-elle. Vous pouvez arrêter.

David obéit. Il pouvait à peine bouger. Il était baigné de sueur, haletant. Sulu, maintenant, respirait tout seul.

- Bon travail, fit le médecin.

- Comment va-t-il ? Demanda Kirk sans quitter l'écran des yeux.

- Je ne peux encore rien dire, répondit la jeune femme. En tout cas, grâce aux soins de son ami, il est vivant.

Elle pressa sur un bouton de sa trousse. Une civière se déplia et se solidifia. David se remit debout en titubant et voulut aider le médecin à coucher Sulu sur la civière. Il ne lui fut pas d'un grand secours car ses bras étaient engourdis de fatigue. Lorsque le blessé fut enfin installé, David parvint malgré tout à pousser le brancard pendant que le médecin s'occupait des brûlures de Sulu. Ils prirent le turbo-ascenseur et descendirent à l'infirmerie.

Pavel Chekov avait perçu les bruits du combat. Il avait vu arriver le flot des blessés à l'infirmerie. Il se considérait comme responsable de tout ce qui était arrivé. Il essaya de se redresser. Le Dr McCoy l'avait attaché par mesure de précaution, mais les secousses du vaisseau avaient desserré ses liens. La pièce tournait tout autour de lui. Il ferma les yeux, essayant de retrouver son équilibre.

Il dut se rallonger. Malade, diminué, à quoi pourrait-il donc être utile sur la passerelle ?

On amena alors M. Sulu. Le Dr Chapel observa d'un air sombre les quelques signes de vie qu'il donnait, puis elle examina ses mains brûlées et jura entre ses dents.

Chekov se débarrassa des sangles qui le retenaient encore et il se leva péniblement. Dans la confusion qui régnait, personne ne sembla le remarquer.

Il n'entendait toujours que d'un seul côté. Arrivé à la porte de la salle, il trébucha et se rattrapa de justesse au montant.

Quelqu'un le prit par l'épaule.

- Vous feriez mieux de vous recoucher, dit David Marcus.

Chekov, à travers le rideau de souffrance qui entourait ses souvenirs de Regulus I, se souvenait vaguement de lui.

- Non, c'est impossible, fit-il. Je dois aller sur la passerelle... M. Sulu...

- Hé ! Attendez...

- Pojalusta ! Aidez-moi, Bon Dieu ! L'équipage de ce vaisseau n'est composé que de gamins !

David hésita. Chekov se demanda s'il allait lui falloir se battre avec lui pour quitter l'infirmerie.

David saisit le bras de Chekov et l'aida à se diriger vers le turbo-ascenseur.

Chekov n'arriverait jamais tout seul jusqu'à la passerelle. Même soutenu par David Marcus, il avait l'impression d'être plongé au cœur d'un cyclone.

Les portes s'ouvrirent. Chekov repoussa alors David Marcus. L'amiral Kirk ne manquerait pas de le renvoyer à l'infirmerie s'il s'apercevait qu'il n'était pas capable de tenir debout tout seul. David parut le comprendre et il le laissa monter sans plus discuter.

Chekov s'avança d'une démarche mal assurée sur le pont supérieur puis, respirant profondément, il parvint à descendre l'escalier. Arrivé à la hauteur de Kirk, il s'arrêta et demanda :

- Monsieur, puis-je vous être utile ?

Kirk lui lança un regard surpris, puis il sourit :

- Prenez votre poste à la console des armements, monsieur Chekov.

- Merci, monsieur.

Au poste d'officier scientifique, M. Spock s'efforçait de tirer quelque chose du peu de données que ses senseurs recevaient.

- Spock, vous pouvez le localiser ?

- Les indications énergétiques sont sporadiques et assez vagues, mais elles pourraient signaler une accélération radiale sous pleine vitesse d'impulsion. A bâbord arrière.

- Il ne renoncera pas, fit Kirk. Il m'a suivi jusqu'ici et il m'attaquera à nouveau. Mais, Nom de Dieu, d'où viendra cette attaque ?

Spock réfléchit.

- Amiral, fit-il enfin, l'intelligence de Khan ne peut pas compenser son manque d'expérience. Toutes les manœuvres qu'a effectuées le Reliant, même si certaines ont été très hardies, n'ont procédé que d'un seul niveau. Khan ne tire avantage ni de toutes les capacités de son vaisseau des possibilités inhérentes aux trois degrés de liberté.

Kirk se tourna vers Spock avec un large sourire.

- Remarquable analyse, monsieur Spock. Lieutenant Saavik, stoppez les machines.

Saavik fit décélérer le vaisseau jusqu'à une vitesse relative nulle.

- Machines stoppées, monsieur.

- Cap 90 degrés par rapport au cap précédent. En avant, toute.

- A vos ordres, monsieur.

- Monsieur Chekov, préparez les torpilles à photons.

- A vos ordres, monsieur.

L'Enterprise plongea dans les ténèbres de la nébuleuse.

* * * * *

Khan ne distingua aucun signe de l'Enterprise dans le fouillis d'images qui apparaissaient sur l'écran. Tout autour de lui, au milieu des décombres de la passerelle, gisaient les corps des hommes de son équipage. Quelques-uns gémissaient encore, mais Khan ne s'en souciait pas. Un combat à mort était engagé et il serait heureux de mourir en entraînant James Kirk avec lui.

Il balaya l'espace autour du Reliant, mais il ne trouva rien. Rien, sinon les champs d'énergie impénétrables de la nébuleuse.

- Où est donc ce maudit Kirk ? S'écria-t-il. Par l'enfer, où se cache-t-il ?

Rien ni personne ne lui répondit.

* * * * *

L'Enterprise s'avançait au cœur de l'amas interstellaire de la nébuleuse Mutara. Le vaisseau était aveugle et muet. Jim Kirk s'efforçait de paraître calme et détendu comme si aucune inquiétude ne le rongeait.

C'était pourtant un risque énorme qu'il prenait. Le vaisseau était gravement endommagé; les phaseurs du Reliant avaient atteint tous ses centres vitaux. En outre, Kirk n'avait pas la moindre idée de ce que Khan préparait. Il ne pouvait qu'essayer de deviner... et espérer.

Du poste de navigation, Saavik lui lança un regard interrogateur :

- Gardez le cap, lieutenant, fit Kirk.

Saavik hocha la tête et se pencha à nouveau sur sa console.

Chekov, lui, semblait pétrifié devant la console d'armements de Sulu. Lorsqu'il était arrivé, pâle, malade, tenant à peine sur ses jambes, Kirk avait envisagé de le renvoyer à l'infirmerie. Mais il avait besoin de lui; le vaisseau avait besoin de lui. Avec Sulu hors de combat... Il regarda autour de lui et constata que David était revenu sur la passerelle. Il lui fit signe de le rejoindre. Le jeune homme descendit les escaliers et s'arrêta à côté de lui.

- Comment va Sulu ?

- Ils ne savent pas encore, répondit David. Ses mains sont dans un triste état. Il lui faudra beaucoup de soins. S'il survit. Ils ne se prononcent pas. Il a peut-être des lésions cérébrales.

- Si tu n'étais pas venu immédiatement à son secours, il serait mort, dit Kirk. C'est grâce à toi s'il lui reste encore une chance de s'en sortir. Quoi qu'il arrive, David, je veux que tu saches que je suis fier de toi.

A la surprise et au grand désespoir de Jim, David réagit avec une véhémence inattendue :

- Vous n'avez aucun droit d'être fier de moi ! S'écria-t-il avec colère.

Il tourna brusquement le dos et remonta au niveau supérieur de la passerelle d'une démarche raide. Puis, les bras croisés, l'air mauvais, il resta planté là, ignorant délibérément le regard de Kirk.

Jim, furieux, profondément blessé, se concentra à nouveau sur l'écran.

- Préparez les torpilles à photons, lança-t-il à Chekov d'un ton cassant.

- Torpilles à photons prêtes, monsieur.

Cet incident avec David l'avait troublé. Kirk se sentait irrité et il s'en voulait d'avoir voulu faire la paix avec ce garçon et d'avoir été si brutalement repoussé. Après tout, il l'avait bien mérité. Ce n'était pas le moment de s'occuper de ses problèmes personnels alors que le vaisseau était en danger. Il se contraignit à ne plus penser qu'à l'Enterprise.

- Lieutenant Saavik !

- A vos ordres, monsieur.

Déjà, peu auparavant, il avait résisté à la tentation de lui ordonner de " plonger ", et maintenant, il se retint de demander à la jeune Vulcanienne de " refaire surface ". Après tout, ils n'étaient pas à bord d'un sous-marin !

J'ai lu trop de vieux romans, se dit Jim.

Si l'Enterprise coulait, son équipage ne s'échouerait pas sur une plage accueillante mais sombrerait dans le vide implacable de l'espace.

- Accélérez. Pleine puissance d'impulsion, cap zéro plus quatre-vingt-dix. Jusqu'à réaction des senseurs. (Cela leur permettrait de sortir du nuage.) Puis stoppez toutes les machines.

- A vos ordres, monsieur.

La pesanteur artificielle tenait bon mais elle n'était pas parfaite. Kirk sentit le vaisseau accélérer. L'écran était toujours vide mais il commençait lentement à s'éclaircir.

Les masses de poussières et de gaz léchaient les flancs de l'Enterprise comme ceux d'un énorme mammifère marin. Ils remontaient. Le Reliant était juste devant eux.

En plein dans le mille, pensa Jim Kirk.

- Monsieur Chekov !

- Torpilles prêtes, monsieur !

- Feu !

Chekov déclencha le tir.

Les torpilles jaillirent.

Dans le silence absolu du vide intégral, elles foncèrent vers le vaisseau ennemi, atteignirent leur cible et explosèrent. La nacelle des moteurs tribord du Reliant s'effondra, roula et, lentement, gracieusement presque, elle explosa.

Le Reliant ne réagit pas. Le vaisseau continua sa route.

- Cessez le feu, ordonna Kirk.

L'équipage restait silencieux. Tous attendaient, inquiets, tendus. Trop tôt pour être sûr...

- Lieutenant, alignez notre cap sur celui du Reliant.

Saavik s'exécuta. L'Enterprise suivit le Reliant, manœuvrant lentement jusqu'à ce que leurs vitesses relatives fussent de zéro et que le Reliant parût immobile dans l'espace.

- Les indicateurs de puissance sont très bas, monsieur, annonça le lieutenant Saavik.

Kirk brancha l'intercom sur la salle des machines.

- Monsieur Scott, combien de temps avant de rétablir les moteurs principaux ?

- Au moins dix minutes, monsieur. Je ne peux y envoyer personne avant d'avoir terminé la décontamination.

Kirk coupa la communication avec un regard noir.

- Capitaine Uhura, envoyez ce message au commandant du Reliant : " Préparez-vous à nous recevoir à bord. "

- A vos ordres, monsieur.

Ses mains longues et fines s'activèrent sur la console.

- Commandant du Reliant, ici l'U.S.S. Enterprise. Rendez-vous et préparez-vous à nous accueillir à bord. Je répète : préparez-vous à nous accueillir à bord.

Allongé sur le pont de la passerelle du Reliant, Khan Singh devina la note de triomphe qui perçait dans la voix de l'officier des communications de l'Enterprise. Il poussa un gémissement et se redressa. Il n'allait pas se résigner à la défaite. Le sang ruisselait sur son visage et son bras droit était atteint. L'os brisé avait déchiré ses chairs. Il sentait la douleur. Il l'accepta un instant, puis il la repoussa. Le choc l'avait laissé dans un état proche de l'ébriété. Sa rage n'en était que décuplée.

Il se remit debout. Son bras blessé pendait inerte. Il glissa sa main inutilisable dans sa ceinture pour ne pas être gêné.

- Non, Kirk, murmura-t-il avec un petit sourire. La partie n'est pas encore terminée. Je ne suis pas disposé à abandonner.

- Reliant, préparez-vous. Nous montons à bord.

L'écran était éteint, mais Khan n'en avait pas besoin pour savoir que l'Enterprise, arrogant et sûr de sa victoire, approchait.

Titubant, il quitta la passerelle pour se diriger vers la soute...

Il riait.

Sur l'Enterprise, M. Spock surveillait ses instruments dans l'attente d'une réponse du Reliant. Khan avait peut-être été tué par le dernier tir de barrage. Peut-être.

Mais Spock n'y croyait pas. Les moteurs, aussi bien à impulsion qu'à distorsion, avaient été détruits et le pont endommagé, mais il n'y avait aucun signe d'une brèche dans la coque.

- Enterprise appelle Reliant, répéta le capitaine Uhura. Rendez-vous et préparez-vous à nous accueillir à bord sur l'ordre de l'amiral James T. Kirk, membre de l'état-major de la Flotte Spatiale.

Toujours rien.

- Je suis désolée, monsieur, fit Uhura. Pas de réponse.

Kirk se leva.

- Nous allons monter à bord. Alertez la salle de transbordement.

L'attention de Spock fut attirée par un étrange schéma énergétique capté par ses' senseurs. Cela provenait du Reliant.

- Amiral, le Reliant est en train d'émettre une onde d'énergie qui m'est totalement inconnue.

David Marcus qui se tenait près du turbo-ascenseur tressaillit et se précipita vers le poste de l'officier scientifique. Il se pencha pour examiner les indications des senseurs.

- Mon Dieu ! S'écria-t-il.

Spock haussa un sourcil.

- C'est l'onde Genesis !

- Quoi ?

David Marcus se tourna vers l'amiral Kirk. Son visage était très pâle.

- Khan a la torpille Genesis ! Expliqua David Marcus. Il l'a armée ! Elle va exploser !

- Combien de temps... ?

- S'il suit notre programme, quatre minutes.

- Nom de Dieu ! Gronda Kirk.

Il bondit dans l'escalier et pressa le bouton du turbo-ascenseur.

- On a encore le temps de se faire transborder sur le Reliant pour l'arrêter ! Monsieur Spock...

- Vous ne pourrez pas l'arrêter ! S'écria David. Une fois le mécanisme enclenché, on ne peut plus rien faire !

Kirk se précipita pour regagner son poste et écrasa la touche de l'intercom.

- Scotty !

Kirk ne reçut que des parasites pour toute réponse. Il hurla cependant :

- Scotty, il me faut la vitesse de distorsion dans trois minutes ou nous sommes foutus !

L'intercom crachota. Toujours pas de réponse. Spock observait la scène, Il savait ce que dirait M. Scott si on parvenait à le joindre : la décontamination exige encore six bonnes minutes et aucun être humain ne pourrait survivre assez longtemps dans le flux des radiations pour remettre en circuit les moteurs principaux. Spock, pour avoir étudié les documents de Marcus, n'ignorait pas l'incroyable vélocité de l'onde Genesis, pas plus qu'il n'ignorait la vitesse que pouvait atteindre son vaisseau avec des moteurs à impulsion endommagés. C'était sans espoir.

- Scotty !

Spock prit sa décision.

- Saavik ! S'écria Kirk. Sortez-nous de là ! Moteurs à impulsion, pleine puissance !

- A vos ordres, monsieur.

Elle s'était déjà préparée. A peine Kirk eut-il fini de parler que l'Enterprise pivotait de 180 degrés et s'éloignait du Reliant à une terrifiante lenteur.

Spock se permit d'éprouver un léger sentiment de fierté. Saavik ferait un bon officier : elle se montrerait à la hauteur du potentiel qu'il avait détecté chez cette enfant sale, barbare et sauvage qu'il avait découverte sur Inferna. Il aurait aimé pouvoir rester encore quelque temps à ses côtés.

Mais c'était peut-être mieux ainsi. Elle serait plus libre de trouver sa propre voie.

Lorsque les portes du turbo-ascenseur s'ouvrirent, répondant à l'appel de Jim Kirk, qui avait entre-temps regagné son poste, Spock pénétra à l'intérieur de la cabine.

* * * * *

Khan Singh sentait le sang couler sur son front, sur son bras et sourdre de ses organes déchiquetés. Il toussa, crachant du sang. Sa main déjà froide caressait la torpille Genesis. Elle était armée. Elle était prête.

Il tituba et tomba à genoux. . .

- Non, souffla-t-il. Non, je ne mourrai pas ici...

Il se glissa en rampant dans le turbo-ascenseur. La cabine s'éleva. Lorsqu'elle atteignit le niveau du pont, Khan réussit à se traîner jusqu'en haut de l'escalier d'où il pouvait voir l'écran.

L'Enterprise s'éloignait à une vitesse ridicule. Khan se mit à rire. La douleur lui vrilla les entrailles et il suffoqua. Ses poumons, son ventre baignaient dans le sang. Il ne lui restait plus beaucoup de temps, mais ce serait suffisant.

- Tu ne peux plus m'échapper, James Kirk, murmura-t-il. Tu me suivras en enfer...

Il vit l'Enterprise faire demi-tour et fuir lamentablement. Il éclata de rire.

Les griffes de la mort se refermaient sur lui. Il lâcha une dernière malédiction :

- James Kirk, de mon dernier souffle, je te maudis...

Le corps de Joachim gisait à quelques mètres de lui. Le corps de sa femme, redevenu poussière, gisait à une demi-année-lumière de là. Bientôt l'espace et le temps perdraient toute signification. Bientôt, il retrouverait son amour et son ami.

Il rampa jusqu'au cadavre de Joachim, tendit le bras et effleura sa main déjà rigide.

Les ténèbres engloutirent son esprit.

* * * * *

Spock entra dans la salle des machines. Tous les voyants d'alarme étaient allumés et projetaient des lueurs pourpres sur les visages des hommes d'équipage. Le Dr McCoy était agenouillé à côté d'un agonisant au milieu de la salle.

Les hommes encore valides travaillaient à renforcer l'énergie dans les moteurs à impulsion tout en sachant, car ils ne pouvaient l'ignorer, que leurs efforts étaient vains. Lorsque l'onde Genesis se déclencherait, elle se propagerait dans le vide, aspirant et détruisant chaque atome de matière, gazeuse ou solide, morte ou vivante. de la nébuleuse Mutara.

Sans un mot, sans manifester sa présence, Spock passa devant le Dr McCoy pour se diriger vers le réacteur principal. Il annula les sécurités de la porte.

- Vous êtes devenu fou dans votre tête de Vulcanien ?

McCoy le saisit par l'épaule et l'écarta avec une force décuplée par la volonté, car en réalité, il n'était pas de taille à lutter contre Spock.

Spock se contenta de regarder le médecin droit dans les yeux. Il se sentait détaché de tout : du vaisseau, du danger et de l'univers lui-même.

- Aucun humain ne peut supporter le niveau de radiation qu'il y a à l'intérieur ! S'écria McCoy.

- Mais, docteur, répliqua Spock qui éprouvait en cet instant une affection totalement contraire à l'esprit vulcanien pour l'homme auquel il s'adressait, vous même ne manquez jamais de faire remarquer que je ne suis pas humain.

Vous ne pouvez pas entrer là-dedans, Spock !

Spock sourit au Dr McCoy. Les réactions du médecin étaient si faciles à prévoir. Spock aurait pu poursuivre leur conversation dans son esprit, sachant exactement ce que le docteur dirait et ce que lui-même répondrait. Cela n'eût rien changé.

- Je regrette que nous n'ayons pas le temps de faire appel aux arguments de la logique, docteur, fit Spock. J'ai eu dans le passé beaucoup de plaisir à m'entretenir avec vous.

Avec cet étrange instinct du danger que possédaient les humains, McCoy recula, devinant les intentions de Spock. Mais le Vulcanien fut trop rapide pour lui. Ses doigts trouvèrent instantanément le nerf à la jonction du cou et de l'épaule de McCoy. Il exerça une légère pression. Les yeux de McCoy chavirèrent et il s'effondra. Spock le rattrapa et l'allongea doucement sur le pont.

- Vous avez été pour moi un rude adversaire et un ami, dit-il simplement.

Il finit de composer le code d'ouverture de la salle du réacteur et entra au milieu du flot hurlant des radiations.

Ce fut d'abord presque agréable, comme la lumière du soleil. Spock s'avança vers le réacteur. Les radiations augmentèrent et son corps réagit comme à la chaleur.

Il tendit le bras vers les barres de matière radioactive. Une aura de radiations entoura ses mains; les rayons meurtriers l'enveloppèrent tout entier puis pénétrèrent à l'intérieur de son corps. Spock voyait tous ses vaisseaux sanguins, tous ses os. C'était fascinant.

Puis, tandis qu'il poursuivait son travail, il se remémora les événements qui dans sa vie lui avaient apporté des plaisirs intellectuels et aussi, maintenant il pouvait se l'avouer, des plaisirs d'ordre émotif. Des fragments de musique, Respighi, Q'orn, Chalmers et surtout les joies de la découverte en physique et en mathématiques. Des bribes d'amitié, aussi, et même d'amour, ce qu'il n'aurait jamais accepté de reconnaître. Il remit les barres en place; les radiations le caressèrent comme une maîtresse perfide.

Il acceptait les échecs de sa vie, les espérances qu'il n'avait pas comblées : ni tout à fait vulcanien ni tout à fait humain, il avait été incapable de satisfaire les deux aspects de, son héritage génétique. Mais peut-être son unicité l'avait-elle malgré tout servi. Il avait essayé de transmettre ce message à Saavik qui devrait affronter et surmonter les mêmes épreuves que lui.

Les radiations chantaient à ses oreilles, couvrant presque les cris de M. Scott et du Dr McCoy qui, de l'autre côté de la vitre à l'épreuve des radiations, le suppliaient de sortir.

- Commandant, je vous en prie ! Hurlait Scott.

Le seul commandant de l'Enterprise était et avait toujours été, James Kirk. Spock n'avait eu la charge du vaisseau que pour un temps et l'heure était venue de le rendre son maître légitime.

Spock sentait toutes les cellules de son corps succomber aux effets des radiations. Il essuya son front baigné de sueur avec sa manche, laissant une traînée de sang sur l'étoffe. Des marbrures apparurent sur ses mains.

La douleur atteignit ses terminaisons nerveuses, se glissa vers sa moelle épinière puis vers son cerveau. Il ne pouvait plus l'ignorer.

Il referma les doigts autour de la manette qui permettait de remettre les moteurs principaux en route. Il pesa de toutes ses forces; le volant s'ébranla. Ses os et sa chair torturés luttaient encore. Sa peau se désintégrait sur le métal lisse devenu visqueux au contact de son sang.

- Mon Dieu, Spock, sortez de là !

McCoy cognait du poing contre la vitre.

Spock eut un dernier sourire. Il était déjà beaucoup trop tard.

Les moteurs principaux gémirent, protestèrent, puis ils démarrèrent enfin.

* * * * *

Sur l'écran de la passerelle, le Reliant s'éloignait. Mais lentement, si lentement.

- Combien de temps ? Demanda à nouveau Jim Kirk.

Il avait dû s'écouler plus d'une minute depuis l'instant où il avait posé cette même question : il ne leur restait plus que quelques secondes...

- Trois minutes, trente secondes, répondit Saavik.

- Distance du Reliant ?

- Quatre cents kilomètres, répondit Chekov.

Jim se tourna vers David. Celui-ci secoua la tête pour indiquer que c'était encore insuffisant.

- Moteurs principaux branchés ! S'écria soudain Chekov.

- Que Dieu vous bénisse, Scotty, murmura Kirk. Saavik, allez-y !

Saavik lança le vaisseau en vitesse de distorsion sans procéder à aucune des opérations de sécurité habituelles.

Le Reliant, aussitôt, ne fut plus qu'un point sur l'écran.

Puis le point se fit lumière pure.

L'onde Genesis déferla vers eux à travers le nuage interstellaire, dissolvant tout ce qui se trouvait sur son passage. Jim, les poings serrés, observait sa progression. Saavik augmenta encore d'un facteur la vitesse de distorsion. Le vaisseau frémit et plongea dans l'espace profond.

L'énorme nuage se mit à tourbillonner en spirale autour de ce qui avait été le Reliant. Puis il se fondit en une masse énorme qui diminua bientôt sur l'écran. Kirk, fasciné, regardait en silence.

- Réduisez la vitesse, dit-il enfin d'une voix étonnamment basse.

Saavik s'exécuta.

La nouvelle planète se stabilisa.

Les portes du turbo-ascenseur s'ouvrirent et Carol Marcus apparut sur la passerelle. Elle ne prononça pas un mot.

Kirk l'entendit arriver derrière lui. Il se tourna vers elle.

- Carol, mon Dieu ! Regarde...

C'était si beau qu'il avait envie de pleurer. Carol lui prit la main.

Kirk libéra un canal vers la salle des machines.

- Bravo, Scotty, fit-il.

Il jeta un coup d'œil en direction du poste d'officier scientifique.

- Spock...

Il s'interrompit et, les sourcils froncés, il leva la tête vers la passerelle.

- Où est Spock ?

Devant lui, Saavik frissonna. Ses épaules se voûtèrent. Elle n'osa pas regarder Kirk tandis qu'elle répondait dans un souffle :

- Il est parti... il est descendu à la salle des machines. Elle enfouit son visage dans ses mains.

Kirk, horrifié, la contemplait.

- Jim !

La voix de McCoy jaillit de l'intercom, rauque et impérative.

- Je suis dans la salle des machines. Venez tout de suite ! Vite !

Pour la première fois depuis le début de cette lutte impitoyable qui l'avait opposé à Khan Singh, James Kirk sentit une peur glacée l'envahir.

- Saavik, prenez le commandement !

Il se précipita comme un fou vers le turbo-ascenseur.

Chapitre 9

Jim Kirk fonçait à travers les coursives de son vaisseau. Jamais elles ne lui avaient paru si longues, si froides.

Il ralentit sur le seuil de la salle des machines. Une confusion totale régnait à l'intérieur : tous les voyants d'alarme clignotaient, les sirènes hurlaient, couvrant les gémissements des blessés soignés par les équipes médicales.

Kirk parvint à reprendre son souffle.

- Spock... ?

Scott et McCoy qui se tenaient près des épais panneaux vitrés de la salle du réacteur se tournèrent vers lui. Leurs visages étaient marqués par l'horreur. Jim comprit immédiatement ce qui s'était passé, ce que Spock avait fait. Il voulut se précipiter vers la porte. Scott s'interposa.

- Vous ne pouvez pas entrer, monsieur. Le niveau de radiation...

- Mais il va mourir !

McCoy le saisit aux épaules.

- Il est mort, Jim. Il est déjà mort.

- Oh, mon Dieu...

Jim pressa son visage contre le verre du panneau.

M. Spock, accroupi près de la porte, tentait en vain de se redresser.

- Spock !

Spock, entendant la voix de Jim à travers l'épaisse cloison, leva la tête. Il tendit un bras vers l'intercom. Sa main ensanglantée tremblait.

- Spock..., murmura Jim.

- Le vaisseau... ?

Sa figure était couverte d'abominables brûlures et la souffrance qui perçait dans sa voix donna à Jim l'envie de hurler de chagrin.

- Sauvé. Hors de portée de l'onde Genesis. Grâce à vous, Spock.

Spock haletait, essayant de dire quelque chose.

- Spock, Spock...

- Ne soyez pas triste.., l'intérêt de la majorité...

- ... passe avant celui de la minorité, murmura Kirk.

Seulement, il n'y croyait plus; ou même s'il y croyait encore, il ne voulait plus y croire.

- Ou de celui d'un seul, acheva Spock. Titubant, il se releva et pressa sa main mutilée contre la vitre.

Jim plaqua sa main sur celle de Spock comme si, même à travers la glace, il pouvait le toucher, lui exprimer toute la peine qu'il ressentait, lui communiquer sa force. Mais tout contact était interdit.

- Ne... ne soyez pas... triste, répéta Spock. Il fallait que ce soit fait et moi seul pouvais le faire. Il était donc logique...

Au diable votre logique, Spock, pensa Jim. Les larmes lui brouillaient la vue.

- Je n'ai jamais affronté le Kobayashi Maru, continua Spock.

Sa voix le trahit. Il dut s'arrêter et il reprit péniblement son souffle pour ajouter :

- Je me demandais comment j'aurais réagi. Je le crains.., pas de... de façon originale...

- Spock !

La voix de Saavik jaillit dans l'intercom.

- Commandant, le monde Genesis est en train de se former. Monsieur Spock, c'est si beau...

D'un geste rageur, Kirk ferma l'intercom, coupant la voix de Saavik. Mais Spock, les yeux fermés, fit un petit signe de tête et peut-être même, l'espace d'un instant, esquissa-t-il un sourire.

- Jim, fit-il. J'ai toujours été et je resterai votre ami. Et c'est une grande joie pour moi. Je vous souhaite...

Ses longs doigts griffèrent la vitre. Les terribles effets des radiations eurent raison de lui, Il tomba.

- Spock ! S'écria Jim en cognant la paroi de ses poings. Oh, mon Dieu, non... !

McCoy voulut l'écarter. Jim, avec un rugissement, le repoussa. Le visage collé à la vitre, il refusait encore de croire à la réalité.

* * * * *

Beaucoup plus tard cette nuit-là, le lieutenant Saavik longeait silencieusement les coursives faiblement éclairées de l'Enterprise. Elle ne rencontra personne. Seuls quelques membres d'équipage, en dépit de leur épuisement, étaient restés à leur poste.

Lorsqu'elle arriva devant la salle de stase, elle s'arrêta, hésitant à entrer. Elle respira profondément et se décida.

Beaucoup, beaucoup trop de bacs à stases diffusaient dans la pénombre cette lueur bleutée qui indiquait qu'ils étaient en activité. Protégés par les champs de stase, les corps de Peter Preston et de ceux qui étaient morts au cours de cette mission attendaient d'être rendus à leurs familles.

Mais le testament de M. Spock stipulait qu'il ne voulait pas être ramené sur Vulcain. Ses dernières volontés seraient respectées.

Son cercueil fermé se dressait au centre de la pièce. Saavik posa la main sur le couvercle luisant. Sa douleur était si intense qu'elle ne s'exprimait ni par la colère ni par les larmes.

Jim Kirk avait décrété que le cadavre de Spock serait abandonné dans l'espace, en orbite autour du monde Genesis où il se consumerait en entrant dans l'atmosphère pour n'être plus que cendres, puis néant.

Saavik s'assit en tailleur dans un coin et ferma les yeux. Elle aurait été incapable d'expliquer pourquoi elle se trouvait là car ses motifs étaient irrationnels.

Sur Inferna, lorsque quelqu'un mourait pendant la nuit et qu'il n'y avait personne pour le veiller, son cadavre au matin avait disparu, déchiqueté par les animaux sauvages, dévoré par les charognards. Les enterrements étaient rares. Saavik, sur Inferna, ne s'était jamais attachée à quelqu'un au point de le veiller toute une nuit.

Le commandant Spock et Peter Preston n'avaient pas besoin qu'on restât à côté d'eux, pas ici à bord de l'Enterprise, mais c'était le seul geste qu'elle pouvait faire pour eux, pour ces deux seuls êtres qui dans tout l'univers avaient jamais compté pour elle.

Elle resta assise, immobile dans l'obscurité.

Elle espérait que Spock l'avait entendue avant de mourir. Elle avait voulu lui dire que Genesis avait réussi parce qu'il avait respecté ceux qui avaient conçu ce projet, ceux qui étaient morts pour le protéger, mais surtout parce que cela signifiait que son sacrifice n'avait pas été vain. La création était le résultat de la destruction et l'Enterprise, ainsi que tout son équipage, auraient été emportés dans ce cataclysme s'il avait échoué. Saavik avait tenu à ce que Spock sût que la destruction avait pris fin et que la création avait commencé.

Elle savait que l'amiral Kirk s'était mépris sur ses intentions et elle comprenait pourquoi. Mais, à ce moment-là c'était son être profond qui avait guidé ses actes, comme c'était le cas à présent. L'opinion de l'amiral Kirk ne comptait pas.

Les larmes roulèrent sur les joues de Saavik.

Pourtant, il n'y avait pas de colère en elle. La rage était absente de son chagrin. Elle espérait qu'un jour elle comprendrait pourquoi. Un jour...

Les heures passaient. Saavik laissait ses pensées vagabonder. Elle se rappelait les heures où, tremblante, affamée, elle se glissait aux abords du camp que les Vulcaniens avaient installé sur Inferna avec l'espoir de voler un bout de pain ou un morceau d'étoffe pour se protéger du froid. Saavik avait épié pendant des heures les Vulcaniens qui discutaient avec une grande courtoisie et une tout aussi grande perfidie du sort des laissés-pour-compte romuliens, et en particulier de celui des enfants métis.

Pour la première fois, Saavik avait pris conscience de ce qu'elle était. Seul Spock lui avait donné le désir de devenir quelqu'un, quelqu'un de plus fort.

Quand, au cours de l'ultime bataille contre Khan Singh, Saavik s'était aperçue que Spock avait quitté la passerelle, elle avait aussitôt deviné ce qu'il avait l'intention de faire et quelles en seraient les conséquences. Elle avait bien failli tenter de l'en empêcher.

Seule cette maîtrise de soi qu'il lui avait enseignée l'avait contrainte de rester à son poste car c'était là son devoir. Depuis, elle n'avait cessé de se reprocher son incapacité à agir. Mort, Spock continuait à compter pour tous ceux qui l'entouraient comme lorsqu'il était vivant. Quelqu'un aurait dû prendre sa place, quelqu'un sur qui personne n'aurait versé de larmes.

Elle serait peut-être parvenue à l'arrêter. Spock avait certes une expérience à laquelle la sienne ne pouvait se comparer, mais Saavik était plus jeune, plus rapide.

Et si elle avait effectivement réussi à l'arrêter, aurait-elle eu le courage de prendre sa place ? Elle voulait croire que oui car, dans le cas contraire, tous les membres de l'équipage du vaisseau seraient morts, désintégrés en particules subélémentaires avant de se reformer dans la matrice du monde Genesis.

Saavik ne croyait ni à l'âme ni à une vie après la mort. Elle avait étudié plusieurs théories philosophiques et n'en avait accepté aucune. Un être mourait, les charognards dévoraient son corps. Il n'y avait rien d'autre.

Les heures s'écoulaient et sa concentration mentale se faisait de plus en plus profonde; dans un coin de son esprit elle avait le vague sentiment que malgré tout, quelque part, la conscience de Spock subsistait.

- Spock, fit-elle à voix haute. Est-ce que vous pouvez voir ce qui est arrivé ? Etes-vous là, quelque part ? Un monde s'est créé; l'onde Genesis se propage encore à travers la nébuleuse, donnant naissance à un nouveau soleil qui apportera au monde sa lumière et qui nourrira sa vie. L'onde, bientôt, mourra, et naîtra alors dans l'univers un nouveau système planétaire. Un système parmi des millions, parmi des milliards, et vous m'avez appris à apprécier ce qui est unique. Et vous Spock, l'unique, maintenant vous n'êtes plus.

Elle ouvrit soudain les yeux. Elle avait cru, un instant, percevoir quelque chose, une réponse...

Elle secoua la tête. Ces heures étranges qui précèdent le matin pouvaient engendrer les pensées les plus folles.

* * * * *

M. Sulu se réveilla lentement à la lumière diffuse de l'infirmerie. Il éprouvait un violent mal de tête. Il avait la poitrine comme prise dans un étau et ses mains le faisaient souffrir. Il essaya de se redresser.

Le Dr Chapel fut aussitôt à ses côtés. Elle l'obligea à se rallonger.

- Que s'est-il passé ? Souffla-t-il d'une voix rauque. (Il s'éclaircit la gorge ) Pourquoi... ?

- L'oxygène vous a desséché la gorge, fit le Dr Chapel. Ça passera vite.

Elle lui fit boire un peu d'eau.

- Vous nous avez causé pas mal d'inquiétude, dit-elle, mais maintenant tout va bien. Vous vous rétablirez vite.

M. Sulu voulut toucher ce point douloureux qui lui cisaillait la poitrine mais les paumes de ses mains étaient recouvertes de pséudo-épiderme et il ne sentit rien. Il comprit alors d'où venait cette impression d'étouffement. Il fronça les sourcils.

- Vous avez dû me ressusciter ? Demanda-t-il.

Le Dr Chape ! Acquiesça d'un petit signe de tête.

- David Marcus vous a sauvé la vie.

- Je ne me souviens pas...

- C'est normal. Vous avez failli être électrocuté. Quelques pertes de mémoire n'ont rien d'étonnant. Votre électro-encéphalogramme est excellent.

- Et Khan ?

- Mort. (Elle se leva.) Maintenant, dormez, Hikaru.

Il tendit le bras. Ses mains étaient encore trop raides pour lui obéir. Chris Chapel s'arrêta sur le seuil de la pièce.

- Chris, dit Sulu. Il y a autre chose. Qu'est-ce qui s'est passé ? Dites-moi la vérité, je vous en supplie.

- M. Spock, murmura-t-elle.

- Spock... ! Quoi, Spock ?

- Il est mort.

- Oh ! Mon Dieu !...

Chris Chape ! ne put retenir ses larmes. Elle sortit en courant.

Sulu, frappé de stupeur, ne pouvant croire à ce qu'il venait d'entendre, resta seul dans la pénombre.

* * * * *

Jim Kirk était seul dans sa cabine plongée dans l'obscurité. Depuis des heures, il n'avait pas bougé. Son esprit ne cessait de tourner en rond. Des cercles de plus en plus étroits.

On frappa à sa porte.

Il ne répondit pas.

On frappa à nouveau, un peu plus fort.

- Qu'est-ce que vous voulez ? cria-t-il. Laissez-moi tranquille.

La porte s'ouvrit et la silhouette de Carol s'encadra sur le seuil, éclairée par la lumière du couloir. Elle entra et referma derrière elle.

- Non, Jim, dit-elle. Je ne te laisserai pas tranquille. Pas cette fois-ci.

Elle s'agenouilla devant lui et prit ses mains dans les siennes.

Jim se tassa sur lui-même et son front vint reposer sur leurs mains jointes.

- Carol... je n'arrête pas de me répéter qu'il devait y avoir une autre solution, que j'aurais dû faire quelque chose...

Il se mit à trembler, luttant pour refouler ses larmes.

- Je sais, Jim. Oh ! Jim, je sais.

Elle l'enlaça et l'étreignit comme Jim l'avait étreinte quand elle aussi avait pleuré ses amis disparus.

Lorsque enfin, épuisé, il sombra dans un sommeil agité, elle l'allongea sur le divan, lui enleva ses bottes et le recouvrit d'une couverture qu'elle prit sur son lit. Puis elle l'embrassa doucement et comme elle ne pouvait plus rien faire pour lui, elle le laissa seul ainsi qu'il l'avait demandé.

* * * * *

Au matin, Saavik se releva en souplesse du coin de la salle de stase où elle avait passé la nuit. Elle avait trouvé dans cette veille une certaine sérénité, un contrepoids à son chagrin. Elle dit un dernier adieu à celui qui avait été à la fois son professeur et son élève, puis elle quitta la salle. Ses devoirs l'attendaient. Ses devoirs vis-à-vis du vaisseau et ses devoirs vis-à-vis de M. Spock.

* * * * *

L'équipage du vaisseau se rassembla en grande tenue à 8 heures. Saavik prit place à la console de guidage des torpilles et programma la route qu'elle avait choisie.

Accompagné de Carol, de David et du Dr McCoy, l'amiral Kirk arriva en dernier.

Les vétérans du vaisseau, ceux qui avaient le mieux connu Spock, formaient un petit groupe à part. Il y avait M. Sulu, le capitaine Uhura, le Dr Chapel, M. Chekov et M. Scott. Ils regardèrent tous l'amiral approcher, il était pâle et avait les traits tirés. Il se plaça le dos à l'équipage de l'Enterprise, les yeux fixés sur le pont, sans dire un mot.

Il prit une profonde inspiration, carra ses épaules et se retourna enfin pour leur faire face.

- Nous sommes réunis ici, fit-il d'une voix forte, selon les traditions de la Flotte Spatiale, pour rendre les derniers devoirs à l'un des nôtres. Pour honorer notre mort... (il marqua une très longue pause) et pour pleurer un camarade de combat et un ami qui a donné sa vie pour nous. Il ne considérait pas son sacrifice comme vain et nous devons respecter son choix. Il est mort à l'aube d'un nouveau monde, d'un monde qu'il avait espéré voir, mais il a su, avant de mourir, que ce monde était en train de naître.

Le Dr McCoy, à la gauche de l'amiral Kirk, avait les joues ruisselantes de larmes tandis qu'il continuait à regarder droit devant lui.

- De cet ami très cher, poursuivit l'amiral Kirk, je peux seulement dire que de toutes les âmes que j-'ai rencontrées, la sienne était... (il dévisagea chacun à tour de rôle, les vieux amis, les nouveaux amis, les étrangers, le Dr McCoy qui pleurait) la plus humaine de toutes.

La voix de Kirk se brisa. Il se tut un instant, voulut continuer, mais en fut incapable.

- Lieutenant Saavik, se contenta-t-il de lancer d'une voix rauque.

Saavik arma la torpille selon le cap qu'elle avait soigneusement calculé, puis elle s'avança.

- Nous saluons la mémoire de notre frère, de notre professeur. (Ses paroles n'étaient pas celles qu'il aurait fallu prononcer et elle en avait pleinement conscience.) Avec tout notre amour, nous confions son corps aux profondeurs de l'espace.

Le commandant Sulu fit un pas en avant :

- Rendez les honneurs !

L'équipage du vaisseau salua. M. Scott commença à jouer de son étrange instrument de musique. Cette sonorité plaintive, cette mélodie funèbre ne convenait que trop bien aux circonstances.

Quatre hommes soulevèrent le cercueil noir de Spock et le glissèrent dans la chambre de lancement. La petite porte se referma avec un chuintement et le verrou d'armement se mit en place avec un bruit sec.

Saavik fit alors un signe de tête à l'officier des torpilles. Celui-ci appuya sur le bouton de mise à feu.

Dans un rugissement, la torpille s'élança et la chambre parut s'embraser. La cornemuse se tut. Un silence absolu, irréel, envahit la pièce. Tous regardèrent la torpille foncer vers le nouveau monde aux reflets bleu-argent. Puis le cercueil ne fut plus qu'un point minuscule avant de se perdre dans l'espace.

Sulu attendit un instant, puis il lança à nouveau :

- Rendez les honneurs !

Saavik et les autres se remirent au garde-à-vous.

- Lieutenant, fit l'amiral.

- Oui, monsieur.

- Prenez le quart, dit-il d'une voix calme. Cap sur Alpha Ceti V pour recueillir les survivants du Reliant.

- A vos ordres, monsieur.

- Je serai dans mes quartiers, mais sauf en cas d'urgence...

- Compris, monsieur.

- Faites rompre les rangs.

Il se prépara à quitter la salle. Son regard se posa sur Carol mais il ne pouvait lui dire ce qu'il voulait lui dire, pas ici, pas maintenant. Puis ses yeux se portèrent vers David qui le dévisageait fixement. Le jeune homme esquissa un pas dans sa direction.

Jim Kirk tourna les talons et sortit.

* * * * *

Saavik fit rompre les rangs. Elle jeta un dernier coup d'œil sur la nouvelle planète.

- Lieutenant...

Elle se retourna. David Marcus n'était pas parti avec les autres. il semblait l'attendre.

- Oui, docteur Marcus ?

- Ne pourrions-nous pas mettre fin à tout ce formalisme ? Je m'appelle David. Puis-je vous appeler Saavik ?

- Si vous voulez.

- Je tenais à vous dire que j'étais désolé pour M. Spock.

- Moi aussi, répliqua-t-elle plutôt sèchement.

- Quand nous avons parlé de lui il y a quelques jours, je me suis rendu compte combien vous lui étiez attachée. Je ne veux pas que vous pensiez que j'avais l'intention de l'insulter. Ce n'était pas du tout mon propos. Ni vis-à-vis de lui ni vis-à-vis de vous.

- Je sais, fit-elle. J'ai été très brutale avec vous et je le regrette. La Flotte Spatiale ne vous a apporté que douleur et tragédie...

David, à son tour, regarda la nouvelle planète que ses amis du Laboratoire Spatial avaient contribué à concevoir.

- Oui, murmura-t-il. Mes amis vont me manquer... énormément. Quel gâchis !

- Ils se sont sacrifiés pour vous comme Spock s'est sacrifié pour nous. Quand j'ai passé le test Kobayashi Maru... (David hocha la tête pour indiquer qu'il se souvenait de leur conversation sur Regulus t) l'amiral Kirk m'a dit que la façon dont on affronte la mort est aussi importante que la façon dont on affronte la vie.

David, l'air pensif, jeta un coup d'œil dans la direction que James Kirk avait prise. Son père était déjà parti depuis longtemps.

- Et maintenant, vous admettez enfin que c'est votre père ?

David sursauta.

- Non. Peut-être... je ne sais pas.

Saavik sourit.

- Finalement, nous avons peut-être quelque chose en commun, David. Vous vous rappelez ce que vous lui avez dit ?

- Quand ?

- Quand vous avez tenté de le tuer. Si ma mémoire est bonne, vous l'avez traité de " stupide bâtard ".

- Oui, c'est possible. Et alors ?

- A ma connaissance, James Kirk n'est pas un bâtard. Mais moi, je suis une bâtarde. Et si l'amiral Kirk est bien votre père, je crois que ce mot peut aussi s'appliquer à vous.

David la dévisagea un instant, puis il éclata de rire.

- Je commence à croire que le terme " stupide " me convient encore mieux.

Il lui effleura doucement la main.

- J'aimerais beaucoup rester encore un moment avec vous, déclara-t-il soudain, mais j'ai d'abord quelque chose à faire.

- Et moi je dois retourner sur la passerelle, fit Saavik. Je suis de quart.

- Est-ce que je pourrais... un peu plus tard... vous payer un café ?

- Ce serait difficile car on ne peut rien acheter à bord de l'Enterprise.

- Excusez-moi. C'était une sorte de plaisanterie.

- Ah ! Fit Saavik sans comprendre.

- Une manière de vous demander si nous pourrions nous revoir, quand vous serez libre.

- Ça me ferait plaisir, affirma Saavik, elle-même surprise de sa réponse et se rappelant ce que M. Spock avait dit sur la possibilité qu'elle avait de suivre sa propre voie.

- Merci. A bientôt, alors.

Il sortit dans le couloir et Saavik regagna la passerelle.

* * * * *

L'amiral referma la porte de sa cabine et s'adossa au battant, soulagé que la cérémonie fût enfin terminée. Il se demandait ce que Spock aurait pensé de tout cela : le rituel, les discours... Il aurait certainement déclaré que c'était tout à fait illogique.

Jim Kirk se débarrassa de sa veste et la lança à travers la pièce d'un geste rageur. Il prit une bouteille de cognac sur une étagère et se servit un verre. Il contempla un long moment la liqueur ambrée, puis reposa son verre.

Trop de fantômes planaient autour de lui et il ne voulait pas que l'alcool leur permît d'approcher. Il se jeta sur le divan. La couverture dont Carol l'avait enveloppé la nuit dernière gisait par terre.

Il perçut l'odeur poussiéreuse et agréable du vieux papier. Il essaya de ne pas y penser mais, un instant plus tard, il se décida à prendre le livre que Spock lui avait offert. Il était lourd, réconfortant avec sa reliure de cuir éraflée et sa tranche rêche. Jim l'ouvrit au hasard. Les caractères étaient flous.

Il fouilla ses poches à la recherche de ses lunettes. Il les trouva enfin. L'un des verres était cassé. Jim les regarda fixement un long moment.

Puis il jura à voix basse.

Il posa doucement le livre sur la table, puis il mit les lunettes par-dessus.

Il enfouit son visage dans ses mains.

On sonna à la porte. Jim resta quelques instants immobile, puis il se redressa, essuya ses larmes et s'éclaircit la gorge.

- Oui, fit-il. Entrez.

La porte s'ouvrit. David Marcus s'avança dans la cabine. Jim se leva.

- Je... je ne voulais pas vous déranger, fit David.

- Euh, non.., tu ne me déranges pas, mais je devrais être sur la passerelle et il faut..., dit-il en se dirigeant vers la porte.

David le laissa passer mais, au moment où son père arrivait à la porte, il lança :

- Vous me fuyez ?

Jim s'arrêta et se retourna pour affronter David.

- Oui, ajouta-t-il, je crois que oui.

Il fit signe à David de s'asseoir sur le divan, puis il s'installa sur une chaise. Ils s'étudièrent un long moment avec gêne.

- Tu veux boire quelque chose ? Finit par demander Jim.

David jeta un coup d'œil vers la bouteille de cognac posée sur la table. Jim se rendit compte combien tout cela pouvait paraître étrange au jeune homme.

- Non, répondit David. Mais merci quand même.

Jim chercha ce qu'il pourrait bien dire à cet étranger assis en face de lui.

- Je ne suis pas exactement ce que vous attendiez, n'est-ce pas ? Fit soudain David.

- Je n'attendais rien, répliqua Jim avec une trace de regret dans la voix.

David eut un sourire hésitant, un peu embarrassé.

- Alors nous sommes deux dans le même cas, fit-il. (Son sourire s'évanouit.) Vous vous sentez bien ?

- Que veux-tu dire ?

- Le lieutenant Saavik a raison... vous n'avez jamais affronté la mort.

- Pas dans de telles conditions, admit Jim à contrecœur. Je ne l'ai jamais affrontée, c'est vrai.., j'ai triché. J'ai inventé une astuce dont je me suis senti fier et on m'a récompensé pour mon ingéniosité. (Il s'essuya à nouveau les yeux et ajouta :)

- Je ne sais rien. Rien du tout.

- Vous avez dit à Saavik que la façon dont on affronte la mort est aussi importante que la façon dont on affronte la vie.

Jim fronça les sourcils.

- Comment le sais-tu ?

- Elle me l'a répété.

- Ce n'étaient que des paroles.

- Peut-être pourriez-vous y réfléchir.

- J'essaye, David, j'essaye.

- Moi aussi. Les gens qui sont morts sur le Laboratoire Spatial étaient mes amis.

- Je sais, fit Jim. David, je suis sincèrement désolé. Un silence gêné s'installa à nouveau entre eux. David se leva.

- Je voulais m'excuser, dit-il. Je vous ai mal jugé. Et hier, quand vous avez voulu me remercier... (Il haussa les épaules d'un air embarrassé.) Pardonnez-moi.

- Non, répliqua Jim. Tu avais parfaitement raison. Etre fier de quelqu'un, c'est en quelque sorte s'attribuer une part du mérite de ce qu'il fait. Et je n'ai le droit de m'attribuer aucun de tes mérites.

Et, comme David paraissait sur le point de sortir, il se leva à son tour.

- Alors je ne devrais peut-être pas..., commença David. (Il s'interrompit, puis il ajouta très vite :) En fait, je suis venu pour vous dire que je suis fier... fier d'être votre fils.

Jim était trop surpris pour réagir. David haussa à nouveau les épaules et fit un pas en direction de la porte.

- David...

Le jeune homme pivota brusquement.

- Quoi ? Lança-t-il avec une pointe de défi.

Jim le prit par les épaules et le serra contre lui. Après un instant d'hésitation, David lui rendit son étreinte.

ÉPILOGUE

Sur la passerelle de l'Enterprise, le lieutenant Saavik vérifia le cap du vaisseau et se prépara à passer en vitesse de distorsion. Sur l'écran, le monde Genesis s'éloignait lentement derrière eux. Le Dr McCoy et le Dr Carol Marcus le regardaient disparaître en s'entretenant à voix basse. Saavik se concentra sur son travail pour ne pas être tentée d'écouter ce qu'ils disaient. Ils parlaient de l'amiral et c'était à l'évidence une conversation privée.

Les portes de la passerelle s'ouvrirent. Saavik, installée dans le siège de commandant, tourna la tête. Elle se leva.

- Amiral sur la passerelle !

- Repos, fit aussitôt Jim Kirk.

David Marcus sortit à son tour du turbo-ascenseur.

Le Dr McCoy et Carol Marcus échangèrent un regard. McCoy haussa un sourcil et Carol lui adressa un sourire entendu.

- Hello, Bones, fit Kirk. Hello, Carol...

Il lui prit la main et la pressa dans la sienne.

- Cap sur Alpha Ceti, amiral, annonça Saavik. Tout est en ordre.

- Bien, fit Kirk en s'asseyant. Lieutenant, je crois que vous connaissez mon... mon fils.

- Oui, monsieur.

Elle rencontra le regard de David. Le jeune homme rougit et, à sa stupéfaction, Saavik se sentit également rougir.

- Voudriez-vous lui faire visiter le vaisseau ?

- Certainement, monsieur.

Saavik entraîna David vers le niveau supérieur de la passerelle. Lorsqu'ils arrivèrent à la hauteur du poste d'officier scientifique, elle lança à David, avec un grand sérieux :

- Je constate que finalement vous êtes bien un bâtard.

James Kirk l'entendit et la dévisagea, l'air extrêmement choqué.

- C'est... c'est une petite plaisanterie, se défendit Saavik.

- Une plaisanterie entre elle et moi, ajouta David. Et le mot clé est " stupide ".

Saavik sourit et David éclata de rire.

Jim, bien qu'un peu perplexe, sourit à son tour.

McCoy se pencha au-dessus du fauteuil de commandant pour examiner l'écran.

- Regardez ! S'exclama-t-il. C'est étonnant ! Vous croyez qu'ils vont lui donner votre nom, docteur Marcus ?

- J'espère bien que non, répondit Carol. C'est nous qui baptiserons cette planète. A la mémoire de nos amis disparus.

Jim pensa au livre que Spock lui avait offert. Il se rappelait l'une des phrases de la fin : " C'est la meilleure chose que j'aie faite, que j'aie jamais faite; c'est le meilleur repos que je connaisse, que j'aie jamais connu. " Il ne parvenait pas tout à fait à imaginer que l'esprit curieux de Spock eût enfin trouvé le repos.

Carol posa sa main sur la sienne,

- Jim...

- Je pensais à quelque chose... quelque chose que Spock a essayé de me dire le jour de mon anniversaire.

- Jim, ça va ? Demanda McCoy. Comment vous sentez-vous ?

- Je me sens...

Il réfléchit un moment. Le chagrin ne le quitterait pas avant longtemps, mais il y avait aussi beaucoup de bons souvenirs.

- Je me sens jeune, docteur, reprit-il. Croyez-le ou non, je me sens jeune. Comme si je venais de renaître. Aussi jeune que le nouveau monde de Carol.

Il jeta un coup d'œil vers David et le lieutenant Saavik.

- Mettez le cap sur la seconde étoile sur la droite, lieutenant. La seconde étoile, droit devant, jusqu'au lever du soleil.

Il s'apprêtait à expliquer que c'était également une petite plaisanterie, mais Saavik le surprit par sa réaction :

- A vos ordres, monsieur.

Elle ne paraissait nullement décontenancée. Elle modifia l'orientation de l'écran. L'image d'un champ d'étoiles infini apparut devant eux.

- Facteur de distorsion trois, officier de navigation.

- A vos ordres. Distorsion trois.

L'Enterprise bondit vers les étoiles lointaines.

F I N

Cette reproduction n'a pas été créée dans le but de spolier l'auteur ou l'éditeur de leur travail mais afin de permettre aux fans de la série Star Trek de prendre connaissance d'un récit sorti il y a plus de 20 ans et malheureusement complètement épuisé.

Cette ligne de programmation ne sert qu'a formaté proprement les lignes de textes lors d'un utilisation sous Mozilla Firefox. J'aimerais pouvoir m'en passer mais je ne sait pas comment, alors pour l'instant. Longue vie et prospèrité